La révolution numérique, selon Pierre Musso

Et si les citoyens se penchaient sur la fameuse « révolution numérique » dont les techno-messianistes nous rabattent les oreilles ? Philosophe de formation, docteur en sciences politiques, professeur et chercheur en sciences de l’information et de la communication, Pierre Musso analyse les grandes mutations à l’œuvre dans la société. Il propose des éléments de réflexion afin de procéder à des choix éclairés pour l’avenir de l’humanité.

Avec l’aimable autorisation de notre confrère Laurent Mossino, Chantiers de culture se félicite de publier l’entretien paru dans le mensuel La Nouvelle Vie Ouvrière.

 

 

Laurent Mossino – Les technologies numériques annoncent-elles l’avènement d’une nouvelle révolution industrielle ?

Pierre Musso – Les technologies dites « numériques » sont présentes depuis longtemps. C’est un vieux « futur ». Il s’agit de la rencontre de l’informatique et des télécommunications : l’ordinateur a été inventé pendant la seconde guerre mondiale et la numérisation des réseaux de communication a commencé dans les années 1960 ! De quoi parle-t-on exactement ? La numérisation est un langage informatique fait de 0 et de 1, c’est-à-dire un signal discontinu qui permet de faire circuler et de traiter de l’information dans les réseaux afin de faire dialoguer des ordinateurs entre eux. La rencontre informatique/télécoms a été accélérée et amplifiée avec la naissance au début des années 70, de l’internet qui est un ensemble de logiciels et de musso1protocoles (dont le célèbre TCP-IP) permettant les échanges d’information entre ordinateurs interconnectés.

À la fin des années 80, a été inventé en Europe le « web », c’est-à-dire un logiciel (html) qui permet la mise en forme des informations sur l’internet. A partir de là, de multiples innovations vont s’y ajouter, notamment les moteurs de recherches comme Google et au début des années 2000, les réseaux sociaux comme Facebook qui permet de connecter plus de 1,5 milliard de personnes via les réseaux télé-informatiques. L’invention du smartphone par Apple va permettre d’utiliser en mobilité un terminal individuel de connexion à l’internet et de multiplier des applications dédiées à des services. Toutes ces innovations, depuis 50 ans, ne sont que des développements de la rupture techno-scientifique majeure que fut l’informatique et sa rencontre avec les télécoms. Donc, on n’est nullement dans un futur ou un devenir annonçant une « nouvelle révolution industrielle »

 

L.M. – On parle toutefois de la « révolution numérique » ?

P.M. – La rencontre entre l’informatique et les télécoms ne date pas d’aujourd’hui En revanche, ses conséquences se font désormais sentir dans toute la société : la technologie se « socialise ». C’est pourquoi un grand récit sur la « révolution numérique » se développe à la fois pour annoncer un futur sur le mode de la fatalité et pour soutenir le marché des produits technologiques. C’est du « storytelling » pour légitimer des politiques publiques de libéralisation et des stratégies industrielles. L’argumentaire est un raisonnement simpliste opérant en trois temps : premièrement, il postule la poursuite et l’extension d’une « révolution » permanente dans le domaine des technologies ; deuxièmement, il soutient qu’en résulteront  des modifications dans l’organisation en profondeur des sociétés, voire une « révolution sociale » ; troisièmement, il conclut que ces modifications sont fatales et sont porteuses d’effets bénéfiques ou catastrophiques pour l’homme. En fait, c’est du pur fétichisme ! Cela consiste à réduire les transformations sociales à de simples conséquences d’une de ses composantes, à savoir la technologie. Les sociétés sont des systèmes bien plus complexes, car multidimensionnels. Les changements sociaux ne sont pas de simples musso5réceptacles de changements techniques ou économiques.

 

L.M. – Il n’en demeure pas moins que le numérique va modifier nos façons de consommer et de produire…

P.M. – C’est déjà fait. La technicisation généralisée et accélérée des sociétés est accomplie depuis le XIXe siècle. L’usage d’internet et des réseaux sociaux est massif et le téléphone mobile est utilisé par plus de la moitié des habitants de la planète. C’est même un fait anthropologique majeur : en une génération à peine, on a accepté d’avoir avec soi en permanence un ordinateur très puissant qui augmente et élargit nos activités mais qui permet aussi d’être localisé, suivi, sollicité et surveillé en continu.

Une grande mutation plus invisible touche la production : le système d’information devient le système de production des entreprises qui sont connectées en permanence à l’échelle mondiale avec leurs fournisseurs, leurs salariés et leurs clients. Cela signifie que la production est pilotée « par l’aval », par les achats ou les demandes des consommateurs constamment tracées et enregistrées et que les salariés se retrouvent derrière des ordinateurs pour concevoir des produits et des services ou maintenir la relation client. Aujourd’hui, le Charlot des Temps Modernes serait posté devant un ordinateur avec de nombreux écrans comme les traders du monde financier !

C’est d’ailleurs la planète financière qui a introduit cette informatisation connectée à l’échelle planétaire, en même temps que la déréglementation du secteur bancaire, dès les années 70. La manufacture devient une « cerveau-facture » et la main-d’œuvre un « cerveau d’œuvre » captant toutes les forces cognitives, nerveuses et créatives des salariés et des consommateurs. Désormais ces derniers participent, très souvent gratuitement, via les réseaux sociaux, à la production des services et des produits. Ainsi se déploie une coproduction planétaire grâce aux systèmes d’information. Et cela est vrai dans toutes les organisations, privées ou publiques : l’usager, le client ou le consommateur, devient un travailleur numérique, un « digital labor » dont il faut capter l’attention et la contribution. La sphère de la production s’étend à toute la musso2société. C’est pourquoi l’entreprise mondialisée devient un lieu de pouvoir stratégique, sans doute plus important que la sphère publique elle-même.

 

L.M. – Des auteurs affirment que la numérisation de l’économie provoquera une véritable saignée de l’emploi, certains prophétisent même la disparation de la moitié d’entre eux. Qu’en pensez-vous ?

P.M. – Ces sont des techno-messianistes ou des techno-catastrophistes qui font de la prospective en extrapolant des lignées technologiques pour manier les peurs ou les promesses, sans tenir compte de ce qui fait tenir une société, à savoir ses dimensions politiques, culturelles, sociales, religieuses ou géopolitiques… Cela s’appelle du « déterminisme technique » et se réduit au fétichisme dont je parlais.

A chaque vague d’innovation, il y a eu des prophéties de ce type, car les techniques sont porteuses d’imaginaires qui, par définition, sont ambivalents permettant d’annoncer le pire ou le meilleur. Ce fut le cas avec l’imprimerie, les chemins de fer, l’électricité ou l’automobile. La technique, c’est toujours du « techno-imaginaire » selon la formule de l’anthropologue Georges Balandier : elle combine des fonctionnalités (la technique est utile, elle sert à agir) et des fictionnalités (la technique permet d’imaginer des usages nouveaux).  Toute technique mêle fonction et fiction. S’agissant de l’emploi, chaque mutation technologique supprime des emplois, mais elle en crée de nouveaux : l’imprimerie a supprimé des copistes mais elle a crée une nouvelle industrie, l’électricité a réduit les fabricants de bougie mais a créé une filière musso4énergétique puissante, l’automobile a supprimé l’hippomobile mais a crée toute l’industrie fordiste…

La mutation actuelle supprimera des emplois et en créera de nouveaux. Notamment dans les services, en particulier les services à la personne, en matière de santé, de formation ou de sécurité. De plus, il s’agit d’un choix de société : plutôt que de supprimer des emplois, on peut réduire la durée du travail ou élever les qualifications et diversifier les activités. La robotisation a longtemps fait rêver pour permettre la formation d’une « société de loisirs » libérant les hommes des tâches exténuantes et répétitives. La robotisation des tâches répétitives peut être une opportunité pour enrichir le travail et les qualifications.

 

L.M. – D’autres prétendent, en s’appuyant sur l’expérience d’Uber, que les technologies numériques vont signer la fin du salariat.

P.M. – Uber est un exemple de l’instrumentalisation de la technologie pour justifier la précarisation du salariat et la déréglementation de secteurs d’activités. En fait, il n’y a aucune innovation technologique avec Uber. Ce qui est nouveau, c’est le développement de plates-formes numériques qui  permettent de créer des nouvelles formes d’intermédiation entre utilisateurs de services. Uber est la réponse marchande à cette innovation économique. Il appartient aux pouvoirs publics nationaux et internationaux de réguler cette activité, comme toute nouvelle activité. Le  vrai défi est de développer des plates-formes numériques d’intérêt général, de services publics, afin de renforcer le lien social et toutes les activités associatives. Ce qui importe, dans la fonction d’intermédiation, c’est de créer de la sociabilité, des liens humains pour éviter le délitement social qui partout menace les solidarités.

 

L.M. – La technologie peut accoucher du meilleur comme du pire, selon l’usage qu’on en fait. Mais la technologie elle-même est-elle neutre ?

P.M. – La technologie n’est jamais neutre, c’est l’idéologie techniciste qui la présente comme telle ! Un usage est toujours présupposé dans chaque innovation : un fusil ne sert pas à soigner, un avion à plonger sous l’eau… C’est pourquoi les choix de recherche et de développement sont  stratégiques pour la société, car des bifurcations s’opèrent dès l’amont des choix techno-industriels. Il faut débattre de ces choix : la démocratie doit s’étendre à ces orientations essentielles portant sur les filières, les objets et les logiciels, et leurs conséquences pour la société et l’environnement. Cela nécessite de la transparence, de l’information, de la formation, musso6des échanges publics entre scientifiques, décideurs et populations. Un nouveau champ de conquêtes démocratiques s’ouvre sur ce terrain.

Je le répète, il n’y a ni fatalité ni progressivité obligatoire des technologies. Elles résultent toujours de choix scientifiques, économiques, culturels et politiques. Il est temps d’inverser le rapport entre technique et société. Là serait la véritable « révolution numérique » entendue comme la démocratie du plus grand nombre, une démocratie traitant aussi des grandes orientations techno-industrielles. Il y va du développement, voire de la survie de l’humanité. Propos recueillis par Laurent Mossino

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