Kopa, de la mine à la légende

Vendredi 3 mars, fin de partie pour Raymond Kopa ! Une légende du football s’en est allée, premier « Ballon d’or » français en 1958. Une figure emblématique, petite de taille mais grande pour ses prouesses techniques. Un parcours exceptionnel pour ce fils d’immigré polonais, galibot à la fosse N°3 de Nœux-les-Mines, dans le Pas-de-Calais.

 

 

À quatorze ans, certificat d’études en poche, une obsession taraude le petit « Polack » de Nœux-les-Mines, dans le Pas-de-Calais : sera-t-il plombier ou électricien ? Voilà l’avenir professionnel  dont rêve l’adolescent  en tapant dans le ballon rond à proximité des corons.

À l’image de celles de Platini et de Zidane, italienne et algérienne, la trajectoire de la famille Kopaszewski, arrivée en France au lendemain de la première guerre mondiale, illustre à merveille une grande page de l’histoire de l’immigration en notre pays. Le besoin de main d’œuvre est pressant, en 1919 la France et la Pologne signent une convention pour assurer recrutement et transfert des ouvriers polonais, garantir qu’ils seront payés au même salaire (!) que les Français… Le Pas-de-Calais, à lui seul, accueillit un tiers des Polonais (150.000) qui se trouvaient alors en France. D’autres « colonies » polonaises s’installèrent en Lorraine, en Bourgogne et dans la région Centre. Au total, hors les mesures d’expulsion ordonnées dans les années 30 sous couvert de crise économique et kopa1auxquelles le Front Populaire mit fin, on estime qu’environ 700.000 polonais sont arrivés en France entre 1921 et 1938.

Pour le jeune Raymond en tout cas, une obsession, une certitude, un seul objectif : exercer n’importe quel métier mais surtout ne pas se retrouver à la mine, éviter la « descente aux enfers » qu’ont connue le grand-père depuis 1919, le père, le frère… Las, longtemps après, le grand Kopa s’en souvient encore. « À chaque fois que je me présentai à un bureau d’embauche, la même réponse… Identique, terrible : votre nom ? Désolé, il n’y a rien pour vous. Je comprends qu’il n’y a pas d’espoir. Le sort d’un Polonais est à la mine, à la mine seulement ». Durant près de trois ans, le gamin sera galibot à la fosse N°3. Hormis le football qui illumine déjà sa vie, trois années noires : l’eau et la poussière, une chaleur étouffante, la peur de l’accident, la hantise du coup de grisou.  « Pousser des berlines à 612 mètres sous terre, ça vous façonne un homme : le physique et le caractère ! », nous confiait avec humour, lors d’un entretien en juin 2006, celui qui a marqué de son empreinte une décennie de football européen. La future vedette du Real Madrid et du Stade de Reims le prouvera bientôt sur le terrain. À l’entraînement comme en cours de match : apte à l’effort, solide face aux défenses adverses.

 

Ce pays du Nord, dur à la tâche, où il naquit en 1931, Raymond Kopa ne le reniera jamais. Quand d’aucuns savaient sur le bout des doigts leurs leçons, le footballeur en herbe les récitait déjà du bout des crampons ! Égrenant du pied son cours de géographie, déclinant le nom de clubs qui le font alors rêver : Lille, Lens, Roubaix-Tourcoing… Sa plus grosse déception de l’époque ? Qu’aucun club de la région ne manifeste une quelconque attention à son égard alors que son pote, Jean Vincent, exhibe déjà un contrat d’exclusivité avec Lille ! « On a peut-être estimé que j’avais une trop petite taille, ou pas les qualités requises pour une carrière de footballeur ». Avec une pointe de frustration, il rejoint l’équipe d’Angers, alors en seconde division, en revendiquant un statut de semi-professionnel. « Apprendre un métier, trouver un emploi, c’était mon objectif. Le foot, pour moi, ce n’était pas un travail mais un plaisir. Devant l’incapacité des dirigeants angevins à me trouver quelque chose, j’ai signé un kopa3contrat de professionnel. Voilà comment j’ai débuté ma carrière de footballeur ! ».

Et quelle carrière ! Premier « gros » transfert d’un Français à l’étranger, deux fois champion d’Espagne et trois victoires en coupe d’Europe des clubs (la future Ligue des champions, ndlr) avec le Real Madrid, quatre fois champion de France avec le Stade de Reims, sacré meilleur joueur de la Coupe du Monde de 1958 en Suède et premier Ballon d’or français la même année… Loué pour ses dribbles ravageurs dans les surfaces adverses, Kopa a véritablement illuminé le football des années 50. Une idole pour la génération Platini, une référence pour la classe Zidane mesurant le poids des souvenirs qui hantent encore aujourd’hui les vestiaires du mythique stade Santiogo Bernabeu. L’homme des terrains qui a marqué sa vie, selon Raymond Kopa ? Le regretté Albert Batteux, « mon fer de lance, celui qui m’a propulsé et donné confiance. Il ne m’a jamais enfermé dans un système de jeu rigide. Un homme de grande qualité qui m’a encouragé dans mes capacités à dribbler… Toujours garder et porter le ballon dans l’intérêt collectif, savoir créer le surnombre et assurer la dernière passe pour le buteur ».

 

D’autres noms sont gravés dans sa mémoire : Roger Piantoni, Just Fontaine, les artisans de l’épopée de l’équipe de France, troisième du Mondial suédois ! Quarante ans avant le sacre de l’équipe « Black-Blanc-Beur »… Mieux encore, par voie de presse en 1963 la superstar lançait un pavé dans la mare, déclarant que « les joueurs sont des esclaves » et dénonçant les « contrats à vie » de l’époque. En ce temps-là, on ne badine pas avec les argentiers du foot, pas encore business mais déjà grevé par la finance : la sanction ? Six kopa2mois de suspension…Un combat soutenu par l’Union nationale des footballeurs professionnels, l’UNFP, le syndicat des joueurs que dirigeait son pote Just Fontaine et dont il devint le vice-président. En 1969, ils obtiendront gain de cause en décrochant le « contrat à temps ».

A 70 ans, l’ancien galibot de Nœux-les-Mines jouait encore avec les vétérans d’Angers ! Un besoin naturel d’aller fouler le gazon, de taper dans un ballon… Ce qu’il regrettait le plus dans le football moderne ? « La télévision a supplanté le rôle du public d’antan dans la vie des joueurs. C’est elle, désormais, qui est source de recettes pour les clubs ». Il n’empêche, le « Napoléon du football », surnommé ainsi par le journaliste du Daily Express après le France-Espagne de mars 1955, prenait toujours autant de plaisir à regarder un match. Amoureux d’un certain type de joueurs, athlétiques et véloces tout à la fois : une même race de dribbleurs et de buteurs, bien évidemment ! Yonnel Liégeois

« Kopa », par Raymond Kopa (Éditions Jacob Duvernet, 215 p., 19€90).

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