Les Pinçon-Charlot aux Métallos

L’ouvrage du couple de sociologues Pinçon-Charlot, La violence des riches, est mis à l’honneur à la Maison des Métallos. Du 14 au 18 mars, en prélude à une tournée nationale. Une farce documentaire imaginée par le collectif théâtral « Vaguement compétitifs », implanté dans le Nord.

 

 

Depuis cinquante ans, le couple de chercheurs Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ne cesse de fréquenter les riches de près ou de loin ! Pour mieux les observer, comprendre leur mode de vie et de pensée, leur façon d’entretenir « l’entre soi », de transmettre valeurs et patrimoine….

En outre, à deux c’est mieux, en tout cas plus facile. Il est plus aisé, et plus convenable pour la grande bourgeoisie ou l’aristocratie, de recevoir un couple sans craindre de subir l’agressivité supposée naturelle d’un homme ou la perfidie, voire l’incompétence, supposée naturelle d’une femme seule… ! Ayant souvent su gagner la confiance de leurs hôtes, à eux deux ils commettront ainsi une vingtaine d’ouvrages sur la reproduction sociale des inégalités par le biais de la persistance de privilèges ancrés depuis

© Samuel Kirszenbaum

plusieurs générations. Ils ausculteront tour à tour la pratique de la chasse à cour comme celle des « rallyes » qui permettent de s’unir entre-soi, ils visiteront les châteaux et sonderont les grandes familles, notamment les Rothschild.

 

Au début, fut une rencontre…. En 1965, sur les bancs de la fac de Lille, plus précisément sur ceux de la bibliothèque de l’Institut de sociologie. Tous deux très marqués par la lecture des Héritiers de Pierre Bourdieu que Michel eut comme professeur à Lille, mais qui venait d’en partir lorsque Monique y arriva. L’un et l’autre sont très différents. Monique Charlot, bien que fille du procureur de la République de Lozère, n’a guère  fréquenté ni théâtre, ni musée ni même cinéma, en revanche elle estt à l’aise dans les milieux bourgeois alors que Michel Pinçon, fils d’ouvrier d’origine très modeste, a beaucoup lu et dispose d’une indépendance financière grâce à son travail de pion. Quelque peu acrobatiques, ces contradictions deviendront vite enrichissantes… Un puissant moteur de complémentarité dans le travail, sans doute aussi un  piment dans la complicité du couple. L’humour n’est pas non plus la moindre de leurs qualités communes.

Lors d’un entretien en 2015 sur le site du quotidien Libération, dans le cadre d’une série « Heureux en méninges », ils ne s’épargnent pas mutuellement. «  Michel est flemmard, moi, je suis bosseuse », lâche Monique ajoutant aussitôt « je ne pourrais rien faire sans lui et vice-versa ». Sur leurs désaccords éventuels, Michel répond que « quelquefois, elle me prend le chou ! La relecture du texte est la phase la plus délicate : Monique propose de supprimer mes paragraphes, et moi je propose de supprimer les siens. Ça augmente un peu la température… ». On imagine aisément qu’on ne s’ennuie pas chez les Pinçon-Charlot ! Monique le confirme, « on s’est amusé comme des gosses dans toutes nos aventures, on travaille vraiment en bande organisée ». Autre caractéristique de ces deux brillants chercheurs, leur modestie… Lorsqu’on tente de les comparer à d’autres couples d’intellectuels mythiques (Beauvoir-Sartre, Triolet-Aragon …), « nous, c’est plutôt le boulanger et la boulangère », répond Michel.

 

Il n’empêche, main dans la main ils ont mené ensemble une carrière exceptionnelle de chercheurs, dont 37 années au CNRS jusqu’à leur départ en retraite en 2007. Les premières années, ils travaillent sur des sujets séparés. Monique collabore notamment avec les sociologues Paul Rendu et Edmond Préteceille. Puis, forts du constat de l’absence de travaux sur la grande bourgeoisie et les possédants, et de l’hypocrisie de nombreux sociologues qui se penchent exclusivement et parfois avec commisération sur la condition des plus modestes, ils s’engagent dans une grande enquête. Qui aboutit, en 1997, à Voyage en grande bourgeoisie. Ce travail est rendu possible grâce au soutien de leur directeur de laboratoire Paul Rendu, issu de la grande bourgeoisie de Neuilly, qui leur a donné accès à sa propre famille.

Le livre, à leur grand étonnement, est vivement critiqué au sein de la communauté des chercheurs du CNRS. Non pas une critique scientifique sur le rendu de leur travail, plutôt une sorte de condamnation morale : d’aucuns prétendent que ce milieu les « fascine » ! La base de leur travail ? Bien sûr les entretiens qu’ils mènent, doublés surtout d’un rapport de proximité qu’ils parviennent à créer et alimentent en répondant à des invitations dans les grands domaines et en participant à des fêtes, tout en restant sous tension… « On avait l’impression de faire de l’entrisme », avoue Michel Pinçon aux journalistes du quotidien.

 

Paru en 2014, La violence des riches est une vaste synthèse de leurs travaux sur le sujet et ce n’est pas un hasard s’il porte en sous-titre « Chronique d’une immense casse sociale ». En effet, non seulement l’ouvrage démonte les mécanismes d’instauration des rapports de domination mais il tente d’analyser comment « les riches » parviennent à les faire perdurer. En pointant particulièrement du doigt une  responsabilité de connivence des gouvernants de tous bords qui se rejoignent dans une même idéologie néolibérale, préservent et renforcent les intérêts financiers de la grande bourgeoisie. Notamment par des cadeaux fiscaux et une mollesse douteuse face à la fraude fiscale des plus riches.

Parallèlement à la disparition d’une certaine conscience de classe, d’abord ouvrière, le modèle dominant apparaît comme naturel et la domination comme légitime, intimidant d’autant plus les classes populaires que la grande bourgeoisie détient un patrimoine important d’œuvres d’art. Cette fois-ci, ce ne sont pas leurs pairs mais ceux que Bourdieu nomment « les chiens de garde », à savoir les journalistes, qui tentent de les discréditer. Plutôt certains journalistes, ceux que Monique et Michel désignent comme « bourgeoisistes », ceux-là même qui défendent leur classe sans l’assumer. Et lorsque ces derniers les qualifient de « richophobes pour les nuls », les deux sociologues y voient presque un compliment.

De livre en livre, d’une enquête l’autre, au final les Pinçon-Charlot ont réussi un très sérieux travail de vulgarisation en direction d’un public non spécialiste, peu enclin à la lecture d’études sociologiques. Lui ouvrant les yeux sur des mécanismes opaques dont ils sont  les premières victimes. Chantal Langeard

 

À voir, à entendre :

– « La violence des riches », d’après les travaux de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon à la Maison des métallos, du 14 au 18/03 : un spectacle conçu par Stéphane Gornikowski, mis en scène par Guillaume Bailliart avec Lily Chartiez-Mignauw, Grégory Cinus, Malkhior. « Critique, drôle et mordante, inscrite dans une démarche d’éducation populaire, cette création n’est pas du « beau théâtre » trop bien ficelé, il y est question de ce que nous tissons face à cette violence des riches qui nous menace (…) Si la vision des Pinçon-Charlot est principalement critique, nous entendons nous émanciper de cette posture parce qu’il est urgent, même maladroitement, de proposer « quelque chose ». À la fin du spectacle, nous inventerons l’inconnu, nous oserons remettre l’histoire en route : nous fabriquerons une utopie », commente le metteur en scène.

– Le 21/04 à 18h30, Monique&Michel Pinçon-Charlot sont les invités de la librairie Folies d’Encre de Montreuil pour leur nouvel ouvrage, Les prédateurs au pouvoir, main basse sur notre avenir. À signaler que le mardi suivant, le 25/04, Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, présentera la remarquable Histoire mondiale de la France dont il a dirigé la publication aux éditions du Seuil. Des rencontres avec lectrices-lecteurs toujours agrémentées d’une collation et animées par les « Fabulous Lectors of Montreuil ».

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1 commentaire

Classé dans Documents, essais, Rideau rouge, Sur le pavé

Une réponse à “Les Pinçon-Charlot aux Métallos

  1. Georges Rosevegue

    Bonjour à toi, Yonnel

    Merci pour tes Chantiers qui m’aident à ne pas perdre complètement le fil dans un tissu social de plus en plus difficile  à décrypter et qui appelle de nouveaux outils…! Je continue mes contacts avec JPB.
    Informé en début de semaine de l’événement (la signature de notre ouvrage collectif paru aux Presses Universitaires de Rouen et du Havre, « Culture et démocratie, une histoire de la Maison de la culture du Havre », le 26/03 de 14h à 17h), je saisis cette occasion pour vous le signaler à mon tour. Avec l’espoir d’une rencontre au Salon du Livre de Paris dans la cohue, le bruit mais aussi dans l’amitié et la richesse des ressources en ce lieu où « rayonnent » les expressions multiples, croisées, historiques et novatrices ou anticipatrices de bien des domaines artistiques et/ou culturels et de la pensée en général.

    En toute cordiale sympathie,
    Georges Rosevègue

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