France-Algérie, mars 1962

Le 19 mars 1962, entrait en application le cessez-le-feu en Algérie. Au lendemain des accords d’Évian qui devaient mener à l’indépendance algérienne après plus de 130 ans de conquête, de colonisation, puis de guerre… Sa commémoration est toujours l’objet d’enjeux politiques lourds en France.

 

 

Voici cinquante-cinq ans, le 19 mars 1962, le cessez-le-feu entrait en vigueur en Algérie. Au lendemain de la signature des accords d’Évian, après quatre-vingt-douze mois de guerre et plus d’un siècle de colonisation. Mettant fin à une guerre ravageuse, avec ses milliers de morts, de déplacés, de destructions massives, et un usage immodéré de la torture, ce cessez-le-feu ouvrait enfin la voie vers l’indépendance de l’Algérie, acquise le 5 juillet 1962. Quelques décennies plus tard, la lecture de la guerre d’Algérie, si tardivement reconnue comme telle, continue de faire clivage en France et les nostalgiques de l’Algérie française continuent de vanter ce qu’ils présentent encore comme les mérites de la colonisation. Que se joue-t-il donc dans le refoulement, ou la réécriture réitérée, de cette histoire à la fois algérienne et française ?

Il aura fallu attendre octobre 1999 pour que le Parlement français requalifie en « guerre » ce que Paris nommait jusque-là « événements ». Attendre 2003 pour qu’un président de la République, Jacques Chirac, décide d’une journée d’hommage aux victimes de la guerre, un jour neutre et sans symbolique historique, le 5 décembre. Attendre 2012 pour que le Parlement fasse du 19 mars une « journée nationale du souvenir à la mémoire des victimes de la guerre d’Algérie » mais aussi « des combats en Tunisie et au Maroc », qu’aura donc commémorée officiellement l’actuel président de la République. Rien que cela a provoqué l’ire de certains.

 

Et parmi ceux-là même qui, pourtant, revendiquent l’héritage du général de Gaulle, s’est bruyamment manifestée la colère face à cet hommage. Ainsi, dans une tribune publiée dans Le Figaro, Nicolas Sarkozy avait-il l’an passé critiqué cette commémoration et le choix de la date. « Choisir la date du 19 mars que certains continuent à considérer comme une défaite militaire de la France, c’est en quelque sorte adopter le point de vue des uns contre les autres, c’est considérer qu’il y a désormais un bon et un mauvais côté de l’Histoire et que la France était du mauvais côté », affirmait celui qui voulait que soit mentionné dans les manuels scolaires le rôle « positif » de la colonisation, celui qui a fait du refus de la « repentance » nationale une obsession de sa présidence. Ce que revendiquent en réalité les historiens, ce n’est pas de la contrition, mais la recherche,

Un film fort, aux projections souvent houleuses et perturbées par les nostalgiques de l’Algérie française

l’établissement et la publication des faits, des contextes, des processus, des stratégies des acteurs tels qu’y donnent accès les archives et la documentation dans toute leur richesse et leur diversité.

Qui s’étonnera, à la suite de la tribune de l’ancien locataire de l’Élysée, que l’hebdomadaire Valeurs actuelles ait lancé une pétition dans le même sens ? À Béziers, le maire Robert Ménard, proche du FN, alla jusqu’à débaptiser la rue du 19-mars-1962 pour lui donner le nom d’Hélie Denoix de Saint-Marc, un militaire et ancien résistant qui participa aussi au putsch des généraux (une tentative de coup d’état militaire en avril 1961). Affirmant vouloir « effacer la honte » de la défaite et « saluer la mémoire d’un héros français », l’édile d’extrême droite a été salué par quelques partisans, dont des « identitaires », aux cris d’« Algérie française ». D’autres, comme Christian Estrosi, président de la région PACA et alors maire de Nice, ont refusé de commémorer ce cessez-le-feu.

 

Dès 1955, dans son Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire analysait déjà « la malédiction la plus commune en cette matière » : « être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte ». À ceux qui tentaient de légitimer la colonisation par sa prétention civilisatrice, il répondait déjà qu’il fallait bien convenir de ce que l’entreprise coloniale « n’est point : ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit ; […] le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique, d’une forme

La mort de vingt appelés du contingent, en écho à la répression coloniale dans ce village de Kabylie en 1871

de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes ».

Les historiens ont mis en lumière cette entreprise de pillage des ressources, de constitution d’un marché captif, de recours à une main-d’œuvre exploitable et à laquelle toute velléité d’égalité des droits est déniée et réprimée, de mise sous tutelle politique. Et dès lors de mise en chantier d’un Empire susceptible de contribuer aux guerres concurrentielles que se livraient les puissances européennes. Quitte à ce que des classes populaires s’engouffrent dans les marges de l’Empire, s’y installent, y fassent leur vie, y trouvent leur horizon ensoleillé. Sans doute sans profiter des bénéfices colossaux tirés par les marchands d’armes ou autres profiteurs d’une agriculture spéculative sur des terres arrachées aux paysans en l’occurrence algériens. Mais en acceptant comme un principe d’une République dès lors bien malade, l’inégalité des droits comme l’inégalité des revenus, entre eux-mêmes et les populations alors appelées indigènes.

Et Césaire de citer Ernest Renan, le philosophe et historien français de la fin du XIXe siècle, salué pour être l’auteur de Qu’est-ce qu’une nation ? Celui-ci, rappelle pourtant Césaire, n’hésitait pas à écrire : « Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi ». C’est pourquoi le poète antillais souligne en substance combien la colonisation ne génère pas seulement, de façon consubstantielle, la violence concrète autant que symbolique à l’égard des peuples colonisés, dans la négation de leurs droits individuels et collectifs autant que de leurs cultures, mais s’avère aussi le symptôme et le moteur de l’avilissement des colonisateurs. « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, dit le poète, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral. »

 

L’historien Benjamin Stora, de longue date, alerte sur le danger d’un éclatement communautaire de mémoires concurrentes. Il ne s’agit pas seulement de mémoires qui s’affronteraient de part et d’autre de la Méditerranée. D’autant que certains, en France même, avaient su alors dépasser le prisme-piège du nationalisme pour préférer défendre des valeurs et se faire porteurs de solidarité. Contre la guerre et pour la paix, d’abord. Pour le droit du peuple algérien à l’indépendance, ensuite. Chacun se souvient des huit morts de Charonne, tués par la police lors d’une manifestation le 8 février 1962, quelques mois à peine après l’assassinat par les policiers de Papon de dizaines, voire de centaines d’Algériens le 17 octobre 1961 à Paris, lors d’une

Le texte est paraphé par Louis Joxe et Belkacem Krim, le vice-président algérien

manifestation pacifique contre le couvre-feu décrété par le préfet de police à leur seule encontre.

Des mémoires et des lectures diverses se recomposent aussi au sein des deux sociétés, algérienne et française. Dans la société algérienne, qui a dû engager un long et rude combat pour obtenir l’indépendance et l’a chèrement payé, mais qui a vu ensuite une partie du FLN s’ériger en parti unique, capter la rente pétrolière, imposer une vision de la société. Dans la société française, où s’affrontent des lectures de l’Histoire. Si l’extrême droite, défaite par la victoire contre Vichy, a cru pouvoir relever la tête à la faveur de la guerre contre l’indépendance algérienne, si une partie des ultras de l’Algérie française se croit aujourd’hui autorisée à revendiquer sa propre vision de l’histoire coloniale, d’autres remettent l’Histoire sur le métier pour y tisser d’autres fils. Ainsi des enfants de Harkis, qui tentent de comprendre comment l’incorporation de leurs pères dans l’armée française durant la Seconde Guerre mondiale a pu leur faire croire qu’ils étaient en train de gagner le droit à l’égalité. Ainsi des enfants d’anciens militaires envoyés en Algérie qui tentent de comprendre cet immense gâchis. Ainsi aussi de ceux qui, rapatriés en France en 1962, retournent aujourd’hui dans l’Algérie indépendante où des décennies de colonisation avaient condamné des peuples à l’inégalité au détriment d’une véritable rencontre qu’il s’agit de construire.

 

Connaître, comprendre l’Histoire ne relèvent pas seulement de la curiosité ou de l’appétit éducatif. Cela relève aussi de la nécessité, pour mieux appréhender la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Quelques cent trente ans de

Le 5 juillet 1962, proclamation de l’indépendance de l’Algérie

colonisation puis de guerre de décolonisation laissent des traces qui, avant que les pages ne se tournent, doivent d’abord être lues et comprises.

Si aujourd’hui les discours sur « l’identité nationale » de la France ou ses « racines chrétiennes » refleurissent, c’est de toute évidence du fait des conséquences du caractère libéral de la mondialisation, et de l’accélération d’un dumping social généralisé, ce qui permet à l’extrême droite, xénophobe et raciste, de désigner l’Autre comme le responsable des maux nationaux. Surtout lorsque l’Autre est d’origine arabe ou de confession musulmane. Mais c’est aussi parce que l’histoire de la colonisation, des guerres coloniales, ou bien l’analyse de l’Empire français et des conséquences de sa défaite au profit des indépendances des peuples, ces questions donc, n’ont pas été travaillées dans la société. Les discours revanchards et racistes peuvent d’autant mieux venir combler cette carence, au détriment des enfants de l’immigration, qui connaissent aujourd’hui les avatars d’une ségrégation et d’une discrimination d’un autre âge. Or, l’éclatement des mémoires au détriment de leur partage et de la connaissance historique contribue tragiquement à l’éclatement communautaire qui érode et sape la citoyenneté, divise celles et ceux qui auraient pourtant intérêt à faire front commun pour un avenir d’égalité des droits et de partage des richesses.

 
C’est bien ce qui est en jeu aujourd’hui. Et c’est sans doute pour cela qu’après des décennies de refoulement, la question de la commémoration ou non du cessez-le-feu du 19 mars 1962 ravive les polémiques. Isabelle Avran

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Classé dans Documents, essais, Pages d'histoire

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