Du haut de la Colline, un Baal vieilli !

On reste quelque peu abasourdi devant la version de Baal que Christine Letailleur et Stanislas Nordey nous donnent au théâtre de la Colline. De cette première pièce du jeune Brecht écrite en 1919, mais sur laquelle il reviendra à maintes reprises jusqu’à la fin de sa vie, ils réussissent à faire un pensum interminable.

 

 

Un pensum à vous détourner à tout jamais de la poésie, puisque poésie il y a ! Baal en effet est un vertigineux et sombre poème suivant à la trace la descente aux enfers consciente sinon voulue d’un jeune homme, poète lyrique qui pourrait faire carrière dans le beau monde, mais qui refuse la mascarade mondaine et sociale comme il refuse finalement tout acte de vie. « Ce que Brecht affirme dans Baal », soulignait le très « brechtien » Bernard Dort, « c’est la négation. Une négation radicale, absolue ». Négation qui s’exprime de séquence en séquence, de station en station, dans une dynamique volontairement effrénée dans la pièce. Ce que Stanislas Nordey dans son interprétation du rôle-titre ne donne pas à entendre et à voir.

Trajectoires rectilignes bien tracées, il vient le plus souvent face au public marteler son propos avec une grande force de conviction (dans l’attaque surlignée de chaque mot, ce qui fait partie de son style que l’on retrouve de spectacle en spectacle), dans un jeu découpé au couteau. En homme mûr, sûr de lui, il nous assène des vérités qui ne sont pas celles du jeune Baal qui emprunte bien des traits à son auteur. Un auteur qui fait référence à Villon et surtout à Rimbaud dont on retrouve quelques passages dans son texte comme on en retrouvera encore très peu d’années après dans sa troisième pièce, Dans la jungle des villes… « Baal, c’est la poésie comme alcool », expliquait l’un des premiers commentateurs français de Brecht, Jacques Desuché. Ce à quoi on pourrait répondre à l’instar de Rimbaud dans Une saison en enfer : « Tu as bu une liqueur non taxée de la fabrique de Satan »…

Avec le Baal de Christine Letailleur, nous avons droit à un récital Nordey, quasiment seul sur scène sous la faible lumière des projecteurs. À ce jeu, seul Vincent Dissez (Ekart, l’ami-amant ; on songe évidemment au « couple » Rimbaud-Verlaine) parvient à s’en sortir et à donner quelque crédibilité à son personnage, le reste de la distribution étant quasiment réduit à faire de la figuration de manière peu convaincante. Jean-Pierre Han

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1 commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge

Une réponse à “Du haut de la Colline, un Baal vieilli !

  1. Reçu le 04/05, à 14h28 :
    Très bonne critique de Jean-Pierre Han sur le Baal de Nordey, à la Colline. Je me souviens bien de la pièce, pas dans son déroulé complet ni dans le détail, mais suffisamment pour en retrouver l’esprit dans ce que dit Han… Paradoxalement, c’est tellement vachard, mais argumenté excellemment, que cela donne envie d’y aller tout de même… Cependant, comme le théâtre est cher et mes disponibilités limitées, nous n’irons pas, car je sais que la critique dit bien ce qu’il en est de la pièce. Reste que j’aimerai VOIR pourquoi cela ne « fonctionne » pas ! J-P.B.

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