Phillipe, l’homme qui voit double

Jean-Denys Phillipe, cet ancien prof de littérature devenu dessinateur de presse sur le tard, publie Coups doubles. Un ouvrage qui associe assemblages d’objets et dessins politiques, une œuvre en miroir qui retisse les fils du temps.

 

 

Jean-Philippe Joseph – Comment est née l’idée de Coups doubles ?

Jean-Denys Phillipe – J’habite une partie du temps en Normandie. Là-bas, j’ai pris l’habitude de ramasser tout un tas d’objets que je trouve sur le littoral, dans les granges, les déchetteries. Quand j’ai commencé à faire des assemblages, je me suis aperçu que, sans l’avoir prémédité, les thèmes que j’abordais étaient très voisins de ceux de mes dessins d’actualité. M’arrivant d’exposer, et chaque pièce étant unique, j’ai eu envie d’en faire un livre pour en garder une trace.

 

J-P.-J. – Qu’est-ce que disent les assemblages que ne disent pas les dessins ?

J-D.-P. – Un dessin de presse suppose d’être contextualisé, rattaché à un contexte historique, à un événement. Et aussi d’être co-textualisé, dans la mesure où il est publié dans un journal avec un article, un titre, un chapeau, des inters. Mes dessins, j’essaie justement de les décontextualiser, de les construire de façon à ce qu’ils gardent encore un sens, dix ans plus tard, même si les gens ont oublié l’événement auquel ils se réfèrent, l’émotion collective qui les a entourés. Mettre un assemblage d’objets en vis-à-vis permet de projeter le dessin hors de son contexte, dans une dimension peut-être plus universelle.

 

J-P.-J. – De par le choix des matériaux, les assemblages contiennent une forte charge symbolique…

J-D.P. – Le trait commun à tous ces objets ? Ils se sont retrouvés au rebut ou abandonnés. Ils portent la marque du temps qui passe, du temps qui altère, qui abîme, détruit… Ils ont une histoire. Or, le travail de dessinateur est aussi de parler du temps. L’actualité, c’est le temps présent. C’est ce qui n’a lieu qu’une fois, mais qui, à terme, en s’accumulant, se vectorise en histoire. Ces notions de temps universel, de temps historique, de temps cyclique, de temps qui corrode, qui bouleverse, sont intimement liés.

 

J-P.-J. – Les attentats de Charlie ont-ils changé votre rapport au dessin d’actualité ?

J-D.-P – Passé le moment de sidération, j’ai continué à dessiner comme avant, en abordant les mêmes sujets, sans me restreindre ou me censurer, ou que l’on me demande de le faire. Jusqu’à ce jour de janvier 2015, je me levais le matin, j’écoutais la radio, je lisais les journaux, je dessinais. Je travaillais dans l’insouciance. Au moment des événements, je n’étais pas à Paris. Les jours qui ont suivi, des écoles, des cinémas, des associations de la région m’ont sollicité pour intervenir, discuter, débattre dans des réunions publiques. Les gens me demandaient : pourquoi vous faites ça ? A quoi ça rime ? Le dessin est une passion. Je ne m’étais jamais posé la question de savoir pourquoi je

« Files et foules », Co Jean-Denys Phillipe

faisais ce métier, si mes croquis pouvaient heurter des convictions, blesser des personnes, quelle responsabilité cela revêtait de les publier.

 

J-P.-J. – Comment voyez-vous l’avenir du dessin de presse ?

J-D.-P. – Je pense qu’une page se tourne. La presse écrite en crise, le dessin imprimé est de moins en moins utilisé. Aussi, faut-il, à côté du dessin, trouver d’autres manières de commenter l’actualité, toujours en transgressant la réalité des faits, en la déformant, en la triturant. C’est notre rôle. Si je démarrais dans le boulot, je ne dessinerai pas uniquement pour commenter l’actualité. Je chercherai à retrouver l’impact que mettaient les Cavanna, Cabu ou Wolinski dans les années 60, libres de toute contrainte. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Parcours :

Diplômé en littérature comparée et en linguistique à la fin des années 70, Jean-Denys Phillipe débute dans l’enseignement, avant de se consacrer au dessin et à une librairie itinérante qu’il a créée. Remarqué par Le Monde en 1989, au moment de la chute du mur de Berlin, il travaille pour le quotidien du soir jusqu’en 1994. Puis, ce sera L’Humanité, l’hebdomadaire Révolution ou encore les publications thématiques de La Nouvelle Vie Ouvrière.

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Classé dans Documents, essais, Entretiens, rencontres

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