Avignon, 71ème du nom…

En ce 6 juillet, le festival d’Avignon frappe ses trois coups. Durant trois semaines, le théâtre, sous toutes ses formes et dans tous les genres, va squatter la Cité des Papes. Et déborder, hors les remparts, pour le meilleur et le pire… Un festival des planches hors norme, qui ne saurait faire oublier à l’amateur éclairé ou néophyte des lieux un peu plus sereins mais tout aussi riches : Brioux, Bussang, Grignan, Vitry.

 

 

« Les temps sont trop sévères pour que l’on renonce à l’espoir, pour que l’on fasse de l’art un objet décoratif et pour que le beau soit séparé du bien et du bon », professe Olivier Py, l’ordonnateur du festival d’Avignon, à l’ouverture de cette 71ème édition. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, assurément, pour la proclamer d’emblée hors les remparts, affirmer sa pérennité toute l’année et non pour la seule période de l’été !

C’est la raison-même de ce site, « Extraire de ce qu’on appelle la culture des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim », formulée autrement par un grand homme des Arts, Antonin Artaud. Avec le théâtre parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Peut-être le temps du spectacle seulement, l’instant suspendu de la représentation. Il n’empêche, un temps et un instant qui nous autorisent alors, pour y avoir goûté, à désirer de nouveau nous enivrer d’images et de mots, aspirer à ce que cet original banquet collectif devienne ligne de vie durable pour chacun !

Les comédiens l’avouent avec émotion, le public aussi parfois. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit dégénéré ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir, au même titre que l’homme ne construit et n’interroge foncièrement son devenir qu’au prisme de l’art. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu en direction des publics prétendus défavorisés, fadaises et mépris dans la bouche des supposées élites, de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire ! La preuve ? Rendez vous à la projection du superbe film de Daniel Cling, « Une aventure théâtrale, trente ans de décentralisation », le 18 juillet à 11h au cinéma Utopia d’Avignon.

 

Avignon, in et off

Ainsi en va-t-il du festival d’Avignon où le beau côtoie le laid, l’exigence esthétique le banal divertissement, l’engagement citoyen la platitude consumériste… Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider les choix du festivalier en perdition sur le pont du In : Robin Renucci dans son « Enfance à l’œuvre », le « Sopro, le souffle » de Tiago Rodrigues, le Birgit Ensemble « Dans les ruines d’Athènes », le géorgien Rezo Gabriadze et son « Ramona » à la Maison Jean Vilar, la « Tristesse et joie dans la vie des girafes » selon Thomas Quillardet, « La fiesta » avec Israel Galvan, les « Bestie di Scena » d’Emma Dante et la « Kalakuta Republik » de Serge Aimé Coulibaly… Sans oublier les élèves du Conservatoire de Paris dans « L’impromptu 1663, Molière et la querelle de L’École des femmes » mis en scène par Clément Hervieu-Léger et, en direction du Jeune Public mais pour tout public, « L’imparfait » d’Olivier Balazuc. Un choix forcément partiel, et partial, qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse !

Et le risque est multiplié par cent et mille face au catalogue pléthorique du Off. Aussi, vaut-il mieux d’abord s’attarder sur la programmation, toujours de qualité, de quelques lieux emblématiques où prime le choix de l’art avant celui de la recette : le Théâtre des Halles, la Caserne des Pompiers,  La Manufacture, La Chapelle du verbe incarné, le Théâtre des Doms, Présence Pasteur, Le chêne noir, Le Collège de La Salle, Le Théâtre des Carmes, Le chien qui fume, Le Grenier à sel, Espace Alya, 11*Gilgamesh Belleville, Espace Roseau, Le Théâtre de la Bourse et celui de La Rotonde animés par les responsables locaux de la CGT, Le petit Louvre. À l’affiche aussi, des pièces que Chantiers de culture a déjà vues et parfois chroniquées : « Rallumer tous les soleils, Jaurès ou la nécessité du combat » à la Fabrik Théâtre, « On a fort mal dormi » au Théâtre 2 Galeries, « F(l)ammes »-« William’s slam » et « Dans un canard » au Théâtre des Halles, « Le voyage de Dranreb Cholb » au Cabestan, « L’A-Démocratie, une trilogie de Nicolas Lambert »-« Revue rouge » et « Paroles de Fralibs » au Gilgamesh Belleville, « Je délocalise » d’Albert Meslay et « Légendes urbaines » de Jean Guidoni à l’Espace Roseau, « En toute modestie » de Nathalie Miravette à L’arrache-Coeur, « L’abattage rituel de Gorge Mastromas » à Contre Courant, « L’apprenti » et « J’ai 17 pour toujours » en Présence Pasteur, «Débrayage » à L’entrepôt. À noter dans ce capharnaüm des planches, tout à la fois charme et déplaisir de l’événement, la présence de deux talentueux amis comédiens : André Morel qui fera lecture de ses nouvelles œuvres, « L’immigré sur un plateau » et « L’incroyable histoire de la girafe sans cou ni tête à la découverte d’Avignon », les 10 et 17/07 au théâtre Isle80 ainsi que Jacques Kraemer qui  donnera son « Atrabilaire amoureux, variation autour du Misanthrope de Molière » à la Salle Roquille.

 

D’un festival à l’autre…

Ils l’affirment, persistent et signent, une nouvelle fois « Nous n’irons pas à Avignon » ! « Non, non, cette année encore nous n’irons pas à la ville de tous les chemins qui y mènent, car, sachez-le, tous sans exception, ils y mènent, c’est un pape qui me l’a dit », confesse Mustapha Aouar, le trublion artistique de « Gare au théâtre » à Vitry. Qui préfère, de l’aveu du maraîcher ferroviaire, mélanger ses salades diverses et variées, ici où l’on est si bien ! Pas moins de 87 représentations, 16 créations et 21 compagnies invitées jusqu’au 23 juillet en ce lieu si chaud et convivial… En cette gare désaffectée, un rendez-vous original loin des lignes à grande vitesse où le chef de train convoie les passagers du jour hors des sentiers battus, en des contrées proches ou lointaines au dépaysement garanti. À l’image de Bussang, au cœur de la forêt vosgienne où le Théâtre du Peuple, cathédrale laïque en bois, depuis 122 ans arbore fièrement sur son fronton sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un lieu mythique, célébré par Romain Rolland et né la même année que la CGT, où pourtant aucun secrétaire général de la centrale syndicale n’a toujours essuyé les rugueux bancs, il est des actes posés ou manqués qui relèvent bien plus que de la banale symbolique… Et pourtant chaque année le peuple est au rendez-vous, coussin sous le bras, celui des Vosges et de Navarre, celui de la France profonde. Pour s’enthousiasmer de la prestation des comédiens amateurs entourant les quelques professionnels, marque de fabrique du festival de Bussang, pour s’émerveiller à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. En cette fin de mandat, son directeur et metteur en scène Vincent Goethals a décidé de s’afficher au bras de « La dame de chez Maxim… ou presque ! », d’après Georges Feydeau. Sans omettre quelques autres succulentes friandises, artistiques et musicales, concoctées par les hommes et femmes des bois !

D’une autre nature, certes, le lieu est tout aussi grandiose et symbolique. C’est dans la cour du château que se déroulent les « Fêtes nocturnes » de Grignan ! Un superbe décor naturel, en plein air, qui accueille cette année « Lorenzaccio » d’Alfred de Musset. Avec trois noms illustres à la baguette pour orchestrer le spectacle : la chorégraphe Marie-Claude Pietragalla, le danseur Julien Derouault dans le rôle titre et le dramaturge Daniel Mesguich. Un projet ambitieux pour le trio qui souhaitait depuis longtemps faire dialoguer leurs disciplines artistiques, le théâtre et la danse : faire danser le théâtre et théâtraliser le mouvement, au final chercher du sens à travers les corps et les mots… Un spectacle dont Chantiers de culture aura l’occasion de reparler puisqu’une tournée nationale est programmée au lendemain de la saison d’été. Ce qui n’est pas le cas à Brioux, la cité du Poitou où le facétieux Jean-Pierre Bodin, avec sa compagnie La Mouline,  assure la direction artistique du festival : il y a donc urgence et nécessité d’y faire halte pour apprécier une programmation éclectique. Un « festival au village », de nos jours une rareté appréciable, qui mêle sur la place du Champ de foire théâtre et chanson, arts du cirque et art de la rue. Pour fêter l’humain au plus près du citoyen, un festival en bonne marche mais quelque peu insoumis ! Yonnel Liégeois

À lire : L’artiste et le populiste, quel peuple pour quel théâtre ?, de Jean-Marie Hordé. Un court essai où le directeur du Théâtre de la Bastille à Paris s’interroge sur le lourd silence politique qui pèse sur la culture. Quand « l’opposition stérile entre une culture populaire et une culture élitaire profite de ce silence, travestit la réalité et fait passer l’ignorance pour un constat d’évidence » : une réflexion constructive et vivifiante.

 

 

Et toujours à Paris :

– « Soprano en liberté », au Théâtre du Lucernaire : certainement le spectacle le plus abouti, le plus virtuose et décoiffant d’Anne Baquet ! Dans ce récital où la qualité de l’interprétation s’affranchit de tous les codes avec une sacrée dose d’humour, elle vocalise sur des textes et des musiques éclectiques : de François Morel à Rachmaninoff, de Juliette à Frédéric Chopin. Du grand art !

– « Cendrillon », au Théâtre de la Porte St Martin : le célèbre conte revisité par la prodigieuse patte de Joël Pommerat ! Une histoire d’aujourd’hui où le drame le dispute à l’humour, la poésie à la gouaille des cités, la beauté des lumières à la noirceur des personnages. Une troupe d’artistes exceptionnels, dont la mémorable « Cendrier-Cendrillon ». Magistral, à voir absolument par petits et grands.

– « L’écume des jours », au Théâtre de La Huchette : sur la minuscule scène mythique, le public redécouvre l’un des chefs d’œuvre de Boris Vian. Les amours de Chloé et Colin, sur fond de musique de jazz et de poumon encrassé, qui s’éclatent envers et contre tout. Dans une belle envolée de poésie et d’humour noir, ah sacré Boris à lire ou relire au sortir du spectacle !

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