Sur le pont d’Avignon, acte 2

Castorf, un chef-d’œuvre en forme d’au revoir

 Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que le Festival connaisse ce qui sera sans doute l’un des événements les plus marquants, les plus forts de son édition, « Die Kabale der Scheinheiligen et Das Leben des Herrn de Molière » mis en scène par Frank Castorf. Un spectacle immense dans tous les sens du terme.

 

 

Sur près de six heures de temps, Castorf décline presque toute la gamme des relations de l’artiste avec le pouvoir politique. Et quel meilleur exemple que celui de Molière et de Louis XIV surtout lorsque celui-ci est proposé par Mikhaïl Boulgakov qui nous renvoie par la même occasion à sa propre relation avec la censure de son pays et à Staline en personne ? Dernier avatar, et Frank Castorf ne se prive pas pour évoquer la chose, son propre cas à la Volksbühne Berlin (théâtre du peuple) qu’il aura donc dirigé pendant un quart de siècle avant d’en être évincé au profit du belge Chris Dercon qui n’est pas metteur en scène, et dont le titre de gloire est d’avoir été commissaire à la Tate Modern à Londres…

Das Leben des Herrn de Molière s’achève le 13 juillet, ce sera la dernière représentation d’un spectacle de la Schaubühne dirigé par Frank Castorf. Un monde (pas seulement théâtral) bascule. Le spectacle est porté à un degré de perfection d’autant plus étonnant et méritoire que Castorf ne s’est pas contenté de mettre en scène les adaptations des deux œuvres de Boulgakov, mais il y a inclus, comme à sa grande habitude, d’autres textes, pas forcément de théâtre, de Racine (avec notamment Phèdre), de Corneille, de Fassbinder, de son ami Heiner Müller auquel on ne peut pas ne pas songer… et même des dialogues avec son équipe saisis lors des répétitions. Immense patchwork qui pourrait faire craindre une espèce de dispersion mais qui est en fait savamment agencé de bout en bout. Vie de Molière donc dans une période où le roi lui passe commande d’une grande œuvre à réaliser en très peu de temps puis cabale des dévots avec le Tartuffe, activité publique et vie intime pour le moins tumultueuse mêlées, tout cela évoqué par un Boulgakov lui-même en butte à la censure de Staline et de ses affidés (ses quatre premières pièces furent purement et simplement interdites) et nous en arrivons bien sûr à la situation de Castorf face au pouvoir berlinois, une déclinaison qui va pour ainsi dire de soi et qui se mue ici en manifeste théâtral et politique.

 

Sur le très vaste espace du Parc des expositions d’Avignon qu’il maîtrise de belle manière avec son scénographe Alexander Denic, Castorf expose justement tout son savoir théâtral, avec juste un peu plus de « quatre planches et pas grand chose », chers à Vitrac, soit un chariot qui en s’ouvrant devient scène de théâtre, une petite carriole, rappel du théâtre ambulant, celui de Molière et de bien d’autres, et deux tentes qui vont au fil du spectacle bouger selon les séquences. Et l’on a alors un véritable récital, tragique, drôle, bouffon, percutant avec une distribution hors pair. Époustouflant Georg Friedrich dans le rôle de Louis XIV, face à Lars Rudolf, l’archevêque de Paris lui réclamant l’interdiction du Tartuffe du pauvre Molière interprété par Alexander Scheer. Mais faisons mention particulière à nos deux acteurs nationaux, des fidèles du metteur en scène, Jean-Damien Barbin qui joue en français, et Jeanne Balibar, hallucinante dans le rôle de Madeleine Béjart face à sa fille/sœur Armande-Anna Hilsorf. Tout se mêle et se démêle (quel travail sur l’agencement des différentes temporalités !).

C’était hier, c’est aujourd’hui. Mais où reverra-t-on Frank Castorf, sans les moyens humains et financiers de la Volksbühne ? Jean-Pierre Han

« Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière » d’après Mikhaïl Boulgakov, mise en scène de Frank Castorf Avignon in). Parc des Expositions d’Avignon, jusqu’au 13 juillet à 17h (Tél. : 04.90.14.14.14).

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