À la Tempête, Adrien passe la main

Fin juin 2017, se déroula au Théâtre de La tempête une chaleureuse soirée d’hommage à Philippe Adrien ! Trente ans durant, ce directeur et metteur en scène inventif sut dynamiser le lieu et fidéliser le public. Pour l’occasion, Clément Poirée son successeur a mis en scène « La Baye », farce loufoque et œuvre de jeunesse de l’aîné.

 

 

Vadim, bel adolescent de 17 ans au regard azuréen, sort du spectacle un sourire aux lèvres. Sous le charme de ce spectacle insolite et iconoclaste servi par une mise en scène originale et d’excellents comédiens… Sous le charme, aussi, à la fois plus puissant et plus subtil de ce lieu magique : la Cartoucherie de Vincennes ! Sa grand-mère l’y a conduit ce soir pour la première fois, ce ne sera pas la dernière, il y reviendra adulte, c’est certain. Pour tout nouveau découvreur du site, ces anciens entrepôts des munitions royales constituent au cœur du bois de Vincennes un havre de paix qui prédispose sereinement aux plus belles découvertes culturelles.

A la sortie, les spectateurs ne rentrent pas directement chez eux. Ils s’attardent sur la terrasse… En cette soirée de juin plus particulièrement, puisqu’un buffet leur est proposé pour prolonger autour d’un verre l’hommage à Philippe Adrien qui fut l’âme du théâtre de La Tempête durant 30 ans.

 

L’homme fit ses débuts comme acteur, dans les années soixante, avant de se consacrer à l’écriture et à la mise en scène. Sa pièce « La Baye » est montée en 1967 par Antoine Bourseiller, dans les rôles-titres Jean-Pierre Léaud et Suzanne Flon. On y décèle déjà un goût prononcé pour l’irrévérence qui ne le  quittera plus et le guidera vers les auteurs les plus exigeants : Jarry, Combrowicz, Bataille, Witkiewicz ou Copi. Avec Kafka la dimension psychanalytique, à laquelle il est sensible,  s’invite désormais de façon récurrente dans sa lecture des œuvres. En témoignent « Une visite » et « Rêves de Kafka ».

En 1981, il succède  à Antoine Vitez à la direction du Théâtre des Quartiers d’Ivry et c’est à cette époque qu’il rencontre Dominique Boissel, alors jeune acteur, dont il fait son assistant. Ce dernier l’accompagnera  plus tard à La Tempête en tant que conseiller artistique. Il se souvient de leur rencontre. « Ce qui m’a frappé avant tout, c’est sa formidable curiosité, sa hantise du droit chemin et de toute forme d’académisme », souligne Boissel, « une forme d’insolence… déjà au lycée, il organisait le chahut, m’a-t-il dit ! ». La route tracée par Philippe Adrien est sinueuse. Elle passe d’abord par la Comédie Française, en 1983 : invité, il y monte plusieurs pièces de Molière mais aussi d’autres auteurs comme Grumberg, Von Hoffmanstahl ou Genet. Ensuite, direction le théâtre privé où il met en scène Tennessee Williams, et le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique où il dispense son enseignement pendant quatorze ans, de 1989 à 2003.

 

Dès 1985, il a déjà un pied au Théâtre de la Tempête. Jacques Derlon, qui avait succédé à Jean-Marie Serreau, fondateur de la Tempête en 1971 et prématurément disparu, l’accueille en résidence. Une première pour un homme de théâtre ! Son ouverture d’esprit le pousse vers d’autres cultures, notamment celles du continent africain qu’il affectionne. Cette proximité féconde d’importants projets théâtraux sur la colonisation, « Le projet Conrad » en 2009 et « Boesman et Léna » en 2015. Un autre « continent noir » l’intéresse, celui du handicap. De sa collaboration avec l’acteur aveugle Brunot Netter, et sa Compagnie du Troisième Œil, naîtront  entre 2001 et 2011 d’originales représentations : « Le malade imaginaire » de Molière, « Le Procès » de Kafka, « Œdipe » de Sophocle, « Don Quichotte » de Cervantès, « les Chaises » d’Ionesco…

En 1996, il prend les rênes de la Tempête. « Alors que je suivais une reconversion en gestion d’action culturelle, il m’a accueilli très chaleureusement comme stagiaire », se souvient Antonia Bozzi, désormais en charge de la communication au théâtre. « J’ai été fascinée par la première mise en scène que j’ai vue, « En attendant Godot », mais aussi par sa personne : il était très humble, sachant partager son savoir, prenant du temps pour expliquer les choses… Cela a tout de suite bien marché avec lui, c’est un homme très attachant, très sensible, voire émotif ». Et de conclure, « je lui dois ma passion du théâtre ! ». La dernière mise en scène de Philippe Adrien pour La Tempête ? « Le bizarre incident du chien pendant la nuit » de Simon Stephens d’après le roman de Mark Haddon. Un bijou et un succès mérité pour cette pièce insolite et remarquablement interprétée, reprise début 2017 avant de partir en tournée.

 

L’heure de la relève est venue. C’est un passage de témoin tout en douceur qui s’effectue avec Clément Poirée, son assistant depuis de longues années et collaborateur à grand nombre de mises en scène parallèlement aux créations d’« Hypermobile » sa propre compagnie. « Je suis arrivé en 2000, moi-aussi comme stagiaire à la mise en scène et… je ne suis plus reparti ! J’étais jeune et très intimidé, venant de Sciences-Po je n’avais pas les codes du théâtre mais Philippe fut très accueillant et partageur, dans l’écoute et l’échange, pas du tout paternaliste ! Se remettant en question en permanence, très exigeant mais ne donnant pas de consignes…. Attendant que les gens proposent et agissent….  Il se saisit des choses qui adviennent ». Pour conclure : «  avec Philippe, le travail se valide par la joie, une joie farouche ! ». Chantal Langeard

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