Avignon 2017, Nguyen et les autres

Marine Bachelot Nguyen, de mère en Fils

De sa conception à sa réalisation, Le Fils, ce spectacle signé David Gauchard sur un texte de Marine Bachelot Nguyen, est sinon exemplaire du moins d’une grande justesse. Justesse de la réponse de l’auteure, qui est également en d’autres occasions metteure en scène, à la commande très précise de David Gauchard lui demandant de décrire un phénomène d’aliénation s’emparant d’une personne au cœur de notre société.

 

 

Marine Bachelot Nguyen a très scrupuleusement respecté le contrat ! Le Fils raconte l’histoire d’une femme prise au fil des jours et des nuits dans un engrenage infernal, celui que lui a imposé les circonstances, celui du militantisme des mouvements catholiques traditionalistes, des opposants au mariage pour tous, anti IVG, etc. Pour ce faire, elle a effectué un travail documentaire considérable, revenant sur les manifestations qu’elle a connues à Rennes, la ville où elle réside, notamment contre les représentations du spectacle de Romeo Castellucci qui firent scandale, Sur le concept du visage du fils de Dieu. À partir de là, elle a écrit le parcours d’une pharmacienne, de ses études au cours desquelles elle fait la connaissance de son mari, lui aussi pharmacien, de leur union, de la naissance des enfants (deux garçons qui s’avéreront être très différents l’un de l’autre), de la vie quotidienne au magasin dans une petite ville de province où tout son militantisme, dans un premier temps, consiste à refuser de vendre des contraceptifs, pour cause de rupture de stock, avant d’être littéralement happée par la machine de l’activisme pur et dur. Ainsi pense-t-elle être parfaitement intégrée à la société bien pensante de sa petite ville…

 

L’art et l’intelligence de Marine Bachelot Nguyen consistent à ne pas forcer le trait, à décrire de manière quasiment clinique la vie de son personnage qui se raconte et passe aussi parfois à un récit à la troisième personne du singulier, apostrophant parfois le public en lui posant des questions du genre de : « Et vous, vous parlez de sexualité avec vos enfants ? »… L’écriture de Marine Bachelot Nguyen est d’une belle clarté, apparemment simple, en tout cas d’une réelle efficacité. Présente lors des répétitions, elle a pu voir l’évolution de son personnage adhérant parfaitement à la vision qu’en donne la comédienne, seule sur scène dans la belle scénographie conçue par le metteur en scène (un plateau en bois circulaire), Emmanuelle Hiron superbe de retenue dans la tension dramatique qui monte petit à petit jusqu’au drame final. Corps droit et tendu jusqu’à son effondrement final. Un jeune claveciniste vient parfois ponctuer de quelques notes les propos de la femme nous offrant ainsi un temps de respiration. On admirera le travail de grande précision de David Gauchard, orchestrant le texte de Marine Bachelot Nguyen comme une partition musicale avec ses différents tempo, tranquille, modéré, vif, rapide…

Un spectacle qui en dit bien plus que les lourdes charges frontales si courantes de nos jours. Et avec une redoutable efficacité. Jean-Pierre Han

Le Fils, de Marine Bachelot Nguyen. Mise en scène de David Gauchard. Théâtre de la Manufacture, jusqu’au 26/07 à 13h10 (Tél. : 04.90.85.12.71).

À voir aussi :

– « Bestie di scena », mise en scène d’Emma Dante (Avignon in). Ils sont quatorze sur le plateau. Nus comme au premier jour, à la naissance du monde, nous faisant songer au fameux tableau de Courbet. Une nudité ni provocatrice ni arrogante, la nudité humaine tout simplement proposée à nos regards dissimulés derrière les habits et convenances. La directrice de l’emblématique Piccolo Teatro de Milan nous invite au voyage, des premières heures de l’humanité jusqu’à l’apocalypse finale qui se dessine à l’horizon. Douleurs et malheurs, guerre et paix, amour et haine se donnent à voir en des tableaux d’une beauté sidérante, duos ou mouvements d’ensemble, toujours une main posée sur le sexe et l’autre sur la poitrine comme pour masquer ce qui est devenu péché aux yeux de nos contemporains. Une scénographie de belle facture, parsemée de tableaux d’un humour irrésistible (Gymnase du Lycée Aubanel, jusqu’au 25/07 à 20h. Tél. : 04.90.14.14.14). Les 18 et 19/01/18 au Théâtre Joliette-Minoterie de Marseille, du 6 au 25/02 au Théâtre du Rond-Point à Paris, les 30 et 31/03 au Théâtre Anthéa-Antipolis d’Antibes, le 03/04 à la Scène nationale de Montbéliard.

– «Kalakuta Republik », mise en scène de Serge Aimé Coulibaly (Avignon in). Sur les notes et la voix du grand Fela, le regretté griot de Lagos, le chorégraphe burkinabé compose un oratorio à la défense et à la grandeur des terres africaines. Des réminiscences des danses tribales aux contorsions sur les estrades des boîtes de nuit branchées des capitales du Congo ou du Burkina-Faso, les six interprètes, sous la conduite de leur maître de ballet, chaloupent entre gravité et tendresse, passions et répulsions, accouplements dévorants et guerres sanglantes. La mise au pas, plus cadencée que veloutée, des rapports tumultueux entre colonisateurs et colonisés. « Liberté, justice, bonheur », tels sont les trois mots proférés par Coulibaly comme lignes de vie et de combat pour l’humanité, comme ligne directrice de ce ballet aux accents envoûtants, puissants. Des sons et des mots qui comblent l’espace de la scène aux gradins, transpercent le corps de spectateurs pour s’envoler, telles les colombes de Picasso messagères de paix, dans le ciel du cloître des Célestins. Masque blanc et peau noire, un spectacle qui interpelle perdants et gagnants de l’histoire (Cloître des Célestins, jusqu’au 25/07 à 22h00. Tél. : 04.90.14.14.14). Le 27/09 aux Francophonies de Limoges, le 10/10 au Tandem Douai-Arras, puis grande tournée nationale à partir de janvier 2018.

– « L’atrabilaire amoureux » (Avignon off), de et mis en scène par Jacques Kraemer. C’est matinée spéciale, Place Royale, la troupe du Français a rendez-vous avec un metteur en scène de haute stature ! Au programme, petite conférence en présence de monsieur l’Administrateur et réflexion autour du « Misanthrope, l’atrabilaire amoureux », un sous-titre auquel il tient éperdument, la pièce de Molière dont il s’apprête à distribuer les rôles… Un grand moment de vérité pour tous les comédiens et comédiennes auxquels il n’épargnera aucun reproche au cours de sa causerie : caprices et cabotinages, massacre de l’alexandrin et trou de mémoire ! Jacques Kraemer est vraiment irrésistible dans le rôle du grincheux, un authentique « atrabilaire » qui s’ignore, assumant ses sautes d’humeur et distillant ses propos acerbes au nom de sa fine connaissance de la pièce de Molière, cet « Himalaya de l’art théâtral » ! Un monologue de belle envolée et de grande intelligence, qui permet au public, entre deux pointes d’humour et trois remarques acidulées, de (re)découvrir la face cachée du chef d’œuvre de sieur Poquelin (Salle Roquille, jusqu’au 22/07 à 11h00. Tél. : 04.0.16.09.27). Yonnel Liégeois

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Classé dans Festivals, Rideau rouge, Sur le pavé

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