Berutti, son grand amour

Au Théâtre des Martyrs de Bruxelles, du 26/10 au 19/11, Jean-Claude Berutti signe la mise en scène d’Un grand amour, un texte de Nicole Malinconi. Celle qui vit à Namur est entendue comme une voix qui compte dans la littérature belge et c’est Janine Godinas, grande dame du théâtre belge, qui tient le rôle. Tandis qu’au Mouffetard, à Paris, Delphine Bardot joue Les folles.

 

 

Un grand amour (1), c’est un bref récit d’une cinquantaine de pages. Au fil d’une écriture délibérément maigre, factuelle peut-on dire, une femme d’âge se raconte devant un témoin muet qu’on ne verra pas, sauf, à point nommé, dans le grand miroir incliné dans le dos de celle qui parle, lorsqu’on décèlera la silhouette de la visiteuse esquissée en vidéo. On saisit assez vite que la bourgeoise au maintien digne qui se confie se délivre enfin d’un secret étouffant.

Son mari, nazi de la première heure, condamné et mort à l’heure où elle l’évoque, était le commandant du camp de concentration de Sobibor. À partir de là, d’arguties affectives en cuisants remords d’ordre moral, le discours devient de plus en plus complexe. Elle savait, bien sûr, ce qui se passait non loin du foyer où elle élevait ses enfants. L’homme, qu’elle aimait, n’était que déni, ayant pour seul prétexte d’énigmatiques travaux de construction.

La scène est supposée être au Brésil, à São Paulo précisément, où, après la guerre, la famille a vécu incognito. La vertu de la partition réside dans la franchise de la confession, mêlée d’infimes réticences propres à la classe sociale de celle dont le soliloque s’adresse, non seulement à celle qu’on ne voit pas, mais avant tout au public. C’est extrêmement difficile à mener à bien dans le jeu. Par bonheur, c’est Janine Godinas, grande dame du théâtre belge, qui tient le rôle. On l’a bien connue en France, aux côtés de Gildas Bourdet, dans les lointaines aventures du Saperleau et des Bas-Fonds. Parfaite maîtrise de la voix et du geste, au sein d’une sorte de calme fiévreux, avec de courtes fêlures dans le quant-à-soi.

Du grand art, dans la mesure où Janine Godinas parvient à presque émouvoir, ce dans une situation dont cette femme n’est qu’à demi victime de circonstances qu’elle n’eut pas la force de bousculer en partant. Là réside d’ailleurs la force subtile du texte. Beau travail théâtral d’ensemble, mené avec tact dans une entreprise de vérité criante, à des fins d’élucidation d’ordre historique, devant des spectateurs dont le silence, constant en cours de route, s’avère très parlant à l’instant des bravos. Jean-Pierre Léonardini

(1) Le texte est publié par Esperluète Éditions.

 

À voir aussi :

Les folles, au théâtre Mouffetard

Un spectacle tout en dentelles où la marionnettiste Delphine Bardot, accompagnée du musicien argentin Santiago Moreno, donne corps et vie à ces mères et grands-mères en quête des leurs, disparus tragiquement sous le joug mortifère de la dictature argentine. Surnommées « Les folles de mai », mains nues et seulement coiffées de leur foulard blanc, elles défilèrent inlassablement en rond à partir de 1977 sur la fameuse Place de Mai devant le palais présidentiel. Pour réclamer justice et réparation, défier la junte militaire et exiger des réponses à leurs questions : qu’avez-vous fait de nos 30 000 enfants, filles et fils ? Que sont devenus leurs corps ?

Un spectacle d’une grande intensité dramatique, où le tragique le dispute au poétique. De la musique et des chansons, pas de mots, des images d’actualité de l’époque : contre la résignation et l’oubli, la force de l’amour et de la dignité bravant répression et violences policières au service d’une tyrannie sous les ordres du général Videla ! Une interprétation d’une extrême sensibilité où douleurs et souffrances percent derrière la délicatesse du geste, une pièce à ne pas manquer, en particulier pour celles et ceux qui, peut-être vous comme moi, furent gratifiés de l’immense honneur et privilège de « tourner » en compagnie de ces femmes courageuses dans la moiteur de Buenos-Aires. Créée lors du récent Mondial des marionnettes de Charleville-Mézières, une sombre tranche d’histoire sublimée par la grâce des planches, des images et souvenirs puissants ravivés par la « folle » Bardot. Yonnel Liégeois

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Classé dans La chronique de Léo, Pages d'histoire, Rideau rouge

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