Fatou Diome porte plainte !

Amoureuse de l’œuvre de Montaigne, Fatou Diome apprécie aussi celles de Senghor, Gao Xingjian ou Bach. Dans Marianne porte plainte !, l’auteure brocarde les tenants d’une vision étriquée de l’identité. Rencontre

 

 

Jean-Philippe Joseph – Avez-vous craint de voir La-Marine-Marchande-de-Haine, comme vous la surnommez dans le livre, s’installer à l’Élysée, le 7 mai dernier ?

Fatou Diome – Non, ce pays est encore trop sage pour cela. La République est un corps vivant : il réagit quand il se sent menacé. Il est l’héritier de la Révolution.

 

J-P.J. – Votre roman, Marianne porte plainte !, sonne comme un coup de gueule contre la bêtise, l’ignorance et l’hystérisation autour de l’identité nationale…

F.D. – L’identité nationale, c’est la belle dont tout le monde parle, mais nul ne saurait décrire son visage. C’est une abstraction, chacun y met ce qu’il veut. L’identité, c’est se découvrir soi-même avant de se définir. Et, pour se définir, il faut connaître les autres. L’identité va de pair avec la culture et l’éducation, elle se fait grâce aux acquis de l’apprentissage. C’est aussi une devise, Liberté, Egalité, Fraternité. Sans la fraternité, je ne sais pas si les deux autres seraient possibles.

 

J-P.J. – Vous êtes née au Sénégal, vous vivez depuis 20 ans en Alsace. Comment voyez-vous votre identité ?

F.D. – Je ne la vois pas ! Je la vis. C’est comme quand vous portez un vêtement, ce sont les autres qui regardent s’il vous va bien ou pas. L’identité est une construction, une élaboration dans le temps, qui s’améliore. J’ai décidé d’écrire Marianne une nuit, alors que je regardais les infos. J’entendais François Fillon expliquer que la France n’est pas une nation multiculturelle. Je me suis dit, mais alors : qu’est-ce que je suis ? Parce que je suis aussi française, à ma façon, avec mes spécificités. J’ai repensé au ministère de l’Identité nationale, de Sarkozy, et à toutes ces choses amères qu’on entend, qui sont difficiles à digérer. Ça me polluait tellement la tête que j’ai mis entre parenthèses le roman sur lequel je travaillais. J’ai écrit Marianne d’une traite. Il fallait que j’évacue.

 

J-P.J. – Les débats se crispent aussi depuis plusieurs années autour de la religion, de l’islam, en particulier…

F.D. – On ne devrait pas avoir à parler des religions, c’est quelque chose d’intime. De même, je ne comprends pas que la laïcité puisse faire débat. Elle fait partie de notre culture historique, politique, sociale, de notre instruction civique. C’est un modus vivendi. Chacun est libre de croire dans ce qu’il veut. C’est comme les dessous chics : tout le monde peut en avoir, mais personne n’est tenu de les exhiber. Dans toute religion, il y a une partie philosophique qui est le dogme. Un dogme ne se discute pas, c’est une croyance, alors autant laisser les gens avec. Il y a d’autres choses à partager quand on rencontre quelqu’un : la musique, les livres, les voyages, la cuisine…

 

J-P.J. – En 2003, vous avez publié Le Ventre de l’Atlantique, qui racontait les rêves d’émigration d’un jeune Sénégalais. Quatorze ans plus tard, l’Europe ne parle que de se barricader…

F.D. – Un Canadien ou un Argentin blanc qui s’installe en France est un expatrié, quelqu’un qui voyage et qui est libre de le faire. Un Africain ou un Afghan ? C’est un immigré, peu importe les raisons pour lesquelles il est là. Si elle ne veut pas encourager la xénophobie, l’Europe doit changer son regard, parce que la représentation qu’on se fait de l’autre alimente le repli sur soi et le rejet. Tant que les Africains ne tireront pas eux-mêmes parti de leurs propres richesses, ils suivront le flux des capitaux vers le Nord. Celui qui part pour sa survie, qui considère que la vie qu’il a à perdre ne vaut rien, sa force est inouïe, parce qu’il n’a pas peur de la mort. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Parcours

Née sur l’île de Niodor, au Sénégal, Fatou Diome arrive en France en 1994. Pour financer ses études, elle fait des ménages, garde des enfants, s’occupe de personnes âgées, donne des cours particuliers. Diplômée, entre autres, en littérature francophone et en philosophie, elle publie en 2001, La Préférence nationale, puis Le Ventre de l’Atlantique. À travers ses ouvrages, elle explore les thèmes de l’immigration et des relations entre la France et l’Afrique.

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Classé dans Entretiens, rencontres, Littérature

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