Didier Ruiz et le genre… théâtral, Avignon 2018

Avec Trans (més enllà), Didier Ruiz propose un étrange spectacle au public avignonnais. Les paroles fortes et bouleversantes de sept transsexuels, entre témoignage et curieux objet théâtral. Sans oublier Pulvérisés à Présence Pasteur, La guerre des salamandres à Villeneuve-en-Scène et Je délocalise au Théâtre de l’Ange.

 

Didier Ruiz, par sa manière d’envisager et de pratiquer son activité, occupe une place bien particulière au cœur du monde théâtral. Son avant-dernière production notamment, Une longue peine, nous en donne une idée bien précise : il avait recueilli les paroles de personnes ayant connu la prison mettant l’accent sur la question de l’enfermement. Avec Trans (més enllà) il poursuit son exploration de l’enfermement, mais cette fois-ci saisie (et mises au jour) dans les corps mêmes des personnes présentes sur scène. Soit cette fois-ci sept témoins choisis parmi de nombreux autres (c’est sans doute là d’ailleurs, dans ce choix, le premier acte théâtral de Didier Ruiz). Sept personnes donc, sept transsexuels barcelonais, quatre femmes et trois hommes de 22 à 60 ans invités à parler sur le plateau de leur vécu, de leur expérience, ce qui ne leur confère en rien, en tout cas comme peut le concevoir le public, le statut de comédien.

À moins que… Mais la question est bien celle-ci : sommes-nous au théâtre, et si oui, quels sont les éléments qui nous y mènent ? Question oiseuse ? Mais puisqu’il est question ici de genres (de transgenres), jouons sur les mots, et parlons du genre de l’objet présenté sur scène… Sommes-nous devant un objet théâtral ? Cette interrogation évacuée, reste ce qui est l’ordre du témoignage, mis en scène (mais oui) avec délicatesse et pudeur par Didier Ruiz aidé pour l’occasion par le chorégraphe Tomeo Vergès, dans une scénographie élégante d’Emmanuelle Debeusscher. Seules quelques animations visuelles et sonores viendront apporter une respiration entre les témoignages des uns et des autres. Pas de pathos, une parole simple et d’autant plus forte émise par les témoins immobiles face au public. Histoires bouleversantes, certes, que l’on imagine choisies parmi bien d’autres, sans doute tout aussi bouleversantes. On est saisi, mais au final on se demande s’il faut vraiment applaudir. Car enfin, qu’applaudit-on au juste : la « performance » des témoins ? Leur courage ? On ne sait trop. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 16/07 à 22h, Gymnase du Lycée Mistral.

 

À voir aussi :

– Pulvérisés : Jusqu’au 29/07 à 16h40, Présence Pasteur. Nous connaissions « Le travail en miettes » du sociologue américain Georges Friedmann, il nous faudra désormais compter avec « Pulvérisés », le texte de la roumaine Alexandra Badea mis en scène par Vincent Dussart. Sur les planches quatre personnages sans nom, juste un sexe et une fonction : deux femmes (opératrice de fabrication à Shanghai, ingénieure d’études et développement à Bucarest) et deux hommes (responsable Assurance Qualité sous-traitance à Lyon, superviseur de plateau à Dakar) qui nous confient 24H de leur vie. Les comédiens se font porte-parole de ces inconnus que rien ne relie et que tout pourtant rapproche : aux quatre coins de la planète, mêmes illusions et déconvenues dans le labeur quotidien, mêmes souffrances et misères du monde pour chacun, qu’ils soient cadre supérieur dans les assurances ou petite main chinoise dans une usine de textile. Un chœur des lamentations contemporain, un regard sans concession sur notre humanité en faillite qui, paradoxalement, nous incitent plus à la rébellion qu’à la soumission. Yonnel Liégeois

– La guerre des salamandres : Jusqu’au 22/07 à 19h, Villeneuve-en-Scène. Robin Renucci, le directeur et metteur en scène du CDN Les Tréteaux de France, s’empare des salamandres du tchèque Karel Kapech, décédé en 1938 peu de temps avant son arrestation programmée par la gestapo. Un texte teinté d’un certain humour noir, une charge virulente contre le national-socialisme en particulier et féroce contre la folie humaine en général ! « L’esclavage auquel conduit la cupidité des hommes dans un capitalisme sans frein est au centre de l’œuvre où l’on peut lire aussi une fable écologique », commente le metteur en scène, « ce que nous vivons actuellement avec le dérèglement climatique, la désertification de régions entières, la fonte des glaces et la montée des mers, tout est déjà là, traité par la fiction. Čapek, comme Tchekhov en d’autres temps et lieu, dépeint un monde au bord de la destruction dans lequel des personnages aux forts caractères s’estompent peu à peu pour laisser percer la marche inéluctable vers l’abîme ». Yonnel Liégeois

– Je délocalise : Jusqu’au 28/07 à 14h40, Théâtre de l’Ange. Héritier de Devos ou Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, et impertinence ! Le cheveu rebelle, sous ses insolentes bacchantes, truculent pince-sans-rire, il distille son humour noir et décalé entre trois ou quatre bonnes vérités pas toujours agréables à entendre pour les bien-pensants engoncés dans leur costume-cravate. En ce cru 2018, en pleine crise européenne, il a prévu de délocaliser sa petite entreprise d’humoriste : pour écrire ses sketches, il s’est entouré d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférence à monnaie faible ! Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus surtout. Yonnel Liégeois

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L’Aquarium en eaux troubles, Avignon 2018

Les lieux sont bien connus du grand public, parisien ou non : L’Aquarium, L’Épée de bois, Le Soleil, La Tempête… Des noms de théâtre emblématiques implantés à la Cartoucherie, cet ancien entrepôt militaire, que des illuminés de la scène squattèrent au lendemain de mai 68 à la force de leurs bras et à coups de truelles ! La pérennité du Théâtre de l’Aquarium est menacée, avant qu’elle ne touche peut-être les autres sites. Un large pan de notre histoire culturelle, et populaire, risque de disparaitre. D’un trait de plume, en connivence entre Ville de Paris et ministère de la Culture. Chantiers de culture alerte et se fait le passeur de l’Appel de l’équipe de L’Aquarium. Spectateurs, artistes, responsables culturels, acteurs du théâtre public et privé, tous rassemblés en Avignon : à vous de faire entendre votre voix ! L’heure de vérité a sonné : réagir et protester, ou se taire et envoyer son dossier ? Sans oublier d’aller applaudir Les mandibules à l’ancien Grenier à sel et Les gravats à la Fabrik Théâtre. Yonnel Liégeois

 

À l’heure où l’on choisit son maillot pour aller s’exposer sur les plages, où artistes comme public se préparent pour le Festival d’Avignon, la Ville de Paris, en accord avec le ministère de la Culture, a fait paraître le 13 juin un « Appel à projet en vue de l’exploitation de l’ensemble immobilier n°4 du site de la Cartoucherie ». Le nommé « ensemble immobilier n°4 », c’est le Théâtre de l’Aquarium : 46 ans d’histoire balayés par une ordonnance européenne entrée dans le droit français en avril 2017, qui induit que l’Aquarium, bâtiment loué à la Ville (mais non subventionné par elle), était libre pour qui (artiste ou non) aurait un projet « d’exploitation » après le départ en décembre 2018 de son actuel directeur François Rancillac. Open bar à tous les investisseurs… ! Le contenant prend le pli sur le contenu. 46 ans mis dans les cartons d’un coup. Une équipe dépossédée de sa substantifique moelle laissée là dans ses murs en attente d’un repreneur.

Depuis septembre, la compagnie Théâtre de l’Aquarium était en phase de négociation avec le ministère de la Culture pour la succession de François Rancillac, afin d’assurer la continuité (les directions précédentes ont été choisies avec le ministère, à partir des artistes que l’Aquarium avait présélectionnés comme étant les plus à même d’en réinventer l’aventure). De ce choix organique, de ce dialogue rapproché, il n’en est plus question. Cette fois, l’association a juste eu le temps de lire l’appel à projet qu’il était déjà publié, sans concertation, alors que des points cruciaux étaient encore en pourparlers. Un « nouveau monde » prendra place dans le décor historique du « Bâtiment 4 » construit à la force du poignet par ses fondateurs qui, truelle à la main, ont transformé cet espace laissé à l’abandon dans les années 70 en théâtre de création. Mais ça, c’était avant, dira-t-on en ces temps de réformes…

Donc, c’est officiel. Porte ouverte aux amateurs de tout poil qui ont à peine un mois pour déposer leur dossier (échéance au 27 juillet) : juste avant les vacances d’août, pendant le Festival d’Avignon… Qui est disponible pour réinventer ce lieu avec une équipe en place ? Qui est dans les starting-blocks pour séduire le jury de septembre ? Un jury « équitable » : 4 représentants de la Ville, 4 du ministère, 3 de La Cartoucherie (Ariane Mnouchkine du Théâtre du Soleil, Antonio Diaz Florian du Théâtre de l’Épée de Bois, Clément Poirée du Théâtre de la Tempête) et 1 des fondateurs de l’Aquarium ou son représentant légal. Il risque d’être bien seul, ce Don Quichotte au grand cœur qui se battra pour que se poursuive cette belle histoire de théâtre, fort de ses convictions et de son expérience après deux changements de direction tonitruants (en 2001 et 2008) et la bataille pour défendre l’Aquarium en 2015.

Qu’est-ce que cela raconte ? Comment réagir ? Que dire ? Rien dire ? C’est déjà heureux qu’il y figure, ce fondateur ou son représentant (il a fallu le négocier)… Aura-t-il un quelconque pouvoir ? Que peut-il faire contre des silences, des non(m)s dits, des batailles souterraines ? Qui seront les futurs repreneurs (artistes ou administratifs ou…) qui redonneraient une nouvelle identité à ce lieu ? Avec quel projet ? Le nom même du Théâtre disparaîtra-t-il ? Est-ce que ces mêmes règles que l’Aquarium doit avaler comme des couleuvres seront encore appliquées aux prochains sur la liste ? Qu’est-ce que cela augure pour La Cartoucherie ? Ariane Mnouchkine devra-t-elle aussi s’y plier ? « Quand même pas » nous dit-on, en haut lieu – et heureusement ! Alors, pourquoi l’Aquarium ? Sourires gênés… Décidément, rien n’est simple pour ce théâtre-là !

Quid de la culture ? Mystérieux ministère qui laisse une décision patrimoniale prendre le pas sur une politique culturelle… Pour mieux reprendre la main ? Le silence fait loi. Il faut attendre septembre… Actuellement, le désarroi règne à l’Aquarium, car tout se joue en dehors de cette association loi 1901 qui a fait la réputation de ce théâtre. Cette belle maison de création aura-t-elle le même avenir que la Cerisaie ? L’été passera sans faire de vague et la rentrée sera peut-être houleuse. Tout du moins douteuse… Est-ce que l’Aquarium pourra prendre la vague d’automne sans se fracasser ? Il fallait le faire partager, ce sentiment. Se taire, c’est tout accepter ! Nous espérons néanmoins un projet majestueux, fort et durable pour ce magnifique Théâtre de l’Aquarium !

L’équipe du Théâtre de l’Aquarium, le 13/07/2018

 

À voir aussi :

Les mandibules : Jusqu’au 28/07 à 10h, Théâtre Grenier à sel-Ardenome. Les Walter et les Wilfrid adorent passer à table ! Au menu, toujours plus de viande, de gras et de graisse… Un seul mot en bouche pour ces accros à la bonne chair, ces acharnés des mandibules : se gaver, c’est la vie ! La nourriture pour oublier, noyer la peur du lendemain, et si la viande venait à manquer ? Depuis plus de vingt ans, Patrick Pelloquet se nourrit de l’œuvre de Louis Calaferte, une nouvelle fois le metteur en scène nous en livre une version à l’humour et l’ironie mordantes. Une comédie salée, avis aux pique-assiettes ! Dans un lieu mythique, une ancienne bâtisse du XVIIIème siècle classée aux Monuments historiques et résidence pour la dernière année des troupes de la région Pays de Loire, rachetée par le fond de dotation Edis et ridiculement rebaptisée. Yonnel Liégeois

Les gravats : Jusqu’au 24/07 à 11h, Fabrik Théâtre. Les amis et compères Bodin et Hourdin sont depuis longtemps fichés par les lecteurs des Chantiers de culture ! Deux saltimbanques à la fréquentation bienfaisante, à l’humour décapant et d’une intelligence décoiffante, amoureux des tréteaux et du théâtre populaire comme l’entendaient Vilar ou Vitez… Deux bons petits vieux – Jean-Pierre Bodin et Jean-Louis Hourdin – qui, en compagnie de leur commère Clotilde Mollet, nous proposent une saine, grave et hilarante réflexion sur la vieillesse. Faisant leur les propos d’Elbert Hubbard, « Ne prenez pas la vie au sérieux, de toute façon vous n’en sortirez pas vivant », pour évoquer ces temps de crépuscule à l’heure où la tête et les jambes ne sont plus qu’un vulgaire tas de gravats dans le regard des puissants, bien pensants et bien portants. Alerte aux jeunots, en marche conquérante pour écraser humains et acquis des générations passées, bêtise et décrépitude ne squattent pas forcément et uniquement les maisons de retraite ! Yonnel Liégeois

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Les vertiges de Nasser Djemaï, Avignon 2018

Avec Vertiges, Nasser Djemaï raconte une famille française, d’origine maghrébine. Une chronique sociale et politique, à la fois sensible et drôle, au ton juste, qui le rappelle à chacun : tous, nous sommes nés quelque part ! Sans oublier Vivre ne suffit pas à l’Espace Roseau et Pas pleurer au Théâtre des Doms.

 

Nasser Djemaï, l’auteur et metteur en scène de Vertiges, nous raconte simplement, et d’abord, l’histoire de Nadir qui, après une longue absence, revient voir ses parents. Il décide de rester quelques jours pour remettre de l’ordre dans les affaires de la famille. Les factures en souffrance, le père malade des poumons, le petit frère au chômage qui passe le plus clair de son temps sur les réseaux sociaux, la sœur cadette employée de cantine un peu frivole, la voisine du dessus qui erre comme un fantôme dans l’appartement de jour comme de nuit… Au plan médical, le vertige, c’est la peur ou le malaise ressenti au-dessus du vide, ou la sensation que les corps et les objets tournent autour de soi. Aîné d’une fratrie de trois, Nadir est respecté et écouté. Tout semble lui avoir réussi : propriétaire, chef d’entreprise, marié, deux enfants.

Dans la cité où il a grandi, les choses ne sont plus comme avant. Les gamins qui squattent au pied de l’immeuble, la présence marquée des barbus, l’ascenseur en panne… À bien y regarder, la vie de Nadir, non plus, n’est pas aussi limpide qu’il n’y paraît. Son épouse a demandé le divorce, les sourires de sa petite sœur sont de plus en plus forcés, derrière les paroles bienveillantes de sa mère et de son frère pointent l’amertume et les reproches. Progressivement, tout se dérobe. Il a beau se débattre, vitupérer, réclamer de l’ordre, il est hors de lui, comme s’il ne s’était jamais appartenu. Enfant d’un pays qui n’est pas celui de ses parents, Nadir ne cultive pas le mythe du retour. Lassé des faux-semblants et des chimères, il lance à son père : « Qu’est-ce qu’il t’a donné ton pays, à part l’envie de fuir ? ». À travers l’histoire d’une famille française d’origine maghrébine, Nasser Djemaï parle d’identité, de quête intérieure. Il montre sans volonté de démontrer, d’imposer un discours. « Vertiges nous invite simplement à prendre place dans la vie d’une famille orpheline de sa propre histoire, essayant de colmater les fissures d’un navire en plein naufrage », confie le metteur en scène. Un huis-clos familial parfois doux-amer où l’humour, l’amour, la poésie ne sont jamais absents. Jean-Philippe Joseph

Jusqu’au 29/07 à 11h, Théâtre des Halles

 

À voir aussi :

Vivre ne suffit pas : Jusqu’au 29/07 à 11h45, Espace Roseau. Mariés depuis vingt ans, Anna et Loïc voient leur couple vaciller, au lendemain d’un cancer qui a failli emporter l’épouse. Sauvée et forte d’une irrépressible fureur de vivre, malgré l’amour qui perdure, elle refuse de poursuivre une existence terne et sans saveur auprès de son compagnon : soit il change, soit elle le quitte ! Un théâtre de vérité, sans pathos superflu, une mise à nu des sentiments qui fait mouche. Une pièce de Jean-Mary Pierre, dans une mise en scène d’Hélène Darche, où excellent Pernille Bergendorff et Philippe Nicaud dans la simplicité de leur jeu. Yonnel Liégeois

Pas pleurer : Jusqu’au 26/07 à 14h30, Théâtre des Doms. Montse, 90 ans, perd la mémoire. Hormis cet épisode marquant de sa vie à l’aube de ses quinze ans, en 1936, lors de la guerre civile espagnole… Elle ne peut oublier ce souffle de liberté, devant sa fille elle raconte et se raconte : son petit village en Catalogne, ses combats pour changer le monde, y croire encore et toujours malgré les bombardements fascistes et surtout, surtout ne « pas pleurer » devant la victoire franquiste et l’exil en France. Avec ce message final, hier comme aujourd’hui : non, « pas pleurer » face à l’écrasement de ses idéaux, ne pas baisser les bras et ne pas avoir peur, lutter et croire encore et toujours à ses rêves de liberté, d’égalité et de fraternité ! Par Denis Laujol, une superbe adaptation et mise en scène du livre de Lydie Salvayre au titre éponyme, Prix Goncourt 2014. Servie par deux magnifiques interprètes, la comédienne Marie-Aurore d’Awans et la musicienne et guitariste Malena Sardi à la création sonore. Avec toute liberté de s’émouvoir et pleurer, à ne pas manquer surtout. Yonnel Liégeois

– Iphigénie : Le 14/07 à 22h20 en léger différé du Cloître des Carmes d’Avignon, sur Arte. La future directrice et metteure en scène du CDN la Comédie de Reims en janvier 2019, Chloé Dabert, s’empare avec talent des alexandrins de Racine. Entre mirador et roseaux, en ce camp militaire fortifié -superbe scénographie de Pierre Nouvel- s’impose la loi des dieux et du roi Agamemnon. À laquelle doit se plier Iphigénie, victime expiatoire pour la victoire contre Troie… Trois portraits de femmes, surtout, chacune avec ses forces et faiblesses, que brosse magnifiquement Dabert en signifiant sur scène toute la modernité du propos et la beauté de cette langue. Yonnel Liégeois

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Nathalie Fillion et Annie Ernaux, Avignon 2018

Il est rare de trouver une osmose aussi parfaite entre un auteur et son interprète comme c’est très exactement le cas entre Nathalie Fillion et Manon Kneusé dans Plus grand que moi. Quant aux Années, ce sont celles d’Annie Ernaux, de sa naissance à la promulgation de la loi Simone Weil autorisant l’IVG en 1975, mises en scène par Jeanne Champagne. Deux beaux moments de théâtre.

 

 Plus grand que moi, une vraie réussite

À sa sortie du CNSAD, Manon Kneusé avait déjà joué dans un spectacle de Nathalie Fillion, À l’Ouest. Il faut croire que l’entente fut parfaite puisque les deux jeunes femmes ont décidé de retravailler ensemble, l’une écrivant pour l’autre Plus grand que moi tout en la mettant en scène. Le résultat dépasse toutes les espérances. À telle enseigne que Manon Kneusé ne semble pas interpréter le personnage que Nathalie Fillion a concocté pour elle, elle l’incarne véritablement. La Cassandre Archambault de la fiction sur le plateau, c’est elle tout simplement. Le tressage entre la fiction et la réalité est si serré qu’il est impossible de distinguer le personnage de la comédienne. Elles ont d’ailleurs quelques points communs malicieusement repérés et proposés par l’autrice, ne serait-ce que celui de la grande taille de la comédienne, 1 mètre 81, à condition de ne pas lever les bras et les doigts de la main… D’ailleurs, cette Cassandre Archambault n’est pas un personnage monolithique, elle est tout à la fois mille et un personnages, passant allègrement de l’un à l’autre, du vélo sur lequel elle pédale à toute allure au tapis de sol sur lequel elle fera quelques exercices de grande souplesse, et la voilà passant d’un registre de jeu à un autre, d’une histoire à une autre. En un mot, Manon Kneusé nous bluffe totalement, sa manière d’habiter la scène comme elle habite son corps est fascinant. Il est vrai que jamais non plus Nathalie Fillion, en pleine et totale liberté, n’avait été aussi à son aise jouant de toutes les gammes d’écriture avec un humour qui ne dit pas son nom. Une pudique manière de ne pas trop se prendre au sérieux, alors même qu’il y a là une authentique et très rare qualité de composition. Un vrai moment de théâtre dans toute sa jouissance. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 17h, Théâtre des Halles.

 

Les années, pour ne pas oublier

Le spectacle s’achève sur cette victoire, l’autorisation de l’IVG en 1975, obtenue après de longs et durs combats : tout un symbole sur lequel la metteure en scène Jeanne Champagne a voulu, à très juste titre, achever – ou plutôt suspendre – son spectacle. Ce sont donc 35 années qui sont ainsi, étape après étape, pas à pas, évoquées. 35 stations de la constitution d’une personnalité dont on connaît aujourd’hui la force de conviction. 35 années qui correspondent aussi, de la dernière Guerre mondiale à nos jours, à la constitution d’une société dont le plan d’action au lendemain du conflit reposait sur le programme édicté par le Conseil national de la Résistance. Un programme sur lequel certains aujourd’hui voudraient bien revenir, voire abolir. On songe bien évidemment au Je me souviens de Georges Perec, à ces différences notoires près que l’auteur de ces Années est une femme, Annie Ernaux, et qu’elle s’évertue à nous les restituer dans leur ordre chronologique, dans leur continuité, et cela par la vertu d’une écriture singulière désormais reconnaissable entre toutes. Une écriture qui sait aller à l’essentiel : une simplicité élaborée que Jeanne Champagne connaît de l’intérieur et qu’elle accompagne depuis longtemps, depuis presque toujours a-t-on presqu’envie de dire. Elle en connaît tous les méandres, toutes les subtilités. Menant avec la même force de conviction les mêmes combats que l’auteure. Cela donne sur le plateau un spectacle de belle et légère intensité, où, de séquence en séquence, le spectateur passe d’un souvenir à l’autre, évoqués avec grâce et une pincée d’humour et d’aimable distance par un duo de comédiens rares. Ils jouent, chantent, esquissent des pas de danse avec une belle malice. Agathe Molière, dont j’ai toujours dit qu’elle était une comédienne d’exception que l’on aimerait retrouver plus souvent, et Denis Léger Milhau, un habitué des distributions de Jeanne Champagne, sont les protagonistes parfaits de ces Années passées qui ont fondé notre aujourd’hui. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 10 h 50, Théâtre du Petit Louvre.

 

 

 

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Loufoque Léopoldine HH, Avignon 2018

Couronnée de nattes et de multiples prix, Léopoldine Hummel nous offre un spectacle musical des plus enthousiasmants ! Avec ses deux acolytes, Maxime Kerzanet et Charly Marty, comédiens et musiciens, à l’Arrache-Cœur. Sans oublier Sang négrier au Théâtre Al Andalus, L’établi au Théâtre Présence Pasteur et Le mémento de Jean Vilar au Théâtre du Petit Chien.

 

C’est peu dire que la chanteuse Léopoldine Hummel, portant le prénom d’une fille de Victor Hugo, baigne dans la littérature. Musicienne au départ comme ses parents, elle est devenue comédienne. D’ailleurs, c’est la compagnie de théâtre « Malanoche », pour laquelle elle travaille sur Besançon, qui a produit son CD « Blumen im Topf » (« Fleurs en pot » en allemand) avec l’aide d’une bourse de la Sacem. Un album dont l’originalité a été récompensée par le 1er Prix Saravah 2018, le Prix Georges Moustaki et le Coup de cœur de l’Académie Charles Cros en 2017. Surprenant d’inventivité, l’album met en musique treize titres dont une chanson cache-cache, tirés de romans ou de pièces de théâtres qui sont autant de surprises comme « Le garçon blessé » et « Dans tes bras » dont le dramaturge Gildas Milin lui a fait cadeau. Même emballement pour « Zozo Lala » – un texte de Roland Topor des plus délirants – et « Blumen im Topf » dont elle signe les paroles. « Cette chanson éponyme, c’est un peu le manifeste de l’album », confie-t-elle. Et ça promet : « Tchekhov, Ibsen, Cadiot, Bertold Brecht, Apollinaire… Ne me demande pas ce que j’ai dans la tête. Si tu ouvres un bouquin, tu me trouveras page 7 ».

Accompagnée de ses acolytes Maxime Kerzanet et Charly Marty, Léopoldine, jolie comme un cœur, nous offre un spectacle plein de fantaisie. Tous trois sont comédiens et ça se voit. Ils chantent à trois voix et s’accompagnent d’effets de guitare, de claviers-jouets ou de ukulélés, affublés de plumes d’indiens, de bretzel géant, de pompons multicolores et de maillots de bain. Puissance de la voix de la chanteuse qui pousse autant dans les aigus que dans les graves, grandeur des textes, ingéniosité de la mise en scène, la Colombine et ses deux compères savent nous embarquer dans des contrées insoupçonnées. Génial autant que drôle, Léopoldine HH est un groupe tout simplement épatant à découvrir de toute urgence. Amélie Meffre

Jusqu’au 29//07 à 15 heures, Théâtre de L’Arrache-Cœur.

 

À voir aussi :

Sang négrier : Jusqu’au 29/07 à 13h15, Théâtre Al Andalus. L’adaptation d’un texte de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un vibrant plaidoyer pour la dignité humaine. Dans une stupéfiante économie de moyens, un masque – deux bouts de chiffons et trois morceaux de bois, la formidable interprétation de Bruno Bernardin. Yonnel Liégeois

L’établi : Jusqu’au 29/07 à 12h50, Théâtre Présence Pasteur. L’adaptation à la scène de l’emblématique témoignage de Robert Linhart. L’histoire de ces étudiants, gauchistes et idéalistes qui, dans l’après Mai 68, se font embaucher en usine et « s’établissent » pour propager leur idéal révolutionnaire. Une épopée ouvrière narrée avec sincérité et conviction, plus une illustration linéaire qu’une mise en tension dramatique. Yonnel Liégeois

Le mémento de Jean Vilar : Jusqu’au 29/07 à 14h10, Théâtre du Petit Chien. Sous les traits d’Emmanuel Dechartre, dans une mise en scène de Jean-Claude Idée, l’ancien directeur du TNP de Chaillot et créateur du festival d’Avignon, se conte et raconte. Ses joies, ses bonheurs, ses déboires aussi…Une évocation toute de sobriété, et d’humanité, à partir du Mémento, journal intime comme de combat, le carnet de bord d’un artiste enraciné dans son temps, tiraillé entre son amour pour les comédiens et son ironie mordante envers les tutelles au pouvoir. Yonnel Liégeois

 

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Julien Gosselin et l’obsession de l’image, Avignon 2018

L’enthousiasme qui a saisi les commentateurs après la première du spectacle de Julien Gosselin, Joueurs, Mao II, les Noms d’après trois romans de l’américain Don Delillo, a été tel que certains d’entre eux ont décrété que le jeune homme, tout juste un peu plus de trente ans, était mûr pour entrer dans la catégorie des grands metteurs en scène européens. Celle de l’excellence artistique et qui, de ce fait, est quasiment intouchable.

 

 

Une belle promotion qui ressemble au passage d’une division à l’autre, pour parler en termes footballistiques comme le veut l’actualité ! On tremble pour Julien Gosselin qui mérite mieux, quoi que l’on pense de son travail, que ce « chemin » tracé à son insu. Et en faire le premier de cordée de notre activité théâtrale est encore plus dérisoire. Au demeurant, il est tout de même permis de se poser la question de la validité d’un tel enthousiasme, sans doute palpable le soir de la première auprès d’un public de professionnels, mais qui était déjà quelque peu retombé le lendemain auprès d’une assemblée plus mélangée. Question d’intensité de la représentation qui s’étire (c’est le bien le terme) sur dix heures, les deux dernières ayant été rajoutées à l’ultime moment dans l’hésitation de l’équipe de création pas prête pour ce final. C’est d’autant plus paradoxal que le spectacle pourrait paraître calé (fixé) dans l’exacte mesure où les deux premières parties sont des vidéos du jeu des acteurs volontairement cachés ou à peine visibles, écrasés qu’ils sont par les écrans géants qui mangent la scène et attirent inéluctablement notre regard. Il faudra attendre cinq heures et demi pour que le théâtre tel qu’on l’entend traditionnellement fasse de timides apparitions pour s’installer à la fin dans le bel espace scénographique aménagé par Hubert Colas, simplement parce que l’équipe n’a sans doute pas eu le temps de la travailler comme elle l’entendait et reste dès lors dans l’approximation vivante du jeu : oserais-je dire que cette partie-là est la plus intéressante parce qu’aussi la moins cinématographiquement spectaculaire ? Quand on pense que certains faisaient la fine bouche l’an passé devant le trop de vidéos dans le superbe spectacle de Franck Castorf…

Sont-ce les mêmes qui se réjouissent aujourd’hui de ce qu’ils peuvent voir sur écran à la Fabrica où se donne le travail de Julien Gosselin ? On pourra toujours louer le savoir-faire théâtral de Julien Gosselin, reste à déterminer ce qu’il entend par théâtre… On s’apercevra aussi qu’il est en train de mettre en place un système de fabrication déjà largement perceptible dans 2666 d’après Bolano présenté ici même il y a deux ans. En ce sens, cette trilogie de Don Delillo, montée de toute pièce par ses soins puisqu’il signe l’adaptation des trois livres de l’auteur écrits à des dates différentes (1977, 1991 et 1982), se situe dans l’exact prolongement de 2666 avec les mêmes procédés narratifs (qui, espérons-le ne deviendront pas des tics). Se voulant d’une grande fidélité au texte qu’il suit à la lettre – ce qui n’empêche pas les contresens comme dans 2666 – Julien Gosselin illustre à sa manière les propos de l’auteur, se permettant tout de même quelques petites embardées ici et là. Sa fidélité, ou pseudo fidélité, se traduit par l’énonciation par un comédien ou une comédienne d’une partie du texte sur fond de musique martelant le rythme de manière obsessionnelle, de quoi enfoncer le spectateur dans un état cataleptique, ou encore en faisant défiler le texte original (traduit par Marianne Véron) sur l’écran, ce qui à la limite pourrait se penser comme l’aveu d’une incapacité à trouver une résolution théâtrale à la prose de l’auteur… Ce qui demeure néanmoins, c’est encore et toujours l’obsession de l’image.

C’est bien sûr l’aspect purement romanesque des œuvres présentées, c’est-à-dire ce qui se joue à la surface des choses, qui intéresse Julien Gosselin. C’est par cet aspect – une sorte de miroir qui renvoie à nos propres petites histoires, enfin celle d’un certain milieu – que les spectacles du collectif « Si vous pouviez lécher mon cœur » attirent le public. C’est patent dans la première partie du spectacle consacrée à Joueurs où l’œil de la caméra se plaît à suivre les évolutions et la désagrégation d’un couple – elle travaillant dans l’une des Twin Towers, lui, trader dans le même immeuble, avant de se retrouver embarqué dans une « autre » vie à la suite de sa rencontre avec une ancienne hôtesse de l’air- avant que le film, pardon, le spectacle, ne s’engage sur d’autres sentiers plus complexes et intéressants que la description de la vie oiseuse des intéressés… Nous sommes dans les années soixante-dix… Mao II et Les Noms sont heureusement d’une autre tonalité chez Don Delillo, comme chez Gosselin, qui retrouve avec la dernière œuvre les vertus du théâtre laissant enfin respirer ses comédiens à l’instigation de Frédéric Leidgens. Des comédiens dont on dira qu’ils répondent avec talent aux exigences de leur metteur en scène, tout en opérant en un vase clos… étouffant. Jean-Pierre Han

Joueurs, Mao II, Les Noms d’après Don Delillo. Mise en scène Julien Gosselin. La Fabrica, jusqu’au 13 juillet à 15 heures (durée : 10 heures).

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Thomas Jolly ou la peur du vide, Avignon 2018

Le mistral s’est levé le jour même de l’inauguration du 72e Festival d’Avignon, il n’en a pas pour autant balayé les mauvaises ondes de la Cour d’honneur du palais des papes qui en aurait eu bien besoin. Autant le dire d’emblée, Thyeste, le spectacle présenté par l’encore jeune Thomas Jolly, ne répond pas vraiment à l’attente que l’on peut se faire dans un lieu aussi prestigieux, surtout pour la « résurrection » d’une œuvre de Sénèque.

 

Sénèque ? Un dramaturge qui retombe régulièrement dans l’oubli après en avoir été parfois, et de manière fugace, extirpé par quelques audacieux. Après une Phèdre correctement mise en scène cette année par Louise Vignaud au Studio de la Comédie-Française, voici donc aujourd’hui Thyeste par Thomas Jolly, à partir de l’incontournable traduction de Florence Dupont qui se bat depuis des années pour faire connaître l’auteur (et homme politique) romain. Dès 1990, elle avait déjà publié en deux volumes le théâtre complet de Sénèque… À peu près à la même époque, la théâtrologue Anne Ubersfeld affirmait qu’« il n’y a jamais eu de Sénèque sur les scènes françaises, sinon bien astiqué par Racine », se demandant « pourquoi ce dramaturge immense qui nourrit Shakespeare, qui nourrit Corneille (et Racine) – sans parler de Hugo –, pourquoi il n’apparaissait pas sur nos scènes ? Quelque chose est dit par Sénèque que peut-être il faut le monde actuel pour comprendre. » C’est ce « quelque chose » dit par Sénèque qui intéresse Thomas Jolly, quelque chose dans sa liaison avec le « monde actuel », prétendant ainsi pour sa part relier « les temporalités » ancienne et contemporaine.

Belle déclaration d’intention que l’on ne retrouve pas forcément sur le plateau où règne sinon le chaos (pas celui de l’auteur, mais celui du metteur en scène), du moins une sorte de confusion déployée à grands frais, le coût de la production étant simplement faramineux et on peut légitimement se poser la question de cette « dérive » qui touche aussi bien un autre participant du festival, Julien Gosselin, ou ailleurs Vincent Macaigne, mais ceci est un autre problème qu’il faudra bien se résoudre à aborder un jour… Grandiose confusion sur le plateau, car il a fallu mettre les petits plats dans les grands. Thomas Jolly, à l’évidence, a peur du vide, ce que l’on peut à la limite comprendre dès lors qu’il s’agit d’habiter le vaste espace de la Cour d’honneur. Le metteur en scène signe lui-même la scénographie avec Cristelle Lefebvre. Une immense tête renversée et une énorme main sont posées sur le plateau (on a déjà vu cela assez souvent) sans malheureusement que cela serve à grand-chose, même si on ne saurait passer à côté de la signification de cet ensemble.

Quant au mur du palais en fond de scène, il sera utilisé tout au long du spectacle pour servir de support à du texte projeté (celui de Sénèque, ça va de soi), avec le mot soleil (un des mots clés de la pièce) défilant dans toutes les langues, ainsi que la précision des noms des principaux protagonistes lorsqu’ils vont prendre la parole, Tantale, Atrée, Thyeste… Il y aura encore des jeux d’ombre, plein de petites lumières de multiples couleurs, alors que les fenêtres s’éclaireront alternativement ou toutes ensemble… Bref, pas un moment de répit et Thomas Jolly se démène comme un beau diable pour qu’il en soit ainsi, aussi bien donc au niveau de l’éclairage – celui de shows avec tous les effets ad hoc tels qu’on les avait déjà subis dans son Richard III de triste mémoire, rayons lumineux qui se baladent, projecteur fixé sur les couronnes royales posées à un moment donné au centre de la scène (Antoine Travert, Philippe Berthomé) –, que du son et de la musique, portés à saturation et proprement insupportables (musique de Clément Mirguet et son de Olivier Renet), d’autant qu’ils ponctuent avec une régularité d’horloge les interventions des protagonistes comme dans les meilleures musiques de film… Soit en bonne arithmétique une réplique, une ponctuation sonore tonitruante, un jeu de lumière sur la façade de palais… Tout cela, ce déploiement forcené tous azimuts, est bel et bon, mais ne saurait combler un vide, celui de l’ensemble de la représentation.

En cela, ce Thyeste est un vrai et authentique objet de notre temps qui n’aura pu que satisfaire les politiques de tous bords (ministre et ex-président de la République) venus se montrer le soir de la première. Un objet réalisé par un jeune homme de notre temps qui ne rend guère justice à la monstruosité du texte plein de bruit et de fureur (et au-delà) de Sénèque remarquablement restitué – redisons-le encore une fois – par Florence Dupont. Au lieu de se saisir de la matière verbale de l’intérieur, Thomas Jolly l’appréhende de l’extérieur, l’illustre avec quelques belles images – rien de plus agaçant que cette fabrication de belles images déconnectées de toute réelle réflexion : on en reste à l’anecdote –. Heureusement, peut-on dire, l’ « anecdote » ici est pour le moins parlante avec cette tragédie de la vengeance (élisabéthaine) avant l’heure, et avec une portée universelle bien plus forte. Rien d’étonnant si Artaud avait eu comme projet (il l’a formulé par écrit) de porter la pièce sur la scène, celle-ci correspondant en tout point à son idée du théâtre de la cruauté. La violence ici met en jeu les frères jumeaux Atrée et Thyeste, petits-fils de Tantale qui apparaît en début de spectacle. Presqu’une affaire intime entre soi et soi, l’un, Thyeste, ayant séduit la femme de l’autre, Atrée, lequel nourrira sa vengeance en faisant manger les enfants du premier nommé par leur père dans un grand festin de « réconciliation », après préparation (culinaire) décrite par le menu. Histoire du double (Le théâtre et son double, Artaud !), d’un faux partage du pouvoir, et Atrée se posant la question de savoir s’il est vraiment le père de ses enfants, ou s’ils sont ceux de l’autre, c’est-à-dire encore de lui-même !

Thyeste est aussi l’histoire d’une impossible réconciliation avec soi-même. Du pain béni pour les psychanalystes… Cette gémellité entre Atrée et Thyeste n’est guère évidente sur le plateau tant les comédiens chargés d’interpréter les deux rôles principaux évoluent dans des registres totalement différents l’un de l’autre. L’un, Thyeste, qu’incarne Damien Avice, a la fâcheuse tendance à psychologiser le rôle le tirant ainsi vers le drame plutôt que vers la tragédie, alors que Thomas Jolly en personne, dans son costume jaune canari, se veut au contraire d’une sécheresse coupante… Chacun joue avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de justesse, sa partition dans son propre registre. Le seul élément positif est la place attribuée au chœur, celui représentant « l’Humanité tout entière », celle de notre temps en opposition au chœur antique. Ce sont les enfants de la maîtrise de l’Opéra Comique et celle de l’Opéra Grand Avignon qui assument ces moments de respiration. Jean-Pierre Han

Thyeste de Sénèque. Mise en scène de Thomas Jolly. Cour d’honneur du palais des papes. Jusqu’au 15 juillet à 21 h 30. Retransmis en différé, le 10/07 à 23h15, sur France 2.

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