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L’autre espoir d’Aki Kaurismäki

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un film, un parfum – même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Il n’y a rien à espérer du désespoir ! C’est somme toute la bonne nouvelle que nous adresse encore une fois Aki Kaurismäki dans son dernier film. « L’autre côté de l’espoir » est une fable cinématographique. À l’opposé de tout réalisme et naturalisme mais tellement juste, vrai. La fable, un peu autrement que le conte, dit la vérité, mais par beaucoup d’invraisemblances, c’est sa force. C’est la force de la pure fiction de s’affranchir du réel, sans toutefois se réfugier dans le rêve.  Réel que l’on retrouve pourtant, mais alors retourné comme un gant. En fait, ce film est une parabole.

Voir autrement. Voir avec d’autres yeux, voir avec l’imagination d’un « réalisateur ». Mot magique que celui de réalisateur. Il n’est pas ici seulement que le créateur d’un objet, le film, d’une histoire mais d’un « monde », d’un univers enfin habitable à l’homme, il  nous aide à réaliser qu’il est possible de l’entrevoir. Mieux, qu’il est déjà en promesse dans la simple rencontre ou dans la musique, le rock ou la country par exemple. La musique ici, dans ce film, c’est la rencontre.

 

En se libérant formellement des contraintes du réel  – mais est-ce bien le réel ou ce que notre esprit paresseux prend pour tel lorsqu’il sommeille – il nous fait naitre justement et très précisément au réel. Il nous fraie un chemin vers lui. Il ne le représente pas, il l’offre et nous y rend présent. L’autre côté de l’espoir, l’autre côté du miroir. Il nous réveille… Regardez, tout est là !

Mise en abime alors. Si Aki Kaurismäki est bien le réalisateur d’un film, il nous montre un autre réalisateur : Wiiksstrôm qui, changeant de vie, quittant femme et travail, multiplie sa fortune en la jouant et la risquant (foi et force intérieure) au Casino d’Helsinki pour racheter et diriger un restaurant. Il veut donner de la joie au monde, à tous les mondes d’ailleurs, vous verrez. Il  s’ouvre à la rencontre hospitalière avec une équipe de bras cassés, qu’il sait manager et mobiliser sans démagogie, dont il se rend le complice exigeant, et qui vont retrouver du pouvoir d’agir sous sa coupe. Savoureux et laconiques dialogues du patron et de ses employés.

 

Ce film nous délivre de la peur. Nous traversons la peur avec Khaled, Khaled traqué. Oui, cette fiction nous permet de réaliser que le monde est, et donc peut être autrement que nous le voyons, dangereux, menaçant. On est alors délivré de cette idée mortifère qui nous pèse tant si souvent aujourd’hui au cinéma, nous anesthésie, nous asphyxie d’une « reproduction du réel » pour entrer dans la fiction opérante. Nous passons du voyeur au voyant. On aime ce film parce que précisément ce cinéma-là n’est pas un cinéma qui nous montre les choses selon notre entendement mais comme il faut et qu’il est possible de les espérer et que l’amour que nous portons aux choses et aux êtres nous précède. Il nous indique les voies d’un bonheur recouvré : la confiance ou la foi, la force du destin peut-être, l’intelligence, la ruse, l’humour, un cœur musical et hospitalier ; bref , la poésie qui, comme le suggère Paul Celan, n’est guère différente qu’une poignée de mains.

Ce pourrait n’être qu’une aimable fable humaniste, bien pensante et très ennuyeuse, moralisante, mais qui ne donne rien à penser du tout. Les bons sentiments faisant les mauvais films, comme ils font, on le sait, la mauvaise littérature. Parfois, souvent même, on aime les films méchants, cruels, ou tout simplement tragiques. Et curieusement, lorsqu’ils sont bien pensés et réussis, c’est assez rare car la méchanceté est un art difficile – n’est pas Reiser qui veut !-  ils portent la même espérance que celui-ci. C’est alors qu’ils nous y acheminent par d’autres sentiers de création. Mais ici c’est tellement sensible, intelligent, drôle, musical et bien fait. Tellement épuré, tellement loin de tous effets, de tout pathos. D’une esthétique tellement libre, apportant tant de nouvelles émotions  brutales ou tellement tendres. On est rendu libre aussi par l’emprunt d’images surréalistes.

 

La leçon ? On ne peut peut-être pas  faire LE bien (ce serait présomptueux et peut-être justement que le tout bien, qui ne serait donc pas ouvert à l’aléa, à la surprise, à l’errance et même à la mort  serait un enfer complet. L’enfer est pavé des meilleures intentions… Il y de ces bonheurs redoutables !…), mais on peut toujours faire DU bien. Pour cela, il suffit tout simplement de prendre sa place et d’agir, de répondre à l’appel de la rencontre, de  parier son salut dans la présence amicale et dans une compassion sans effusion, qui laisse libre. Tous les films de Kaurismäki disent cela. La dernière fois l’annonce venait du Havre, là elle nous arrive d’un autre port, Helsinki, de la Finlande, son pays. C’est par la mer et par  l’étranger, le clandestin surtout, que l’annonce s’adresse à tous, à nous spectateur comme elle l’est aux personnages dans le  film. Parabole.

L’autre côté de l’espoir, c’est d’abord un port. Un port magnifiquement filmé, d’abord de nuit puis à l’aube, aimé, chéri. Aki Kaurismäki aime les ports, les bateaux. Il nous en donne les bruits et les silences, les images, les formes. Il réveille en nous les effluves acides de ces lieux de transits, de travails, de commerces, de jeux et de trafics, de triches, terrains de castagnes et de solidarités. Mais pour accueillir l’étranger la triche peut être honnête et le trafic, lui, être la voie d’un don sans prix. Espaces étirés du port, étroitesse des  chambrées, des caches.

Et dans ses plis le port, cargos, camions, caves et entrepôts offrent des lieux d’abris de niches et de caches. Mirja, la sœur, arrive véritablement enchâssée telle une relique au visage d’icône qu’on sort de la caisse – on dirait un cercueil- d’un camion venu du pays, de l’origine donc, qu’elle partage avec Khaled son frère. Sa sœur, on l’aura compris, c’est son âme même. Force retenue, alors, d’une rencontre sans effusion mais aimante.

 

L’autre côté de l’espoir, c’est aussi une quête, la recherche d’une place, d’un travail, bien plus que celle d’une identité attestée par un papier. Nous revient en tête à la projection cette phrase si belle  de Rainer-Maria Rilke, lue dans « La mélodie des choses » et que je retrouve là ce soir :  « La certitude tranquille née de la simple conviction de faire partie d’une mélodie, donc de posséder de plein droit une place déterminée et d ’avoir une tâche déterminée au sein d’une vaste œuvre où le plus infime vaut exactement le plus grand ; ne pas être en surnombre est le condition première de l’épanouissement conscient et paisible ». Ce film dit aussi cela. Très précisément il montre force d’agir que c’est d’avoir un travail et la  quête que c’est, dans le travail, de pouvoir donner de la joie. Dialogues magnifiques et si drôles de  Wiiksstrôm  avec ses employés !

L’autre côté de l’espoir, c’est encore une fuite de la guerre, des désastres de la guerre pour trouver un havre de Paix. Le tragique de l’existence, mais un tragique jamais désespérant. C’est aussi une foi, c’est d’abord une foi. Plus forte encore ici que l’espoir, que l’espérance même peut-être, une foi qui d’ailleurs demeure, même s’il n’y a plus de dieux, de prophètes, de Dieu. Il n’y a plus personne. Cela ne répond plus, mais on croit tout de même, on marche.  Dialogue ente Khaled et l’administration pour ses papiers « Athée alors ?- Si vous voulez… -… ?  – Je ne suis pas athée –  Alors je marque : sans religion ».

 

C’est également un parcours initiatique, un  passage du noir à la lumière. Du noir, au début du film  où Khaled  nait, dans la crainte et clandestinement, de nuit, à la Finlande, émergeant sale et noir de poussières d’un fond de cale d’une cargaison de charbons. À l’aube claire sortant de sa planque, au terme de son trajet Khaled retrouvera Mirja qu’il guidera jusqu’au bureau de l’administration pour qu’elle régularise sa situation. La veille, il aura été poignardé, mortellement peut-être, par  un groupe de néo-nazis. Pourtant, il nous est montré maintenant comme réfléchissant toute la lumière  poudrée d’un midi doucement ensoleillé, assis et apaisé, appuyé à un arbre. C’est alors un paysage d’aquarelle. Le reste du film est géométrique, cubiste, l’espace est mesuré, souvent clos. Là il ouvre sur un infini, sur la mer  telle qu’elle était sans doute avant les ports. Sur la plage, l’eau est d’émeraude, translucide. La mer, face à lui, on la devine juste comme une voile caressée par un vent léger.

Figure triomphante d’abandon déterminé d’acquiescement à la vie ? Et donc aussi à la mort.  Il a deux taches écarlates à l’abdomen. Jean-Pierre Burdin

 

                                           Elle est retrouvée.

                                          Quoi ?- L’Eternité.

                                          C’est la mer allée

                                          Avec le soleil

                                    (Arthur Rimbaud)

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Quand le théâtre fait son travail…

La scène, parfois, invite le spectateur à cogiter sur l’univers impitoyable de la finance ou de l’entreprise : ainsi, « Banque centrale » et « L’avaleur » à travers les interrogations d’un fou et les opérations de sape d’un trader de la City, « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » et « Soyez vous-mêmes » avec les tribulations de deux femmes en quête d’un emploi. Quatre créations théâtrales qui méritent le détour !

 

 

De l’univers impitoyable de la finance…

« Excusez-moi. Je viens du premier étage, je suis nouveau, je fais État depuis pas longtemps […] et très simplement, je voudrais savoir pourquoi je n’ai pas le droit d’emprunter à ma banque centrale ! ». Dans un hôpital psychiatrique, un fou raconte à son médecin les rouages monétaires à l’œuvre dans l’établissement. Paranoïa, hallucinations ? Que nenni. Le voilà juste témoin d’escroqueries, orchestrées au plus haut sommet de la société, de l’hôpital en l’occurrence. L’arnaque démarre avec les morceaux de sucre distribués aux malades en début de semaine. Ils sont une monnaie d’échange précieuse pour se payer tout un tas de choses, comme les cigarettes en prison, dont la valeur est fluctuante. Le lundi, lesdits morceaux ne valent pas grand chose, vu que tout le monde en a un paquet. Par contre, en milieu ou en fin de semaine, quand ils viennent à manquer, ils valent leur pesant d’or. C’est là que l’homme au carnet se pointe pour distribuer les prêts.

Le fou en a besoin de trois pour acheter une paire de chaussures ? L’homme au carnet lui en avance dix pour finir la semaine à l’aise, il devra juste lui en rembourser onze. Et l’emprunteur de se sentir floué, « c’est-à-dire que hier, tu m’as prêté les sucres que je t’ai donnés aujourd’hui ! », puis d’uriner sur les piles de morceaux de sucre amassés… Le fou explique alors au psy que, dans ces conditions, il préfère être l’État du premier étage. Là, il va être confronté à la Banque centrale et aux banques privées qui se comportent de plus en plus comme des brigands, bichonnés par l’Union européenne. Il va donc voir l’Europe, un étage au-dessus, où La règle du jeu, personnage à part entière, lui explique les règles monétaires. Seul et en pyjama sur la scène des Déchargeurs, Franck Chevallay joue tous les rôles : du banquier privé (il pince juste le col de sa veste pour l’incarner) à la pièce d’or de la république de Venise. Avec sa pièce Banque centrale, il réussit le tour de force de personnifier toutes les monnaies, réelles ou virtuelles, pour mieux nous expliquer en une heure l’histoire et les rouages du marché et ce, jusqu’à la crise des subprimes. « J’avais prêté de l’argent qui n’existait pas, pour acheter des maisons qui ne valaient rien, à des gens incapables de rembourser… », résume un financier. C’est clair comme de l’eau de roche !

 

Même limpidité avec L’avaleur  mis en scène par Robin Renucci, une adaptation de la pièce Other People’s Money  de l’américain Jerry Sterner. Là, on pénètre dans les relations viciées de la finance et de l’industrie. Incarnées d’un côté par Franck Kafaim, trader de la City de Londres, et de l’autre par la direction du Câble français de Cherbourg (CFC), le PDG, son assistante et le directeur. L’histoire, somme toute devenue banale, nous conte le combat que livre un prédateur sans vergogne pour dévorer une boîte florissante d’un autre âge. Face à ses attaques, les responsables du CFC qui ont su maintenir et faire fructifier l’activité de l’entreprise, vont faire appel à une avocate. On suit alors le match de boxe entre deux univers, celui de la City et celui d’une industrie traditionnelle, deux logiques financières et deux générations.

« C’est le contexte de la société dans laquelle nous sommes, le système dans lequel nous vivons dans nos pays, qui m’ont conduit naturellement vers cette pièce », explique Robin Renucci à la tête des Tréteaux de France. « Ils m’ont amené non pas à devoir exposer des raisons ou trouver des solutions, mais à chercher, en premier lieu, d’où vient le mal ». Créé dans le cadre d’un cycle consacré à la thématique du travail et de la richesse, L’avaleur met en scène un trader tellement cynique qu’il en devient jubilatoire. Affublé d’un faux ventre et d’une perruque à la Donald Trump, Xavier Gallais plante avec brio le personnage. Sorte de Bibendum dansant, il fait penser au Loup de Tex Avery, carnassier et séducteur, voire au démoniaque Joker de Batman. Si le spectacle, un brin resserré, aurait gagné en intensité, il reste efficace pour nous dépeindre la voracité comme l’absurdité des financiers et la duplicité des compagnons d’industrie. Amélie Meffre

 

 

…à l’univers impitoyable de l’entreprise

Elle est seule, face à son employeur ! Désemparée, apeurée, en quête de cet emploi salvateur, susceptible de lui redonner un peu goût à la vie… Petite fille, elle le déclarait innocemment à son institutrice : ce qu’elle veut faire plus tard ? Trouver un travail qui respecte ses compétences. Las, le temps a passé, le chômage a explosé, la finance s’est imposée, la précarité s’est banalisée, l’espoir s’est envolé ! Écrits et mis en scène par Anne Bourgeois, ces « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » explosent de sincérité sur les planches du Déjazet.  Sous couvert d’humour et de dérision, ils affichent quelques belles vérités sans avoir l’air d’y toucher. Derrière le rire, le tragique de l’existence perce à fleur de peau quand Pôle emploi signe son inefficacité, quand le recruteur affiche arrogance et phallocratie. Les entretiens se suivent et se ressemblent, « on vous écrira », en fin de journée fatigue et désespérance, peur du lendemain, sombre est l’à venir.

Seule en scène, Laurence Fabre se joue de tous les registres. Tantôt candide et frivole, espiègle ou rebelle, tantôt sombre et déprimée, impuissante et résignée, elle demeure toujours digne pourtant et fait face. Aux propositions sans intérêt, aux questions déplacées et racoleuses. À la voix off, interrogative et complice de Fabrice Drouelle, le chroniqueur de France Inter, la comédienne répond sans fard. Jusqu’à ce que son ras-le-bol se transforme en colère, saine et justifiée. D’une belle présence sur scène, elle mêle avec talent rire et réflexion, c’est rare et bon. D’où l’enjeu de le souligner quand le théâtre se révèle un étonnant support revendicatif, la prise de tête en moins… Comme notre société, le clown est peut-être malade, mais il n’est pas mort ce soir au Déjazet : allez-y donc voir !

 

Et c’est aussi à un entretien d’embauche que nous convie Côme de Bellescize, sur la scène du théâtre de Belleville ! Au siège d’une fabrique de javel, une directrice des relations humaines, aveugle, reçoit une jeune postulante. À qui elle conseille avec insistance, à l’unisson de tous les spécialistes lors de semblable rendez-vous, surtout « Soyez vous-mêmes »… Une injonction martelée du début à la fin de la pièce, jusqu’au dénouement final que nous nous garderons bien de dévoiler. Un entretien d’embauche fort classique dans ses prémisses, qui vire subtilement et progressivement en un diabolique dialogue mystico-philosophique où la raison semble laisser libre cours au fanatisme le plus débridé. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, « notre métier, c’est de mettre de la javel dans le cœur des hommes », affirme donc la DRH avec force conviction. Sur l’injonction de sa future patronne, il s’agit alors pour la postulante de se délivrer de tous ces poisons, personnels-familiaux-professionnels, qui polluent son existence et risquent de nuire à son embauche.

Fantastique, magistral : la puissance des mots est encore trop faible pour qualifier le jeu des deux comédiennes, Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouvel et époustouflant huis-clos du « maître et de l’esclave » ! L’excès, la démesure des exigences de la directrice du recrutement confinent à l’imposture, à l’aveuglement, voire à la paranoïa. Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse en effet progressivement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi-même incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Sous couvert d’une fable moderne à l’esprit totalement déjanté, affleure la vérité du questionnement. « Peut-on véritablement être soi-même dans le cadre professionnel lorsqu’on est jugé, jaugé, noté ? », s’interroge l’auteur et metteur en scène, « lorsqu’une institution vous embauche, vous paye, vous évalue, peut vous renvoyer ? ». Le dénouement, aussi inattendu qu’improbable, suggère des pistes de réponse, au spectateur de les découvrir ! Yonnel Liégeois

 

À voir encore :

  • Un démocrate, texte et mise en scène de Julie Timmerman : le 24/03 au Carré Sam à Boulogne-sur-Mer et les 20-21/04 au Théâtre des 2 Rives de Charenton-le-Pont. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. De la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak… Du théâtre documentaire de belle facture, une totale réussite.
  • Fellag dans Bled Runner, mise en scène de Marianne Epin : jusqu’au 09/04 au Théâtre du Rond-Point. Le comique algérien revisite son enfance et sa jeunesse, et tous ses précédents spectacles depuis Djurdjurassique Bled, pour nous offrir une peinture au vitriol de son pays natal. De l’humour corrosif…
  • Festival Singulis, quatre « seuls en scène » proposés par les artistes de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 30/04 au Studio-Théâtre. Après l’original « Bruiteur » de Christine Montalbetti avec Pierre Louis-Calixte et « L’envers du music-hall » d’après Colette avec Danièle Lebrun, « Au pays des mensonges » d’Etgar Keret avec Noam Morgensztern (du 29/03 au 09/04) et « L’événement » d’Annie Ernaux avec Françoise Gillard (du 19 au 30/04). Y.L.

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Tzvetan Todorov, hommage

Historien des idées autant que spécialiste de la littérature, Tzvetan Todorov est décédé le 7 février à l’âge de 77 ans. Une disparition qui touche toutes celles et ceux que la lecture de cet intellectuel humaniste aida à regarder et tenter de comprendre le monde ainsi que les ressorts des engagements humains.

 

 

« La vie humaine n’a pas de drapeau » ! Rendant hommage à la résistante Germaine Tillion, lors de son entrée (symbolique et non physique) au Panthéon en mai 2015, Tzvetan Todorov reprenait alors la formule de l’ethnologue. Une « patriote de la liberté » qui avait su enquêter sur la société berbère dans les Aurès, sur le monde concentrationnaire au camp nazi de Ravensbrück où elle fut déportée en 1943, sur la torture et la société coloniale. « La vie humaine n’a pas de drapeau » : une vision du monde qui semble si bien correspondre au grand humaniste, Tzvetan Todorov, lequel nous a quittés ce 7 février 2017.

 Né à Sofia en Bulgarie, en 1939, l’homme est un amoureux et spécialiste de la littérature. En particulier des écrivains russes tels que la poétesse Marina Tsvietaïeva, Boris Pasternak, ou encore Vassili Grossman (l’auteur, notamment de Vie et Destin, fresque d’une magnifique humanité sur la société soviétique durant la « Grande Guerre patriotique », c’est-à-dire la Seconde Guerre mondiale). Todorov gagne la France en 1963 et poursuit son travail sur la littérature. Il s’intéresse en particulier à la façon dont s’élabore l’écriture littéraire, il se laisse séduire par le structuralisme qui, à la suite de Ferdinand de Saussure, pense la langue d’abord comme un système de relations entre des mots, ou d’autres éléments. À la suite de Claude Lévi-Strauss, et de Jacques Lacan, il observe l’humain dans son rapport conscient ou inconscient aux autres comme être parlant, comme être social et communicant. Avec son ami Gérard Genette, il fonde au Seuil en 1970 la revue d’analyse et de théorie littéraires Poétique, dévorée par des générations d’étudiants.

Au-delà du langage et de sa forme, Tzvetan Todorov s’intéresse aussi au sens et à l’éthique de l’œuvre. Dans Nous et les autres (Seuil, 1 989) où il scrute la pluralité des cultures et, d’une autre façon dans L’Homme dépaysé (Seuil, 1 996), il pose sa réflexion, son regard, moins sur l’exil que sur l’enrichissement permis par l’altérité, à savoir cette ouverture du regard et de ses angles générée par la rencontre avec l’Autre. Ainsi, tandis que le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy institue le « ministère de l’Identité nationale » et que des revendications dites identitaires se substituent insidieusement à d’autres débats ou confrontations, sociales par exemple, on entend ou on lit Tzvetan Todorov exécrer la xénophobie et défendre le multiculturalisme contre la déculturation. Comme il défendra la nécessaire reconnaissance de l’humanité et de la dignité des étrangers, des réfugiés, que d’autres rejettent de façon essentialiste… Dans La peur des Barbares, Tzvetan Todorov critique ainsi fondamentalement la thèse de Samuel Huntington prophétisant un « choc des civilisations ». Soulignant qu’il n’existe qu’une civilisation, humaine, il décrit en revanche la diversité mais aussi le métissage historique des cultures. Et il met en lumière ce en quoi la barbarie consiste à nier l’humanité de l’Autre.

Todorov, qui a grandi dans la Bulgarie de l’époque soviétique (et même stalinienne, puisqu’il avait six ans en 1945) et qui a connu le libéralisme occidental, non seulement se méfie des idéologies, s’interroge sur les ressorts des totalitarismes, mais il cherche aussi à en comprendre les ressorts dans les sociétés libérales. Il relève ainsi cette tentation du conformisme, observant autrement ce que le médecin et philosophe Georges Canguilhem analysait dans Le normal et le pathologique, ou ce que le psychiatre Jean Oury a souligné en parlant de « normopathie ». Mais il interroge aussi la part totalitaire des utopies et des promesses de bien absolu, dont la plupart des commentateurs auront surtout retenu cette formule : « Il est possible de résister au mal sans succomber à la tentation du bien » (Mémoire du mal, tentation du bien). Invitant à ne pas imaginer qu’un projet a pu être beau s’il a en réalité concrètement abouti à des tragédies, Todorov souligne en même temps qu’« il ne faut pas s’endormir simplement parce que la démocratie est mieux que le totalitarisme ». Rappelant les dérives tragiques, potentielles et réelles, des « démocraties libérales », telles les bombes nucléaires américaines sur Nagasaki et Hiroshima…

On comprend dès lors le choix des « figures emblématiques » du XXe siècle, et du début du XXIe, que Tzvetan Todorov a choisi de peindre dans Insoumis, « huit figures qui ont réussi à concilier au plus haut degré exigence morale et action publique »: d’Etty Hillesum à Germaine Tillion, de Boris Pasternak à Alexandre Soljenitsine, de Nelson Mandela à Malcom X, de David Shulman à Edward Snowden… Et de citer, en exergue, Germaine Tillion : « Pour moi la résistance consiste à dire non, mais dire non c’est une affirmation… ». Isabelle Avran

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Céline, un génie ou un salaud ?

La sortie sur les écrans en mars 2016 de « Céline, deux clowns pour une catastrophe », le film d’Emmanuel Bourdieu à la critique partagée, a ravivé les affirmations contradictoires autour de la personnalité de l’écrivain controversé. Céline, un génie ou un salaud ? A personnalité complexe, une réponse de même nature.

Que l’on aime ou pas le film d’Emmanuel Bourdieu avec l’incroyable Denis Lavant dans le rôle-titre, l’adaptation du récit de Milton Hindus, ce jeune intellectuel américain et juif parti à la rencontre de Céline durant son exil au Danemark, éclaire en tout cas les multiples facettes du personnage. Il a fourni surtout un prétexte supplémentaire aux « pro » et « anti » céliniens de s’écharper sur la nature profonde de l’homme et de l’écrivain. Les uns glorifiant celine1l’incomparable génie du romancier, les autres vociférant sur les immondes saloperies de l’individu… Peut-être faut-il considérer sous un même regard, et le romancier et l’individu !

« Ça a débuté comme çà », ainsi commence le premier roman de Louis-Ferdinand Destouches, « Voyage au bout de la nuit » publié en 1932 chez Denoël. Ainsi débute la carrière littéraire de Céline : par un scandale. Alors que l’ouvrage est promis au Prix Goncourt, le jury se rétracte et lui préfère « Les loups » de Guy Mazeline. Il obtient le prix Renaudot en lot de consolation. L’affaire fait grand bruit dans le microcosme de la critique parisienne. Pas seulement d’ailleurs pour les magouilles orchestrées entre éditeurs, surtout pour le contenu et le style du livre de ce nouveau venu en littérature âgé de 38 ans, que l’on dit médecin et donc forcément éduqué. Pourquoi use-t-il alors d’un langage « populacier », voire ordurier ?

Exceptionnel par la qualité des analyses rassemblées, « Voyage au bout de la nuit, critiques 1932-1935 » pose d’emblée les termes du débat qui rebondira lors de chaque nouvelle publication de Céline : géniale ou abjecte ? Alors que Paul Nizan affirme dans « L’humanité » en date du 9 décembre 1932 que « cet énorme roman est une œuvre considérable », Henry de Régnier dans Le Figaro prévient ses lecteurs : pour accompagner Céline en son voyage, « mettons des bottes d’égoutier et bouchons-nous le nez ». De Mauriac à Gorki, de Bernanos à Trotski, critiques et écrivains ne cesseront dès lors de s’affronter. Pour admettre aujourd’hui, pas encore à l’unanimité, que malgré tout « Voyage au bout de la nuit » est un grand roman, sinon « le » plus grand roman du XXème siècle. Pour la hardiesse du style qui rompt avec toute forme d’écriture jusqu’alors usitée, pour la chronique désenchantée d’un monde bercé par la désillusion, la misère et la bassesse, chronique également de la guerre, celle de 14-18, au ras de la boue. Et Mauriac d’affirmer que ce livre « possède le pouvoir de nous faire vivre au plus épais de cette humanité désespérée qui campe aux portes de toutes celine2les grandes villes du monde moderne ». Un point de vue qui n’a rien perdu de son acuité, surtout de son actualité !

Par la vertu de son écriture, Céline nous projette d’un roman l’autre dans les bas-fonds du vice. Il en connaît tous les contours, ce médecin des pauvres et des chômeurs, cet écrivain sulfureux et solitaire, cet inquisiteur des maux et des mots… Pour bien comprendre l’esprit et la démarche de l’auteur de ces diverses « bagatelles » littéraires, la violence de son verbe comme les soubassements de son antisémitisme proclamé, il faut alors plonger dans la magistrale biographie que lui consacre Frédéric Vitoux. « La vie de Céline » décline au fil des pages les contradictions qui ont en permanence hanté l’existence du reclus de Meudon. Du vaincu de la guerre 14-18 au médecin missionné en Allemagne par la Société des Nations, de la misère des banlieues à la montée du nazisme, du Céline flamboyant au Céline répugnant, Vitoux dresse le portrait hallucinant d’un homme « à la fois révolutionnaire et passéiste, raciste et compassionnel, vociférant et taciturne, populaire et précieux, délirant et lucide ».

Un personnage haut en couleurs, donc, que ce Destouches devenu Céline en hommage à sa grand-mère… A l’époque de la publication du « Voyage au bout de la nuit », il est médecin au dispensaire de Clichy (92). La publication de ses premiers pamphlets, dont « Bagatelles pour un massacre », le conduira à une démission forcée. Ces deux titres accolés suffisent à asseoir la réputation de l’auteur, sulfureuse et scandaleuse. Pourtant, il nous faut l’affirmer : l’écrivain n’est pas seulement cet individu à juste titre condamnable au bûcher de l’antisémitisme, il demeure aussi cet incomparable ciseleur de mots. Qu’ils soient français ou étrangers, nombreux sont les écrivains à reconnaître la dette contractée envers l’auteur de « Mort à crédit ». Dans l’ouvrage qu’il lui consacre, Yves Buin le confesse dès la préface, il nous faut accueillir Céline en une « insoluble contradiction existentielle » : un homme qui se débat avec ses démons et a la témérité de les rendre public, un homme perdu dans une déréliction totale qui invente une celine3langue inimitable. « Telle est l’équation célinienne : l’accepter sans prétendre la résoudre permet de sortir de l’impasse d’un vieux débat moralisant ».

Si l’incursion dans la vie de Céline est éclairante à plus d’un titre, la plongée dans ses « 353 lettres à Albert Paraz » écrites et postées entre 1947 et 1957, lors de son exil au Danemark et après son retour en France en 1951, l’est plus encore. Une correspondance fascinante qui révèle au grand jour, à travers outrances verbales et superbes envolées épistolaires, le caractère entier d’un personnage hors du commun. Céline ne peut concevoir ou admettre l’amitié ou le désintéressement, se fâchant avec quiconque et allant parfois jusqu’à mépriser ceux-là mêmes qui tentent de lui porter secours et assistance, se plaignant d’avoir « tout perdu à vouloir sauver la peau des Français », éructant contre les accusations d’antisémitisme à son encontre et se gaussant des prétendues mesures d’épuration à l’égard de « collabos » faisant bombance sur les Champs-Élysées… Personnage atypique, l’écrivain Albert Paraz n’aura de cesse de réhabiliter l’œuvre de Céline, n’hésitant pas à glisser dans ses propres ouvrages des extraits de sa correspondance avec l’auteur de « Casse-pipe ».

« Qu’on le veuille ou non, Céline est un des auteurs majeurs du XXème siècle », conclut enfin Henri Godard dans la monumentale biographie qu’il lui consacre, « un des plus lus, des celine4plus commentés et assurément des plus disputés ». Le grand spécialiste du « reclus de Meudon », éditeur de ses œuvres complètes dans La Pléiade, l’affirme lui-aussi haut et fort : il ne faut jamais séparer l’homme de l’écrivain, le grand romancier qui révolutionne la langue française de l’immonde polémiste qui crache son antisémitisme. Et le biographe d’avouer que perdure en partie l’énigme devant cet homme pourtant de nature sensible et sujet à la compassion : « comment atteint-il le dernier degré de cette virulence en s’abandonnant à cette part en lui du Mal qui consiste à ne plus reconnaître en l’autre son semblable ? » En nous révélant d’abord comment Céline, dès l’enfance, fut nourri à la mamelle d’un antisémitisme nauséabond largement partagé par la population française de l’époque (ces pamphlets connurent un immense succès de librairie !) et abreuvé ensuite par des Gobineau, Rabatet et consorts, combien l’expérience de la Première Guerre ensuite fut marquante et déterminante dans la conscience du jeune homme blessé et décoré qui ne savait encore ce qui adviendrait de sa vie… Au final, sans rien cacher du fourvoiement de Céline, Henri Godard invite le lecteur à se plonger aussi dans les romans d’après 1945, la fameuse trilogie « D’un château l’autre », « Nord » et « Rigodon ».

Céline ? Génial et salop tout à la fois, dans la démesure tant verbale que littéraire ! Tel est peut-être le double qualificatif adéquat pour nommer un homme et une œuvre aussi controversés qu’adulés en égale proportion. Yonnel Liégeois

En savoir plus :

– Toute l’œuvre de Céline est disponible chez Gallimard, dans la collection La Pléiade ou en Folio poche. À lire aussi : « Poétique de Céline » et « À travers Céline, la littérature » de Henri Godard, « Céline » et « Céline, Lettres à la N.R.F., choix 1931-1961 » de Pascal Fouché, « Céline, Lettres à Henri Mondor » de Cécile Leblanc, « Misère de la littérature, terreur de l’histoire. Céline et la littérature contemporaine » de Philippe Roussin. Dans la collection L’imaginaire : la thèse de doctorat en médecine de Céline « Semmelweis », « Ballets sans musique, sans personne sans rien précédé de Secrets dans l’île et suivi de Progrès ». Dans la collection Les Cahiers de la nrf : « Céline, Lettres à Milton Hindus (1947-1949) » et « Céline, Lettres à Pierre Monnier (1948-1952) » de Jean-Paul Louis.

– Contrairement à une affirmation largement répandue, les pamphlets (« Mea culpa », « Bagatelles pour un massacre », « L’école des cadavres », « Les beaux draps ») ne sont pas interdits en France. Par respect de la volonté de Céline qui refusa dès 1945 leur réédition, Lucette Destouches, la veuve de l’écrivain âgée de 104 ans et détentrice des droits d’auteur, s’oppose à toute nouvelle publication.

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Malek Chebel, une lumière en terre d’Islam

Philosophe, psychanalyste et anthropologue des religions, Malek Chebel  a toujours mis son érudition au service de la tolérance et de la pédagogie. Ce brillant intellectuel n’a cessé de prôner un islam des Lumières. Sa disparition, en novembre 2016, laisse un grand vide.

 

 

Passionné par le débat d’idées, Malek Chebel mettait toute son ardeur à plaider en faveur d’un islam moderne imprégné de la philosophie des lumières. Notamment dans son « Manifeste pour un islam des  Lumières », publié en 2004, qui contenait un grand nombre de propositions concrètes, vingt sept très précisément. Traducteur du Coran, il poursuivit inlassablement dans son œuvre prolifique (une quarantaine d’ouvrages) un travail de décryptage pour revenir à l’esprit de l’islam  et non à sa lettre. chebel4Ne craignant point, en 2008, de faire œuvre de vulgarisation avec « L’islam pour les nuls », un ouvrage qui s’arracha en librairie au lendemain des attentats en 2015.

« Je me suis dit que l’islam était une force mais pouvait être une hantise pour ceux qui ne le comprennent pas », nous confiait-il lors d’une rencontre à la sortie du livre. « J’ai senti la nécessité absolue de travailler en direction du grand public, en écrivant autrement sur l’Islam. Avant, je faisais des thèses qui s’adressaient à des spécialistes mais j’ai voulu élargir l’audience et parler au plus grand nombre. Ce qui ne fut pas sans difficultés, car être clair et abordable sans trahir les fondamentaux, c’est la quadrature du cercle ! ». Lorsque nous lui demandions ce qu’il avait à répondre à ceux qui prétendent que l’islam est difficilement compatible avec les démocraties occidentales, « très simplement, je leur dirai que l’Islam en Andalousie de 750 à 1492 a promulgué en présence des deux autres religions monothéistes tout un système de gouvernance très moderne qui ressemblait étrangement à notre démocratie d’aujourd’hui », nous affirmait-il. « L’Islam a initié cette cohabitation pacifique en respectant les minorités et les femmes, en développant tous les talents, indépendamment de l’origine des gens. Il n’a pas créée la démocratie, c’est la Grèce qui l’a initiée, mais l’Islam l’a perpétuée et l’Occident en a hérité ». Ajoutant, avec toute la force de persuasion dont il était capable, «  ayant accompli cela il y  a dix siècles, pourquoi ne le ferait-il pas aujourd’hui… ? ».

 

S’il a publié un grand nombre d’ouvrages sur des sujets graves  comme « Islam et libre arbitre ? La tentation de l’insolence » en 2003,  « L’islam et la raison : le combat des idées » en 2005 ou « Esclavage en terre d’Islam » en 2007, cet érudit n’en était pas moins très épicurien. En effet, il s’intéressa inlassablement à l’amour, au désir et à la sexualité, tous domaines rarement abordés par ses pairs musulmans, voire totalement tabous pour certains. Dès 1986 avec « Le livre des séductions », et en 1995 avec « L’encyclopédie de l’amour en Islam », les publications sur ces thèmes se succèdent : « Du désir » en 2000 suivi du « Dictionnaire amoureux de l’Islam » en 2004… A la sortie de « L’érotisme arabe » en 2014, il ne craignait pas d’affirmer dans les colonnes du quotidien Libération que « le monde arabo-musulman possède, concernant le sexe et l’amour, une culture ancestrale chebel2très riche. Ce sont les Arabes qui ont inventé les aphrodisiaques, le préservatif, les cosmétiques, les baumes, les préliminaires… ».

Avec beaucoup de sagesse, il savait parler sérieusement de choses légères et aborder les sujets les plus graves sans se prendre au sérieux. Travailleur infatigable, décoré de la Légion d’honneur en 2008, il fourmillait d’idées et cette même année il s’investissait dans le projet d’un magazine si bien baptisé « Orientissime » pour lequel, hélas, il ne parvint pas à réunir le financement nécessaire. Partie remise, en mai 2013 il lançait « NOOR, revue pour un islam des lumières ».

 

Tous ceux qui ont eu la chance de le fréquenter gardent le souvenir d’un homme éminemment chaleureux et séduisant. De ses yeux rieurs émanait un mélange d’intelligence, de bienveillance et de sensualité. C’était un grand amoureux de la vie tout autant qu’un messager de tolérance et de paix. Chantal Langeard

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Saint-George/Wozniak, le maestro et le peintre

Le 02 novembre, au théâtre Adyar et en direct, le peintre Wozniak met en images les notes du Chevalier de Saint-George. Un immense musicien et compositeur, un fils d’esclave à l’extraordinaire destin musical. Un concert exceptionnel dirigé par Alexis Roy à la tête de L’Ensemble Parisien, avec le violoniste antillais Romuald Grimbert-Barré et la soprano Christine Rigaud.

 

 

« Passionnant, un rôle qui me colle à la peau, le temps de l’esclavage fait aussi partie de mon histoire », s’exclamait avec grande sincérité Loïc Felix, le ténor guyanais qui interprétait en 2005 le Chevalier de Saint-George. Fier de prêter corps et voix, à l’heure de la création mondiale en Avignon de l’opéra « Le Nègre des Lumières », à ce personnage emblématique. Sur un livret écrit par Alain Guédé et les musiques du « Mozart noir », une œuvre d’une affiche_jaunegrande intensité humaniste et lyrique pour que le génial musicien, compositeur et chef d’orchestre que la couleur de peau renvoya aux oubliettes de l’histoire, soit enfin connu et reconnu du grand public.

 

Saint-George ? Un personnage hors du commun, une véritable célébrité de son temps choyée par les grands comme par les petites gens, homme de cour comme des faubourgs, un génie aux multiples facettes : brillant cavalier et grand escrimeur, galant danseur et fatal séducteur, franc-maçon et révolutionnaire, violoniste virtuose et talentueux compositeur… Le seul tort de l’enfant né en Guadeloupe en 1739 ? Être mulâtre, fruit des amours interdites entre une esclave sénégalaise débarquée des cales d’un navire négrier et un riche propriétaire terrien installé aux Antilles. La chance de sa vie ? La fierté que Guillaume-Pierre Tavernier de Boulogne éprouve pour un fils aux talents précoces. Quoique métis, le petit d’homme est donc confié dès son retour en métropole aux meilleurs précepteurs et bénéficie de l’éducation d’ordinaire réservée aux rejetons de l’aristocratie de george2sang et de rang.

A l’aube de ses vingt ans, il brille par ses qualités de corps et d’esprit : meilleur escrimeur du royaume de France, virtuose du violon et chef d’orchestre adulé par les foules parisiennes ! Au point que Louis XVI envisage en 1776, sur l’insistance de Marie-Antoinette dont il fut le maître de musique, de le nommer à la direction de l’Académie royale de musique, le futur Opéra de Paris. Un « Noir » dans le fauteuil de Lulli et de Rameau ? À la nouvelle, quelques divas mal embouchées orchestrent alors une véritable cabale contre le « demi-nègre », déclarant publiquement dans un placet que « leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur george4permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre ».

 

La polémique enfle. À l’égal de la querelle des « Bouffons » hier et de la future « bataille d’Hernani » demain… Des jardins de Versailles à ceux du Palais-Royal, elle embrase le tout-Paris jusqu’à ce que le roi recule devant l’ampleur de la contestation. « Cet épisode constitue sans doute la première grande affaire de racisme de la société moderne », souligne Alain Guédé, biographe de Saint-George et fondateur de l’association qui se bat pour la réhabilitation de sa mémoire et de son œuvre. Pour le journaliste du Canard Enchaîné, « c’est le premier interdit professionnel de l’histoire liée à la discrimination raciale ». Et d’affirmer qu’« avec l’affaire Saint-George, le monde civilisé est invité pour la première fois à répondre à une question de fond : quand on ne les réduit pas à l’état de bétail ou de domestique, les Noirs peuvent-ils développer les mêmes george3qualités que les Blancs ? »

Face à Saint-George, la réponse ne prête même pas à débat : homme des Lumières, franc-maçon éclairé, ardent défenseur de la Révolution en 1789, il composera au total 12 symphonies, 25 concertos pour violon, un concerto pour clarinette, 18 quatuors à cordes et divers opéras, déclenchant les passions à la direction d’orchestre et imposant un style musical qu’on finira par confondre avec celui de Mozart, son contemporain. C’est peu dire de la grandeur et du talent du personnage ! « Les valeurs dont Saint-George est porteur sont des valeurs qu’il nous faut continuer à défendre », reprend Alain Guédé. « Saint-George est un personnage fabuleux, tant pour son humanisme que pour sa musique. C’est pourquoi notre association se bat pour réhabiliter sa mémoire et inviter à la (re)découverte de cet oublié de l’histoire pour cause de racisme ». Une victime de la double peine au lendemain de sa mort en 1799 : Saint-George est banni des manuels, tant george5par les historiens que par les musicologues, lorsque le perfide Napoléon rétablit l’esclavage en 1802 !

 

Un vrai défi à relever donc, pour l’association « Le concert de Monsieur de Saint-George », en organisant ainsi moult manifestations : permettre à un public mélomane ou non de goûter aux grandes œuvres du répertoire, réhabiliter la mémoire d’un artiste de haute stature, signifier à chacun que la couleur de peau n’est pas une référence sur l’échelle du talent, affirmer haut et fort qu’en chaque être humain sommeille un Mozart blanc, noir ou basané, qu’il est interdit d’assassiner… « L’œuvre et la vie du « Nègre des Lumières » invite chacun à prendre son destin en main », souligne avec force conviction Alain Guédé, « chacun est invité à se battre, comme Saint-George l’a fait durant la Révolution Française, pour un idéal de solidarité et de liberté ». Yonnel Liégeois

 

Wozniak, un peintre à la baguette

Plasticien d’origine polonaise, dessinateur au Canard Enchaîné, peintre et george7caricaturiste, Wozniak est un artiste aux multiples facettes ! Réalisateur de clips et de films d’animation, il crée ses premières palettes musicales en compagnie du chanteur et musicien Mano Solo. Sa rencontre en l’an 2000 avec Archie Sheep, le légendaire créateur du « free jazz », est déterminante : pour la première fois, en concert et en direct, il livre ses dessins sur grand écran ! Pour récidiver aujourd’hui au théâtre Adyar, sur les musiques du « Mozart noir » interprétées par L’Ensemble Parisien, avant que le spectacle ne s’envole pour la Guyane. Une rencontre haute en couleurs, explosive et créatrice, entre deux grands humanistes éclairés : après l’invention du ciné-concert, en avant-première le « concert-peinture » !

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Terrasson et Portal, deux allumés du jazz

L’un joue du piano, l’autre de la clarinette. L’un ouvrira la 16ème édition du Festival de jazz de St Germain des Prés le 19 mai, l’autre la clôturera le 31 du même mois… Jacky Terrasson et Michel Portal ? Deux générations de musiciens virtuoses, deux allumés du jazz mais pas que… Double portrait.

 

 

 

Il court , il court le virtuose du temps présent comme le gamin d’hier : né à Berlin en 1965 d’un papa français et d’une maman américaine, élève au lycée parisien

Co Philippe Levy-Stab

Co Philippe Levy-Stab

Lamartine, citoyen de New York depuis près de trois décennies… Hier à Zurich, demain à Tokyo, plus tard à Shanghai, aujourd’hui à Paris au Festival de jazz de Saint Germain des Prés : la renommée artistique de Jacky Terrasson n’est plus à faire, elle s’étale à la une des scènes de jazz de tous les continents.

Il court, il court le virus du jazz chez les Terrasson ! Une maman décoratrice qui retape l’appartement de Miles Davis et qui, entre cuisine et salon à rénover, y croise Philly Joe Jones et Paul Chambers ! Étudiant à l’université de Columbia et pianiste classique  entre deux cours, le papa quant à lui fréquente les concerts de Thelonious Monk et d’autres pointures du jazz américain. Coincé entre le piano de l’un et la collection de disques de l’autre, comment voulez-vous que le gamin échappe à son destin ?

Il court, il court l’amour du piano entre les doigts du petit Jacky. D’abord formé à l’école du classique avec un penchant affirmé pour Ravel et Debussy, il lui faut bien un jour le reconnaître : le jazz l’attire, irrésistiblement ! A vingt ans, il quitte la France pour le Berklee College of Music. Et décide en 1990 de s’installer définitivement à New York City, pour devenir ensuite le pianiste du légendaire Art Taylor ! En 1993, il remporte le prestigieux prix « Thelonious Monk », la reconnaissance suprême. A cette date, il enchaîne tournées mondiales, albums jacky1et succès avec son premier trio (Leon Parker et Ugonna Okegwo). Et la houle du triomphe enfle autour de « Rendez-vous » enregistré avec Cassandra Wilson, déferle « A Paris » qui revisite les tubes de la chanson française comme des standards de jazz. Pour offrir enfin au public « Smile », Victoire du jazz en 2003, un vrai condensé musical de l’artiste.

Il court, il court le bonheur d’entendre jouer le grand Jacky, de goûter à son lyrisme, sa générosité, son humour aussi. En solo, en trio, avec toute cette bande d’allumés de la musique qu’il est ravi de retrouver le 19 mai sur la scène du grand amphithéâtre de l’université Panthéon-Assas : Lionel et Stéphane Belmondo, le quatuor Equinoxe… Pour partager avec eux et le public, dans une originale « Nuit autour de Ravel », ce jazz qu’il aime.

 

A l’image de l’ami Jacky, comme une marque de fabrique des artistes de jazz, Michel Portal est un musicien aussi atypique qu’attachant. Un virtuose de toutes les

Co Jean-Marc Lubrano

Co Jean-Marc Lubrano

musiques, jazz-classique-contemporaine, un rebelle de la clarinette aux multiples facettes… Comme Obélix aussi, il fait partie de ces gens qui sont tombés dedans tout petit !

« Très jeune, j’ai ressenti la musique », confesse notre homme. Ses maîtres à l’âge de dix ans ? Son père et les autres musiciens de l’Harmonie de Bayonne… Issu d’un milieu modeste, il s’initie alors aux musiques populaires, « la variété au bon sens du terme ». Ses instruments de prédilection ? « La trompette d’abord, nous n’avions pas les moyens de nous payer un piano à la maison ». Premier prix de clarinette du Conservatoire national supérieur de musique de Paris en 1959 et du Concours international de Genève en 1963, Grand prix de la musique en 1983, Michel Portal est considéré aujourd’hui, par les critiques comme par ses pairs, comme « l’empereur de la clarinette ». De formation classique, il n’hésite pas à s’aventurer sur tous les terrains musicaux. De Mozart à Kagel, de Duke Ellington à Pierre Boulez… « Je suis autant passionné à interpréter un concerto de Ravel qu’une pièce de musique contemporaine de Stockhausen. Dès ma jeunesse, j’ai apprécié les métissages musicaux, le dialogue entre les genres. J’écoute avec un égal bonheur Léo Ferré et le grand Duke ».

Solitaire au caractère trempé mais à la tendresse cachée, l’homme nourrit sa richesse d’interprétation à la rage que lui inspire la folie de notre monde. « Je suis toujours étonné par cette course folle contre le temps qui semble caractériser mes contemporains : pour aller où ? Sûrement pour ne pas voir la vérité, pour ne pas penser que le massacre est imminent si rien ne change. Un exemple ? Les relations Israël-Palestine : pourquoi accepter ce « bordel » depuis le temps que ça dure ? J’ai parfois l’impression que les gens construisent leur bonheur sur un langage de mort ». Musicien, Portal se préfère en marchand de rêves ou d’utopies. « Un homme au cœur à gauche certes mais surtout pas un politicien, plutôt un rebelle ! ». Pour le virtuose de la clarinette, la musique est avant tout un jeu de la vérité avec laquelle il est impossible de tricher. « Mozart, par exemple, est pour moi un compositeur que la portal1musique met en danger. Il vous contraint, comme toute forme de musique d’ailleurs, à vous élever spirituellement, à sortir de l’âge de bête de notre pauvre humanité ».

Pour preuve, l’interprétation du « Concerto pour clarinette K622 » que Michel Portal remet en permanence sur l’ouvrage pour tenter d’en percer les mystères. Yeux fermés, regard inspiré, l’interprète nous transporte alors en des territoires inconnus où l’indicible se fait proche, où les notes de son instrument ont le don magique de nous transformer en être beau et intelligent. L’instant d’une mesure, le temps d’une partition, on ose même y croire ! Son souhait majeur ? Rester amoureux de la musique, garder la fraîcheur de l’enfant, laisser son oreille ouverte aux délices de la mélodie… D’où son bonheur, invité d’honneur de cette seizième édition du festival pour ses 80 printemps, de jouer le 31 mai en l’église Saint Germain des Prés en compagnie de l’accordéoniste Vincent Peirani et d’Émile Parisien le saxophoniste : un trio original pour un voyage musical inattendu entre tradition et improvisation !

 

Outre Portal et Terrasson, durant presque deux semaines, le Festival de Saint Germain offre bien d’autres pépites : des tremplins « jeunes talents » au « Jazz et bavardages », du « Jazz au féminin » jusqu’au « Jazz en prison ». De beaux et grands moments, de musique et de convivialité, à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

A noter que Michel Portal est le rédacteur en chef invité du mensuel Jazz Magazine (Mai 2016, N° 683, en vente dans tous les kiosques).

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