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Luciano Travaglino, un artista perfetto !

L’œil est vif, le regard malicieux et empreint de générosité. Luciano Travaglino ? L’homme est petit de taille, mais grand par le talent, inversement proportionnel à sa modestie ! Qui dirige à Montreuil (93), avec Félicie Fabre, le théâtre de La Girandole.

 

Son talent est multiforme : il est à la fois metteur en scène, chanteur, musicien, mime, acteur de théâtre ou artiste de la Commedia dell’arte. Mêlant tour à tour le Français, l’Italien et les dialectes Lombardo-piémontais ou Vénitien ! Il préside avec intelligence et bonhommie aux destinées du théâtre de La Girandole à Montreuil, banlieue limitrophe de Paris, très dynamique culturellement.

Sa renommée dépasse largement le périphérique parisien. Il faut dire qu’à l’instar d’Obélix, Luciano est tombé tout petit dans la marmite artistique… « J’ai grandi avec un oncle pianiste qui était aveugle. À partir de trois-quatre ans, il me mettait à côté de lui. Je crois que j’ai appris à chanter avant de parler ! À l’école maternelle, chez les bonnes sœurs, on faisait du théâtre, on chantait. Après, je fus enfant de chœur, je pouvais faire des effets spéciaux avec l’encens, la clochette…. Donc j’ai baigné là-dedans et le curé était un passionné de cinéma, de théâtre et un conteur extraordinaire ! Rien qu’en écoutant ses sermons, c’était déjà une leçon de théâtre ». Comme on le voit, quelques bonnes fées se sont penchées discrètement sur le berceau du petit Luciano pour lui inoculer le virus du spectacle.

 

Vers l’âge de 9-10 ans, avec son cousin il construit un petit théâtre dans le grenier pour y monter des saynètes. Ils font venir leurs copains contre monnaie sonnante et trébuchante… Quelques années plus tard, ils voient plus grand : dans le grenier d’une ferme, avec un tourne disque, ils présentent des soirées cabaret-théâtre. Las, il n’y a pas que le plaisir dans la vie. Ayant arrêté ses études très tôt, Luciano travaille comme menuisier avec son père, il apprend ensuite à réparer les radios et les télévisions. « À mon retour de l’armée, je me suis mis à mon compte et je gagnais très bien ma vie. J’étais fan d’un groupe qui s’appelait « I Gufi ». Ils étaient quatre, habillés en noir, un peu comme les Frères Jacques, ils avaient un répertoire de chansons farfelues qui me plaisait bien ».

Parmi eux, un comédien qui avait fait l’Academia filodramatica di Milano, le Conservatoire des arts dramatiques… Le virus dormant  se réactive et Luciano prend le téléphone. C’est la période des auditions, il faut préparer un morceau en prose, un poème et un extrait d’une pièce de théâtre. Ce sera « En attendant Godot », Beckett lui porte chance : il est pris ! Il parcourt chaque jour en voiture les trente-cinq kilomètres qui séparent Milan de son village natal, Gravellona. Après le cursus de deux ans, il en sort en 1976, auréolé du premier Prix !

 

Aussi gratifiant soit-il, un premier prix de conservatoire ne fait pas vivre. Il trouve quelques engagements à Turin, puis à Rome. Entre chaque engagement, il revient au village et reprend son travail …alimentaire, cela pendant deux ans. Mais Luciano garde en tête le choc d’une découverte faite à Milan : muni d’une carte d’entrée gratuite, il allait régulièrement au théâtre, un soir il vit le Mime Marceau. « Je fus ébloui par la précision du geste, l’expressivité du visage… Je me suis dit : Whaouh, je veux faire pareil ! Le conservatoire m’avait beaucoup apporté au niveau de l’expression orale, mais il n’y avait aucun travail sur la gestuelle. Et toute mon aisance sur scène en tant qu’amateur, je l’avais complètement perdue ! J’étais tout raide, il n’y avait que la tête et la voix, je n’avais plus de mains ni de bras… J’avais besoin de retrouver mon corps ». Cette année-là, Marceau ouvrait une école à Paris, le jeune homme se renseigne également sur les écoles Decroux et Jacques Lecoq. Il  choisit ce dernier, son enseignement ne se limitant pas au mime. Il réussit le passage en seconde année mais il a englouti toutes ses économies, il ne peut plus payer. De retour en Italie pour les vacances, il annonce la bonne et la mauvaise nouvelle : il ne peut pas continuer. Son frère lui propose de lui prêter l’argent nécessaire. Ignorant que ce geste ne sera pas seulement une aide professionnelle, il lui permettra de faire une rencontre décisive pour son futur.

Lors de cette seconde année chez Jacques Lecoq, en 1980 il fait la connaissance de Félicie Fabre. Après un diplôme de littérature moderne, la jeune femme a suivi une formation à l’école du cirque d’Annie Fratellini avant d’intégrer le Théâtre-Mouvement de Jacques Lecoq. Ils ne se quitteront plus, vivront et travailleront ensemble. Luciano améliore son Français, Félicie apprend l’Italien… Ils montent des spectacles qu’ils interprètent, fondent en 1981 la compagnie de La Girandole (un nom compréhensible dans les deux langues : ce qui scintille et brille, la guirlande…) pour pouvoir les diffuser en France et en Italie. Ils se partagent entre les deux pays pendant plusieurs années puis ils s’installent à Paris pour scolariser leur fille aînée. Ils se complètent artistiquement. Si la palette de Luciano est plus vaste, Félicie est une comédienne d’une rare finesse, pouvant alterner des rôles graves avec des personnages d’irrésistible godiche. Avec eux deux, on passe du rire aux larmes. Leurs auteurs de prédilection ? Dario Fo (le magnifique « La lune et l’ampoule »), Ruzzante, Eduardo de Filippo, Pirandello, Pasolini (« Uccellacci e Uccellini ») mais aussi Feydeau, Victor Hugo, Andrée Chedid…

 

Très vite, il leur faut un lieu pour répéter, stocker costumes et décors. Ils achètent un loft à Montreuil en 1991, qu’ils transforment en un chaleureux espace culturel. Le Théâtre de la Girandole ouvre ses portes au public en 2007, il devient très vite un lieu de rencontre convivial où l’on sert thé à la menthe, pâtisseries ou potage revigorant avant ou après le spectacle. Accueillant de jeunes compagnies, organisant des débats entre artistes et public, Luciano et Félicie sont aussi des passeurs, soucieux de donner accès à tous à des spectacles intelligents et populaires à la fois.

Le dernier projet mené à bien par le couple d’artistes est la mise en place en 2010 d’une décentralisation estivale nommée « Théâtre de Verdure ». En étroite collaboration avec la municipalité de Montreuil, ils ont investi et réhabilité une parcelle des anciens « Murs à Pêches » où ils migrent et s’installent dès les beaux jours. Les cultures de pêches en espaliers à Montreuil remontent  au XVIIème siècle et cette production fruitière, qui couvrait 300 hectares en 1907, a perduré sur une quarantaine d’hectares jusqu’aux années 1970. Une grande partie des murs à Pêches furent ensuite détruits, lorsqu’en 2003 huit hectares furent classés par le ministère de l’Environnement. La Girandole a trouvé là un lieu idéal, touchant directement des quartiers moins favorisés de la ville. Avec un programme intitulé « Sous les Pêchers la Plage », se succèdent concerts, théâtre, marionnettes, clowns et… bals. Allora, festeggiamo ! Chantal Langeard

À voir aussi :

– Jusqu’au 30/06 partout en France, le Festival de caves : cette originale expérience de théâtre « souterrain », initiée à Besançon par le pétulant Guillaume Dujardin à la direction artistique, mérite vraiment le détour ! Un décor, une atmosphère et une intimité créative à nul autre pareil, un ravissement atypique à ne vraiment pas rater… Dont « La méduse démocratique », d’après Robespierre-Saint Just- Sophie Wahnich, interprétée par Damien Houssier dans une mise en scène d’Anne Monfort et « Deux mots » de Philippe Dorin, avec Anne-Laure Sanchez dans une mise en scène de Monique Hervouët. Yonnel Liégeois

– Jusqu’au 30/06, au Théâtre 14 (75), Le mémento de Jean Vilar : sous les traits d’Emmanuel Dechartre, dans une mise en scène de Jean-Claude Idée, l’ancien directeur du TNP de Chaillot et créateur du festival d’Avignon, se conte et raconte. Ses joies, ses bonheurs, ses déboires aussi…Une évocation toute de sobriété, et d’humanité, à partir du Mémento, journal intime comme de combat, le carnet de bord d’un artiste enraciné dans son temps, tiraillé entre son amour pour les comédiens et son ironie mordante envers les tutelles au pouvoir. Y.L.

– Jusqu’au 01//07, au Théâtre de L’épée de bois (75) à la Cartoucherie, L’établi : l’adaptation à la scène de l’emblématique témoignage de Robert Linhart. L’histoire de ces étudiants, gauchistes et idéalistes qui, dans l’après Mai 68, se font embaucher en usine et « s’établissent » pour propager leur idéal révolutionnaire. Une épopée ouvrière narrée avec sincérité et conviction, plus une illustration linéaire qu’une mise en tension dramatique. Y.L.

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En guerre, un film d’action… collective

Après La loi du marché, implacable critique sociale, le cinéaste Stéphane Brizé enfonce le clou avec En guerre. Un drame collectif où Vincent Lindon campe un syndicaliste CGT en lutte contre la fermeture programmée de son usine jugée trop peu rentable. Un film politique, réaliste et captivant.

 

C’est un film d’action. Un film d’action collective, même. Peut-être faut-il commencer par là pour appréhender En guerre, le nouveau film de Stéphane Brizé, qui fut en compétition au Festival de Cannes et désormais sur les écrans. Le pire serait qu’il soit reçu comme un film à charge ou à thèse. Ce qu’il n’est pas. Pas de tendres victimes ou de méchants bourreaux cyniques. Le récit évite toute vision manichéenne et préfère un vrai face à face nourri par une volonté farouche de comprendre ce qui mène des salariés au débordement, à la violence, soudaine et furtive, qui éclate dans des reportages télé.

Les images de salariés en colère, en grève ou en pleine manifestation sur fond de fermeture d’usine sont devenues courantes dans le paysage médiatico-économique ces dernières années. Ici, Perrin Industrie, une entreprise de métallurgie, annonce sa fermeture alors qu’elle fait encore des bénéfices, qu’elle a empoché des aides d’État en vue de développer l’emploi et que les salariés ont accepté de travailler 40 heures hebdomadaires payées 35 pour garder leur job. Ce scénario est un classique de l’action syndicale. Ses détails sont pourtant moins connus du grand public. Stéphane Brizé se saisit de cette parole non tenue, argument dramatique classique par excellence, pour dérouler une trame narrative menée tambour battant. Les salariés ont quatre mois pour mener la bataille et tenter de s’opposer à la délocalisation du site, jugé trop peu rentable par les actionnaires. Une injustice contre laquelle l’État lui-même ne peut rien…

Au-delà du suspense narratif qui tient le spectateur en haleine, le film assume une visée pédagogique et revendique une matière réaliste. Stéphane Brizé a enquêté pendant plusieurs mois et s’est inspiré de la lutte, en 2009, des salariés de Continental emmenés par Xavier Mathieu, ancien délégué syndical crédité au scénario ; de celle des salariés d’Air France qui en étaient venus à déchirer la chemise d’un de leur DRH à la sortie d’un comité d’entreprise mouvementé en octobre 2015 ; de celle des 38 ouvriers de Métal Aquitaine de Fumel, dans le Lot-et-Garonne, qui font encore tourner l’usine qui a servi de décor au tournage. Les impératifs temporels et le cadre institutionnel réels – bataille judiciaire, jeu du dialogue social, tenue des assemblées générales, des grèves et des manifestations – apportent les nuances des deux visions qui s’opposent et rythment savamment cette course contre la montre.

Le récit assume son indignation sur le sort des ouvriers, démolis par la financiarisation de l’économie, mais sa rigueur presque documentaire parvient à déconstruire l’image archétypale du syndicaliste CGT borné. Auréolé du prix d’interprétation à Cannes il y a trois ans pour son rôle de chômeur taiseux et d’employé sidéré par la violence du monde du travail dans La loi du marché, Vincent Lindon endosse ici le costume du leader de la contestation avec une colère et une fierté palpables. Et lorsqu’en pleine réunion de CE, il lance à son PDG « vous en avez un d’boulot, vous ?! », on ne sait plus bien qui s’indigne. Lui ? Son personnage ? Les deux ? Dominique Martinez

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Mai 68 : Dominique Grange, la voix des insurgés

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

« Grève illimitée », « Chacun de vous est concerné », « Les nouveaux partisans »… Tous les acteurs de Mai 68 les ont fredonnées, ils se souviennent encore de ces chansons mythiques composées et interprétées aux portes des usines par Dominique Grange. Cinquante ans après les faits, la rebelle au cœur rouge nous conte pourquoi elle continue de lutter, guitare en bandoulière.

 

Je me souviens de la façon dont « ça » a commencé… Un appel du chanteur Lény Escudero à la radio : « Eh, les artistes, o.k., c’est la grève générale, mais vous ne croyez pas que nous, les chanteurs, sommes des privilégiés ? Si on mettait nos petites chansons au service de cette lutte… Une « grève active », en somme ! ».

Depuis plusieurs jours, ça chauffait au Quartier Latin et je me demandais ce qu’une chanteuse comme moi pouvait bien aller faire parmi les étudiants. Quelle était ma place dans ce mouvement naissant qui chaque jour s’étendait davantage ? À l’époque, je chantais dans des cabarets rive gauche, tel le mythique « Cheval d’Or », fondé par l’ami Léon Tcherniak qui y accueillit nombre de jeunes chanteurs devenus célèbres depuis. Je venais juste d’enregistrer un 45 Tours produit par Guy Béart chez Temporel. Mais lorsque j’ai entendu l’appel de Lény, ça n’a pas traîné : j’ai pris ma guitare et j’ai foncé à Renault-Billancourt, où déjà les soutiens commençaient d’affluer. Je ne devais plus rentrer chez moi ces quelques semaines qu’allait durer le « Mouvement « , saisie par l’élan révolutionnaire inattendu de ce joli mois de Mai 68.

À partir de là, du Comité de grève active à Bobino au Comité Révolutionnaire d’Agitation Culturelle à la Sorbonne (CRAC), je n’ai plus rien fait d’autre que chanter partout : usines occupées, tris postaux occupés, facs occupées…Bientôt, nous nous sommes retrouvés nombreux, « chanteurs rive gauche » pour la plupart, à répondre à l’appel des comités de grève, portant nos chansons d’une usine à une autre, loin de l’effervescence du Quartier latin, au fin fond des banlieues : Bois-Colombes, Issy-les-Moulineaux, Gennevilliers, Poissy, et d’autres… Lorsque le carburant venait à manquer, des grévistes nous offraient parfois un jerrycan de quelques litres d’essence. Pour que nous puissions repartir vers une autre usine en lutte. Solidaires.

Comment accepter le « retour à la normale », après ces semaines de dialogue et de fraternité avec ceux qui toujours écrivent l’Histoire, prêts à lutter jusqu’à la mort s’il le faut, n’ayant rien à perdre, capables d’ébranler le pouvoir, voire de le prendre, parce qu’ils sont les véritables créateurs des richesses : les ouvriers ! Comment ne pas se souvenir qu’à la fin des concerts de soutien, souvent improvisés dans les cantines, nos conversations avec les grévistes se prolongeaient et qu’au-delà des revendications, c’étaient aussi leurs aspirations à la révolution prolétarienne et à l’abolition de la société de classes qui s’exprimaient…

Je ne peux pas ne pas témoigner du fait que ces échanges-là ne plaisaient guère aux permanents syndicaux…Certains nous désignaient même parfois la sortie de façon assez musclée, nous rappelant que nous étions venus pour chanter et non pour causer politique avec les grévistes ! Déjà la « reprise » s’amorçait, à l’horizon des Accords de Grenelle… Il fallait faire rentrer dans le rang les plus récalcitrants, j’entends par là les éléments les plus combatifs de la classe ouvrière, ceux qui, prêts à aller « jusqu’au bout », refusaient d’avance toute capitulation. Aussi, à force de participer avec ces « irréductibles » à des discussions qui mettaient en avant la lutte de classe et le renversement de l’état capitaliste, certain(e)s d’entre nous furent bientôt stigmatisés comme de dangereux « aventuristes » et interdits de séjour dans les usines occupées, via un petit communiqué venimeux publié dans l’Huma ! En 69, j’abandonnai ma « carrière » de chanteuse pour « m’établir » dans une usine de conditionnements alimentaires comme « O.S. » sur machine.

L’expérience vécue en mai 68 dans les usines en grève a fait basculer ma vie. Et si aujourd’hui j’ai repris ma guitare, c’est pour transmettre ce qui me paraît essentiel : la mémoire contre l’oubli, la résistance contre la soumission. J’ai choisi mon camp, « Guerrillera » de la chanson, engagée à perpétuité ! ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

À écouter

« Notre longue marche », un CD de 19 chansons, des anciennes aux plus récentes. « Des lendemains qui saignent », un CD de 10 chansons pour dénoncer « le grand abattoir de 14-18 » et dire encore une fois non à la guerre. « N’effacez pas nos traces », un CD de 15 chansons sorti pour le 40ème anniversaire de Mai 68. Avec livret et pochette illustrés à chaque fois par le dessinateur Tardi, son compagnon. Un florilège de chansons emblématiques, mais aussi de nouvelles compositions à découvrir, telles les superbes « Droit d’asile » ou « Petite fille du silence ». Des albums à offrir ou à s’offrir, bouches déliées et poing levé ! Y.L.

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Mai 68 : Jojo, un photographe très occupé !

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

« L’ami Jojo », pour tous ses confrères ! Durant des décennies, Georges Azenstarck a baladé moustache et appareil photo sur tous les fronts de grève, de France et du monde. Un grand photographe, au déclic chaleureux et solidaire, qui livre à Chantiers de culture un souvenir très « occupé » de son Mai 68.

 

En ce joli mois de mai 68, la révolte étudiante, débordant les campus universitaires, fait tâche d’huile dans les ateliers et les bureaux. Georges Azenstarck, alors photographe à La Vie Ouvrière, le journal de la CGT, se rend à Nantes. Pour réaliser un reportage sur ce qui sera la première grève avec occupation d’usine, à Sud Aviation très précisément, au Bouguenais en Loire Atlantique. Nous sommes le 17 Mai 1968, c’est l’actualité du jour… L’entreprise fabrique des réfrigérateurs et des ailes d’avion pour la Caravelle. En grève illimitée pour la première fois depuis 1936, 32 ans après la première occupation de l’usine par les ouvriers. « J’avais entendu parler des occupations d’usines de 1936, mais à ma connaissance cela ne s’était pas reproduit depuis ». Occuper l’usine ? En plus, « ils avaient séquestré le directeur », rapportait la radio… Pour éviter qu’il ne s’échappe, il se disait même que les ouvriers avaient soudé la porte du bureau ! Jojo est curieux de voir ce qu’il en est… Les trains sur voie de garage, la voiture comme seul moyen de déplacement, aux risques et périls des journaleux de la sociale en raison de la pénurie d’essence, les pompes presque à sec faute de réapprovisionnement : c’est parti pour deux jours !

« À l’intérieur, point de soudure mais une simple porte en bois… Si mes souvenirs sont bons, la fenêtre du bureau était même restée ouverte, histoire de pouvoir passer les plateaux repas ». La CFDT, syndicat majoritaire dans cette usine, avait proposé l’occupation. Elle avait été suivie par la CGT et les autres syndicats. « L’ambiance est fantastique, les ouvriers qui ont connu le Front Populaire donnent le ton ». Ils parlent de leurs conditions de travail, de leurs salaires de misère. Ils disent ne pas être considérés à l’usine comme des êtres humains, qu’ils n’ont aucun droit sinon celui de faire tourner les machines. « À l’époque, il n’est pas question de faire circuler un tract dans l’usine, encore moins un journal syndical sous peine de renvoi immédiat ». Les ouvriers demandent des augmentations de salaire et plus de droits syndicaux. Ils espèrent un changement de gouvernement, la mise à la retraite du « vieux monsieur », comme ils disent pour parler du général alors président de la République !

On s’attroupe. Pour causer, dialoguer, échanger : pour la première fois, la parole est libre, chacun peut s’exprimer ! Partout des groupes se forment. Pour parler conditions de travail, salaires, respect et dignité. Et pourquoi pas, voir plus loin, l’avènement d’un gouvernement populaire ! Pour passer le temps, les ouvriers jouent à la pétanque et au foot. Ils construisent des cabanes avec, comme matériaux, les cartons des réfrigérateurs qu’ils produisent. Pour dormir, bien entendu : ils pensent en effet que ça peut durer longtemps et ils sont décidés à aller jusqu’au bout. Important aussi, l’immense feu de bois pour se réchauffer la nuit et faire le barbecue. À l’époque, le téléphone portable n’existe pas, les familles viennent aux nouvelles, elles apportent à manger aux grévistes. « Sur place, j’ai plaisir à photographier le premier ouvrier de Mai 68 en train de prendre sa carte syndicale à la CGT, cela dans l’usine en grève. Je fais aussi l’incroyable photo de la queue des grévistes qui attendent pour adhérer à leur tour. Je repars heureux, certain d’avoir un formidable reportage dans la boîte noire. Un scoop ! Sur le chemin du retour, en passant par Le Mans, j’ai même l’occasion de photographier l’usine Renault, la deuxième usine en grève avec occupation ».

Au siège de La Vie Ouvrière, le rédacteur en chef ne l’entend pas de cette oreille. « Quoi ! Qu’est ce que c’est que ça : des usines occupées ? Ce sont des gauchistes, on n’en parle pas ». « Malgré les protestations de Mounette Dutilleul, la journaliste qui m’accompagne, rien n’y fait, notre reportage passe à la trappe… ». Deux jours après, moult entreprises se mettent en grève. Avec occupation des lieux de travail, comme il se doit, entre huit à dix millions de grévistes sur tout le territoire national ! « Vingt ans plus tard, dans un numéro « Spécial souvenir » de la Vie Ouvrière, j’ai le plaisir de revoir mes photos de Sud Aviation ». Publiées avec la légende, « Nous étions les premiers sur place » ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Les photos de Jojo
Georges Azenstarck a publié « Les rudiments du monde », un magnifique album préfacé par Gérard Mordillat (Eden Productions, 37€). Près de 40 ans de photographies, ses plus beaux clichés offerts au regard, le témoignage surtout d’un monde qui se donne rarement à voir, celui de l’usine et du travail… Du bidonville de Nanterre au coup de grisou dramatique à la mine d’Avion dans le Pas-de-Calais, de Longwy à Cracovie, de Somain à Pékin ! De la belle ouvrage, dans la lignée d’une génération de photographes au talent reconnu et au nom célébré : Bloncourt, Cartier-Bresson, Doisneau… « Le monde de l’emploi est un monde sans images, il est aujourd’hui en France toujours aussi difficile de pénétrer dans les usines », écrit Gérard Mordillat, « en allant où les autres ne vont pas, en montrant la face cachée de notre société, sa part maudite, Georges Azenstarck photographie le corps social ». Et l’auteur de conclure : « En mai 68, une affiche proclamait « La beauté est dans la rue », c’est cette beauté-là que Georges Azenstarck photographie. La fulgurante beauté qui s’ignore ». Avec Elie Kagan, il fut aussi l’un des rares photographes à couvrir les « ratonnades » de la police contre les Algériens en cette sanglante nuit parisienne du 17 octobre 1961. Il a été choisi par l’« Associate Press » pour figurer parmi les 100 meilleurs photographes du XXème siècle. Y.L.

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Mai 68 : cinquante ans déjà !

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture inaugure avec trois ouvrages majeurs et une originale collection de films. Avant de laisser la parole, au fil du mois, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Rues dépavées, voitures incendiées, barricades assiégées, facs et usines occupées, visages ensanglantés… La capitale à feu et à sang, Paris brûle-t-il ?, s’interroge le citoyen de province à cent lieux des émeutes qui secouent le Quartier latin. À l’heure où l’ORTF est en grève, que les journaux télévisés sont pilotés en direct de l’Elysée, seules les radios périphériques commentent les événements. Au cœur de l’action, voix essoufflées entre jets de grenades lacrymogènes et charges des CRS !

Loin de l’effervescence parisienne, entre Cherbourg sa ville natale et l’université de Caen où il est inscrit en section philo, un jeune homme vit aussi des heures chaudes. Mais depuis quelques mois déjà… « À Caen, Mai 68 commence en janvier », se souvient Jean-Pierre Le Goff dans La France d’hier, Récit d’un monde adolescent, Des années 1950 à Mai 68. Avec la réception mouvementée  au cri de « Peyrefitte démission » du ministre de l’Éducation nationale venu inaugurer la nouvelle fac des Lettres le 18 janvier et, quelques jours plus tard, la grève illimitée votée par les 1500 ouvriers de l’usine Saviem de Caen. Le 26 janvier, la manif ouvrière, que les étudiants ont rejointe, tourne à l’émeute. Des affrontements qui durent toute la nuit, plus de 200 blessés, une répression policière qui suscite une large indignation. « Des triques à la mode de Caen », titre Le Canard Enchainé en première page ! Plus sérieusement, l’éditorialiste du quotidien Ouest-France constate que « pour la première fois à Caen, des jeunes sont descendus dans la rue. Avec des pierres dans les mains et des boulons dans les poches ». Et de poursuivre : « Dévalorisés à l’usine, ces jeunes ont voulu vendredi se valoriser dans la violence […] Il est urgent de prendre conscience de l’impatience de tous ces jeunes, impatients à vingt ans de mordre au fruit d’une vie dont on ne cesse de vanter le progrès ! Déçus trop longtemps, ils finiront par se croire collectivement victimes d’un mirage. Et ils viendront dire à leurs aînés qu’on leur a menti ». La mèche est allumée, les meneurs autoproclamés du printemps parisien, « juif-allemand » ou maoïste, n’ont toujours pas accaparé les feux des projecteurs, désormais plus rien ne sera jamais comme avant !

Qu’on se le dise et avant tout qu’on le lise, « La France d’hier » est un grand livre ! Pas seulement parce qu’il narre les événements de mai 68 d’un regard décalé, surtout parce qu’il les replace dans le contexte généralisé d’une France en pleine mutation, en plein basculement d’une époque l’autre où tous les repères générationnels hérités de l’après-guerre, éthiques – politiques – économiques, arrivent à saturation. Un modèle social s’effondre, la frustration est  son comble. Et si l’impossible devenait possible : vivre dignement, partager les fruits de la croissance, libérer la parole, proclamer l’égalité des chances à l’école, briser les chaînes de l’usine ? À travers son parcours singulier d’un adolescent de province, Jean-Pierre le Goff en sociologue avisé nous conte de l’intérieur ce basculement sans retour dans un autre monde. Au lendemain de la guerre d’Algérie et en pleine guerre du Vietnam, entre catéchisme et premiers baisers volés, « les débuts de la grande consommation et des loisirs de masse, le livre de poche, le cinéma, la publicité, les lumières de la ville, le quotidien des femmes, le yéyé »… Une plongée fascinante, non sans humour et tendresse, dans cette France d’antan que la ménagère de moins de cinquante ans n’a pu connaitre, un document passionnant pour les survivants de ce temps révolu auxquels Le Goff offre une seconde jeunesse !

 

Et l’historienne Ludivine Bantigny, enseignante à l’université de Rouen Normandie, de lancer un autre pavé dans la mare avec la publication de 1968, de grands soirs en petits matins, un titre en hommage au fameux film de William Klein, tourné au jour le jour en ces heures chaudes ! Dès 1967, les braises sont ardentes, les disparités flagrantes, les grèves fréquentes. La production stagne, le chômage s’accroit, « fin 1967 à Longwy, les moins de 25 ans représentent désormais 50% des demandeurs d’emploi contre 25% deux ans auparavant […] Plus de 5 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté et 2 millions de salariés gagnent moins de 500 francs par mois, soit l’équivalent de 750 euros ». Non, contrairement au célèbre éditorial du quotidien Le Monde, la France ouvrière ne s’ennuie pas en ces années-là : elle souffre, galère, courbe l’échine et ne dit mot, se révolte parfois. À la Rhodiaceta de Besançon en février-mars 67, en Guadeloupe aux mêmes dates, aux chantiers navals de Saint-Nazaire en avril, pour ne citer que les conflits les plus emblématiques et au retentissement national… À l’unisson de Le Goff, en ce mois de janvier 68, « Caen fut « banc d’essai » et rampe de lancement », note la chercheuse aux premières pages de son volumineux ouvrage. De premiers liens se tissent entre monde ouvrier et monde étudiant, ténus et fragiles. Les jeunes de la fac sont souvent marqués par une idéologie d’extrême-gauche, les jeunes à l’usine les considèrent pour beaucoup comme des « favorisés, des fils de bourgeois ». Si la population étudiante a explosé (500 000 en 1968, 100 000 vingt ans plus tôt), il n’empêche : les enfants d’ouvriers ne représentent que 10%, les enfants de paysans 7%… Pas étonnant donc que les deux mondes se toisent, s’épient, s’observent ! Hors les outrances des uns, les jeux de mots douteux des autres, la rencontre se fera pourtant au fil des événements.

C’est le grand mérite du livre de Ludivine Bantigny : quitter le pavé parisien et plonger dans les archives pour s’en aller explorer les chemins de province. Partout où ça bouge, ça parle, ça lutte… Elle déroule « l’événement 68 » pour montrer en profondeur ce qui change : l’avénement, l’éclosion d’un temps nouveau où chacun prend le temps de se parler, de se rencontrer, de se connaître et se reconnaître en de communes aspirations ! Ce qui compte, au final ? « Le temps d’un printemps, l’événement a renoué avec la démocratie du quotidien, il a bouleversé des existences », conclue l’historienne. « Il a rendu palpable le spectre d’autres avenirs, renoué avec l’hypothèse de la révolution en la rendant tangible et possible, fait de l’imagination une action. Le travail, les métiers, la culture, l’âge, l’art, le corps et la sexualité, le temps même y ont été repensés ».

 

Un bouleversement dont témoigne à juste titre Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu ! Une démarche inédite, comme surgie de l’imaginaire de soixante-huitards sur le retour : enfants, jeunes et adultes, étudiants et ouvriers, salariés ou professions libérales de tout bord, reprendre fil avec leur mémoire et témoigner de « leur » Mai 68… Sans filtre, sans censure, en dix lignes ou trois pages, juste leurs récits organisés et coordonnés par trois universitaires, spécialistes de cette époque ( Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu). « C’est un livre d’histoire, d’histoires au pluriel », précisent les trois chercheurs dans la préface, « écrit par des anonymes. Tel est le premier pari du livre : redonner la parole à celles et ceux qui en ont été privés au fur et à mesure des commémorations décennales ». Et de poursuivre : « les témoignages rassemblés ici, dans tout leur bariolé, disent à hauteur d’homme, à hauteur de femme, à hauteur d’enfant, ce que fut la chair concrète de l’événement ».

Une affirmation qui se vérifie au fil des pages. Le Havre, Valenciennes, Dijon, Niort, Poitiers et tant d’autres villes, quartiers cossus ou banlieues ouvrières, fils à papa ou femme au foyer, acteur chaud bouillant ou spectateur atterré, employée des postes ou animateur culturel : ils viennent de partout et parlent de tout. Surtout, quelle que soit leur appréciation finale, victoire ou défaite, de « leur » Mai 68, du comment et pourquoi ces quelques semaines hors norme ont chamboulé, transformé leur existence. À jamais. Un livre aux senteurs poétiques et sensuelles quand l’ordinaire se révèle extraordinaire, des pages libérées de toute langue de bois à picorer au fil du quotidien pour que perdure le bonheur du dire ensemble. Yonnel Liégeois

À voir, le 02/05 sur la chaîne Toute l’Histoire à 20h50 : Les racines de mai, un documentaire de David Martin (60mn). Bien avant le fameux printemps, le film révèle combien la colère grondait dans le pays dès 1967 ! En compagnie des deux historiens Ludivine Bantigny et Xavier Vigna, retour sur les faits au côté des ouvriers de Massey-Ferguson et des cheminots de Lille.

 

Le cinéma de Mai 68

En deux coffrets superbement agencés (Une histoire et Un héritage), les éditions Montparnasse nous offrent une fantastique plongée dans Le cinéma de Mai 68 ! Si chanteurs et comédiens ont franchi les portes des ateliers à l’occasion des occupations d’usines, les cinéastes y ont aussi braqué leurs caméras. Du cinéma militant et partisan, certes, mais révélateur d’une démarche, d’un projet : filmer de l’intérieur, être partie prenante de l’Histoire en train de se faire. Du « Premier mai à Saint-Nazaire » à « Citroën-Nanterre », pour beaucoup des films « inestimables, rarement montrés, voire occultés », commente Patrick Leboutte, le coordinateur du projet.

Un printemps du cinéma qui dévoile Mai 68 sous tous ses aspects : ouvrier, paysan, étudiant. Qui se poursuit, dans le second coffret, avec l’objectif braqué sur le collectif Cinélutte opérant de 1968 à 1978, « symbolisant à lui tout seul tous les enjeux de la période et offrant quelques uns de ses plus beaux films du cinéma militant ». Des titres emblématiques ? « Le joli mois de mai », « Oser lutter, oser vaincre », « La reprise du travail aux usines Wonder » ou dix minutes d’intensité dramatique folle selon les propos de Jacques Rivette… Avec, en prime, « Reprise », le fameux film d’Hervé le Roux tourné trente ans plus tard : « Cette femme à la reprise du travail, comme une reprise de justice, j’ai décidé de la retrouver car elle n’a eu droit qu’à une seule prise et je lui en dois une deuxième ». Une précieuse collection, à offrir ou s’offrir. Y.L.

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Sur la bonne « Longueur d’ondes »…

Ici, radio Longwy ! En 1979, en pleine bataille de la sidérurgie, la radio Lorraine Cœur d’Acier fait entendre sa voix. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par Bérangère Vantusso et la Compagnie trois-six-trente. Original et surprenant, un moment de théâtre branché sur la bonne « Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre » !

 

 

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie

©J-M.Lobbé

lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la fraternité et de la

© Céline Bansart

solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

 

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches,

©J-M.Lobbé

nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ».

Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 12 au 14/03, au Lycée de Villaroy en partenariat avec la Ferme de Bel Ebat/Guyancourt. Le 16/03, au lycée Evariste-Gallois de Sartrouville. Du 23 au 26/03, au Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine. Les 9 et 10/04, à L’Hectare de Vendôme. Du 14 au 19/04, au NEST-CDN de Thionville-Lorraine.

 

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Près de quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer Banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

 

 

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Les Fralibs, de l’usine à la scène

Peu de chance de comprendre le titre de la pièce, 1336, si on omet de le lire en entier : 1336 (paroles de Fralibs). Le chiffre désigne tout simplement le nombre de jours de lutte – près de quatre années – des ouvriers de Fralibs contre la multinationale Unilever. Avant qu’ils ne parviennent à sauver leur usine en créant une coopérative et de préserver ainsi leurs emplois… Jusqu’au 31/05, au Théâtre de Belleville (75)).

 

 

Un combat exemplaire pour ces ouvriers fabricant les sachets de thé Éléphant et Lipton, aimant par dessus tout leur travail, surtout avant l’aromatisation chimique des produits, alors que tous les discours actuels tentent de nous faire croire le contraire…  Philippe Durand, un comédien de l’équipe artistique du Centre dramatique national de la Comédie de Saint-Étienne, dirigé par Arnaud Meunier, a décidé d’aller à leur rencontre, de dialoguer avec eux sur leur lieu de travail, dans leur usine, et d’en tirer une matière propre à être racontée, en restant au plus près de la réalité.

Du théâtre documentaire en somme ? Pas vraiment, si on veut bien considérer que Philippe Durand entend œuvrer en deçà ou au-delà de cette forme théâtrale qui connaît de nos jours à plus ou moins juste titre un regain d’intérêt. Œuvrer en deçà, c’est-à-dire en refusant de vraiment faire théâtre des paroles recueillies (mais tout de même agencées et retravaillées, même si c’est le plus fidèlement possible à l’esprit des propos recueillis). Pas de décor donc, si ce n’est deux tables l’une derrière laquelle s’installera le comédien, l’autre sur laquelle sont disposés en pyramide les produits désormais sans arômes artificiels baptisés 1336. Un gros cahier sur la table, Philippe Durand lit donc sans vraiment jouer, dit-il, page après page, témoignage après témoignage, le texte du « spectacle » qu’il connaît pourtant par cœur. Pas de projecteur, salle et « scène » pareillement éclairées, aucun effet de « mise en scène » ou de jeu, Philippe Durand se permet tout juste de prendre l’accent marseillais, puisque cela se passe dans l’usine de Géménos, près de Marseille. C’est en somme la personne même de Philippe Durand qui est présente devant nous pour raconter cette histoire.

Il est là, juste devant le public assis en demi-cercle, passeur venu transmettre la parole de ces hommes et de ces femmes luttant avec une dignité incroyable (allant jusqu’à refuser des indemnités de 90 000 euros chacun pour abandonner leur combat…), faisant preuve d’un sens de l’humain peu commun.

Ce qui se dit est d’une force inouïe et l’on aurait presque envie de parler d’une force… dramatique, l’action se resserrant sur les figures des deux principaux protagonistes de la lutte, Gérard et Olivier, aujourd’hui président et directeur délégué de la Scop. Nous sommes bien au-delà d’une simple représentation théâtrale qui ne s’achèverait d’ailleurs pas puisque, les témoignages livrés, Philippe Durand reste avec les spectateurs. Très vite un dialogue s’instaure, qui concerne cette « aventure sociale » exemplaire qui se poursuit donc après la fin du conflit survenue mai 2014. Jean-Pierre Han

1336 (paroles de Fralibs) a été édité aux Éditions d’ores et déjà. Le site pour passer commande.

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