Archives de Catégorie: Des mots et des maux

Un autoradio ou un grille-pain ?

Je me demande si je ne ferais pas mieux de remplacer mon autoradio par un grille-pain, ou toute autre chose d’utile !

Hier, alors que je circulais dans la campagne, j’allume ce foutu poste. Aussitôt, une voix suave m’explique que l’EPR va pouvoir fonctionner : si la cuve où se fait la fission n’est pas en bon état, si le fond laisse à désirer et que le couvercle est pourri, les côtés, eux, sont intacts ! D’ailleurs, on vient de commander un nouveau couvercle au Japon. Comme chacun le sait, ce pays est au top en matière de sûreté nucléaire.

Ensuite, le poste m’explique qu’après vingt et un ans de procédure, la justice a décidé de ne pas poursuivre les responsables des usines où des salariés sont morts à cause de l’amiante. C’est sûr, dans un pays où il y a plusieurs millions de chômeurs, tout tueur d’actif doit être considéré comme un bienfaiteur. Dès fois que le couvercle de l’EPR viendrait à péter, il vaut mieux que la jurisprudence prenne les devants…

Là-dessus, on me raconte que le parquet vient de faire appel de la décision de ne pas infliger de peine à une brave femme qui, par amour, avait aidé un migrant à rejoindre l’Angleterre. Et de préciser qu’en plus la traitresse était veuve de flic : mort et cocu, quel drame ! Ceci dit, pas la peine de nous demander si les gens de l’EPR ou de l’amiante étaient des enfants de salauds, on avait compris. Moralité : mieux vaut aimer les profits que les migrants !

Dernière information, avant que la voix suave ne laisse la place à de la musique tambourinante : on serait en passe de retrouver l’assassin de Donald Trump et le petit Grégory serait invité au prochain défilé du 14 juillet. Là, il est possible que j’aie mal entendu. Jacques Aubert

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La rentrée des classes

Lundi matin, j’ai fait la rentrée des classes, si ! si ! Bien sûr, pas à côté de chez moi, non, tout le monde me connait, ils n’auraient pas voulu.
Alors, j’suis allé à Forbach, comme ça, au hasard. J’avais acheté un cartable tout neuf et à 8h30, j’étais devant l’école. Quand tous les élèves furent rentrés et le dernier parent disparu, la directrice est venue me voir.
– « Vous attendez quelque chose, Monsieur ? ». Faut dire, j’avais mis mon grand imper, c’est pas discret.
– « Oui Madame, j’voudrais rentrer en CP ».
– « Mais ce n’est pas possible, Monsieur, vous n’avez plus l’âge ».
– « Je sais Madame, mais figurez-vous que j’ai tout oublié. Je ne sais plus ni lire, ni compter, ni écrire. Je confonds ma droite et ma gauche, dans les manifs je trouve toujours plus de participants que le chiffre du ministère. Je ne comprends pas que les licenciements aident à créer des emplois, ni que moins de fonctionnaires égale plus de service public. Et, pour tout vous dire, aux dernières élections j’ai voté Hamon à la présidentielle et Communiste aux législatives ». Là, la directrice a changé de couleur.
– « Je vois, Monsieur, il y a comme qui dirait, une urgence. Ça tombe bien parce que ce matin on a dédoublé les CP et il reste justement une place dans la classe de Madame Martin ».

J’étais drôlement content parce que Mme Martin, elle a l’air super gentille, et puis pas étonnée du tout de me voir. Faut dire qu’elle-aussi, elle débute. Instit, c’était pas sa vocation, c’est juste parce que sinon elle était au chômage. En fait, elle a fait des études de zoologie puis elle s’est spécialisée dans la recherche sur les plantigrades. Alors, elle était pas fâchée que je sois dans sa classe.
Comme j’ai eu pas mal de difficultés pour m’asseoir sur le petit pupitre, les autres gosses, ils se sont moqués de moi. Alors, la maitresse elle les a grondés.
Mais à ce moment-là, la porte s’est ouverte et on a vu rentrer le Président de la République. Et hop ! En un bond, il était sur l’estrade.
– « Alors, ça va bien les petits enfants ? »
– « Oui ! », qu’on a tous crié.
– « Contents d’être là ? »
– « Oui ! Oui ! »
– « Regardez ce que je vous ai amené. Qui c’est, ce monsieur en costume ? C’est le Ministre ! Et cette dame, c’est la secrétaire d’État et cet autre Monsieur avec sa belle casquette, c’est le Préfet ! Alors, vous êtes contents de les voir ? »
– « Oui ! Oui ! Oui !», qu’ils ont dit les enfants. En vérité, ils étaient un peu déçus, ils auraient préféré les clowns Trump et Kim Jong-Un.

Et puis, le Président a fait la bise à tout le monde. Arrivé à ma hauteur, il a semblé surpris.
– « Et qui c’est, celui-là ? ». La directrice s’est penchée vers lui, « en fait, Monsieur le Président, il est de gauche, alors j’ai cru bien faire ».
– « Mais c’est une excellente initiative, n’est-ce pas M. le Ministre ? Tous ces ignares qui ne comprennent pas que c’est la branche qui écrase l’entreprise et pas le contraire et que le petit oiseau de la CSG va bientôt sortir, si on les renvoyait se faire rééduquer, hein ? ».
– « Certes, Monsieur le Président, mais déjà qu’on a n’a pas embauché de profs pour les CP dédoublés. Pensez, des milliers d’élèves en plus, on peut pas ! ».
Du coup, sous prétexte que j’ai écrabouillé la chaise, demain je passe en CM2. Lundi, je suis au collège, je suis dispensé du stage en entreprise et je file direct à Pôle emploi, sans même devoir passer le Bac. Mardi, je me retrouve à la retraite, mais pas la même, vu qu’entre temps le p’tit oiseau de la CSG sera sorti m’en prendre un bout.  Dommage, j’l’aimais bien, Madame Martin !

Cela dit, ça tombe bien que je sois libre mardi. Parce que y-a manif, j’aurais le temps d’y aller. Jacques Aubert

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Eloquentia, les mots du « 9-3 »

En ce jour d’ouverture du 70ème Festival de Cannes, un film original à l’affiche des salles : « À voix haute, la force de la parole ». Le long métrage de Stéphane de Freitas et Ladj Ly est plus qu’un documentaire. Le récit d’une  joyeuse épopée collective  pour pallier le déterminisme social.

 

 

Le déterminisme social, Stéphane de Freitas en fut la victime lorsque, basketteur professionnel, il a quitté à 15 ans le collège d’Aubervilliers, sa ville natale, pour un établissement de Neuilly. Sa manière de s’exprimer l’étiquetait à coup sûr comme « banlieusard », pour ne pas dire pire ! Il s’intégra… en intégrant les codes du parler « geoisbour », comme disent ses potes. Il lui en restera un goût amer dans la bouche.

Ce n’est que dix ans plus tard, après avoir failli mourir d’un accident d’automobile, que le jeune juriste qu’il est devenu eut envie de mettre d’autres mots dans la bouche des petits frères et sœurs de ses potes. Afin qu’ils ne subissent plus ségrégation et regard condescendant, afin qu’ils soient à armes égales avec les jeunes des beaux quartiers. Intimement persuadé que l’égalité des chances est liée aussi à une égale maîtrise de l’expression orale, outil ancestral de persuasion, il crée  Eloquentia : un concours d’éloquence réservé aux 50 000 étudiants du « 9-3 », répartis pour moitié entre Saint-Denis et Gennevilliers. L’objectif ? Que l’art de la rhétorique ne soit pas l’apanage des jeunes avocats du barreau de Paris, qu’il devienne une étape dans un processus d’émancipation  pour ces jeunes souvent stigmatisés par leurs origines ethniques, socioculturelles ou géographiques.

 

Il fait appel à Maître Bertrand Périer, avocat au Conseil d’État, pour leur enseigner la rhétorique. Conscient de la difficulté de cet apprentissage pour ces jeunes, il a l’habileté de les entourer de toute une équipe. En effet, les mots ne suffisent pas, encore faut-il que la voix porte … D’où l’enjeu de leur apprendre à la placer par un travail de respiration : ce sera avec Pierre Derycke, professeur de chant. Mais le chant, comme la prise de parole, implique le corps entier ! Alors, ils feront également un travail postural, ils apprendront à se mouvoir avec aisance devant un public dans les ateliers théâtre d’Alexandra Henry. Cerise sur le gâteau, Stéphane de Freitas leur offre les conseils du slameur Loubaki Loussalat pour apprivoiser la scansion des mots et le phrasé, qui donneront à leur prestation une identité personnelle.

Ne nous y trompons pas, toute l’équipe  pédagogique n’a qu’une idée en tête : qu’ils prennent confiance en eux ! Ces étudiants ont bien conscience que leur déficit linguistique est un handicap, certains sont paralysés par la timidité et la peur du jugement de l’autre. « Ils sont aussi héritiers de Cicéron, tout autant que les étudiants de Science-Po où j’enseigne », affirme haut et fort Me Bertrand Périer au cours de l’émission « On n’est pas couché ». Et d’ajouter, « on ne fait qu’arroser les graines, on est là pour leur permettre de se révéler ». L’art oratoire est bien, selon lui, « un sport de combat », combat qu’ils devront livrer contre eux-mêmes essentiellement. La formation se déroule dans un chaleureux climat d’entraide où la concurrence fait place à la solidarité entre candidats. Le film « À voix haute, la force de la parole » traduit l’enthousiasme général, le rire est contagieux à chaque bourde ou dérapage délirant.

Qui sont-ils ces candidats ? Filles et garçons de tous horizons, milieux socioculturels et religions. Certains, bien entourés familialement comme Eddy Moniot, d’autres ayant connu la rue comme le jeune Elhadj Touré affirmant qu’il  aurait aimé « avoir la richesse et la force acquises aujourd’hui pour en sortir plus vite »… Ils s’appellent aussi Leila, Thomas ou Souleïla qui, soucieuse d’écologie, fut finaliste au coude à coude avec Edddy. Le jeune homme franco-tunisien, doté d’un charisme certain, a suffisamment de volonté pour marcher dix kilomètres afin d’atteindre la gare la plus proche et se rendre à l’université : il l’assure  sur le plateau de Laurent Ruquier, « j’adore marcher parce que ça permet de penser, de se poser des questions et de trouver des solutions ». Certes, c’est lui qui a remporté le titre de meilleur orateur 2015 mais Eddy l’affirme aux auditeurs, « de toute façon, on est tous gagnants sans exception ».

À juste titre ! Si Eloquentia (le concours s’est déjà décentralisé à Grenoble, Limoges et Nanterre) leur a tenu la main pendant plusieurs semaines durant cet entrainement  marathon, c’est pour qu’ils puissent franchir seul(e) l’obstacle le jour de leur premier entretien d’embauche. Et, plus tard, briser le plafond de verre… ! Chantal Langeard

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Dis-moi qui tu fréquentes…

Tout est calme au 20ème étage de la tour Boucry. Il est 23h. Dans l’appartement de la famille Mézières, Dominique somnole dans un fauteuil. Soudain, la sonnette retentit. Dominique se lève et ouvre la porte.
– « Salut, Boris »
– « Bonsoir, Do. Je peux dormir chez vous, ce soir ? »
– « Bah oui, pourquoi ? Qu’est-ce qui ce passe ? »
– « Lucie m’a foutu à la porte »

 

Six mois plus tôt.

Lucie et Boris sont attablés. Les deux jeunes gens prennent leur petit-déjeuner sur le balcon, le regard tourné vers l’extérieur, admirant la vue qui s’offre à eux. Paris est à leur pied.
– « Quelle chance nous avons », s’exclame Boris
– « J’avoue que le panorama est splendide », renchérit Lucie
dis13– « Tu vois qu’il ne faut pas s’arrêter à des idées préconçues. Lorsque nous avons vu cette annonce, « Petit F1 près de la Porte de la Chapelle », on s’attendait à tout, sauf à ça ! Au début, tu ne voulais même pas le visiter… Décidément, je ne m’en lasse pas, c’est magnifique »
– « Boris, bois ton café, il refroidit. La vue est belle mais nous avons deux trois bricoles à régler. Tu te souviens ? ». Elle lui désigne l’intérieur du studio : les meubles encore démontés, les cartons et l’électroménager en désordre au milieu de la pièce principale. Seul un lit, émergeant du fouillis, semble à sa place.
– « On a tout le week-end », objecte Boris, « laisse-toi bercer par le temps qui passe. Profite de la vie ». Il se lève prend Lucie par la main, l’entraine dans l’appartement. « Tu es toujours pressée. Regarde, le lit n’attend que nous », lui murmure-t-il en l’embrassant dans le cou.
– « Ah non Boris, tu me connais. Je ne peux pas, dans tout ce bazar. Je ne suis pas assez détendue. Allez. On a du pain sur la planche »
– « Puisque tu préfères t’occuper du pain ! », souffle Boris.

Quelques jours plus tard, Lucie traverse le hall d’entrée de la tour. Une voix féminine résonne. Elle tourne la tête. Sur sa droite, deux hommes sont au garde à vous devant un petit bout de bonne femme.
– « Vous êtes bien les agents de surveillance chargés de faire respecter les règles de vie dans cet immeuble ? »
– « Oui, Madame Gallois », lui répond un jeune blondinet
– « Alors faites votre travail. C’est insupportable à la fin. Voici une semaine qu’ils sont revenus et le cirque recommence »
Intriguée, Lucie s’arrête une poignée de secondes. Histoire d’en savoir plus. Au même instant, arrive un homme d’une cinquantaine d’année, grand, cheveux longs poivre et sel, le visage buriné. Il lance à destination des surveillants, un joyeux « Salut les loubards, ça baigne ? ». Il s’apprête à sortir mais la petite dame l’interpelle.
– « Alors Monsieur Mézières, on fait semblant de ne pas me voir ? Je m’entretenais avec ces messieurs de la sécurité à votre sujet. Si vous continuez votre chahut, je me verrai contrainte de porter plainte.
– « Détendez-vous, Madame Gallois. À vous entendre, on mettrait un souk du diable du matin au soir »
dis8– « Mais c’est le cas ! Du bruit tous les soirs, des allées et venues incessantes jusqu’au milieu de la nuit… »
– « Ce que vous appelez du bruit, c’est de la musique ! On jouera un peu moins fort, promis. Nous allons faire attention pour préserver votre tranquillité », répond-il d’un ton mielleux.
– « Je vois que vous prenez tout ça à la rigolade, comme d’habitude… Méfiez-vous, un jour c’est aux policiers que vous aurez à faire »
Sur ces mots, la petite dame tourne les talons et quitte l’immeuble.

La semaine suivante, Lucie s’apprête à sortir pour se rendre à son travail. Elle entend deux hommes se disputer devant les portes d’ascenseurs.
– « Tu commences à me gonfler sérieux avec tes histoires à la mords moi le nœud »
– « Mais écoute-moi au moins, Do. Je te dis que ma camionnette est tombée en carafe »
– « Putain, t’as toujours une bonne raison, je ne peux pas te faire confiance. Et comme d’habitude, c’est moi qui rattrape l’affaire. Il faut maintenant que je me démerde pour livrer le Ricard au club de boules. En plus, ce soir j’ai du matos à transporter pour un spectacle.
– « Je sais, je sais, mais c’est des choses qui arrivent, bordel. Je te promets que la semaine prochaine, ma caisse sera réparée »
– « Tu fais comme tu veux, Dimitri. Mais me poses pas un lapin, sinon ça va chier »
Les deux hommes poursuivent leur explication en s’engouffrant dans l’ascenseur.

Un mois après, Dominique Mézières sonne chez Boris et Lucie. Lucie ouvre.
– « Salut »
– « Bonjour Monsieur »
– « Vous venez de vous installer à l’étage. Je m’appelle Dominique, mais tout le monde m’appelle Do. J’habite au bout du couloir. Je suis venu vous inviter à prendre l’apéro chez nous. Vous avez peut-être prévu quelque chose ?
– « Euh, oui, enfin non, je ne sais pas trop », bredouille-t-elle. « Mon compagnon est un peu fatigué. Je ne sais pas »
– « Allez, vous ne pouvez pas me refuser. Ici, c’est la tradition. On accueille les nouveaux arrivants »
Boris rejoint Lucie. Dominique Mézières lui renouvelle son invitation. Boris accepte sans hésiter.
dis12– « Parfait, on vous attend dans une heure. C’est l’appartement 20-18 »
– « Pas de problème, avec plaisir », se réjouit Boris
La porte refermée, il se tourne vers Lucie, un grand sourire aux lèvres.
– « C’est vraiment sympa. On dit que dans ces tours il n’y a pas de contacts humains et bah tu vois… ». Il marque un temps d’arrêt devant la mine renfrognée de Lucie. « Tu as l’air mécontente. Quelque chose ne va pas ? »
– « Tu n’aurais pas dû accepter cette invitation. Il me fait mauvaise impression, ce type. Je te l’ai déjà dit pourtant. Il a tout de la grande gueule, du poivrot qui crée des problèmes.
– « Ah, tout de suite, tu as une façon de cataloguer les gens ! Tu peux rester ici, si tu veux. Moi j’y vais »
– « Et pour qui je vais passer ? Non, je t’accompagne. Je suis juste méfiante, cet individu ne me parait pas très fréquentable »

– « Alors les tourtereaux », s’exclame Dominique. « Entrez, faîtes comme chez vous »
Lucie et Boris se frayent un chemin dans un couloir envahi de chaque côté par des piles de livres, des jouets, des outils, des ustensiles de cuisine et d’autres objets en tout genre. Ils accèdent à la salle à manger. Une vaste pièce enfumée vibrant au rythme d’un morceau de blues. Une demi-douzaine de personnes sont installées sur des poufs, des fauteuils ou à même le sol sur une natte de corde. Au centre, une table basse abondamment garnie de bouteilles, de verres, de gâteaux à apéritif. Des photos et des affiches de toutes sortes décorent la pièce, des murs au plafond. Dans un coin, posée sur un meuble bas, une chaine stéréo et des dizaines de disques. Plus loin, des instruments de musique alignés : saxophone, accordéon, clavier et guitares…
« Entrez mes amis, ne soyez pas timides. Je vous présente la troupe. À votre gauche, le petit bout tout frisé c’est Vincent, l’intellectuel de la famille.
– « Papa je t’en prie »
– « Quoi, t’es pas le seul à suivre des études ici ? Bon alors, je continue. À côté de lui mon autre fils, Etienne, et sa copine la belle Melinda. Le petit gros dans le fauteuil, Dimitri un frangin, notre beau-frère Daniel et sa femme Corinne.
– « Merci pour la présentation Do, moi c’est Christiane »
Boris et Lucie voit apparaitre une femme rousse aux cheveux courts, vêtue d’une longue robe noire au large décolleté, les bras chargés de pizzas.
– « Je ne t’avais pas oublié, ma colombe. Surtout aujourd’hui. Tu es encore plus en beauté que d’habitude », réplique Dominique en lui caressant les fesses.
– « Touche pas au matériel, bonhomme, ce n’est pas encore le moment. Occupe-toi des invités »
– « Prenez place, mes amis », poursuit Dominique. « Qu’est-ce que je vous sers ? Je vous préviens, on fait dans le classique : whisky, ricard, porto, Kir. Ou jus d’orange, au cas où il aurait des amateurs… Il parait que ça existe »
– « Je prendrai bien un jus d’orange », annonce Lucie
– « Ah bah voilà la preuve, parfois ça arrive ! Boris, ce sera quoi ? »
– « Un whisky, merci »
– « Je vous préviens, c’est la première et dernière fois que je m’occupe des liquides. Après, vous faites comme chez vous. En parlant de chez vous, vous êtes bien installés, contents de vivre dans la tour ?
– « Je ne supporte pas trop le bruit, en règle générale », répond Lucie
– « Je vois, je vois. Et bien au moins, vous savez ce que vous voulez », répond Dominique en s’adressant du regard à Boris.
Celui-ci approuve mollement et s’empresse de changer de sujet. « Je remarque qu’il y a beaucoup d’instruments. Il doit y avoir pas mal de musiciens dans la famille ? », interroge -t-il, avant d’indiquer qu’il est lui-même amateur de blues.

Il n’en fallait pas plus pour lancer la conversation sur la musique. Boris apprend aussitôt que la plupart des dis4gens présents joue d’un instrument. Christiane chante sur les marchés, à la terrasse des cafés et dans les bars. La chanson réaliste, comme principal répertoire. Son fils Etienne l’accompagne la plupart du temps à l’accordéon. Il invite Boris à regarder de plus près les instruments. Peu à peu, les convives reprennent leurs conversations. Si bien que Lucie, un peu délaissée, en profite pour observer le comportement de tous ces gens, les allées et venues incessantes des voisins de palier. Ils s’installent, se servent un verre. Quelques-uns prennent place sur le balcon, d’autres repartent. Parmi une bonne dizaine de visiteurs, Lucie remarque particulièrement une jeune femme. Elle s’asseoit sur les genoux de Vincent et l’enlace tendrement. Puis elle se lève et lui demande de la suivre. Ils quittent la pièce sous les quolibets de Dominique.
– « Bonne fin de soirée les jeunes. Soyez discret, il y a des oreilles chastes ici », lance-t-il en leur adressant un clin d’œil.
– « C’est bon papa, t’es lourd. »
Sans prêter attention aux propos de son fils, il se tourne vers Lucie.
– « Ah l’amour, y’a que ça de vrai ! Tu veux boire autre chose ? »
Lucie décline l’offre, force un sourire. Elle n’a qu’une idée : rentrer ! Devant elle, les verres se vident et se remplissent à un rythme effréné. Un pétard commence à tourner. Boris, accoudé au balcon, siffle whisky sur whisky en bavardant avec Etienne et deux voisins de palier. Finalement, ils quittent le logement des Mézières vers 22h. En sortant, ils croisent deux couples, les bras chargés de bouteilles de vin.

De retour dans leur studio, Lucie explose. « Merci, Boris, pour cette soirée. Tu me la recopieras ! »
– « De rien », bafoue-t-il. « Sympa, la famille ! »
– « Ah, je me suis rendue compte que tu les trouvais à ton goût. Tu m’as laissé comme une gourde, dans le bruit et la fumée au milieu d’une bande de poivrots. Le Dominique est encore plus grossier que je l’imaginais et sa femme ne vaut pas mieux. Si tu apprécies leur compagnie ce n’est pas mon cas, je te prie de me croire. Je ne suis pas prête d’y retourner »
– « Tu exagères. Au fond ce sont des artistes ! »
– « Des mal-élevés, oui ! J’ai une autre idée du monde artistique, figure-toi. Là-dessus, bonsoir, je vais me coucher »
Boris rejoint Lucie au lit. Il s’approche d’elle, glisse une main entre ses cuisses. Elle repousse son bras brusquement. « Certainement pas, tu pues l’alcool ».
Quelques semaines plus tard, Lucie rencontre Madame Gallois sur le palier.
– « Ce n’est pas Dieu possible », marmonne-t-elle. Quelle bande de porcs ! »
– « De qui parlez-vous ? »
– « Des Mézières, pardi ! Qui d’autre vit ici comme dans un camp de Romanichels ? Ils déposent tout leur barda dans le couloir, sans se soucier des voisins. Quel foutoir, mon Dieu mais quel foutoir !
– « Ils sont sans gêne », acquiesce Lucie en accompagnant la femme dans l’ascenseur. L’après-midi même, Boris prévient Lucie qu’il rentrera plus tard. Il aide Dominique Mézières à transporter de l’outillage pour la dis11réfection d’un appartement. Invité à l’apéritif en guise de remerciement, il s’attarde et rentre vers 23h.
– « Tu étais encore avec ce type. Décidément c’est le grand amour ! »
– « Quand un voisin a besoin d’un coup de main, ce n’est pas un crime de donner un peu de son temps.
– « Un peu de son temps ? », s’énerve Lucie. « Mais il y a toujours quelque chose pour passer des heures chez eux. Une fois c’est pour prêter des disques au fils, une fois c’est pour réparer la voiture du frère, et maintenant c’est pour le bricolage. Et chaque fois, tu reviens saoul »
– « N’importe quoi »
– « Parfaitement », s’écrie Lucie. « Avec eux, tu bois comme un trou. Je t’ai déjà prévenu, je ne vivrai pas avec un poivrot. Tu ferais bien mieux d’utiliser ton énergie pour ton évolution professionnelle.
– « Pourquoi faire ? J’aime bien ce que je fais. Agent hospitalier, c’est intéressant et ça laisse du temps libre.
– « Et ton salaire ? Tu l’aimes bien aussi ? »
– « C’est vrai que je ne gagne pas lourd »
– « Et bien si tu veux améliorer ta situation, il faut te remuer. Boris, crois-moi, ce n’est pas la fréquentation de cette famille de traine-savate qui te sera bénéfique. Il faut être ambitieux dans la vie. Se fixer des objectifs pour progresser »

Les semaines s’écoulent. La tension s’accroit entre Boris et Lucie. Les accrochages se multiplient au sujet de leur avenir. Boris continue de fréquenter la famille Mézières, mais plus discrètement. Son emploi du temps lui permet de les rencontrer en cours de journée, il consacre de nombreuses heures à jouer au club de boules.
Un jour, Lucie décide de quitter le bureau en début d’après-midi. Elle longe les terrains de boules situés à quelques mètres de la tour, lorsqu’il lui semble entendre la voix de Boris.
– « À toi de jouer Do. C’est le moment de te sortir les doigts du cul. Sinon, la tournée de Ricard est pour toi ». Lucie se retourne et reste là, figée. Soudain, elle aperçoit une jeune femme.
– « Salut Boris », crie-t-elle. Elle court vers lui, le prend par le cou et l’embrasse tendrement sur la joue. « J’espère que tu pourras rester un peu plus tard avec nous ce soir », lance-t-elle en s’éloignant.
Au même instant, Boris remarque Lucie. Il lui adresse un timide signe de la main. Elle se retourne sans lui répondre et s’engage sur l’escalator qui mène à l’entrée de l’immeuble.

Une heure après, lorsqu’il pénètre dans le studio, Lucie alpague Boris.
– « De mieux en mieux. Qui c’est, cette poufiasse ?
– « Tout de suite, les injures ! C’est Graziella, la sœur d’un copain de Vincent »
– « Ça fait longtemps que vous couchez ensemble ? »
– « N’importe quoi. C’est une copine »
– « Boris, je pense que tu fais fausse route », reprend Lucie après une profonde inspiration. « En ce qui me dis6concerne, je te préviens, je n’ai pas l’intention de croupir avec un mec qui a pour seule ambition de picoler et de jouer aux boules avec une bande de dégénérés »
– « Mais c’est important dans la vie de prendre du bon temps »
– « Et bien continue à t’éclater. Tu prouves seulement que n’es capable que de végéter au bas de l’échelle sociale et de te satisfaire d’une existence minable »
– « Tu penses ça de moi ? »
– « Vu ton comportement, je ne vois pas ce que je pourrais penser d’autre »
Boris accuse le coup. « Ce que tu viens de me dire mérite réflexion »
– « C’est à toi d’en juger ».
Boris restera une partie de la nuit à méditer sur le balcon, à fumer cigarette sur cigarette.

La semaine suivante, en milieu d’après-midi, Boris reçoit un SMS de Lucie lui rappelant qu’elle prenait un pot avec des collègues. « Je rentrerai plus tard », avait-elle indiqué. Boris ferme son portable, un léger sourire au coin des lèvres.
À 22h, Lucie sort de l’ascenseur. Elle se retrouve nez à nez avec Madame Gallois.
– « Alors, c’est la fête aussi chez vous », dit-elle en souriant. « Bonne soirée », ajoute-t-elle en entrant dans l’ascenseur.
Lucie ouvre la porte, franchit le petit couloir. Au seuil de la pièce principale, elle reste ahurie. Dans une atmosphère irrespirable, Christiane chante, accompagnée à la guitare par Boris. Une douzaine de personnes sont entassées par terre, des verres à la main. Certains sont vautrés sur le lit. Lucie y reconnait, entre autres, Graziella. Sans dire un mot, elle tourne les talons et sort.

 

– « Comment ça, elle t’a foutu à la porte ?
– « Et bien, après la soirée, Lucie n’est pas rentrée. Le lendemain, je partais une semaine en vacances chez mes parents. Je rentre ce soir. Lucie a fait changer la serrure et laissé un mot sur la porte. Tiens, lis-le ».
Dominique saisit le papier, le déchiffre à haute voix : « Boris, tu mèneras sans moi ta vie de bohémien. Je vis désormais chez ma sœur. J’ai donné le préavis à l’agence. Adieu. Lucie ». Dominique reste un instant sans réaction. Finalement, il regarde Boris.
– « Tu veux peut-être boire quelque chose ? »
– « Avec plaisir. Une bière bien fraiche, s’il te plait », répond-il avec un large sourire.

Philippe Gitton

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Bêtise immonde

En ce dernier dimanche du mois d’août, le haut de la rue du faubourg Saint-Denis et les voies adjacentes ont revêtu leurs habits de fête. Des guirlandes rouges décorent les trottoirs, des ballons de toutes les couleurs sont accrochés aux lampadaires et ganesh1aux devantures des magasins. Des enfants déambulent, des animaux gonflables attachés au bout d’une ficelle. Chevaux, requins, oiseaux, dragons s’élèvent au-dessus des têtes. Une foule compacte entoure les chars, habillés d’objets multicolores et surmontés de toits aux couleurs chatoyantes. Ils se déplacent lentement, tirés pas une demi-douzaine d’hommes à l’aide de cordes. En tête du défilé, joueurs de flûte, danseurs et danseuses se frayent un chemin au milieu des curieux. Un peu partout, des noix de coco sont cassées sur le sol. Tout au long du parcours, friandises, gâteaux et boissons fraîches sont offerts au public par des Hindous en costume traditionnel. Le quartier résonne de chants, de musiques, de cris joyeux.

En retrait des festivités, trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années se tiennent debout au coin d’une rue. L’un d’entre eux, le plus costaud, adresse un signe aux deux autres.

« C’est bon. Vite. Celui-là à côté du porche, il est tout seul », leur chuchote-t-il.

ganesh4En quelques secondes, les trois comparses se précipitent sur un Hindou qui distribue des gâteaux, un grand plateau au bout d’un bras. Ils l’entourent.

– « C’est vachement sympa de donner des gâteaux », lui dit le balèze, un grand sourire aux lèvres.
– « Viens », ajoute le second garçon, « on a des choses pour toi. Nous-aussi, on aime partager ».

Une fraction de seconde suffit aux trois types pour entrainer le jeune homme dans une entrée d’immeuble. Il tente de protester mais le meneur de la bande lui glisse un couteau sous la gorge.

– « Tu fermes ta gueule ou je te saigne ».

Ils entrent tous les quatre dans un local à poubelles. Le jeune Hindou, terrifié, se retrouve sur le dos, allongé au sol. Deux lascars sont assis sur lui.

– « Tiens tu vas goûter nos spécialités françaises. Histoire d’échanger. Tu comprends ? »

ganesh2Tandis que l’un d’entre eux pince le nez du jeune pour lui maintenir la bouche ouverte, le chef du clan sort d’un sac à dos rondelles de saucissons, morceaux de fromage et bouts de pain. Qu’il lui enfourne violemment. Le prisonnier perd vite sa respiration. Les trois compères continuent le gavage.

– « Tu ne pourras pas dire que les Français ne sont pas accueillants », lance l’un deux en rigolant.

Le pauvre devient rouge écarlate, il suffoque.

– « Ah, on est distrait, on a oublié de te donner à boire ».

Une bouteille de vin est débouchée. Coule le liquide, lui arrosant une partie du visage. Bientôt, le jeune Hindou perd connaissance.

ganesh3– « Bon, ça suffit », lâche le chef de bande. « Il a son compte, il saura maintenant ce qu’est un bon repas du pays ».

Aran meurt un instant plus tard. C’était un jeune homme au cœur fragile. L’étouffement, et la frayeur occasionnée par l’agression, auront eu raison de sa santé précaire.

Les trois amis sortent en riant de l’immeuble. Ils se glissent parmi les fidèles qui célèbrent Ganesh. Le dieu de la prudence, de l’intelligence et de la sagesse. Philippe Gitton

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Sait-on jamais !

« C’est pour toutes ces raisons qu’au nom de la CGT, je vous appelle à rejeter le projet de restructuration. Nous passerons parmi vous dès aujourd’hui avec la pétition des syndicats. Si la direction reste sourde aux revendications du personnel, nous devrons, c’est certain, monter d’un cran le niveau de la lutte ».
CGT1Patrice plie sa feuille de papier, la glisse dans sa poche. Quelques applaudissements retentissent. Les agents retournent sur leur poste de travail. De son côté, Julien continue de trier le courrier, les écouteurs dans les oreilles.
En fin de matinée, de retour au bureau, Julien classe les lettres recommandées qu’il n’a pas délivrées pendant sa tournée. Pétition en main, Patrice s’approche de lui.
– « Excuse-moi, tu as deux minutes pour lire la pétition ? »
– « Je ne suis pas intéressé, je suis intérimaire, tu le sais bien », rétorque-t-il sèchement
– « Justement », souligne Patrice, « les gens comme toi ont des raisons supplémentaires de s’opposer aux suppressions d’emplois. Moins d’effectifs, moins de chance d’être embauché »
– « De toute façon, je ne suis pas d’accord avec vous. Vous protestez contre les réorganisations qui vont dégrader les conditions de travail mais tu as vu l’heure à laquelle on rentre de tournée ? Il est 11h30 et j’ai déjà fini. Et moi, je ne cours pas. La plupart sont là depuis une bonne demi-heure. On est payé jusqu’à 13h15, je te rappelle. Comment vous pouvez gueuler contre la direction qui cherche à nous faire faire les horaires normaux de boulot ? »
– « C’est ce que dit la directrice. Vous ne faites pas vos heures, peut-être, mais à quel prix ? L’intensité du travail augmente, les cadences de tri sont de plus en plus élevées… »
– « Arrête ta chanson avec les cadences infernales », s’énerve Julien. « À la CGT, vous êtes complètement à l’ouest. Y’a des mecs qui ont des raisons de se plaindre, les chauffeurs routiers, les marins pêcheurs, les manœuvres du bâtiment, eux ils en chient, et je ne te parle pas des travailleurs dans les pays sous-développés… Mais à la Poste, on se la coule douce. Franchement. Y’a pas de quoi la ramener »
– « Donc, si je te suis, les postiers doivent se contenter de leur sort, accepter des salaires misérables pour… »
– « Écoute, ne te fatigue pas, je connais le discours. Vous êtes dans votre bulle. Pas étonnant que les syndicats se cassent la gueule »
– « Si les syndicats se cassent la gueule, comme tu dis, c’est parce qu’il y a des gars comme toi qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, qui acceptent la régression sociale. C’est triste de voir ça. Vous vous préparez un bel avenir. Enfin, je ne veux pas t’emmerder plus longtemps. Je dois voir des gens qui, eux, veulent se battre pour notre intérêt commun.
– « Oui, c’est ça les camarades, luttez ».

 

cgt3Patrice rejoint Frédéric, un adhérent de la CGT. « Alors, ça signe ? », lui demande-t-il.
– « C’est plus difficile que je le pensais. Il faut dire qu’il y a de sacrés cas, le jeune intérimaire là-bas, par exemple. Je viens de discuter avec lui. « Y’a pire ailleurs, faut pas se plaindre. Les syndicats ne servent à rien ». Putain, c’est à pleurer, tu vois le genre ».

 

Poussant un diable chargé de colis, Julien et Lola se rendent aux guichets de la Poste de la rue Ordener. Une dizaine de mètres avant l’entrée, un petit groupe interpelle les passants, distribue des tracts. Les deux jeunes s’approchent. Julien reconnait Patrice, qui s’avance vers lui, un badge CGT sur la poitrine.
– « Tiens, j’espère que tu jugeras cette information digne d’intérêt », lâche-t-il d’un ton grinçant. « Nous protestons contre la fermeture d’une entreprise de nettoyage. On peut penser qu’il y a pire sur terre, mais nous avons choisi de ne pas laisser faire ».
– « Je vais en prendre connaissance, je ne suis pas aussi borné que tu le crois », lui dit-il en poursuivant son chemin.

– « On vient de croiser un de tes meilleurs amis ! », ironise Lola.
– « Oh, je n’ai rien personnellement contre lui. C’est un mec buté, il n’a pas compris qu’on n’est plus dans les années 60. Je reconnais malgré tout qu’il est dévoué. Dommage qu’il se trompe de combat ».

Soudain une voix s’élève. « Salut, Julien ». Un homme sort du groupe de syndicalistes. Julien se retourne.
– « Alors, toujours en plein boum ? »
– « Bah, comme tu vois », répond Julien
– « Ça marche les dons, apparemment ? »
– « Pas trop mal. Tu m’excuses, je ne m’attarde pas, on est déjà à la bourre pour déposer les paquets »
– « Pas de souci, tu salueras tes parents de ma part »
– « Je n’y manquerai pas. Salut, Alain »

Patrice rejoint Alain. « Tu le connais, ce mec ? »
– « Oui, c’est le fils d’un ancien voisin. Un chouette gars. Tu le connais ? »
– « Comme ça, sans plus. Il travaille à la Poste en intérim. Nous avons des relations un peu tendues. Les syndicats, c’est pas son truc »
– « Ah bon ! C’est étonnant parce qu’il est pas mal investi dans une association pour aider les haïtiens. Il envoie du matériel là-bas. Il récolte souvent des médicaments. Des affaires pour l’école, tout ça… »
– « C’est surprenant », constate Patrice.

 

cgt4Quelques jours plus tard, Julien traverse son service. Il est 13h30. La grande salle est déserte. Il entrevoit Patrice et la directrice dans le bureau d’un chef d’équipe. Pris par une vive discussion, ils ne le remarquent pas. Julien s’approche, écoute sans se faire voir.
– « Ce n’est pas possible de rester campé sur cette position », tempête Patrice. « Vous devez aider cet agent »
– « Ma responsabilité, M Brisson, est d’organiser le travail pour assurer une bonne qualité de service. Il y a des limites à l’écoute sociale que je ne peux pas franchir.
– « Si vous licenciez Mr Prades, vous lui enfoncez la tête sous l’eau. Vous en êtes consciente ? »
– « Vous faites votre devoir de syndicaliste. Je vous comprends mais je vous le répète, je suis chef d’établissement et… »
– « Non Madame. Il n’y a pas ici un syndicaliste et un cadre dans l’exercice de leurs fonctions. Il y a deux êtres humains confrontés à la détresse d’un autre être humain. Mr Prades est alcoolique. Il est en retard presque tous les matins. Il commet des erreurs dans son travail. Alors, nous devons le secourir, utiliser tous les moyens médicaux et sociaux pour l’empêcher de sombrer encore plus.
– « Je vous ai déjà donné mon point de vue. Mr Prades est ingérable. Je maintien ma demande de licenciement »
– « Je n’en resterai pas là, je vous avertis. Je compte bien agir avec le personnel pour vous contraindre à changer d’avis »
Bouleversé parce qu’il vient d’entendre, Julien s’éclipse sans bruit.

 

cgt2Le surlendemain, un préavis de grève est déposé par les syndicats. Qui appellent également le personnel à manifester devant la direction. L’arrêt de travail est moyennement suivi. À peine la moitié des agents ont cessé le travail. Une cinquantaine de personnes sont présentes au rassemblement. Julien en fait partie.
La semaine suivante, Julien aperçoit Patrice, seul, accoudé au comptoir du Café de la Poste. Il entre et s’installe à côté de lui.
– « Bonjour, je ne te dérange pas ? »
– « Non, pas du tout »
– « Très bien, j’ai un truc à te dire »
– « Ah bon ? J’espère que ce n’est pas désagréable au moins », dit-il en souriant. « Que je n’avale pas mon jus de travers »
– « Non, au contraire. Je voulais te féliciter pour l’action que tu mènes pour défendre Prades »
– « Bah, merci. C’est sympa, mais c’est naturel de défendre un collègue »
– « Non. Tout le monde ne le fait pas avec autant d’humanité et de dévouement. Je passai dans le service, le jour où tu t’es accroché avec la directrice. J’ai entendu la conversation. J’ai été touché par ta sensibilité. Je voulais que tu le saches »
Patrice, déstabilisé par le compliment, se trouble, reste muet quelques secondes. Puis il se reprend.
– « « C’est très gentil de ta part. Je ne sais pas quoi dire. Je suis tellement habitué à ce que tu me voles dans les plumes. J’ai plus de répondant quand tu me traites de syndicaliste ringard »
– « Eh, je te préviens, je n’ai pas changé d’avis sur le discours syndical. Mais je reconnais que votre action est parfois utile et que je me suis trompé sur ton compte »
– « Encore une fois merci », bredouille Patrice, « pourquoi tu viens me dire tout ça maintenant ? »
– « Je quitte la Poste. C’était mon dernier jour, aujourd’hui. Ma mission n’est pas renouvelée »
– « C’est parce que tu as fait grève. À tous les coups ! »
– « Tu crois ? »
– « Pardi. Pourquoi les CDD et les intérimaires ne font jamais grève ? À cause de la trouille d’être viré. Ce que tu as fait était très courageux »
– « N’exagérons rien, il y a des actes plus héroïques ! »
– « C’est sûr. En attendant, tu es balancé. Tu veux qu’on intervienne auprès de la directrice ? »
– « Non merci. Ce n’est pas utile. Ça m’arrange plutôt de partir. J’ai un projet de voyage, avec un job qui semble sur le point d’aboutir »
– « Ah c’est vrai. Alain Perrier m’a dit que tu bougeais beaucoup »
– « Pas mal, oui. En Afrique, en Amérique latine surtout »
– « Tu aides des populations. Comme en Haïti, parait-il ? »
– « J’essaie de faire de mon mieux. Il y a tant de misère à soulager dans le monde. Et puis, j’ai envie de voir ailleurs comment les gens vivent »
– « Moi tu vois, je n’ai jamais eu envie de voyager. J’ai une petite maison en Normandie. J’y passe depuis toujours mes week-ends et mes vacances. C’est là que nous y vivrons notre retraite, mon épouse et moi. Chacun son truc »
– « Chacun ses combats », renchérit Julien, un sourire au coin des lèvres.
– « C’est vrai, je comprends mieux pourquoi tu relativises tellement de choses ici. En tout cas, je me suis rendu compte que tu gagnes à être connu : à l’avenir, j’éviterai de juger trop vite un jeune qui m’envoie sur les roses ! »
– « Et moi de considérer les syndicalistes uniquement comme des dinosaures ! », réplique Julien, un peu gêné par l’aveu de Patrice. Je dois y aller à présent. Bonne continuation »
– « Salut. Porte-toi bien »
– « On se retrouvera peut-être un jour. Pour défendre une cause commune »
– « Sait-on jamais ! »

Philippe Gitton

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Preuves d’amour

Les rideaux de la boulangerie de la rue des Roses sont baissés. C’est jour de fermeture. Le silence règne dans la boutique. Au fond, dans l’arrière salle, assise derrière une table, une femme pleure. Sans bruit. Face à elle, un homme debout, le visage crispé.

– « C’est inutile de t’obstiner Françoise. Ma décision est prise », répond doucement Christophe.
– « Tu pourrais réfléchir encore un peu. Il y a peut-être une autre solution, tu ne peux pas savoir. Parfois, les choses s’arrangent »
– « Tu sais très bien que non »
– « Je suis sûre que tu ne mesures pas réellement ce que tu fais. Tu ne peux pas me laisser ainsi, Christophe »
– « Je t’en prie, ne me complique pas la vie. C’est suffisamment difficile comme ça »

Lentement, il saisit un sac de voyage posé sur la table. Sans un mot, il se retourne et quitte la pièce. Une minute plus tard il est dehors, traverse amour1la rue, entre dans le square de la Madone, longe le bac à sable et l’espace jeux. En passant, machinalement, il tapote le rebord d’un petit toboggan, marque un temps d’arrêt, inspire profondément puis poursuit son chemin.

 

L’horloge de l’église d’Ornans sonne les douze coups de midi. Christophe déambule dans les ruelles désertes de la cité franc-comtoise. Il laisse son regard se promener sur les façades des maisons bordant les voies, sur les forêts qui couvrent les collines. D’un pas lent, il marche ainsi depuis le milieu de la matinée. Il franchit le grand pont qui enjambe la Loue et s’arrête quelques secondes, le temps d’apprécier cette vue qu’il connait si bien : toutes ces bâtisses, les pieds dans l’eau, qui se mirent dans la rivière, ces restaurants offrant aux clients une sensation de quiétude.
Grande rue commerçante d’Ornans, le centre-ville n’est pas loin. Le voilà maintenant à deux pas de la mairie et de l’église, sur la place du monument aux morts déjà bien fréquentée en ces premiers jours de amour2juillet. Les branches feuillues de chênes majestueux protègent des touristes attablés à la terrasse d’un restaurant. Elles apportent un peu de fraicheur aux jeunes qui se prélassent sur les bancs et aux retraités qui jouent à la pétanque. Il avance pourtant sans marquer de temps d’arrêt, arrive sur la place Courbet et se dirige directement vers la brasserie.

– « Juliette n’est pas là ? », demande Christophe à un jeune serveur
– « Non, elle prend son service dans une heure »
– « C’est bon, je vais l’attendre à la terrasse »
– « Pas de souci, vous prenez quoi ? »
– « Un demi, s’il vous plait »

Vers 13h30, une femme d’une cinquantaine d’année apparait à l’angle de la place. La taille fine, brune, les cheveux courts, le teint mat. Sa silhouette d’adolescente se déplace avec grâce jusqu’à l’entrée de la terrasse. Elle s’arrête net lorsqu’elle voit Christophe assis, le nez plongé dans un journal.
– « Christophe, quelle surprise ! »
– « Bonjour »
– « Mais qu’est-ce-que tu fais là ? »
– « Tu n’es pas contente de me voir ? »
– « Si bien sûr, mais c’est tellement incroyable ! »
– « Et bien, tu vois, je reviens sur les lieux de mon enfance. Assied-toi deux minutes »
– « Non, impossible, je suis déjà à la bourre »
– « Alors ce soir, après ton service, tu dînes avec moi ? »
– « Euh, oui, pourquoi pas. Je finis à 21 heures. Ah, je n’en reviens pas, après tant d’années ! Bon, excuse-moi, je dois y aller. À ce soir »
Juliette et Christophe sont confortablement installés dans l’un de ces beaux restaurants avec vue sur la Loue. Depuis le début du repas, Christophe parle du passé. De son bonheur à se retrouver là par cette belle journée d’été, de tous ses souvenirs d’enfance dont il se délecte en flânant aux quatre coins de cette ville si charmante.

– « J’en ai terriblement besoin. Toutes ces années à travailler sans compter mes heures, je suis au bout du rouleau. Ce retour aux sources me fait un bien immense », répète-t-il.

Courbet. L'après-dînée à Ornans, détail

Courbet. L’après-dînée à Ornans, détail

Juliette l’écoute incrédule. Le récit sonne faux. Ce n’est pas dans le tempérament de Christophe de partir comme ça. Elle sait qu’il y a autre chose. Après avoir commandé les cafés, elle le questionne pour en avoir le cœur net.
– « Christophe, on se connait trop bien. Je ne crois pas à ton histoire. Même si cela fait longtemps que l’on ne se voit plus, il y a depuis toujours nos lettres et maintenant nos courriels. Tout ça ne te ressemble pas. Dis-moi, sincèrement, pourquoi es-tu- revenu ici ? »

Elle plonge son regard dans le sien. Ils restent ainsi de longues secondes à se fixer. Christophe se trouble, sourit nerveusement, murmure un timide « pour me reposer ».
– « Ce n’est pas vrai, tu mens très mal »
– « Si, si je t’assure », répond-t-il.
– « Ta vie c’est ta femme, ton fils et ta boulangerie. Tu travailles 12 heures par jour depuis 15 ans. Depuis que tu as pris ce commerce, les rares congés que tu t’es accordés, tu les as toujours passés avec Françoise et Jonathan. Te consacrer à eux, c’est ta fierté, ta raison d’être. Et tu veux me faire croire que tu les quittes, même quelques jours, à cause d’un surmenage ! Parce que tu aurais besoin de revenir sur les lieux de ton enfance que tu n’as pas vu depuis 20 ans. Dis-moi la vérité, Christophe. Que se passe-t-il ? »
– « Je voulais te revoir »
– « Pourquoi ? »
– « Tu es ma seule amie. Tu le sais. Tout jeune, j’étais même secrètement amoureux de toi. Je te l’ai déjà dit »
– « Et c’est pour me parler de tes amours d’enfance que tu es venu de Paris ? », lâche Juliette d’un ton cassant.
– « C’est juste pour que tu comprennes que j’avais besoin de te revoir »
Christophe, tête baissée, lâche ces derniers mots un sanglot dans la voix.
– « J’avais besoin de te revoir », souffle-t-il de nouveau.

Juliette lui prend doucement la main. Elle pose un doigt sous le menton de Christophe et soulève son visage. Ses yeux sont baignés de larmes. Elle le regarde encore quelques secondes. Elle se rapproche de lui.
– « Christophe, qu’est-ce qui t’arrive ? »
– « J’ai la maladie d’Alzheimer. J’ai décidé de recourir au suicide assisté. J’ai rendez-vous en Suisse après-demain. Je ne voulais pas te le dire, juste te revoir avant de mourir »

amour5L’aveu de Christophe assomme Juliette. Plusieurs minutes s’écoulent. Sans parole. Sortis du restaurant, ils marchent en silence. Juliette invite Christophe à boire un verre chez elle. Ils parleront une bonne partie de la nuit. Elle, pour le persuader qu’il est tout au début de sa maladie, qu’il existe des soins, que les recherches se poursuivent, qu’il est insensé d’abandonner si tôt, qu’il l’avait habituée à être plus combatif. Lui, pour la convaincre qu’il n’y a pas de guérison possible, que les traitements accompagnent le malade, retardent l’échéance sans plus, qu’il s’affaiblira inexorablement, que sa vie perdra son sens, qu’il vaut mieux partir tout de suite. Après les pleurs, les cris, les supplications, Juliette s’endort. Elle sait qu’il ne changera pas d’avis.
Le lendemain, Christophe accompagne Juliette à son travail. Ils se disent adieu, s’enlacent longuement. Juliette lève la tête, prend le visage de Christophe dans ses mains. Elle lui murmure qu’il doit partir, qu’elle fera ce qu’il lui a demandé. Ils se regardent une dernière fois et se séparent.

 

Françoise est assise sur un banc du square de la Madone. Une lettre posée à côté d’elle. Elle la relit pour la énième fois.

« Très chère Françoise,
Je t’écris ces quelques mots pour t’exprimer toute ma tristesse et mon soutien. Je sais que tu pourras compter sur ton fils pour tenter de surmonter cette terrible épreuve. Je voulais surtout te transmettre les amour4dernières confidences de Christophe. Sa décision était guidée par une obsession : préserver sa femme et son fils d’une souffrance trop longue due à la déchéance. « Je vais devenir un poids insupportable », m’a-t-il dit. « Cela peut durer des années. Les malades comme moi deviennent un jour ou l’autre dangereux pour eux-mêmes et leur entourage. J’aime trop Françoise et Jonathan pour leur imposer un tel cauchemar. Je n’ai pas su leur dire, j’en suis conscient. Il y a des choses que je n’ai jamais su dire ». Alors surtout, a-t-il insisté, qu’ils sachent que mon suicide est le contraire d’un acte égoïste. J’espère qu’ils le comprendront.
L’écriture n’a jamais été mon fort. C’est difficile pour moi de traduire en quelques mots tout ce que Christophe m’a dit à votre sujet. J’espère que le principal y figure. Bien sûr, je suis disponible si tu souhaites me rencontrer.
Je t’embrasse, ainsi que Jonathan. Juliette »

Françoise se redresse, penche la tête en arrière. Entre les mains la lettre posée sur sa poitrine, elle étouffe un sanglot. Philippe Gitton

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