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Phillipe, l’homme qui voit double

Jean-Denys Phillipe, cet ancien prof de littérature devenu dessinateur de presse sur le tard, publie Coups doubles. Un ouvrage qui associe assemblages d’objets et dessins politiques, une œuvre en miroir qui retisse les fils du temps.

 

 

Jean-Philippe Joseph – Comment est née l’idée de Coups doubles ?

Jean-Denys Phillipe – J’habite une partie du temps en Normandie. Là-bas, j’ai pris l’habitude de ramasser tout un tas d’objets que je trouve sur le littoral, dans les granges, les déchetteries. Quand j’ai commencé à faire des assemblages, je me suis aperçu que, sans l’avoir prémédité, les thèmes que j’abordais étaient très voisins de ceux de mes dessins d’actualité. M’arrivant d’exposer, et chaque pièce étant unique, j’ai eu envie d’en faire un livre pour en garder une trace.

 

J-P.-J. – Qu’est-ce que disent les assemblages que ne disent pas les dessins ?

J-D.-P. – Un dessin de presse suppose d’être contextualisé, rattaché à un contexte historique, à un événement. Et aussi d’être co-textualisé, dans la mesure où il est publié dans un journal avec un article, un titre, un chapeau, des inters. Mes dessins, j’essaie justement de les décontextualiser, de les construire de façon à ce qu’ils gardent encore un sens, dix ans plus tard, même si les gens ont oublié l’événement auquel ils se réfèrent, l’émotion collective qui les a entourés. Mettre un assemblage d’objets en vis-à-vis permet de projeter le dessin hors de son contexte, dans une dimension peut-être plus universelle.

 

J-P.-J. – De par le choix des matériaux, les assemblages contiennent une forte charge symbolique…

J-D.P. – Le trait commun à tous ces objets ? Ils se sont retrouvés au rebut ou abandonnés. Ils portent la marque du temps qui passe, du temps qui altère, qui abîme, détruit… Ils ont une histoire. Or, le travail de dessinateur est aussi de parler du temps. L’actualité, c’est le temps présent. C’est ce qui n’a lieu qu’une fois, mais qui, à terme, en s’accumulant, se vectorise en histoire. Ces notions de temps universel, de temps historique, de temps cyclique, de temps qui corrode, qui bouleverse, sont intimement liés.

 

J-P.-J. – Les attentats de Charlie ont-ils changé votre rapport au dessin d’actualité ?

J-D.-P – Passé le moment de sidération, j’ai continué à dessiner comme avant, en abordant les mêmes sujets, sans me restreindre ou me censurer, ou que l’on me demande de le faire. Jusqu’à ce jour de janvier 2015, je me levais le matin, j’écoutais la radio, je lisais les journaux, je dessinais. Je travaillais dans l’insouciance. Au moment des événements, je n’étais pas à Paris. Les jours qui ont suivi, des écoles, des cinémas, des associations de la région m’ont sollicité pour intervenir, discuter, débattre dans des réunions publiques. Les gens me demandaient : pourquoi vous faites ça ? A quoi ça rime ? Le dessin est une passion. Je ne m’étais jamais posé la question de savoir pourquoi je

« Files et foules », Co Jean-Denys Phillipe

faisais ce métier, si mes croquis pouvaient heurter des convictions, blesser des personnes, quelle responsabilité cela revêtait de les publier.

 

J-P.-J. – Comment voyez-vous l’avenir du dessin de presse ?

J-D.-P. – Je pense qu’une page se tourne. La presse écrite en crise, le dessin imprimé est de moins en moins utilisé. Aussi, faut-il, à côté du dessin, trouver d’autres manières de commenter l’actualité, toujours en transgressant la réalité des faits, en la déformant, en la triturant. C’est notre rôle. Si je démarrais dans le boulot, je ne dessinerai pas uniquement pour commenter l’actualité. Je chercherai à retrouver l’impact que mettaient les Cavanna, Cabu ou Wolinski dans les années 60, libres de toute contrainte. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Parcours :

Diplômé en littérature comparée et en linguistique à la fin des années 70, Jean-Denys Phillipe débute dans l’enseignement, avant de se consacrer au dessin et à une librairie itinérante qu’il a créée. Remarqué par Le Monde en 1989, au moment de la chute du mur de Berlin, il travaille pour le quotidien du soir jusqu’en 1994. Puis, ce sera L’Humanité, l’hebdomadaire Révolution ou encore les publications thématiques de La Nouvelle Vie Ouvrière.

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Guillaume Dujardin, à fond de cave !

Jusqu’au 24 juin, les caves de France sont investies par d’étranges personnages. De Besançon à Montpellier, de Bordeaux à Paris, squattées par des saltimbanques dans le cadre de la 12ème édition du Festival de Caves… Rencontre avec Guillaume Dujardin, son fondateur et directeur artistique.

 

 

Yonnel Liégeois – Le festival de caves a inauguré sa 12ème édition. Quelle évolution en plus de dix ans ? La place de la création ?

Guillaume Dujardin – La création est au centre du festival. Cela en est l’objectif, le but. Il n’y a pas de programmation au sens classique du terme mais une suite de créations. En dix ans l’évolution est extrêmement importante. Sur une commune à l’origine jusqu’à 93 aujourd’hui, de 5 créations à 15 pour cette édition, de 4 comédiens à 11 cette année… La nature des créations s’est modifiée également, on y trouve plus d’incarnation.

 

Y.L. – Le théâtre en prison ou en appartement, désormais le théâtre en cave… Une coquetterie, une lubie, un regard élitiste ?

G.D. – Je ne crois pas. C’est avant tout un espace  de création, la cave est au centre de notre projet artistique : comment imaginer et inventer des formes théâtrales spécifiques pour ces espaces souterrains, étroits, sans lumière naturelle, avec une grande proximité du public ? Cela modifie fortement le rapport aux spectateurs. Avec des questions corollaires : comment, à partir des caractéristiques de cet espace, donner naissance à des spectacles les plus variés et hétérogènes possibles ? Comment transformer les contraintes en liberté ? C’est le point de départ qui stimule et fait rêver les équipes depuis la création du festival, il y a douze ans.

 

Y.L. – La cave est un symbole fort : la réclusion, la solitude, l’obscurité… Le contraire de la démarche théâtrale qui se veut collective et ouverte ?

G.D. – Le collectif ne veut pas dire le grand nombre. Il y a un collectif de 19 personnes dans nos caves mais il est vrai, je crois, qu’il faut trouver un autre rapport à l’écoute et au regard. Historiquement et politiquement, la cave ne fut jamais un lieu neutre ! Si elle fut un lieu qui servit à se cacher et s’aimer, à torturer ou résister, nous voulons qu’elle devienne également un lieu à imaginer, à créer. Nous savons que dans ces lieux-là, souvent un peu oubliés au fond des maisons, tout peut y être fait. Et c’est sans doute pour cela que nous les aimons, parce qu’on les oublie avec tout ce qu’ils contiennent de nous, du passé, de nos vies, ces petites choses matérielles ou ces grands moments d’histoire… Retrouver ces bas-fonds peut être salutaire !

 

Y.L. – En prélude à cette saison 2017, vous faîtes allusion à la décentralisation conduite il y a 70 ans. Vous persistez dans l’audace du propos ?

G.D. – Ce qui a fait le ciment de la première décentralisation en 1947, c’était la troupe de comédiens, ces comédiens qui participaient à l’ensemble des créations des centres dramatiques. Les directeurs mettaient en scène eux-mêmes ou invitaient des metteurs en scène. La création était ainsi au centre de ces maisons. Ce que nous ont appris nos pères, qu’ils se nomment Jean Dasté, Hubert Gignoux, Michel Saint-Denis, ou pour ma part Michel Dubois, c’est qu’il faut être inventif et audacieux et qu’il ne faut jamais avoir peur de l’avenir. L’autre principe était également d’aller jouer partout dans leur zone d’implantation. Tout cela me fait penser à notre festival : faire du théâtre autrement, dans des lieux secrets et pour un petit nombre de sectateurs, dans une liberté absolue de création, d’invention et d’imagination. Sans parler de l’aventure humaine…

 

Y.L. – Le mot « culture » fut le grand absent de cette campagne présidentielle. Des craintes pour l’avenir ?

G.D. – Oui, cela fait hélas quelque  temps déjà que la culture n’est plus un sujet politique. Si elle l’est, cela concerne les industries culturelles, et en particulier l’épineuse question de la rémunération des auteurs au sens large du terme. Le fait que la culture soit absente des enjeux nationaux est compliqué, et pas seulement pour des questions financières, de financement public. La question cruciale ? Celle des missions de service public que l’État nous confie ou pas. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

EN CAVE OU EN CAGE ?

Besançon, aux abords de la « Chapelle du scénacle » : encore quelques marches périlleuses à descendre pour une poignée de spectateurs avant de plonger dans l’obscurité totale, le noir absolu, la fraîcheur aussi… En cet espace confiné entre terre et pierre, dans un filet de lumière une femme s’avance à pas comptés. Marthe, la femme et le modèle de Pierre Bonnard, nous conte son quotidien au côté du génial postimpressionniste ! Qui la peindra sous tous les angles, surtout nue à sa toilette, toujours dans l’éclat de ses vingt ans et d’une éternelle jeunesse, en dépit du poids des ans…

Femme fatale, femme en cage sous le regard obsédant du maître en cette cave propice à tous les fantasmes ? Avec douceur mais non sans effroi, Marie Champain se donne corps et âme, poétiquement au texte intimiste de José Drevon, charnellement aux délires créateurs du peintre. Dans la mise en scène finement détourée de Guillaume Dujardin où s’entremêlent poses de la comédienne et tableaux de Bonnard, explosent surtout du noir des profondeurs lumières et couleurs des tableaux. Du grand art, à l’image des autres créations de ce festival décidément à l’avant-garde, qui mérite de s’exposer en d’autres scènes et d’autres lieux tout aussi énigmatiques. Y.L.

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La Charité, les mots en capitale

Du 24 au 28 mai, le « Festival du mot » investit la ville de La Charité-sur-Loire (58). Avec Christiane Taubira comme invitée d’honneur, une manifestation originale qui « entend bien lutter contre les déterminismes sociaux en proposant à tous d’apprivoiser les mots et de valoriser leur saveur ». Rencontre avec Marc Lecarpentier, son fondateur et directeur.

 

 

Yonnel Liégeois – Vous inaugurez la 13ème édition du « Festival du mot ». Un mauvais chiffre à la une ou de bons mots à la clef ?

Co Harcourt

Marc Lecarpentier – Le premier festival commençait un 13 juin et nous en sommes à la 13ème édition ! Preuve qu’il ne faut pas être superstitieux… D’autant que les mots sont une source inépuisable de bonheurs et de découvertes.

Y.L. – Christiane Taubira, grande dame de culture, est l’invitée d’honneur de cette édition. Un choix politique et/ou un choix éthique ?
M.L. – Un choix qui est loin de la politique et qui se veut au contraire un hommage aux mots des poètes que Christiane Taubira sert avec une ferveur, un enthousiasme et une intelligence rares. Un hommage aussi à son talent rhétorique qui éblouit jusqu’à ses contradicteurs !

Y.L. – Si les mots « probité » et « morale » ont scandé le temps de la campagne présidentielle, celui de « culture » en fut terriblement absent. Un mot maudit ?
M.L. – Le débat sur la culture a effectivement été le grand absent de l’élection présidentielle. Les périodes de crise et de crispation favorisent cet oubli. Mais, il existe dans ce pays, loin des grandes institutions, des énergies salutaires qui luttent pour que la culture ne soit pas un domaine réservé. C’est ce qu’essaie, avec ses modestes moyens, de faire le Festival.

Y.L. – « Le festival entend lutter contre les déterminismes sociaux », affirmez-vous dans l’édito 2017. Qu’en est-il concrètement ?
M.L. – Il s’agit, à travers les 98 propositions qu’offre le Festival, de ne pas s’adresser qu’à ceux qui manient les mots avec aisance ! Il s’agit de montrer au plus grand nombre que les mots peuvent être source de grands bonheurs, même s’il faut parfois se méfier de ceux des démagogues.

Y.L. – Le festival conjugue les mots sous toutes ses formes, colorées et métissées. Quel avenir pour le « mot français » hors nos frontières ?

Christiane Taubira, la voix des poètes

M.L. – Contrairement aux idées reçues, le Français ne perd pas de terrain, mais en gagne plutôt dans certains pays. C’est plutôt à l’intérieur même de nos frontières qu’il nous faut rester vigilant, face à ces « californismes » qui gagnent subrepticement du terrain. La langue ne doit pas être figée, mais elle doit se méfier de ces termes bizarroïdes qu’on pourrait facilement traduire…

Y.L. – Enfin, le mot de la fin ! Celui d’« utopie » fait-il encore sens pour vous ?
M.L. – « Comme si tout grand progrès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui »,  disait André Gide (in Les nouvelles nourritures). En 2005, le festival était une utopie. En 2017, l’utopie a fait un petit bout de chemin… Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

DES MAUX ET DES MOTS

Il est seul en scène, Jean-Christophe Quenon, et pourtant défile sous nos yeux l’existence de milliers de vies brisées ! Sales, puantes, alcoolisées, malades ou blessées… Ces hommes et femmes délabrés, nous les avons tous croisés un jour ou l’autre : dans le hall d’une gare ou sur un bout de trottoir. Durant quinze ans, Patrick Declerck fut consultant auprès des clodos du Centre d’accueil et d’hébergement de Nanterre. Son compagnonnage avec les maux

Co Giovanni Cittadini Cesi

de ces « fous d’exclusion, fous de pauvreté, fous d’alcool mais victimes surtout de la société et de ses lois, du marché du travail et de ses contraintes », il l’a traduit en mots pour nourrir deux ouvrages.

Ces mots du spécialiste, le metteur en scène Guillaume Barbot les a finement agencés… Et Quenon alors, en bateleur de rues et habits de première nécessité, de clamer dans « On a fort mal dormi » des vérités dérangeantes, inconfortables mais incontournables : « la rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents ». Non pour faire spectacle de la misère de l’autre, mais pour initier une rencontre entre les mots et maux des mal aimés et ceux des mieux lotis. Des mots gueulés ou chuchotés, chantés ou pleurés, surtout incarnés par un comédien époustouflant de sincérité et de proximité. Y.L.

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La marionnette dans tous ses états !

Du 9 mai au 2 juin, de la Maison des Métallos jusqu’à Bagnolet (93), se déroule à Paris et dans dix villes d’Île de France la Biennale internationale des arts de la marionnette. La neuvième édition d’un festival qui, à travers une trentaine de spectacles, révèle la richesse et la diversité des fils et chiffons, objets et pantins ! Rencontre avec Isabelle Bertola, son initiatrice et directrice du Théâtre Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette.

 

 

Yonnel Liégeois – Depuis 2013 seulement, Paris dispose d’un théâtre exclusivement dédié aux arts de la marionnette. Il était temps, pourrait-on dire ?

Isabelle Bertola – La revendication d’un théâtre dédié aux arts de la marionnette à Paris date de plus de 50 ans. Elle a été portée par les artistes marionnettistes eux-mêmes qui ont toujours eu des difficultés à trouver des  théâtres pour montrer leurs œuvres. Alors oui, il était temps, en 2013 Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette inaugurait sa première saison ! Depuis une dizaine d’années et les Saisons de la marionnette, mouvement engagé par l’ensemble des professionnels du secteur des arts de la marionnette, nous pouvons constater que le regard porté sur ce champ artistique a bien évolué et nous nous en réjouissons. L’ESNAM, l’École nationale supérieure des arts de la marionnette créée en 1987 à Charleville-Mézières, y est pour beaucoup. En trente ans, elle aura formé plus de 150 artistes marionnettistes parfaitement insérés dans les réseaux professionnels. Il est donc indispensable que ces créateurs trouvent des scènes où montrer leur travail.

 

J’y pense et puis. Co Gilles Destexhe

Y.L. – La Biennale internationale des arts de la marionnette en est à sa neuvième édition. Quoi de neuf en 2017 ?

I.B. – Le programme de la BIAM 2017 est riche : plus de 30 spectacles et plus de 100 représentations dans 10 villes d’Ile de France* ! C’est un programme international qui rassemble des artistes français mais aussi d’Italie, de Belgique, de Suisse, d’Allemagne, des Pays-Bas, des États-Unis et du Québec… La plupart des spectacles ont été créés cette saison et force est de constater que les marionnettistes, comme de nombreux metteurs en scène, sont préoccupés par les questions d’actualité et les sujets brûlants de notre société. Ils s’emparent de la scène, expriment leur point de vue et engagent le dialogue avec nos concitoyens : Axe pointe les égarements de ploutocrates en fin de règne, Gunfactory dénonce l’engagement des gouvernements dans les ventes d’armes, Max Gericke ou pareille au même questionne la place des femmes au cœur du monde du travail,  Rhinocéros s’interroge sur la montée des totalitarismes, Schweinehund évoque les dérives sectaires. Chacun souhaite poser les bases d’une société plus respectueuse des droits humains. La présence de ces penseurs-créateurs sur le festival a inspiré l’organisation d’un brunch-débat le samedi 20 mai à 11h30 : L’art de la marionnette – un art de l’engagement et de la transgression. Moment privilégié où seront convoqués les spectateurs qui souhaitent échanger plus en profondeur avec les artistes.

 

Découpages. Co Dario Lasagni

Y.L. – En quoi les arts de la marionnette ont fait évoluer le spectacle vivant ?

I.B. – Aujourd’hui, les contours du théâtre des arts de la marionnette sont vastes et les artistes se sentent très libres d’employer les matériaux les plus divers. Lors de cette biennale, nous pourrons observer des matériaux variant du papier à la glaise, des mannequins ou des objets manufacturés, des ombres, un écran liquide… Des artistes venant d’autres univers s’intéressent à la marionnette : le comédien Thierry Hellin dans Axe, le plasticien Patrick Corillon pour La maison vague et Les images flottantes, la conteuse Praline Gay Para pour Lisières. Le théâtre de marionnette est un art hybride qui inspire des artistes de tout horizon, en témoigne la production de la Comédie Française 20 000 lieues sous les mers.

 

Lisières. Co Sylvain Yonnet

Y.L. – En septembre 2017, se déroule à Charleville-Mézières le Festival mondial des théâtres de marionnettes, lui-aussi biannuel. Une rivalité, une complémentarité ?

I.B. – En France aujourd’hui, le nombre de festivals dans notre secteur est important et réparti sur l’ensemble du territoire, c’est une très bonne chose. Ce sont des espaces de visibilité pour les artistes. Plus les spectacles pourront être achetés et vus, mieux les artistes pourront travailler. C’est donc bien une complémentarité. Le Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières et la Biennale des arts de la Marionnette ne sont pas en concurrence, ils ne se déroulent pas dans la même région ni à la même période. Les projets artistiques ne sont pas les mêmes. Celui de la BIAM est de donner à voir une grande diversité des formes de marionnettes contemporaines tout en s’ouvrant sur l’international. Il est totalement complémentaire du projet artistique du Mouffetard-Théâtre des arts de la Marionnette. Nos deux structures font du reste partie d’un même réseau professionnel qui entend avant tout bénéficier aux artistes. : Latitude marionnette.

 

Rhinoceros. Co Carole Parodi

Y.L. – La marionnette, selon vous : un spectacle pour les petits ? Pour les grands ? Pour tout le monde ?

I.B. – Le théâtre de marionnettes est avant tout un art, et par définition un art s’adresse à tous ! Ce qui définit la cible de public, ce sont les propos et sujets abordés ainsi que la forme choisie. Les créateurs actuels nous prouvent, de saison en saison, que leur imagination est sans limite et qu’avec des marionnettes, et toutes les formes qu’elles peuvent prendre aujourd’hui, ils sont intarissables. Il est certain que les marionnettistes s’adressent à tout le monde. D’ailleurs, la plupart des artistes alternent créations pour adultes et spectacles tout-public avec la même créativité. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

*Outre la Maison des Métallos et le Théâtre Mouffetard à Paris, les différentes villes : trois lieux à Aubervilliers (L’Embarcadère, L’Espace Renaudie, le théâtre Les Poussières), la Salle des Malassis à Bagnolet, le Carré Belle-Feuille à Boulogne-Billancourt, le Théâtre Paul-Éluard à Choisy-le-Roi, la Maison du développement culturel à Gennevilliers, le Théâtre du Garde-Chasse aux Lilas, le Théâtre Berthelot et le Théâtre de La Girandole à Montreuil, le Théâtre des Bergeries à Noisy-le-Sec, quatre lieux  à Pantin (le Théâtre du Fil de l’eau, la Salle Jacques-Brel, la Dynamo de Banlieues Bleues, La NEF-Manufacture des utopies), le Studio-Théâtre à Stains.

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La revue Z et les bonnes femmes !

La date du 8 mars est déclarée Journée internationale des droits des femmes. Son thème en 2017 ? « Les femmes dans un monde du travail en évolution : pour un monde 50-50 en 2030 » ! Comme l’explique Naïké Desquenes, la revue Z nous livre un numéro décapant sur le genre féminin. De la sphère intime à l’espace public, tour d’horizon des oppressions et des combats des femmes d’aujourd’hui.

 

 

Cyrielle Blaire – Pourquoi avoir intitulé ce numéro 10, de la revue Z, « Bonnes femmes, mauvais genre »?

Naïké Desquenes – Pendant l’affaire Baupin, l’ex-figure des Verts accusée d’avoir harcelé des collaboratrices (le 6 mars, le parquet de Paris a signifié que l’enquête est classée sans suite pour cause de prescription. Soulignant cependant que « les faits dénoncés (…) sont pour certains d’entre eux susceptibles d’être qualifiés pénalement », ndlr), un député a déclaré : « C’est des histoires de bonnes femmes ». C’est violent ! Reprendre ce stigmate de « bonnes femmes » en y accolant « mauvais genre », qui est une revendication de la différence, de la marge, c’est montrer notre fierté d’être une « mauvaise fille » : celle qui parle fort dans la rue, celle qui fait le choix de ne pas avoir d’enfant…

 

C.B. – Z se définit, en son sous-titre, comme une « revue itinérante d’enquête et de critique sociale ». Qu’est-ce à dire ?

N.D. – À partir d’un terrain d’enquête, nous cherchons à apporter une critique du monde capitaliste, industriel et post-colonial en mettant en avant des refus, des luttes victorieuses, des expériences qui permettent d’avancer. Pour nous attaquer au système patriarcal, qui marche main dans la main avec le système capitaliste, nous avons choisi la ville de Marseille comme terrain d’enquête. Dans ce numéro, nous donnons la parole à celles qui l’ont rarement : des femmes cap-verdiennes qui travaillent dans les hôtels, une blogueuse noire qui prône l’afro-féminisme, des femmes qui portent le foulard et racontent les discriminations quotidiennes…

 

C.B. – Les dominations vécues par les femmes peuvent-t-elles être cumulatives ?

N.D. – Certaines vont considérer que les luttes féministes sont derrière nous, car on a déjà gagné les grands droits : l’avortement, les moyens contraceptifs, le droit à un chéquier… Nous avons voulu montrer qu’on peut être femme et connaître d’autres obstacles : être ouvrière, sourde, femme au foyer, de couleur… Les femmes blanches, issues de la classe moyenne, ne vivent pas les mêmes oppressions que d’autres. Les questions de la race, de la classe, de la marginalité font qu’on peut cumuler les dominations.

 

C.B. – Vous déconstruisez la figure de la « cagole » marseillaise, en rappelant ses racines ouvrières.

N.D. – On a découvert que le mot « cagole » venait de l’italien « cagoule » ou « tablier » que portaient les ouvrières italiennes des usines de datte de la ville. Ces femmes, qui comptaient parmi les plus exploitées, étaient parfois obligées de se prostituer pour s’en sortir. Cet héritage de mépris social, touchant les femmes pauvres, se retrouve aujourd’hui à Marseille où aucune crèche n’a été construite depuis vingt ans. Ce qui oblige les femmes à arrêter de travailler. Comme si le maire, la société estimaient normal que les femmes soient assignées à la garde des enfants.

 

C.B. – Un éducateur témoigne de la difficulté pour un homme d’exercer dans le secteur de la petite enfance. La France doit faire des progrès ?

N.D. – Comme tout secteur dévalorisé, celui de la petite enfance reste dévolu aux femmes. Pendant sa formation, cet éducateur s’entendait dire qu’il pourrait faire mieux : c’était un homme, on le voyait dans un boulot plus prestigieux ! En crèche, des pères préféraient confier leur enfant à la stagiaire plutôt qu’à lui. On garde encore l’idée qu’il est mieux de confier un enfant à une femme. Le fait que des hommes intègrent le monde de la petite enfance est un combat essentiel.

 

C.B. – Les collectifs de femmes peuvent-ils être des espaces émancipateurs ?

N.D. – Dans un club de voile, des femmes expliquent, par exemple, qu’être entre elles leur permet d’acquérir des gestes techniques qu’elles ne peuvent pas apprendre avec leurs amis masculins, qui vont vouloir faire les choses à leur place. C’est quelque chose qu’on a toutes vécu avec le bricolage (Naïké Desquenes rit…,ndlr), on a énormément de mal à s’emparer des outils avec des garçons ! Ces collectifs permettent de reprendre confiance, de retrouver la route vers l’autonomie. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

En savoir plus :

« Revue itinérante d’enquête et de critique sociale », Z propose des articles grands formats autour d’un terrain et d’une d’enquête. Dans ce numéro 10, les rédactrices s’attaquent aux divisions sexuelles et raciales du travail, donnent la parole aux collectifs de femmes et s’interrogent sur leur droit à disposer de leur corps (13 €, en librairie).

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Kopa, de la mine à la légende

Vendredi 3 mars, fin de partie pour Raymond Kopa ! Une légende du football s’en est allée, premier « Ballon d’or » français en 1958. Une figure emblématique, petite de taille mais grande pour ses prouesses techniques. Un parcours exceptionnel pour ce fils d’immigré polonais, galibot à la fosse N°3 de Nœux-les-Mines, dans le Pas-de-Calais.

 

 

À quatorze ans, certificat d’études en poche, une obsession taraude le petit « Polack » de Nœux-les-Mines, dans le Pas-de-Calais : sera-t-il plombier ou électricien ? Voilà l’avenir professionnel  dont rêve l’adolescent  en tapant dans le ballon rond à proximité des corons.

À l’image de celles de Platini et de Zidane, italienne et algérienne, la trajectoire de la famille Kopaszewski, arrivée en France au lendemain de la première guerre mondiale, illustre à merveille une grande page de l’histoire de l’immigration en notre pays. Le besoin de main d’œuvre est pressant, en 1919 la France et la Pologne signent une convention pour assurer recrutement et transfert des ouvriers polonais, garantir qu’ils seront payés au même salaire (!) que les Français… Le Pas-de-Calais, à lui seul, accueillit un tiers des Polonais (150.000) qui se trouvaient alors en France. D’autres « colonies » polonaises s’installèrent en Lorraine, en Bourgogne et dans la région Centre. Au total, hors les mesures d’expulsion ordonnées dans les années 30 sous couvert de crise économique et kopa1auxquelles le Front Populaire mit fin, on estime qu’environ 700.000 polonais sont arrivés en France entre 1921 et 1938.

Pour le jeune Raymond en tout cas, une obsession, une certitude, un seul objectif : exercer n’importe quel métier mais surtout ne pas se retrouver à la mine, éviter la « descente aux enfers » qu’ont connue le grand-père depuis 1919, le père, le frère… Las, longtemps après, le grand Kopa s’en souvient encore. « À chaque fois que je me présentai à un bureau d’embauche, la même réponse… Identique, terrible : votre nom ? Désolé, il n’y a rien pour vous. Je comprends qu’il n’y a pas d’espoir. Le sort d’un Polonais est à la mine, à la mine seulement ». Durant près de trois ans, le gamin sera galibot à la fosse N°3. Hormis le football qui illumine déjà sa vie, trois années noires : l’eau et la poussière, une chaleur étouffante, la peur de l’accident, la hantise du coup de grisou.  « Pousser des berlines à 612 mètres sous terre, ça vous façonne un homme : le physique et le caractère ! », nous confiait avec humour, lors d’un entretien en juin 2006, celui qui a marqué de son empreinte une décennie de football européen. La future vedette du Real Madrid et du Stade de Reims le prouvera bientôt sur le terrain. À l’entraînement comme en cours de match : apte à l’effort, solide face aux défenses adverses.

 

Ce pays du Nord, dur à la tâche, où il naquit en 1931, Raymond Kopa ne le reniera jamais. Quand d’aucuns savaient sur le bout des doigts leurs leçons, le footballeur en herbe les récitait déjà du bout des crampons ! Égrenant du pied son cours de géographie, déclinant le nom de clubs qui le font alors rêver : Lille, Lens, Roubaix-Tourcoing… Sa plus grosse déception de l’époque ? Qu’aucun club de la région ne manifeste une quelconque attention à son égard alors que son pote, Jean Vincent, exhibe déjà un contrat d’exclusivité avec Lille ! « On a peut-être estimé que j’avais une trop petite taille, ou pas les qualités requises pour une carrière de footballeur ». Avec une pointe de frustration, il rejoint l’équipe d’Angers, alors en seconde division, en revendiquant un statut de semi-professionnel. « Apprendre un métier, trouver un emploi, c’était mon objectif. Le foot, pour moi, ce n’était pas un travail mais un plaisir. Devant l’incapacité des dirigeants angevins à me trouver quelque chose, j’ai signé un kopa3contrat de professionnel. Voilà comment j’ai débuté ma carrière de footballeur ! ».

Et quelle carrière ! Premier « gros » transfert d’un Français à l’étranger, deux fois champion d’Espagne et trois victoires en coupe d’Europe des clubs (la future Ligue des champions, ndlr) avec le Real Madrid, quatre fois champion de France avec le Stade de Reims, sacré meilleur joueur de la Coupe du Monde de 1958 en Suède et premier Ballon d’or français la même année… Loué pour ses dribbles ravageurs dans les surfaces adverses, Kopa a véritablement illuminé le football des années 50. Une idole pour la génération Platini, une référence pour la classe Zidane mesurant le poids des souvenirs qui hantent encore aujourd’hui les vestiaires du mythique stade Santiogo Bernabeu. L’homme des terrains qui a marqué sa vie, selon Raymond Kopa ? Le regretté Albert Batteux, « mon fer de lance, celui qui m’a propulsé et donné confiance. Il ne m’a jamais enfermé dans un système de jeu rigide. Un homme de grande qualité qui m’a encouragé dans mes capacités à dribbler… Toujours garder et porter le ballon dans l’intérêt collectif, savoir créer le surnombre et assurer la dernière passe pour le buteur ».

 

D’autres noms sont gravés dans sa mémoire : Roger Piantoni, Just Fontaine, les artisans de l’épopée de l’équipe de France, troisième du Mondial suédois ! Quarante ans avant le sacre de l’équipe « Black-Blanc-Beur »… Mieux encore, par voie de presse en 1963 la superstar lançait un pavé dans la mare, déclarant que « les joueurs sont des esclaves » et dénonçant les « contrats à vie » de l’époque. En ce temps-là, on ne badine pas avec les argentiers du foot, pas encore business mais déjà grevé par la finance : la sanction ? Six kopa2mois de suspension…Un combat soutenu par l’Union nationale des footballeurs professionnels, l’UNFP, le syndicat des joueurs que dirigeait son pote Just Fontaine et dont il devint le vice-président. En 1969, ils obtiendront gain de cause en décrochant le « contrat à temps ».

A 70 ans, l’ancien galibot de Nœux-les-Mines jouait encore avec les vétérans d’Angers ! Un besoin naturel d’aller fouler le gazon, de taper dans un ballon… Ce qu’il regrettait le plus dans le football moderne ? « La télévision a supplanté le rôle du public d’antan dans la vie des joueurs. C’est elle, désormais, qui est source de recettes pour les clubs ». Il n’empêche, le « Napoléon du football », surnommé ainsi par le journaliste du Daily Express après le France-Espagne de mars 1955, prenait toujours autant de plaisir à regarder un match. Amoureux d’un certain type de joueurs, athlétiques et véloces tout à la fois : une même race de dribbleurs et de buteurs, bien évidemment ! Yonnel Liégeois

« Kopa », par Raymond Kopa (Éditions Jacob Duvernet, 215 p., 19€90).

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La révolution numérique, selon Pierre Musso

Et si les citoyens se penchaient sur la fameuse « révolution numérique » dont les techno-messianistes nous rabattent les oreilles ? Philosophe de formation, docteur en sciences politiques, professeur et chercheur en sciences de l’information et de la communication, Pierre Musso analyse les grandes mutations à l’œuvre dans la société. Il propose des éléments de réflexion afin de procéder à des choix éclairés pour l’avenir de l’humanité.

Avec l’aimable autorisation de notre confrère Laurent Mossino, Chantiers de culture se félicite de publier l’entretien paru dans le mensuel La Nouvelle Vie Ouvrière.

 

 

Laurent Mossino – Les technologies numériques annoncent-elles l’avènement d’une nouvelle révolution industrielle ?

Pierre Musso – Les technologies dites « numériques » sont présentes depuis longtemps. C’est un vieux « futur ». Il s’agit de la rencontre de l’informatique et des télécommunications : l’ordinateur a été inventé pendant la seconde guerre mondiale et la numérisation des réseaux de communication a commencé dans les années 1960 ! De quoi parle-t-on exactement ? La numérisation est un langage informatique fait de 0 et de 1, c’est-à-dire un signal discontinu qui permet de faire circuler et de traiter de l’information dans les réseaux afin de faire dialoguer des ordinateurs entre eux. La rencontre informatique/télécoms a été accélérée et amplifiée avec la naissance au début des années 70, de l’internet qui est un ensemble de logiciels et de musso1protocoles (dont le célèbre TCP-IP) permettant les échanges d’information entre ordinateurs interconnectés.

À la fin des années 80, a été inventé en Europe le « web », c’est-à-dire un logiciel (html) qui permet la mise en forme des informations sur l’internet. A partir de là, de multiples innovations vont s’y ajouter, notamment les moteurs de recherches comme Google et au début des années 2000, les réseaux sociaux comme Facebook qui permet de connecter plus de 1,5 milliard de personnes via les réseaux télé-informatiques. L’invention du smartphone par Apple va permettre d’utiliser en mobilité un terminal individuel de connexion à l’internet et de multiplier des applications dédiées à des services. Toutes ces innovations, depuis 50 ans, ne sont que des développements de la rupture techno-scientifique majeure que fut l’informatique et sa rencontre avec les télécoms. Donc, on n’est nullement dans un futur ou un devenir annonçant une « nouvelle révolution industrielle »

 

L.M. – On parle toutefois de la « révolution numérique » ?

P.M. – La rencontre entre l’informatique et les télécoms ne date pas d’aujourd’hui En revanche, ses conséquences se font désormais sentir dans toute la société : la technologie se « socialise ». C’est pourquoi un grand récit sur la « révolution numérique » se développe à la fois pour annoncer un futur sur le mode de la fatalité et pour soutenir le marché des produits technologiques. C’est du « storytelling » pour légitimer des politiques publiques de libéralisation et des stratégies industrielles. L’argumentaire est un raisonnement simpliste opérant en trois temps : premièrement, il postule la poursuite et l’extension d’une « révolution » permanente dans le domaine des technologies ; deuxièmement, il soutient qu’en résulteront  des modifications dans l’organisation en profondeur des sociétés, voire une « révolution sociale » ; troisièmement, il conclut que ces modifications sont fatales et sont porteuses d’effets bénéfiques ou catastrophiques pour l’homme. En fait, c’est du pur fétichisme ! Cela consiste à réduire les transformations sociales à de simples conséquences d’une de ses composantes, à savoir la technologie. Les sociétés sont des systèmes bien plus complexes, car multidimensionnels. Les changements sociaux ne sont pas de simples musso5réceptacles de changements techniques ou économiques.

 

L.M. – Il n’en demeure pas moins que le numérique va modifier nos façons de consommer et de produire…

P.M. – C’est déjà fait. La technicisation généralisée et accélérée des sociétés est accomplie depuis le XIXe siècle. L’usage d’internet et des réseaux sociaux est massif et le téléphone mobile est utilisé par plus de la moitié des habitants de la planète. C’est même un fait anthropologique majeur : en une génération à peine, on a accepté d’avoir avec soi en permanence un ordinateur très puissant qui augmente et élargit nos activités mais qui permet aussi d’être localisé, suivi, sollicité et surveillé en continu.

Une grande mutation plus invisible touche la production : le système d’information devient le système de production des entreprises qui sont connectées en permanence à l’échelle mondiale avec leurs fournisseurs, leurs salariés et leurs clients. Cela signifie que la production est pilotée « par l’aval », par les achats ou les demandes des consommateurs constamment tracées et enregistrées et que les salariés se retrouvent derrière des ordinateurs pour concevoir des produits et des services ou maintenir la relation client. Aujourd’hui, le Charlot des Temps Modernes serait posté devant un ordinateur avec de nombreux écrans comme les traders du monde financier !

C’est d’ailleurs la planète financière qui a introduit cette informatisation connectée à l’échelle planétaire, en même temps que la déréglementation du secteur bancaire, dès les années 70. La manufacture devient une « cerveau-facture » et la main-d’œuvre un « cerveau d’œuvre » captant toutes les forces cognitives, nerveuses et créatives des salariés et des consommateurs. Désormais ces derniers participent, très souvent gratuitement, via les réseaux sociaux, à la production des services et des produits. Ainsi se déploie une coproduction planétaire grâce aux systèmes d’information. Et cela est vrai dans toutes les organisations, privées ou publiques : l’usager, le client ou le consommateur, devient un travailleur numérique, un « digital labor » dont il faut capter l’attention et la contribution. La sphère de la production s’étend à toute la musso2société. C’est pourquoi l’entreprise mondialisée devient un lieu de pouvoir stratégique, sans doute plus important que la sphère publique elle-même.

 

L.M. – Des auteurs affirment que la numérisation de l’économie provoquera une véritable saignée de l’emploi, certains prophétisent même la disparation de la moitié d’entre eux. Qu’en pensez-vous ?

P.M. – Ces sont des techno-messianistes ou des techno-catastrophistes qui font de la prospective en extrapolant des lignées technologiques pour manier les peurs ou les promesses, sans tenir compte de ce qui fait tenir une société, à savoir ses dimensions politiques, culturelles, sociales, religieuses ou géopolitiques… Cela s’appelle du « déterminisme technique » et se réduit au fétichisme dont je parlais.

A chaque vague d’innovation, il y a eu des prophéties de ce type, car les techniques sont porteuses d’imaginaires qui, par définition, sont ambivalents permettant d’annoncer le pire ou le meilleur. Ce fut le cas avec l’imprimerie, les chemins de fer, l’électricité ou l’automobile. La technique, c’est toujours du « techno-imaginaire » selon la formule de l’anthropologue Georges Balandier : elle combine des fonctionnalités (la technique est utile, elle sert à agir) et des fictionnalités (la technique permet d’imaginer des usages nouveaux).  Toute technique mêle fonction et fiction. S’agissant de l’emploi, chaque mutation technologique supprime des emplois, mais elle en crée de nouveaux : l’imprimerie a supprimé des copistes mais elle a crée une nouvelle industrie, l’électricité a réduit les fabricants de bougie mais a créé une filière musso4énergétique puissante, l’automobile a supprimé l’hippomobile mais a crée toute l’industrie fordiste…

La mutation actuelle supprimera des emplois et en créera de nouveaux. Notamment dans les services, en particulier les services à la personne, en matière de santé, de formation ou de sécurité. De plus, il s’agit d’un choix de société : plutôt que de supprimer des emplois, on peut réduire la durée du travail ou élever les qualifications et diversifier les activités. La robotisation a longtemps fait rêver pour permettre la formation d’une « société de loisirs » libérant les hommes des tâches exténuantes et répétitives. La robotisation des tâches répétitives peut être une opportunité pour enrichir le travail et les qualifications.

 

L.M. – D’autres prétendent, en s’appuyant sur l’expérience d’Uber, que les technologies numériques vont signer la fin du salariat.

P.M. – Uber est un exemple de l’instrumentalisation de la technologie pour justifier la précarisation du salariat et la déréglementation de secteurs d’activités. En fait, il n’y a aucune innovation technologique avec Uber. Ce qui est nouveau, c’est le développement de plates-formes numériques qui  permettent de créer des nouvelles formes d’intermédiation entre utilisateurs de services. Uber est la réponse marchande à cette innovation économique. Il appartient aux pouvoirs publics nationaux et internationaux de réguler cette activité, comme toute nouvelle activité. Le  vrai défi est de développer des plates-formes numériques d’intérêt général, de services publics, afin de renforcer le lien social et toutes les activités associatives. Ce qui importe, dans la fonction d’intermédiation, c’est de créer de la sociabilité, des liens humains pour éviter le délitement social qui partout menace les solidarités.

 

L.M. – La technologie peut accoucher du meilleur comme du pire, selon l’usage qu’on en fait. Mais la technologie elle-même est-elle neutre ?

P.M. – La technologie n’est jamais neutre, c’est l’idéologie techniciste qui la présente comme telle ! Un usage est toujours présupposé dans chaque innovation : un fusil ne sert pas à soigner, un avion à plonger sous l’eau… C’est pourquoi les choix de recherche et de développement sont  stratégiques pour la société, car des bifurcations s’opèrent dès l’amont des choix techno-industriels. Il faut débattre de ces choix : la démocratie doit s’étendre à ces orientations essentielles portant sur les filières, les objets et les logiciels, et leurs conséquences pour la société et l’environnement. Cela nécessite de la transparence, de l’information, de la formation, musso6des échanges publics entre scientifiques, décideurs et populations. Un nouveau champ de conquêtes démocratiques s’ouvre sur ce terrain.

Je le répète, il n’y a ni fatalité ni progressivité obligatoire des technologies. Elles résultent toujours de choix scientifiques, économiques, culturels et politiques. Il est temps d’inverser le rapport entre technique et société. Là serait la véritable « révolution numérique » entendue comme la démocratie du plus grand nombre, une démocratie traitant aussi des grandes orientations techno-industrielles. Il y va du développement, voire de la survie de l’humanité. Propos recueillis par Laurent Mossino

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