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Brel, rêver à d’impossibles rêves…

Le 9 octobre 1978, il y a quarante ans, disparaissait Jacques Brel. Fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient, l’ami de la Fanette s’en est allé vers d’autres cieux, la Mathilde ne reviendra plus. Demeurent, à jamais, les images de l’artiste ruisselant de sueur, les textes du poète, les films du comédien.

 

La nostalgie n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi en Artois comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Au matin du 9 octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef, ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François…

Le 16 mai 1967, l’artiste donne son ultime récital à Roubaix, un an plus tôt il a fait ses adieux au public parisien sur la scène mythique de l’Olympia. Un dernier concert, inoubliable pour les spectateurs d’alors. Une demi-heure d’applaudissements et de rappels pour qu’enfin le chanteur, les traits fatigués et le visage ruisselant de sueur, revienne saluer la foule : en robe de chambre, une première sur les planches d’un music-hall ! Demain, le Don Quichotte de l’inaccessible étoile et des impossibles rêves, à jamais orphelin de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans, revêtira les habits d’acteur, réalisateur de films et metteur en scène de comédies musicales avant d’embarquer vers un autre futur comme marin et pilote d’avion. « Il y a quinze ans que je chante. C’est marrant, personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que je m’arrête », déclare Brel avec humour à ceux qui lui reprochent d’arrêter le tour de chant.

 

« Je ne veux pas passer ma vie à chanter sur une scène… Ne me demandez pas de bonnes raisons. Si je continue, je vais recevoir plus que je ne peux donner. Je ne veux pas, ce serait malhonnête… J’ai un côté aventurier, aventureux au moins. Je veux essayer d’autres choses… J’en ai pas marre du tout, j’en ai pas marre une seconde. Je veux avoir peur à des choses, je veux aimer des choses qui me sont encore inconnues, que je ne soupçonne même pas… Tout le monde est Don Quichotte ! Tout le monde a ce côté-là. Chacun a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… Le triomphe du rêve sur la médiocrité quotidienne, c’est çà que j’aime. On ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves… La notion est de savoir si on a admirablement envie de faire admirablement une chose qui paraît admirable, c’est çà le RÊVE ».

 

Un florilège de bons mots glanés de-ci de-là, non pour présenter « l’homme de la Mancha » comme le nouveau, quoique posthume, philosophe de nos temps modernes mais pour marquer la force indélébile de ce qui fut peut-être l’aventure d’une vie : même trop, même mal, oser donner corps à ses rêves, tenter toujours d’atteindre l’inaccessible étoile ! Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Jacques a vécu une enfance morose entre un père déjà âgé et une maman aimante mais malade, souvent alitée », nous confia Thérèse Brel, son épouse, lors de la grande exposition organisée à Bruxelles en 2003. « Dès l’âge de 17 ans, il avait cette envie de partir et de quitter l’entreprise familiale, dès cette époque il remuait beaucoup et rêvait d’aller voir ailleurs », poursuit celle que Brel surnommait tendrement Miche. Au cœur de Bruxelles, cette ville qui ne perd point la mémoire de son enfant turbulent, non loin de la « Grand Place » où passe le tram 33, Miche se souvenait encore du temps où son mari allait manger des frites chez Eugène.

« Contrairement à ce que l’on pense et à ce qu’il chante, Jacques a toujours considéré Bruxelles comme sa maison, il est demeuré fidèle à sa Belgique natale. Qu’il se moque des Flamandes ou de l’accent bruxellois, il n’égratigne que ceux qu’il aime vraiment », assure Miche. « Paris ne fut pour lui qu’un point de passage obligé pour débuter une carrière. Comme il l’affirme lui-même, il espérait seulement pouvoir vivre de la chanson, il n’attendait pas un tel succès. Ses références chansonnières ? Félix Leclerc et Georges Brassens ». La demoiselle qui connut Jacques, scout à la Franche Cordée, la compagne de toujours qui sait ce que le mot tendresse veut dire, la collaboratrice, éditrice et conseillère jusqu’à la fin, le reconnaît sans fard : l’enfance fut le grand moment de la vie de Brel. Celui de l’imaginaire en éveil dans un univers calfeutré, celui des combats sans fin entre cow-boys et indiens comme au temps du Far West…

 

Quarante ans après sa mort, Jacques Brel garde une incroyable audience auprès du public. Nombreux sont les interprètes qui revisitent son répertoire, même les jeunes auteurs apprécient son écriture. Des textes qui n’ont pas vieilli, d’une poésie hors du temps et d’une puissance évocatrice rarement égalée. Sur des airs de flonflon et de bal musette, « Allez-y donc tous » voir Vesoul, mais pas que… Surtout, comme on déambule dans les ruelles d’une vieille ville, osez vous égarer dans les méandres d’une œuvre chansonnière aux multiples facettes. Pour découvrir avec émotion et ravissement que le temps passé, qui jamais ne nous quitte, fait de l’œil au temps présent pour mieux l’apprécier et le comprendre, le transformer. Yonnel Liégeois

L’actualité Brel

À écouter : « Dire Brel, rêver un impossible rêve », un spectacle d’Olivier Lacut chaque samedi à 17h, au Théâtre Les Déchargeurs jusqu’au 15/12/18. À voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma. À lire : « Le voyage au bout de la vie » de Fred Hidalgo, « Brel, la valse à mille rêves » d’Eddy Przybylsi. À découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France. À offrir ou à s’offrir : l’intégrale Brel chez Universal Music. À consulter : le site internet officiel.

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Christian Vurpillot, l’homme-orchestre

Comédien, metteur en scène et prof de théâtre, Christian Vurpillot jongle avec les casquettes comme avec les statuts. Fonctionnaire ou auto-entrepreneur, il court surtout le cachet pour retrouver le statut d’intermittent.

 

Dès le départ, la précarité de la vie d’artiste ne lui a pas échappé. En même temps qu’il suit les cours d’art dramatique au conservatoire de Besançon (Doubs), Christian Vurpillot prépare une maîtrise de philo, histoire de s’assurer une sécurité avec l’enseignement. Une double formation chargée mais « quand t’as vingt ans, t’y vas ». Jusqu’au jour où c’est devenu « conflictuel » : il jouait son rôle de prof et philosophait sur le plateau. « La troisième année, j’ai joué Le Misanthrope au centre dramatique national de Franche-Comté avant de partir en tournée pour cinq ou six mois ». De quoi arrêter ses remplacements comme prof de philo dans les lycées de Vesoul ou de Montbéliard et embrasser la carrière de comédien. Il va ensuite monter une association théâtrale à Besançon pour jouer Poivre de Cayenne, de René de Obaldia, avant de partir pour Paris où les possibilités de faire le métier sont plus vastes entre la télé, la radio ou le cinéma.

S’il a vite obtenu le statut d’intermittent du spectacle, il a toujours fallu qu’il se démène pour le garder, cherchant le juste équilibre entre les boulots alimentaires – doublage, pub, figuration – et la création artistique. Bref, comme beaucoup de comédiens, il va « courir le cachet ». Et c’est sportif… Il y a une vingtaine d’années, Christian songe à changer de métier pour plus de sécurité. « Je gagnais juste de quoi tenir, ce n’était pas assez stable financièrement, alors j’ai opté pour les métiers de la production ». Après une première formation, il fait des stages comme administrateur de production pour le magazine « Thalassa » de France 3, puis dans l’unité de fictions d’Arte avec Pierre Chevalier. Il fait d’une pierre deux coups, en rencontrant des réalisateurs qui, par la suite, peuvent l’employer comme acteur. Il entame ensuite une formation à l’INA pour s’orienter dans la direction de production de cinéma. Pas facile d’y faire sa place. « Il n’y a pas de producteur dans la famille », confie le fils d’ouvrier de chez Peugeot et Compagnie. Un des fleurons industriels du pays de Montbéliard où l’on fabrique motos, pièces détachées et appareils ménagers. « Je suis redevenu comédien puis j’ai répondu à une annonce de la mairie de Sannois (Val-d’Oise, NDLR) qui cherchait un professeur de théâtre », raconte-t-il. Et ça commence plutôt fort, il dirige quatre ateliers théâtre pour adultes et ados, est payé au cachet comme lorsqu’il joue. Au bout de deux ans, son statut change, il ne sera plus intermittent mais embauché en CDD par la mairie de Sannois. Un fonctionnaire en somme. À temps partiel avec un contrat annuel, Christian est payé tous les mois et peut souffler, tout en continuant à être comédien.

 

Il joue dans Drao (Derniers remords avant l’oubli), de Jean-Luc Lagarce, avec lequel il fit sa philo à Besançon, ou campe Louis Joxe, négociateur des accords d’Évian menant à l’indépendance de l’Algérie en 1962, dans Krim Belkacem. « Un sacré texte à mémoriser que celui des accords, j’ai réussi à avoir un prompteur », sourit-il. Il sera encore archevêque dans Jefferson à Paris de James Ivory. Il devait faire une silhouette (un figurant) mais la chef costumière lui a donné l’habit d’un rôle, du coup, il a donné la réplique à Charlotte de Turkheim, alias Marie-Antoinette. Il devra se battre par la suite pour ne pas être payé comme simple figurant, avoir un contrat de prétournage et figurer au générique. Il faut parfois s’armer de patience dans le métier. S’il fait des doublages, Christian doit attendre la sortie du film, parfois six ou sept mois, pour être payé. Alors qu’il joue lors d’une réunion du G8 à Versailles, il attend huit mois avant de toucher sa paye : « Personne ne savait quel ministère devait nous payer ! » En attendant, outre des fictions radiophoniques (sa voix grave est appréciée), il multiplie les prestations pour obtenir des cachets : il tourne dans le clip d’un chanteur à Sofia (Bulgarie) ou endosse le costume de père Noël pour les CE de l’Assemblée nationale, du Sénat ou chez Veolia, ce qui lui ramène dix cachets pendant les fêtes. Et « ce n’est pas négligeable… »

Christian a perdu le statut d’intermittent en 2012-2013 et quelques mois plus tard, la mairie de Sannois, en pleine tourmente financière – elle est alors mise sous tutelle de l’État – ne lui confie plus qu’un atelier théâtre par an, au lieu de quatre. « Je l’ai gardé, ça m’aide à payer le loyer, même si je dois faire 60 kilomètres aller-retour depuis Ivry », explique-t-il. Il a alors ouvert un autre atelier au théâtre de Nesle (Paris) qui le paye sur facturation. Autrement dit, le professeur de théâtre a dû opter pour le statut d’auto-entrepreneur. Une galère quant au paiement des charges et des impôts, non partagée avec le patron. « Pas le choix, c’est un sacré merdier ! » Il espère bien, via une association, être de nouveau payé au cachet et lâcher l’auto-entrepreneuriat. Et côté syndicat ? Il adhère dès le départ, comme nombre de ses confrères, au Syndicat français des artistes interprètes (SFA-CGT). Il y reste cinq ans, avant d’intégrer un collectif d’intermittents du côté d’Aligre, à la Maison des ensembles où se côtoient militants de Sud et de la CNT. Mais c’est de l’histoire ancienne.

« Là, je n’ai pas loin de 450 heures à déclarer mais toujours pas les 507, la durée minimale pour retrouver le statut d’intermittent », raconte le comédien, « on ne dit pas assez que nombre d’artistes cotisent chaque année, sans bénéficier d’aucune prestation ! » Les projets ne manquent pas pour autant : outre Le Boudoir, de Sade, qu’il aimerait monter à Ivry, Christian commence à travailler sur Mamie blues, une pièce écrite par une amie qui met en scène une belle-mère ashkénaze qui se prend le bec avec sa bru séfarade. Il entend bien aussi retrouver le statut d’intermittent à la veille de sa retraite, elle serait alors un plus confortable. À savoir toutefois, la retraite chez les comédiens ne rime pas avec le baisser de rideau : les rôles n’ont pas de limite d’âge ! Propos recueillis par Amélie Meffre

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Sylvain Maurice, un cœur à prendre

Avec l’adaptation de « Réparer les vivants » de Maylis de Kérangal, le metteur en scène Sylvain Maurice signait en 2016 un époustouflant spectacle. Repris aujourd’hui pour quelques représentations au Centre dramatique national de Sartrouville, avant une grande tournée dans l’hexagone. À voir ou revoir, sans faute.

 

Il court, il court, le cœur en chamade ! Il y a urgence, le temps est compté, le compte à rebours a sonné. Pour l’un la mort a frappé, pour l’autre la vie peut recommencer…

Pas moins de dix prix littéraires, dont celui du meilleur roman décerné en 2014 par le magazine Lire à l’auteure déjà récompensée du prix Médicis en 2010 pour « Naissance d’un pont », un tonnerre d’applaudissements pour Sylvain Maurice et ses deux interprètes à la création de « Réparer les vivants » en 2016 sur les planches du Centre dramatique national de Sartrouville ! Étonnante, émouvante, captivante, la performance autant artistique que médicale (!) rive le spectateur à son fauteuil, tant le metteur en scène est parvenu, sans artifice superflu, à transfuser du plateau à la salle la force narrative du roman de Maylis de Kerangal

Au sol, un tapis roulant où s’essouffle le narrateur à courir parfois à perdre haleine, en hauteur un musicien qui rythme du trombone et de la guitare cette gageure insensée, convaincre et décider d’une transplantation cardiaque en un temps record : en parole et musique, Vincent Dissez et Joachim Latarjet engagent une course contre la montre !

Notre cœur bat et palpite, le jour se lève. Celui du jeune Simon achève sa course au petit matin, sur la route du bord de mer. Mort cérébrale. Plus loin, au loin, très loin, une femme à bout de souffle s’épuise dans l’attente d’une opération… Entre l’un et l’autre, se forme alors dans l’urgence une chaîne qui unit soignants et vivants, experts et parents, les savants et les désespérants. De la chambre cadavérique à la table d’opération, la mort appelle à la vie comme, de la scène à la salle, le récit des événements appelle à la réflexion et à la méditation : quid de cet organe, indispensable moteur d’un corps tressautant ou siège palpitant de nos affects et sentiments ? Quid de la souffrance et de la douleur à la perte d’un proche ? Quid de l’acceptation ou du refus au don d’organe ? Quid de cette incroyable chaîne de solidarité qui se met en branle ? Notre humanité blessée, pétrifiée devant l’irréparable, se révolte et doute devant l’innommable. Entre peur et déni d’une vérité insoutenable pour les parents, entre respect et profonde empathie des soignants, chacun cherche et trouve sa juste place.

Du phrasé balbutiant des survivants aux dits d’une précision chirurgicale des intervenants, la parole circule, sublimée par la magistrale interprétation des deux protagonistes. Des mots et des notes incandescents qui rythment les battements d’un cœur dédié à une re-naissance, qui redonnent espoir à notre humanité chancelante en ces temps troublés et incertains où égoïsme et repli sur soi l’emportent sur la solidarité et la fraternité. Yonnel Liégeois

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Giulia Mensitieri, un loup dans les froufrous

Dans Le plus beau métier du monde, l’anthropologue Giulia Mensitieri lève le voile sur les coulisses de la mode. À l’heure des grands défilés, derrière la façade glamour, prospère une industrie qui se repaît de l’exploitation de travailleurs créatifs.

 

Eva Emeyriat – Pourquoi cet intérêt pour le secteur de la mode et du luxe en tant qu’anthropologue ?

Giulia Mensitieri – Lorsque j’étais doctorante à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), j’ai été saisie par le décalage produit entre le regard admiratif porté sur mon statut et la réalité de mon quotidien, plutôt galère, parce que plus personne ne finance de bourse. J’ai eu envie d’enquêter sur ces nouvelles formes de précarité « prestigieuses ». J’ai alors rencontré une styliste photo. Cette femme, qui travaillait pour de grandes marques et portait des habits de luxe, n’avait en même temps pas de quoi payer son loyer ou simplement se soigner. Sa situation est la norme dans la mode ! Un secteur dont on ne connaît rien du travail qui y est produit, alors qu’il nous bombarde constamment de ses images. La mode est intéressante, car elle agit comme une loupe sur le monde du travail. C’est le lieu de l’individualité par excellence. Tout ceci est éminemment néolibéral.

E.E. – Dans Le plus beau métier du monde, vous décrivez la mode comme un écran du capitalisme moderne. Qu’entendez-vous par là ?

G.M. – La mode est une industrie qui vend du désir. Elle montre à quel point le capitalisme a besoin de l’imaginaire pour vivre. Elle est aussi l’une des industries les plus puissantes au monde, la seconde en France, la plus polluante sur la planète avant le pétrole, en raison de la production textile. Sa puissance symbolique, économique et environnementale, est hallucinante mais, en dépit de son excellente santé financière, elle a réussi à rendre le travail gratuit ! Cette dynamique du travail gratuit est un élément central de la production capitalistique. On la retrouve dans d’autres univers : la photo, l’édition, l’architecture ou bien la musique…

E.E. – Des stagiaires paient les repas des équipes lors de shooting photos, des mannequins sont rémunérés un bâton de rouge à lèvres pour un défilé… Pourquoi acceptent-ils cela ?

G.M. – Plus on travaille pour une marque prestigieuse, moins il y a d’argent… L’aspect créatif, l’adrénaline, la lumière font tenir les gens. La reconnaissance sociale est aussi fondamentale. Pouvoir dire « je bosse dans la mode », c’est valorisant. Il y a aussi des cas de domination de travail plus classiques, que l’on peut avoir partout. Les gens sont tellement sous pression qu’ils n’ont plus la force de chercher ailleurs.

E.E. – Que nous dit la mode du monde du travail d’aujourd’hui ?

G.M. – Pour la génération de ma mère, le travail payait l’emprunt de la maison, les vacances… Le compromis fordiste classique. À partir des années 1980, le capitalisme s’est approprié des modèles d’existence « bohémiens » issus des mouvements contestataires des années 1960. On refuse la monétarisation de l’existence, l’aliénation du travail salarié, pour se tourner vers la réalisation de soi… Ces notions ont été injectées dans le modèle néolibéral qui valorise la responsabilité de l’individu, dans sa réussite ou son échec. C’est un changement majeur : le travail est un lieu où l’on se construit d’abord comme individu, l’argent vient après. L’auto-entreprenariat n’est pas qu’un statut, c’est aussi l’idée qu’on doit vendre son image… Les gens sont prêts à s’auto-exploiter, la précarité est intériorisée.

E.E. – Des personnes s’en sortent-elles ?

G.M. – Hormis les célébrités, il y a celles qui renoncent au glamour. Elles travaillent pour des marques plus commerciales et deviennent salariées, avec des horaires. D’autres ouvrent leur boutique de créateur, il n’y a plus l’hystérie des défilés, le luxe. Propos recueillis par Eva Emeyriat

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Drouet, sale temps pour la forêt

Symbole d’une nature authentique, la forêt française connaît depuis quelques années une phase d’industrialisation inédite. Mécanisation lourde, monocultures, engrais et pesticides, la gestion forestière est désormais calquée sur le modèle agricole intensif. C’est le constat que fait François-Xavier Drouet dans son film Le Temps des forêts, en salle depuis le 12 septembre. Gilles Quentin, secrétaire général de la CGT de l’O.N.F. (Office National des Forêts) et agent forestier pendant quarante ans, livre son analyse.

 

 

Dominique Martinez – Quelle est votre première réaction après la découverte du film Le Temps des forêts ?

Gilles Quentin – Son constat est très juste. Il montre la mise à mal de la culture traditionnelle de la forêt qui suppose de longues années. C’est la différence avec une plantation d’arbres de même essence que l’on fait pousser rapidement pour des besoins de production. La biodiversité animale et végétale qui caractérise une forêt n’a plus sa place dans cette logique. On ne gère pas une forêt comme on gère un champ de maïs.

 

D.M. – La question écologique occupe en ce moment le devant de la scène médiatique. Qu’apporte le film ?

G.Q. – Il a le mérite de poser les choses, de clarifier les enjeux écologiques et productifs autour des forêts, symbole de la nature. Or, aujourd’hui, malgré les beaux discours, on n’accompagne plus, on ne respecte plus le rythme de la nature. On est entré dans une logique de rentabilité censée répondre à des pseudo-besoins industriels ou à des injonctions du marché du bois qui impose des modes avec tel ou tel diamètre, etc. Il ne faut pas céder à tout cela. Un sol forestier regorge d’une richesse inestimable qui n’a rien à voir avec celui d’une plantation d’arbres ou d’une culture intensive comme il y en a tant. Le modèle productiviste s’impose à nous également. Il faut faire du chiffre, quitte à détruire des espaces forestiers traditionnels séculaires.

 

D.M. – C’est aussi l’orientation de l’O.N.F. ?

G.Q. – Absolument. Seul compte le montant de mètres cubes de bois vendable rapidement. En forêt de Vierzon par exemple, où j’ai travaillé de nombreuses années, il y avait des centaines d’hectares d’un mélange de chênes, hêtres, frênes… Et sous prétexte qu’une essence rencontrait quelques difficultés, on a tout rasé pour replanter des pins maritimes et des pins sylvestres parce qu’ils ne vont pas générer de dépenses. Ils ont moins besoin d’eau et de protection du soleil et puis dans une cinquantaine d’années, quand ils seront exploitables, ceux qui sont aux responsabilités aujourd’hui ne seront plus là… Le titre du film est très juste : la question est bien celle du Temps des forêts qui est incompatible avec la logique de productivité immédiate aujourd’hui prioritaire.

 

D.M. – Le film montre le malaise des personnels de l’O.N.F. : à quoi est-il dû ?

G.Q. – Quand il n’y a plus que le budget et la quantité de bois vendu qui comptent, on perd le sens de notre travail. Et cela ne fait que s’aggraver progressivement. Au-delà des suicides de plusieurs collègues ces dernières années, des jeunes agents démissionnent désormais. On ne devient pas forestier par hasard. On le devient souvent par passion et après une formation technique. L’appartenance à un service public constitue une dimension supplémentaire : la forêt qu’on a choisi d’accompagner est un bien commun. Elle appartient à tous, et donc aux générations futures. Or, la logique productiviste de la direction de l’O.N.F. s’y oppose frontalement. Le nombre d’emplois en est une autre caractéristique : d’ici la fin de l’année, 135 postes seront supprimés sur 4 000. Nombre de maisons forestières dans lesquelles avaient obligation de vivre certains agents vont également être vendues. Nous n’échappons pas à l’austérité : réduction de la masse salariale et vente de l’immobilier. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Quatre marches pour la forêt

Pour la défense des forêts publiques, l’intersyndicale organise quatre « marches pour la forêt ». En lien avec diverses organisations et associations de défense de la nature et de la forêt au départ de Strasbourg, Mulhouse, Valence et Perpignan, entre le 17 septembre et le 24 octobre. Ces parcours convergeront vers l’emblématique forêt de Tronçais où doit se dérouler la dernière vente de bois traditionnelle de l’O.N.F., le 25 octobre. Ce sera l’occasion d’un grand rassemblement citoyen.

L’O.N.F. gère 25 % des forêts françaises. 8500 personnels y travaillent : 4000 agents (gardes forestiers de droit public), 3000 ouvriers forestiers (de droit privé), 1500 cadres et personnels administratifs. « La situation s’est considérablement dégradée depuis 2015 avec l’arrivée du dernier directeur général qui n’hésite pas à dégainer son arsenal procédurier dès qu’il peut contre nous », souligne Gilles Quentin. Les huit organisations syndicales, réunies en intersyndicale (Solidaires, CGT Forêt, CGT Fnaf, EFA-CGC, l’Unsa, deux organisations FO), ont d’ailleurs démissionné de tous leurs mandats en septembre 2017 pour marquer l’absence totale de dialogue social.

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Robin face au Roundup

Infatigable investigatrice, Marie-Monique Robin publie Le Roundup face à ses juges. Une nouvelle enquête accablante sur les ravages sanitaires du pesticide phare de la firme américaine Monsanto, rachetée en 2016 par le groupe pharmaceutique allemand Bayer. À lire d’urgence, au lendemain de la démission de Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire.

 

Cyrielle Blaire – Vous avez filmé le procès symbolique qui s’est tenu en 2016 contre Monsanto et son produit phare, le Roundup. Pourquoi ce pesticide, réautorisé par l’Europe, inquiète-t-il autant ?

Marie-Monique Robin – Le Roundup est le pesticide le plus vendu au monde. 800 000 tonnes sont déversées par an sur la planète, dont 9000 en France. Dès sa mise sur le marché en 1994, Monsanto a communiqué sur ce pesticide « bon pour l’environnement et biodégradable ». À cause de ces mensonges, des agriculteurs et des particuliers l’ont utilisé sans protection. Comme Sabine Grataloup, dont le petit garçon est né avec des malformations congénitales.

 

C.B. – Les victimes exposées au glyphosate décrivent un désastre sanitaire et environnemental inouï…

M-M.R. – Les enfants et les femmes enceintes sont particulièrement touchés. Le glyphosate, le produit actif du Roundup, est un perturbateur endocrinien qui agit sur la formation du fœtus. En Argentine, où sont cultivés 21 millions d’hectares d’OGM transgéniques arrosées de gyphosate, le bilan humain est terrifiant. Avec l’épandage, le produit part dans l’air, l’eau, la pluie. Ce qui provoque de graves problèmes d’asthme, d’avortement, de cancer… Et nous sommes tous concernés. En Europe, tous les animaux d’élevage industriels sont nourris avec ce soja transgénique. Trente personnalités ont donné avec moi leur échantillon d’urine : nous avions tous des taux de glyphosate douze fois supérieurs au seuil autorisé dans l’eau.

 

C.B. – Vous évoquez, dans Le Roundup face à ses juges, un crime d’écocide ?

M-M.R. – Le glyphosate agit comme un détergent et un antibiotique à large spectre. Il rend malade l’homme mais détruit aussi les sols, les plantes, les animaux… Un éleveur de porc danois venu témoigner était confronté à des cochons à deux têtes, des microcéphalies, des diarrhées très graves. 80% des insectes ont déjà disparu en Europe, les populations d’oiseaux s’effondrent. Quels signaux faudrait-il de plus ? Des juristes demandent à ce que le crime d’écocide soit reconnu par le tribunal de La Haye : aujourd’hui, on ne peut pas mener d’action au pénal contre ceux qui détruisent la planète.

 

C.B. – Monsanto savait-il que son produit était cancérigène lors de sa commercialisation ?

M-M.R. – Bien sûr, mais ils l’ont caché. J’ai eu accès au dossier d’homologation : leurs propres études montraient que c’était cancérigène et, depuis, des centaines d’études indépendantes l’ont vérifié. Mais la méthode Monsanto, c’est « la fabrique du doute ». Ils montent des campagnes de diffamation d’une rare violence. Ils cachent des données, paient des scientifiques, font monter au créneau des lobbyistes, créent de fausses associations de défense de l’environnement… Leurs moyens sont colossaux.

 

C.B. – Y a-t-il des alternatives à ce modèle agro-industriel ?

M-M.R. – L’INRA vient de publier une étude sur les alternatives au glyphosate ! le souci, c’est que les agriculteurs sont prisonniers d’un modèle dont ils sont les premières victimes. Les avoir maintenus dans le mensonge, comme le fait la FNSEA, est irresponsable. Idem pour l’État, qui verse des milliards d’aides aux céréaliers de la Beauce et supprime la subvention au maintien des exploitations bio. Beaucoup d’agriculteurs seraient prêts à changer pour l’agro-écologie sans produit chimique. Il faut juste les accompagner dans cette transition. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Le scandale européen

96 scientifiques de renom ont dénoncé une « fraude scientifique » après que la Commission européenne a renouvelé pour cinq ans l’autorisation d’exploitation des pesticides à base de glyphosate. Ils accusent l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Aesa) de n’avoir retenu que les études favorables aux fabricants. Une ONG a révélé en outre que le rapport de réévaluation préliminaire était un véritable « copier-coller » d’un document fourni par Monsanto.

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Michel Didym, en pleine Mousson !

Au bord de la Moselle et sous les arcades de la superbe Abbaye des Prémontrés, du 23 au 29 août se déroule à Pont-à-Mousson (54) la 24ème édition de la Mousson d’été. Une manifestation qui fait la part belle aux auteurs de théâtre contemporains. Initiée par Michel Didym, l’actuel directeur de La Manufacture, le Centre dramatique national Nancy-Lorraine.

 

Yonnel Liégeois – Le 23 août, la 24ème édition de la Mousson d’été frappe ses trois coups. Dans quel contexte et avec quelle idée première avez-vous créé cette manifestation, devenue incontournable dans notre paysage culturel ?

Michel Didym – Il y a 20 ans comme aujourd’hui, des critiques incultes trouvaient bon de pousser à l’énervement, en se basant sur « l’absence » d’auteurs vivants. « Il n’y a plus d’auteurs », pouvait-on lire dans différentes gazettes. Affirmations d’autant plus scandaleuses que mon immersion dans les écritures contemporaines me permettait de vérifier quotidiennement le contraire. Mais comment partager cette incroyable richesse ? Comment donner, à ceux que cela intéresse vraiment, des outils pour mieux appréhender les nouvelles écritures ? Et surtout, comment créer autour des auteurs un environnement qui les sortirait de leur solitude ? Après moult entretiens, il est apparu que la création du festival uniquement basé sur le texte était d’une impérieuse nécessité. Il restait cependant à convaincre les autorités car il n’y avait pratiquement pas de financement. Finalement, ce sont les auteurs qui ont imposé la Mousson d’été et ont aidé à générer un événement qui deviendrait une référence culturelle.

 

Y.L. – Dans l’éditorial de ce cru 2018, vous mettez l’accent sur la peur et la montée des populismes qui semblent submerger l’Europe. En quoi et comment le théâtre peut-il faire front et proposer une autre alternative au « vivre ensemble » ?

M.D. – Au cœur de la Mousson, il y a l’humain et surtout des valeurs qui nous permettent de traverser les frontières et d’aller au-delà de nos peurs. Un travail nécessaire pour dépasser nos certitudes. Le repli sur soi n’est pas seulement un cauchemar personnel, c’est surtout à la fin un danger collectif dont savent parfaitement profiter les populistes. Le théâtre crée donc un lien social qui nous encourage à mettre de côté nos angoisses et baisser la garde, à aller vers l’autre et être à l’écoute.

 

Y.L. – Quoiqu’elle n’ait pas perduré, une polémique récente mettait l’accent sur

Co Eric Didym

une prétendue absence d’auteurs contemporains. Pour le créateur de la Meec, la Maison européenne des écritures contemporaines, une aberration?

M.D. – Depuis 2017 nous faisons partie d’un projet européen, « Fabulamundi. Playwriting Europe : Beyond Borders? », qui favorise la synergie entre une dizaine de théâtres qui partagent les mêmes valeurs que nous. Les auteurs français reçoivent des financements qui leur permettent de voyager et de défendre leurs écritures à travers toute l’Europe. Ce projet, qui rassemble 80 auteurs (10 par pays) et 160 textes, est un formidable vivier d’écritures dramatiques. Il permet en outre à la Mousson d’été de faire découvrir au public un large panel d’auteurs talentueux qui reflètent la diversité et la richesse des dramaturgies européennes.

 

Y.L. – Cette édition semble plus fortement faire la part belle aux femmes, auteures-metteures en scène-comédiennes. Une réalité ou une vue de l’esprit ?

M.D. – Je pense de façon générale qu’il faut cesser de trier les auteurs par leur genre, leur âge ou la couleur de leur peau. C’est la langue qui doit prédominer : Qu’à-t-on à dire ? Et surtout, comment le dit-on ? La Mousson programme des femmes depuis plus de 20 ans. Aujourd’hui, il apparaît que plus de femmes écrivent et la Mousson est le reflet de cette légitime progression.

 

Y.L. – Comment s’opère la synergie entre la Mousson d’été et La Manufacture, le Centre dramatique national Nancy-Lorraine que vous dirigez depuis 2010 ?

M.D. – Grâce au soutien technique du théâtre et des scènes nationales du Grand Est, nous parvenons à contenir nos frais de production. Ce qui nous permet de créer dans toute la région une complicité autour des nouvelles écritures, qu’elles viennent d’ici ou d’ailleurs. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

La Mousson, une pluie d’événements

Du 23 au 29/08, le quotidien de la Mousson ( Tél. : +33 (0)3.83.37.42.42) se décline en rencontres et débats, lectures et mises en espace, université d’été qui réunit 75 stagiaires et spectacles. Une sélection d’événements majeurs parmi une programmation diverse et variée ouverte à l’international (Allemagne, Catalogne, Espagne, Grèce, Norvège, USA…) :

– Le 23/08 : Inauguration du festival à 18h, suivi du vernissage de l’exposition « Portraits d’auteurs en Mousson d’été 2017 » réalisés par Éric Didym. Lecture à 20h45, 7 minutes de Stefano Massini.

– Le 24/08 : L’exercice de traduction à 16h, avec traducteurs et auteurs présents. Lecture à 18h, Nostalgie 217 d’Anja Hilling. Spectacle à 20h45, Seasonal affective disorder de Lola Molina.

Emmanuelle Devos. Photo by Marcel Hartmann/Contour by Getty Images

– Le 25/08 : Le prisme du politique à 16h, une conférence d’Olivier Neveux, auteur de « Politiques du spectateur ». Lecture radiophonique à 20h45, La brèche de Naomi Wallace.

– Le 26/08 : Spectacle de rue à 11h et 17h15, Hémilogue du collectif Akalmie Celsius. Lecture à 18h, Excusez-nous si nous ne sommes pas morts en mer d’Emanuele Aldrovandi.

– Le 27/08 : Conversation à 16h, La dispute entre Nathalie Fillion et Pascale Henry sur les enjeux du « texte ». Spectacle à 20h45, La petite fille de Monsieur Linh d’après Philippe Claudel.

– Le 28/08 : Lecture à 14h30, Ton plus extrême désir de Dimítris Dimitriádis. Lecture à 20h45, L’heure bleue de David Clavel avec Emmanuelle Devos.

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