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Fernand Léger à Metz, le beau partout !

La visite du Centre Pompidou de Metz s’impose ! Pour contempler l’œuvre de Fernand Léger, apprendre et s’étonner… Jusqu’au 30/10, l’exposition nous plonge dans L’âge des extrêmes du court XXème siècle, cher à Eric Hobsbawm. L’œuvre se confond avec la vie créatrice du peintre et sculpteur, ainsi organisée en un parcours de huit étapes. Qui permettent de saisir à la fois une époque, des mutations sociales, techniques et économiques, une démarche artistique et une ambition culturelle comme projet politique.

 

 

L’exposition Fernand Léger, largement documentée sur les sites internet, vient à propos  questionner la modernité. Elle trouve parfaitement sa place dans un musée national d’art moderne signifiant par son architecture son entrée dans le XXIème siècle. Il existe de multiples manières de voir cette exposition, il faut prendre son temps, ne pas hésiter aux aller–retour, tout en profitant du Centre Pompidou de Metz et de son JARDIN INFINI : une sorte de pied de nez à l’éloge industriel et urbain de Léger !

Nous sommes nombreux, avec nos limites dans la connaissance artistique, à faire de Fernand Léger une sorte d’icône d’un art populaire représenté par ses grandes toiles aux personnages volumineux, les regards fixés vers un horizon qu’on imagine heureux. Ils travaillent sur le chantier, jouent de la musique, dansent ou font des numéros de cirque et s’arrêtent de pédaler pour nous inviter à les rejoindre. Il ne faut pas se tromper d’époque et d’enjeu dans les différents courants de cet « art moderne », ils  troublent le regard du passant et l’obligent à s’interroger sur la représentation du monde, des gens et des choses. « La beauté est partout », affirme Fernand Léger, « dans l’ordre des casseroles, sur le mur blanc de la cuisine, plus peut être que dans votre salon du XVIIIème siècle ou dans les musées officiels ! ».

 

Fernand Léger a commencé sa vie comme apprenti dans un cabinet d’architecte, il sait dessiner et découvre la couleur dans les toiles de Paul Cézanne. Il sera soldat pendant la première guerre mondiale et Verdun sera son « académie du cubisme ».  Après  l’invasion de la France en 1940, il s’exile aux États-Unis et rencontre d’autres artistes. L’écriture, la photographie, le cinéma et la mise en scène feront de lui un artiste multidimensionnel. Les écrits, l’enseignement et l’engagement de Fernand Léger ouvrent d’autres portes sur son œuvre. Il est de son temps et pour son temps. Il partage avec Le Corbusier une conception industrieuse du monde en mouvement où l’esthétique du quotidien, l’habitat, le travail, l’éducation et les loisirs sont présents et représentés dans des formes éclatées et des couleurs éclatantes. Cela n’est pas toujours compris et c’est sans doute la raison pour laquelle sa toile « Les constructeurs », qu’il souhaitait offrir à la CGT, lui sera refusée au prétexte que les travailleurs ne comprendraient pas ses personnages en pause sur une structure métallique.

La modernité pourrait-elle devenir classique ? Les œuvres de Le Corbusier entrent au patrimoine de l’humanité ! Fernand Léger, avec d’autres contemporains, a sa place au Panthéon des peintres modernes..Vieille question de la modernité qui interpelle le visiteur d’un musée officiel d’art contemporain où se rangent et se classent des œuvres.

 

Deux dialogues peuvent s’ouvrir : l’un avec Bernard Noël et Pierre Verny, l’écrivain et l’ouvrier photographe. Ils nous donnent une réponse dans un beau livre, De l’immobilité, Ruines d’un haut fourneau. L’autre avec la Cité Radieuse de Briey construite par Le Corbusier à la fin des années 50, une petite ville des vallées industrielles de Lorraine, pour loger les mineurs de fer et les sidérurgistes… Las, quelques années après l’installation des premiers habitants, c’est l’annonce de la fermeture des mines et le transfert vers les côtes de la sidérurgie. L’unité d’habitation est abandonnée par les HLM. On envisage même, comme pour les usines, sa destruction. Grâce au maire de la ville qui va y installer une école d’infirmières et aux  militants de l’action culturelle, le bâtiment sera sauvé.

Une association en assure la gestion, ouvre ses portes dans un espace réhabilité et s’associe aujourd’hui à l’exposition du Centre Pompidou de Metz. Mais où sont passés les usines et ceux qui les faisaient vivre ? La représentation de la vie, pour que le beau survive partout, ne saurait se passer de l’action créatrice qui se nomme le travail, comme l’écrit si bien Yves Clot ! Et nos espaces culturels, où sont présentées les œuvres et la mémoire mise en scène, ne valent que s’ils prolongent et amplifient notre résistance au défi de l’immobilité et à la ruine de la pensée. Raymond Bayer

 

À noter aussi :

Du 24 au 30/08, à quelques encablures de Metz, se déroule à l’abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson « La mousson d’été, écrire le théâtre d’aujourd’hui ». Durant six jours, dans un cadre historique et enchanteur, sous la direction artistique de Michel Didym, le « patron » de La Manufacture de Nancy, s’enchaîneront rencontres et débats, lectures et spectacles, ateliers et déjeuners insolites… Un temps privilégié où l’auditeur et le spectateur sont conviés à « prendre un peu de recul, un peu de distance au bord de la Moselle alors que s’organise, en Europe et dans le monde, une régression identitaire sans précédent : le moment semble idéal pour faire ruisseler quelques gouttes de liberté salvatrice glanées au fil des textes de la Mousson », nous suggère Michel Didym. Fort d’un profond regard amoureux sur la belle ouvrage de Fernand léger, il serait bon de poursuivre par un travail de la pensée : venus de France et de l’étranger (Allemagne, Espagne, Italie, Portugal, Russie, Suède), auteurs et traducteurs, comédiens et musiciens vous donnent rendez-vous à Pont-à-Mousson pour s’y atteler. Tous créateurs, acteurs et citoyens du monde ! Y.L.

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En douze clics, Creil au travail

Jusqu’au 4 juin, se déroule à Creil ((60) et dans son agglomération « Usimages ». En douze expositions, un original et superbe parcours photographique qui met à l’honneur l’homme et son travail, l’outil et la machine. Rencontre avec Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement.

 

 

Yonnel Liégeois –  « Usimages » inaugure son second parcours photographique. Quelles nouveautés par rapport à la précédente édition ?

Fred Boucher – La majorité des expositions présentées dans le cadre d’ «Usimages » sont organisées en plein air. Cette année, nous avons mis l’accent sur la création, par exemple avec l’expo « RER, 1970-1980 » à partir des archives de la RATP. C’est la même démarche qui nous a guidé en imaginant celle sur les « Industries rouennaises » à partir du fond photographique de Bernard Lefebvre, dit Ellebé. Un travail qui demande des recherches dans les archives et permet de revisiter des fonds rarement offerts à la vue du grand public. Enfin, nous avons initié un travail de résidence sur cinq entreprises du

« Industries rouennaises ». Co Ellebé

bassin creillois. Ce sont deux jeunes photographes fraichement diplômés de l’École d’Arles, Margot Laurens et Vincent Marcq, qui ont été choisis : nous faisons vraiment une grande place à la création !

 

Y.L. – « L’homme au travail dans son rapport à la machine ou à son outil », est le fil conducteur des douze expositions. Une réhabilitation de l’image ouvrière ?

F.B. – Oui et non, tout à la fois… L’idée était de mettre en avant comment cette imagerie évolue, mais aussi comment peu à peu disparait cette image de l’homme et de la machine. Il y a une déshumanisation des photographies. Par exemple, le travail de Daniel Stier, qui présente des photographies de laboratoire, pose vraiment la question du rapport de l’homme à la machine. Même si les expériences présentées permettent d’améliorer les postes de travail, l’impression que l’on ressent est toute autre. Les humains semblent asservis

Les ouvriers de la Cofrablack. Co Dominique Delpoux

à la machine, ils apparaissent comme le prolongement de celle-ci. Le point de vue de ce photographe nous amène à un questionnement et joue de cette ambiguïté.

 

Y.L. – Les expositions, dans leur majorité, sont présentées en plein air. Un choix délibéré ?

F.B. – Oui, c’est un choix politique de la part des élus que de présenter la photographie dans les espaces publics comme dans les parcs. Cela permet d’abord au grand public d’accéder plus facilement à une telle manifestation culturelle, cela lui permet aussi de découvrir des lieux de promenade en milieu urbain. Pour nous, ce fut un vrai challenge : créer des

Au cœur du Creillois. Co Margot Laurens

modules de présentation en plein air, développer des actions de médiation grand public (visites sportives, visites en vélo …) sur ces lieux !

 

Y.L. – Vous donnez à voir ce qui semble avoir disparu : l’ouvrier, l’outil, le monde industriel. Un paradoxe ?

F.B. – Ce qui a disparu, mais aussi ce qui est contemporain… Et surtout, comment documenter, quelle valeur accorder à ce document du passé qui peut devenir œuvre d’art dans le cadre d’une exposition ? De la même manière, quel regard et comment photographier les activités industrielles d’aujourd’hui qui ne sont plus autant visuelles que ce que l’on pouvait trouver dans l’industrie lourde du 19e ou du début de ce siècle ?

 

Y.L. – La ville de Creil se propose de collecter les photographies personnelles de ses habitants au travail. Dans quelle perspective ?

F.B. – Cette collecte s’est réalisée en écho à l’exposition sur l’auto-représentation. Nous avons réussi à collecter un certain nombre de photographies que nous avons présentées. Le but est bien évidemment de

« Espace-Machine ». Co Caroline Bach

continuer cette collecte afin de constituer une mémoire des activités industrielles du bassin creillois. Cette mémoire individuelle permet peu à peu de construire une mémoire collective.

 

Y.L. – Divers établissements scolaires sont associés à la manifestation. Une sensibilisation à l’univers de l’entreprise ?

F.B. – Les opérations de médiation sont au cœur de notre projet, des ateliers ont été réalisés tout au long de l’année scolaire. Les jeunes pratiquent la photographie et visitent les expositions. Beaucoup de visites sont organisées et des livrets « Découverte » donnent des clefs pour la compréhension des images. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES

« Ateliers ». Co Cédric Martigny

Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. De l’employée de bureau des années 70 au conducteur de machines numérisées, le contraste est saisissant : l’ouvrier est-il pour autant un homme libéré ? L’image se révèle d’une force extraordinaire lorsqu’elle donne à voir ce nouvel univers du travail aseptisé, robotisé au cœur duquel le salarié n’est plus maître de son temps…

Et pourtant du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. « Usimages » permet aussi de mettre en pleine lumière le travail de photographes, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, qui ont élu l’entreprise comme source d’inspiration. Des travailleurs de la

« Ways of knowing ». Co Daniel Stier

focale, artistes de l’ombre (Caroline Bach, Dominique Delpoux, Cédric Martigny…) qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait. D’une expo l’autre, entre l’hier et l’aujourd’hui, de l’Île Saint-Maurice au Parc de la Brèche, une balade photographique qui se savoure à l’air libre.

 

NANTES, IMAGES DU TRAVAIL

Des hommes allongés dans leurs hamacs lors des grèves de 1936 aux chantiers navals, l’étrave du célèbre paquebot Normandie à Saint-Nazaire en 1932, l’occupation de l’usine Chantelle à Saint-Herblain en 1981… De page en page, les images défilent. Bien avant l’usage du portable, toutes réalisées par des salariés, ouvriers en lutte ou en vacances ! En charge du fonds photographique du Centre d’histoire du travail de Nantes où elles furent déposées par les organisations ouvrières ou des militants, Xavier Nerrière (en préparation, un autre ouvrage à sortir prochainement sur l’œuvre d’une photographe engagée : « Le peuple d’Hélène Cayeux ») les a sélectionnées et rassemblées dans un magnifique ouvrage.

Mieux qu’un album de photos, « Images du travail » s’offre tel un incroyable roman-photo populaire ! Qui retrace une histoire sociale trop souvent rayée des mémoires, qui raconte au quotidien l’épopée de milliers d’anonymes bâtisseurs de la France d’aujourd’hui… Plus encore, en interrogeant le pourquoi et comment les classes populaires s’emparèrent ainsi de la photographie, Nerrière pose les

Co René Bouillant

premiers jalons d’une histoire encore à écrire : quid de la photographie sociale comme œuvre patrimoniale ? Quid de sa reconnaissance culturelle ? Quid de l’intérêt des conservateurs et des chercheurs pour semblables clichés ? D’une photographie à l’autre, un étonnant voyage au cœur de « la sociale » qui ravira l’œil de l’amateur comme de l’esthète.

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Hocine Chabira, passeur d’imaginaires

Jusqu’au 14 mai, Place de la République, se déroule à Metz « Passages, le festival qui relie les mondes ». De l’Est (Lituanie, Russie…) au Sud (Syrie, Tunisie…), une manifestation qui, pour son vingtième anniversaire, interroge notre devenir à travers spectacles, concerts, lectures, expositions et débats. Rencontre avec Hocine Chabira, le directeur et passeur d’imaginaires.

 

 

Yonnel Liégeois – Charles Tordjman, qui fonda le festival il y a vingt ans, vous a passé le relais en vue de cette édition 2017. Votre plus grande peur et votre plus grand bonheur ?

Hocine Chabira – Installer toutes les infrastructures, chapiteaux et tentes, en trois jours : un temps record ! À tout moment, je redoutai l’accident d’un monteur, d’un technicien. Au final, tout s’est bien passé, aucun incident à signaler… Pour le reste, bâtir un festival s’apparente à une mise en scène, elle est réussie ou ratée, c’est faire en sorte que nos rêves prennent forme. Quand je constate l’engouement du public devant la diversité des spectacles proposés à Passages, je suis heureux du travail accompli par toute l’équipe du festival.

 

Y.L.Passages semble jouer de tous les genres, du théâtre de répertoire au théâtre documentaire. Une marque de fabrique du festival ?

H.C. – Ce grand écart entre les formes et les genres est doublement intéressant. D’abord, parce que les « classiques » sont revisités avec grand talent pour nous en livrer une lecture contemporaine. De celles et ceux qui ont vu le « Richard III » de Nikolaï Kolyada ou « La mouette » d’Oskaras Korsunovas, nombreux sont les spectateurs enthousiastes qui en témoignent : sans même comprendre ni le russe ni le lituanien, ils avouent avoir redécouvert les œuvres de Shakespeare et de Tchekhov ! C’est une manière incroyable de casser « le quatrième mur » du théâtre : en inventant de nouvelles formes, en donnant à voir et à entendre sa modernité, rendre l’œuvre dite classique accessible à un large public, sans renier le texte et ses exigences. Et tout à la fois, Passages propose des spectacles où les drames de la modernité nous frappent de plein fouet : le conflit israélo-palestinien avec « Décris-Ravage » d’Adeline Rosenstein, la guerre en Syrie avec le concert « Refugees Of Rap » de Mohamed et Yasser Jamous, le spectacle musical « Exil » conçu par Sonia Wieder-Atherton…

Avec Passages, le festival porte bien son nom, nous invitons les spectateurs à passer d’une rive à l’autre, à oser la différence. Avec toute la force du cœur, pour eux comme pour nous ! S’ouvrir aux mondes d’aujourd’hui, et en même temps se souvenir : c’est ici, à Metz, lors de la première édition du Festival en 1997, que Korsunovas fut programmé pour la première fois en France, idem pour Kolyada en 2009 !

 

Y.L. – L’édition 2017 semble quelque peu s’éloigner de l’Est européen pour accoster les côtes méditerranéennes. C’est une nouvelle direction que vous voulez insuffler ?

H.C. – Non, pas vraiment. À partir de 2011, déjà, le festival s’ouvrait au large en s’intitulant « Théâtres de l’Est et d’ailleurs ». Cette année, effectivement, nous proposons un focus sur la Méditerranée avec des troupes et des groupes en provenance de Grèce, du Liban, du Maroc par exemple… En 2015, les artistes de Cuba débarquaient en Lorraine !

« Décris-Ravage », le 10/05 à 18h30. Co Hichem Dahes

Après avoir « essuyé » les planches du théâtre de salle dans ma jeunesse étudiante, j’ai ensuite beaucoup pratiqué le théâtre de rue avec la compagnie Azimuts. Pourquoi ? Parce que j’ai souvent ressenti le froid des salles de théâtre. D’où mon attention privilégiée à la place du spectateur afin que, de la rue à la salle, il ne se sente pas frustré, qu’il retrouve et éprouve la chaleur de l’émotion et la convivialité d’un public rassemblé. Aussi, j’insiste beaucoup sur l’ancrage territorial du festival, sur l’enjeu à ce que les Messins le fassent leur, se le réapproprient. En développant les ateliers participatifs, en lançant des initiatives avec les associations locales, en sollicitant les réseaux de lutte contre les discriminations sur les thèmes de la frontière, de l’exil, de la diversité. Dans le cadre du projet Bérénice, financé par l’Europe, à l’échelle de la Grande Région (n.d.l.r. : Lorraine, Luxembourg, Sarre, Rhénanie-Palatinat, Wallonie, Communauté germanophone de Belgique).

 

Y.L. – En tout cas, cette année, vous faîtes la part belle au Verbe en lançant un week-end Poésie très alléchant.

« Exil », le 13/10 à 20h. Co Marthe Lemelle

H.C. – En effet, pour la première fois, Passages et le festival Poema s’associent pour donner voix à des poètes du bassin méditerranéen et du Proche-Orient. Certes, des témoignages vivants de la violence de notre monde et de son humanité mais, comme les poètes savent si bien le chanter, nous allons dans un même mouvement investir des lieux de mort pour renaître à la vie. Ce seront sept lieux différents sur la colline Sainte Croix, les 13 et 14/05, avec sept plumes aussi diverses qu’émouvantes : la syrienne Maram Al Masri, le maltais Antoine Cassar, le marocain Mohammed El Amraoui, le turc Müesser Yeniay… Et l’an prochain, nous espérons poursuivre dans la même veine avec le Burkina-Faso et la Tunisie, pays invités d’honneur au festival des Écoles de Passages. Créer des fidélités, être encore et toujours des passeurs d’imaginaires, telles sont nos intimes convictions ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

La petite fille afghane. Co Reza

UNE TERRE, UNE FAMILLE

Des visages d’adultes et d’enfants meurtris et terrorisés par la guerre, usés par la faim et la soif, terrés dans les camps de réfugiés… De Massoud le bien-aimé au combattant le plus anonyme… L’Afghanistan, le Pakistan, la Syrie, l’Iran, l’Inde, l’Afrique vous donnent rendez-vous durant le festival Passages. Reza, l’exilé iranien dont la France fut terre d’accueil, le photojournaliste engagé de renommée internationale, expose ses superbes clichés à l’Arsenal de Metz. « Au-delà des frontières et des guerres meurtrières, mes images ne disent pas le seul constat triste de nos vies mutilées », témoigne Reza. « Elles tendent à montrer le sourire derrière les larmes, la beauté derrière la tragédie, la vie, plus forte que la mort ». Un regard d’une grande humanité, l’émotion à fleur de pixels, une foi en un monde plus juste dont l’artiste ne se départit jamais et dont les photographies sont autant de symboles offerts aux générations futures. « Une Terre, une Famille » ? Vraiment une exposition qui fait date, à voir absolument. Y.L.

Jusqu’au 21 mai, Arsenal de Metz

 

RETOUR EN ENFANCE

Norah Krief l’avoue sans honte. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalsoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalsoum…

Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse, « je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ». Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cet « Al Atlal, chant pour ma mère » : superbe de tendresse et d’émotion, un récital qu’elle entrecoupe en évoquant divers souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Accompagnée par trois grand musiciens (Frédéric Fresson, Yousef Zayed et Lucien Zerrad)), sa voix chaude et complice vibre de mille sonorités chatoyantes et méditerranéennes. Après son « Passages » à Metz, un récital en tournée à ne pas manquer ! Y.L.

 

ILS TOURNENT, LES DERVICHES !

Beauté des sons, beauté des voix, beauté des danses ! Quand la musique devient spiritualité et les chants prières, le spectateur demeure comme ébahi, envoûté, subjugué… Selon la légende, dont plusieurs contes mystiques attribuent une origine divine à la musique, les confréries soufies considèrent qu’elles jouent et dansent dans le seul but de louer le créateur. Sur scène, règne une ambiance étrange qui se répand dans le public transporté par telle beauté, musicale et visuelle. Conduits par Noureddine Khourchid, les Derviches Tourneurs de Damas enchantent par leur excellence et leur virtuosité. Du grand art, après Metz, en Arles et à Labeaume cet été. Y.L.

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Prévert, le poète iconoclaste

Il y a quarante ans, le 11 avril 1977, disparait Jacques Prévert. Un immense poète encore d’actualité, de plus en plus apprécié de la maternelle à l’université, un temps surréaliste mais toujours iconoclaste. Chanté par les plus belles voix, apprécié des plasticiens pour ses collages, encensé par les plus grands noms du cinéma. De la plume au bitume, une poésie aux multiples facettes.

 

 

Nouveautés littéraires et discographiques se ramassent à la pelle en cette année 2017 ! Il y a quarante ans, le 11 avril 1977, s’éteint en terre normande Jacques Prévert, l’auteur des Feuilles Mortes. « L’une des cinq chansons françaises qui ont fait le tour du monde, avec une version japonaise, chinoise, russe, arabe… », souligne Françoise Canetti, la maître d’œuvre d’un formidable coffret de trois CD rassemblant 45 chansons et 25 poèmes du grand Jacques avec pas moins de 35 interprètes. De Cora Vaucaire à Bob Dylan, d’Iggy Pop à Jean Guidoni, de Jeanne Moreau à Philippe Léotard… Clope au bec, chapeau sur la tête et toutou à ses pieds, le regard songeur sur les quais de Seine comme l’immortalisa son copain photographe Robert Doisneau, Prévert s’en moquerait aujourd’hui : près de 500 établissements scolaires portent son nom, le plaçant juste derrière Jules Ferry en tête de ce classement honorifique !

Une notoriété qui eut l’heur de déplaire à certains. « Jacques Prévert est un con », déclarait sans préambule Michel Houellebecq dans un article aux Lettres Françaises en 1992. Pourquoi ? Parce que ses poèmes sont appris à l’école, qu’il chante les fleurs et les oiseaux, qu’il est un libertaire donc un imbécile… Si d’aucuns n’apprécient guère les auteurs populaires, ils furent pourtant nombreux, les gens de renom, à saluer la sortie du recueil Paroles en 1946 : André Gide, René Char, Georges Bataille, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre ! « Ses détracteurs n’ont certainement pas lu toute son œuvre, mon grand-père avait conscience d’être enfermé dans son rôle de poète des écoles », déplore Eugénie Bachelot-Prévert. Pourtant, « il a aussi écrit des textes très subversifs, en réalité les personnes qui l’attaquent estiment que la poésie doit être réservée à une élite ». Avec Prévert, il faut apprendre à dépasser les clichés, à goûter la force de son verbe autant que celle de ses engagements politiques et sociaux, à mesurer la pluralité de son talent.

 

Qui ne se souvient du célèbre Dîner de têtes, du Cancre ou de Barbara ? Des poèmes passés à la postérité que des générations de lecteurs, d’abord en culottes courtes puis montés en sève sous leurs cheveux blancs, ne cessent de déclamer avec bonheur et volupté… La mémoire, tenace, ne peut oublier ce qui fait trace ! D’aucuns pourtant l’ignorent, selon l’expression même du grand Jacques, certains de ces poèmes furent proférés, « gueulés » en des lieux où la poésie ordinairement n’avait pas droit de cité : à la porte des usines, à l’entrée des cités. Ainsi, en va-t-il de cette hilarante et pourtant dramatique Pêche à la baleine écrite en 1933 et publiée dès 1946 dans le recueil Paroles. C’est ce que nous révèle André Heinrich, patient et éminent collecteur de l’intégralité des Sketches et chœurs parlés pour le groupe Octobre. Même s’il refusa toujours de « se faire mettre en cellule », Prévert très tôt afficha une sensibilité proche des milieux communistes. Déjà, au temps du surréalisme, avec Tanguy et Duhamel, le trio infernal clamait son indépendance, juste pour contrarier André Breton dont il ne supportait pas l’autoritarisme ! Ami du peuple, des pauvres et des miséreux, Prévert ne cessera de dénoncer l’injustice mais il demeurera toujours rétif à tout embrigadement, tout système, toute hiérarchie. À l’image de son compère Boris Vian, dont il sera voisin de palier cité Véron à Paris, derrière le Moulin-Rouge.

Jacquot l’anarchiste ne pouvait supporter la charité mielleuse du cercle familial, les généraux, les évêques et les patrons… Alors, il écrit des textes et des chansons pour la FTOF, la Fédération du Théâtre Ouvrier Français, d’inspiration communiste. Qu’il joue ensuite, avec la bande des joyeux lurons du groupe Octobre (Maurice Baquet, Sylvia Bataille, Roger Blin, Raymond Bussières, Paul Grimault, Pierre Prévert…), aux portes des usines Citroën en grève par exemple ! Un grand moment de révolte où le nom du patron rime avec millions et citron, un appel ouvert à la grève généralisée clamé à la Maison des syndicats en mars 1933… Suivront d’autres pamphlets, devenus des classiques aussi célèbres que les écrits dits « poétiques » de Jacques Prévert : La bataille de Fontenoy, L’émasculée conception ou La famille Tuyau – de – PoêlePrévert brandit haut « La crosse en l’air » contre cette société qui s’enrichit sur le dos des exclus. C’est pour tous ces gens de peu qu’il part en croisade « crier, hurler, gueuler Gueuler pour ses camarades du monde entier, ses camarades cimentiers…, ses camarades égoutiers…, ses camarades surmenés, exploités et mal payés…, pour ses camarades de toutes les couleurs, de tous les pays ». La lecture réjouissante d’une œuvre puissante qui, de nos jours, n’a rien perdu de son acuité.

 

Une œuvre, une écriture que Prévert le scénariste décline aussi au cinéma avec les plus grands réalisateurs (Marcel Carné, Jean Renoir, Paul Grimault…) et comédiens (Jean Gabin, Arletty, Michèle Morgan, Michel Simon, Louis Jouvet…) de son temps ! Des répliques ciselées au cordeau, passées à la postérité, dont chacun se souvient (« Bizarre, moi j’ai dit bizarre, comme c’est bizarre », « T’as d’beaux yeux, tu sais ») comme des films culte dont elles sont extraites : « Le crime de monsieur Lange », « Drôle de drame », « Quai des brumes », « Les enfants du paradis »… Le cinéma ? Un art auquel l’initie son frère Pierre dans les années 30, qu’il affine après guerre en compagnie de Paul Grimault, l’un des précurseurs du cinéma d’animation en France. Ensemble, ils signent « Le roi et l’oiseau », un authentique chef d’œuvre à voir ou revoir absolument.

Prévert adore aussi rassembler des éléments divers (photos, tissus, dessins..) pour épingler encore le monde par-delà les mots… Des collages qu’il offre ensuite à Minette sa fille ou à Picasso son ami. C’est en 1948, suite à un grave accident, que Prévert alité se prend à jouer du ciseau, de la colle et du pinceau. Un passe-temps qui se transforme très vite en une véritable passion, encouragée par ses potes Picasso et Miro. Il maraude gravures et documents chez les bouquinistes des quais de Seine, il taille menu les photographies de Brassaï et de Doisneau, il cisaille sans vergogne images et cartes postales. Au terme de son existence, il aura réalisé pas loin de 1000 collages, d’aucuns étonnants de beauté, d’humour et d’imagination. De surprenantes œuvres d’art au parfum surréaliste et fantaisiste, méconnues du grand public et qui, pour la première fois, sont exposées en Suisse à la Fondation Jan-Michalski de Montricher. En un superbe coffret, outre le recueil Paroles, les éditions Gallimard ont eu la bonne idée d’y ajouter un fascicule des plus beaux collages de Prévert. Où l’humour et la couleur explosent à chaque page, un superbe cadeau à offrir, voire à s’offrir !

 

Entré au panthéon de La Pléiade, la célèbre collection au papier bible, Jacquot l’anticlérical doit bien rigoler en son éternelle demeure. Il en est une, en tout cas, qu’il n’aura jamais déserté de son vivant et qui nous le rend immortel : celle du Verbe proclamé ou chanté, colorié ou filmé. « La poésie, c’est ce qu’on rêve, ce qu’on imagine, ce qu’on désire, et ce qui arrive, souvent », écrivait Jacques Prévert. C’est le printemps, à vos plumes, poètes des villes et des champs ! Yonnel Liégeois

 

 

À lire, écouter, voir :

– « Jacques Prévert, œuvres complètes » : deux volumes à La Pléiade, sous la direction de Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster. « Paris Prévert », de Danièle Gasiglia-Laster en collaboration avec Fatras/Succession Jacques Prévert.

– « Paroles » : un coffret comprenant le recueil de poèmes et un fascicule de collages.

– « Jacques Prévert n’est pas un poète » : une biographie dessinée d’Hervé Bourhis et Christian Cailleaux.

– « Prévert&Paris, promenades buissonnières », « Jacques Prévert, une vie », « Prévert et le cinéma », « Le cinéma dessiné de Jacques Prévert » : les principaux ouvrages signés par Carole Aurouet, docteur en littérature et civilisation françaises à l’université Paris III-Sorbonne nouvelle et éminente érudite de l’univers « prévertien ».

– « Jacques Prévert, ces chansons qui nous ressemblent » : un coffret de trois CD comprenant 70 chansons et poèmes.

– « Simple comme bonjour » : les 15-16 et 26/04, Domitille et Amaury chantent Jacques Prévert au théâtre du Ranelagh.

– « Jacques Prévert, images » : jusqu’au 30/04, une exposition à la fondation Jan Michalski à Montricher (Suisse) conçue par les commissaires Eugénie Bachelot-Prévert et Solange Piatek. Quand le prolifique jongleur de mots se révèle extraordinaire faiseur d’images.

– « Jacques Prévert, détonations poétiques » : du 11 au 18/08/17, colloque de Cerisy sous la direction de Carole Aurouet et de Marianne Simon-Oikawa.

– La liste complète des événements en France comme à l’étranger (livres, documents, hors-séries et albums photos, spectacles, expositions, films et rétrospectives, CD, émissions de radio et entretiens) durant l’année 2017, à l’occasion du quarantième anniversaire de la disparition de Jacques Prévert.

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Crime au féminin : présumée coupable !

Sorcière, empoisonneuse, infanticide, pétroleuse, traîtresse ? Jusqu’au 27/03, en l’Hôtel de Soubise à Paris, les Archives nationales déclinent avec « Présumées coupables » les stéréotypes qui collent aux basques des femmes depuis plus de cinq siècles. À travers plus de 320 procès-verbaux d’interrogatoires, une exposition édifiante !

 

 

Les Archives nationales nous convient à une plongée dans les procès intentés aux femmes au cours des siècles. Sous cloche, de grands registres où s’étalent les procès-verbaux d’interrogatoires, les lettres de rémission dont des fragments sont retranscrits sur écran, tandis que des estampes, des photos ou des extraits de films s’étalent sur les murs. Ainsi, coupable1l’exposition « Présumées coupables » confronte les archives judiciaires aux représentations de la femme dangereuse, suivant différentes séquences.

La première séquence consacrée à la sorcière, la plus conséquente, nous donne un aperçu des dizaines de milliers de procès qui se déroulèrent entre le XVe et le XVIIIe siècle. Parfait bouc émissaire, la sorcière sert alors à expliquer les épidémies, les morts mystérieuses, les violents orages ou la stérilité d’un couple… En suivant la procédure inquisitoire – plainte, interrogatoire, torture, mise à mort –, on mesure la violence inouïe qui se déchaîne alors sur la femme. Au cœur de ces procès, pointe la peur de sa sexualité débridée. Quand elle n’est plus sorcière chevauchant un balai et forniquant avec le diable, elle devient empoisonneuse. Et l’exposition de mettre en avant les figures de Violette Nozière ou de Marie Besnard. La femme n’est plus seulement lubrique, elle se fait sournoise.

Autre stéréotype, décliné dans l’exposition : l’infanticide. Là, on suit la détresse et la solitude de ces femmes qui tuent leurs bébés après avoir été abandonnées par leurs amants ou abusées par leurs proches. Au XVIe et au XVIIe siècle, elles sont condamnées le plus souvent à la peine de mort, et un édit de 1556 oblige les femmes non mariées qui se retrouvent enceintes à déclarer leur grossesse auprès des autorités. Vient ensuite la figure de la pétroleuse, incarnée par les communardes soupçonnées d’avoir incendié Paris. Lors de leurs coupable2procès, comme le souligne l’exposition, « elles sont aussi interrogées – et peut-être plus encore – sur leur moralité, leur famille, leur consommation d’alcool et leurs rapports aux hommes ». La femme se devant d’être exemplaire, on ne lui pardonne rien et on l’humilie en place publique à l’image des tondues à la Libération.

En partant des archives judiciaires, l’exposition « Présumées coupables »  a le mérite de mettre en lumière la persistance des préjugés sexistes qui se déchaînent envers les suspectes. Forcément coupables… Amélie Meffre

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Peinture, l’Amérique dans la tourmente

Jusqu’en janvier 2017, se tiennent à Paris deux grandes expositions : « La peinture américaine des années 1930 » au musée de l’Orangerie, « Les artistes africains-américains et la ségrégation » au musée du Quai Branly. Le regard des peintres américains confrontés aux affres de la grande dépression comme de la ségrégation raciale.

 

 

Dès l’entrée de l’exposition « La peinture américaine des années 1930. The Age of  Anxiety » au musée de l’Orangerie, un panneau chronologique ainsi qu’une vidéo nous rappellent les heures sombres de la Grande Dépression aux États-Unis. Après le crash boursier de 1929, le taux de chômage dépasse les 20 %, les soupes populaires fonctionnent à plein régime, tandis que s’étalent des taudis aux abords des décharges. Durant cette période, la palette des peintres offre de multiples nuances pour magnifier un retour à la terre contre l’urbanisation effrénée, replonger dans les racines de la conquête américaine ou dénoncer les injustices. Les frontières sont parfois floues, comme le montre une des toiles de Thomas Hart Benton, peintre important – et talentueux – du mouvement régionaliste. S’il peint des scènes pleines de mouvements et plutôt enjouées de la vie quotidienne du Midwest,

Charles Sheeler, American Landscape 1930 © ADAGP, Paris, 2016

Charles Sheeler, American Landscape
1930 © ADAGP, Paris, 2016

dans « Cotton Pickers » (« Cueilleurs de coton ») il montre le dénuement des paysans noirs avec, au premier plan, un enfant famélique.

Loin des champs, l’usine devient paysage pour certains artistes, comme Charles Sheeler qui excelle dans le précisionnisme. Dans sa toile « American Lanscape » (« Paysage américain »), se déploie l’usine de River Rouge tout juste achevée, destinée à produire les voitures Ford Model A suite à une commande du président de la Ford Motor Company. Une œuvre qui affirme la foi de l’Amérique dans son industrie pour participer à la reprise économique du pays, où l’humain disparaît.  D’autres peintres, au contraire, le mettent en avant. C’est le cas d’Alice Neel avec son portrait de Pat Whalen, leader de mouvements sociaux, représenté les poings serrés et appuyé sur le quotidien communiste « Daily Workers », annonçant les grèves dans les mines et la sidérurgie. Même chose du côté de Joe Jones qui s’engage auprès des travailleurs et des pauvres et dispense notamment des cours d’arts plastiques aux sans emploi. Sa très belle huile « Roustabouts » (« Débardeurs ») montre ainsi des dockers noirs, assis ou trimant devant un homme blanc impérieux.

 

En ces temps de crise, le souci d’évasion est de mise. L’engouement pour les sorties et les spectacles se retrouve dans les toiles d’Edward Hopper avec son superbe « New York Movie » montrant une salle de cinéma avec une ouvreuse en attente ou celles de Reginald Marsh peignant la foule qui se presse aux abords des dancings. Mais, au milieu de la fête, se dresse l’incroyable danse macabre de Philip Evergood. Dans « Dance Marathon », le peintre met en scène les corps épuisés et désarticulés des danseurs lors d’effroyables concours en vogue pendant la dépression. Comme l’a mis en images le grand film de Sydney Pollack, « On achève bien les chevaux », adapté du célèbre roman d’Horace McCoy au titre

Joe Jones, American Justice 1933 © ADAGP, Paris, 2016

Joe Jones, American Justice
1933 © ADAGP, Paris, 2016

éponyme et paru en 1935, le couple le plus endurant, après des jours et même des semaines de danse sans interruption, percevait un pécule.

Dans ces années 1930, la Harlem Renaissance, mouvement afro-américain qui bataille pour une reconnaissance de la culture noire dans le paysage artistique, atteint son apogée. On peut admirer quelques toiles de ses représentants au musée de l’Orangerie comme la magnifique « Aspiration » d’Aaron Douglas qui montre l’évolution historique de la communauté, de l’esclavage à la liberté, et son apport au développement et à la vie économique du pays.

 

 

En la matière, il faut surtout se rendre au Quai Branly à l’exposition « The Color Line. Les artistes africains-américains et la ségragation ». Si elle manque un peu

Bob Thompson, L’Exécution, 1961 © Estate of Bob Thompson; Courtesy of Michael Rosenfeld Gallery LLC, New York, NY

Bob Thompson, L’Exécution, 1961
© Estate of Bob Thompson; Courtesy of Michael Rosenfeld Gallery LLC, New York, NY

d’explications et de scénographie, elle offre un extraordinaire panel des peintres afro-américains, dont le très grand Aaron Douglas justement, surnommé le « père de l’art noir américain ». Ses gouaches comme ses encres, géométriques et symbolistes, sont de toute beauté comme son « Into Bondage » qui nous montre la marche des esclaves enchaînés vers la mer et les navires négriers. Outre Aaron Douglas, le musée du Quai Branly nous offre l’occasion inédite de découvrir les nombreux peintres associés au mouvement Harlem Renaissance, très peu connus en France. Ainsi, Archibald J. Moltey qui peint les scènes de rue et de la vie nocturne marquée par le jazz, comme dans son superbe « Tongues (Holy Rollers) » où le tableau est rythmé par les mouvements de danse. Mais aussi Malvin Gray Johnson et son autoportrait où s’affichent des masques africains en arrière-plan. Peintres, sculpteurs, poètes, romanciers, photographes, cinéastes : tous participent à ce bouillonnement artistique qui revendique les racines africaines et combat la ségrégation raciale.

Dès sa création en 1910, la National Association for the Advencement of Colored People (NAACP), portée par l’écrivain W.E.B. Du Bois, lutte notamment dans le magazine « Crisis » contre les lynchages. Entre 1882 et 1968, quelque 5 000 personnes furent

Loïs Mailou Jones, Mob Victim (Meditation) 1944, © Collection particulière

Loïs Mailou Jones, Mob Victim (Meditation)
1944, © Collection particulière

lynchées, en majorité dans les états racistes du Sud. En 1935, deux expositions à New York furent consacrées à ce thème. Les peintres s’emparent du sujet, tels Loïs Mailou Jones, Hale Woodruff et ses lithographies très expressives ou encore Charles Alston qui, dans un fusain d’une rare violence, nous montre un blanc haineux brandissant le pénis de sa victime. Les toiles exposées nous rappellent encore la présence macabre du Ku Klux Klan près des victimes, tandis qu’on peut voir quelques aperçus terrifiants des cartes postales de pendus qui glorifiaient ces horreurs, vendues dans les bureaux de tabac ! Amélie Meffre

 

A voir aussi

– Au musée Réatu (Arles), jusqu’au 31/12/16 : « Deus ex machina », de Katerina Jebb. A partir d’un scanner numérique, des images fortes où la plasticienne mêle célébrités contemporaines et vestiges d’ateliers d’artistes.

– Au Centre Pompidou (Paris), jusqu’au 20/02/17 : « Rétrospective de protocoles », de Jean-Luc Moulène. Une trentaine de pièces, entre création artistique et design industriel, qui nous révèle toutes les facettes d’un plasticien inclassable et déroutant.

– A la galerie Thierry Bigaignon (Paris), jusqu’au 24/12/16 : « Sur Paris », d’Alain Cornu. Une originale et superbe série photographique, nous dévoilant les toits de la capitale éclairés des lumières de la ville.

– Au Centre Pompidou (Paris), jusqu’au 23/01/17 : « La trahison des images », selon René Magritte. La passion « philosophique » du peintre belge explorée au travers d’une centaine de tableaux, dessins et archives : magnifique et pédagogique ! Yonnel Liégeois

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Dieppe, un envol d’érables !

Jusqu’au 18 septembre, Dieppe accueille la 19ème édition de son Festival international de cerf-volant. La plus grande manifestation du genre au monde. Avec la présence de 38 délégations étrangères, dont celle du Canada invitée d’honneur, et le thème des « Arts premiers » comme source d’inspiration fédératrice.

 

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Rouge vêtus, couleur de leur emblématique feuille d’érable, entre galets et pavés, les canadiens ouvrent la parade en ce dimanche ensoleillé ! Déjà, hauts dans le ciel estival, des dizaines de cerfs-volants se jouent des brises marines. De toutes tailles, de toutes formes, un ballet de couleurs au gré du vent… En clôture de défilé, les cerfs-volistes Maori, nus pieds et en costumes traditionnels, captivent la foule massée le long du parcours. Tant par leur « haka » légendaire que par leurs « oiseaux » ornés de coquillages et de plumes. Du peuple Cri du Grand Nord canadien à celui de Nouvelle-Zélande, deux points communs : dieppe1la beauté des cerfs-volants traditionnels et leurs richesses culturelles !

 

L’un vient de Montréal, l’autre de Québec, la capitale de la Belle province, Normand Girard et Réjean Bideau forment une paire à l’accent chaleureux ! Le premier construit ses propres engins, le second les dessine et les colore. À l’occasion de Dieppe 2016, ils volent pour le peuple Inuit avec de beaux portraits sur leurs toiles ou de symboliques « lunettes de soleil », faites en ivoire et inventées il y a plus de 2000 ans pour se protéger de la réverbération des vastes étendues glacées. D’authentiques tableaux rejean-bibeaulivrés au grand air… Leur bonheur commun ? « Le plaisir de construire et d’imager des formes », confessent-ils de concert, « garder notre esprit d’enfant parce que la pratique du cerf-volant invite au partage et au dialogue, à lever la tête du quotidien pour regarder le ciel ».

Leur compatriote Dominique Normand n’en pense pas moins, elle qui expose ses tableaux sous la tente du festival. Depuis de nombreuses années déjà, la plasticienne partage le quotidien du peuple Cri implanté en Baie James. « Cette région est ma terre adoptive, je m’y sens comme si j’y avais toujours vécu. Depuis plusieurs années, j’ai tissé des liens serrés et trouvé une grande famille au cœur des communautés Cris. Pour moi, l’appel du Nord se fait de plus en plus insistant et irrésistible.  De Mistissini à Chisasibi, à travers peinture, films ou ateliers artistiques, j’aspire à mettre en lumière l’amour que je ressens pour ces terres sauvages ». De traversées en raquettes des terres ancestrales à la descente en un mois de la rivière Eastmain dieppe4avec un groupe de jeunes Cris pour sensibiliser la population canadienne aux dangers de l’exploitation des mines d’uranium, l’artiste ne cesse de s’imprégner de la sagesse et des mœurs de ces peuples autochtones et d’en nourrir son œuvre, « comme l’odeur de fumée sur une peau fraîchement tannée ».

 

De coups de maître en premières mondiales, le festival haut-normand n’en est pas à son premier essai ! D’autant qu’entre le Canada et Dieppe, c’est une longue histoire, surtout une histoire de cœur… C’est ici, sur les pelouses-mêmes du front de mer, qu’en 1942 se déroula le raid des alliés, la fameuse « Opération Jubilée ». Cinq cents ans plus tôt, les marins normands partaient pour les eaux poissonneuses de Terre-Neuve alors qu’au XVIIième siècle Dieppe devenait l’un des premiers ports d’embarquement des colons pour la « Nouvelle-France ». Une histoire si forte d’ailleurs, qu’en souvenir du débarquement allié, une ville du Nouveau-Brunswick prendra le nom de Dieppe et en 2001, fort de l’appui français, naîtra le premier festival en Acadie, yann-pelcat-cerfs-volants-2012-691« L’international du cerf-volant » devenant l’un des plus importants rassemblements en Amérique du Nord !

C’est encore ici que le géant « O-Dako » (plus de 14m de long, exclusivement construit en papier et bambou), l’un des Trésors Nationaux du Japon, fut autorisé pour la première fois en 1998 à quitter la terre du Soleil Levant ! Avec une équipe complète en provenance de la ville de Yokaichi pour le faire s’envoler avec l’aide des cerfs-volistes internationaux participant au festival, 100 personnes au total pour plus d’une tonne de traction : sur le dos du mastodonte, les fameux « nagaifuda », originales cartes de vœux dont la mission est de porter au ciel ces milliers de messages intimes afin qu’ils soient exaucés… En 2000, le festival révélait à un public ébahi les traditions Maya de la région de Sumpango, au Guatemala. Chaque année, à la fête de la Toussaint, la population construit et fait voler dans les cimetières des cerfs-volants géants. Ainsi, les âmes dieppe-capitale-cerf-volant_2des défunts qui n’auraient pas réussi à rejoindre le ciel peuvent s’accrocher aux lignes pour y parvenir !

En 2006, Dieppe fait revivre les cerfs-volants maoris, interdits par les colons et disparus depuis des décennies. Il n’existait plus que deux modèles enfouis dans des musées, les techniques de fabrication étant transmises oralement. Grâce à la recherche et à la mémoire des anciens, la délégation maorie pouvait alors présenter une série de cerfs-volants végétaux, spécialement reconstruite pour l’occasion. Et que dire alors des peuples indiens Kuna et Wayu, venus du fin fond de l’Amazonie en 2008 ou de la troupe royale thaïlandaise en 2010 : plus de 700 ans auparavant, les rois avaient coutume d’engager leur propre engin dans les combats de cerfs-volants (couper la ficelle de l’adversaire en plein vol) qui se déroulent encore aujourd’hui en face du palais yann-pelcat-cerfs-volants-2012-88royal !

Le cerf-volant ? Plus qu’un loisir, un art, une culture, une spiritualité… Une communion entre l’homme et la nature, entre éther et terre, l’union de la rose et du réséda, la fraternité entre celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas ! Un monde où l’humain reprend des couleurs, où la différence (de formes, de tailles, un fil-deux fils ou quatre fils…) devient richesse à contempler, à partager. Qu’il soit traditionnel, artistique, historique ou sportif, le cerf-volant devient langage universel où n’existe plus qu’« Un ciel, un monde », selon le mot de passe international des cerfs-volistes ! A Dieppe plus qu’ailleurs : biennal et gratuit, le premier festival au monde qui réunit autant de pays (38 cette année, dont le Ghana pour la première fois), 3_christian-boreyd’amateurs éclairés ou néophytes, de visiteurs petits et grands sur ses huit hectares de pelouses, les plus grandes d’Europe. Comme un écrin cerné d’une muraille de falaises, un théâtre antique entre la ville et la mer baigné de cette lumière magique propre à la Côte d’Albâtre qui inspira tant de peintres, écrivains et poètes !

 

Comme Claudio Capelli, l’italien de l’étape dieppoise… Natif de Cesena, voisin du grand Fellini qu’il croisa en ami, Claudio le « ragazzo » découvre le cerf-volant du haut de son enfance. Le vrai choc, la vraie rencontre avec les objets volants, elle se produit en 78 à New York, au Central Park : la vision de quelques cerfs-volants d’une incroyable beauté dans le ciel américain. Alors, le plasticien formé aux claudioBeaux-Arts de Ravenne déserte de plus en plus la galerie pour l’envol de tableaux dans l’espace aérien ! Comme support de sa peinture, il choisit les « Edo » et « Rokkaku » d’origine japonaise. « Le vrai défi, pour moi ? Que le spectateur soit en capacité de lire un tableau à 30 ou 150m de hauteur. Avec cette inversion du regard, cette sensation presque métaphysique, quand c’est désormais le tableau qui vous regarde de là-haut ! ». Hors les cimaises du musée, il projette ainsi ses portraits ou visages imaginaires au gré des vents. Plus fort encore, il crée en 1981 à Cervia le « Festival Internazionale degli Aquiloni », rendez-vous prisé des artistes à l’air libre.

Plus discrète et moins volubile que son compère transalpin, Thérèse Uguen est une thereseauthentique orfèvre de la toile ! Une petite main qui semble véritablement tisser les cerfs-volants surgis de son imagination créatrice, résistants aux bourrasques bretonnes et pourtant d’apparence si fragile. Éducatrice spécialisée de formation, elle s’initie au cerf-volant en 1988. Tant pour ses loisirs que comme activité proposée aux enfants de par son métier… De fil en aiguille, de bouts de papier en tiges de bambou, elle crée son univers très personnel. Sans idée préconçue, où la légèreté des formes semble épouser le vent comme par magie. Avec le bonheur de faire valser ses créatures partout, entre les buildings de Singapour comme dans le ciel de Pontivy ou de Morlaix.

Oyez, oyez bonnes gens, osez vous envoler pour Dieppe : à la rencontre des peuples du monde, à la découverte de la belle ouvrage. Le bonheur n’est pas que dans le pré, levez les yeux, il peut aussi se nicher dans les cieux ! Yonnel Liégeois

En savoir plus :

dieppe2Trois revues se partagent l’actualité cervolistique :

Vol Passion : le magazine de la Fédération française de vol libre.

Le Lucane : la revue trimestrielle du Cerf-Volant Club de France. 13 rue du Courtil Jamet, 35190 Québriac. Avec articles de fond, actualités, plans de fabrication et agenda.

Le NCB : Le nouveau cervoliste belge, revue trimestrielle. Même sommaire.

 

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