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Avignon, sous le signe de la saturation

De retour d’Avignon, Jean-Pierre Han confie ses impressions festivalières dans la dernière livraison des Lettres françaises (N°163, septembre 18). Des réflexions bienvenues, curieusement nourries d’échanges lors d’un atelier-débat aux rencontres du film documentaire de Lussas ! Du cinéma au théâtre, d’un art à l’autre, le critique dramatique patenté saute le pas avec allégresse.

 

Un des ateliers des états généraux du film documentaire de Lussas (la Mecque du docu qui fêtait ses trente années d’existence), Sur le « point de voir », a eu l’excellente idée d’inviter cet été Marie-José Mondzain et Daniel Deshays, la première proposant une intervention répondant au titre emprunté à Claudel, « l’Œil écoute », le second œuvrant sur le « Point d’écoute, périphéries du silence ». Deux exposés se complétant parfaitement puisqu’à son habitude Marie-José Mondzain faisait un passionnant exposé tournant autour des images (mais pas que, bien sûr) alors que Daniel Deshays en revenait à ce qui est sa spécialité, le son. Il y fut donc beaucoup question de visibilité et d’invisibilité, d’écoute, de silence, avec évocation du travail de Fernand Deligny qui sut « « entendre » le silence de l’autiste » en contrepoint radical du « bourdonnement assourdissant de l’ordre médical et de tout pouvoir normatif »… Alors que Daniel Deshays dissertait sur le silence, affirmant que « c’est un acte engagé dans une relation à l’autre et au monde ». Si ces propos avaient comme point d’application le cinéma, il est clair que le théâtre devrait se sentir concerné, ce qui lui ferait sans doute le plus grand bien.

À se remémorer les spectacles vus au dernier festival d’Avignon la première réflexion qui vient à l’esprit concerne bien la sur-saturation des images et du son de la majorité d’entre eux (les deux étant le plus souvent mixés) et qu’à ce stade la question du silence se pose avec acuité. Le phénomène n’est certes pas nouveau, il atteint simplement désormais un point culminant. Ne revenons pas sur le spectacle d’ouverture proposé dans la Cour d’honneur du palais des papes, Thyeste de Sénèque mis en images et en sons par Thomas Jolly. Le phénomène de saturation sonore et visuelle s’y déploie dans toute son ampleur dans le vaste espace de la Cour d’honneur. Peur du vide à l’évidence (Vilar dont on a guère retenu l’exemple est bien loin)… Dans ce déluge de sons qui n’est que du simple bruit, et d’images avec ces jeux de lumière (appelons-les charitablement ainsi) qui empruntent au music-hall et pis aux boîtes de nuit, que peuvent bien faire les comédiens, eux-mêmes sonorisés, sauf à finir dans la caricature, car bien entendu c’est toujours la matière textuelle et le sens profond du spectacle qui sont mis à l’encan ? Sons et images comme cache-misères de la pensée. On comprend que Daniel Deshays ait fui le théâtre, après avoir beaucoup apporté, notamment auprès d’Alain Françon, pour aller vers le cinéma.

Autre exemple de sur-saturation visuelle et sonore avec le deuxième événement de l’édition : Joueurs, Mao II, les Noms d’après Don DeLillo par Julien Gosselin qui, en plus des saturations déjà évoquées ajoute à son habitude celle de la temporalité, 10 heures, les deux dernières rajoutées au dernier moment, ce qui, à l’évidence est plus que visible sur le plateau vu son état d’impréparation. Dix heures pour nous infliger plus des trois-quarts du temps un flot d’images cinématographiques – les comédiens, la plupart du temps invisibles ou mis en posture d’être mal vus, sont filmés et jouent avec force conviction leur partition de série, le tout sur une musique – appelons-la ainsi par charité – qui finirait par hypnotiser les plus rétifs des spectateurs qui perdent tout lucidité – c’est bien le « bourdonnement assourdissant » dont parle Marie-José Mondzain – : c’est autant de gagné pour soi-disant faire passer le message ayant un lointain rapport avec le terrorisme. Julien Gosselin nous avait déjà fait le coup avec son 2666 du chilien Bolano, un chef-d’œuvre (ce qui est loin d’être le cas des romans de Don DeLillo), le massacrant en le traitant en total contresens. Il nous refait le coup cette fois-ci. Saturation sonore extrême, saturation visuelle avec les films ou téléfilms dans lesquels les comédiens se donnent à fond dans un excès d’énergie.

La Reprise du suisse Milo Rau en passe de devenir l’icône intellectuelle du milieu théâtral (ce fut le grand succès du festival comme en témoignaient les files d’attente de spectateurs en quête d’une petite place pour ne pas rater l’événement) œuvre certes dans un autre registre. La saturation se situe davantage dans la conception même de son spectacle, dans une volonté d’appréhension totale de sens, ou des sens, à travers divers registres de théâtre, le tragique, le documentaire, etc. Vaste et ambitieux programme s’il en est, annoncé dès le sous-titre de la proposition : Histoire(s) du théâtre (I) en référence à Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. Ce n’est donc là que le premier volet d’une longue histoire… qui s’appuie sur un écrit qu’a lancé l’auteur-metteur en scène dans son Manifeste de Gand signé le 1er mai 2018, et sur lequel il y aurait vraiment beaucoup à dire… Au moins Milo Rau tente-t-il de respecter ses dix commandements dont le premier consiste non plus seulement à représenter le monde, mais à le changer, non plus à représenter le réel, « mais bien de rendre la représentation réelle » ! Au nom de quoi, question réalité, tout peut se développer jusqu’à l’insupportable : la torture et le meurtre d’un jeune gay d’origine maghrébine embarqué dans une voiture par trois hommes à la sortie d’un bar montrée dans tous ses sordides détails. Un fait divers vrai qui se déroula en 2012 dans les rues de Liège… toujours la caution ou l’alibi du réel… Dans le même temps le très habile metteur en scène joue (et gagne ?) sur tous les tableaux. Celui du populisme le plus nauséeux – mais cela a valeur d’exemplarité –, et puis c’est présenté en abyme : théâtre dans le théâtre qui est, lui aussi filmé en vidéo, de quoi satisfaire une autre frange du public, plus intellectuelle et rompue aux subtilités théâtrales. En ce sens, c’est indéniable, Milo Rau a du savoir-faire.

Passons rapidement sur quelques autres échecs de l’édition, l’étrange Tartuffe (de Molière) mis en scène par le lituanien Oskaras Korsunovas, d’ordinaire plus inspiré, et le fatras indigeste d’Arctique de la belge Anne-Cécile Vandalem engluée dans une fable un peu trop lourdement parlante. Face à ces objets surchargés de signes plus ou moins évidents, la simplicité d’un spectacle comme Le Grand théâtre d’Oklahama de Madeleine Louarn d’après les écrits de Kafka dont elle retrouve l’esprit avec subtilité apporte un véritable souffle d’air. Et la ligne épurée d’Antigone de Sophocle donnée sur des tréteaux par des détenus du Centre pénitentiaire Avignon-Le Pontet où Olivier Py, le directeur du festival moins heureux dans ses propres productions, intervient régulièrement, nous donne une véritable leçon de théâtre. Ils sont sept participants de l’atelier théâtre de la prison à assumer tous les rôles, féminins comme masculins, avec une rare conviction qui en remontre aisément aux « professionnels ». Ni saturation sonore, ni surcharge visuelle, simplement le souffle de la vie. La vraie.

Comme nous le montrent encore avec pudeur et délicatesse les témoignages de sept transsexuels barcelonais, quatre femmes et deux hommes de 22 à 60 ans choisis parmi de nombreux autres à venir parler sur le plateau de leur vécu, de leur expérience ce qui ne leur confère en rien, le statut de comédien. Ces témoignages sont mis en scène par Didier Ruiz aidé pour l’occasion par le chorégraphe Tomeo Vergès, dans une scénographie discrète d’Emmanuelle Debeusscher. Seules quelques animations visuelles et sonores viennent apporter une respiration entre les témoignages des uns et des autres. Pas de pathos, une parole simple et d’autant plus forte émise par les témoins immobiles face au public. Avec Trans (més enllà) Didier Ruiz poursuit son exploration de l’enfermement, mais cette fois-ci saisie (et mises au jour) dans les corps mêmes des personnes présentes sur scène. Nous sommes là aux antipodes du bruit et de la fureur des spectacles cités un peu plus haut.

Tous ces spectacles vont faire les beaux jours de nos institutions théâtrales durant la saison, c’est la coutume. Tous sauf, bien entendu, Antigone dont la sortie à Avignon, en public, était, le temps de trois petites représentations, exceptionnelle. Jean-Pierre Han

La Reprise, Histoire(s) du théâtre (I) est donné à Nanterre au Théâtre des Amandiers, du 22/09 au 5/10, dans le cadre du Festival d’automne. Le Grand théâtre d’Oklahama est repris, du 4 au 11/10, au Théâtre national de Bretagne à Rennes.

 

À savoir :

Une très bonne nouvelle pour LES LETTRES françaises : la célèbre revue littéraire, longtemps dirigée par Louis Aragon, prépare son retour imminent sous son propre label ! Jusqu’alors publiée en supplément mensuel du quotidien L’Humanité et consultable sur le net, elle sera prochainement disponible par abonnement à un prix modique et en kiosque. Lectrices et lecteurs des Chantiers, faîtes le geste qui sauve pour assurer le succès de l’opération ! Yonnel Liégeois

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Samuel Gallet et l’état du monde, Avignon 2018

Avec La Bataille d’Eskandar, le collectif Eskandar se saisit à bras le corps du texte de l’un de ses membres, Samuel Gallet. Sous couvert d’humour noir, une vision implacable du chaos de notre monde. Sans oublier Criminel, Lettre à un soldat d’Allah et Stand up, rester debout et parler.

 

Samuel Gallet, d’ailleurs, n’hésite pas à payer de sa personne sur le plateau, et cela avec un plaisir évident, comme s’il savourait ses propres mots. Pour l’accompagner dans cette entreprise – une véritable bataille comme le stipule le titre, La Bataille d’Eskandar – on retrouve Pauline Sales pour le jeu, Aëla Gourvennec et Grégoire Ternois pour la composition et l’interprétation musicale. Il n’en fallait pas moins pour parvenir à mener à bien la difficile mission de rendre justice à un texte qui oscille entre différents registres d’écriture. Qui passe de la narration dramatique aux envolées poétiques sans crier gare, se développe dans un imaginaire parfois débridé, voire extravagant, pour répondre avec une ardeur de tous les instants à une volonté de vie inexpugnable. Que l’on veuille ou non, et le personnage principal à qui Pauline Sales prête corps et âme avec une belle autorité l’avoue clairement, « La

©Tristan Jeanne-Valès

vie me prend à la gorge chaque matin. Me plaque contre les murs. M’agresse soixante fois par minute… ».

Tout est dit, le ton est ainsi donné dans sa rythmique et sa tension implacables. Une envolée dans un imaginaire débridé, seul refuge sans doute pour cette femme harcelée par les huissiers et qui s’en va donc explorer d’autres univers dans lequel, parmi les animaux d’un zoo laissé à l’abandon, on trouve un certain Thomas Kantor dont le nom évoque bien évidemment le grand metteur en scène polonais (Tadeusz Kantor) et sa Classe morte. Le quatuor d’Eskandar nous renvoie ainsi avec autorité, et subtilité, au chaos de notre monde. Une vision implacable qui sait faire la place à une sorte d’humour noir, le masque d’une douleur profonde. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 21h15, Théâtre des Halles.

 

À voir aussi :

– Criminel : Jusqu’au 27/07 à 12h05, Théâtre Artéphile. Libéré après quinze ans de prison, Boris sort sans illusion, ni colère et rancoeur. D’un regard l’autre, les plus perturbés sont les amis, les proches, condamnés à le revoir, lui parler, se confronter… Un texte percutant, écrit et mis en scène par Yann Reuzeau, brûlant d’humanité et transcendant le fait divers. Yonnel Liégeois.

– Lettre à un soldat d’Allah : Jusqu’au 29/07 à 14h, Théâtre des Halles. Mis en scène par Alain Timar, le réputé patron des lieux, le texte de l’auteur algérien Karim Alouche est sous-titré « chroniques d’un monde désorienté ». Un jeune homme (convaincant Raouf Raïs) s’adresse à un ami d’enfance devenu djihadiste. Plus qu’un plaidoyer en faveur de la laïcité, le refus de l’intolérance, de l’obscurantisme et du fanatisme, la foi en des valeurs et des idéaux qui ont pour nom justice, raison, liberté, art et poésie. Yonnel Liégeois

– Stand up, rester debout et parler : Jusqu’au 27/07 à 20h20, Théâtre 11-Gilgamesh Belleville. Qu’elle parle ou chante, Alvie Bitemo n’est point femme à se taire face à l’injustice ou au racisme. Qui, entre trois notes de musique et la prise à partie du public, déclame haut et fort ses convictions : qu’est-ce qu’être une femme noire en France aujourd’hui, en outre actrice ? Avec humour et talent, l’artiste d’origine congolaise distille et suggère quelques gouleyantes réponses. Yonnel Liégeois

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Karelle Prugnaud en son vertige poétique, Avignon 2018

Avec Léonie et Noélie, Karelle Prugnaud navigue allègrement dans l’univers de l’extravagance et de l’humour. Avec des qualités de poésie pure. Sans oublier Burning, Europe connexion et Trois hommes sur un toit.

 

Enfin un souffle de poésie dans cette édition du Festival qui en avait un urgent besoin ! Il vient par la grâce d’un spectacle destiné à un jeune public, ce qui est encore plus appréciable. Le texte de Nathalie Papin, Léonie et Noélie, aborde de front la thématique de la gémellité étrangement absente dans toutes les analyses concernant Thyeste de Sénèque, le spectacle prétendument phare de l’édition de cette année.

Soit les jumelles monozygotes Léonie (Daphné Millefoa) et Noélie (Justine Martini), 16 ans au moment où les spectateurs les saisissent sur le toit d’un immeuble puisque l’une d’entre elles (laquelle ?) est stegophile, alors que l’autre préfère escalader la montagne des mots que recèlent les dictionnaires dont elle apprend tous les mots et leurs définitions. Un duo aussi étrange que troublant. Les deux, en effet, ne feraient-elles qu’un ? D’une famille plus que modeste, elles n’ont qu’un cartable pour deux, une paire de chaussure pour deux et ne fréquentent donc l’école qu’un jour sur deux… Curieuse manière de prêter attention à l’autre qui est pour ainsi dire soi-même ; nous sommes en plein solipsisme et l’on voit bien ce que le théâtre qui passe son temps à ne parler que de lui-même dans une mise en abîme perpétuelle peut tirer de ce type d’aventure.

Karelle Prugnaud qui s’est emparée du texte de Nathalie Papin à bras le corps et avec une farouche énergie y ajoute sa touche et lance sur le plateau (sur les plateaux) deux freerunners, qui doublent pour ainsi dire la personnalité des jumelles. Ils virevoltent sur l’entrelacs de toits imaginé par Thierry Grand, glissent, sautent, disparaissent pour réapparaître un peu plus loin. Doubles des adolescentes, il sont eux-mêmes pour ainsi dire jumeaux et portent le même nom de Mattias ! D’une extraordinaire souplesse ils nous mènent dans des contrées que nous n’avons pas l’habitude d’arpenter. C’est fascinant et pour mieux nous en persuader, Karelle Prugnaud a filmé avec Tito Gonzalès-Garcia quelques représentants du monde de la réalité la plus banale et la plus dérisoire aussi, professeur, avocat, agent de sécurité… Claire Nebout, la mère des jumelles, Bernard Menez en professeur, Yann Colette en juge et Denis Lavant en agent de sécurité sont impayables. Par-delà ses qualités de poésie pure, Léonie et Noélie navigue allègrement dans l’univers de l’extravagance et de l’humour, ce qui ne l’empêche pas de fouailler au plus profond de nos esprits et de nos corps. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 23/07, à 11 h et 15 h, Chapelle des Pénitents blancs.

 

À voir aussi :

– Burning : Jusqu’au 21/07 à 11h10, Théâtre des Doms (Île Piot). Entre cirque et mouvements d’équilibriste, une façon radicale et poétique de montrer comment s’installe insidieusement, pour des millions d’individus asservis par une société productiviste, la souffrance au travail. Sur un texte écrit et lu en off par Laurence Vielle, entre tapis roulant et caisses en carton, l’incroyable interprétation de Julien Fournier. Yonnel Liégeois

– Europe connexion : Jusqu’au 27/07 à 19h05, Théâtre Artéphile. Un texte acéré d’Alexandra Badea sur les lobbies industriels, en particulier agro-alimentaires, au cœur de l’assemblée européenne. Plus dure sera la chute du jeune assistant parlementaire manipulant et trompant tout son monde, et d’abord la députée qui l’a engagé. Dans une mise en scène de Vincent Franchi, une représentation qui cogne fort ! Yonnel Liégeois

– Trois hommes sur un toit : Jusqu’au 29/07 à 10h, Théâtre du Train Bleu. Tels des rescapés de l’Arche de Noé, trois individus tentent de survivre sur un toit submergé par les eaux. Pour de prétendus gagneurs, comment sauver sa peau et en revenir peut-être aux fondamentaux de l’existence ? Un texte de Jean-Pierre Siméon, mis en scène par Antoine Marneur, entre poésie satirique et farce politique. Yonnel Liégeois

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Viviane Théophilidès et Rosa, Avignon 2018

Avec Rosa Luxemburg Kabarett (J’étais, je suis, je serai), Viviane Théophilidès nous donne un formidable et très nécessaire coup de fouet pour faire face à notre aujourd’hui. Placé sous le signe du cabaret berlinois, un bel hommage à cette haute figure de la révolution. Sans oublier De Pékin à Lampedusa.

 

Il ne fait guère de doute que Viviane Theophilidès et ses camarades de plateau (l’expression prend ici tout son sens) n’a pas dû réfléchir longtemps avant de placer son portrait de Rosa Luxemburg sous le signe du cabaret berlinois, en opérant une petite contraction de temps. Lequel prenait son essor au moment où la militante socialiste était assassinée en 1919 lors de la répression de la révolte spartakiste, juste après la fondation du parti communiste allemand à laquelle elle participa activement. Belle idée en effet, allant presque de soi, en tout cas d’une réelle justesse, qui permet à la metteure en scène d’évoquer notamment la figure de Brecht (on songe aussi à Karl Valentin). Belle idée, lui permettant aussi de revendiquer l’esthétique qu’elle a mise en place dans la salle du Théâtre des Carmes où le spectacle se donne : on songe à André Benedetto, le créateur de ce lieu qui en son temps (en 1970) écrivit une Rosa Lux et qui aurait certainement aimé ce nouvel hommage à cette haute figure de la révolution, ce qui n’est pas le moindre des compliments que l’on peut faire à Viviane Théophilidès.

Un spectacle de cabaret, donc, ou de tréteaux, réalisé avec trois francs six sous, qui s’avère d’une grande justesse dans sa réalisation pour non seulement évoquer la figure de Rosa Luxemburg, mais aussi pour parvenir à mettre au jour ce que notre sinistre aujourd’hui pourrait tirer comme profit de la pensée (et de l’action ?) de la révolutionnaire. C’est très franchement dit dans le montage opéré où passé et présent se mêlent dans un subtil travail d’allers et retours entre les deux époques : le montage réalisé par Viviane Théophilidès mêlant textes, dialogues, chansons, sketchs s’avère d’une réelle efficacité, passant d’un registre d’écriture à un autre sans transition. Le tout étant placé sous le signe de la conjugaison « J’étais, je suis, je serai » (« Ich war, ich bin, ich werde sein »), mot d’ordre souvent repris notamment par Armand Gatti dont Viviane Théophilidès monta jadis La Journée d’une infirmière. Ils sont donc quatre sur le plateau à nous proposer le jeu de la fausse reconstitution mais véridique réflexion sur le personnage. Avec Sophie de La Rochefoucauld qui revêt avec une belle autorité non dénuée de grâce les habits de Rosa Luxemburg et assume ses pensées, Anna Kupfer qui la chante sur les notes exécutées par Géraldine Agostini, alors que Bernard Vergne qui a tenu le rôle du monsieur Loyal du début du spectacle assiste Viviane Théophilidès présente en personne sur le plateau en maîtresse de cérémonie discrète. À eux quatre, malgré l’évocation des sombres heures d’une révolution avortée, ils nous donnent un formidable et très nécessaire coup de fouet pour notre aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 25/07 à 16 h 25, Théâtre des Carmes.

 

À voir aussi :

De Pékin à Lampedusa

Elle court, elle court, la gamine de Somalie ! Insensible à la souffrance, indifférente aux quolibets des djihadistes mais terrorisée à la croisée de ces milices qui sèment la mort dans les rues de Mogadiscio… L’objectif de Samia Yusuf Omar ? Participer aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2008, elle gagne son pari et court les éliminatoires du 200 mètres au côté des plus grandes athlètes de la planète. Avec une paire de chaussures prêtée par l’équipe soudanaise, d’une pointure trop grande… Elle vise une nouvelle sélection aux J.O. de Londres en 2012. Dans l’espoir de meilleures conditions d’entraînement, elle tente « le grand voyage » pour l’Europe. Un rêve brisé net à l’aube de ses 21 ans, les gardes-côtes italiens repêchent son corps au large de l’île de Lampedusa. Une athlète et femme méprisée dans son pays, une victime de la guerre et

Co La Birba compagnie

de la misère, enterrée avec quatre autres jeunes migrants dans l’indifférence et l’anonymat.

Écrite et mise en scène par Gilbert Ponté à l’Espace Saint-Martial, la pièce « De Pékin à Lampedusa » raconte le parcours tragique de Samia. Sans didactisme ni pathos superflu, dans la tension extrême d’un corps projeté vers la ligne d’arrivée, Malyka R.Johany incarne avec la fougue et la beauté de sa jeunesse le destin de ces milliers de migrants aux rêves échoués en pleine mer : de la poussière des ruelles de Mogadiscio à la cendrée du stade de Pékin, du sable des déserts soudanais et libyen aux rives de la Méditerranée… Face à l’incurie presque généralisée des États européens et contre une mort annoncée, entre émotion et raison, un poignant appel à la lucidité et à l’hospitalité. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 29/07 à 12h50, Espace Saint-Martial.

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Milo Rau et sa bienheureuse ambiguïté, Avignon 2018

Jusqu’au 14 juillet, metteur en scène suisse et nouveau directeur du Théâtre de Gand en Belgique, Milo Rau donnait au Gymnase du Lycée Aubanel sa Reprise, histoire(s) du théâtre 1. Comme d’autres pièces à l’affiche de cette édition 2018 du festival, avant leur tournée nationale, une œuvre qui interroge et soulève moult questions. Sans oublier Au bout du comptoir, la mer, J’appelle mes frères et Le bain & Le voyage à La Haye.

 

Plusieurs spectacles du festival posent cette année de manière très aiguë la question de savoir à qui ils s’adressent exactement. Mettons définitivement de côté le public dit populaire qui reste toujours à définir mais qui, à l’évidence, n’est pas celui que l’on trouve à Avignon, et nous voilà en pleine perplexité. Que l’on prenne Au-delà de la forêt, le monde d’Inès Barahona et Miguel Fragata censé s’adresser à un jeune public et qui développe un discours creux de vieil assis ou, à l’autre bout de la chaîne, l’assommant succédané de Don Delillo de Julien Gosselin, c’est encore et toujours cette même interrogation qui vient à l’esprit, et que l’on retrouve aussi avec un « spectacle » comme le pudique Trans (Més Enllà) de Didier Ruiz. Reprise, histoire(s) du théâtre 1 de Milo Rau a le mérite, semble-t-il, de jouer cartes sur table dès son titre. Mais ce n’est peut-être là qu’un leurre : le metteur en scène suisse, en roublard aguerri, tente de jouer sur tous les tableaux.

Cartes sur table donc avec le titre renvoyant à l’opposition entre la reprise et la prise, entre la représentation et la présentation (darstellung/vorstellung, comme disent les philosophes germaniques !), entre la fiction et la réalité, puis avec Histoire(s) du théâtre emprunté à l’Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, décidément en odeur de sainteté dans ce festival. Ce faisant, et en appliquant avec fidélité les préceptes établis dans son dogme en dix points édicté à Gand en mai dernier, dans lequel on trouve quand même quelques perles (comme dans la règle n° 9 : « Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle »), Milo Rau nous livre une véritable et très habile réflexion – pour ne pas dire cours – sur le théâtre (son histoire du théâtre) avec tous les ingrédients convenus : mise en abîme, théâtre dans le théâtre, vrai-faux casting, mélange de comédiens professionnels et amateurs, mise à distance avec mélange du jeu avec le réel, vrai-faux documentaire… Frontières brouillées, toute la gamme de son savoir-faire, qui est grand et très maîtrisé, y passe. Tout cela pour dire quoi ? Réponse avec la règle n° 1 du Manifeste de Gand : « Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle ». Et de vivre dans le présent de la représentation, un présent tragique qui renverrait au tragique antique lequel évitait de représenter les horreurs sur scène justement.

Or Milo Rau, lui, n’hésite pas, la représentation du meurtre d’un homosexuel, Ihsane Jarfi, par un groupe de jeunes hommes, est bel et bien montrée, reconstituée, dans toute sa violence : sang dégoulinant, cadavre dénudé sur lequel un des assassins vient pisser… On est dans la réalité la plus stricte avec l’arrivée sur le plateau de la Polo grise dans laquelle la future victime est montée. La voiture est immobile mais, par un jeu de lumière réalisé sur scène et la bande son, Milo Rau met au jour de manière ostentatoire la mise à distance qu’il entend opérer. On est dans le réel, mais pas tout à fait. L’histoire est vraie et a fait la une des journaux du pays, un des comédiens a suivi le procès et l’a même enregistré clandestinement, mais « nous ne sommes en réalité pas intéressés par ce qui s’est passé » confesse Milo Rau qui ajoute un peu plus loin qu’il s’est demandé « si le naturalisme est encore possible au théâtre ». Réponse par l’absurde sur le plateau, elle devrait être négative même si elle fascine le public. Fascination/non fascination, Milo Rau joue à son aise sur les deux tableaux, c’est un peu trop facile, il ne peut qu’être gagnant à tous les coups puisque par ailleurs sa proposition est parfaitement réalisée ! La question demeure encore une fois : à qui s’adresse Milo Rau ? Et pour lui dire quoi ? Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– Au bout du comptoir, la mer : Jusqu’au 22/07 à 20h45, La Caserne des Pompiers. « Un soliloque dérisoire et désopilant », nous prévient l’auteur Serge Valletti ! Artiste de cabaret raté, Monsieur Stéphan, alias Dominique Jacquot, prend la salle à témoin de ses échecs et désillusions. Un hommage déguisé au théâtre, aux arts vivants sous toutes ses formes. Yonnel Liégeois

– J’appelle mes frères : Jusqu’au 26/07 à 15h55, La Manufacture-La Patinoire. D’origine maghrébine, un jeune homme se promène dans la ville au lendemain d’un attentat. Que dire, que faire pour Amor, qui ressemble comme un frère à ceux-là qui… ? L’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri revisite avec pertinence les notions de tolérance et de fraternité. Dans une mise en scène de Noémie Rosenblatt, un groupe d’« anonymes » amateurs, issu de chaque ville de représentation et tel un chœur antique, accompagne les comédiens. Yonnel Liégeois

– Le bain & Le voyage à La Haye : Jusqu’au 29/07 à 17h50, Théâtre Transversal. Un homme, une chaise et… des mots ! Les mots de Jean-Luc Lagarce : avec pudeur, mais non sans humour, il fait ses adieux à la vie, à l’amour et au théâtre. Avant que le sida ne l’emporte, deux de ses trois derniers textes écrits au final de sa vie, dont s’empare Patrick Coulais avec infiniment de délicatesse. Yonnel Liégeois

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Abdelwaheb Sefsaf à deux voix, Avignon 2018

Dans Si loin, si proche, Abdelwaheb Sefsaf nous livre au Théatre 11- Gilgamesh Belleville un concert-récit sur son enfance. Un spectacle plein d’humour et de tendresse quand ses parents, immigrés algériens, rêvaient du retour en terre promise. Sous le regard croisé de nos deux critiques, Jean-Pierre Han et Amélie Meffre. Sans oublier « Soyez vous-même » au Grenier à Sel-Ardenome.

 

Un spectacle à fleur de peau

Avec une belle constance, Abdelwahab Sefsaf poursuit son chemin avec Si loin, si proche, creusant le même sillon avec la même générosité. Ce n’est pas pour rien que la compagnie qu’il a créée en 2010 porte avec ironie le nom de Cie Nomade in France… Après le beau et mérité succès de Medina Merika, le voici à une autre station de son parcours. Une autre étape qui le mène cette fois-ci à l’évocation d’un retour (momentané) au pays, l’Algérie, pour cause de mariage de son frère aîné. Petite et très folklorique épopée de toute la famille réunie – parents, enfants et ami de toujours très cher – embarquée dans l’aventure vers cette maison que le père passionné par la politique et… l’Algérie, s’est acharné des années durant à faire construire. Mais, par-delà l’anecdote familiale, c’est encore et toujours la recherche de la mère, de la terre mère, de la langue maternelle dont il est question chez Abdelwahb Sefsaf, lui, l’enfant d’immigrés né à Saint-Étienne !

Cette thématique se retrouve ici comme elle apparaît dans les chansons qu’il compose et chante dans toutes les langues. On en avait déjà un bel aperçu dans le spectacle Quand m’embrasseras-tu ? consacré avec Claude Brozzoni au poète palestinien Mahmoud Darwish. Elle se développe ici et comme toujours entre récit et chant, Abdelwahad Sefsaf a l’art de passer de l’un à l’autre avec une belle aisance, il habite de sa forte présence le bel espace que lui a aménagé sa femme Souad Sefsaf et qu’éclaire avec subtilité Alexandre Juzdzewski. Comme toujours dans ses spectacles, le spectateur se retrouve dans un univers chaud propice à la rêverie et à qui l’accompagnement musical et sonore (Georges Baux et Nestor Kéa avec Sefsaf bien sûr) donne toute son ampleur. On n’aura garde d’oublier la présence de Marion Guerrero qui partage avec Abdelwahab Sefsaf, tout comme dans Medina Merika, le travail de mise en scène que l’aisance sur le plateau de ce dernier ferait presque oublier. Tout le spectacle oscille entre ce que le titre Si loin si proche induit : dans le balancement douloureux entre deux pôles opposés et dans le recherche d’une difficile réconciliation. Jean-Pierre Han

 

L’éternel retour d’Abdelwaheb Sefsaf

« Le monde arabe est un cimetière ». La première scène du spectacle où trône un immense crâne et des tombes aux calligraphies arabes, ne donnent pas le la du récit, loin s’en faut. Bientôt, les tombes se transforment en fauteuils fleuris et la tête de mort s’ouvre, ornée de boules à facettes. Abdelwaheb Sefsaf nous plonge dans son enfance à Saint-Étienne et le rêve de ses parents de retourner en Algérie. Son père Arezki, commerçant ambulant de fruits et légumes, après avoir trimé à la mine, se saigne pour faire construire sa maison du côté d’Oran. « Pour construire la maison témoin, l’immigré algérien des années 70/80, se saigne à blanc et vit en permanence dans du « provisoire ». Vaisselle dépareillée, ébréchée, meubles chinés, récupérés, rustinés, voire fabriqués ».  Car, selon les termes de Lounès, l’ami de la famille qui a réussi, « un centime dépensé en France est un centime perdu ».

Entrecoupé de chants en français et en arabe, le récit nous enchante. Qui prend toute sa force avec la voix puissante d’Abdelwaheb Sefsaf, accompagnée par Georges Baux aux claviers et la guitare et de Nestor Kéa aux claviers électroniques. Et le chanteur comédien de nous conter l’interminable voyage vers Oran, à onze dans une camionnette surchargée, pour célébrer le mariage du fils, un temps reparti au bled. Le joint de culasse lâchera en Espagne et la famille attendra, dix jours durant, sur le parking du garage que la pièce de remplacement arrive. Il évoque avec tendresse et ironie le malaise de ces immigrés, tiraillés entre deux cultures et cette « maison témoin » en Algérie dont les meubles resteront emballés à jamais pour éviter les tâches. Un texte très fort porté par une musique orientale, rock et électro à savourer.Amélie Meffre

Jusqu’au 27/07 à 16h10, Théatre 11- Gilgamesh Belleville

 

À voir aussi :

Soyez vous-mêmes !

C’est à un entretien d’embauche que nous convie Côme de Bellescize, sur la scène du Grenier à Sel-Ardenome ! Au siège d’une fabrique de javel, une directrice des relations humaines, aveugle, reçoit une jeune postulante. À qui elle conseille avec force conviction, à l’unisson de tous les spécialistes lors de semblable rendez-vous, surtout « Soyez vous-mêmes»… Une injonction martelée du début à la fin de la pièce, jusqu’au dénouement final que nous nous garderons bien de dévoiler. Un entretien d’embauche fort classique dans ses prémisses, qui vire subtilement et progressivement en un diabolique dialogue mystico-philosophique où la raison semble laisser libre cours au fanatisme le plus débridé. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, « notre métier, c’est de mettre de la javel dans le cœur des hommes », affirme donc la DRH sans l’ombre d’un doute ni l’esquisse d’un sourire. Sur l’insistance de sa future patronne, il s’agit alors pour la postulante de se délivrer de tous ces poisons, personnels-familiaux-professionnels, qui polluent son existence et risquent de nuire à son embauche.

Fantastique, magistral : la puissance des mots est encore trop faible pour qualifier le jeu des deux comédiennes, Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouvel et époustouflant huis-clos du « maître et de l’esclave » ! L’excès, la démesure des exigences de la directrice du recrutement confinent à l’aveuglement, à l’imposture, voire à la paranoïa. Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse en effet progressivement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi-même incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Sous couvert d’une fable moderne à l’esprit totalement déjanté, affleure la vérité du questionnement. « Peut-on véritablement être soi-même dans le cadre professionnel lorsqu’on est jugé, jaugé, noté ? », s’interroge l’auteur et metteur en scène, « lorsqu’une institution vous embauche, vous paye, vous évalue, peut vous renvoyer ? ». Le dénouement, aussi inattendu qu’improbable, suggère des pistes de réponse, au spectateur de les découvrir ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 28/07 à 18h05, Théâtre Grenier à Sel-Ardenome

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Didier Ruiz et le genre… théâtral, Avignon 2018

Avec Trans (més enllà), Didier Ruiz propose un étrange spectacle au public avignonnais. Les paroles fortes et bouleversantes de sept transsexuels, entre témoignage et curieux objet théâtral. Sans oublier Pulvérisés à Présence Pasteur, La guerre des salamandres à Villeneuve-en-Scène et Je délocalise au Théâtre de l’Ange.

 

Didier Ruiz, par sa manière d’envisager et de pratiquer son activité, occupe une place bien particulière au cœur du monde théâtral. Son avant-dernière production notamment, Une longue peine, nous en donne une idée bien précise : il avait recueilli les paroles de personnes ayant connu la prison mettant l’accent sur la question de l’enfermement. Avec Trans (més enllà) il poursuit son exploration de l’enfermement, mais cette fois-ci saisie (et mises au jour) dans les corps mêmes des personnes présentes sur scène. Soit cette fois-ci sept témoins choisis parmi de nombreux autres (c’est sans doute là d’ailleurs, dans ce choix, le premier acte théâtral de Didier Ruiz). Sept personnes donc, sept transsexuels barcelonais, quatre femmes et trois hommes de 22 à 60 ans invités à parler sur le plateau de leur vécu, de leur expérience, ce qui ne leur confère en rien, en tout cas comme peut le concevoir le public, le statut de comédien.

À moins que… Mais la question est bien celle-ci : sommes-nous au théâtre, et si oui, quels sont les éléments qui nous y mènent ? Question oiseuse ? Mais puisqu’il est question ici de genres (de transgenres), jouons sur les mots, et parlons du genre de l’objet présenté sur scène… Sommes-nous devant un objet théâtral ? Cette interrogation évacuée, reste ce qui est l’ordre du témoignage, mis en scène (mais oui) avec délicatesse et pudeur par Didier Ruiz aidé pour l’occasion par le chorégraphe Tomeo Vergès, dans une scénographie élégante d’Emmanuelle Debeusscher. Seules quelques animations visuelles et sonores viendront apporter une respiration entre les témoignages des uns et des autres. Pas de pathos, une parole simple et d’autant plus forte émise par les témoins immobiles face au public. Histoires bouleversantes, certes, que l’on imagine choisies parmi bien d’autres, sans doute tout aussi bouleversantes. On est saisi, mais au final on se demande s’il faut vraiment applaudir. Car enfin, qu’applaudit-on au juste : la « performance » des témoins ? Leur courage ? On ne sait trop. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 16/07 à 22h, Gymnase du Lycée Mistral.

 

À voir aussi :

– Pulvérisés : Jusqu’au 29/07 à 16h40, Présence Pasteur. Nous connaissions « Le travail en miettes » du sociologue américain Georges Friedmann, il nous faudra désormais compter avec « Pulvérisés », le texte de la roumaine Alexandra Badea mis en scène par Vincent Dussart. Sur les planches quatre personnages sans nom, juste un sexe et une fonction : deux femmes (opératrice de fabrication à Shanghai, ingénieure d’études et développement à Bucarest) et deux hommes (responsable Assurance Qualité sous-traitance à Lyon, superviseur de plateau à Dakar) qui nous confient 24H de leur vie. Les comédiens se font porte-parole de ces inconnus que rien ne relie et que tout pourtant rapproche : aux quatre coins de la planète, mêmes illusions et déconvenues dans le labeur quotidien, mêmes souffrances et misères du monde pour chacun, qu’ils soient cadre supérieur dans les assurances ou petite main chinoise dans une usine de textile. Un chœur des lamentations contemporain, un regard sans concession sur notre humanité en faillite qui, paradoxalement, nous incitent plus à la rébellion qu’à la soumission. Yonnel Liégeois

– La guerre des salamandres : Jusqu’au 22/07 à 19h, Villeneuve-en-Scène. Robin Renucci, le directeur et metteur en scène du CDN Les Tréteaux de France, s’empare des salamandres du tchèque Karel Kapech, décédé en 1938 peu de temps avant son arrestation programmée par la gestapo. Un texte teinté d’un certain humour noir, une charge virulente contre le national-socialisme en particulier et féroce contre la folie humaine en général ! « L’esclavage auquel conduit la cupidité des hommes dans un capitalisme sans frein est au centre de l’œuvre où l’on peut lire aussi une fable écologique », commente le metteur en scène, « ce que nous vivons actuellement avec le dérèglement climatique, la désertification de régions entières, la fonte des glaces et la montée des mers, tout est déjà là, traité par la fiction. Čapek, comme Tchekhov en d’autres temps et lieu, dépeint un monde au bord de la destruction dans lequel des personnages aux forts caractères s’estompent peu à peu pour laisser percer la marche inéluctable vers l’abîme ». Yonnel Liégeois

– Je délocalise : Jusqu’au 28/07 à 14h40, Théâtre de l’Ange. Héritier de Devos ou Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, et impertinence ! Le cheveu rebelle, sous ses insolentes bacchantes, truculent pince-sans-rire, il distille son humour noir et décalé entre trois ou quatre bonnes vérités pas toujours agréables à entendre pour les bien-pensants engoncés dans leur costume-cravate. En ce cru 2018, en pleine crise européenne, il a prévu de délocaliser sa petite entreprise d’humoriste : pour écrire ses sketches, il s’est entouré d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférence à monnaie faible ! Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus surtout. Yonnel Liégeois

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