Archives de Catégorie: Littérature

Fatou Diome porte plainte !

Amoureuse de l’œuvre de Montaigne, Fatou Diome apprécie aussi celles de Senghor, Gao Xingjian ou Bach. Dans Marianne porte plainte !, l’auteure brocarde les tenants d’une vision étriquée de l’identité. Rencontre

 

 

Jean-Philippe Joseph – Avez-vous craint de voir La-Marine-Marchande-de-Haine, comme vous la surnommez dans le livre, s’installer à l’Élysée, le 7 mai dernier ?

Fatou Diome – Non, ce pays est encore trop sage pour cela. La République est un corps vivant : il réagit quand il se sent menacé. Il est l’héritier de la Révolution.

 

J-P.J. – Votre roman, Marianne porte plainte !, sonne comme un coup de gueule contre la bêtise, l’ignorance et l’hystérisation autour de l’identité nationale…

F.D. – L’identité nationale, c’est la belle dont tout le monde parle, mais nul ne saurait décrire son visage. C’est une abstraction, chacun y met ce qu’il veut. L’identité, c’est se découvrir soi-même avant de se définir. Et, pour se définir, il faut connaître les autres. L’identité va de pair avec la culture et l’éducation, elle se fait grâce aux acquis de l’apprentissage. C’est aussi une devise, Liberté, Egalité, Fraternité. Sans la fraternité, je ne sais pas si les deux autres seraient possibles.

 

J-P.J. – Vous êtes née au Sénégal, vous vivez depuis 20 ans en Alsace. Comment voyez-vous votre identité ?

F.D. – Je ne la vois pas ! Je la vis. C’est comme quand vous portez un vêtement, ce sont les autres qui regardent s’il vous va bien ou pas. L’identité est une construction, une élaboration dans le temps, qui s’améliore. J’ai décidé d’écrire Marianne une nuit, alors que je regardais les infos. J’entendais François Fillon expliquer que la France n’est pas une nation multiculturelle. Je me suis dit, mais alors : qu’est-ce que je suis ? Parce que je suis aussi française, à ma façon, avec mes spécificités. J’ai repensé au ministère de l’Identité nationale, de Sarkozy, et à toutes ces choses amères qu’on entend, qui sont difficiles à digérer. Ça me polluait tellement la tête que j’ai mis entre parenthèses le roman sur lequel je travaillais. J’ai écrit Marianne d’une traite. Il fallait que j’évacue.

 

J-P.J. – Les débats se crispent aussi depuis plusieurs années autour de la religion, de l’islam, en particulier…

F.D. – On ne devrait pas avoir à parler des religions, c’est quelque chose d’intime. De même, je ne comprends pas que la laïcité puisse faire débat. Elle fait partie de notre culture historique, politique, sociale, de notre instruction civique. C’est un modus vivendi. Chacun est libre de croire dans ce qu’il veut. C’est comme les dessous chics : tout le monde peut en avoir, mais personne n’est tenu de les exhiber. Dans toute religion, il y a une partie philosophique qui est le dogme. Un dogme ne se discute pas, c’est une croyance, alors autant laisser les gens avec. Il y a d’autres choses à partager quand on rencontre quelqu’un : la musique, les livres, les voyages, la cuisine…

 

J-P.J. – En 2003, vous avez publié Le Ventre de l’Atlantique, qui racontait les rêves d’émigration d’un jeune Sénégalais. Quatorze ans plus tard, l’Europe ne parle que de se barricader…

F.D. – Un Canadien ou un Argentin blanc qui s’installe en France est un expatrié, quelqu’un qui voyage et qui est libre de le faire. Un Africain ou un Afghan ? C’est un immigré, peu importe les raisons pour lesquelles il est là. Si elle ne veut pas encourager la xénophobie, l’Europe doit changer son regard, parce que la représentation qu’on se fait de l’autre alimente le repli sur soi et le rejet. Tant que les Africains ne tireront pas eux-mêmes parti de leurs propres richesses, ils suivront le flux des capitaux vers le Nord. Celui qui part pour sa survie, qui considère que la vie qu’il a à perdre ne vaut rien, sa force est inouïe, parce qu’il n’a pas peur de la mort. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Parcours

Née sur l’île de Niodor, au Sénégal, Fatou Diome arrive en France en 1994. Pour financer ses études, elle fait des ménages, garde des enfants, s’occupe de personnes âgées, donne des cours particuliers. Diplômée, entre autres, en littérature francophone et en philosophie, elle publie en 2001, La Préférence nationale, puis Le Ventre de l’Atlantique. À travers ses ouvrages, elle explore les thèmes de l’immigration et des relations entre la France et l’Afrique.

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Indridason, du froid à l’effroi

Le romancier islandais Arnaldur Indridason s’affiche parmi les plus grands écrivains d’Europe du Nord. Lauréat de nombreux prix littéraires, cet historien de formation et scénariste de cinéma nous propose, au travers de ses héros, une vision quelque peu désenchantée du monde. Rencontre

 

 

Yonnel Liégeois : Comment l’historien de formation que vous êtes est-il devenu auteur de polars ?

Arnaldur Indridason : Les études d’histoire sont une très bonne base pour devenir écrivain ! L’Histoire raconte des histoires et certaines d’entre elles sont bien évidemment matière à des romans en devenir. Si l’historien est en quête de vérité, l’auteur de romans l’est aussi d’une certaine manière. Quoique les deux procèdent d’une démarche différente : le premier s’appuie sur la recherche des sources, le second sur son imagination et sa liberté de création. C’est pourquoi d’ailleurs je trouve plus sympathique d’être auteur de romans qu’historien, il y a moins de contraintes, même si mes romans sont très liés à la grande Histoire ! Quand j’ai commencé à écrire cependant, je n’avais pas conscience de faire du polar ou du roman noir. On m’a classé dans un genre, ce sont des catégories littéraires dans lesquelles je ne me reconnais pas, j’écris simplement des romans. Certes, la forme du roman policier s’adapte à mon style. J’aime bien construire une histoire avec une certaine tension, une histoire qui va impressionner le lecteur dans tous les sens du terme, je m’attache aussi beaucoup à travailler la psychologie de mes personnages. Autant de règles qui sont valides pour tout roman.

 

Y.L. : Le tempérament de vos personnages, l’inspecteur Erlendur en particulier, est-il induit de l’insularité et de la climatologie spécifiques à l’Islande ?

A.I. : Diverses caractéristiques, intérieures et extérieures, composent le personnage d’Erlendur. Il est fabriqué à partir de la brume islandaise, de la pluie et de la neige, des longs hivers et des lourds étés. Voir ou ne pas voir le soleil pendant trois mois influence certes sur le tempérament, mais il est façonné aussi par des données historiques spécifiques à l’Islande : Erlendur appartient à cette génération qui a connu l’exode rural, cette mutation d’une société paysanne pauvre en une société citadine riche. Dans cette évolution, beaucoup d’Islandais se sont retrouvés comme des « laissés en arrière », au pire des laissés pour compte qui n’ont jamais réussi à s’adapter aux changements ni à s’enraciner dans le présent… L’image que se font les étrangers de l’Islande relève parfois d’une grande naïveté : la nature, l’air pur et la vie « comme une danse sur un lit de roses », une partie de plaisir selon une expression populaire ! La réalité ? Reykjavík (120.000 habitants sur les 338.000 que compte l’Islande, ndlr) est une ville confrontée aux bons et mauvais côtés de toute grande métropole. D’où l’accueil chaleureux que les Islandais font à mes romans, qu’ils considèrent d’abord comme des romans « réalistes » et non policiers.

 

Y.L. : Dans votre roman L’homme du lac, on découvre une Islande dont l’histoire est très liée à celle du socialisme. Qu’en est-il exactement ?

A.I. : Avant et pendant « la guerre froide », le parti socialiste islandais était très influent et il entretenait des rapports étroits avec l’Union Soviétique, il s’opposait très violemment aux forces conservatrices du pays. Les événements de Budapest puis de Prague ont profondément bouleversé la donne. À cette époque, l’Islande est devenue une position stratégique très importante, la base arrière des États-Unis. Qui a eu une influence très importante dans la vie culturelle locale… Dans le concert européen, l’Islande peut s’enorgueillir de son système éducatif et de ses structures de santé, l’un et l’autre presque gratuits. Que la nation continue d’investir dans ces deux richesses, éducation et santé, est une donnée essentielle. Le pays a connu un grand boum économique, grâce à la pêche qui reste le premier secteur industriel, et au tourisme. L’adhésion à l’Europe fait grand débat (lors de la crise financière de 2008, il fut le seul pays européen à condamner et emprisonner banquiers et affairistes véreux, ndlr), mais l’Islande reste très attachée à son indépendance obtenue en 1944 face au Danemark et à sa richesse nationale, le poisson. Comme à sa production culturelle, l’État pouvant accorder pendant trois ans un « salaire d’artiste » à tout créateur, qu’il soit musicien, écrivain ou plasticien. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

En savoir plus

Né à Reykjavík en 1961, Arnaldur Indridason fait partie de cette nouvelle génération marquante d’écrivains venus du Nord. Tous ses romans, superbement traduits en français par Éric Boury et couronnés de nombreux prix littéraires, sont disponibles aux éditions Métailié. À lire en priorité, bien sûr, les diverses aventures de l’inspecteur Erlendur qui nous dépeignent en profondeur une Islande riche de ses atouts et contradictions. Nouvellement publiés, les deux premiers tomes de la trilogie des ombres, Dans l’ombre et La femme de l’ombre : l’Islande dans les années 40, à l’heure où les bases militaires américaines prennent pied sur le territoire, en compagnie de deux jeunes et nouveaux inspecteurs. Indridason au mieux de sa forme, percutant et haletant, une grande plume !

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« Je, nous, eux » au Musée de l’Homme

À travers une passionnante exposition interactive, « Nous et les autres », le Musée de l’Homme nous enseigne à déjouer nos préjugés et les mécanismes de construction du racisme. Un rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger qui interpelle le visiteur.

 

Afin de réduire la complexité du monde, nous les êtres humains, nous ne pouvons nous empêcher d’assigner au premier regard des traits identitaires à ceux qui semblent différents. De l’exposition « Nous et les autres », on ressort pourtant le regard altéré, riche d’une expérience immersive à travers les mécanismes de construction du racisme. Pensé comme un parcours interactif, ce rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger, interpelle le visiteur curieux en l’invitant à se confronter aux préjugés qui nous gouvernent et à interroger nos convictions. Pour ordonner le monde, nous enseignent les sciences cognitives, notre esprit a en effet tendance à « catégoriser » nos semblables. Sexe, couleur de peau, religion, statut social, nous classons sans même nous en rendre compte ceux que nous croisons fortuitement dans la rue, le métro ou encore dans un aéroport. Mais ces catégories varient en fonction des époques et des sociétés : ainsi au 16e siècle, en pleine guerre de religion, jaugeait-on d’un coup d’œil si on avait affaire à un catholique… ou à un protestant.

L’ethnocentrisme, apprenons-nous, est cette tendance à voir l’autre groupe comme un « tout » qui nous fait nier la complexité de son identité, au risque de le discriminer. « J’ai raboté mon accent de banlieue, j’ai changé de codes vestimentaires, peut-être faudrait il aussi que je change de couleur de peau ? », s’interroge Yaya, un jeune homme apparaissant dans le film La ligne de couleur diffusé au sein de l’exposition. Après une première partie mettant les stéréotypes  à l’épreuve des sciences, l’exposition nous entraîne dans les méandres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Du 17e au 19e siècle, des naturalistes (Linné, Buffon), des médecins (Broca) et des anthropologues classifièrent les humains et théorisèrent sur l’inégalité des races afin de justifier une prétendue supériorité des peuples blancs et l’asservissement des esclaves africains. Un processus de « racialisation » qui se manifestera dans ses formes les plus extrêmes un siècle plus tard, avec l’appui des forces économiques et étatiques, par l’instauration de la ségrégation raciale aux États-Unis (1876-1964), l’holocauste (1941-1945) et le génocide rwandais (1994).

Commissaire scientifique de l’exposition, Evelyne Heyer l’affirme pourtant, « les recherches scientifiques récentes confirment que les populations humaines présentent trop peu de différences génétiques entre elles pour justifier la notion de « race ». Cyrielle Blaire

 

À voir aussi :

Mme de Sévigné, au château de Grignan

Résidence de sa fille, épouse du comte de Grignan, la marquise de Sévigné a séjourné régulièrement et longuement au château sis dans la Drôme. C’est là d’ailleurs qu’elle décèdera, en avril 1696, inhumée dans l’église attenante à la demeure. Il est donc logique que le lieu, dont elle appréciait magnificence et saveur, rende enfin hommage à cette grande prêtresse de la correspondance ! Une superbe exposition qui rend compte tant du parcours de la femme de lettres que de son immersion dans le Grand Siècle.

De la découverte de la Provence à la pratique d’un art de vivre dont Versailles est le modèle, sous la conduite de la commissaire Chrystèle Burgard, l’exposition nous promène au cœur-même du travail d’écriture de la célèbre épistolière. À travers peintures-objets d’art, gravures et tapisseries qui décrivent la vie d’alors, à travers surtout livres et manuscrits qui en rendent compte dans un style exceptionnel, un art d’écrire que Mme de Sévigné portera à la perfection. Une visite à poursuivre avec la lecture de « Sévigné, épistolière du Grand Siècle », le magnifique catalogue de l’exposition. Yonnel Liégeois

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Beckett, au crible de Naugrette

Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’Institut d’études théâtrales de l’université de la Sorbonne nouvelle, Catherine Naugrette publie Le théâtre de Samuel Beckett. Le parfait vade-mecum de l’œuvre du prix Nobel de littérature en 1969.

 

 

En un mince volume, grâce aux vertus de la connaissance et de la réflexion, Le théâtre de Samuel Beckett est un parfait vade-mecum de l’œuvre de celui qui, en 1969, vingt et un ans après la composition de En attendant Godot, obtint le prix Nobel de littérature et s’abstint d’aller le chercher à Stockholm. Le premier chapitre, « L’aventure théâtrale », synthétise les éléments biographiques et les grandes lignes de son écriture, dans la poésie, le roman et le théâtre. On sait que Beckett (1906-1989), irlandais de naissance de famille protestante, venu en France avant la guerre, se mit assez rapidement à écrire dans notre langue. Il paraît qu’il en adopta définitivement l’esprit le jour où il saisit tout le sel de l’expression « le fond de l’air est frais ». Catherine Naugrette analyse ensuite, en un chapitre dense intitulé « Une esthétique de la pénurie », l’évolution de l’œuvre dramatique (quoique antidramatique, en somme), laquelle, sur la scène, l’écran de télévision, voire le film, et à partir de ce que Beckett nommait « dramaticules », s’acheminera résolument vers une dramaturgie du dernier souffle et de la disparition irrémédiable.

Le grand mérite de ce livre est qu’il soit composé en une langue claire, ce malgré la complexité de l’enjeu. Fruit d’un didactisme souple désireux de partage, ce Samuel Beckett fait intelligemment le tour des questions en répertoriant au passage les racines de l’inspiration du maître de l’aporie (soit l’impasse irréfutable du seul métier de vivre) et de l’effacement progressif, en citant au passage maintes interprétations qu’il a suscitées, sans faire l’épargne de ses sources secrètes, qu’il s’agisse de peinture, de musique ou de littérature. De Dante à Mallarmé, via Proust et Joyce, le corpus clandestin de l’univers de Beckett, enté sur la pénurie et l’épuisement, est peuplé de maîtres anciens, fussent-ils utilisés a contrario. Dans « Un comique paradoxal », est examiné le problème entêtant du rire noir de Beckett, soit son humour issu de profondeurs bibliques et qu’on dirait volontiers de couleur métaphysique, ce qui interdit de s’esclaffer. Enfin, dans « Un théâtre pour demain », Catherine Naugrette envisage les suites esthétiques contemporaines de l’œuvre d’un homme qui n’a cessé de décloisonner tous les arts, ce qui est à l’ordre du jour. Une bibliographie sélective complète le tout. Jean-Pierre Léonardini

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À lire ou relire, chapitre 4

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. Forcément subjective, entre inédits et éditions de poche. De Jacques Aubert à Pierre Lemaitre, de Sylvain Tesson à Jean-Loup Trassard, d’Arnaldur Indridason à Zhou Meisen. Pour, au final, remonter le temps en compagnie de Patrick Pécherot et Jean-François Perret… Bonne lecture !

 

Concises, piquantes ou moelleuses, les chroniques de Jacques Aubert, Cela dit…, se révèlent toujours croustillantes ! D’un humour ravageur, elles visent juste et ratent rarement leur cible : sa voisine, les martiens, la chemise du DRH, les châteaux de sable et les maillots de bain, les riches et même le Macron nouveau… Militant indécrottable de toutes les bonnes causes, surtout celles qui semblent perdues à l’avance telle la défense du PS, humaniste invétéré qui ne rechigne pas à planter un bon coup de fourchette au menu des écologistes végétariens, syndicaliste patenté qui excelle dans le décryptage de la langue de bois de ses camarades de manifs, ce fils de coco historique qui n’hésite pas à défriser les moustaches du petit père des peuples à la mode Picasso se présente finalement comme un bateleur inclassable !

Cela dit, s’il faut être effectivement quelque peu allumé pour affubler son recueil d’un tel titre (!), ne croyez pas pour autant que l’homme manque de style et de prestance, bien au contraire ! Ses billets distillent une petite musique qui fait tilt à l’oreille, ils transforment le banal fait de société en une question fondamentale qui interpelle notre rapport à l’autre, notre regard sur l’avenir de la planète et des millions d’humains qui l’habitent. Surtout, ils affichent une confiance inébranlable en notre capacité à la transformer, à la rendre toujours plus accueillante pour l’ensemble de nos frères en humanité. Sans prétention littéraire affichée, telle une petite conversation entre amis rassemblés autour d’une bonne table…

 

Sans jalousie aucune non plus pour son camarade de fratrie, Pierre Lemaitre, qui obtint lui le prix Goncourt en 2013 ! Nouvellement réédité en format poche, Au revoir là-haut est véritablement un grand roman, de ceux qui s’impriment durablement en la mémoire, la dernière page tournée. Deux rescapés de la Grande Guerre, celle de 14-18, vont vaquer à leurs petites affaires pour tenter de retrouver goût à la vie, de survivre surtout… Albert et Édouard, deux gueules cassées dont l’avenir importe peu pour ces nantis et puissants qui les ont envoyés à la boucherie, décident de monter leur petite entreprise qui ne risque pas de connaître la crise à l’heure où les cadavres s’amoncellent sur moult charniers et terres embourbées. Nous n’en dirons pas plus sur l’époustouflante magouille montée de concert par les deux compères dont Lemaitre, en maître reconnu du roman noir, tire les ficelles avec brio et grand talent. Une arnaque de haut vol, fil conducteur d’une histoire d’amitié déchirante sur fond d’une époque répugnante, une plume rouge sang où le cynisme le dispute au tragique, l’horreur au comique.

Il est urgent, à l’occasion, de (re)découvrir les précédents romans de cet auteur trop injustement méconnus : Travail soigné, Robe de marié, Cadres noirs, trois ouvrages récompensés en leur temps d’un prestigieux prix du polar. Lemaitre, à sa façon, prouve une fois de plus la futilité des classifications littéraires entre supposée bonne littérature et prétendue littérature de gare, il n’y a que de bons ou mauvais livres. La preuve ? Son dernier ouvrage, Trois jours et une vie, un roman noir « classique » qui nous conte avec finesse et délicatesse la chronique criminelle d’Antoine, un enfant devenu grand dans la petite cité de Beauval.

 

Et de gueule cassée en cadavre ambulant, Sylvain Tesson en est une parfaite illustration ! Sur les chemins noirs, son dernier ouvrage, nous raconte en détails sa traversée de la France à pied, du massif du Mercantour au nord du Cotentin… Un chemin initiatique, un retour à la vie pour le baroudeur qui s’en était fait la promesse sur son lit d’hôpital : un survivant de la médecine au lendemain d’une chute de huit mètres du haut d’un toit où, aviné, il faisait le mariole ! Pour seuls bagages sa tente et un sac de couchage, pour seules certitudes quelques bons livres et la volonté farouche de se reconstruire, esprit et corps loin des sentiers balisés. D’où l’idée d’étaler ces fameuses cartes d’état-major de l’IGN au 25 000ème afin de cheminer sur des sentiers forestiers, des viae antiques à peine entretenues, des appuis de lisières, des chemins noirs qui ouvrent sur l’échappatoire, oubliés et silencieux. « Certains hommes espéraient entrer dans l’histoire, nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie ». Un original carnet de route à la découverte d’un territoire, le monde rural, une surprenante randonnée philosophique à hauteur des herbes folles, une étonnante méditation à pas comptés sur le devenir de notre espèce.

Une plongée en des terres inconnues, celles de nos villages et campagnes, qu’il est bon de poursuivre avec Neige sur la forge… À l’instar des lumineuses Forges de Syam de Pierre Bergounioux, Jean-Loup Trassard nous conte une histoire d’hier, au XXème siècle, celle d’Alexandre, « le forgeron d’un petit village de l’Ouest profond, la Mayenne », désormais à la retraite faute de bêtes à ferrer ou de roues à cercler. La chronique d’un temps révolu, au fil des saisons et des labours où la jument était encore la plus belle conquête de l’homme. Sans regret ni pathos, avec infiniment de tendresse et de poésie. « Il m’a permis d’entrer dans sa forge, m’a conté son amour du métier et surtout montré son travail, les péripéties du combat entre le fer et le feu, avec l’eau qui feule sous la trempe et la corne fragile des chevaux ». Un subtil poème à l’air libre, un chant d’amour au tablier de forge et au ciel de brume, qui sent bon la terre mouillée et la force des éléments. Un auteur à savourer, « à côté du stylo et de l’appareil photographique, je continue à manier serpe et faucille dans les chemins et les prairies ».

 

Arnaldur Indridason, quant à lui, continue à jouer de la plume pour nous narrer les ultimes enquêtes de son héros, le commissaire Erlendur. Confronté cette fois à la découverte du corps d’un ingénieur employé à la base américaine de l’aéroport de Keflavik… Un prétexte, pour le romancier islandais à succès, de nous plonger dans cette atmosphère bien particulière de l’après-guerre à l’heure de relations plus que tendues entre USA et URSS ! Alors que l’armée américaine se croit en terrain conquis sur le sol islandais, le jeune inspecteur et son adjointe ont bien du mal à faire leur travail, à faire émerger la vérité des soutes des avions cargos yankis. D’autant qu’il doit en parallèle mener l’enquête sur une jeune femme disparue quarante ans plus tôt. Un roman à l’atmosphère étouffante en dépit des grands froids, un Lagon noir dans la belle bleue, que le lecteur aura plaisir à retrouver dans Opération Napoléon, une épopée de haut vol sur les glaciers du grand Nord à la recherche d’une mallette aux documents encombrants disparue dans les neiges en même temps que le bombardier allemand qui la transportait en 1945. Deux romans, dont nous tairons volontairement l’énigme, pour inciter le lecteur à partir à la découverte de cette littérature nordique de magistrale facture.

Sans se priver d’un petit détour Made in China, de Zhou Meisen… L’imposant roman d’un ancien fonctionnaire qui en a écrit de nombreux depuis 1978, le premier disponible en France dans une remarquable traduction de Mathilde Mathe ! Une plongée déconcertante dans les arcanes et les jeux de pouvoir d’une Chine contemporaine aux prises avec les défis de la modernité. Sans langue de bois, d’une plume épique qui mêle avec brio devenir des hommes et avenir d’une nation, Zhou Meisen ne triche ni avec la vérité ni avec la réalité : les contradictions d’un développement industriel sans précédent, les jeux de pouvoir entre anciens et nouveaux dirigeants, l’aspiration d’une majorité de citoyens à plus de dignité et de liberté. À travers la figure de Gao Changhe, ce jeune fonctionnaire nouvellement nommé secrétaire du Parti à Pingyang, Meisen nous offre en définitive le portrait contrasté d’une Chine en pleine mutation, entre espoirs et désillusions d’un colosse aux pieds d’argile, première puissance au monde.

 

Pas inconnu des lecteurs des Chantiers de Culture, Patrick Pécherot nous invite quant à lui à remonter le temps. En 1870 plus précisément, à l’heure de la défaite face aux troupes prussiennes et tout juste avant que ne sonne le temps de la Commune… Une plaie ouverte porte bien son nom : le roman d’une insurrection matée dans le sang, des idéaux fusillés au mur des Fédérés, des hommes et des femmes déportés par milliers ! Mais Pécherot fait plus fort encore, mêlant avec grand talent petite et grande histoire, les faubourgs parisiens à l’Amérique de Buffalo Bill, d’illustres noms de l’époque (Vallès, Verlaine, Courbet…) à des personnages de fiction au passé trouble et troublant. Un prodigieux roman noir à consonances historiques dont l’auteur est familier (Grand prix de littérature policière pour Les brouillards de la Butte, Trophée 813 du meilleur roman noir francophone pour Tranchecaille) et qui nous invite, dans une quête haletante, à démêler les faits et gestes d’un supposé traître à la cause du peuple.

Mieux qu’à le remonter, c’est à un véritable saut dans le temps auquel nous convie Jean-François Perret. Grand amateur et fin connaisseur de la préhistoire, journaliste en Ardèche lorsque la grotte Chauvet fut découverte en 1994, il signe avec La faille du temps un roman de science-fiction qui subjuguera au-delà des inconditionnels de ce genre littéraire ! Sur une intrigue d’une simplicité renversante, d’une caverne à l’autre nous n’en dirons mot puisque promesse en a été faite entre hommes de Cro-Magnon et aventuriers des temps modernes, le plumitif des pages économiques du Journal du Centre se prévaut d’un ancestral crayon couleur ocre pour nous dépeindre avec véracité les us et coutumes de nos ancêtres revêtus de leurs peaux de bêtes. Surtout leurs talents picturaux, eux qui inventèrent bien avant l’heure la technique du dessin animé ! Une fois achevée la lecture, chacun n’a qu’une envie : franchir la faille et s’engouffrer dans l’obscurité fascinante des grottes de l’Ardèche à la rencontre d’une civilisation haute en couleurs ! Yonnel Liégeois

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Les bêtes de Colin Niel

Dans Seules les bêtes, Colin Niel nous embarque dans une campagne désertée où une femme a été tuée. Cinq personnages livrent tour à tour leur version, et leur secret, qui nous mèneront jusqu’en Afrique. Un récit captivant !

 

 

Que s’est-il passé ce 19 janvier, jour de la disparition d’Évelyne Ducat, femme de notable, dans cette campagne française où ne subsistent que quelques fermes isolées tenues par des niel1célibataires ? Dans Seules les bêtes, Colin Niel va filer l’intrigue au cours de cinq chapitres qui livrent chacun la version d’un personnage mêlé de près ou de loin au meurtre.

Alice, assistante sociale qui visite les paysans, prend la première la parole. Son récit nous fait pénétrer dans la rudesse de lieux où « des hommes […] sombrent dans la dépression sous le poids du travail, des retraités […] se laissent dépérir lorsque part leur moitié et que les fils ont fui la campagne ». Alors que son couple bat de l’aile, elle devient la maîtresse de Joseph, un éleveur de brebis bourru. Est-ce lui qui a tué Évelyne Ducat et peut-être son mari qui a lui aussi disparu ? À Joseph de prendre la parole, rongé par la solitude dans son exploitation sur le causse, quand il faut continuer à s’occuper des bêtes malgré l’abattement. Le cadavre, découvert un beau matin au pied de sa maison, il va le planquer dans sa grange au milieu des bottes de foin. Et cette présence macabre le réconforte.

L’auteur qui nous a installés dans cet univers rural désolé va brouiller les pistes avec l’apparition de Maribé. Jeune fille de bonne famille, paumée, elle va quitter la ville pour niel2s’installer dans la vallée, près de sa maîtresse, Évelyne Ducat. L’intrigue se corse encore quand elle aura maille à partir avec Michel, le mari de l’assistante sociale… Pour finir, on se retrouvera au fin fond d’un cyber-café africain avec Armand, qui se fait passer pour Amandine pour mieux plumer les Occidentaux en mal d’amour.

Ce curieux puzzle, finement composé, tient sacrément la route. Avec Seules les bêtes, Colin Niel, plusieurs fois couronné pour ses trois précédents romans, dont Obia l’an passé, signe un excellent polar aux rebondissements étonnants. Qu’on dévore de bout en bout. Amélie Meffre

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Avignon 2017, Lavant et les autres

Lavant, exceptionnelle performance

Écrit en 1982, quelques années avant le décès de son auteur survenu en 1989, Cap au pire de Samuel Beckett est une œuvre parfaitement inclassable, ni pièce de théâtre, ni roman, ni nouvelle, ni… rien (?).

Un texte, comme Beckett en écrivit sur la fin de sa vie après qu’il eut passé son temps à dynamiter le langage, pour en arriver à sa quasi extinction. Un texte qui s’enfonce allègrement, avec une « mauvaise » joie, dans la forêt des mots. Cap au pire donc, toujours plus avant dans le pire justement, de plus en plus mal. Mais il ne faut pas croire, c’est écrit comme une rigoureuse partition avec notamment des temps de silence plus ou moins longs, des blancs plus ou moins grands dans l’édition papier. Que faire dès lors pour le metteur en scène et son interprète qui se lancent dans l’improbable aventure de porter une telle chose sur la scène – quelle idée ! – ? Réponse aussi discrète (elle ne se montre pas, mais elle est d’une présence forte) qu’audacieuse de la part de Jacques Osinski qui s’y est collé avec d’autant plus d’allant qu’il retrouvait pour l’occasion l’interprète d’un de ses premiers spectacles, La Faim de Knut Hamsun, présenté en 1995, notamment au Théâtre de la Cité internationale alors dirigé par Nicole Gautier. L’interprète ? C’est le très singulier Denis Lavant, simplement extraordinaire dans sa prestation, une gageure inouïe. Planté là devant nous, immobile une heure et demie durant à faire résonner avec une rare intensité les mots de Beckett. Une performance d’athlète, managé avec doigté par son entraîneur, Jacques Osinski.

Beckett aurait sans doute apprécié. Jean-Pierre Han

Cap au pire de Samuel Beckett (Avignon off). Mise en scène de Jacques Osinski. Théâtre des Halles, jusqu’au 29/07 à 22h00 (Tél. : 04.32.76.24.51).

 

À voir aussi :

– « L’autre fille » d’Annie Ernaux (Avignon off), mise en scène de Nadia Rémita. En fond de scène, un mot écrit en lettres capitales « Gentille », de chaque côté des livres et des albums symbolisant des monuments funéraires… Belle et altière, désarmée et anéantie aussi par la révélation qui va durablement bouleverser sa vie, Annie-Laurence (Ernaux, l’auteure-Mongeaud, la comédienne) s’avance pour nous la narrer : « Elle était bien plus gentille que celle-là ! », avoue sa mère à une voisine de quartier. Sans prendre garde à l’enfant qui entend tout et découvre la présence-absence de la sœur décédée dont elle ignorait l’existence. Un coup de poignard en plein cœur, une déchirure, une fulgurance d’une violence inouïe pour celle qui désormais doit composer avec Ginette, l’inconnue sœur défunte. Jamais la mère n’en reparlera, jamais la survivante ne posera de question. Un texte d’une force rare (disponible aux éditions du Nil), d’une extrême sensibilité, magnifiquement interprété par Laurence Mongeaud toute d’émotion retenue, à voir sans faute. L’Artéphile, jusqu’au 28/07 à 12h40 (Tél. : 04.90.03.01.90).

– « L’apprenti » de Daniel Keene (Avignon off), mise en scène de Laurent Crovella. En mal de reconnaissance familiale, un jeune adolescent est en quête d’un père de substitution. Qu’il trouve en la personne d’un homme régulièrement attablé dans le même bistrot, concentré sur sa grille de mots croisés. Le dialogue s’engage, d’abord heurté jusqu’à devenir de plus en plus familier. Entre humour et coups de gueule, échanges frondeurs et fréquentes altercations, au fil du temps et progressivement les deux protagonistes s’apprivoisent pour, au final, trouver chacun leur juste place. Un joli duo d’acteurs en réelle complicité, qui distille tendresse et émotion, dans une mise en scène circulaire originale. De l’humanité vraie, sans pathos superflu, à ne pas manquer. Présence Pasteur, jusqu’au 28/07 à 10h40 (Tél. : 04.32.74.18.54). Le 23/02/18 à La Passerelle de Rixheim, le 20/03/18 à L’Espace Athic d’Obernai, le 22/03/18 à La M.A.C de Bischwiller, le 03/04/18 à Brassins (Schiltigheim), le 17/04/18 à L’Espace Malraux (Geispolsheim), le 18/04/18 à L’Espace Rhénan (Kembs), les 20 et 21/04/18 à L’ Espace 110 (Illzach).

– Trois autres spectacles, dont Chantiers de culture a rendu compte récemment, sont à (re)découvrir lors du festival : « F(l)ammes » d’Ahmed Madani au Théâtre des Halles (Tél. : 04.32.76.24.51), « Un démocrate » de Julie Timmerman au Chapeau d’Ébène Théâtre (Tél. : 04.90.82.21.22) et « Revue rouge » au 11-Gilgamesh Belleville (Tél. : 04.90.89.82.63). Yonnel Liégeois

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