Archives de Catégorie: Littérature

Du haut de la Colline, un Baal vieilli !

On reste quelque peu abasourdi devant la version de Baal que Christine Letailleur et Stanislas Nordey nous donnent au théâtre de la Colline. De cette première pièce du jeune Brecht écrite en 1919, mais sur laquelle il reviendra à maintes reprises jusqu’à la fin de sa vie, ils réussissent à faire un pensum interminable.

 

 

Un pensum à vous détourner à tout jamais de la poésie, puisque poésie il y a ! Baal en effet est un vertigineux et sombre poème suivant à la trace la descente aux enfers consciente sinon voulue d’un jeune homme, poète lyrique qui pourrait faire carrière dans le beau monde, mais qui refuse la mascarade mondaine et sociale comme il refuse finalement tout acte de vie. « Ce que Brecht affirme dans Baal », soulignait le très « brechtien » Bernard Dort, « c’est la négation. Une négation radicale, absolue ». Négation qui s’exprime de séquence en séquence, de station en station, dans une dynamique volontairement effrénée dans la pièce. Ce que Stanislas Nordey dans son interprétation du rôle-titre ne donne pas à entendre et à voir.

Trajectoires rectilignes bien tracées, il vient le plus souvent face au public marteler son propos avec une grande force de conviction (dans l’attaque surlignée de chaque mot, ce qui fait partie de son style que l’on retrouve de spectacle en spectacle), dans un jeu découpé au couteau. En homme mûr, sûr de lui, il nous assène des vérités qui ne sont pas celles du jeune Baal qui emprunte bien des traits à son auteur. Un auteur qui fait référence à Villon et surtout à Rimbaud dont on retrouve quelques passages dans son texte comme on en retrouvera encore très peu d’années après dans sa troisième pièce, Dans la jungle des villes… « Baal, c’est la poésie comme alcool », expliquait l’un des premiers commentateurs français de Brecht, Jacques Desuché. Ce à quoi on pourrait répondre à l’instar de Rimbaud dans Une saison en enfer : « Tu as bu une liqueur non taxée de la fabrique de Satan »…

Avec le Baal de Christine Letailleur, nous avons droit à un récital Nordey, quasiment seul sur scène sous la faible lumière des projecteurs. À ce jeu, seul Vincent Dissez (Ekart, l’ami-amant ; on songe évidemment au « couple » Rimbaud-Verlaine) parvient à s’en sortir et à donner quelque crédibilité à son personnage, le reste de la distribution étant quasiment réduit à faire de la figuration de manière peu convaincante. Jean-Pierre Han

1 commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge

Ciao, signore Gatti !

Le 19 avril 2017 à 18h30, la Maison de la Parole Errante, sise à Montreuil (93), rend un ultime hommage à Armand Gatti. Âgé de 93 ans, le célèbre baroudeur et metteur en scène a tiré sa révérence le 6 avril après une vie pleine de combats et de créations. Maquisard, parachutiste, journaliste, dramaturge, cinéaste, écrivain, le bel insoumis nous manque déjà.

 

 

« Fils d’Auguste Rainier Gatti, éboueur-balayeur, et de Letizia Luzona, femme de ménage, immigrés italiens, Dante Gatti grandit entre le bidonville du Tonkin à Monaco et le quartier Saint-Joseph de Beausoleil, porté par le regard d’un père, militant anarchiste, […] transfigurant la moindre réalité d’apparence triviale en conte fantastique, […] et celui de sa mère l’incitant à investir le monde du langage, à se l’approprier afin de pouvoir échapper à la stricte reproduction d’un sort social tracé d’avance. » La notice biographique d’Armand Gatti rédigée par Gilda Bittoun pour le Maitron des anarchistes, le fameux dictionnaire du mouvement ouvrier et du mouvement social, commence fort. Normal, sa vie se conjugue par tous les temps, avec le A en toile de fond.

A comme Armand ! Ses parents l’avaient appelé Dante mais ce n’était pas assez français pour la mairie de Monaco en 1924. A comme Anarchie ! Une affaire de famille : outre l’engagement de son père, il confiait au micro de France Culture en 2010 que sur quatre de ses oncles piémontais, partis à Chicago, deux furent pendus parce qu’anarchistes. « Chez nous, dans ma famille, les armes sont les livres, les combats sont les mots, la révolution, c’est les mots ! ». A comme Aventure ! Celle de la résistance à l’adolescence quand on lui donnait du Don Quichotte puis du « Donqui », celle du journaliste engagé que certains lecteurs récalcitrants du Parisien tout juste « libéré » nommaient « l’ondoyant macaroni », celle encore du métier de dompteur qu’il apprend pour réaliser l’enquête « Envoyé spécial dans la cage aux fauves » qui lui vaut le prix Albert Londres en 1954. L’aventure, encore, comme grand reporter en Amérique latine, au Guatemala notamment, où il rencontre le futur Che Guevara…

A comme Art ! Armand Gatti fut poète, cinéaste, metteur en scène, écrivain, dramaturge. Le Crapaud-Buffle, sa première pièce montée en 1959 par Jean Vilar au Théâtre Récamier, la seconde salle du TNP, fait scandale. Transgressant les règles de l’écriture et de la mise en scène, elle est boudée par la critique. En décembre 1968, malgré la médiation d’André Malraux et dans une mise en scène de Gatti lui-même au T.N.P. de Chaillot, La passion du général Franco encore à l’heure des répétitions est interdite, retirée de l’affiche sur ordre du gouvernement français à la demande du gouvernement espagnol. Le théâtre qu’il porte, à travers plus de quarante textes (Le poisson noir, La vie imaginaire de l’éboueur Auguste G., Rosa Collective…), c’est celui de la Parole errante, selon l’image du « juif errant », confiera-t-il. La Parole errante, qui devient Centre international de création, ouvre ses portes en 1986 à Montreuil. Douze ans plus tard, missionnés par le ministère de la Culture, Armand Gatti et son équipe ouvrent la Maison de l’Arbre dans les anciens entrepôts du cinéaste Georges Méliès.

 

En mai 2016, le bail qui lie le conseil départemental de Seine-Saint-Denis à la Parole errante arrive à échéance, il n’est pas renouvelé dans les mêmes termes. Le risque qu’il soit fait table rase du travail de Gatti, du passé et du lieu, est important. Un collectif d’usagers (metteurs en scène, comédiens, libraires, écrivains, réalisateurs, musiciens, enseignants, éducateurs, militants) essaye d’imaginer un devenir pour le site. Il a écrit un projet nommé La Parole errante demain. Quoiqu’il advienne, laissons le dernier mot à son équipe : « De Gatti, Henri Michaux disait à leur première rencontre : « Depuis vingt ans parachutiste, mais d’où diable tombait-il ? ». La question reste ouverte. Gatti est à jamais dans l’espace utopique que ses mots ont déployé, celui où le communard Eugène Varlin croise Felipe l’Indien, où Rosa Luxembourg poursuit le dialogue avec les oiseaux de François d’Assise, où Antonio Gramsci fraternise avec Jean Cavaillès, Buenaventura Durruti avec Etty Hilsum, Auguste G. avec Nestor Makhno. Gatti, si on ne le sait déjà, on le saura bientôt, est l’un des plus grands poètes de notre temps et des autres ».

Armand Gatti, le rebelle aux racines italiennes, l’auteur de quelques cinquante pièces, s’en est donc allé. Une voix puissante s’est tue à jamais, passionnante et toujours passionnée. Faisant fi du temps qui ronronne à l’horloge du salon, laissant derrière elle le souvenir d’une vie aux moult rebondissements, créations et récits. Arrivederci l’ami, camarade Gatti ! Amélie Meffre

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge, Sur le pavé

Prévert, le poète iconoclaste

Il y a quarante ans, le 11 avril 1977, disparait Jacques Prévert. Un immense poète encore d’actualité, de plus en plus apprécié de la maternelle à l’université, un temps surréaliste mais toujours iconoclaste. Chanté par les plus belles voix, apprécié des plasticiens pour ses collages, encensé par les plus grands noms du cinéma. De la plume au bitume, une poésie aux multiples facettes.

 

 

Nouveautés littéraires et discographiques se ramassent à la pelle en cette année 2017 ! Il y a quarante ans, le 11 avril 1977, s’éteint en terre normande Jacques Prévert, l’auteur des Feuilles Mortes. « L’une des cinq chansons françaises qui ont fait le tour du monde, avec une version japonaise, chinoise, russe, arabe… », souligne Françoise Canetti, la maître d’œuvre d’un formidable coffret de trois CD rassemblant 45 chansons et 25 poèmes du grand Jacques avec pas moins de 35 interprètes. De Cora Vaucaire à Bob Dylan, d’Iggy Pop à Jean Guidoni, de Jeanne Moreau à Philippe Léotard… Clope au bec, chapeau sur la tête et toutou à ses pieds, le regard songeur sur les quais de Seine comme l’immortalisa son copain photographe Robert Doisneau, Prévert s’en moquerait aujourd’hui : près de 500 établissements scolaires portent son nom, le plaçant juste derrière Jules Ferry en tête de ce classement honorifique !

Une notoriété qui eut l’heur de déplaire à certains. « Jacques Prévert est un con », déclarait sans préambule Michel Houellebecq dans un article aux Lettres Françaises en 1992. Pourquoi ? Parce que ses poèmes sont appris à l’école, qu’il chante les fleurs et les oiseaux, qu’il est un libertaire donc un imbécile… Si d’aucuns n’apprécient guère les auteurs populaires, ils furent pourtant nombreux, les gens de renom, à saluer la sortie du recueil Paroles en 1946 : André Gide, René Char, Georges Bataille, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre ! « Ses détracteurs n’ont certainement pas lu toute son œuvre, mon grand-père avait conscience d’être enfermé dans son rôle de poète des écoles », déplore Eugénie Bachelot-Prévert. Pourtant, « il a aussi écrit des textes très subversifs, en réalité les personnes qui l’attaquent estiment que la poésie doit être réservée à une élite ». Avec Prévert, il faut apprendre à dépasser les clichés, à goûter la force de son verbe autant que celle de ses engagements politiques et sociaux, à mesurer la pluralité de son talent.

 

Qui ne se souvient du célèbre Dîner de têtes, du Cancre ou de Barbara ? Des poèmes passés à la postérité que des générations de lecteurs, d’abord en culottes courtes puis montés en sève sous leurs cheveux blancs, ne cessent de déclamer avec bonheur et volupté… La mémoire, tenace, ne peut oublier ce qui fait trace ! D’aucuns pourtant l’ignorent, selon l’expression même du grand Jacques, certains de ces poèmes furent proférés, « gueulés » en des lieux où la poésie ordinairement n’avait pas droit de cité : à la porte des usines, à l’entrée des cités. Ainsi, en va-t-il de cette hilarante et pourtant dramatique Pêche à la baleine écrite en 1933 et publiée dès 1946 dans le recueil Paroles. C’est ce que nous révèle André Heinrich, patient et éminent collecteur de l’intégralité des Sketches et chœurs parlés pour le groupe Octobre. Même s’il refusa toujours de « se faire mettre en cellule », Prévert très tôt afficha une sensibilité proche des milieux communistes. Déjà, au temps du surréalisme, avec Tanguy et Duhamel, le trio infernal clamait son indépendance, juste pour contrarier André Breton dont il ne supportait pas l’autoritarisme ! Ami du peuple, des pauvres et des miséreux, Prévert ne cessera de dénoncer l’injustice mais il demeurera toujours rétif à tout embrigadement, tout système, toute hiérarchie. À l’image de son compère Boris Vian, dont il sera voisin de palier cité Véron à Paris, derrière le Moulin-Rouge.

Jacquot l’anarchiste ne pouvait supporter la charité mielleuse du cercle familial, les généraux, les évêques et les patrons… Alors, il écrit des textes et des chansons pour la FTOF, la Fédération du Théâtre Ouvrier Français, d’inspiration communiste. Qu’il joue ensuite, avec la bande des joyeux lurons du groupe Octobre (Maurice Baquet, Sylvia Bataille, Roger Blin, Raymond Bussières, Paul Grimault, Pierre Prévert…), aux portes des usines Citroën en grève par exemple ! Un grand moment de révolte où le nom du patron rime avec millions et citron, un appel ouvert à la grève généralisée clamé à la Maison des syndicats en mars 1933… Suivront d’autres pamphlets, devenus des classiques aussi célèbres que les écrits dits « poétiques » de Jacques Prévert : La bataille de Fontenoy, L’émasculée conception ou La famille Tuyau – de – PoêlePrévert brandit haut « La crosse en l’air » contre cette société qui s’enrichit sur le dos des exclus. C’est pour tous ces gens de peu qu’il part en croisade « crier, hurler, gueuler Gueuler pour ses camarades du monde entier, ses camarades cimentiers…, ses camarades égoutiers…, ses camarades surmenés, exploités et mal payés…, pour ses camarades de toutes les couleurs, de tous les pays ». La lecture réjouissante d’une œuvre puissante qui, de nos jours, n’a rien perdu de son acuité.

 

Une œuvre, une écriture que Prévert le scénariste décline aussi au cinéma avec les plus grands réalisateurs (Marcel Carné, Jean Renoir, Paul Grimault…) et comédiens (Jean Gabin, Arletty, Michèle Morgan, Michel Simon, Louis Jouvet…) de son temps ! Des répliques ciselées au cordeau, passées à la postérité, dont chacun se souvient (« Bizarre, moi j’ai dit bizarre, comme c’est bizarre », « T’as d’beaux yeux, tu sais ») comme des films culte dont elles sont extraites : « Le crime de monsieur Lange », « Drôle de drame », « Quai des brumes », « Les enfants du paradis »… Le cinéma ? Un art auquel l’initie son frère Pierre dans les années 30, qu’il affine après guerre en compagnie de Paul Grimault, l’un des précurseurs du cinéma d’animation en France. Ensemble, ils signent « Le roi et l’oiseau », un authentique chef d’œuvre à voir ou revoir absolument.

Prévert adore aussi rassembler des éléments divers (photos, tissus, dessins..) pour épingler encore le monde par-delà les mots… Des collages qu’il offre ensuite à Minette sa fille ou à Picasso son ami. C’est en 1948, suite à un grave accident, que Prévert alité se prend à jouer du ciseau, de la colle et du pinceau. Un passe-temps qui se transforme très vite en une véritable passion, encouragée par ses potes Picasso et Miro. Il maraude gravures et documents chez les bouquinistes des quais de Seine, il taille menu les photographies de Brassaï et de Doisneau, il cisaille sans vergogne images et cartes postales. Au terme de son existence, il aura réalisé pas loin de 1000 collages, d’aucuns étonnants de beauté, d’humour et d’imagination. De surprenantes œuvres d’art au parfum surréaliste et fantaisiste, méconnues du grand public et qui, pour la première fois, sont exposées en Suisse à la Fondation Jan-Michalski de Montricher. En un superbe coffret, outre le recueil Paroles, les éditions Gallimard ont eu la bonne idée d’y ajouter un fascicule des plus beaux collages de Prévert. Où l’humour et la couleur explosent à chaque page, un superbe cadeau à offrir, voire à s’offrir !

 

Entré au panthéon de La Pléiade, la célèbre collection au papier bible, Jacquot l’anticlérical doit bien rigoler en son éternelle demeure. Il en est une, en tout cas, qu’il n’aura jamais déserté de son vivant et qui nous le rend immortel : celle du Verbe proclamé ou chanté, colorié ou filmé. « La poésie, c’est ce qu’on rêve, ce qu’on imagine, ce qu’on désire, et ce qui arrive, souvent », écrivait Jacques Prévert. C’est le printemps, à vos plumes, poètes des villes et des champs ! Yonnel Liégeois

 

 

À lire, écouter, voir :

– « Jacques Prévert, œuvres complètes » : deux volumes à La Pléiade, sous la direction de Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster. « Paris Prévert », de Danièle Gasiglia-Laster en collaboration avec Fatras/Succession Jacques Prévert.

– « Paroles » : un coffret comprenant le recueil de poèmes et un fascicule de collages.

– « Jacques Prévert n’est pas un poète » : une biographie dessinée d’Hervé Bourhis et Christian Cailleaux.

– « Prévert&Paris, promenades buissonnières », « Jacques Prévert, une vie », « Prévert et le cinéma », « Le cinéma dessiné de Jacques Prévert » : les principaux ouvrages signés par Carole Aurouet, docteur en littérature et civilisation françaises à l’université Paris III-Sorbonne nouvelle et éminente érudite de l’univers « prévertien ».

– « Jacques Prévert, ces chansons qui nous ressemblent » : un coffret de trois CD comprenant 70 chansons et poèmes.

– « Simple comme bonjour » : les 15-16 et 26/04, Domitille et Amaury chantent Jacques Prévert au théâtre du Ranelagh.

– « Jacques Prévert, images » : jusqu’au 30/04, une exposition à la fondation Jan Michalski à Montricher (Suisse) conçue par les commissaires Eugénie Bachelot-Prévert et Solange Piatek. Quand le prolifique jongleur de mots se révèle extraordinaire faiseur d’images.

– « Jacques Prévert, détonations poétiques » : du 11 au 18/08/17, colloque de Cerisy sous la direction de Carole Aurouet et de Marianne Simon-Oikawa.

– La liste complète des événements en France comme à l’étranger (livres, documents, hors-séries et albums photos, spectacles, expositions, films et rétrospectives, CD, émissions de radio et entretiens) durant l’année 2017, à l’occasion du quarantième anniversaire de la disparition de Jacques Prévert.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Expos, installations, Littérature, Musique et chanson, Sur le pavé

Metz, à l’Est du nouveau !

Se déroule en la métropole lorraine, du 6 au 9 avril 2017, le festival Le livre à Metz labellisé « Littérature&journalisme ». Le thème de cette 30ème édition tient en six lettres : Debout !  Et comme une manifestation peut toujours en cacher une autre place de la République, du 05 au 14/05, passez donc faire un tour au festival « Passages » !

 

 

Comme toujours, lors du « Livre à Metz », les rencontres seront chaudes et les débats très suivis par un public curieux et engagé dans cette manifestation ouverte et gratuite. Il faudra choisir, l’opération s’annonce compliquée en raison d’une multitude de présentations, d’expositions et de débats. En tout cas, nous ne manquerons pas le rendez-vous avec Tardi et son « Dernier assaut », ni le concert de clôture avec sa compagne Dominique Grange. Un peu d’anarcho-syndicalisme ne peut faire de mal dans ce monde où la violence sociale s’aseptise derrière la logique des marchés, quand l’état d’urgence se banalise. Une invitation, surtout, à retrouver nos amis Pierre Verny et André Faber qui présenteront leurs bouquins, dessins et photos sous chapiteau.

Pierre est un ancien sidérurgiste, licencié pendant la grande décompression industrielle de la Lorraine. Militant de toujours, il a pris son appareil photo et s’est baladé dans le monde entier pour rapporter en argentique des boîtes de conserves, de bière et d’autres boissons. Le fer transformé, il connaît et son regard donne à cette matière inerte et abandonnée une nouvelle vie. Il a suivi la marche des beurs, souvenir de son engagement pendant la guerre d’Algérie. Il photographie les friches industrielles et les hauts fourneaux transformés en musées. André est plus jeune. Pour lui, « Les hauts fourneaux ne repoussent pas », titre de son avant dernier bouquin un peu, beaucoup, autobiographique. Il raconte l’histoire d’une jeunesse métallurgique dans ces vallées chantées par Bernard Lavilliers. Apprentissage de métallo puis le dessin, le journalisme et maintenant l’écriture. Il vient de publier un roman, un triller sidérurgique du pays des anges, « La quiche était froide ». Un régal.

Cette publicité n’est pas sponsorisée par le baron  Ernest-Antoine Seillière, l’ancien patron du MEDEF appelé prochainement à comparaître devant les juges pour fraude fiscale, mécène du Centre Pompidou de Metz au nom du groupe Wendel. Pierrot et Dédé travaillent, ils créent ! Des artistes que l’ont peut appeler camarades, ils savent de quoi on parle. Comme les y incite cette originale fête du livre, hommes et femmes, créateurs et lecteurs sont invités à se tenir « Debout »… Entre le premier mot de la première strophe de l’Internationale et le « Plutôt mourir debout que de vivre à genoux » d’Albert Camus dans L’homme révolté, à chacun son interprétation pour cette injonction en pleine campagne présidentielle !

 

Un printemps trop précoce peut s’avérer dangereux pour les récoltes à venir, un coup de gelée et adieu les cerises et les mirabelles mais ce n’est rien à coté de la mise au pas  des printemps des peuples de l’an dernier. Le 7 mai, notre pays connaîtra sa ou son nouveau président ! Le marc de café et les sondages ne nous annoncent rien de bon. Entre un « capitalisme à visage humain » et un « ordre nouveau » à la mode identitaire et barricadé, on risque de se retrouver orphelins d’une saison radieuse. Ce n’est pas une raison pour abandonner son jardin et ses champs. La vingtième édition du festival Passages commence le 5 mai sur la place de la République, la biennommée, au centre de Metz.

Charles Tordjman, son fondateur et directeur, prochainement à l’affiche du théâtre parisien L’atelier, a passé le relais à Hocine Chabira, originaire de Thionville. L’Est produit de beaux personnages aux mélanges subtils et volontaires dans une démarche d’émancipation intégrant les parcours individuels et locaux dans l’universalité et le collectif. Merci Charlie, bienvenue Hocine ! Pendant dix jours, le programme de ce festival qui relie les mondes va nous entraîner de l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud et il faudrait mettre des « s » à ses points cardinaux. Théâtre, cirque, musique, poésie, animations et débats… La ville de Metz met en lumière notre cosmopolitisme en faisant de l’art, et de la rencontre, les points de convergence d’une humanité en quête de réconciliation.

Il faut encore et toujours résister. Se tenir debout, en restant vigilant et en faisant de la culture ce qui lie et rapproche. Raymond Bayer

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Littérature, Rideau rouge

Tzvetan Todorov, hommage

Historien des idées autant que spécialiste de la littérature, Tzvetan Todorov est décédé le 7 février à l’âge de 77 ans. Une disparition qui touche toutes celles et ceux que la lecture de cet intellectuel humaniste aida à regarder et tenter de comprendre le monde ainsi que les ressorts des engagements humains.

 

 

« La vie humaine n’a pas de drapeau » ! Rendant hommage à la résistante Germaine Tillion, lors de son entrée (symbolique et non physique) au Panthéon en mai 2015, Tzvetan Todorov reprenait alors la formule de l’ethnologue. Une « patriote de la liberté » qui avait su enquêter sur la société berbère dans les Aurès, sur le monde concentrationnaire au camp nazi de Ravensbrück où elle fut déportée en 1943, sur la torture et la société coloniale. « La vie humaine n’a pas de drapeau » : une vision du monde qui semble si bien correspondre au grand humaniste, Tzvetan Todorov, lequel nous a quittés ce 7 février 2017.

 Né à Sofia en Bulgarie, en 1939, l’homme est un amoureux et spécialiste de la littérature. En particulier des écrivains russes tels que la poétesse Marina Tsvietaïeva, Boris Pasternak, ou encore Vassili Grossman (l’auteur, notamment de Vie et Destin, fresque d’une magnifique humanité sur la société soviétique durant la « Grande Guerre patriotique », c’est-à-dire la Seconde Guerre mondiale). Todorov gagne la France en 1963 et poursuit son travail sur la littérature. Il s’intéresse en particulier à la façon dont s’élabore l’écriture littéraire, il se laisse séduire par le structuralisme qui, à la suite de Ferdinand de Saussure, pense la langue d’abord comme un système de relations entre des mots, ou d’autres éléments. À la suite de Claude Lévi-Strauss, et de Jacques Lacan, il observe l’humain dans son rapport conscient ou inconscient aux autres comme être parlant, comme être social et communicant. Avec son ami Gérard Genette, il fonde au Seuil en 1970 la revue d’analyse et de théorie littéraires Poétique, dévorée par des générations d’étudiants.

Au-delà du langage et de sa forme, Tzvetan Todorov s’intéresse aussi au sens et à l’éthique de l’œuvre. Dans Nous et les autres (Seuil, 1 989) où il scrute la pluralité des cultures et, d’une autre façon dans L’Homme dépaysé (Seuil, 1 996), il pose sa réflexion, son regard, moins sur l’exil que sur l’enrichissement permis par l’altérité, à savoir cette ouverture du regard et de ses angles générée par la rencontre avec l’Autre. Ainsi, tandis que le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy institue le « ministère de l’Identité nationale » et que des revendications dites identitaires se substituent insidieusement à d’autres débats ou confrontations, sociales par exemple, on entend ou on lit Tzvetan Todorov exécrer la xénophobie et défendre le multiculturalisme contre la déculturation. Comme il défendra la nécessaire reconnaissance de l’humanité et de la dignité des étrangers, des réfugiés, que d’autres rejettent de façon essentialiste… Dans La peur des Barbares, Tzvetan Todorov critique ainsi fondamentalement la thèse de Samuel Huntington prophétisant un « choc des civilisations ». Soulignant qu’il n’existe qu’une civilisation, humaine, il décrit en revanche la diversité mais aussi le métissage historique des cultures. Et il met en lumière ce en quoi la barbarie consiste à nier l’humanité de l’Autre.

Todorov, qui a grandi dans la Bulgarie de l’époque soviétique (et même stalinienne, puisqu’il avait six ans en 1945) et qui a connu le libéralisme occidental, non seulement se méfie des idéologies, s’interroge sur les ressorts des totalitarismes, mais il cherche aussi à en comprendre les ressorts dans les sociétés libérales. Il relève ainsi cette tentation du conformisme, observant autrement ce que le médecin et philosophe Georges Canguilhem analysait dans Le normal et le pathologique, ou ce que le psychiatre Jean Oury a souligné en parlant de « normopathie ». Mais il interroge aussi la part totalitaire des utopies et des promesses de bien absolu, dont la plupart des commentateurs auront surtout retenu cette formule : « Il est possible de résister au mal sans succomber à la tentation du bien » (Mémoire du mal, tentation du bien). Invitant à ne pas imaginer qu’un projet a pu être beau s’il a en réalité concrètement abouti à des tragédies, Todorov souligne en même temps qu’« il ne faut pas s’endormir simplement parce que la démocratie est mieux que le totalitarisme ». Rappelant les dérives tragiques, potentielles et réelles, des « démocraties libérales », telles les bombes nucléaires américaines sur Nagasaki et Hiroshima…

On comprend dès lors le choix des « figures emblématiques » du XXe siècle, et du début du XXIe, que Tzvetan Todorov a choisi de peindre dans Insoumis, « huit figures qui ont réussi à concilier au plus haut degré exigence morale et action publique »: d’Etty Hillesum à Germaine Tillion, de Boris Pasternak à Alexandre Soljenitsine, de Nelson Mandela à Malcom X, de David Shulman à Edward Snowden… Et de citer, en exergue, Germaine Tillion : « Pour moi la résistance consiste à dire non, mais dire non c’est une affirmation… ». Isabelle Avran

Poster un commentaire

Classé dans A la une, Documents, essais, Littérature

La Huchette, le palais de Ionesco

Au cœur du Quartier latin de Paris, le théâtre de La Huchette voue un culte au maître de l’absurde : à l’affiche depuis 60 ans, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco ! Pleins feux sur une œuvre et un lieu hors du temps.

 

 

Tapis rouge déroulé le 16 février 2017 à l’entrée du théâtre de La Huchette, tenue absurde exigée pour tous les spectateurs !

Comme à l’accoutumée ce soir-là, s’affichera au-dessus de la porte de la petite salle du Quartier latin, un chiffre énigmatique. Emblématique, surtout : le nombre de représentations de La cantatrice chauve et de La leçon, la 18 491ème et plus de 2 millions de spectateurs, soixante ans à l’affiche sans discontinuer ! Une exclusivité mondiale, dans les mises en scène originales des regrettés Nicolas Bataille et Marcel Cuvelier à la création des deux pièces d’Eugène Ionesco… L’absurde aventure commence, en fait, en mai 1950 sur la scène du théâtre des Noctambules.

La première représentation de la Cantatrice s’achève. Le public reste coi, les critiques éberlués. Tous s’interrogent, comme à la recherche de la fameuse dame annoncée à l’affiche : chauve de surcroît, il était donc impossible de la manquer, de ne pas la remarquer… Scandale, quolibets et sarcasmes : hormis  le chroniqueur du journal Combat, la presse unanime renvoie le fieffé roumain à ses élucubrations. Ionesco ? « Un plaisantin, un mystificateur, un fumiste ». Insulte suprême sous la plume du critique dramatique du Figaro, « en attendant qu’ils

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

découvrent Molière ou Vitrac,  ils (les comédiens, ndlr) font perdre des spectateurs au théâtre », tempête Jean-Baptiste Jenner.

Organisés désormais en sociétaires et pensionnaires comme à la Comédie Française (!), les quelques 70 comédiens et comédiennes qui assurent les représentations chaque soir, et à tour de rôle, préfèrent aujourd’hui en sourire. Japonais et américains, anglais ou italiens, touristes et provinciaux de passage à la capitale font vite salle comble, comme au Stade de France La Huchette joue souvent à guichets fermés : au fil des décennies, succès oblige, les 87 fauteuils rouges de l’unique théâtre rescapé de l’emblématique Quartier latin sont devenus l’affiche vivante du tout Paris, une institution labellisée dans les circuits culturels !

 

L’auteur, pourtant, avait pris soin d’alerter le public en sous-titrant son œuvre La cantatrice chauve, anti-pièce. Force est de le constater, le propos a de quoi dérouter le spectateur. Pour la première fois sur une scène de théâtre, dès le lever de rideau, un couple se raconte par le menu les détails de son repas du soir : soupe, poisson, pommes de terre au lard et salade anglaise… En outre, Monsieur et Madame Smith n’en finissent pas de louer la qualité de l’huile de l’épicier du coin plutôt que celle de l’épicier d’en face, de se lécher les babines à l’évocation du poisson bien frais et des pommes de terre bien cuites. Sans parler de la soupe un peu trop salée, du yaourt « excellent pour l’estomac, les reins, l’appendicite et l’apothéose »… Drôle de théâtre, en effet, que celui de Ionesco qui bouscule toutes les conventions, jongle avec les mots et les situations, se moque du théâtre dans le théâtre :

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 - Paris 1994)

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 – Paris 1994)

avec ses amis surréalistes, Breton et Queneau, c’est vrai qu’il fut à bonne école !

« Dans cette pièce, il ne se passe rien, cette soirée entre deux couples de petits bourgeois n’est que prétexte à faire débiter aux personnages quantité de clichés et de truismes », note Michel Corvin dans son incontournable Dictionnaire encyclopédique du théâtre. Même processus de déconstruction du langage avec La leçon : des dialogues sans queue ni tête, la banalité du propos face au réalisme macabre du dénouement, le viol et le meurtre de l’élève par le vieux professeur… Coup de génie, dans un même mouvement Ionesco allie sur les planches l’incroyable vacuité des mots et l’insoutenable tragique de l’existence…

« Le langage piège à cons et l’homme sujet aux pires contradictions », semble nous susurrer à l’envie le maître de l’absurde dans un gros éclat de rire surgi justement de cette distorsion entre le creux des mots et le plein des situations. Une philosophie de l’existence, une réflexion sur la fragilité de notre humaine condition que Ionesco explicite au fil du temps et des pièces à venir comme autant de chefs d’œuvre, dont Les chaises, Rhinocéros, Le roi se meurt. La force de l’insolite huchette5pour masquer la banalité du quotidien, la puissance du rire pour masquer l’angoisse de la vie : tels sont en vérité les principes fondateurs de l’écriture du « prince de l’absurde » !

 

« L’absurde » ? Quoiqu’il semble historiquement abusif de parler d’école, Ionesco ne fut pas le seul porte-voix de ce courant littéraire. En prélude, les romans et pièces de Sartre et de Camus, cet existentialisme exacerbé qui fait de l’homme un individu rivé au néant de sa solitude face au monde… « Sous l’appellation « théâtre de l’absurde », on désigne la plus importante génération d’auteurs dramatiques de la seconde moitié du XXe siècle, au premier rang desquels Beckett, Ionesco, Adamov, Genet et Pinter », note Jean-Pierre Sarrazac  toujours dans le fameux dictionnaire dirigé par Corvin. Et l’universitaire de poursuivre, « parcelles de vie prises dans les tourbillons du néant, êtres repliés sur eux-mêmes, enkystés dans leur « vieux coin » et/ou perdus dans le no man’s land, créatures d’un langage qui prolifère de façon cancéreuse et se perd dans le « nonsense », les personnages du « théâtre de l’absurde » sont des anti-héros par excellence ». Le grand mérite de tous ces auteurs, selon Sarrazac ? « Transformer en splendeur théâtrale toute cette misère métaphysique, sublimer ce malheur invisible en lui donnant, paradoxalement, une littéralité et une sorte d’hypervisibilité sur la scène » !

Natif de Roumanie en 1909, un temps prof de français à Bucarest, abreuvé aux mamelles du futurisme et du surréalisme, Ionesco émigre définitivement à Paris dans les années 40. C’est plus par jeu que par désir de notoriété dramatique qu’il se lance dans l’écriture théâtrale. Sa référence, son inspiration ? Les cours d’anglais dispensés par la fameuse méthode Assimil… En ces temps d’après-guerre, le théâtre de boulevard triomphe, l’apparition de La cantatrice chauve en 1950 va en décoiffer plus d’un ! Élu à l’Académie française en 1970, Ionesco s’éteint le 28 mars 1994, ne cessant depuis lors d’enthousiasmer les jeunes générations par sa mise en pièces de tous les systématismes, la mise à mal de tous les clichés et poncifs. Et, de décennie en décennie, son

La cantatrice chauve. Photo Huchette

La cantatrice chauve. Photo Huchette

fantôme ne cesse de hanter les murs du théâtre de La Huchette.

 

À l’époque jeune comédien, Nicolas Bataille découvre la pièce presque par hasard. « Une actrice roumaine de la troupe m’a proposé de lire le texte d’un compatriote inconnu. Ce fut le coup de foudre pour la cantatrice… Le lendemain, je rencontrai Ionesco au bistrot : génial ! », nous racontait le metteur en scène lors d’un entretien en 1997. « J’ai tout de suite pensé que ce texte était pour nous, « la bande d’anars du théâtre », comme on nous surnommait, Cuvelier et moi ». Les deux hommes par qui le scandale arrive : Bataille crée La cantatrice chauve aux Noctambules en 1950, Cuvelier La leçon en 1951 au Théâtre de Poche… « Pour 25 représentations », se souvient le facétieux et regretté Nicolas Bataille, « la critique nous a éreintés. Pour nous, c’était un échec mais pas une défaite. Nous étions jeunes, à 22 ans nous avions envie de découvrir autre chose sur une scène de théâtre ».

En 1957, les deux pièces sont reprises sur la scène de La Huchette. Qui, désormais, ne quitteront plus jamais l’affiche ! « Dans les décors d’origine de Jacques Noël. Pour un mois, au départ… », raconte Marcel Cuvelier, lui-aussi disparu depuis. « Grâce à un prêt de 1000 francs de Louis Malle, enthousiasmé par le spectacle vu en 1953. Jusqu’à sa mort, Ionesco a fréquenté assidûment La Huchette. Normal, pour le chantre du non-sens et de la dérision ! ».

 

Deux autres grands noms de la scène sont attachés durablement au succès mondial du roumain : Jacques Mauclair et Michel Bouquet ! Avec Tsilla Chelton sa partenaire et inoubliable Tatie Danielle dans le film d’Etienne Chatiliez, dès 1961 Mauclair met en scène et joue avec succès Les chaises sur toutes les scènes du huchette7monde. « La pièce n’a pas vieilli, il n’y a que Tsilla et moi pour nous rapprocher désormais de l’âge véritable des personnages », nous confessait-il en 1997.

« Je suis sans cesse étonné de l’accueil enthousiaste que les jeunes réservent au théâtre de Ionesco », poursuivait Jacques Mauclair, « il fut le premier à déclarer la guerre au théâtre traditionnel, à tenter de bousculer l’écriture et la dramaturgie scéniques. Sans prétendre à un théâtre de l’absurde, mais en donnant à voir surtout l’absurdité de la vie… Depuis l’origine, la littérature a tout dit sur la vie, l’amour et la mort et pourtant Ionesco est parvenu à renouveler les thèmes sans vouloir faire œuvre philosophique. C’est pourquoi son théâtre trouve une telle résonance chez nos contemporains ». Quant à Bouquet le monstre sacré, il l’affirme, persiste et signe : s’il est une pièce qu’il continuera d’interpréter en dépit d’un âge avancé, c’est sans conteste Le roi se meurt. Avec Juliette Carré, sa compagne et partenaire, mis en scène par Georges Werler, un morceau d’anthologie à ne rater sous aucun prétexte dès l’annonce d’une reprise !

Oyez, citoyens et amoureux de l’insolite : il est temps pour vous de franchir enfin la porte du temple de l’absurde. L’heure a sonné, le 16 février la salle risque bien vite d’afficher complet… Qu’importe, du mardi au samedi, la cantatrice s’engage à vous faire la leçon durant encore soixante ans ! Yonnel Liégeois

 

Les festivités du 60ème anniversaire

  • Le 16/02/17, à 19h : Tapis rouge devant le théâtre, tenue absurde exigée pour les spectateurs. huchette6Présentation de l’affiche du 60ème avec tous les noms des comédiens qui sont passés par le théâtre de La Huchette ainsi que ceux qui ont souscrit pour y figurer. Des comédiens en costume de scène accueilleront les spectateurs devant le théâtre et des « pompiers » les placeront ensuite dans la salle. Lecture des mauvaises critiques sur les deux spectacles avant la pièce (chaque soir, une critique sera lue).
  • Du 4 au 5/03/17 : La nuit absurde ou les 24h non stop Ionesco. Représentations de 19h à 3h du matin avec un programme varié, plein de surprises et… un buffet pour les spectateurs à partir de minuit ! De 3h à 9h, « Insomnie à La Huchette » avec diffusion de l’enregistrement sonore de La Cantatrice Chauve et de La Leçon (1965). De 9h à 19h, reprise des spectacles avec petit-déjeuner puis apéritif pour les spectateurs.
  • Le 3/04/17, à 17h : Présentation des travaux du Collège de Pataphysique sous la direction de Thieri Foulc, avec Marie-France Ionesco et Nicole Bertolt comme invitées. « La pataphysique, c’est quoi ? » et le compte-rendu des derniers travaux : l’Objet pataphysique (imaginaire, virtuel, potentiel) avec la conférence de Boris Vian « Pour une approche discrète de l’objet » en fil conducteur.
  • Les cinq lundis du mois de mai 2017 : La Huchette, histoire et coulisse. Le théâtre ouvre ses portes, ses malles, ses coulisses, expose ses costumes, ses accessoires, son Molière (« Touchez le boss monseigneur »)… Les kakemonos, qui retracent son histoire, seront exposés dans le théâtre de 14h à 18h. Les comédiens, dans les costumes de La Cantatrice et de La Leçon, animeront les visites.
  • Le 21/06/17 : Fête de la musique. Le cabaret Ionesco : les chansons d’après Ionesco (chansons de Tardieu, Jean-Claude Darnal…) et du répertoire des années 50.
  • Juin 2017 : Représentations en Roumanie. Sibiu, l’ancienne capitale de la Culture, reçoit La
    Les "comédiens associés", sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

    Les « comédiens associés », sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

    Cantatrice chauve à l’occasion du 60ème anniversaire.

  • L’été du 60ème : Regard d’un «célèbre» créateur de mode sur les deux spectacles. La surprise du chef : projection du film de Karmitz à la Filmothèque. La seconde surprise du chef : le documentaire du régisseur de La Huchette, Ider Amekhchoun, « D’une génération à l’autre ».

 

La vache et le veau

« Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d’accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l’appeler « maman ». Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode » ( La cantatrice chauve, scène 8 ).

 

En savoir plus

Toutes les pièces de Ionesco sont disponibles en collection de poche. À signaler l’édition en un seul huchette9volume, dans la collection La Pléiade, du théâtre complet savamment commenté par Emmanuel Jacquart : un ouvrage indispensable pour les amoureux du maître de l’absurde !

Pour découvrir l’homme et son œuvre : Ionesco, de Simone Benmussa (Seghers). Eugène Ionesco, de Marie-Claude Hubert (Seuil). Ionesco, d’André Le Gall (Flammarion).

Du 22/02 au 19/03, au Ciné13 Théâtre : « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco, adapté et mis en scène par Julie Duchaussoy. Un homme meurt et un royaume s’effondre… « Nous sommes la Compagnie Jean Balcon. Nous avons trente ans, notre royaume s’effondre, et nous avons bien l’intention de nous battre ».

Du 07/03 au 18/03, au Théâtre de Belleville : « En miettes », une libre adaptation de deux œuvres d’Eugène Ionesco ( la pièce « Jacques ou la soumission » et son journal intime « Journal en miettes » ), dans une mise en scène de Laura Mariani. En filigrane, « le rapport de l’auteur à son enfance et la difficulté de quitter l’insouciance qui y est attachée ».

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

Madani, des « F(l)ammes » au Paradis…

Nées en banlieues, elles s’emparent de la scène pour témoigner de la réalité de leur existence. « F(l)ammes » ? Un spectacle plein de fougue où brillent dix filles en béton armé. Tandis que Véronique Sacri, en femme solitaire et incandescente, se la joue « Fille du paradis »… Deux récits mis en scène par Ahmed Madani.

 

La pièce s’ouvre sur un énoncé, celui de ces lieux refuges où l’on se retire pour se sentir bien : la médiathèque anonyme, l’intérieur capitonné d’une voiture… Des lieux hors les murs des chambres féminines, trop souvent ouvertes aux quatre vents et aux regards extérieurs. Dans OLYMPUS DIGITAL CAMERA« F(l)ammes », dix filles des quartiers populaires s’approprient un nouvel espace, celui de la scène, pour explorer des fragments de leurs vies intimes et dynamiter les regards.

Lancée en novembre à Sevran, cette deuxième création d’Ahmed Madani s’inscrit dans un triptyque artistique impliquant des jeunes des quartiers populaires. Après avoir donné la parole aux garçons dans « Illumination(s) » en 2013, le metteur en scène a sillonné la France afin d’auditionner des jeunes filles. Au terme de deux ans d’ateliers d’écriture et de jeu dramatique, où elles ont appris à chanter et à danser face à un public, a jailli « F(l)ammes », un projet cathartique porté par des comédiennes non professionnelles aux identités singulières.

Dérouter les jugements, déroger aux clichés, rejeter les tâches et places qu’on leur assigne. Sur scène, ces filles venues de Vernouillet, Garges-lès-Gonesse ou Bobigny déconstruisent les discours politiques et médiatiques, réfutant toute relégation identitaire. Invoquant « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss, « un livre où j’ai compris que je venais de la forêt » dit l’une des comédiennes, elles refusent d’être renvoyées « au monde du sauvage ». « Si je suis arabe, africaine, asiatique, je ne cesse pas pour autant d’être de France », clame l’une d’elles. Car la honte d’être soi, elles s’y confrontent dans le regard des autres. Plus blancs, mieux dotés, soit disant plus éduqués… Leurs dix tranches de vie se font aussi récits de bagarres face à la violence des hommes et des rôles sociaux qu’on leur impose. « Tu vois, quand un homme a peur, il se rassied », glisse une maman à sa fille qui a tenu tête à son père malgré la menace des coups. « Cette création OLYMPUS DIGITAL CAMERApartagée est un acte esthétique et poétique qui fait entendre une parole trop souvent confisquée », souligne à juste titre Ahmed Madani, le metteur en scène.

Quête de reconnaissance, chroniques d’existences, « F(l)ammes » dresse le portrait collectif d’une jeunesse tout simplement en mal… d’égalité. Cyrielle Blaire

 

…Et Madani aussi, « Fille du paradis » !

En écho aux cris des femmes de banlieues que nous fait entendre « F(l)ammes », résonnent et tonnent les propos dénonciateurs d’une « Fille du paradis » ! Ceux de madani3Cynthia, une jeune étudiante en littérature qui décide un jour de composer le numéro de la plus grande agence d’escortes de Montréal…

Ahmed Madani s’est emparé avec brio du récit autobiographique de Nelly Arcan, « Putain », pour l’adapter à la scène. « Fille du paradis » ? Une charge radicale et sans concession contre l’icône dévastatrice de la femme parfaite, « une parole bouleversante d’humanité, une rage de vivre qui déchire l’opacité des ténèbres telle une étoile filante »… Superbe, irradiante de sincérité et de naturel, Véronique Sacri relève le défi, s’engageant corps et âme dans cette parole à proférer dans la démesure et hors toute censure. Un texte d’une rare puissance évocatrice qui, de la plainte enfantine à la maturité féminine, dissèque et passe au scalpel le discours dominant sur la séduction, la beauté, la sexualité. Femme désir, femme objet, femme putain, Cynthia se veut toutes ces femmes à la fois, mais bien plus encore : la femme libre qui ose une parole publique, la femme impudique qui dévoile une madani1parole nue et pose des mots sur les maux d’une société qui monnaie la sexualité, marchandise les corps.

Dans une mise en scène épurée, sans artifice, Véronique Sacri illumine les planches de sa seule présence. Comme possédée par ce récit qu’elle fait sien : brisée, écartelée, violentée, pénétrée de l’urgence à libérer une telle parole ! Yonnel Liégeois.

 

 

À voir encore :

louis-perego-juste-cote-annette-compagne_0_730_730– « Une longue peine » à la Maison des Métallos : l’univers carcéral raconté par quatre anciens condamnés à de longues peines, dont Louis Perego (18 ans d’incarcération) en compagnie de sa compagne Annette Foex (8 années de parloir))… Des mots forts, emprunts de dignité et d’émotion. Un théâtre « documentaire » de belle facture, signé Didier Ruiz passé maître en la matière, qui permet d’entrevoir ce qui se vit derrière les murs. De la cellule au parloir, la violence, l’angoisse, la solitude, l’enfermement pour tous : détenu, épouse et enfants. Y.L.

richard– « Richard III, loyaulté me lie » en tournée nationale : l’un des chefs d’œuvre de Shakespeare revisité par Jean Lambert-wild en clown blanc dans le rôle titre et Élodie Bordas dans tous les autres rôles ! Un spectacle d’une rare beauté, où le comique tutoie le tragique dans leurs plus beaux effets… Une performance d’acteurs, une mise en scène collective de haute voltige, du grand art qui exige une maîtrise parfaite de la voix et du geste. Une création à ne pas manquer, qui mérite d’amples applaudissements. Y.L.

havel– « Audience&Vernissage » à l’Artistic Théâtre : deux courtes pièces de Vaclav Havel écrites en 1975, censurées en leur temps par le régime tchécoslovaque, rassemblées en un seul spectacle et superbement mises en scène par la patronne des lieux, Anne-Marie Lazarini. L’humour, l’autodérision, la parole dissidente d’un futur Président qui voulait que « le théâtre soit la voix de la conscience des hommes et de la société ». Pari gagné avec une bande de comédiens au mieux de leur forme, au service d’un théâtre qui n’a pris aucune ride. Quand le rire et l’absurde donnent autant à penser et réfléchir, un plaisir à ne surtout pas bouder. Y.L.

 

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge