Archives de Catégorie: Musique et chanson

Mai 68 : Dominique Grange, la voix des insurgés

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

« Grève illimitée », « Chacun de vous est concerné », « Les nouveaux partisans »… Tous les acteurs de Mai 68 les ont fredonnées, ils se souviennent encore de ces chansons mythiques composées et interprétées aux portes des usines par Dominique Grange. Cinquante ans après les faits, la rebelle au cœur rouge nous conte pourquoi elle continue de lutter, guitare en bandoulière.

 

Je me souviens de la façon dont « ça » a commencé… Un appel du chanteur Lény Escudero à la radio : « Eh, les artistes, o.k., c’est la grève générale, mais vous ne croyez pas que nous, les chanteurs, sommes des privilégiés ? Si on mettait nos petites chansons au service de cette lutte… Une « grève active », en somme ! ».

Depuis plusieurs jours, ça chauffait au Quartier Latin et je me demandais ce qu’une chanteuse comme moi pouvait bien aller faire parmi les étudiants. Quelle était ma place dans ce mouvement naissant qui chaque jour s’étendait davantage ? À l’époque, je chantais dans des cabarets rive gauche, tel le mythique « Cheval d’Or », fondé par l’ami Léon Tcherniak qui y accueillit nombre de jeunes chanteurs devenus célèbres depuis. Je venais juste d’enregistrer un 45 Tours produit par Guy Béart chez Temporel. Mais lorsque j’ai entendu l’appel de Lény, ça n’a pas traîné : j’ai pris ma guitare et j’ai foncé à Renault-Billancourt, où déjà les soutiens commençaient d’affluer. Je ne devais plus rentrer chez moi ces quelques semaines qu’allait durer le « Mouvement « , saisie par l’élan révolutionnaire inattendu de ce joli mois de Mai 68.

À partir de là, du Comité de grève active à Bobino au Comité Révolutionnaire d’Agitation Culturelle à la Sorbonne (CRAC), je n’ai plus rien fait d’autre que chanter partout : usines occupées, tris postaux occupés, facs occupées…Bientôt, nous nous sommes retrouvés nombreux, « chanteurs rive gauche » pour la plupart, à répondre à l’appel des comités de grève, portant nos chansons d’une usine à une autre, loin de l’effervescence du Quartier latin, au fin fond des banlieues : Bois-Colombes, Issy-les-Moulineaux, Gennevilliers, Poissy, et d’autres… Lorsque le carburant venait à manquer, des grévistes nous offraient parfois un jerrycan de quelques litres d’essence. Pour que nous puissions repartir vers une autre usine en lutte. Solidaires.

Comment accepter le « retour à la normale », après ces semaines de dialogue et de fraternité avec ceux qui toujours écrivent l’Histoire, prêts à lutter jusqu’à la mort s’il le faut, n’ayant rien à perdre, capables d’ébranler le pouvoir, voire de le prendre, parce qu’ils sont les véritables créateurs des richesses : les ouvriers ! Comment ne pas se souvenir qu’à la fin des concerts de soutien, souvent improvisés dans les cantines, nos conversations avec les grévistes se prolongeaient et qu’au-delà des revendications, c’étaient aussi leurs aspirations à la révolution prolétarienne et à l’abolition de la société de classes qui s’exprimaient…

Je ne peux pas ne pas témoigner du fait que ces échanges-là ne plaisaient guère aux permanents syndicaux…Certains nous désignaient même parfois la sortie de façon assez musclée, nous rappelant que nous étions venus pour chanter et non pour causer politique avec les grévistes ! Déjà la « reprise » s’amorçait, à l’horizon des Accords de Grenelle… Il fallait faire rentrer dans le rang les plus récalcitrants, j’entends par là les éléments les plus combatifs de la classe ouvrière, ceux qui, prêts à aller « jusqu’au bout », refusaient d’avance toute capitulation. Aussi, à force de participer avec ces « irréductibles » à des discussions qui mettaient en avant la lutte de classe et le renversement de l’état capitaliste, certain(e)s d’entre nous furent bientôt stigmatisés comme de dangereux « aventuristes » et interdits de séjour dans les usines occupées, via un petit communiqué venimeux publié dans l’Huma ! En 69, j’abandonnai ma « carrière » de chanteuse pour « m’établir » dans une usine de conditionnements alimentaires comme « O.S. » sur machine.

L’expérience vécue en mai 68 dans les usines en grève a fait basculer ma vie. Et si aujourd’hui j’ai repris ma guitare, c’est pour transmettre ce qui me paraît essentiel : la mémoire contre l’oubli, la résistance contre la soumission. J’ai choisi mon camp, « Guerrillera » de la chanson, engagée à perpétuité ! ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

À écouter

« Notre longue marche », un CD de 19 chansons, des anciennes aux plus récentes. « Des lendemains qui saignent », un CD de 10 chansons pour dénoncer « le grand abattoir de 14-18 » et dire encore une fois non à la guerre. « N’effacez pas nos traces », un CD de 15 chansons sorti pour le 40ème anniversaire de Mai 68. Avec livret et pochette illustrés à chaque fois par le dessinateur Tardi, son compagnon. Un florilège de chansons emblématiques, mais aussi de nouvelles compositions à découvrir, telles les superbes « Droit d’asile » ou « Petite fille du silence ». Des albums à offrir ou à s’offrir, bouches déliées et poing levé ! Y.L.

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Laurent Viel, dans les pas de Brel

Ce n’est pas seulement la Mathilde, mais aussi et surtout Brel, le grand Jacques, qui nous reviennent ! Sous les traits de Laurent Viel, chaque mercredi au théâtre de l’Essaïon (75)… Une authentique re-création de l’univers de celui qui s’est envolé à jamais aux Marquises.

 

 

Le risque est toujours grand pour le passionné, le connaisseur ou l’amoureux de l’univers d’un créateur : que penser de l’insolent, de l’impertinent, voire de l’arrogant qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre ? De quel droit ? Au nom de quel talent ? Pour copier, paraphraser, singer son modèle… Si l’exercice est délicat, Laurent Viel s’en sort avec brio. Surtout qu’avec son compère Thierry Garcia à la guitare, il n’est pas question pour lui d’imiter. Rester soi-même au fil d’un récital qui reprend quelques titres emblématiques, Vesoul ou La chanson des vieux amants bien connus du public, mais pas seulement, telle est la devise du chanteur et comédien.

Son rêve premier ? Créer un spectacle sur Barbara (chose faite désormais, ndlr), dont il est tombé amoureux à huit ans. « J’ai pensé ensuite à Brel, mais son univers m’apparaissait alors trop étouffant à une époque où j’étais en plein doute sur mon devenir », confie Laurent Viel. L’homme prend alors le temps de s’imprégner des chansons du grand Jacques, « des bijoux, des merveilles, surtout celles de son dernier disque ». Et, avec la complicité de Xavier Lacouture le metteur en scène, de trouver le sens de son récital, de poser sa voix dans les pas de L’homme de la Mancha, partir en voyage dans les chansons de Brel comme Don Quichotte s’en va défier les moulins à vent ! En quête de l’absolu, de l’inaccessible étoile, croire en ses rêves, aimer, aimer peut-être mal mais aimer jusqu’à la déchirure…

Et sur la scène du théâtre de l’Essaïon, le miracle se produit. Viel éclaire de son sens du jeu et de la comédie les chansons choisies, il impose véritablement sa voix et sa présence pour nous donner à voir et à entendre, différemment mais avec authenticité, l’univers de Brel. À l’écouter, le public savoure autrement les mélodies, redécouvre les paroles de chansons ciselées comme de véritables poèmes. Oui, Fernand est bien là et nous derrière son corbillard, pour la Mathilde nous irons encore changer les draps… Et La Fanette n’en finit plus de nous tirer une larme, tant l’interprétation de Viel, au sortir de la vague mourante, est nourrie d’intense poésie et de juste sensibilité.

Sur les pas de Brel, Laurent Viel nous invite à laisser libre cours à nos rêves. Pas de ces rêves béats où l’on en oublie de vivre et d’être au monde, mais « rêver en ayant conscience de qui on est : des rêves de chair et de sang, de larmes aussi peut-être. La vie, parfois, est tragique mais tant qu’on vit et respire, nous ne devons jamais abandonner nos rêves adultes et responsables ». À l’image de l’incessante quête de Jacques Brel, fragile et désespérée, en cet absolu accroché à nos rêves d’enfant. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 23/05, chaque mercredi à 21h30, au Théâtre de l’Essaïon.

 

 

De Vesoul à Varsovie

À promener « son cul sur les remparts de Varsovie », Viel y trouve assurément du plaisir ! Et nous aussi, lorsqu’il interprète la chanson avec l’évidente complicité de Thierry Garcia. Un bonheur renouvelé, à mourir d’un rire acidulé lorsqu’ils font « Les singes » ou s’en reviennent de « Vesoul », à retenir son émotion lorsque les amants se séparent à « Orly », avec ou sans Bécaud, encore plus à « Voir un ami pleurer ». De la belle ouvrage, un spectacle à ne vraiment pas manquer pour (re)découvrir ce monde des « gens de peu » chanté par Jacques Brel. Y.L.

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Didier Lockwood, l’archet polyphonique

Violoniste de renom international, tant en musique classique qu’en jazz, Didier Lockwood est décédé d’une crise cardiaque le 18 février à l’âge de 62 ans. En 2004, il nous accordait un entretien exclusif à l’occasion du festival « Les nuits des musiciens ». Près de quinze ans plus tard, ses propos ont gardé toute leur pertinence et leur saveur. En hommage au grand artiste à l’archet polyphonique, Chantiers de culture s’en fait l’écho.

 

 

Yonnel Liégeois – Vous êtes originaire de Calais. Votre enracinement dans cette région du Nord vous a-t-elle influencé ?

Didier Lockwood – Très certainement. Je suis issu d’une famille anglo-saxonne qui a immigré à Calais à la fin du XIXème siècle, d’une mère peintre amatrice, d’un père instituteur et professeur de violon qui faisait partie de l’ensemble municipal. J’ai hérité d’une éducation plurielle, tournée autant vers l’art que le sport. La région du Nord est porteuse d’une riche tradition musicale dont je me suis nourri. Enfant, j’ai joué dans l’harmonie municipale, à la batterie.

 

Y.L. – D’où votre engouement pour une musique éclectique, tant classique que jazz ?

D.L. – Ce qui m’intéresse avant tout, c’est partir à la rencontre d’une palette de sonorités. Entreprendre un authentique voyage aussi bien terrestre que céleste, quel que soit le type de musique que j’interprète. J’ai débuté ma carrière professionnelle à l’âge de seize ans, aujourd’hui je fête mes trente ans de métier (en 2004, ndlr) ! J’ai beaucoup voyagé mais l’Inde demeure le pays qui m’a le plus marqué, tant humainement que musicalement. Jouer ou composer, je ne m’en lasse pas en dépit des années, j’éprouve toujours autant de plaisir à rencontrer le public. J’aime innover, tout en restant fidèle aux sources, et à ceux qui m’ont précédé : Grappelli, Piazzola, ou le percussionniste Billy Cobham, véritable légende vivante du jazz des années 70-80… J’aime ces métissages qui font la richesse de notre patrimoine musical, j’éprouve un égal plaisir à écouter Yehudi Menuhin que Miles Davis.

 

Y.L. – Vos récentes productions discographiques, « Hypnoses » et « Globe-Trotter », en attestent d’ailleurs ?

D.L. – Le titre même de l’album, « Hypnoses », renvoie à un art raffiné, presque mystérieux. Dans ces mélodies composées pour servir de grands textes, René Char – Louis Aragon – Georges Perec entre autres, et une grande voix, celle de Caroline Casadesus, j’y ai mêlé toutes les influences musicales dont je suis redevable, de Richard Strauss au jazz. Avec « Globe-Trotter », je tente à ma façon de faire un premier bilan. Trente ans de voyages sur tous les continents, trente ans de voyage en musique… Un double album qui fait la part belle aux musiques du monde, à ces musiques métissées que j’affectionne par excellence. Où j’ai découvert d’ailleurs au fil du temps que les musiciens de jazz sont très réceptifs, très ouverts aux divers styles musicaux. J’en suis de plus en plus convaincu, un bon musicien de jazz est souvent bien plus compétent qu’un musicien classique proprement dit dans l’analyse musicale, dans la captation du sens.

 

Y.L. – Aujourd’hui artiste de renom international, quel regard portez-vous sur vos consœurs et confrères musiciens, « intermittents » du spectacle ?

D.L. – Je n’oublie pas le temps où je faisais « la manche » pour vivre de mon métier. Même au temps du groupe « Magma »… Le système de « l’intermittence », un droit auquel un artiste peut prétendre, a connu de multiples dérives. S’il ya eu beaucoup d’abus de la part d’employeurs peu scrupuleux, il faut reconnaître qu’il y a beaucoup de misère chez les saltimbanques. Il serait essentiel de créer de nouveaux lieux où les musiciens puissent s’exprimer, où ils pourraient aussi rencontrer de nouveaux publics. Pourquoi ne pas exiger de l’audiovisuel qu’il fasse une vraie place à la culture, à la musique ? Certes, il y a les conservatoires de musique, mais ce sont souvent des lieux où règne le conservatisme plus que des endroits vraiment ouverts à la découverte des musiques du monde. Je suis outré par le peu de place accordé à l’enseignement artistique et musical dans les écoles. On dirait que nos gouvernants redoutent que les enfants acquièrent un esprit créatif, ouvrent leurs yeux et leur intelligence aux dimensions de la planète. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Auréolé d’une « Victoire de la musique » en 1985, interprète et compositeur de grand talent, Didier Lockwood publiait en 2003 « Profession jazzman, la vie improvisée » : ses souvenirs de musicien professionnel. En novembre 2017, est sorti « Open Doors », son ultime CD. Avec André Ceccarelli à la batterie, Antonio Farao au piano et Darryl Hall à la contrebasse… Sur cet album aux douze titres, à la tête du « All Star Quartet », Didier Lockwood fait merveille. Rendant hommage au jazz et à ses sources d’inspiration, dans la diversité de leurs expressions. « Un album pour apprendre à voir l’invisible, entendre les silences, atteindre un ailleurs, aiguiser nos sens, rêver éveillés et alors redécouvrir le monde, lavés de nos préjugés », commentait le regretté violoniste. Y.L.

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Sylvain Maurice, à coeur ouvert

Le pouvoir d’attraction du roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, ne se dément pas. Après sa création au CDN de Sartrouville, l’adaptation mise en scène de Sylvain Maurice s’offre une belle tournée à compter de février. À ne pas manquer

 

 

Après l’adaptation scénique effectuée et interprétée avec succès par Emmanuel Noblet, voici une autre version de Réparer les vivants, mise en scène par Sylvain Maurice (directeur du Théâtre de Sartrouville, centre dramatique national) avec pour interprètes le comédien Vincent Dissez et le musicien Joachim Latarjet. L’argument est connu. À la suite d’un accident, un jeune surfeur de 19 ans se trouve en état de mort cérébrale. Ses parents devront se résoudre à accepter le don de ses organes. Son cœur, transplanté, prolongera la vie d’une femme… Au fil du récit sont cités à comparaître les protagonistes (les secouristes, la mère, le père, les chirurgiens, la patiente en attente de greffe…). Maillons successifs d’une chaîne de solidarité, tous dûment nommés, décrits, caractérisés dans le texte, lequel devient, dans la bouche et le corps mobile de Vincent Dissez, une sorte de conte moral aux péripéties médicales.

Ce long jeune homme face à nous, les yeux dans les yeux, devient le messager de l’histoire, qui témoigne d’un humanisme chaleureux, à ce titre vecteur d’optimisme et de foi en un progrès salvateur. L’acteur, tantôt immobile, tantôt comme dansant sur un tapis roulant au risque d’être avalé, est escorté à l’étage au-dessus par le musicien-compositeur qui invente par à-coups des stridences parlantes ou de sonores rafales dramatiques. Éric Soyer (lumières et scénographie) a imaginé, au plafond pour ainsi dire, une batterie de projecteurs à l’horizontale qui pourrait évoquer, par métaphore, l’éclairage d’une salle d’opérations. Vincent Dissez pratique l’art de dire avec élégance, ne court pas après le pathos, servant ainsi au mieux la prose volontairement factuelle, néanmoins charnelle, de Maylis de Kerangal, épousée à la lettre par Sylvain Maurice. Il y a dans cette réalisation une belle et bonne franchise d’attaque, une sincérité partageuse et une morale d’espoir malgré tout qui touchent au cœur en somme, mettant ainsi le doigt sur la notion de progrès à usage proprement humain, sans une once de cynisme, avec respect entier pour tous, à quelque degré qu’ils soient sur l’échelle sociale.

C’est assez rare pour être souligné. Jean-Pierre Léonardini

Grande tournée, du 01/02 au 19/04/18 (Sénart, Saint-Ouen, Lannion, Eaubonne, Noisy-le-Sec, Épernay, pays de Montbéliard, Gap, Castelnau-le-Lez, Gradignan, Saint-Nazaire, Niort, Laval, Rezé, Morlaix).

 

À voir aussi :

– « Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire », un texte de Rémi De Vos dans une mise en scène de Christophe

Co Simon Gosselin

Rauck. Allongé à terre, l’homme raconte. Son agression par un individu hystérique, sa fuite, sa mise à mort par une foule déchaînée… Une interprétation hors-norme par la comédienne Juliette Plumecocq-Mech qui donne corps, et parole, à une humanité traumatisée et terrorisée.

– « Dans la peau de Don Quichotte », l’œuvre de Cervantès adaptée par Métilde Weyergans et Samuel Hercule. Imaginé par la compagnie La Cordonnerie, un spectacle théâtro-cinématographique joyeusement maîtrisé qui nous donne à voir un chevalier des temps modernes épris de justice et d’idéal. Jusqu’au 10/02 au Centre dramatique national de Montreuil (93), avant une grande tournée nationale.

– « My ladies rock », une chorégraphie de Jean-Claude Gallotta avec les danseurs du groupe Émile Dubois. Après « My Rock » où il convoquait Elvis Presley et consorts sur scène, Gallotta joue et danse avec les grandes voix féminines. De la première Wanda Jacson jusqu’à Tina Turner, des femmes libres et engagées, déchaînées et enragées. Un grand moment de danse et de musique sur des rythmes endiablés.

– « Hugo, l’interview », dans une mise en scène de Charlotte Herbeau. Le pari était risqué, donner force et vigueur aux propos de Victor Hugo en ce début de troisième millénaire à travers un entretien imaginaire… Un pari gagné, grâce à l’énergie et  la véracité du comédien Yves-Pol Deniélou. Qu’il s’agisse de politique ou de laïcité, de religion ou de liberté, les écrits du grand poète se révèlent d’une surprenante modernité sur les planches du théâtre de l’Essaïon.

– « Une aventure théâtrale, 30 ans de décentralisation », un film de Daniel Cling. A l’heure où la famille du spectacle vivant et les acteurs du monde culturel s’interrogent sur leur avenir, une plongée passionnante dans les premières heures de la décentralisation théâtrale au lendemain de la seconde guerre. Nourri d’entretiens d’archives, éclairé par les voix contemporaines, un document exceptionnel.

Une sélection de Yonnel Liégeois

 

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Les légendes de Jean Guidoni

En treize titres, Jean Guidoni nous livre ses « Légendes urbaines » où se côtoient l’orgueil blessé, les amours faciles, les doutes, le temps qui passe comme la rage de vivre. Un nouvel album plein de pépites, que le chanteur a offert en régal au public le 20 novembre à La Cigale. En prélude à une longue tournée nationale.

 

Après un beau voyage Paris-Milan en 2014, Jean Guidoni revient nous visiter. Cette fois, il déploie sa propre plume qu’il trempe dans des encres multiples pour nous livrer ses Légendes urbaines. Il le reconnaît, « écrire un nouvel album, j’en avais envie depuis longtemps, mais je n’osais pas encore coucher sur le papier les drôles d’idées qui me trottaient dans la tête… ». Il a bien fait de passer à l’acte. Son opus brille de mille vies comme autant de questions qui parcourent l’existence, comme autant de doutes qui la jalonnent. « Il vaut mieux quelquefois/Ne pas avoir le choix/Ne plus croire au destin/Ou s’en laver les mains », nous chante-t-il dans Visages, avant de danser et de se balancer « dans les salles d’attente des gares, des hôpitaux », « quand la nuit tombe sur les vies coupables/Sur les laissés-pour-compte/Les espoirs négligeables »

Ses morceaux sonnent comme des échos à sa carrière, qui a décollé en 1980 avec l’album Je marche dans les villes. L’artiste nous livre ses sentiments sur la vanité comme la violence de la vie qui passe et La patience du Diable qu’il faut avoir pour faire face. « Tu ne te reconnais plus/Ne dis pas c’est dommage/Ça ne servira à rien/Et rien ne change rien » : les envolées de La note bleue, comme de Dorothy qui contrebalance la haine, teintent subtilement un album où Jean Guidoni campe sa présence sur des textes comme des musiques subtiles, composées par Didier Pascalis. On l’attendait avec impatience sur scène, où il sait délivrer tous ses talents. Après moult concerts affichant complet et une belle tournée en province, il était de retour à Paris, à La Cigale le 20 novembre. Succès confirmé ! Si vous n’avez pas la patience d’attendre une nouvelle date pour rencontrer Jean Guidoni, dégustez dès maintenant ses Légendes urbaines sacrément fignolées, vous ne le regretterez pas. Amélie Meffre

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Festival, un modèle en crise

Incontestablement, la France est terre de festivals : plus de 3500 chaque année, dans tous les domaines artistiques et musicaux, particulièrement en été ! Facteur d’attractivité des territoires, pilier de l’action culturelle, le modèle « festival », fondé pour partie sur le financement public, est pris en étau désormais entre injonctions de l’économique et celles du politique.

 

 

Quel tournant ?

Créé en 1976, le Festival d’Ile-de-France a brusquement été liquidé le 4 mai. Huit salariés licenciés (sans oublier plus de quatre-vingts intermittents) et la fin d’un projet axé sur les musiques du monde et les musiques savantes, la mixité des publics et la valorisation du patrimoine… L’explication ? La baisse de 68 % des subventions allouées par la région, pilotée depuis 2015 par la droite. Selon elle, le festival n’aurait pas trouvé son public alors que le taux de remplissage atteint 85 % depuis dix ans ! Après le boom des années 80, sous le double effet de l’augmentation du budget de la culture lors du premier septennat de François Mitterrand et de la décentralisation, l’économie des festivals semble être entrée dans une zone de turbulences avec le redécoupage territorial, la baisse des dotations de l’État aux collectivités et l’arrivée de nouveaux exécutifs à leur tête, en 2014. Pour autant, avec quelque 3 500 manifestations à l’année, la France demeure une terre de festivals.

 

Quelle(s) recette(s) ?

« La période n’est pas simple », reconnaît Bénédicte Dumeige, de France Festivals. « Elle incite aux économies, en réduisant le nombre de spectacles, le nombre de jours ou de têtes d’affiche. Malgré ça, le public reste au rendez-vous ». Une étude du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz montre que, sur la période 2008-2014, les festivals tiraient leurs ressources à 57 % de recettes propres, à 30 % de financements publics et à 13 % de financements privés. « On sent bien que certains financeurs publics sont davantage sur la réserve », confie Florent Turello, directeur des Fêtes nocturnes de Grignan. Aussi, le festival de la Drôme tente-t-il de diversifier ses recettes, en développant les activités bar et restauration et en faisant appel au mécénat. À la contrainte budgétaire, s’ajoute le poids des alternances politiques. « Les élus sont beaucoup dans l’injonction », soupire Sylvie Guigo-Lecomte, du festival des arts de la rue Roulez Carros, dont la subvention a été divisée par deux à l’arrivée du nouveau maire. « Il leur faut de l’événementiel. Ce qui relève de l’éducation artistique ou de la création contemporaine est mis au rebut ». Le glissement d’une politique publique de la culture vers une économie tournée essentiellement vers le divertissement s’est vérifié par l’absurde, à Bayonne. Depuis 33 ans, les Translatines mettaient à l’honneur la création théâtrale espagnole et latino-américaine. À chaque édition, 6 000 à 7 000 spectateurs s’y pressaient. En 2015, elles ont dû laisser la place à Kulture Sport, censé attirer le « pipole » et faire rentrer plus d’argent dans les caisses. Douze mois après, le festival jetait l’éponge, plombé par les annulations.

 

Quels bénéfices ?

Outre l’idée de favoriser les rencontres (avec le public, une ville et entre professionnels), les festivals offrent de réelles retombées en termes de création d’emplois, de recettes et d’image, contribuant à renforcer l’attractivité du territoire aux yeux des touristes et des investisseurs. Selon France Festival, un euro investi par la puissance publique génère en moyenne cinq euros de dépenses en hébergement, taxis, restaurants… Malgré l’augmentation des coûts liés à la logistique, à la sécurité ou à l’inflation des cachets, les festivals restent un modèle rentable. Mais l’arrivée de grands groupes privés, comme Fimalac ou LNEI dans le domaine des musiques actuelles, interroge sur certaines évolutions en cours.

 

Quel futur ?

« Les stratégies à l’œuvre mêlent de façon étroite intérêts privés et publics, et prennent un tour industriel. Ce qu’on ne voit pas dans les arts de la rue ou le nouveau cirque, où le modèle reste plus artisanal », observe le sociologue Emmanuel Wallon. Les stratégies en question visent à tout concentrer entre les mains d’un seul et même acteur, de la conception du spectacle à sa production, en passant par la billetterie, voire, l’achat de salles. Car, dans leur grande majorité, les festivals sont le fait de petites structures indépendantes fonctionnant sur le mode du partenariat et s’inscrivant dans une démarche de démocratisation de l’accès à la culture. Les grands mécènes allant toujours vers les grands festivals, le mécénat de proximité continue de se développer, malgré un tassement consécutif à la crise de 2008. Si certains festivals voient dans la coopération et la mise en place de réseaux une issue possible, un abandon du terrain par la puissance publique sonnerait le glas d’un modèle qui garantit une vraie diversité. Jean-Philippe Joseph

 

Point de vue

« C’est la présence de petites compagnies, de petits festivals, de lieux hors du commun qui fait le dynamisme des festivals. L’arrivée d’intérêts privés, ayant une vision capitalistique des choses, fait craindre pour la diversité », commente Philippe Gautier, membre du SNAM-CGT (Syndicat national des artistes-musiciens).

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Hocine Chabira, passeur d’imaginaires

Jusqu’au 14 mai, Place de la République, se déroule à Metz « Passages, le festival qui relie les mondes ». De l’Est (Lituanie, Russie…) au Sud (Syrie, Tunisie…), une manifestation qui, pour son vingtième anniversaire, interroge notre devenir à travers spectacles, concerts, lectures, expositions et débats. Rencontre avec Hocine Chabira, le directeur et passeur d’imaginaires.

 

 

Yonnel Liégeois – Charles Tordjman, qui fonda le festival il y a vingt ans, vous a passé le relais en vue de cette édition 2017. Votre plus grande peur et votre plus grand bonheur ?

Hocine Chabira – Installer toutes les infrastructures, chapiteaux et tentes, en trois jours : un temps record ! À tout moment, je redoutai l’accident d’un monteur, d’un technicien. Au final, tout s’est bien passé, aucun incident à signaler… Pour le reste, bâtir un festival s’apparente à une mise en scène, elle est réussie ou ratée, c’est faire en sorte que nos rêves prennent forme. Quand je constate l’engouement du public devant la diversité des spectacles proposés à Passages, je suis heureux du travail accompli par toute l’équipe du festival.

 

Y.L.Passages semble jouer de tous les genres, du théâtre de répertoire au théâtre documentaire. Une marque de fabrique du festival ?

H.C. – Ce grand écart entre les formes et les genres est doublement intéressant. D’abord, parce que les « classiques » sont revisités avec grand talent pour nous en livrer une lecture contemporaine. De celles et ceux qui ont vu le « Richard III » de Nikolaï Kolyada ou « La mouette » d’Oskaras Korsunovas, nombreux sont les spectateurs enthousiastes qui en témoignent : sans même comprendre ni le russe ni le lituanien, ils avouent avoir redécouvert les œuvres de Shakespeare et de Tchekhov ! C’est une manière incroyable de casser « le quatrième mur » du théâtre : en inventant de nouvelles formes, en donnant à voir et à entendre sa modernité, rendre l’œuvre dite classique accessible à un large public, sans renier le texte et ses exigences. Et tout à la fois, Passages propose des spectacles où les drames de la modernité nous frappent de plein fouet : le conflit israélo-palestinien avec « Décris-Ravage » d’Adeline Rosenstein, la guerre en Syrie avec le concert « Refugees Of Rap » de Mohamed et Yasser Jamous, le spectacle musical « Exil » conçu par Sonia Wieder-Atherton…

Avec Passages, le festival porte bien son nom, nous invitons les spectateurs à passer d’une rive à l’autre, à oser la différence. Avec toute la force du cœur, pour eux comme pour nous ! S’ouvrir aux mondes d’aujourd’hui, et en même temps se souvenir : c’est ici, à Metz, lors de la première édition du Festival en 1997, que Korsunovas fut programmé pour la première fois en France, idem pour Kolyada en 2009 !

 

Y.L. – L’édition 2017 semble quelque peu s’éloigner de l’Est européen pour accoster les côtes méditerranéennes. C’est une nouvelle direction que vous voulez insuffler ?

H.C. – Non, pas vraiment. À partir de 2011, déjà, le festival s’ouvrait au large en s’intitulant « Théâtres de l’Est et d’ailleurs ». Cette année, effectivement, nous proposons un focus sur la Méditerranée avec des troupes et des groupes en provenance de Grèce, du Liban, du Maroc par exemple… En 2015, les artistes de Cuba débarquaient en Lorraine !

« Décris-Ravage », le 10/05 à 18h30. Co Hichem Dahes

Après avoir « essuyé » les planches du théâtre de salle dans ma jeunesse étudiante, j’ai ensuite beaucoup pratiqué le théâtre de rue avec la compagnie Azimuts. Pourquoi ? Parce que j’ai souvent ressenti le froid des salles de théâtre. D’où mon attention privilégiée à la place du spectateur afin que, de la rue à la salle, il ne se sente pas frustré, qu’il retrouve et éprouve la chaleur de l’émotion et la convivialité d’un public rassemblé. Aussi, j’insiste beaucoup sur l’ancrage territorial du festival, sur l’enjeu à ce que les Messins le fassent leur, se le réapproprient. En développant les ateliers participatifs, en lançant des initiatives avec les associations locales, en sollicitant les réseaux de lutte contre les discriminations sur les thèmes de la frontière, de l’exil, de la diversité. Dans le cadre du projet Bérénice, financé par l’Europe, à l’échelle de la Grande Région (n.d.l.r. : Lorraine, Luxembourg, Sarre, Rhénanie-Palatinat, Wallonie, Communauté germanophone de Belgique).

 

Y.L. – En tout cas, cette année, vous faîtes la part belle au Verbe en lançant un week-end Poésie très alléchant.

« Exil », le 13/10 à 20h. Co Marthe Lemelle

H.C. – En effet, pour la première fois, Passages et le festival Poema s’associent pour donner voix à des poètes du bassin méditerranéen et du Proche-Orient. Certes, des témoignages vivants de la violence de notre monde et de son humanité mais, comme les poètes savent si bien le chanter, nous allons dans un même mouvement investir des lieux de mort pour renaître à la vie. Ce seront sept lieux différents sur la colline Sainte Croix, les 13 et 14/05, avec sept plumes aussi diverses qu’émouvantes : la syrienne Maram Al Masri, le maltais Antoine Cassar, le marocain Mohammed El Amraoui, le turc Müesser Yeniay… Et l’an prochain, nous espérons poursuivre dans la même veine avec le Burkina-Faso et la Tunisie, pays invités d’honneur au festival des Écoles de Passages. Créer des fidélités, être encore et toujours des passeurs d’imaginaires, telles sont nos intimes convictions ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

La petite fille afghane. Co Reza

UNE TERRE, UNE FAMILLE

Des visages d’adultes et d’enfants meurtris et terrorisés par la guerre, usés par la faim et la soif, terrés dans les camps de réfugiés… De Massoud le bien-aimé au combattant le plus anonyme… L’Afghanistan, le Pakistan, la Syrie, l’Iran, l’Inde, l’Afrique vous donnent rendez-vous durant le festival Passages. Reza, l’exilé iranien dont la France fut terre d’accueil, le photojournaliste engagé de renommée internationale, expose ses superbes clichés à l’Arsenal de Metz. « Au-delà des frontières et des guerres meurtrières, mes images ne disent pas le seul constat triste de nos vies mutilées », témoigne Reza. « Elles tendent à montrer le sourire derrière les larmes, la beauté derrière la tragédie, la vie, plus forte que la mort ». Un regard d’une grande humanité, l’émotion à fleur de pixels, une foi en un monde plus juste dont l’artiste ne se départit jamais et dont les photographies sont autant de symboles offerts aux générations futures. « Une Terre, une Famille » ? Vraiment une exposition qui fait date, à voir absolument. Y.L.

Jusqu’au 21 mai, Arsenal de Metz

 

RETOUR EN ENFANCE

Norah Krief l’avoue sans honte. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalsoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalsoum…

Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse, « je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ». Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cet « Al Atlal, chant pour ma mère » : superbe de tendresse et d’émotion, un récital qu’elle entrecoupe en évoquant divers souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Accompagnée par trois grand musiciens (Frédéric Fresson, Yousef Zayed et Lucien Zerrad)), sa voix chaude et complice vibre de mille sonorités chatoyantes et méditerranéennes. Après son « Passages » à Metz, un récital en tournée à ne pas manquer ! Y.L.

 

ILS TOURNENT, LES DERVICHES !

Beauté des sons, beauté des voix, beauté des danses ! Quand la musique devient spiritualité et les chants prières, le spectateur demeure comme ébahi, envoûté, subjugué… Selon la légende, dont plusieurs contes mystiques attribuent une origine divine à la musique, les confréries soufies considèrent qu’elles jouent et dansent dans le seul but de louer le créateur. Sur scène, règne une ambiance étrange qui se répand dans le public transporté par telle beauté, musicale et visuelle. Conduits par Noureddine Khourchid, les Derviches Tourneurs de Damas enchantent par leur excellence et leur virtuosité. Du grand art, après Metz, en Arles et à Labeaume cet été. Y.L.

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