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En douze clics, Creil au travail

Jusqu’au 4 juin, se déroule à Creil ((60) et dans son agglomération « Usimages ». En douze expositions, un original et superbe parcours photographique qui met à l’honneur l’homme et son travail, l’outil et la machine. Rencontre avec Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement.

 

 

Yonnel Liégeois –  « Usimages » inaugure son second parcours photographique. Quelles nouveautés par rapport à la précédente édition ?

Fred Boucher – La majorité des expositions présentées dans le cadre d’ «Usimages » sont organisées en plein air. Cette année, nous avons mis l’accent sur la création, par exemple avec l’expo « RER, 1970-1980 » à partir des archives de la RATP. C’est la même démarche qui nous a guidé en imaginant celle sur les « Industries rouennaises » à partir du fond photographique de Bernard Lefebvre, dit Ellebé. Un travail qui demande des recherches dans les archives et permet de revisiter des fonds rarement offerts à la vue du grand public. Enfin, nous avons initié un travail de résidence sur cinq entreprises du

« Industries rouennaises ». Co Ellebé

bassin creillois. Ce sont deux jeunes photographes fraichement diplômés de l’École d’Arles, Margot Laurens et Vincent Marcq, qui ont été choisis : nous faisons vraiment une grande place à la création !

 

Y.L. – « L’homme au travail dans son rapport à la machine ou à son outil », est le fil conducteur des douze expositions. Une réhabilitation de l’image ouvrière ?

F.B. – Oui et non, tout à la fois… L’idée était de mettre en avant comment cette imagerie évolue, mais aussi comment peu à peu disparait cette image de l’homme et de la machine. Il y a une déshumanisation des photographies. Par exemple, le travail de Daniel Stier, qui présente des photographies de laboratoire, pose vraiment la question du rapport de l’homme à la machine. Même si les expériences présentées permettent d’améliorer les postes de travail, l’impression que l’on ressent est toute autre. Les humains semblent asservis

Les ouvriers de la Cofrablack. Co Dominique Delpoux

à la machine, ils apparaissent comme le prolongement de celle-ci. Le point de vue de ce photographe nous amène à un questionnement et joue de cette ambiguïté.

 

Y.L. – Les expositions, dans leur majorité, sont présentées en plein air. Un choix délibéré ?

F.B. – Oui, c’est un choix politique de la part des élus que de présenter la photographie dans les espaces publics comme dans les parcs. Cela permet d’abord au grand public d’accéder plus facilement à une telle manifestation culturelle, cela lui permet aussi de découvrir des lieux de promenade en milieu urbain. Pour nous, ce fut un vrai challenge : créer des

Au cœur du Creillois. Co Margot Laurens

modules de présentation en plein air, développer des actions de médiation grand public (visites sportives, visites en vélo …) sur ces lieux !

 

Y.L. – Vous donnez à voir ce qui semble avoir disparu : l’ouvrier, l’outil, le monde industriel. Un paradoxe ?

F.B. – Ce qui a disparu, mais aussi ce qui est contemporain… Et surtout, comment documenter, quelle valeur accorder à ce document du passé qui peut devenir œuvre d’art dans le cadre d’une exposition ? De la même manière, quel regard et comment photographier les activités industrielles d’aujourd’hui qui ne sont plus autant visuelles que ce que l’on pouvait trouver dans l’industrie lourde du 19e ou du début de ce siècle ?

 

Y.L. – La ville de Creil se propose de collecter les photographies personnelles de ses habitants au travail. Dans quelle perspective ?

F.B. – Cette collecte s’est réalisée en écho à l’exposition sur l’auto-représentation. Nous avons réussi à collecter un certain nombre de photographies que nous avons présentées. Le but est bien évidemment de

« Espace-Machine ». Co Caroline Bach

continuer cette collecte afin de constituer une mémoire des activités industrielles du bassin creillois. Cette mémoire individuelle permet peu à peu de construire une mémoire collective.

 

Y.L. – Divers établissements scolaires sont associés à la manifestation. Une sensibilisation à l’univers de l’entreprise ?

F.B. – Les opérations de médiation sont au cœur de notre projet, des ateliers ont été réalisés tout au long de l’année scolaire. Les jeunes pratiquent la photographie et visitent les expositions. Beaucoup de visites sont organisées et des livrets « Découverte » donnent des clefs pour la compréhension des images. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES

« Ateliers ». Co Cédric Martigny

Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. De l’employée de bureau des années 70 au conducteur de machines numérisées, le contraste est saisissant : l’ouvrier est-il pour autant un homme libéré ? L’image se révèle d’une force extraordinaire lorsqu’elle donne à voir ce nouvel univers du travail aseptisé, robotisé au cœur duquel le salarié n’est plus maître de son temps…

Et pourtant du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. « Usimages » permet aussi de mettre en pleine lumière le travail de photographes, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, qui ont élu l’entreprise comme source d’inspiration. Des travailleurs de la

« Ways of knowing ». Co Daniel Stier

focale, artistes de l’ombre (Caroline Bach, Dominique Delpoux, Cédric Martigny…) qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait. D’une expo l’autre, entre l’hier et l’aujourd’hui, de l’Île Saint-Maurice au Parc de la Brèche, une balade photographique qui se savoure à l’air libre.

 

NANTES, IMAGES DU TRAVAIL

Des hommes allongés dans leurs hamacs lors des grèves de 1936 aux chantiers navals, l’étrave du célèbre paquebot Normandie à Saint-Nazaire en 1932, l’occupation de l’usine Chantelle à Saint-Herblain en 1981… De page en page, les images défilent. Bien avant l’usage du portable, toutes réalisées par des salariés, ouvriers en lutte ou en vacances ! En charge du fonds photographique du Centre d’histoire du travail de Nantes où elles furent déposées par les organisations ouvrières ou des militants, Xavier Nerrière (en préparation, un autre ouvrage à sortir prochainement sur l’œuvre d’une photographe engagée : « Le peuple d’Hélène Cayeux ») les a sélectionnées et rassemblées dans un magnifique ouvrage.

Mieux qu’un album de photos, « Images du travail » s’offre tel un incroyable roman-photo populaire ! Qui retrace une histoire sociale trop souvent rayée des mémoires, qui raconte au quotidien l’épopée de milliers d’anonymes bâtisseurs de la France d’aujourd’hui… Plus encore, en interrogeant le pourquoi et comment les classes populaires s’emparèrent ainsi de la photographie, Nerrière pose les

Co René Bouillant

premiers jalons d’une histoire encore à écrire : quid de la photographie sociale comme œuvre patrimoniale ? Quid de sa reconnaissance culturelle ? Quid de l’intérêt des conservateurs et des chercheurs pour semblables clichés ? D’une photographie à l’autre, un étonnant voyage au cœur de « la sociale » qui ravira l’œil de l’amateur comme de l’esthète.

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France-Algérie, mars 1962

Le 19 mars 1962, entrait en application le cessez-le-feu en Algérie. Au lendemain des accords d’Évian qui devaient mener à l’indépendance algérienne après plus de 130 ans de conquête, de colonisation, puis de guerre… Sa commémoration est toujours l’objet d’enjeux politiques lourds en France.

 

 

Voici cinquante-cinq ans, le 19 mars 1962, le cessez-le-feu entrait en vigueur en Algérie. Au lendemain de la signature des accords d’Évian, après quatre-vingt-douze mois de guerre et plus d’un siècle de colonisation. Mettant fin à une guerre ravageuse, avec ses milliers de morts, de déplacés, de destructions massives, et un usage immodéré de la torture, ce cessez-le-feu ouvrait enfin la voie vers l’indépendance de l’Algérie, acquise le 5 juillet 1962. Quelques décennies plus tard, la lecture de la guerre d’Algérie, si tardivement reconnue comme telle, continue de faire clivage en France et les nostalgiques de l’Algérie française continuent de vanter ce qu’ils présentent encore comme les mérites de la colonisation. Que se joue-t-il donc dans le refoulement, ou la réécriture réitérée, de cette histoire à la fois algérienne et française ?

Il aura fallu attendre octobre 1999 pour que le Parlement français requalifie en « guerre » ce que Paris nommait jusque-là « événements ». Attendre 2003 pour qu’un président de la République, Jacques Chirac, décide d’une journée d’hommage aux victimes de la guerre, un jour neutre et sans symbolique historique, le 5 décembre. Attendre 2012 pour que le Parlement fasse du 19 mars une « journée nationale du souvenir à la mémoire des victimes de la guerre d’Algérie » mais aussi « des combats en Tunisie et au Maroc », qu’aura donc commémorée officiellement l’actuel président de la République. Rien que cela a provoqué l’ire de certains.

 

Et parmi ceux-là même qui, pourtant, revendiquent l’héritage du général de Gaulle, s’est bruyamment manifestée la colère face à cet hommage. Ainsi, dans une tribune publiée dans Le Figaro, Nicolas Sarkozy avait-il l’an passé critiqué cette commémoration et le choix de la date. « Choisir la date du 19 mars que certains continuent à considérer comme une défaite militaire de la France, c’est en quelque sorte adopter le point de vue des uns contre les autres, c’est considérer qu’il y a désormais un bon et un mauvais côté de l’Histoire et que la France était du mauvais côté », affirmait celui qui voulait que soit mentionné dans les manuels scolaires le rôle « positif » de la colonisation, celui qui a fait du refus de la « repentance » nationale une obsession de sa présidence. Ce que revendiquent en réalité les historiens, ce n’est pas de la contrition, mais la recherche,

Un film fort, aux projections souvent houleuses et perturbées par les nostalgiques de l’Algérie française

l’établissement et la publication des faits, des contextes, des processus, des stratégies des acteurs tels qu’y donnent accès les archives et la documentation dans toute leur richesse et leur diversité.

Qui s’étonnera, à la suite de la tribune de l’ancien locataire de l’Élysée, que l’hebdomadaire Valeurs actuelles ait lancé une pétition dans le même sens ? À Béziers, le maire Robert Ménard, proche du FN, alla jusqu’à débaptiser la rue du 19-mars-1962 pour lui donner le nom d’Hélie Denoix de Saint-Marc, un militaire et ancien résistant qui participa aussi au putsch des généraux (une tentative de coup d’état militaire en avril 1961). Affirmant vouloir « effacer la honte » de la défaite et « saluer la mémoire d’un héros français », l’édile d’extrême droite a été salué par quelques partisans, dont des « identitaires », aux cris d’« Algérie française ». D’autres, comme Christian Estrosi, président de la région PACA et alors maire de Nice, ont refusé de commémorer ce cessez-le-feu.

 

Dès 1955, dans son Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire analysait déjà « la malédiction la plus commune en cette matière » : « être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte ». À ceux qui tentaient de légitimer la colonisation par sa prétention civilisatrice, il répondait déjà qu’il fallait bien convenir de ce que l’entreprise coloniale « n’est point : ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit ; […] le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique, d’une forme

La mort de vingt appelés du contingent, en écho à la répression coloniale dans ce village de Kabylie en 1871

de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes ».

Les historiens ont mis en lumière cette entreprise de pillage des ressources, de constitution d’un marché captif, de recours à une main-d’œuvre exploitable et à laquelle toute velléité d’égalité des droits est déniée et réprimée, de mise sous tutelle politique. Et dès lors de mise en chantier d’un Empire susceptible de contribuer aux guerres concurrentielles que se livraient les puissances européennes. Quitte à ce que des classes populaires s’engouffrent dans les marges de l’Empire, s’y installent, y fassent leur vie, y trouvent leur horizon ensoleillé. Sans doute sans profiter des bénéfices colossaux tirés par les marchands d’armes ou autres profiteurs d’une agriculture spéculative sur des terres arrachées aux paysans en l’occurrence algériens. Mais en acceptant comme un principe d’une République dès lors bien malade, l’inégalité des droits comme l’inégalité des revenus, entre eux-mêmes et les populations alors appelées indigènes.

Et Césaire de citer Ernest Renan, le philosophe et historien français de la fin du XIXe siècle, salué pour être l’auteur de Qu’est-ce qu’une nation ? Celui-ci, rappelle pourtant Césaire, n’hésitait pas à écrire : « Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi ». C’est pourquoi le poète antillais souligne en substance combien la colonisation ne génère pas seulement, de façon consubstantielle, la violence concrète autant que symbolique à l’égard des peuples colonisés, dans la négation de leurs droits individuels et collectifs autant que de leurs cultures, mais s’avère aussi le symptôme et le moteur de l’avilissement des colonisateurs. « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, dit le poète, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral. »

 

L’historien Benjamin Stora, de longue date, alerte sur le danger d’un éclatement communautaire de mémoires concurrentes. Il ne s’agit pas seulement de mémoires qui s’affronteraient de part et d’autre de la Méditerranée. D’autant que certains, en France même, avaient su alors dépasser le prisme-piège du nationalisme pour préférer défendre des valeurs et se faire porteurs de solidarité. Contre la guerre et pour la paix, d’abord. Pour le droit du peuple algérien à l’indépendance, ensuite. Chacun se souvient des huit morts de Charonne, tués par la police lors d’une manifestation le 8 février 1962, quelques mois à peine après l’assassinat par les policiers de Papon de dizaines, voire de centaines d’Algériens le 17 octobre 1961 à Paris, lors d’une

Le texte est paraphé par Louis Joxe et Belkacem Krim, le vice-président algérien

manifestation pacifique contre le couvre-feu décrété par le préfet de police à leur seule encontre.

Des mémoires et des lectures diverses se recomposent aussi au sein des deux sociétés, algérienne et française. Dans la société algérienne, qui a dû engager un long et rude combat pour obtenir l’indépendance et l’a chèrement payé, mais qui a vu ensuite une partie du FLN s’ériger en parti unique, capter la rente pétrolière, imposer une vision de la société. Dans la société française, où s’affrontent des lectures de l’Histoire. Si l’extrême droite, défaite par la victoire contre Vichy, a cru pouvoir relever la tête à la faveur de la guerre contre l’indépendance algérienne, si une partie des ultras de l’Algérie française se croit aujourd’hui autorisée à revendiquer sa propre vision de l’histoire coloniale, d’autres remettent l’Histoire sur le métier pour y tisser d’autres fils. Ainsi des enfants de Harkis, qui tentent de comprendre comment l’incorporation de leurs pères dans l’armée française durant la Seconde Guerre mondiale a pu leur faire croire qu’ils étaient en train de gagner le droit à l’égalité. Ainsi des enfants d’anciens militaires envoyés en Algérie qui tentent de comprendre cet immense gâchis. Ainsi aussi de ceux qui, rapatriés en France en 1962, retournent aujourd’hui dans l’Algérie indépendante où des décennies de colonisation avaient condamné des peuples à l’inégalité au détriment d’une véritable rencontre qu’il s’agit de construire.

 

Connaître, comprendre l’Histoire ne relèvent pas seulement de la curiosité ou de l’appétit éducatif. Cela relève aussi de la nécessité, pour mieux appréhender la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Quelques cent trente ans de

Le 5 juillet 1962, proclamation de l’indépendance de l’Algérie

colonisation puis de guerre de décolonisation laissent des traces qui, avant que les pages ne se tournent, doivent d’abord être lues et comprises.

Si aujourd’hui les discours sur « l’identité nationale » de la France ou ses « racines chrétiennes » refleurissent, c’est de toute évidence du fait des conséquences du caractère libéral de la mondialisation, et de l’accélération d’un dumping social généralisé, ce qui permet à l’extrême droite, xénophobe et raciste, de désigner l’Autre comme le responsable des maux nationaux. Surtout lorsque l’Autre est d’origine arabe ou de confession musulmane. Mais c’est aussi parce que l’histoire de la colonisation, des guerres coloniales, ou bien l’analyse de l’Empire français et des conséquences de sa défaite au profit des indépendances des peuples, ces questions donc, n’ont pas été travaillées dans la société. Les discours revanchards et racistes peuvent d’autant mieux venir combler cette carence, au détriment des enfants de l’immigration, qui connaissent aujourd’hui les avatars d’une ségrégation et d’une discrimination d’un autre âge. Or, l’éclatement des mémoires au détriment de leur partage et de la connaissance historique contribue tragiquement à l’éclatement communautaire qui érode et sape la citoyenneté, divise celles et ceux qui auraient pourtant intérêt à faire front commun pour un avenir d’égalité des droits et de partage des richesses.

 
C’est bien ce qui est en jeu aujourd’hui. Et c’est sans doute pour cela qu’après des décennies de refoulement, la question de la commémoration ou non du cessez-le-feu du 19 mars 1962 ravive les polémiques. Isabelle Avran

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Crime au féminin : présumée coupable !

Sorcière, empoisonneuse, infanticide, pétroleuse, traîtresse ? Jusqu’au 27/03, en l’Hôtel de Soubise à Paris, les Archives nationales déclinent avec « Présumées coupables » les stéréotypes qui collent aux basques des femmes depuis plus de cinq siècles. À travers plus de 320 procès-verbaux d’interrogatoires, une exposition édifiante !

 

 

Les Archives nationales nous convient à une plongée dans les procès intentés aux femmes au cours des siècles. Sous cloche, de grands registres où s’étalent les procès-verbaux d’interrogatoires, les lettres de rémission dont des fragments sont retranscrits sur écran, tandis que des estampes, des photos ou des extraits de films s’étalent sur les murs. Ainsi, coupable1l’exposition « Présumées coupables » confronte les archives judiciaires aux représentations de la femme dangereuse, suivant différentes séquences.

La première séquence consacrée à la sorcière, la plus conséquente, nous donne un aperçu des dizaines de milliers de procès qui se déroulèrent entre le XVe et le XVIIIe siècle. Parfait bouc émissaire, la sorcière sert alors à expliquer les épidémies, les morts mystérieuses, les violents orages ou la stérilité d’un couple… En suivant la procédure inquisitoire – plainte, interrogatoire, torture, mise à mort –, on mesure la violence inouïe qui se déchaîne alors sur la femme. Au cœur de ces procès, pointe la peur de sa sexualité débridée. Quand elle n’est plus sorcière chevauchant un balai et forniquant avec le diable, elle devient empoisonneuse. Et l’exposition de mettre en avant les figures de Violette Nozière ou de Marie Besnard. La femme n’est plus seulement lubrique, elle se fait sournoise.

Autre stéréotype, décliné dans l’exposition : l’infanticide. Là, on suit la détresse et la solitude de ces femmes qui tuent leurs bébés après avoir été abandonnées par leurs amants ou abusées par leurs proches. Au XVIe et au XVIIe siècle, elles sont condamnées le plus souvent à la peine de mort, et un édit de 1556 oblige les femmes non mariées qui se retrouvent enceintes à déclarer leur grossesse auprès des autorités. Vient ensuite la figure de la pétroleuse, incarnée par les communardes soupçonnées d’avoir incendié Paris. Lors de leurs coupable2procès, comme le souligne l’exposition, « elles sont aussi interrogées – et peut-être plus encore – sur leur moralité, leur famille, leur consommation d’alcool et leurs rapports aux hommes ». La femme se devant d’être exemplaire, on ne lui pardonne rien et on l’humilie en place publique à l’image des tondues à la Libération.

En partant des archives judiciaires, l’exposition « Présumées coupables »  a le mérite de mettre en lumière la persistance des préjugés sexistes qui se déchaînent envers les suspectes. Forcément coupables… Amélie Meffre

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La Huchette, le palais de Ionesco

Au cœur du Quartier latin de Paris, le théâtre de La Huchette voue un culte au maître de l’absurde : à l’affiche depuis 60 ans, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco ! Pleins feux sur une œuvre et un lieu hors du temps.

 

 

Tapis rouge déroulé le 16 février 2017 à l’entrée du théâtre de La Huchette, tenue absurde exigée pour tous les spectateurs !

Comme à l’accoutumée ce soir-là, s’affichera au-dessus de la porte de la petite salle du Quartier latin, un chiffre énigmatique. Emblématique, surtout : le nombre de représentations de La cantatrice chauve et de La leçon, la 18 491ème et plus de 2 millions de spectateurs, soixante ans à l’affiche sans discontinuer ! Une exclusivité mondiale, dans les mises en scène originales des regrettés Nicolas Bataille et Marcel Cuvelier à la création des deux pièces d’Eugène Ionesco… L’absurde aventure commence, en fait, en mai 1950 sur la scène du théâtre des Noctambules.

La première représentation de la Cantatrice s’achève. Le public reste coi, les critiques éberlués. Tous s’interrogent, comme à la recherche de la fameuse dame annoncée à l’affiche : chauve de surcroît, il était donc impossible de la manquer, de ne pas la remarquer… Scandale, quolibets et sarcasmes : hormis  le chroniqueur du journal Combat, la presse unanime renvoie le fieffé roumain à ses élucubrations. Ionesco ? « Un plaisantin, un mystificateur, un fumiste ». Insulte suprême sous la plume du critique dramatique du Figaro, « en attendant qu’ils

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

découvrent Molière ou Vitrac,  ils (les comédiens, ndlr) font perdre des spectateurs au théâtre », tempête Jean-Baptiste Jenner.

Organisés désormais en sociétaires et pensionnaires comme à la Comédie Française (!), les quelques 70 comédiens et comédiennes qui assurent les représentations chaque soir, et à tour de rôle, préfèrent aujourd’hui en sourire. Japonais et américains, anglais ou italiens, touristes et provinciaux de passage à la capitale font vite salle comble, comme au Stade de France La Huchette joue souvent à guichets fermés : au fil des décennies, succès oblige, les 87 fauteuils rouges de l’unique théâtre rescapé de l’emblématique Quartier latin sont devenus l’affiche vivante du tout Paris, une institution labellisée dans les circuits culturels !

 

L’auteur, pourtant, avait pris soin d’alerter le public en sous-titrant son œuvre La cantatrice chauve, anti-pièce. Force est de le constater, le propos a de quoi dérouter le spectateur. Pour la première fois sur une scène de théâtre, dès le lever de rideau, un couple se raconte par le menu les détails de son repas du soir : soupe, poisson, pommes de terre au lard et salade anglaise… En outre, Monsieur et Madame Smith n’en finissent pas de louer la qualité de l’huile de l’épicier du coin plutôt que celle de l’épicier d’en face, de se lécher les babines à l’évocation du poisson bien frais et des pommes de terre bien cuites. Sans parler de la soupe un peu trop salée, du yaourt « excellent pour l’estomac, les reins, l’appendicite et l’apothéose »… Drôle de théâtre, en effet, que celui de Ionesco qui bouscule toutes les conventions, jongle avec les mots et les situations, se moque du théâtre dans le théâtre :

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 - Paris 1994)

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 – Paris 1994)

avec ses amis surréalistes, Breton et Queneau, c’est vrai qu’il fut à bonne école !

« Dans cette pièce, il ne se passe rien, cette soirée entre deux couples de petits bourgeois n’est que prétexte à faire débiter aux personnages quantité de clichés et de truismes », note Michel Corvin dans son incontournable Dictionnaire encyclopédique du théâtre. Même processus de déconstruction du langage avec La leçon : des dialogues sans queue ni tête, la banalité du propos face au réalisme macabre du dénouement, le viol et le meurtre de l’élève par le vieux professeur… Coup de génie, dans un même mouvement Ionesco allie sur les planches l’incroyable vacuité des mots et l’insoutenable tragique de l’existence…

« Le langage piège à cons et l’homme sujet aux pires contradictions », semble nous susurrer à l’envie le maître de l’absurde dans un gros éclat de rire surgi justement de cette distorsion entre le creux des mots et le plein des situations. Une philosophie de l’existence, une réflexion sur la fragilité de notre humaine condition que Ionesco explicite au fil du temps et des pièces à venir comme autant de chefs d’œuvre, dont Les chaises, Rhinocéros, Le roi se meurt. La force de l’insolite huchette5pour masquer la banalité du quotidien, la puissance du rire pour masquer l’angoisse de la vie : tels sont en vérité les principes fondateurs de l’écriture du « prince de l’absurde » !

 

« L’absurde » ? Quoiqu’il semble historiquement abusif de parler d’école, Ionesco ne fut pas le seul porte-voix de ce courant littéraire. En prélude, les romans et pièces de Sartre et de Camus, cet existentialisme exacerbé qui fait de l’homme un individu rivé au néant de sa solitude face au monde… « Sous l’appellation « théâtre de l’absurde », on désigne la plus importante génération d’auteurs dramatiques de la seconde moitié du XXe siècle, au premier rang desquels Beckett, Ionesco, Adamov, Genet et Pinter », note Jean-Pierre Sarrazac  toujours dans le fameux dictionnaire dirigé par Corvin. Et l’universitaire de poursuivre, « parcelles de vie prises dans les tourbillons du néant, êtres repliés sur eux-mêmes, enkystés dans leur « vieux coin » et/ou perdus dans le no man’s land, créatures d’un langage qui prolifère de façon cancéreuse et se perd dans le « nonsense », les personnages du « théâtre de l’absurde » sont des anti-héros par excellence ». Le grand mérite de tous ces auteurs, selon Sarrazac ? « Transformer en splendeur théâtrale toute cette misère métaphysique, sublimer ce malheur invisible en lui donnant, paradoxalement, une littéralité et une sorte d’hypervisibilité sur la scène » !

Natif de Roumanie en 1909, un temps prof de français à Bucarest, abreuvé aux mamelles du futurisme et du surréalisme, Ionesco émigre définitivement à Paris dans les années 40. C’est plus par jeu que par désir de notoriété dramatique qu’il se lance dans l’écriture théâtrale. Sa référence, son inspiration ? Les cours d’anglais dispensés par la fameuse méthode Assimil… En ces temps d’après-guerre, le théâtre de boulevard triomphe, l’apparition de La cantatrice chauve en 1950 va en décoiffer plus d’un ! Élu à l’Académie française en 1970, Ionesco s’éteint le 28 mars 1994, ne cessant depuis lors d’enthousiasmer les jeunes générations par sa mise en pièces de tous les systématismes, la mise à mal de tous les clichés et poncifs. Et, de décennie en décennie, son

La cantatrice chauve. Photo Huchette

La cantatrice chauve. Photo Huchette

fantôme ne cesse de hanter les murs du théâtre de La Huchette.

 

À l’époque jeune comédien, Nicolas Bataille découvre la pièce presque par hasard. « Une actrice roumaine de la troupe m’a proposé de lire le texte d’un compatriote inconnu. Ce fut le coup de foudre pour la cantatrice… Le lendemain, je rencontrai Ionesco au bistrot : génial ! », nous racontait le metteur en scène lors d’un entretien en 1997. « J’ai tout de suite pensé que ce texte était pour nous, « la bande d’anars du théâtre », comme on nous surnommait, Cuvelier et moi ». Les deux hommes par qui le scandale arrive : Bataille crée La cantatrice chauve aux Noctambules en 1950, Cuvelier La leçon en 1951 au Théâtre de Poche… « Pour 25 représentations », se souvient le facétieux et regretté Nicolas Bataille, « la critique nous a éreintés. Pour nous, c’était un échec mais pas une défaite. Nous étions jeunes, à 22 ans nous avions envie de découvrir autre chose sur une scène de théâtre ».

En 1957, les deux pièces sont reprises sur la scène de La Huchette. Qui, désormais, ne quitteront plus jamais l’affiche ! « Dans les décors d’origine de Jacques Noël. Pour un mois, au départ… », raconte Marcel Cuvelier, lui-aussi disparu depuis. « Grâce à un prêt de 1000 francs de Louis Malle, enthousiasmé par le spectacle vu en 1953. Jusqu’à sa mort, Ionesco a fréquenté assidûment La Huchette. Normal, pour le chantre du non-sens et de la dérision ! ».

 

Deux autres grands noms de la scène sont attachés durablement au succès mondial du roumain : Jacques Mauclair et Michel Bouquet ! Avec Tsilla Chelton sa partenaire et inoubliable Tatie Danielle dans le film d’Etienne Chatiliez, dès 1961 Mauclair met en scène et joue avec succès Les chaises sur toutes les scènes du huchette7monde. « La pièce n’a pas vieilli, il n’y a que Tsilla et moi pour nous rapprocher désormais de l’âge véritable des personnages », nous confessait-il en 1997.

« Je suis sans cesse étonné de l’accueil enthousiaste que les jeunes réservent au théâtre de Ionesco », poursuivait Jacques Mauclair, « il fut le premier à déclarer la guerre au théâtre traditionnel, à tenter de bousculer l’écriture et la dramaturgie scéniques. Sans prétendre à un théâtre de l’absurde, mais en donnant à voir surtout l’absurdité de la vie… Depuis l’origine, la littérature a tout dit sur la vie, l’amour et la mort et pourtant Ionesco est parvenu à renouveler les thèmes sans vouloir faire œuvre philosophique. C’est pourquoi son théâtre trouve une telle résonance chez nos contemporains ». Quant à Bouquet le monstre sacré, il l’affirme, persiste et signe : s’il est une pièce qu’il continuera d’interpréter en dépit d’un âge avancé, c’est sans conteste Le roi se meurt. Avec Juliette Carré, sa compagne et partenaire, mis en scène par Georges Werler, un morceau d’anthologie à ne rater sous aucun prétexte dès l’annonce d’une reprise !

Oyez, citoyens et amoureux de l’insolite : il est temps pour vous de franchir enfin la porte du temple de l’absurde. L’heure a sonné, le 16 février la salle risque bien vite d’afficher complet… Qu’importe, du mardi au samedi, la cantatrice s’engage à vous faire la leçon durant encore soixante ans ! Yonnel Liégeois

 

Les festivités du 60ème anniversaire

  • Le 16/02/17, à 19h : Tapis rouge devant le théâtre, tenue absurde exigée pour les spectateurs. huchette6Présentation de l’affiche du 60ème avec tous les noms des comédiens qui sont passés par le théâtre de La Huchette ainsi que ceux qui ont souscrit pour y figurer. Des comédiens en costume de scène accueilleront les spectateurs devant le théâtre et des « pompiers » les placeront ensuite dans la salle. Lecture des mauvaises critiques sur les deux spectacles avant la pièce (chaque soir, une critique sera lue).
  • Du 4 au 5/03/17 : La nuit absurde ou les 24h non stop Ionesco. Représentations de 19h à 3h du matin avec un programme varié, plein de surprises et… un buffet pour les spectateurs à partir de minuit ! De 3h à 9h, « Insomnie à La Huchette » avec diffusion de l’enregistrement sonore de La Cantatrice Chauve et de La Leçon (1965). De 9h à 19h, reprise des spectacles avec petit-déjeuner puis apéritif pour les spectateurs.
  • Le 3/04/17, à 17h : Présentation des travaux du Collège de Pataphysique sous la direction de Thieri Foulc, avec Marie-France Ionesco et Nicole Bertolt comme invitées. « La pataphysique, c’est quoi ? » et le compte-rendu des derniers travaux : l’Objet pataphysique (imaginaire, virtuel, potentiel) avec la conférence de Boris Vian « Pour une approche discrète de l’objet » en fil conducteur.
  • Les cinq lundis du mois de mai 2017 : La Huchette, histoire et coulisse. Le théâtre ouvre ses portes, ses malles, ses coulisses, expose ses costumes, ses accessoires, son Molière (« Touchez le boss monseigneur »)… Les kakemonos, qui retracent son histoire, seront exposés dans le théâtre de 14h à 18h. Les comédiens, dans les costumes de La Cantatrice et de La Leçon, animeront les visites.
  • Le 21/06/17 : Fête de la musique. Le cabaret Ionesco : les chansons d’après Ionesco (chansons de Tardieu, Jean-Claude Darnal…) et du répertoire des années 50.
  • Juin 2017 : Représentations en Roumanie. Sibiu, l’ancienne capitale de la Culture, reçoit La
    Les "comédiens associés", sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

    Les « comédiens associés », sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

    Cantatrice chauve à l’occasion du 60ème anniversaire.

  • L’été du 60ème : Regard d’un «célèbre» créateur de mode sur les deux spectacles. La surprise du chef : projection du film de Karmitz à la Filmothèque. La seconde surprise du chef : le documentaire du régisseur de La Huchette, Ider Amekhchoun, « D’une génération à l’autre ».

 

La vache et le veau

« Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d’accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l’appeler « maman ». Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode » ( La cantatrice chauve, scène 8 ).

 

En savoir plus

Toutes les pièces de Ionesco sont disponibles en collection de poche. À signaler l’édition en un seul huchette9volume, dans la collection La Pléiade, du théâtre complet savamment commenté par Emmanuel Jacquart : un ouvrage indispensable pour les amoureux du maître de l’absurde !

Pour découvrir l’homme et son œuvre : Ionesco, de Simone Benmussa (Seghers). Eugène Ionesco, de Marie-Claude Hubert (Seuil). Ionesco, d’André Le Gall (Flammarion).

Du 22/02 au 19/03, au Ciné13 Théâtre : « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco, adapté et mis en scène par Julie Duchaussoy. Un homme meurt et un royaume s’effondre… « Nous sommes la Compagnie Jean Balcon. Nous avons trente ans, notre royaume s’effondre, et nous avons bien l’intention de nous battre ».

Du 07/03 au 18/03, au Théâtre de Belleville : « En miettes », une libre adaptation de deux œuvres d’Eugène Ionesco ( la pièce « Jacques ou la soumission » et son journal intime « Journal en miettes » ), dans une mise en scène de Laura Mariani. En filigrane, « le rapport de l’auteur à son enfance et la difficulté de quitter l’insouciance qui y est attachée ».

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Quand Pierre Piazza fait de l’œil à Bertillon…

Dans un ouvrage richement illustré, Un œil sur le crime. Naissance de la police scientifique. Alphonse Bertillon de A à Z, entre rigueur scientifique et plaisir de la lecture, Pierre Piazza tire le portrait de celui qui révolutionna les méthodes de la police. Sous forme d’abécédaire, un clin d’œil intelligent et ludique sur le crime !

 

 

« Humanité, c’est identité. Tous les hommes sont la même argile. Nulle différence, ici-bas du moins, dans la prédestination. Même ombre avant, même chair pendant, même cendre après », postule lumineusement Victor Hugo dans un chapitre des Misérables consacré au « bas-fond ». Un Œil sur le crime. Naissance de la police scientifique. Alphonse Bertillon de A à Z de Pierre Piazza nous invite aussi, d’une certaine manière, à visiter les bas-fonds. 12Précisément pour voir tout ce qui distingue physiquement les hommes par leur identification scientifique, ou prétendue telle.

 

Politiste, spécialiste des procédés identificatoires, notamment de la carte d’identité, Pierre Piazza livre ici un ouvrage emblématique d’une de ses préoccupations de chercheur-passeur : fouiller les archives, y découvrir des sources inédites et mettre en valeur de façon aussi attrayante que pédagogique des documents relatifs à l’anthropométrie criminelle en général, et Alphonse Bertillon en particulier. Passionné par le bertillonnage, Pierre Piazza ne cède point néanmoins à la fascination pour son inventeur comme le laisse entendre l’une des premières illustrations de la riche iconographie mobilisée dans ce bel objet éditorial. En effet, un portrait d’Alphonse Bertillon croqué durant le

Portrait de Bertillon, durant le procès Dreyfus. Collection particulière de l'auteur.

Collection particulière de l’auteur.

procès du capitaine Dreyfus à Rennes rappelle aussi les errements des analyses graphologiques du chef de l’Identité judiciaire de la préfecture de police parisienne.

Les recherches de Pierre Piazza se sont développées dans un contexte concomitant d’essor des études historiques sur les forces de l’ordre, ces deux champs se nourrissant mutuellement. L’actualité, pour celles et ceux qui ne veulent pas se contenter d’images hâtives, de propos aussi creux qu’éculés ou de stéréotypes polémiques ou, au contraire, hagiographiques, manifeste tout l’intérêt qu’il y a à donner de la profondeur à la « chose policière », un des fondements de notre démocratie depuis 1789 et l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

 

Comme ce blog qui traite de la culture sous toutes ses formes, Pierre Piazza nous invite à voir quelles furent certaines des formes de la culture policiaro-judiciaire qui émerge à la Belle Époque, ce que Bertillon dénomma alors « police moderne », ensuite baptisée « police technique scientifique ». Les nombreux clichés commentés furent les outils

Collection particulière de l'auteur

Collection particulière de l’auteur

d’un métier de police qui entendait se moderniser à l’heure de la révolution industrielle. Ainsi, à l’Exposition universelle de 1900 à Paris, le préfet Louis Lépine entend montrer la police judiciaire sous l’image la plus flatteuse dont Bertillon est l’incarnation, alors qu’au même moment le cinématographe conquiert ces yeux dont il est question dans le titre de ce livre. Car, ce que révèle cet ouvrage, c’est la mutation du regard, qui n’entend plus seulement voir et comprendre mais mensurer et prouver.

Vouloir composer un abécédaire est un exercice de style que réussit Pierre Piazza, le chercheur en sciences sociales qui sait aussi écrire pour le grand public curieux. Faire correspondre un terme et plusieurs clichés illustratifs pour chaque lettre met à l’épreuve une imagination sans laquelle la recherche peut se révéler bien aride, peut-être même conformiste. Ainsi, les mots

Collection particulière de l'auteur

Collection particulière de l’auteur

« zoométrie » ou « goguenardises » permettent à l’auteur d’aborder l’histoire de l’identification de façon discrètement enjouée, ce qui n’exclut pas leur intérêt historique.

 

Soulignons la qualité du travail éditorial qui livre un objet de belle facture pour une somme raisonnable, étant donné le nombre des illustrations et l’inventivité de la mise en page d’une iconographie savamment choisie. Le dessein est évidemment de faire coïncider le sujet abordé avec la forme même du livre, ambition pleinement atteinte ! Laurent López

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De Jérusalem à Ivry, Antigone

À la Manufacture des Œillets, son nouvel et superbe écrin inauguré en décembre 2016, le Théâtre des Quartiers d’Ivry accueille le Théâtre National Palestinien. Pour la reprise exceptionnelle d’« Antigone », la pièce de Sophocle magistralement mise en scène par Adel Hakim, et la création de « Des roses et du jasmin ». De la Grèce antique à la Palestine contemporaine, une tragédie de la terre qui perdure à travers les siècles.

 

 

Invité à Jérusalem en mai 2011 lors de la création d’« Antigone » mise en scène par Adel Hakim, le codirecteur du Théâtre des Quartiers d’Ivry, Jean-Pierre Han est catégorique. Selon le rédacteur en chef des « Lettres françaises », l’emblématique magazine littéraire longtemps dirigé par Aragon, entre la crise qui secoue la Thèbes de Sophocle quatre siècles avant Jésus-Christ et le conflit latent qui perdure à Jérusalem depuis des décennies, l’évidence s’impose. « Le choix de la pièce de Sophocle, Antigone, est d’une extrême justesse par rapport à la situation palestinienne sans qu’il ait été besoin de la « contraindre » de antigone5quelque manière que ce soit, de lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit », écrit-il à son retour de l’avant-première.

Ivry, Studio Casanova en cette veille de printemps 2012. En fond de scène, un superbe mur gris-blanc où s’inscrivent au fil du spectacle diverses répliques de la pièce ou quelques extraits du poème « Sur cette terre » de Mahmoud Darwich en langues française et arabe… Au premier plan, frêle et fragile dans sa robe immaculée, pourtant forte et déterminée en son esprit, l’éblouissante et lumineuse Shaden Sali, l’Antigone de Sophocle et fille de Palestine qui crie son désespoir et sa révolte, sa volonté de passer outre au décret du roi Créon : non, elle n’acceptera jamais que le corps de son frère soit livré à l’appétit des chiens et des corbeaux, oui elle bravera l’autorité et le pouvoir pour lui offrir une digne sépulture. En terre, sur sa terre, au péril de sa propre vie puisque la mort est promise à qui enfreindra la loi ! Polynice aux temps anciens, Yasser Arafat hier et Mahmoud Darwich quelques années plus tard, entre la pièce de théâtre et la réalité historique les frontières s’estompent étrangement : devant le refus obstiné du gouvernement israélien, ni le leader palestinien ni le poète n’auront droit au repos éternel à Jérusalem, la ville trois fois sainte. « La sépulture, la terre natale, Arafat et Darwich : impossible de s’y tromper, nous sommes encore et toujours dans Antigone telle que l’a imaginée Sophocle il y a quelques siècles », constate Jean-Pierre Han.

 

Native de Jérusalem, Shaden Sali a suivi une formation de secrétaire médicale avant de devenir comédienne. Un choix de carrière pas évident pour la jeune femme, qui dut l’imposer aux yeux même de sa famille… Aujourd’hui reconnue par les siens, elle s’identifie totalement à son personnage qu’elle interprète avec force conviction et talent. « Antigone n’est pas une femme du passé. A quelques siècles de distance, elle subit et vit les mêmes choses que nous aujourd’hui : l’injustice et les souffrances au quotidien qu’endure le peuple palestinien ». A l’écouter, le doute n’est point de mise, Antigone est fille de Palestine, antigone3c’est toute la douleur du peuple palestinien que Shaden Sali entend faire résonner sur les planches !

« La pièce de Sophocle ne raconte pas une histoire du passé, elle est porteuse au final de tout ce qui se passe aujourd’hui en Palestine : le retour à la terre, le respect des valeurs humaines, la volonté de se battre pour la dignité et la reconnaissance de ses droits. Je suis persuadée que le peuple palestinien peut facilement s’identifier à cette héroïne des temps antiques parce qu’elle est porteuse de très hautes valeurs, parce qu’elle n’hésite pas à s’opposer au pouvoir en place. C’est une battante, une combattante qui n’accepte pas la soumission et l’humiliation. Son message essentiel ? La défense d’un idéal, la force de convictions peuvent conduire chacun à préférer la mort à la vie. Pour ma part, j’ai choisi la vie, et le théâtre, pour faire entendre ce à quoi je crois ».

 

« Dans la tragédie grecque, on va à l’essentiel, il y a une compréhension exceptionnelle de ce qu’est l’humain : les droits de l’homme sont supérieurs à ceux de l’État », souligne pour sa part Adel Hakim, le metteur en scène et codirecteur du Théâtre des Quartiers d’Ivry, « n’oublions jamais aussi que cette terre est le berceau de la civilisation occidentale ». Fort d’un long compagnonnage avec le Théâtre National Palestinien, invité déjà à Ivry en 2009, il explique avec clarté et lucidité les raison son choix, lève d’emblée d’éventuelles ambigüités. « Même si elle parle de l’injustice et du droit à la terre, la pièce de Sophocle n’offre pas au spectateur des clefs de lecture du conflit israélo-palestinien, elle est de portée universelle, Créon n’est pas un vilain israélien qui condamne à la mort une vilaine terroriste ! Dans Antigone, nous avons affaire à un conflit de famille qui tourne mal, à une guerre antigone7fratricide ». Qui, cependant, n’est pas sans rapport, aux dires de l’homme de théâtre, avec cette guerre fratricide que se livrent deux peuples depuis des décennies…

Autre atout, selon Adel Hakim, dans le choix d’un tel répertoire : la qualité d’interprétation des comédiens palestiniens ! « Avec eux, ce fut une rencontre extraordinaire, ils ont une manière très profonde d’incarner la tragédie, ils en ont un sens inné. Ils la vivent de manière très intime, elle est leur quotidien, ils savent ce que ça veut dire sur scène comme au jour le jour », reconnaît-il avec autant d’enthousiasme que de respect. « En vivant plus de deux mois avec eux à Jérusalem pour les répétitions, j’ai expérimenté toutes les difficultés qu’ils éprouvent au quotidien. Simplement pour se rendre au théâtre et y arriver à l’heure : une galère journalière pour chacun, en raison des barrages et des contrôles inopinés. Avec régulièrement l’interdiction de poursuivre son chemin, une décision relevant souvent de l’arbitraire, sans raison apparente ni clairement justifiée, juste parce qu’un policier ou un membre d’une milice autorise ou interdit le passage selon son bon vouloir ».

 

L’injustice au quotidien, elle se donne à voir et à entendre désormais sur le plateau d’un théâtre, la Manufacture des Œillets : tragique, lumineuse, émouvante dans les yeux d’Antigone ! Son cri de douleur est celui de tous les peuples humiliés, son acte de résistance rejoint celui de tous les « indignés » de la planète, son appel à la vie et au respect celui de tous les hommes et antigone8femmes opprimés et sans droit à la parole, à la terre, à un avenir. Un spectacle d’une rare intensité dramatique, où la beauté du décor se conjugue avec éclat à celle de la musique et de la langue arabe, où poésie et lyrisme conduisent le spectateur sur des rives insoupçonnées. Au-delà même des berges de Méditerranée, plus loin que les plantations d’oliviers ou d’orangers, sur ces terres profondes de l’intime humanité enfouie en chacun. Yonnel Liégeois

 

Pourquoi une Antigone palestinienne ?
« Parce que la pièce parle de la relation entre l’être humain et la terre, de l’amour que tout individu porte à sa terre natale (…). Parce que Créon, aveuglé par ses peurs et son obstination, interdit qu’un mort soit enterré dans le sol qui l’a vu naître (…). La pièce de antigone1Sophocle est un chant d’amour et d’espoir, une symphonie des sentiments, un météore précieux et brillant incrusté dans le noir du ciel et qui semble vouloir repousser l’ombre même de la mort, en attisant notre goût pour la lutte et pour la vie.
Dans le spectacle, on entend la voix de Mahmoud Darwich, une voix qui a été associée, les dernières années de sa vie, aux musiques du Trio Joubran. Leur musique, la voix du poète, les artistes palestiniens qui ont créé ce spectacle, tout cela est au service de la pièce de Sophocle, si lointaine avec ses 2500 ans d’existence et si proche de par sa vérité humaine ». Adel Hakim, metteur en scène.

Jusqu’au 15/01/17, « Antigone » à la Manufacture des Œillets, Prix de la Critique du meilleur spectacle étranger. Spectacle en arabe surtitré en français. Du 21 au 23/02, à la Comédie de Genève.

 

Des roses et du jasmin

« Voilà c’est fini. Retour sur Paris ce soir. Mission accomplie. Nous avons débarqué ici, à Jérusalem, Adel Hakim et moi, pour lancer la création du spectacle, « Des Roses et du Jasmin », au théâtre Hakawati. Un pari dingue, le Théâtre National Palestinien était presque à l’abandon. Pas un sou, pas un spectacle depuis des années. Comme le dit son directeur, Amer Khalil, « je n’ai pas de quoi vous offrir une bouteille d’eau ». On a créé une troupe, en appelant à gauche et à droite. Trois mois de boulot, de controverses. De passions et de désespoir aussi. Comment construire un cadre de travail pour des comédiens qui ne savent plus ce qu’est un travail de troupe depuis des années ? Hier la salle, antigone2pour la troisième fois, était bondée. Beaucoup de jeunes, beaucoup de gens venus de l’Ouest… Jérusalem reste tout de même une ville coupée en deux, à l’ouest les juifs et à l’est les arabes, pour faire vite.

La pièce d’Adel déroule avec un souffle épique, sur trois heures, les destins fracassés par l’amour et par la haine de familles juives et palestiniennes mélangées. On voit défiler l’histoire, 44, puis 48, la création de l’État d’Israël, la Nakba et l’exil des Palestiniens, la guerre de 67 et l’annexion des territoires jusqu’à la première Intifada. Sur scène, les comédiens se donnent à fond, remarquables : Shaden, Amira, Lama, Faten, Hussam, Kamel, Daoud, Samy et Alaa. Au bout de trois heures, on sort sonnés. A la fin de la représentation, la salle est debout ». Mohamed Kacimi, dramaturge, extraits de son journal de création.

Du 20/01 au 05/02/17, « Des roses et du jasmin » à la Manufacture des Œillets. Texte et mise en scène Adel Hakim. Spectacle en arabe surtitré en français, avec les acteurs du Théâtre National Palestinien. Le 25/02 à la Comédie de Genève, du 28/02 au 08/03 au Théâtre National de Strasbourg.

 

Le TNP, un théâtre atypique

Implanté à Jérusalem Est, le Théâtre National Palestinien s’appelait à sa fondation, en 1984, le Théâtre Al Hakawati (« Le conteur »), du nom de la célèbre compagnie qui l’animait. Comme il est interdit à l’Autorité Palestinienne de subventionner des institutions implantées à Jérusalem, le théâtre ne reçoit donc aucun subside de sa part. Et pas plus du gouvernement israélien puisque le TNP se refuse à présenter tout dossier de subvention afin de préserver sa liberté de programmation… D’où une situation complexe : le TNP ne vit que grâce aux aides internationales, au soutien de diverses ONG ou de partenariats comme celui engagé avec Ivry. Ainsi, lors de sa création en 2011, grâce au soutien du Consulat général de France à Jérusalem, « Antigone » a pu être jouée à antigone9Ramallah, Jénine, Naplouse, Bethléem et même à Haïfa en Israël.

En dépit des difficultés et de sa situation d’enfermement, le TNP n’en poursuit pas moins sa mission : amener le théâtre à des publics qui n’ont pas la possibilité de se déplacer, rapprocher la communauté palestinienne des différentes formes d’art.

 

En savoir plus

– « Comment Israël expulsa les palestiniens (1947-1949) », par Dominique Vidal (Éditions de l’Atelier, 254 p., 21€).

– « Palestine, Israël : un État, deux États ? », sous la direction de Dominique Vidal (Actes Sud, 254 p., 23€).

– « Un autre Israël est possible, vingt porteurs d’alternatives », de Dominique Vidal et Michel Warschawski (Éditions de l’Atelier, 171 p., 19€).

– « Comment la terre d’Israël fut inventée, de la Terre sainte à la mère patrie », de Shlomo Sand (Flammarion, 366 p., 22€50).

– « La maison au citronnier », de Sandy Tolan (J’ai lu, 572 p., 8€).

 

Chronologie

1947 : Résolution 181 de l’ONU qui partage la Palestine en deux États

1949 : Près d’un million d’arabes palestiniens sont chassés de leur terres

1964 : Création de l’O.L.P., l’Organisation de libération de la Palestine

1967 : Résolution 242 de l’ONU sur le retrait des territoires occupés

1982 : Massacres dans les camps palestiniens de Chabra et Chatila

1993 : Signature des Accords d’Oslo entre Shimon Pérès et Yasser Arafat

2004 : Décès d’Arafat, Mahmoud Habas président de l’Autorité Palestinienne

2012 : L’ONU reconnaît la Palestine comme État observateur non membre

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Instants de théâtre, livres en fête

Pour clore l’année en beauté, les amoureux des planches auront plaisir à feuilleter divers ouvrages narrant ou illustrant l’histoire et l’art du théâtre. Du beau livre au document de fond, de la pièce inédite au témoignage éclairant, la scène est bien garnie !

Les photographies de l’article, signées Laurencine Lot, sont extraites de l’ouvrage « Instants de théâtre » (en Une de couverture, Hugues Quester et Valérie Dashwood dans « Six personnages en quête d’auteur » de Luigi Pirandello)

 

 

Un bien bel ouvrage que ces « Instants de théâtre », surgis de la plume du regretté Michel Corvin et mis en images par la photographe Laurencine Lot ! L’émotion, la beauté, la puissance des clichés rivalisent avec la finesse et la force de conviction des commentaires… Dans une chronique consacrée à ces fabuleux « Instants », le critique dramatique Gilles Costaz parle « d’un Louvre théâtral ou plutôt d’un Beaubourg de la scène, photolottant la meilleure actualité de ces quarante dernières années est saisie dans une forme d’éternité ». Une affirmation parfaitement justifiée et méritée.

C’est avec un réel bonheur, entre le silence des pages et la fureur passée des planches, que nous découvrons ces corps en mouvement, aussi expressifs et vivants que lorsqu’ils apparaissaient à l’ouverture du rideau rouge. Laurent Terzieff, émacié et si convaincant en Philoctète, Michel Bouquet si vaillant lorsque « Le roi se meurt », Nicolas Bataille et sa « Cantatrice chauve » toujours à l’affiche des emblématiques planches de la Huchette… Ce livre est plus qu’un abécédaire du spectacle vivant, il est par excellence le témoignage « vivant » du théâtre. Puissance de frappe, en trois coups et sept chapitres, le texte de Michel Corvin éclaire, commente, interroge, propose. Avec intelligence, ironie, mordant, passion, comme à l’accoutumée, lui le spécialiste jamais rassasié, toujours à l’affût, l’amoureux du théâtre de Genet et de Novarina ! Quarante ans de scène défilent ainsi sous nos yeux, éberlués. Dans sa préface, lumineuse de culture et de pédagogie, « c’est l’histoire imaginaire de toute une société de jadis et de maintenant – et le jadis est cousin du maintenant – qui se déploie devant nous », écrit Corvin, « avec ses héros et ses bouffons, ses forts, ses faibles et sa part d’ombre ». Et l’œil de Laurencine Lot, amoureuse de la scène, pour transfigurer l’humanité de ses sujets en un déclic esthétique à mille postures !

 

Une passion, un amour du vivant que le grand auteur italien, Erri de Luca, transpose pour une fois du roman à la scène avec son « Dernier voyage de Sindbad »… « J’ai écrit ce Sindbab en 2002 », nous prévient-il, « les poissons de la méditerranée se nourrissaient déjà de naufragés depuis cinq ans ». Et de poursuivre, « j’ai emprunté un marin aux « Mille et une nuits » pour le faire naviguer sur notre mer avec le chargement de la plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain ». Un texte aussi fort que poétique, aussi puissant que tragique pour mettre en scène ces « passagers de la malchance vers nos côtes fermées par des barbelés ». Et l’auteur napolitain de se souvenir alors de Jonas avalé vivant par la baleine, de tous ces émigrés italiens avalés vivants par les Amériques… Le beau texte de cette pièce se clôt par une étrange prière laïque – « Notre

Laurent Terzieff, dans "Philoctète" de Jean-Pierre Siméon.

Laurent Terzieff, dans « Philoctète » de Jean-Pierre Siméon.

mer qui n’es pas au ciel, tu es plus juste que la terre ferme… garde les vies, les visites tombées comme des feuilles dans l’allée » -, prions pour entendre ces mots résonner bientôt sur les planches !

Un texte dont pourrait s’emparer assurément Claude Régy, une ode à la vie et à la fraternité qui résonnerait avec fracas dans le noir silence qu’il instaure sur les planches… Avec ces « Écrits, 1991-2011 » rassemblés en un gros volume, le metteur en scène nous livre au fil des pages ce qu’il ressent et croit avec beaucoup de force : « le désir d’un théâtre qui n’en serait plus un, en ce qu’il serait le lieu de toutes les présences, le lieu des choses elles-mêmes ». Homme de théâtre inclassable, souvent décrié par ses pairs ou les critiques, Claude Régy n’en conduit toujours pas moins sa recherche d’une esthétique qui est pour lui essence de vie : le silence qui retentit fort, la lenteur qui exacerbe le mouvement, l’obscurité qui éblouit de lumière. Autre qu’un recueil de réflexions figées, nous est proposé là un authentique voyage où doutes et convictions balisent les étapes au fil des créations. Lire Régy, c’est laisser voguer son imaginaire à la dérive d’une pensée et d’une poétique souvent dérangeantes, toujours troublantes, jamais pédantes.

 

Comme est troublant, dérangeant le « Shakespeare, le choix d’un spectre », dont nous gratifie Daniel Bougnoux ! L’homme n’est nullement un vilain farceur ou un vulgaire plaisantin. Universitaire patenté et éditeur des œuvres romanesques d’Aragon dans la fameuse collection de La Pléiade, il épouse en ce livre les thèses de Lamberto Tassinari. Qui récuse le médiocre bourgeois de Stratford, William Shakespeare, comme l’authentique auteur de son théâtre pour l’attribuer à un émigré italien, John Florio… « Le véritable Shakespeare ne sort pas diminué de cette enquête », nous avertit Bougnoux, « mais doté d’une éducation, d’une surface sociale et d’un visage enfin dignes de son œuvre ». À la recherche d’indices et de preuves, l’ouvrage nous plonge au cœur de l’Angleterre du XVIIième siècle, à Londres plus précisément. Dans une large part, la vie de l’auteur d’Hamlet et de tant d’autres chefs d’œuvre nous demeure inconnue, rares sont les documents qui attestent de son existence et les débats-querelles d’experts autour de sa personnalité controversée sont légion. Sur les pas de Tassinari, nouvel Holmes sans redingote ni parapluie, Bougnoux mène donc l’enquête, instruit son dossier, élimine les fausses pistes, éclaire les zones d’ombre pour se forger une solide conviction. À lire

Nicolas bataille et Simone Mozet, dans "La cantatrice chauve" de Ionesco.

Nicolas Bataille et Simone Mozet, dans « La cantatrice chauve » d’Eugène Ionesco.

expressément pour découvrir à qui profite le crime, ce n’est pas ici que sera dévoilée la résolution de l’énigme !

Des affirmations qui laissent de marbre un autre larron, lui-aussi universitaire et éditeur à la Pléiade des œuvres du grand Will ! Dans « Shakespeare, être ou ne pas être ? », Jean-Michel Déprats récuse d’un trait de plume « ces élucubrations » et « opinions fantaisistes ». Leur préférant le bon mot d’Alphonse Allais : « Shakespeare n’a jamais existé. Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu qui portait le même nom que lui » !

 

À cent lieux de ces débats universitaires, Gérard Astor enracine plutôt sa pensée dans une recherche de longue date sur les articulations entre théâtre et monde du travail. Avec ses « Labyrinthes, théâtre/exercice », de lecture exigeante, il nous en livre quelques réflexions de fond. « S’agissant du théâtre de Gérard Astor, le terme Labyrinthes se charge de significations et de symboliques multiples », nous avertit dans la préface Adel Habbassi, professeur à l’université de Tunis, « la poésie du monde, des cultures et des hommes qui les animent, métaphorise les repères et les configurations géo-historiques qu’on nous avait inculqués à l’école ». Un vaste programme de réappropriation, donc, que nous propose Astor à la lecture de quelques-uns de ses textes ici rassemblés : réinvestir le présent, le travail pour que « le théâtre retrouve l’essentiel du réel et que la poésie nous chante la musique de la vie », comme nous y invite Nicolas Hocquenghem le

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans "Le roi se meurt" de Ionesco

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco.

compagnon de route, directeur du Théâtre de Bligny et metteur en scène de « Leïla-Enki » au Théâtre des Carmes d’André Benedetto lors du festival d’Avignon 2005.

Une réflexion que poursuit à sa façon Jacques Kraemer dans un court texte, avare de pages mais riche de convictions ! « Un phare dans la nuit profonde » invite son auteur à revisiter son parcours et sa trajectoire à la lumière de ce qu’il advient aujourd’hui. De la fondation du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 jusqu’à l’installation de sa compagnie à Mainvilliers (28) en 2013, de ses déboires avec la censure aux coupes de subvention érigées en sanction, l’acteur de la décentralisation se remémore plus de cinquante ans de pratique théâtrale. Pour conclure, avec la même fougue et la même force de persuasion, qu’il aspire encore et toujours à « proposer le théâtre d’art le plus exigeant et novateur à un public toujours plus large, toujours plus populaire »… Un Sisyphe des temps modernes ! Yonnel Liégeois

A chacune et chacun, lecteurs et abonnés de ce blog, chaleureuses fêtes. Que l’année à venir soit riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. A bientôt en 2017, dans de nouvelles aventures communes ! Y.L.

 

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