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Robin Renucci, coup de chaud sur la culture !

Dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde en date du 7/08/18, Robin Renucci, le directeur des Tréteaux de France, et huit autres représentants de Centres nationaux, dramatiques-chorégraphiques-musicaux-circassiens, s’élèvent contre les orientations actuelles du ministère de la Culture. Ils en appellent à une autre politique gouvernementale véritablement innovante.

Chantiers de culture s’associe pleinement à cet appel et soutient le projet d’un vaste chantier interministériel. Il invite ses lectrices et lecteurs à réagir-agir sur leurs territoires respectifs, dans leur ville ou leur région.

 

 

Malgré la tribune de Madame la ministre de la Culture le 17 Juillet dernier appelant les différents ministères à travailler de concert pour mettre en place une politique publique des arts plus engagée au service de la création et de l’équité territoriale, nous restons particulièrement critiques vis à vis de la politique mise en œuvre par le président de la République et son exécutif. Les signaux qu’envoient notre président et son premier ministre sont révélateurs de la manière dont ils entendent conduire la réforme du service public (et en particulier celui de la culture).

Il nous apparaît clairement que le président de la République ne croit plus suffisamment en une gouvernance qui s’appuie sur les institutions de la République. Ainsi, il n’a de cesse de délégitimer l’action de son propre ministère de la Culture, diminuant progressivement son périmètre d’action, externalisant certaines de ses missions, réduisant les effectifs du cabinet de sa ministre, tout en procédant, en parallèle, depuis le cabinet Elyséen, à la nomination discrétionnaire de chargés de missions qui travaillent et pilotent en coulisses la réforme de son administration et repensent sa politique.

Affaibli délibérément, le ministère de la Culture semble être voué à jouer un rôle secondaire, exécutant une politique pensée par un petit cercle de collaborateurs présidentiels qui ne croient plus en l’intérêt de la présence de l’État et de son action en régions ; qui engagent progressivement, sans la nommer, à travers une série de mesures et d’expérimentations, une politique de retrait de sa présence sur les territoires; qui travaillent au démantèlement d’une administration culturelle dont ils méprisent le travail et sous-estiment la nécessité. Nous disons ici notre opposition à ce type de gouvernance qui contourne l’autorité des ministères pour imposer verticalement et sans concertation réelle une réforme de la République dans laquelle l’art et la création ont pourtant un rôle majeur à jouer.

 

Nous attirons ici l’attention de nos concitoyennes et nos concitoyens sur le danger que représente cette politique gouvernementale pour notre société. Outre l’affaiblissement des outils de la République, elle entérine le fossé entre des territoires, des populations, morcèle notre pays, sape l’exception culturelle française et menace à terme la liberté de création.
Nous avons aujourd’hui des indices très clairs que le gouvernement entend, au nom d’une modernité auto-proclamée, justifier le désengagement progressif de l’État dans les régions. L’objectif principal du « Chantier Action Publique 2022 » consiste à réformer l’organisation territoriale de l’État et à produire des économies de fonctionnement alors même que la fusion des régions met en relief les sous-effectifs dans les DRAC. L’expérimentation menée en région Bretagne met en œuvre la délégation de certaines compétences du ministère de la Culture vers la grande région et préfigure un mouvement général de retrait de la présence de l’État, avec un transfert complet de compétences, et la mise en place, dès que possible, d’un guichet unique d’instruction des demandes de subventions.

Le plan Culture près de chez vous, au lieu de s’appuyer sur les acteurs ressources locaux, notamment les lieux et les compagnies, orchestre le rayonnement en régions des établissements publics nationaux parisiens. La mission sur les résidences de création, menée hors du giron du ministère de la Culture, directement sur commande de l’Élysée et en lien étroit avec le projet de la Villa Médicis à Rome, laisse entrevoir une réflexion sur le pilotage de la création en général et du spectacle vivant en particulier, par des opérateurs centraux nationaux. Le projet du Centre National de la Musique semble présager qu’il profitera essentiellement aux industries musicales. La mise en place du Pass Culture, à crédits constants du ministère, entérine la volonté manifeste de ce gouvernement, appuyée sur les industries culturelles, de subventionner la consommation individuelle plutôt que de réinvestir le bien public. Le gouvernement externalise l’action de son ministère. Le président et son premier ministre pilotent un projet de démantèlement de l’administration de ce ministère, siphonnent ses moyens et le vide de son sens.

 

Ceci n’est pas notre projet. Nous n’entendons pas soutenir cette politique de désertion des territoires et d’abandon de nos missions. Nous attendons de notre président plus de créativité que cette entreprise de démolition aux bras faussement musclés, qui n’a rien d’autre à proposer que la continuation d’une politique de fin de règne et en crise de sens, conduite déjà depuis plusieurs décennies et qui ne croit plus en sa propre nécessité. Nous pensons qu’une autre politique est possible et que la place prépondérante du ministère de la Culture, de ses structures, de ses outils et des artistes doit être réaffirmée dans la construction du modèle sociétal de la France. Plutôt que de poursuivre une action de réforme de la politique publique culturelle inspirée d’un modèle économique éculé et sans perspective, il est grand temps aujourd’hui que le président de la République fasse la démonstration de sa capacité à penser un projet ambitieux dans lequel il revendiquerait l’importance de la place de l’art et de la création dans le projet d’ensemble de la société. L’organisation d’un chantier inter-ministériel, idée portée par le SYNDEAC et les associations des lieux labellisés, pourrait être une proposition symboliquement forte et innovante dans son processus. Centrée autour du ministère de la Culture, elle prendrait en considération la dimension transversale de la question culturelle, qui n’impacte pas uniquement le champ d’action du ministère de la Culture. Plutôt que d’affaiblir son propre ministère de la Culture, l’exécutif devrait urgemment le renforcer dans ses attributions fondamentales. Il devrait en faire le pivot de sa politique. C’est là désormais qu’est la modernité.
Dans ce cadre, l’ouverture d’un chantier interministériel permettrait de faire émerger la parole d’un État engagé dans le respect de l’équité sur les territoires, qui pense l’art et la culture comme la colonne vertébrale d’un projet de cohésion sociale et éducative. Ce chantier, nous l’avons proposé et entamé avec notre ministre de la Culture mais c’est au président de la République et au premier ministre de porter ce projet et de donner cet élan qui contribuera à la transformation de la société française. Nous attendons d’eux qu’ils interrompent leur entreprise de contournement et de démolition du ministère de la Culture et qu’ils s’engagent à nos côtés sur la voie de la construction d’une politique culturelle véritablement innovante.
Robin Renucci, Carole Thibaut, Joris Mathieu pour l’Association des Centres dramatiques nationaux (A.C.D.N). Alban Richard, Solenne Racapé pour l’Association des Centres chorégraphiques nationaux (A.C.C.N.). Christian Sebille pour l’Association des Centres nationaux de création musicale (A.C.N.C.M.). Philippe Le Gal pour Territoires de Cirque. Joëlle Smadja, Daniel Favier, Céline Bréant pour l’Association des Centres de développement chorégraphique nationaux (A-C.D.C.N.).

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Que c’est beau, c’est beau la vie !

Fin juillet, je rentre de vacances. Après la mer bleue, une semaine au festival d’Avignon, je ramène des images et des idées plein la tête !
J’ouvre la porte. Ci-gît une lettre du propriétaire me donnant congés : il veut vendre la maison. Je fais trois pas. Drôle d’odeur, les WC sont bouchés… Dans la cuisine, ça goutte, c’est la canalisation de la baignoire du haut qui fuit. J’allume le néon : il est grillé, plus encore quelques ampoules, ici ou là. Je cherche un plombier. La connexion internet ne fonctionne plus. Je prends le téléphone, pas de réseau.

Sans parler de la limite atteinte du découvert autorisé, du chat qui est trop maigre (il n’aime pas les nouvelles croquettes), du chien qui a des tiques, de l’aquarium qui manque d’eau, des piles de la télécommande de la télé qui sont HS (peut-on vivre sans BFM ?)… Sans parler aussi des factures impayées, du linge sale quand il n’y a plus de poudre à lessive alors que le frigo est vide et que même le rosé n’est pas au frais ! Enfin, il y a cette foutue balance sur laquelle je n’aurais pas dû monter ! Alors, je cherche la corde pour me pendre : impossible de mettre la main dessus.
Hier soir, dans mon jardin, de désespoir, je hurlais à la lune mais je n’ai pas pu continuer, maudite éclipse ! Jacques Aubert

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Étienne de Silhouette, inventeur de l’I.S.F

Si son nom est devenu commun, l’homme et son œuvre sont pareillement oubliés. La biographie de Thierry Maugenest rend justice à Étienne de Silhouette, cet atypique ministre de Louis XV qui voulut prendre à la noblesse pour donner au peuple.

 

Une impasse à Limoges, sa ville natale, et une modeste avenue à Bry-sur-Marne où il mourut, sont les seules traces de celui qui fut en son temps l’un des hommes les plus célèbres de France. Retour à 1709, année de sa naissance marquée par un hiver glacial, début d’une période de conditions climatiques exceptionnelles que les climatologues ont appelé « le petit âge glaciaire » ! « A Paris, on avait même frôlé les moins trente ! En un mois, le froid avait fait des dizaines de milliers de victimes dans la capitale… », raconte Thierry Maugenest. « Les oiseaux tombaient du ciel, pétrifiés par le gel, les bœufs, les chevaux mouraient les uns après les autres dans les étables….. Le vin qui gelait dans les tonneaux, se débitait désormais à la hache ». S’ensuivirent inondations et épidémies. La misère du peuple est effroyable et le jeune Étienne en sera témoin lors d’un nouvel épisode glacial, alors qu’il est âgé de six ans. Il en sera marqué et restera concerné sa vie durant par les conditions de vie des plus démunis, alors que son propre père, de petite noblesse, est collecteur des impôts, fonction honnie par la population. D’ailleurs, comme le souligne Maugenest, « Arnaud de Silhouette n’ignore pas qu’en cas de soulèvement populaire à Limoges, lui, sa femme et ses fils seraient les premières cibles des pilleurs et des émeutiers ». En effet, la colère du peuple gronde déjà… Le jeune Étienne fait toute sa scolarité au Collège jésuite Sainte-Marie à Limoges où il excelle par une intelligence exceptionnelle et une capacité de travail hors norme, ainsi que de remarquables facultés de concentration et d’analyse. Tous ceux qui croiseront sa route en témoignent. La discipline de fer des jésuites ne le gêne pas, elle lui permet d’assouvir son immense soif de connaissances. Quant à la rigueur morale qui l’accompagne, elle lui laissera une empreinte durable, lui faisant honnir tout ce qui pourrait s’apparenter à un relâchement des mœurs jusqu’à la pudibonderie.

Déjà diplômé d’une licence ès lettres et sans abandonner la philosophie, le jeune Étienne ressent le besoin d’étudier le droit et sera reçu avocat du parlement en août 1727. Fort de ce bagage intellectuel nécessaire mais pas suffisant pour mettre en pratique ses idées, il entreprend comme tout jeune homme de la noblesse européenne à cette époque ce qu’on appelle « le grand Tour » ou « Tour du Chevalier ». Ce périple était censé permettre aux jeunes nobles de différents pays de nouer des liens pouvant servir ultérieurement leurs ambitions respectives. Dans son livre « Voyage de France, d’Espagne, de Portugal et d’Italie », Étienne contera le sien qui, loin d’être un simple récit de voyage, constitue un essai économique et politique. Sans négliger, bien au contraire, les contacts avec les élites locales de la noblesse, de l’intelligentsia ou du clergé (il rencontre notamment le pape Benoît XIII et le futur Clément XII), le jeune homme n’a de cesse de rechercher également le contact du peuple, ouvriers ou paysans. Par exemple, en visite dans le duché de Savoie, son biographe nous confirme qu’il « demande à visiter les manufactures situées au sein du massif montagneux de la Chartreuse » et précise qu’« Étienne met pied à terre et s’entretient avec les ouvriers. Il veut connaître le détail de leur condition de travail. Il note le salaire qu’ils touchent et s’enquiert du montant exact des impôts qui pèsent sur eux ». Révolté par le gouffre qui sépare les conditions de vie des riches souvent oisifs et des plus pauvres qui perdent leur vie à la gagner misérablement, il est conforté dans l’idée que cette situation est dangereuse pour le royaume. Il a écrit une étude sur Confucius et partage l’analyse du philosophe chinois, lorsqu’il écrit que « le moyen le plus sûr de s’attirer l’amour des peuples est de diminuer les impôts et le nombre de ceux qui vivent aux dépens du public ».

Pour mettre en pratique ses idées humanistes, il lui faudra atteindre rien moins que le poste de contrôleur général des Finances ! Ce Grand Argentier, comme on l’appelait, regroupe dans son ministère toute l’activité économique (agriculture, négoce et industrie) et financière (impôt, trésor et emprunt). Le chemin sera long, mais la patience et la ténacité du personnage sont à la hauteur de ses convictions et de sa noble ambition. Notre érudit, philosophe et historien ne cesse d’étudier et d’écrire : en 1730, il publie « Réflexions politiques de Baltasar Gracian », un philosophe jésuite dont il a traduit l’œuvre après avoir appris l’espagnol en quelques semaines… Bientôt, dans les salons parisiens les conversations bruissent autour du nom de ce jeune surdoué de vingt et un ans à qui l’on doit déjà plusieurs essais très pertinents, dont les thèses ne sont pas sans en inquiéter quelques uns ! Pourtant, Étienne de Silhouette est un légaliste, attaché par sa naissance au régime monarchique. Il pense peut-être, comme le suggère Olivier Doubre dans l’hebdomadaire Politis, à l’instar du Guépard de Visconti que « tout doit changer pour que rien ne change ». En fait, il voudrait sauver le royaume « d’une révolte de grande ampleur » en instaurant plus de justice sociale … Outre ses nombreux talents, il semble quelque peu visionnaire !

Quoi qu’il lui en coûte, notre jeune homme vertueux et studieux doit faire carrière s’il veut avoir une chance d’être introduit à la Cour et d’approcher le souverain. Il devient d’abord banquier (bien connaître l’ennemi pour mieux le combattre, selon Machiavel), très intéressé par le système fiscal anglais. En 1731, il entre au service de l’ambassadeur de France à Londres où il remplit plus ou moins un rôle d’agent secret se rapprochant ainsi de la Cour de France. Après dix ans de transit entre les deux pays, il est nommé ambassadeur de France en 1741 et publie notamment « Observations sur les finances, le commerce et la navigation d’Angleterre ». Ses écrits circulent à la Cour et il devient un personnage incontournable. Son érudition et son patriotisme lui valent l’intérêt de certains conseillers royaux, mais il reste à approcher celle qui au sommet de l’État fait et défait carrières et réputations : la marquise de Pompadour. Pour cela, notre héros devra davantage compter sur ses talents d’écrivain et ses qualités de penseur. Or, ses écrits le placent au niveau des philosophes des Lumières, Diderot et d’Alembert, et sont fort appréciés par  Montesquieu, Rousseau et Voltaire (ce dernier l’abandonnera lâchement au moment de sa disgrâce…). Comme le rappelle Maugenest, « avant même d’être la maitresse de Louis XV, la marquise s’entoure des plus grands noms de la littérature, qu’elle réunit dans son salon. Par la suite, elle ne cessera d’user de son influence pour défendre les amitiés qu’elle a nouées au sein des cercles littéraires ».  Grâce à sa bienveillante complicité, et en dépit de l’hostilité farouche de certains, « empêcher l’ambitieux philosophe de devenir ministre tourne à l’obsession chez le marquis d’Argenson » selon Maugenest , Étienne de Silhouette obtient d’abord le poste de Commissaire général auprès de la Compagnie des Indes en 1751 puis, quelques années plus tard, le 4 mars 1759 il est enfin nommé contrôleur général des Finances.

Reste à appliquer son programme, qu’il n’a d’ailleurs pas complètement dévoilé par prudence, les pensions des aristocrates faisant partie des dépenses inutiles à supprimer ! 12.000 pensions seront examinées une par une. Par ailleurs, il a l’idée originale de différencier les biens et produits manufacturés : d’un côté  les « nécessités » et de l’autre les « arts frivoles », ces derniers devant être plus taxés que les autres. Les denrées alimentaires sont exemptées. Enfin, il est le précurseur de cet impôt moderne, bien que remis en question par notre « monarque » actuel, l’I.S.F. Il taxe les nobles sur leurs signes extérieurs de richesse. C’est-à-dire, à l’époque : carrosses et équipages, domesticité, bijoux… Cela fit grand bruit dans le Landerneau ! Outre sa ferme intention de mettre en œuvre une meilleure redistribution, notre très intègre ministre veut lutter contre la corruption qu’il a constatée à tous les niveaux de l’État et qui le scandalise, particulièrement chez les fermiers généraux qui ont la charge de récolter taxes et impôts pour la couronne mais s’enrichissent en en détournant une partie. Autre preuve de la modernité de pensée de cet homme d’état, comme l’explique son biographe, « il donne une publicité maximale à ses réformes. Avec un siècle d’avance, il compte sur le poids de l’opinion publique et organise de véritables campagnes de communication auprès du peuple. Il fait le pari que des millions de sujets satisfaits feront taire les lamentations des plus riches. Ainsi, le cabinet du ministre fait publier le détail de ses réformes dans toutes les gazettes ».  Que Nenni ! Silhouette est arrivé dans ce ministère à la plus mauvaise période. Le royaume est entré en guerre avec la couronne britannique, toutes les espèces sonnantes et trébuchantes que le grand argentier a fait rentrer dans les caisses de l’état sont dilapidées dans l’effort de guerre. La noblesse est folle de rage, il s’est mis à dos également la finance et le parti dévot. Après la gloire, la disgrâce…. Les aristocrates se déchainent, affichent dans Paris des pamphlets et distribuent des livres satiriques, parfois mis en musique, qui deviennent  des chansons populaires.

Non contents de le ridiculiser ainsi, ils accoleront peu à peu de façon péjorative son patronyme à des objets sans intérêt jusqu’à l’absorber dans le langage commun.  D’abord, ce furent des tenues « à la Silhouette » car sans poches puisque plus rien à y mettre, puis les croquis découpés de profil que l’on baptisât de son nom. D’après Maugenest, « cette technique connut un tel succès que toutes les foires et bals publics ont leur « découpeur de silhouette ». Pendant ce temps, la faillite du royaume est imminente, la position du ministre des Finances de plus en plus intenable. Étienne de Silhouette remet sa démission le 21 novembre 1759, notre honnête homme n’aura tenu qu’un peu plus de huit mois. Parfois le ridicule tue… En l’occurrence, il a fait disparaître Étienne de Silhouette de l’histoire de France. En effet, à peine trente ans après son éviction, en 1788 son nom entre dans le dictionnaire des… noms communs ! En guise de conclusion, voire d’épitaphe, ces mots de Jean-Jacques Rousseau : « Vous avez bravé les cris des gagneurs d’argent. En vous voyant écraser ces misérables, je vous enviais votre place. En vous la voyant quitter sans vous être démenti, je vous admire ». Chantal Langeard

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L’Aquarium en eaux troubles, Avignon 2018

Les lieux sont bien connus du grand public, parisien ou non : L’Aquarium, L’Épée de bois, Le Soleil, La Tempête… Des noms de théâtre emblématiques implantés à la Cartoucherie, cet ancien entrepôt militaire, que des illuminés de la scène squattèrent au lendemain de mai 68 à la force de leurs bras et à coups de truelles ! La pérennité du Théâtre de l’Aquarium est menacée, avant qu’elle ne touche peut-être les autres sites. Un large pan de notre histoire culturelle, et populaire, risque de disparaitre. D’un trait de plume, en connivence entre Ville de Paris et ministère de la Culture. Chantiers de culture alerte et se fait le passeur de l’Appel de l’équipe de L’Aquarium. Spectateurs, artistes, responsables culturels, acteurs du théâtre public et privé, tous rassemblés en Avignon : à vous de faire entendre votre voix ! L’heure de vérité a sonné : réagir et protester, ou se taire et envoyer son dossier ? Sans oublier d’aller applaudir Les mandibules à l’ancien Grenier à sel et Les gravats à la Fabrik Théâtre. Yonnel Liégeois

 

À l’heure où l’on choisit son maillot pour aller s’exposer sur les plages, où artistes comme public se préparent pour le Festival d’Avignon, la Ville de Paris, en accord avec le ministère de la Culture, a fait paraître le 13 juin un « Appel à projet en vue de l’exploitation de l’ensemble immobilier n°4 du site de la Cartoucherie ». Le nommé « ensemble immobilier n°4 », c’est le Théâtre de l’Aquarium : 46 ans d’histoire balayés par une ordonnance européenne entrée dans le droit français en avril 2017, qui induit que l’Aquarium, bâtiment loué à la Ville (mais non subventionné par elle), était libre pour qui (artiste ou non) aurait un projet « d’exploitation » après le départ en décembre 2018 de son actuel directeur François Rancillac. Open bar à tous les investisseurs… ! Le contenant prend le pli sur le contenu. 46 ans mis dans les cartons d’un coup. Une équipe dépossédée de sa substantifique moelle laissée là dans ses murs en attente d’un repreneur.

Depuis septembre, la compagnie Théâtre de l’Aquarium était en phase de négociation avec le ministère de la Culture pour la succession de François Rancillac, afin d’assurer la continuité (les directions précédentes ont été choisies avec le ministère, à partir des artistes que l’Aquarium avait présélectionnés comme étant les plus à même d’en réinventer l’aventure). De ce choix organique, de ce dialogue rapproché, il n’en est plus question. Cette fois, l’association a juste eu le temps de lire l’appel à projet qu’il était déjà publié, sans concertation, alors que des points cruciaux étaient encore en pourparlers. Un « nouveau monde » prendra place dans le décor historique du « Bâtiment 4 » construit à la force du poignet par ses fondateurs qui, truelle à la main, ont transformé cet espace laissé à l’abandon dans les années 70 en théâtre de création. Mais ça, c’était avant, dira-t-on en ces temps de réformes…

Donc, c’est officiel. Porte ouverte aux amateurs de tout poil qui ont à peine un mois pour déposer leur dossier (échéance au 27 juillet) : juste avant les vacances d’août, pendant le Festival d’Avignon… Qui est disponible pour réinventer ce lieu avec une équipe en place ? Qui est dans les starting-blocks pour séduire le jury de septembre ? Un jury « équitable » : 4 représentants de la Ville, 4 du ministère, 3 de La Cartoucherie (Ariane Mnouchkine du Théâtre du Soleil, Antonio Diaz Florian du Théâtre de l’Épée de Bois, Clément Poirée du Théâtre de la Tempête) et 1 des fondateurs de l’Aquarium ou son représentant légal. Il risque d’être bien seul, ce Don Quichotte au grand cœur qui se battra pour que se poursuive cette belle histoire de théâtre, fort de ses convictions et de son expérience après deux changements de direction tonitruants (en 2001 et 2008) et la bataille pour défendre l’Aquarium en 2015.

Qu’est-ce que cela raconte ? Comment réagir ? Que dire ? Rien dire ? C’est déjà heureux qu’il y figure, ce fondateur ou son représentant (il a fallu le négocier)… Aura-t-il un quelconque pouvoir ? Que peut-il faire contre des silences, des non(m)s dits, des batailles souterraines ? Qui seront les futurs repreneurs (artistes ou administratifs ou…) qui redonneraient une nouvelle identité à ce lieu ? Avec quel projet ? Le nom même du Théâtre disparaîtra-t-il ? Est-ce que ces mêmes règles que l’Aquarium doit avaler comme des couleuvres seront encore appliquées aux prochains sur la liste ? Qu’est-ce que cela augure pour La Cartoucherie ? Ariane Mnouchkine devra-t-elle aussi s’y plier ? « Quand même pas » nous dit-on, en haut lieu – et heureusement ! Alors, pourquoi l’Aquarium ? Sourires gênés… Décidément, rien n’est simple pour ce théâtre-là !

Quid de la culture ? Mystérieux ministère qui laisse une décision patrimoniale prendre le pas sur une politique culturelle… Pour mieux reprendre la main ? Le silence fait loi. Il faut attendre septembre… Actuellement, le désarroi règne à l’Aquarium, car tout se joue en dehors de cette association loi 1901 qui a fait la réputation de ce théâtre. Cette belle maison de création aura-t-elle le même avenir que la Cerisaie ? L’été passera sans faire de vague et la rentrée sera peut-être houleuse. Tout du moins douteuse… Est-ce que l’Aquarium pourra prendre la vague d’automne sans se fracasser ? Il fallait le faire partager, ce sentiment. Se taire, c’est tout accepter ! Nous espérons néanmoins un projet majestueux, fort et durable pour ce magnifique Théâtre de l’Aquarium !

L’équipe du Théâtre de l’Aquarium, le 13/07/2018

 

À voir aussi :

Les mandibules : Jusqu’au 28/07 à 10h, Théâtre Grenier à sel-Ardenome. Les Walter et les Wilfrid adorent passer à table ! Au menu, toujours plus de viande, de gras et de graisse… Un seul mot en bouche pour ces accros à la bonne chair, ces acharnés des mandibules : se gaver, c’est la vie ! La nourriture pour oublier, noyer la peur du lendemain, et si la viande venait à manquer ? Depuis plus de vingt ans, Patrick Pelloquet se nourrit de l’œuvre de Louis Calaferte, une nouvelle fois le metteur en scène nous en livre une version à l’humour et l’ironie mordantes. Une comédie salée, avis aux pique-assiettes ! Dans un lieu mythique, une ancienne bâtisse du XVIIIème siècle classée aux Monuments historiques et résidence pour la dernière année des troupes de la région Pays de Loire, rachetée par le fond de dotation Edis et ridiculement rebaptisée. Yonnel Liégeois

Les gravats : Jusqu’au 24/07 à 11h, Fabrik Théâtre. Les amis et compères Bodin et Hourdin sont depuis longtemps fichés par les lecteurs des Chantiers de culture ! Deux saltimbanques à la fréquentation bienfaisante, à l’humour décapant et d’une intelligence décoiffante, amoureux des tréteaux et du théâtre populaire comme l’entendaient Vilar ou Vitez… Deux bons petits vieux – Jean-Pierre Bodin et Jean-Louis Hourdin – qui, en compagnie de leur commère Clotilde Mollet, nous proposent une saine, grave et hilarante réflexion sur la vieillesse. Faisant leur les propos d’Elbert Hubbard, « Ne prenez pas la vie au sérieux, de toute façon vous n’en sortirez pas vivant », pour évoquer ces temps de crépuscule à l’heure où la tête et les jambes ne sont plus qu’un vulgaire tas de gravats dans le regard des puissants, bien pensants et bien portants. Alerte aux jeunots, en marche conquérante pour écraser humains et acquis des générations passées, bêtise et décrépitude ne squattent pas forcément et uniquement les maisons de retraite ! Yonnel Liégeois

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Chouaki et Avedikian, dans le grand bain

Nous voici de retour à la source du théâtre, dans son bel et simple appareil. En combinant des textes d’Aziz Chouaki, Hovnatan Avedikian a composé Europa (Esperanza). Un grand bain de langue salée !

 

Metteur en scène et interprète d’Europa (Esperanza), Hovnatan Avedikian dialogue avec la musique de Vasken Solakian, virtuose du saz, cet instrument d’Orient qui a le bras long ! Solakian, campé dans la posture de l’aède aveugle, genre Homère, donne le la en soulevant ses lunettes noires pour lire sa partition ! Le ton est donné d’un spectacle furieusement drôle et rudement tragique, dont Avedikian devient aussitôt le rhapsode, Arlequin chaplinesque jonglant avec la partition verbale éblouissante de Chouaki, grand poète mariole qui sait aussi bien donner la parole à deux gamins des rues d’Alger slamant leur désir de fuir une mère patrie ingrate que broder sur le pathos sublime de la mythologie grecque autour de la Mère Méditerranée. Celle des vieux dieux, des marins de tous rivages et des noyés potentiels d’aujourd’hui, ici, entre autres, un ingénieur au chômage, un passeur ou un handicapé en fauteuil roulant qui voguent vers Lampedusa…

Ah ! Sur les « migrants », combien de débats perclus, d’éditoriaux faux-culs ! Allez voir et entendre Europa (Esperanza), et vous saisirez tout par la tête et le cœur, en riant les larmes aux yeux grâce à Aziz Chouaki, lequel n’a pas ses langues dans sa poche (il en avoue trois, l’arabe du peuple, le kabyle et le français), plus le Joyce, dont il est un spécialiste avéré. Il y a encore que, guitariste de jazz, il a le sens béni de la syncope, de la rupture sèche, du beat, le rythme, quoi. C’est donc rare merveille d’assister au concert sémantique à fortes gestuelle et mimique qu’offrent – au nom de tous les peuples d’exode – deux hommes aux racines arméniennes, historiques gens du voyage obligé, dans un grand bain de langue salée aux vagues percussives. Mine de rien, nous voici là devant de retour à la source du théâtre, dans son simple et bel appareil, soit tout l’univers dans un corps infiniment souple et mobile, escorté par des harmoniques savantes dans le but de tenir sur le monde où nous sommes le discours de l’art qui est le seul irréfutable. Europa (Esperanza), petite forme à grands effets sensibles, est sans doute un exemple bienvenu de la persistance d’un théâtre du texte souverain, pleinement assumé par l’acteur qui le fait sien, au plus profond de son être-là, dans un geste éperdu de partage. Ce n’est plus si fréquent, il importe de le dire. Jean-Pierre Léonardini

Du 4 au 29/07, à la Manufacture des Abbesses. Du 12 au 30/09, au Lavoir moderne parisien.

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Mai 68 : Raoul Sangla, au temps de l’ORTF

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Lauréat en 2007 du Grand prix de l’audiovisuel de la Sacem, Raoul Sangla est un nom qui ne s’oublie pas au temps des Averty, Barma, Bluwal, Lorenzi et Santelli, du temps de la télé en noir et blanc… Il s’affiche comme un grand réalisateur, un défenseur assidu du service public. « Sertisseur de la réalité », comme la bague au diamant, ainsi parle-t-il de son métier ! En exclusivité pour Chantiers de culture, il livre quelques images de son joli mois de Mai 1968.

 

« En cette année-là, j’étais réalisateur à l’ORTF, l’Office de Radio-Télévision Française, depuis quatre ans. Je militais au Syndicat français des réalisateurs affilié à la CGT. La première décade de ce mois-là fut, on le sait, fertile en hoquets de l’histoire : la révolte étudiante, sa répression secouèrent l’opinion publique et aboutirent aux manifestations de masse du 13 mai. Les personnels de l’ORTF expriment, à cette occasion, leur solidarité aux étudiants. Ils ajoutent à ce motif de grève leur indignation devant la carence de l’information dans le service public, notamment du journal télévisé ((le journal parlé avait plus de tenue, concernant les événements du Quartier Latin). Michel Honorin et Jean-Pierre Chapel avait néanmoins réalisé pour « Panorama », le magazine de la rédaction de Cognac-Jay, un reportage sur les lieux aux alentours de la Sorbonne : censuré quelques heures avant sa diffusion, le 10 mai, jour du grand soir de la rue de Gay-Lussac ! La direction du journal fait cadenasser les armoires où sont les caméras portables, assurant ainsi le mutisme aveugle du journal…

Cette situation échauffe l’humeur des professionnels, statutaires et intermittents, et aboutit à la création d’une intersyndicale. Elle décide, le 18 mai, de l’occupation des locaux, et prend la responsabilité de diriger la grève des 1200 salariés. L’intersyndicale siégeait à la Maison de la radio, j’en étais le secrétaire administratif et présidais, à sa demande, son bureau de vingt membres. Comme dans maintes entreprises privées ou publiques, des groupes de travail s’organisent aussitôt en vue d’élaborer un nouveau statut pour l’Office. Dans la foulée, femmes de ménage et laveurs de carreaux revendiquent un bleu supplémentaire, mais aussi l’objectivité de l’information à l’ORTF ! L’ensemble des réflexions finit par constituer un protocole que le juriste Georges Vedel met en forme, à la demande de l’intersyndicale. Une épreuve de force intervient alors avec Yves Guéna, le nouveau ministre de l’Information, le 31 mai. Le jour-même, il fait évacuer le Centre d’Issy-les-Moulineaux. Le 4 juin, un studio de radio est investi par des militaires et des techniciens du privé. Les ingénieurs, qui ne sont pas en grève mais qui assurent le service minimum pour garantir la maîtrise de l’outil de travail, court-circuitent le signal des intrus, le dérivent sur un autre studio qu’ils dirigeront jusqu’à la fin du mouvement.

L’opération « Jéricho » assure la ronde de nos soutiens autour de la Maison de la Radio (les murs résistent, de multiples meetings sont animés par des grévistes qui sillonnent nos provinces. Le 25 juin, les statutaires reprennent le travail, le 1er juillet ce sera le tour des réalisateurs et producteurs. Augmentation des salaires, création d’un Comité d’entreprise furent parmi les revendications catégorielles obtenues. Le projet d’un ORTF démocratique, lui, se réfugia dans nos mémoires, où il veille encore ! L’épuration – comme l’écrit Jean-Pierre Filice (1) – qui frappa nos camarades journalistes, nous ne l’avons pas oubliée non plus : 36 licenciements, 10 mutations et à l’actualité parlée, 22 licenciements et 20 mutations. Le tout ordonné en personne par le général De Gaulle, dont la vindicte fut tenace… L’ultime pied de nez du pouvoir ? L’entrée, le 1er octobre, de la publicité de marque sur les téléviseurs !

Un mot d’ordre pour clore cette éphéméride de souvenirs ? « Ce n’est qu’un combat, continuons le début ! », il est de Bernard Lubat ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

(1) Auteur de Mai 1968 à l’ORTF, une radio-télévision en résistance (Nouveau Monde éditions/INA).

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L’Aquarius : Taubira sur le pont !

Dans une tribune publiée par le Jdd en date des 16-17/06, Christiane Taubira, l’ancienne ministre de la Justice, dénonce l’inaction de l’Europe et l’hypocrisie de la France face aux dérives de l’Aquarius en Méditerranée. Un retour sur l’Histoire et un regard lucide sur l’accueil des migrants, dont Chantiers de culture se fait l’écho.

 

Janvier 1939. Barcelone tombe aux mains des franquistes, auxquels fascistes et nazis ont prêté main-forte. Ils sont un million, en noir et blanc sur les photos d’alors, à traverser les Pyrénées. Des combattants républicains et surtout des femmes, des enfants, des hommes ordinaires, et Antonio Machado, qui repose à Collioure. Ni le choc esthétique du Guernica de Picasso, ni L’Espoir, de Malraux, ni les écrits brûlants de Camus, ni Les Grands Cimetières sous la lune, de Bernanos, pas plus que les lettres de Simone Weil n’adouciront leur sort. Ils sont regroupés, isolés, mal nourris. L’inactivité, le désespoir, les conditions d’hygiène, l’hiver ont raison de nombre d’entre eux. Tandis que le gouvernement pérore, des associations organisent la solidarité. « Du lait pour les enfants d’Espagne », disent alors les affiches. La collecte va bon train. Des bénévoles s’activent, comme sur l’Aquarius aujourd’hui. Ces réfugiés espagnols seraient 600.000 à être restés dans leur patrie d’accueil. Qui alléguerait aujourd’hui qu’ils l’aiment moins que ceux qui y naquirent par hasard?

Boat people. Deux mots secs. Pour dire l’effarement devant les images. De frêles embarcations, surchargées, photographiées de haut, comme perdues au mitan d’une mer sans rivage. En 1975, ils viennent de loin, du Vietnam et du Cambodge. Ils échappent aux représailles de fin de guerre ou fuient les Khmers rouges du « Kampuchéa démocratique ». Ils sont des dizaines de milliers. Cette fois, le gouvernement laisse la Croix-Rouge et le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés organiser leur accueil en France. D’autres associations viennent à la rescousse. Comme sur l’Aquarius aujourd’hui. Ces réfugiés vietnamiens et cambodgiens firent ici leur vie et leurs enfants. Qui alléguerait que…?

La guerre d’Algérie prend un tournant. Décisif. Ils reviennent, les mains nues et pour la plupart inconsolables. Ils sont français, certes, mais partis depuis longtemps ou nés là-bas. Ils sont pieds-noirs, harkis, d’abord quelques milliers. De Gaulle et Peyrefitte sont inquiets, persuadés que la tâche est insurmontable. Où trouver du travail, des logements, des écoles ? Ils seront un million en trois ans. Regroupés, maltraités, livrés au froid et à l’inaction. Les services sociaux sont débordés. Des bénévoles… comme sur l’Aquarius aujourd’hui. Ils ont refait leur vie. Leurs enfants ont grandi. Avec des souvenirs, un peu d’amertume, beaucoup de fierté et une grande combativité. Qui alléguerait que… ?

À l’orée de la décennie 1990, la guerre des Balkans jette sur les routes d’Europe des colonnes silencieuses et accablées, invariablement composées d’enfants au regard étonné, de femmes qui s’obstinent à rester propres et dignes, d’hommes qui tentent de brider l’humiliation de n’être qu’un parmi d’autres dans une foule. Ils sont nombreux à être repartis, dès l’ombre de la paix revenue.

 

Il n’est pas question de dire ici qu’il est simple d’accueillir. Il ne s’agit ni d’enjoliver, ni de banaliser, ni même de dédramatiser. Ce n’est pas un conte. La population augmenta par pics et il en résulta sans doute des pressions sur les services publics, il fallut partager, il y eut des tensions. Mais le fait est : la société ne s’est ni effondrée ni même affaiblie. Elle absorba une part du monde et s’en épanouit, dans sa langue, sa gastronomie, ses arts, ses artisanats, sa littérature… Non, il ne s’agit pas de banaliser. Les époques ne sont pas comparables, les personnes ne sont pas interchangeables, les histoires ne sont pas semblables. Il ne s’agit pas de dédramatiser. Oui, ce sont des drames qui se déroulent sous nos yeux. Drames de la guerre et des bombardements auxquels parfois nous prenons part. Drame des dictatures. Drame de la misère et de la pauvreté. Drame des bouleversements climatiques que notre consumérisme accélère. Drame de l’inefficacité de nos gouvernements martiaux contre les criminels de la traite des personnes.

L’Europe avait une occasion d’exister, de retrouver son magistère éthique sur une scène internationale pleine de fracas, où prospèrent la crânerie, la fourberie, l’ivresse de l’impunité, le désarroi. Elle avait l’opportunité et la capacité de prouver que ses chartes et conventions ne sont pas que chiffons de papier. Ce faisant, elle acquérait l’autorité morale pour impulser cette « gouvernance mondiale des mobilités humaines », urgente et indispensable, dont, avec d’autres, Mireille Delmas-Marty a exposé le bien-fondé. Au lieu de cela, la panique gagne. La chancelière recule, l’Italie bascule, et chez nous, la parole officielle fait des gammes sur la misère du monde après des trémolos sur les personnes sans abri et les personnes réfugiées qui, en quelques mois, étaient censées ne plus se trouver à la rue. Chez nous encore, des porte-parole font dans le marketing de l’oxymore avec la « fermeté-humanité ». Chez nous toujours, des ministres font dans l’anglicisme de l’indécence sur le shopping et le benchmarking. Quand ce n’est pas carrément le silence… Pendant ce temps, dans toute l’Europe, cette impuissance fait la courte échelle aux extrémistes irresponsables et fanfarons. Espagne, notre lueur… Christiane Taubira

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