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Fernand Léger à Metz, le beau partout !

La visite du Centre Pompidou de Metz s’impose ! Pour contempler l’œuvre de Fernand Léger, apprendre et s’étonner… Jusqu’au 30/10, l’exposition nous plonge dans L’âge des extrêmes du court XXème siècle, cher à Eric Hobsbawm. L’œuvre se confond avec la vie créatrice du peintre et sculpteur, ainsi organisée en un parcours de huit étapes. Qui permettent de saisir à la fois une époque, des mutations sociales, techniques et économiques, une démarche artistique et une ambition culturelle comme projet politique.

 

 

L’exposition Fernand Léger, largement documentée sur les sites internet, vient à propos  questionner la modernité. Elle trouve parfaitement sa place dans un musée national d’art moderne signifiant par son architecture son entrée dans le XXIème siècle. Il existe de multiples manières de voir cette exposition, il faut prendre son temps, ne pas hésiter aux aller–retour, tout en profitant du Centre Pompidou de Metz et de son JARDIN INFINI : une sorte de pied de nez à l’éloge industriel et urbain de Léger !

Nous sommes nombreux, avec nos limites dans la connaissance artistique, à faire de Fernand Léger une sorte d’icône d’un art populaire représenté par ses grandes toiles aux personnages volumineux, les regards fixés vers un horizon qu’on imagine heureux. Ils travaillent sur le chantier, jouent de la musique, dansent ou font des numéros de cirque et s’arrêtent de pédaler pour nous inviter à les rejoindre. Il ne faut pas se tromper d’époque et d’enjeu dans les différents courants de cet « art moderne », ils  troublent le regard du passant et l’obligent à s’interroger sur la représentation du monde, des gens et des choses. « La beauté est partout », affirme Fernand Léger, « dans l’ordre des casseroles, sur le mur blanc de la cuisine, plus peut être que dans votre salon du XVIIIème siècle ou dans les musées officiels ! ».

 

Fernand Léger a commencé sa vie comme apprenti dans un cabinet d’architecte, il sait dessiner et découvre la couleur dans les toiles de Paul Cézanne. Il sera soldat pendant la première guerre mondiale et Verdun sera son « académie du cubisme ».  Après  l’invasion de la France en 1940, il s’exile aux États-Unis et rencontre d’autres artistes. L’écriture, la photographie, le cinéma et la mise en scène feront de lui un artiste multidimensionnel. Les écrits, l’enseignement et l’engagement de Fernand Léger ouvrent d’autres portes sur son œuvre. Il est de son temps et pour son temps. Il partage avec Le Corbusier une conception industrieuse du monde en mouvement où l’esthétique du quotidien, l’habitat, le travail, l’éducation et les loisirs sont présents et représentés dans des formes éclatées et des couleurs éclatantes. Cela n’est pas toujours compris et c’est sans doute la raison pour laquelle sa toile « Les constructeurs », qu’il souhaitait offrir à la CGT, lui sera refusée au prétexte que les travailleurs ne comprendraient pas ses personnages en pause sur une structure métallique.

La modernité pourrait-elle devenir classique ? Les œuvres de Le Corbusier entrent au patrimoine de l’humanité ! Fernand Léger, avec d’autres contemporains, a sa place au Panthéon des peintres modernes..Vieille question de la modernité qui interpelle le visiteur d’un musée officiel d’art contemporain où se rangent et se classent des œuvres.

 

Deux dialogues peuvent s’ouvrir : l’un avec Bernard Noël et Pierre Verny, l’écrivain et l’ouvrier photographe. Ils nous donnent une réponse dans un beau livre, De l’immobilité, Ruines d’un haut fourneau. L’autre avec la Cité Radieuse de Briey construite par Le Corbusier à la fin des années 50, une petite ville des vallées industrielles de Lorraine, pour loger les mineurs de fer et les sidérurgistes… Las, quelques années après l’installation des premiers habitants, c’est l’annonce de la fermeture des mines et le transfert vers les côtes de la sidérurgie. L’unité d’habitation est abandonnée par les HLM. On envisage même, comme pour les usines, sa destruction. Grâce au maire de la ville qui va y installer une école d’infirmières et aux  militants de l’action culturelle, le bâtiment sera sauvé.

Une association en assure la gestion, ouvre ses portes dans un espace réhabilité et s’associe aujourd’hui à l’exposition du Centre Pompidou de Metz. Mais où sont passés les usines et ceux qui les faisaient vivre ? La représentation de la vie, pour que le beau survive partout, ne saurait se passer de l’action créatrice qui se nomme le travail, comme l’écrit si bien Yves Clot ! Et nos espaces culturels, où sont présentées les œuvres et la mémoire mise en scène, ne valent que s’ils prolongent et amplifient notre résistance au défi de l’immobilité et à la ruine de la pensée. Raymond Bayer

 

À noter aussi :

Du 24 au 30/08, à quelques encablures de Metz, se déroule à l’abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson « La mousson d’été, écrire le théâtre d’aujourd’hui ». Durant six jours, dans un cadre historique et enchanteur, sous la direction artistique de Michel Didym, le « patron » de La Manufacture de Nancy, s’enchaîneront rencontres et débats, lectures et spectacles, ateliers et déjeuners insolites… Un temps privilégié où l’auditeur et le spectateur sont conviés à « prendre un peu de recul, un peu de distance au bord de la Moselle alors que s’organise, en Europe et dans le monde, une régression identitaire sans précédent : le moment semble idéal pour faire ruisseler quelques gouttes de liberté salvatrice glanées au fil des textes de la Mousson », nous suggère Michel Didym. Fort d’un profond regard amoureux sur la belle ouvrage de Fernand léger, il serait bon de poursuivre par un travail de la pensée : venus de France et de l’étranger (Allemagne, Espagne, Italie, Portugal, Russie, Suède), auteurs et traducteurs, comédiens et musiciens vous donnent rendez-vous à Pont-à-Mousson pour s’y atteler. Tous créateurs, acteurs et citoyens du monde ! Y.L.

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Avignon 2017, 71ème du nom…

En ce 6 juillet, le festival d’Avignon frappe ses trois coups. Durant trois semaines, le théâtre, sous toutes ses formes et dans tous les genres, va squatter la Cité des Papes. Et déborder, hors les remparts, pour le meilleur et le pire… Un festival des planches hors norme, qui ne saurait faire oublier à l’amateur éclairé ou néophyte des lieux un peu plus sereins mais tout aussi riches : Brioux, Bussang, Grignan, Vitry.

 

 

« Les temps sont trop sévères pour que l’on renonce à l’espoir, pour que l’on fasse de l’art un objet décoratif et pour que le beau soit séparé du bien et du bon », professe Olivier Py, l’ordonnateur du festival d’Avignon, à l’ouverture de cette 71ème édition. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, assurément, pour la proclamer d’emblée hors les remparts, affirmer sa pérennité toute l’année et non pour la seule période de l’été !

C’est la raison-même de ce site, « Extraire de ce qu’on appelle la culture des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim », formulée autrement par un grand homme des Arts, Antonin Artaud. Avec le théâtre parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Peut-être le temps du spectacle seulement, l’instant suspendu de la représentation. Il n’empêche, un temps et un instant qui nous autorisent alors, pour y avoir goûté, à désirer de nouveau nous enivrer d’images et de mots, aspirer à ce que cet original banquet collectif devienne ligne de vie durable pour chacun !

Les comédiens l’avouent avec émotion, le public aussi parfois. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit dégénéré ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir, au même titre que l’homme ne construit et n’interroge foncièrement son devenir qu’au prisme de l’art. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu en direction des publics prétendus défavorisés, fadaises et mépris dans la bouche des supposées élites, de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire ! La preuve ? Rendez vous à la projection du superbe film de Daniel Cling, « Une aventure théâtrale, trente ans de décentralisation », le 18 juillet à 11h au cinéma Utopia d’Avignon.

 

Avignon, in et off

Ainsi en va-t-il du festival d’Avignon où le beau côtoie le laid, l’exigence esthétique le banal divertissement, l’engagement citoyen la platitude consumériste… Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider les choix du festivalier en perdition sur le pont du In : Robin Renucci dans son « Enfance à l’œuvre », le « Sopro, le souffle » de Tiago Rodrigues, le Birgit Ensemble « Dans les ruines d’Athènes », le géorgien Rezo Gabriadze et son « Ramona » à la Maison Jean Vilar, la « Tristesse et joie dans la vie des girafes » selon Thomas Quillardet, « La fiesta » avec Israel Galvan, les « Bestie di Scena » d’Emma Dante et la « Kalakuta Republik » de Serge Aimé Coulibaly… Sans oublier les élèves du Conservatoire de Paris dans « L’impromptu 1663, Molière et la querelle de L’École des femmes » mis en scène par Clément Hervieu-Léger et, en direction du Jeune Public mais pour tout public, « L’imparfait » d’Olivier Balazuc. Un choix forcément partiel, et partial, qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse !

Et le risque est multiplié par cent et mille face au catalogue pléthorique du Off. Aussi, vaut-il mieux d’abord s’attarder sur la programmation, toujours de qualité, de quelques lieux emblématiques où prime le choix de l’art avant celui de la recette : le Théâtre des Halles, la Caserne des Pompiers,  La Manufacture, La Chapelle du verbe incarné, le Théâtre des Doms, Présence Pasteur, Le chêne noir, Le Collège de La Salle, Le Théâtre des Carmes, Le chien qui fume, Le Grenier à sel, Espace Alya, 11*Gilgamesh Belleville, Espace Roseau, Le Théâtre de la Bourse et celui de La Rotonde animés par les responsables locaux de la CGT, Le petit Louvre. À l’affiche aussi, des pièces que Chantiers de culture a déjà vues et parfois chroniquées : « Rallumer tous les soleils, Jaurès ou la nécessité du combat » à la Fabrik Théâtre, « On a fort mal dormi » au Théâtre 2 Galeries, « F(l)ammes »-« William’s slam » et « Dans un canard » au Théâtre des Halles, « Le voyage de Dranreb Cholb » au Cabestan, « L’A-Démocratie, une trilogie de Nicolas Lambert »-« Revue rouge » et « Paroles de Fralibs » au Gilgamesh Belleville, « Je délocalise » d’Albert Meslay et « Légendes urbaines » de Jean Guidoni à l’Espace Roseau, « En toute modestie » de Nathalie Miravette à L’arrache-Coeur, « L’abattage rituel de Gorge Mastromas » à Contre Courant, « L’apprenti » et « J’ai 17 pour toujours » en Présence Pasteur, «Débrayage » à L’entrepôt. À noter dans ce capharnaüm des planches, tout à la fois charme et déplaisir de l’événement, la présence de deux talentueux amis comédiens : André Morel qui fera lecture de ses nouvelles œuvres, « L’immigré sur un plateau » et « L’incroyable histoire de la girafe sans cou ni tête à la découverte d’Avignon », les 10 et 17/07 au théâtre Isle80 ainsi que Jacques Kraemer qui  donnera son « Atrabilaire amoureux, variation autour du Misanthrope de Molière » à la Salle Roquille.

 

D’un festival à l’autre…

Ils l’affirment, persistent et signent, une nouvelle fois « Nous n’irons pas à Avignon » ! « Non, non, cette année encore nous n’irons pas à la ville de tous les chemins qui y mènent, car, sachez-le, tous sans exception, ils y mènent, c’est un pape qui me l’a dit », confesse Mustapha Aouar, le trublion artistique de « Gare au théâtre » à Vitry. Qui préfère, de l’aveu du maraîcher ferroviaire, mélanger ses salades diverses et variées, ici où l’on est si bien ! Pas moins de 87 représentations, 16 créations et 21 compagnies invitées jusqu’au 23 juillet en ce lieu si chaud et convivial… En cette gare désaffectée, un rendez-vous original loin des lignes à grande vitesse où le chef de train convoie les passagers du jour hors des sentiers battus, en des contrées proches ou lointaines au dépaysement garanti. À l’image de Bussang, au cœur de la forêt vosgienne où le Théâtre du Peuple, cathédrale laïque en bois, depuis 122 ans arbore fièrement sur son fronton sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un lieu mythique, célébré par Romain Rolland et né la même année que la CGT, où pourtant aucun secrétaire général de la centrale syndicale n’a toujours essuyé les rugueux bancs, il est des actes posés ou manqués qui relèvent bien plus que de la banale symbolique… Et pourtant chaque année le peuple est au rendez-vous, coussin sous le bras, celui des Vosges et de Navarre, celui de la France profonde. Pour s’enthousiasmer de la prestation des comédiens amateurs entourant les quelques professionnels, marque de fabrique du festival de Bussang, pour s’émerveiller à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. En cette fin de mandat, son directeur et metteur en scène Vincent Goethals a décidé de s’afficher au bras de « La dame de chez Maxim… ou presque ! », d’après Georges Feydeau. Sans omettre quelques autres succulentes friandises, artistiques et musicales, concoctées par les hommes et femmes des bois !

D’une autre nature, certes, le lieu est tout aussi grandiose et symbolique. C’est dans la cour du château que se déroulent les « Fêtes nocturnes » de Grignan ! Un superbe décor naturel, en plein air, qui accueille cette année « Lorenzaccio » d’Alfred de Musset. Avec trois noms illustres à la baguette pour orchestrer le spectacle : la chorégraphe Marie-Claude Pietragalla, le danseur Julien Derouault dans le rôle titre et le dramaturge Daniel Mesguich. Un projet ambitieux pour le trio qui souhaitait depuis longtemps faire dialoguer leurs disciplines artistiques, le théâtre et la danse : faire danser le théâtre et théâtraliser le mouvement, au final chercher du sens à travers les corps et les mots… Un spectacle dont Chantiers de culture aura l’occasion de reparler puisqu’une tournée nationale est programmée au lendemain de la saison d’été. Ce qui n’est pas le cas à Brioux, la cité du Poitou où le facétieux Jean-Pierre Bodin, avec sa compagnie La Mouline,  assure la direction artistique du festival : il y a donc urgence et nécessité d’y faire halte pour apprécier une programmation éclectique. Un « festival au village », de nos jours une rareté appréciable, qui mêle sur la place du Champ de foire théâtre et chanson, arts du cirque et art de la rue. Pour fêter l’humain au plus près du citoyen, un festival en bonne marche mais quelque peu insoumis ! Yonnel Liégeois

À lire : L’artiste et le populiste, quel peuple pour quel théâtre ?, de Jean-Marie Hordé. Un court essai où le directeur du Théâtre de la Bastille à Paris s’interroge sur le lourd silence politique qui pèse sur la culture. Quand « l’opposition stérile entre une culture populaire et une culture élitaire profite de ce silence, travestit la réalité et fait passer l’ignorance pour un constat d’évidence » : une réflexion constructive et vivifiante.

 

 

Et toujours à Paris :

– « Soprano en liberté », au Théâtre du Lucernaire : certainement le spectacle le plus abouti, le plus virtuose et décoiffant d’Anne Baquet ! Dans ce récital où la qualité de l’interprétation s’affranchit de tous les codes avec une sacrée dose d’humour, elle vocalise sur des textes et des musiques éclectiques : de François Morel à Rachmaninoff, de Juliette à Frédéric Chopin. Du grand art !

– « Cendrillon », au Théâtre de la Porte St Martin : le célèbre conte revisité par la prodigieuse patte de Joël Pommerat ! Une histoire d’aujourd’hui où le drame le dispute à l’humour, la poésie à la gouaille des cités, la beauté des lumières à la noirceur des personnages. Une troupe d’artistes exceptionnels, dont la mémorable « Cendrier-Cendrillon ». Magistral, à voir absolument par petits et grands.

– « L’écume des jours », au Théâtre de La Huchette : sur la minuscule scène mythique, le public redécouvre l’un des chefs d’œuvre de Boris Vian. Les amours de Chloé et Colin, sur fond de musique de jazz et de poumon encrassé, qui s’éclatent envers et contre tout. Dans une belle envolée de poésie et d’humour noir, ah sacré Boris à lire ou relire au sortir du spectacle !

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Festival, un modèle en crise

Incontestablement, la France est terre de festivals : plus de 3500 chaque année, dans tous les domaines artistiques et musicaux, particulièrement en été ! Facteur d’attractivité des territoires, pilier de l’action culturelle, le modèle « festival », fondé pour partie sur le financement public, est pris en étau désormais entre injonctions de l’économique et celles du politique.

 

 

Quel tournant ?

Créé en 1976, le Festival d’Ile-de-France a brusquement été liquidé le 4 mai. Huit salariés licenciés (sans oublier plus de quatre-vingts intermittents) et la fin d’un projet axé sur les musiques du monde et les musiques savantes, la mixité des publics et la valorisation du patrimoine… L’explication ? La baisse de 68 % des subventions allouées par la région, pilotée depuis 2015 par la droite. Selon elle, le festival n’aurait pas trouvé son public alors que le taux de remplissage atteint 85 % depuis dix ans ! Après le boom des années 80, sous le double effet de l’augmentation du budget de la culture lors du premier septennat de François Mitterrand et de la décentralisation, l’économie des festivals semble être entrée dans une zone de turbulences avec le redécoupage territorial, la baisse des dotations de l’État aux collectivités et l’arrivée de nouveaux exécutifs à leur tête, en 2014. Pour autant, avec quelque 3 500 manifestations à l’année, la France demeure une terre de festivals.

 

Quelle(s) recette(s) ?

« La période n’est pas simple », reconnaît Bénédicte Dumeige, de France Festivals. « Elle incite aux économies, en réduisant le nombre de spectacles, le nombre de jours ou de têtes d’affiche. Malgré ça, le public reste au rendez-vous ». Une étude du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz montre que, sur la période 2008-2014, les festivals tiraient leurs ressources à 57 % de recettes propres, à 30 % de financements publics et à 13 % de financements privés. « On sent bien que certains financeurs publics sont davantage sur la réserve », confie Florent Turello, directeur des Fêtes nocturnes de Grignan. Aussi, le festival de la Drôme tente-t-il de diversifier ses recettes, en développant les activités bar et restauration et en faisant appel au mécénat. À la contrainte budgétaire, s’ajoute le poids des alternances politiques. « Les élus sont beaucoup dans l’injonction », soupire Sylvie Guigo-Lecomte, du festival des arts de la rue Roulez Carros, dont la subvention a été divisée par deux à l’arrivée du nouveau maire. « Il leur faut de l’événementiel. Ce qui relève de l’éducation artistique ou de la création contemporaine est mis au rebut ». Le glissement d’une politique publique de la culture vers une économie tournée essentiellement vers le divertissement s’est vérifié par l’absurde, à Bayonne. Depuis 33 ans, les Translatines mettaient à l’honneur la création théâtrale espagnole et latino-américaine. À chaque édition, 6 000 à 7 000 spectateurs s’y pressaient. En 2015, elles ont dû laisser la place à Kulture Sport, censé attirer le « pipole » et faire rentrer plus d’argent dans les caisses. Douze mois après, le festival jetait l’éponge, plombé par les annulations.

 

Quels bénéfices ?

Outre l’idée de favoriser les rencontres (avec le public, une ville et entre professionnels), les festivals offrent de réelles retombées en termes de création d’emplois, de recettes et d’image, contribuant à renforcer l’attractivité du territoire aux yeux des touristes et des investisseurs. Selon France Festival, un euro investi par la puissance publique génère en moyenne cinq euros de dépenses en hébergement, taxis, restaurants… Malgré l’augmentation des coûts liés à la logistique, à la sécurité ou à l’inflation des cachets, les festivals restent un modèle rentable. Mais l’arrivée de grands groupes privés, comme Fimalac ou LNEI dans le domaine des musiques actuelles, interroge sur certaines évolutions en cours.

 

Quel futur ?

« Les stratégies à l’œuvre mêlent de façon étroite intérêts privés et publics, et prennent un tour industriel. Ce qu’on ne voit pas dans les arts de la rue ou le nouveau cirque, où le modèle reste plus artisanal », observe le sociologue Emmanuel Wallon. Les stratégies en question visent à tout concentrer entre les mains d’un seul et même acteur, de la conception du spectacle à sa production, en passant par la billetterie, voire, l’achat de salles. Car, dans leur grande majorité, les festivals sont le fait de petites structures indépendantes fonctionnant sur le mode du partenariat et s’inscrivant dans une démarche de démocratisation de l’accès à la culture. Les grands mécènes allant toujours vers les grands festivals, le mécénat de proximité continue de se développer, malgré un tassement consécutif à la crise de 2008. Si certains festivals voient dans la coopération et la mise en place de réseaux une issue possible, un abandon du terrain par la puissance publique sonnerait le glas d’un modèle qui garantit une vraie diversité. Jean-Philippe Joseph

 

Point de vue

« C’est la présence de petites compagnies, de petits festivals, de lieux hors du commun qui fait le dynamisme des festivals. L’arrivée d’intérêts privés, ayant une vision capitalistique des choses, fait craindre pour la diversité », commente Philippe Gautier, membre du SNAM-CGT (Syndicat national des artistes-musiciens).

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Art&Mondes du travail, chapitre 4

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Quatrième livraison : le texte de Serge Le Glaunec, responsable de l’activité Politique culturelle à la CGT. Yonnel Liégeois

 

 

RENFORCER L’ACTION DU COMITE D’ENTREPRISE POUR FAVORISER LA RENCONTRE ART & MONDES DU TRAVAIL

Précieux acteurs de la rencontre artistique dans l’entreprise, les comités d’entreprise et leurs élus surchargés de prérogatives devraient pouvoir bénéficier de l’accompagnement d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

 

 L’enjeu de la présence de l’art sur le lieu du travail serait aujourd’hui essentiellement porté par les chefs d’entreprise ou les directions, plutôt que par les salariés et leurs représentants aux comités d’entreprise (CE). Mon expérience me laisse à penser que la réalité est plus équilibrée. Des expériences existent, des volontés de faire et des aspirations à la rencontre entre art et travail s’expriment aussi parmi les élus de CE. Il est fréquent d’évoquer des interventions qui restent gravées dans la mémoire, entretenant l’idée d’une période bénie. Certaines de ces actions furent cruciales et fondatrices, mais elles ont une fâcheuse tendance à cacher un foisonnement de propositions qui dès cette époque furent plus contrastées dans leurs objectifs, moins spectaculaires. Un mythe s’est créé qui permet alors de mieux décrier le temps présent.

 

Mythe et réalité

Ce qui a surtout changé, ce sont les entreprises elles-mêmes. Les grandes concentrations ouvrières ont vu décroître leurs effectifs. La politique de la sous-traitance a multiplié les petites et moyennes unités. D’autres ont éclaté en de multiples entités qui ne cessent de se restructurer, empêchant toute permanence de l’action d’équipes militantes et donc l’éducation et la sensibilisation des ayants droit. Face à ces mutations, la législation régissant les CE depuis leur création a connu une seule grande évolution avec les lois Auroux portant exclusivement sur le contrôle économique. Le droit régissant l’action sociale n’a fait l’objet d’aucune évolution, alors que le paysage socio-économique, culturel et du loisir de la France n’a plus rien de comparable à celui de 1946. En revanche, l’évolution de la loi permettant l’institution de la délégation unique (1) a conduit à ce que de moins en moins d’élus soient dans l’obligation d’intervenir sur des champs revendicatifs de plus en plus étendus.

En ce qui concerne les salariés, à peu près un travailleur sur deux ne dispose pas d’une institution représentative et bien plus encore ne bénéficient pas d’un CE doté d’un budget d’action sociale correctement abondé. En la matière, la loi n’a aucune exigence, si ce n’est sur la dotation au fonctionnement du CE fixée à 0,2 % de la masse salariale. Pour qu’aucun salarié ne soit par avance exclu, des évolutions légales seraient également nécessaires dans ce domaine.

 

Marge de manœuvre réduite

Quand une direction d’entreprise s’engage, c’est le plus souvent une personne qui le décide. De plus, ce choix de l’entreprise fait immédiatement l’objet d’un soutien de la collectivité, puisqu’il entrera dans les dispositifs du mécénat et aura pour effet de générer une réduction des sommes soumises à l’impôt. Rien de tel pour le CE. Il supportera seul l’effort financier consenti et les règles de la démocratie font que ce n’est pas une personne qui décide, mais un collectif hétérogène. Plusieurs organisations syndicales y sont représentées et la concurrence électorale ne pousse pas à la bienveillance entre elles. De plus, le chef d’entreprise a le pouvoir de refuser une action sur le lieu du travail : aucune intervention ne peut s’y dérouler sans son accord. Commencer un projet nécessite une forte capacité de conviction et du courage politique. L’amorçage est donc laborieux : il nécessiterait un accompagnement attentif d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

Prenons l’exemple des actions impulsées par l’initiative Art et entreprises (2) présentée en avril 2014 par Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture et de la Communication. Ces dispositifs génèrent une forme d’intervention peut-être plus délicate à mettre en œuvre pour un CE qu’une direction d’entreprise. Ils procèdent d’une volonté de construire des événements, peu nombreux sur les territoires, qui mobilisent des moyens humains et financiers non négligeables de la part des entreprises et des institutions culturelles. Cette culture de l’événement sied bien à l’entreprise qui utilisera la démarche pour mettre en valeur une image de qualité d’une équipe de travail. Pour de multiples raisons, les CE quant à eux nourrissent très souvent une méfiance envers la médiatisation de leur action.

 

Soutenir les CE et leurs élus

La tendance au consumérisme qui caractériserait aujourd’hui l’action des CE doit être interrogée. Les évolutions des entreprises et de leurs effectifs ont entraîné la réduction de ceux qui ont encore les moyens de maintenir une équipe professionnelle et, à plus forte raison, un animateur culturel. Or sans cela, qui peut se charger de ce travail de conception ? Des élus de CE surchargés de mandats et de prérogatives et n’ayant pas les compétences requises ? Des institutions culturelles du territoire ? Soumises à la pression des chiffres (nombre des entrées ou taux de remplissage) et à la réduction des budgets de fonctionnement, elles ont-elles mêmes davantage tendance à regarder le CE comme le moyen d’élargir leur public au travers de la réduction qu’il consent que de proposer une réelle action culturelle en direction des collectifs d’entreprise. Nous assistons même à une tendance inverse qui consiste à durcir un lien contractuel et marchand entre CE et acteur culturel du territoire. Au profit de

« Images négociées, portraits d’agents EDF ». Co Michel Séméniako

l’efficacité économique, certaines institutions culturelles choisissent de cibler des CE importants, délaissant le travail de fond conduit par une structure inter-CE, comme celui réalisé par un grand festival de musique du monde en Loire-Atlantique.

Les réalités des CE sont complexes et diverses. Leur intervention culturelle et l’engagement des élus pour ces actions ne demandent qu’à être sollicités. Et cependant ils furent difficiles à mobiliser sur la proposition ministérielle, alors qu’il est impossible de faire l’économie de leur mobilisation. Si la charte « art et mondes du travail » peut être un outil pour cela, il serait nécessaire d’engager un travail d’analyse des réalités des CE – à l’instar de ce qui a été entrepris en Rhône-Alpes entre le comité régional CGT, l’université de Lyon et la Drac – et d’initier des interventions, mieux dimensionnées, s’appuyant sur les potentiels existants. Serge Le Glaunec

(1) Délégation unique : l’employeur peut décider de regrouper les instances représentatives du personnel dans une instance commune (article L2326-1 et suivants du Code du travail).

(2) Convention-cadre Culture et monde du travail, résidences d’artistes sur des sites industriels et expositions dans l’entreprise (l’Entreprise à l’œuvre) : http://bit.ly/FilippettiArtetEntreprise/

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Phillipe, l’homme qui voit double

Jean-Denys Phillipe, cet ancien prof de littérature devenu dessinateur de presse sur le tard, publie Coups doubles. Un ouvrage qui associe assemblages d’objets et dessins politiques, une œuvre en miroir qui retisse les fils du temps.

 

 

Jean-Philippe Joseph – Comment est née l’idée de Coups doubles ?

Jean-Denys Phillipe – J’habite une partie du temps en Normandie. Là-bas, j’ai pris l’habitude de ramasser tout un tas d’objets que je trouve sur le littoral, dans les granges, les déchetteries. Quand j’ai commencé à faire des assemblages, je me suis aperçu que, sans l’avoir prémédité, les thèmes que j’abordais étaient très voisins de ceux de mes dessins d’actualité. M’arrivant d’exposer, et chaque pièce étant unique, j’ai eu envie d’en faire un livre pour en garder une trace.

 

J-P.-J. – Qu’est-ce que disent les assemblages que ne disent pas les dessins ?

J-D.-P. – Un dessin de presse suppose d’être contextualisé, rattaché à un contexte historique, à un événement. Et aussi d’être co-textualisé, dans la mesure où il est publié dans un journal avec un article, un titre, un chapeau, des inters. Mes dessins, j’essaie justement de les décontextualiser, de les construire de façon à ce qu’ils gardent encore un sens, dix ans plus tard, même si les gens ont oublié l’événement auquel ils se réfèrent, l’émotion collective qui les a entourés. Mettre un assemblage d’objets en vis-à-vis permet de projeter le dessin hors de son contexte, dans une dimension peut-être plus universelle.

 

J-P.-J. – De par le choix des matériaux, les assemblages contiennent une forte charge symbolique…

J-D.P. – Le trait commun à tous ces objets ? Ils se sont retrouvés au rebut ou abandonnés. Ils portent la marque du temps qui passe, du temps qui altère, qui abîme, détruit… Ils ont une histoire. Or, le travail de dessinateur est aussi de parler du temps. L’actualité, c’est le temps présent. C’est ce qui n’a lieu qu’une fois, mais qui, à terme, en s’accumulant, se vectorise en histoire. Ces notions de temps universel, de temps historique, de temps cyclique, de temps qui corrode, qui bouleverse, sont intimement liés.

 

J-P.-J. – Les attentats de Charlie ont-ils changé votre rapport au dessin d’actualité ?

J-D.-P – Passé le moment de sidération, j’ai continué à dessiner comme avant, en abordant les mêmes sujets, sans me restreindre ou me censurer, ou que l’on me demande de le faire. Jusqu’à ce jour de janvier 2015, je me levais le matin, j’écoutais la radio, je lisais les journaux, je dessinais. Je travaillais dans l’insouciance. Au moment des événements, je n’étais pas à Paris. Les jours qui ont suivi, des écoles, des cinémas, des associations de la région m’ont sollicité pour intervenir, discuter, débattre dans des réunions publiques. Les gens me demandaient : pourquoi vous faites ça ? A quoi ça rime ? Le dessin est une passion. Je ne m’étais jamais posé la question de savoir pourquoi je

« Files et foules », Co Jean-Denys Phillipe

faisais ce métier, si mes croquis pouvaient heurter des convictions, blesser des personnes, quelle responsabilité cela revêtait de les publier.

 

J-P.-J. – Comment voyez-vous l’avenir du dessin de presse ?

J-D.-P. – Je pense qu’une page se tourne. La presse écrite en crise, le dessin imprimé est de moins en moins utilisé. Aussi, faut-il, à côté du dessin, trouver d’autres manières de commenter l’actualité, toujours en transgressant la réalité des faits, en la déformant, en la triturant. C’est notre rôle. Si je démarrais dans le boulot, je ne dessinerai pas uniquement pour commenter l’actualité. Je chercherai à retrouver l’impact que mettaient les Cavanna, Cabu ou Wolinski dans les années 60, libres de toute contrainte. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Parcours :

Diplômé en littérature comparée et en linguistique à la fin des années 70, Jean-Denys Phillipe débute dans l’enseignement, avant de se consacrer au dessin et à une librairie itinérante qu’il a créée. Remarqué par Le Monde en 1989, au moment de la chute du mur de Berlin, il travaille pour le quotidien du soir jusqu’en 1994. Puis, ce sera L’Humanité, l’hebdomadaire Révolution ou encore les publications thématiques de La Nouvelle Vie Ouvrière.

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Art&Mondes du travail, chapitre 3

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Troisième livraison : le texte d’Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), initialement paru dans la rubrique « Forum » du quotidien La Croix. Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL CONTRE LA CULTURE ?

Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Métamorphosée en consommable culturel, l’œuvre d’art, qui n’a pas d’adresse chez le désœuvré, n’est plus qu’un tranquillisant.

 

Il faut remettre la France au travail. L’argument est à la mode. Et, sur les tribunes, l’approximation n’effraie pas. Efficacité et intensification du travail seraient purement et simplement la même chose. Pourtant, dans la réalité professionnelle, la course aux chiffres mine l’intelligence du but à atteindre, l’ingéniosité et la qualité  de l’acte. La tyrannie du court terme laisse les femmes et les hommes aux prises avec un compactage du temps qui use le corps et l’esprit, parfois jusqu’à la rupture. L’obsession des résultats et le fétichisme du produit imposent la démesure d’un engagement sans horizon. Travaillez plus : expirez, inspirez. Du rythme ! Le travail est fait pour travailler ! On respire dehors ! Et pourtant, sous le masque d’une mobilisation de tous les instants, une immobilisation psychique insidieuse fait son nid. D’un côté s’avance une sorte d’« externalisation de la respiration », figure moderne du travail « en apnée ». Mais, de l’autre, cette suractivité ressemble de plus en plus à un engourdissement. Le travail est  malade, enflammé et éteint à la fois. Gâté par le manque d’air, il essouffle ceux qui travaillent sans reposer les autres, ceux qui sont livrés à la respiration artificielle des appareils du chômage de masse. De grâce, ne mettons pas ce type de travail au centre de la société. Il y est déjà trop.

L’efficacité du travail est pourtant tout le contraire de cette intensification factice. Car, au fond, travailler – on le sait, on le sent –, c’est aussi le loisir de penser et de repenser ce que l’on fait. C’est le temps que l’on perd pour en gagner, l’imagination de ce que l’on aurait pu faire et de ce qu’il faudra refaire. La source insoupçonnée du temps libre se trouve là. Dans l’interruption de l’action, là où l’action bute sur ses limites, dans la disponibilité conquise au travers du résultat, par-delà le déjà fait et au-delà du déjà dit. Le temps libre, c’est d’abord la liberté que l’on prend de ruminer son acte, de le jauger, même et surtout différemment de son collègue, avec son collègue, contre son chef, avec son chef. [C’est] la possibilité gardée intacte de s’étonner ; la curiosité nourrie par l’échange au sein de collectifs humains dignes de ce nom, branchés sur le réel qui tient si bien tête aux idées reçues ; [le lieu] où la pensée circule pour progresser. C’est le loisir de déchiffrer et pas seulement le devoir de chiffrer.

Si la France doit se remettre au travail, que ce soit plutôt celui-là. Voilà qui prend sans doute à contre-pied « l’homme nouveau » du néo-stakhanovisme montant. Mais il faut choisir. Car le loisir de penser au travail ne « s’externalise » pas sans risque. Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Elle a le bras long. Ce qui s’y trouve refoulé intoxique les autres domaines de l’existence. Alors, le « temps libre » vire au temps mort que l’on cherche à remplir à tout prix. Et même sans penser. Qui n’a pas connu ce désœuvrement ? Dangereux pour les destinées de la création artistique, il s’enracine au travail.

Quand l’activité ordinaire se trouve systématiquement contrariée, ravalée et finalement désaffectée, la vie au travail, d’abord impensable, devient indéfendable. Superflue. De trop. Désœuvrée. Le désœuvrement premier se tapit là. La suractivité laisse la vie en jachère.

L’effet sur l’âme de ce refroidissement climatique de la vie professionnelle n’est pas à sous-estimer. Ses incidences sur la culture non plus. Car cet activiste désœuvré embusqué en chacun de nous n’a jamais dit son dernier mot. Pour se défendre, il se durcit et se ramasse. Il s’insensibilise. Pour oublier, il s’oublie. Diminué, il « fait le mort ». Et, à cet instant, l’œuvre d’art ne lui parle plus. Elle parle seule. Car l’œuvre d’art n’a pas d’adresse chez le désœuvré. Lourdes conséquences. Car alors, l’œuvre elle-même, métamorphosée en

« Monument d’images », hôpital Paul-Brousse de Villejuif. Co Alain Bernardini

consommable culturel, n’est plus qu’un tranquillisant. Elle soulage une vie amputée : anesthésique pour « boxeur manchot ».

La faute consiste à croire qu’empoisonnée au travail, la vie pourrait être placée sous perfusion culturelle. Car lorsque l’on assèche le continent du travail de son potentiel créatif, on brise les ressorts de sa « demande » à l’égard des artistes. Au mieux, on fabrique le souci de se distraire. Mais le divertissement culturel ne fait pas la voie libre. Il prend souvent l’allure grimaçante d’une passion triste où l’on s’oublie une deuxième fois. Plus grave, il vaccine à tort contre les risques de l’œuvre. Car l’œuvre, au fond, irrite le désœuvré en attisant la vie empêchée qu’il a dû s’employer à éteindre, à tromper comme on trompe sa faim. Sans destinataire dans le monde du travail, la création artistique est donc en danger. Nous aussi. Elle respire mal et se rouille en marchandises. Elle survit. Mais pour vivre, il lui faut se mêler à la re-création du travail. De l’air ! C’est une question de santé publique, comme on dit aujourd’hui… Yves Clot

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Arts&Mondes du travail, chapitre 2

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Seconde livraison : la suite et fin du texte de Jean-Pierre Burdin, consultant « Artravail-s », dans une version légèrement remaniée. Yonnel Liégeois

 

 

L’ENTREPRISE, UN NOUVEAU TERRITOIRE DE L’ART

Dépassant la seule problématique d’accès aux œuvres du patrimoine ou contemporaines, de nouvelles démarches artistiques à l’entreprise se  sont affirmées depuis le début des années 1980 (1). Considérant l’entreprise comme une ressource essentielle pour appréhender et explorer la complexité du monde, des artistes cherchent à croiser et à confronter leur création aux valeurs/croyances, aux formes, aux pratiques, aux « matérialités » des mondes du travail. Ils sont maintenant nombreux à penser leurs démarches artistiques dans de multiples disciplines, souvent conjuguées, non seulement au sein de l’entreprise mais avec l’entreprise et  les hommes et les femmes qui la composent, y produisent, y interprètent leur travail. C’est ainsi, comme « naturellement », qu’ils recherchent des partenaires médiateurs associatifs, privés ou publics, pour mettre en place de tels dispositifs de résidences. Faire de l’entreprise  un « nouveau territoire de l’art » ne relève pas de l’évidence. Dissiper des confusions, lever des contradictions demande courage, clairvoyance, patience, ingéniosité, détermination et conviction. Cela nécessite de casser des représentations, de renouveler  des schèmes de pensées. Pour tous les protagonistes.

Les expositions « Et voilà le travail ! » (Aix-en-Provence, 2007), « Usine » (Paris, 2000), « (Be)au boulot ! » (Paris, 2012) et d’autres manifestations  ont témoigné de l’émergence, puis de la multiplication de telles démarches artistiques et de leurs pertinences. Les comptes-rendus de chacune des séances du séminaire montrent bien que d’autres modalités, d’autres protocoles différents s’affirment : ils dépassent mais n’annulent pas ceux qui  cherchaient initialement à permettre l’accès à l’art, à soutenir une occupation d’usine, à instruire, à initier et éclairer en exposant des œuvres dans les locaux sociaux, à recevoir soutien et commande. En 2008, la première Biennale d’art contemporain de Rennes s’inscrivait dans cette dynamique en proposant plusieurs résidences (2). Organisé en 2013 par le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire,  le colloque national « Art et travail, culture et entreprise : nouveaux horizons ! » témoignait de

Le travail, selon Fernand Léger

l’engagement hardi d’organismes et d’associations du monde du travail à poser ainsi une alternative à la seule consommation massive de produits culturels proposés par un marché qui a pris son essor fin des années 1960.

 

Le travail, terra incognita à explorer

Toutes les sphères de notre société connaissent des transformations. Le salariat, dans sa diversité professionnelle et hiérarchique, est pris dans leurs rets. Elles touchent son identité, sa composition organique, sa représentation, sa culture, son rapport à la société entière. Surtout, elles affectent, au-delà de ses conditions d’exercice, le travail lui-même,  la « tâche ». Le travail, son activité et ses métiers, est profondément brouillé, empoisonné, comme mis en incapacité « d’exister ». Bref, la culture même du travail est en question. Il faut la « manifester » à nouveau, la concevoir à nouveaux frais, la sortir réellement de là où l’enferme la seule vision étroite et ressassée  de la souffrance, qui tend à replier sa compréhension sur la seule étymologie latine de « tripalium ». Cette définition fait oublier que le travail devrait être, qu’il est d’abord et toujours un peu résolution, force, affirmation de soi, puissance d’agir, refus du sort, invention, attention et confrontation au réel. Ce dont il pâtit, c’est tout bonnement de ne pas être émancipé et, comme le souligne Yves Clot, d’être « empêché ». C’est peut-être là que l’art peut nous aider pour approcher cette terra incognita qu’est l’activité de travail. L’art, qui est d’ailleurs lui-même un travail, peut nous armer

Nicolas Frize, la musique in situ

en pensée pour explorer cette boite noire : il réveille la perception, l’approche critique, instruit le jugement, la dispute. Il permet de « lire », dans les contradictions du réel, des richesses que nous ne savons voir sans lui.

Qu’est-ce que travailler, si ce n’est s’inscrire dans la transformation du monde et de soi ? Il s’agit d’habiter le monde. Et l’homme n’habite le monde qu’en le faisant. Et peut-être, enfin, ne l’habite-t-il véritablement que poétiquement (Hölderlin). Il apparaît dès lors inconcevable, profondément injuste et au fond inefficace, que l’activité de travail dans son exercice-même, sur son temps et son lieu, soit écartée de la réflexion sensible, du monde des formes et des représentions. La déperdition est préjudiciable pour le travail, pour l’entreprise collective qu’il est, pour les sphères artistiques et pour la cité elle-même. Dangereuse, car lorsque aucune proposition artistique n’épouse la société du travail, c’est le travail lui-même qui est exilé du

« Ateliers », menuiserie Riaux, Bazouge-la-Pérouse. *Co Cédric Martigny

mouvement de la société, de la cité. Il est alors le trou noir de la démocratie. On touche là une limite de la démocratisation culturelle telle qu’elle a été menée de façon assez consensuelle, et pourtant non sans succès, depuis le lendemain de la guerre en 1945.

Tout appelle aujourd’hui à ce que le travail concoure à la composition d’une démocratie culturelle, qu’il entre en culture commune. « On ne saurait donc penser la liberté dans la Cité  sans la penser d’abord dans le travail. Toute cité est d’abord une cité du travail et elle n’est vraiment libre que si elle permet à ses membres d’éprouver leur liberté dans le travail », nous dit Alain Supiot dans sa belle introduction à La cité du travail, le livre de Bruno Trentin. Tout le contraire  de Metropolis. Jean-Pierre Burdin

(1) Différentes rencontres nationales et rapports témoignent de ces évolutions : « Pour la culture dans l’entreprise, rapport au ministre de la Culture », par Pierre Belleville (La documentation française, 1982). « Création et monde du travail, actes des rencontres nationales de la création et du monde du travail », par Luc Carton, Jean-Christophe Bailly, Nicolas Frize, Michèle Perrot, Michel Verret (Maison de La Villette, octobre 1993). « Culture et monde du travail », par Claude Goulois (Enquête commandée par l’IRES et le ministère de la Culture et de la Communication, 2000).

(2) « Valeurs croisées. Les ateliers de Rennes-Biennale d’art contemporain » (Les presses du réel, 2009).

*La photographie de Cédric Martigny est extraite de la superbe manifestation « Usimages », un parcours de douze expositions réparties sur l’agglomération de Creil, qui se déroule jusqu’au 04/06/17.

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