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Madani-Maurice-Mouawad, trois M en scène !

Nées en banlieues, elles s’emparent de la scène pour témoigner de la réalité de leur existence. « F(l)ammes » ? Un spectacle plein de fougue où brillent dix filles en béton armé sur les planches du Théâtre de La Tempête, un récit mis en scène par Ahmed Madani. Sans oublier « La 7ème fonction du langage » mis en scène par Sylvain Maurice à Sartrouville et « Tous des oiseaux » par Wajdi Mouawad au Théâtre de La Colline.

 

 

Madani prend « F(l)ammes » !

La pièce s’ouvre sur un énoncé, celui de ces lieux refuges où l’on se retire pour se sentir bien : la médiathèque anonyme, l’intérieur capitonné d’une voiture… Des lieux hors les murs des chambres féminines, trop souvent ouvertes aux quatre vents et aux regards extérieurs. Dans « F(l)ammes », dix filles des quartiers populaires s’approprient un nouvel espace, celui de la scène, pour explorer des fragments de leurs vies intimes et dynamiter les regards. Lancée en novembre à Sevran, cette deuxième création d’Ahmed Madani s’inscrit dans un triptyque artistique impliquant des jeunes des quartiers populaires. Après avoir donné la parole aux garçons dans « Illumination(s) » en 2013, le metteur en scène a sillonné la France afin d’auditionner des jeunes filles. Au terme de deux ans d’ateliers d’écriture et de jeu dramatique, où elles ont appris à chanter et à danser face à un public, a jailli « F(l)ammes », un projet cathartique porté par des comédiennes non professionnelles aux identités singulières. Aujourd’hui, sur les planches du théâtre de La Tempête.

Dérouter les jugements, déroger aux clichés, rejeter les tâches et places qu’on leur assigne. Sur scène, ces filles venues de Vernouillet, Garges-lès-Gonesse ou Bobigny déconstruisent les discours politiques et médiatiques, réfutant toute relégation identitaire. Invoquant « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss, « un livre où j’ai compris que je venais de la forêt » dit l’une des comédiennes, elles refusent d’être renvoyées « au monde du sauvage ». « Si je suis arabe, africaine, asiatique, je ne cesse pas pour autant d’être de France », clame l’une d’elles. Car la honte d’être soi, elles s’y confrontent dans le regard des autres. Plus blancs, mieux dotés, soit disant plus éduqués… Leurs dix tranches de vie se font aussi récits de bagarres face à la violence des hommes et des rôles sociaux qu’on leur impose. « Tu vois, quand un homme a peur, il se rassied », glisse une maman à sa fille qui a tenu tête à son père malgré la menace des coups. « Cette création partagée est un acte esthétique et poétique qui fait entendre une parole trop souvent confisquée », souligne à juste titre Ahmed Madani, le metteur en scène. Quête de reconnaissance, chroniques d’existences, « F(l)ammes » dresse le portrait collectif d’une jeunesse tout simplement en mal… d’égalité. Cyrielle Blaire

 

L’irrévérence de Sylvain Maurice

Du roman savoureusement sardonique de Laurent Binet, La 7e Fonction du langage (Grasset), prix Interallié 2015, Sylvain Maurice a tiré des séquences qui constituent un récit scénique haletant, pulsé avec du nerf par trois comédiens (Constance Larrieu, Sébastien Lété, Pascal Martin-Granel)

Co Elisabeth Careccio

et deux musiciens (Manuel Vallade et Manuel Peskine, auteur de la musique) avec leur fourniment de part et d’autre du plateau.

Le livre à sa sortie avait fait du bruit, dans la mesure où il met en jeu, en toute causticité, l’ensemble des figures de l’intelligentsia française des années 1970 et 1980. Tout part du postulat selon lequel Roland Barthes, renversé par une camionnette le 25 février 1980, aurait été assassiné après avoir déjeuné avec François Mitterrand. Un flic mi-obtus, mi-finaud, flanqué d’un jeune professeur de lettres familier de la fac de Vincennes, mène l’enquête un peu partout. Polar sémiologique où tout fait signe avec irrévérence, la 7e Fonction du langage brocarde à qui mieux mieux, aussi bien Philippe Sollers et Julia Kristeva, traités tels quels aux petits oignons, qu’Umberto Eco, Foucault, Derrida et tutti quanti. Si Binet maîtrisait la donne de son Da Vinci Code linguistique, le théâtre, dans son immédiateté expéditive, court sensiblement le risque de tympaniser à la va-vite la « prise de tête » dont il est sempiternellement fait grief aux intellectuels. Ce péril n’est pas évité, mais on peut rire de tout, et même rire jaune. Jean-Pierre Léonardini

 

Wajdi Mouawad tel qu’en lui-même

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signe la véritable ouverture de son mandat à la tête du théâtre de la Colline. Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Il y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire. L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les

Co Simon Gosselin

unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.

Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?), avec au plateau, l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaire. Ils sont 9 qu’il faudrait tous citer avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui à y regarder de près pourrait paraître presque extravagante (comme toujours chez lui), mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier). L’état de tension extrême de tous ces personnages que des traits d’humour ou d’auto ironie viennent à peine détendre saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han

 

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Classé dans La chronique de Léo, Les frictions de JPH, Rideau rouge, Sur le pavé

Ralite, au carrefour des cultures

Jack Ralite s’est éteint le 12 novembre 2017. Aubervilliers, les États généraux de la culture, le théâtre, le cinéma : la culture, et les politiques qui la portent, furent toujours au cœur de ses préoccupations ! Sur le sujet, il a travaillé, ferraillé, écrit des textes, prononcé des discours enluminés de citations poétiques ou politiques. Rencontre avec Denis Gravouil, secrétaire général de la CGT Spectacle et membre de la Commission exécutive confédérale.

Avec son accord, Chantiers de culture se félicite de publier l’article de notre consœur Christine Morel. Un bel hommage à un grand humaniste qui sut conjuguer avec talent les rapports entre la culture et le travail.

 

 

Christine Morel : Quelle fut la place de Jack Ralite dans le milieu du spectacle ?

Denis Gravouil : Nous le connaissions à plus d’un titre. D’abord parce que Jack Ralite s’est   intéressé aux questions de culture, ensuite parce qu’il fut un soutien très fort dans les batailles contre les remises en cause du régime d’assurance chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle. Il a toujours été présent à nos côtés sur ces deux terrains, les orientations de notre ministère de tutelle et la défense des droits sociaux. Si les deux sujets sont liés, il avait compris qu’il ne faut pas les confondre. Le combat politique pour la culture concerne tous les acteurs du secteur, les professionnels (artistes, techniciens, agents du ministère de la culture…) comme le public. Et le public, c’était son grand souci ! Lui-même n’était pas un professionnel de la culture, même s’il fut administrateur dans plusieurs établissements culturels. Il était un infatigable spectateur, passionné de spectacle. Il allait quasiment tous les soirs au théâtre ou au concert, on le croisait tous les étés au festival d’Avignon et cela jusqu’en 2016 alors qu’il était déjà très fatigué… Il avait assisté à des débats, notamment à celui avec Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, qui se tenait dans la cour de la maison Jean Vilar sur le thème « Réinventer les relations entre monde du travail et culture ». Féru de cinéma, Jack Ralite était aussi un habitué du festival de Cannes.

 

C.M. : Quel rôle a-t-il joué dans la lutte pour les droits sociaux des intermittents du spectacle ?

D.G. : Dès sa création en 2003, il a fait partie du comité de suivi de la réforme du régime d’indemnisation chômage des intermittents à l’Assemblée nationale, instance de discussion entre parlementaires et organisations qui avaient lutté contre la réforme et la forte réduction des droits qu’elle induisait. Il en était d’ailleurs l’un des piliers avec Etienne Pinte (député UMP) et Noël Mamère (député écologiste). Si la capacité de Jack Ralite à faire le lien entre des gens de divers bords et de bonne volonté a été incontestablement utile, ses interventions et ses écrits furent également un grand soutien dans la lutte des intermittents. Quand il parlait, tout le monde se taisait pour écouter ! Il a participé à plusieurs assemblées générales, le 16 juin 2014 à l’occasion d’une très grosse manifestation,  il nous a adressé un texte de soutien que j’ai lu au micro. Intitulé « Avec vous fidèlement », il commençait par un petit extrait du poème La Rage de Pasolini : « La classe propriétaire de la richesse / Parvenue à une telle familiarité avec la richesse / Qu’elle confond la nature et la richesse » et il se terminait par « Toujours plus rassemblés entre vous, toujours plus solidaires avec d’autres qui renoncent à renoncer, vous utilisez votre pouvoir d’agir à l’étage voulu, avec vos sensibilités, vos imaginations, vos intelligences, vos disponibilités. Vous êtes souffleurs de conscience et transmettez une compréhension, une énergie, un état d’expansion, un élan. Adressez-vous à ceux qui rient, réfléchissent, pleurent, rêvent à vous voir et vous entendre jouer. Surtout que le fil ne soit pas perdu avec eux. « L’homme est un être à imaginer », disait Bachelard. A fortiori les artistes et techniciens de l’art que vous êtes. Solidarité, frères et sœurs de combat et d’espérance. Avec vous, comme disent beaucoup de personnages de Molière : « J’enrage ». Avec lui, c’était toujours de beaux textes, d’une grande culture, magnifiquement écrits et qui disaient les choses avec une grande justesse. C’est cela aussi la culture, les beaux textes !

 

C.M. : Et sur le volet de la politique culturelle, quel fut son apport, lui qui n’a pas été ministre de la culture ?

D.G. : Jack Ralite est connu pour les « États généraux de la culture » qu’il a lancés en février 1987 au Théâtre de l’Est Parisien pour réagir à la marchandisation de la culture. À l’époque, celle-ci se mettait en branle via l’audiovisuel, surtout avec la privatisation de TF1. Il fut très présent dans les batailles en faveur de la télévision publique ou du cinéma pour sauver la Société Française de Production, les studios des Buttes Chaumont de l’ORTF, les Studios de Billancourt, il était  très lié avec nombre de réalisateurs (Stellio Lorenzi, Marcel Buwal, Marcel Trillat…). Non seulement il réagissait, il voulait aussi proposer autre chose. Tous ceux qui étaient intéressés ont donc été conviés à en débattre aux États Généraux de la Culture, « un sursaut éthique contre la marchandisation de la culture et de l’art, et contre l’étatisme. Une force qui veut construire une responsabilité publique sociale, nationale et internationale en matière de culture », écrivait-il. Rapidement, ils ont essaimé à travers la France, puis l’Europe : en 1989, la Commission Européenne adopte la directive « télévision sans frontière » (60% d’œuvres européennes et nationales dans les télévisions, si possible) et en décembre 1994, avec l’appui de l’exécutif français, les négociations du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), qui remettaient notamment en cause les politiques de soutien au cinéma, aboutissent à la création de « l’exception culturelle ». Mais la contre-offensive ne tarde pas. De renoncements en renoncements – de la substitution à l’Unesco de l’« exception culturelle » par la « diversité culturelle » en 1999 au rapport Levy-Jouyet sur « l’économie de l’immatériel » en 2006 -, selon les propres mots de Jack Ralite, « peu à peu, l’esprit des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit dans la visée des deux grands marchés d’avenir, l’imaginaire et le vivant ».

 

C.M. : En 2014, il s’est associé à l’appel qui dénonçait le désengagement de l’État de la politique culturelle…

– D.G. : Oui, en février 2014 Jack Ralite fut la plume de l’appel « La construction culturelle en danger » adressé à François Hollande et signé par des centaines d’artistes de toutes disciplines, mais aussi des chercheurs, des syndicalistes (CGT, CFDT, FSU, UNSA et SUD-Solidaires). Pour dénoncer la vision comptable du budget du ministère de la culture (en chute de près de 6% entre 2012 et 2014), les baisses de subventions aux collectivités territoriales, etc… « La politique culturelle ne peut marcher à la dérive des vents budgétaires comme la politique sociale d’ailleurs avec qui elle est en très fin circonvoisinage. « L’inaccompli bourdonne d’essentiel », disait René Char », ainsi se terminait l’appel. Sous l’égide du metteur en scène Gabriel Garran et de Jack Ralite, le théâtre d’Aubervilliers, devenu le Théâtre de La Commune, fut en 1971 le premier Centre dramatique national créé en banlieue. C’est tout l’esprit de la décentralisation que viennent mettre en péril les politiques actuelles de restriction budgétaire et de désengagement de l’État.

 

C.M. : Ce que prépare l’actuelle ministre de la culture semble achever de tout balayer en matière de politique culturelle ?

Gabriel Garran, fondateur et directeur du Théâtre de la Commune à Aubervilliers

D.G. : Tout s’inscrit dans le plan d’action CAP 2022, décrit dans une étude Ernst&Young / Institut de l’Entreprise, de la campagne d’Emmanuel Macron. Le document annonce tout simplement la destruction du Ministère de la culture dans son essence, son découpage par appartement… Tout ce qui a fait la décentralisation culturelle est nié : non seulement des compétences, soit-disant redonnées aux régions, en réalité voient leurs budgets se réduire, mais la pluralité des modes de financements qui permettait la diversité de spectacles serait empêchée par le guichet unique des subventions… En 2014, nous écrivions, avec Jack Ralite « Beaucoup de ce qui avait été construit patiemment se fissure, voire se casse et risque même de disparaître. Le patrimoine dans sa diversité, le spectacle vivant dans son pluralisme, l’écriture, les arts plastiques, les arts de l’image et l’action culturelle sont en danger. Le ministère de la culture risque de n’être plus le grand intercesseur entre les artistes et les citoyens. Il perd son pouvoir d’éclairer, d’illuminer ». Aujourd’hui, nous pourrions écrire exactement la même chose sauf que là, ce qui nous attend est pire qu’en 2014 : la destruction du tissu culturel est programmée, sans autres raisons qu’idéologiques !

 

C.M. : Héritière d’une tradition qui a entretenu une relation forte à

En compagnie du dramaturge Michel Vinaver

l’émancipation, la CGT s’est d’ailleurs engagée, il y a plusieurs années, « pour une démocratie culturelle ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

D.G. : C’est une question qui intéresse la direction confédérale et qui intéresse à nouveau beaucoup de monde dans la CGT, certainement moins que dans une période passée mais au moins cela suscite à nouveau un intérêt. La CGT est soucieuse de dire que la culture n’est pas réservée à une élite ou, comme Jean Vilar, qu’«  il faut faire du théâtre élitiste pour tous ». Cela veut dire proposer des spectacles exigeants mais qui soient financièrement accessibles et auxquels chacun se sente autorisé à assister. C’est important que nous, confédération syndicale, nous affirmions que la culture n’est pas une affaire de spécialistes mais qu’elle est pour tous le moyen de réfléchir, d’échanger, de mettre en mouvement nos intelligences, nos sensibilités, de s’approprier ce que nous voulons faire de nos vies… La culture devrait être un investissement politique dans tous les sens du terme : un investissement par et pour tout le monde, comme l’expression de ce qui fait société. Propos recueillis par Christine Morel

 

 

Un homme de parole

Jack Ralite s’est éteint le 12 novembre 2017, à l’âge de 89 ans. Ministre de la santé de François Mitterrand de 1981 à 1983, délégué à l’emploi de 1983 à 1984, maire d’Aubervilliers  de 1984 à 2003, ex-député (1973-1981) et sénateur (1995-2011) de Seine-Saint-Denis, l’homme, communiste, a été, durant cinquante ans, une figure majeure de la vie politique française. Intime des textes, aimant à citer les auteurs, passionné de théâtre et de cinéma, de poésie et de toutes les formes d’arts… Infatigable spectateur, fidèle aux artistes mais aussi à la banlieue, militant de la décentralisation culturelle et de l’audiovisuel public, il n’aura jamais dérogé à ses convictions. Il fut administrateur de plusieurs établissements culturels : le Théâtre national de la Colline, le Théâtre du Peuple de Bussang, la Cité de la musique.

Deux réalisations-réflexions lui tenaient spécialement à cœur : la création des « Leçons du Collège de France » en sa bonne ville d’Aubervilliers, surtout son intense dialogue avec le chercheur-enseignant Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au CNAM, sur la thématique culture-travail. Quels que soient ses interlocuteurs, Jack Ralite n’engageait jamais le dialogue avec des certitudes préétablies. Solide sur ses convictions, il écoutait d’abord, se laissait interroger voire interpeller par le propos partagé. Jamais un feu follet qui fait une apparition ou dispense la bonne parole avant de s’éclipser, mais toujours présent du début à la fin de chaque débat-rencontre-colloque où il s’était engagé. Ralite ? Un homme de parole, au sens fort du terme.

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Classé dans Art&travail, Entretiens, rencontres, Sur le pavé

Madani, des « F(l)ammes » au Paradis…

Nées en banlieues, elles s’emparent de la scène pour témoigner de la réalité de leur existence. « F(l)ammes » ? Un spectacle plein de fougue où brillent dix filles en béton armé. Tandis que Véronique Sacri, en femme solitaire et incandescente, se la joue « Fille du paradis »… Deux récits mis en scène par Ahmed Madani.

 

La pièce s’ouvre sur un énoncé, celui de ces lieux refuges où l’on se retire pour se sentir bien : la médiathèque anonyme, l’intérieur capitonné d’une voiture… Des lieux hors les murs des chambres féminines, trop souvent ouvertes aux quatre vents et aux regards extérieurs. Dans OLYMPUS DIGITAL CAMERA« F(l)ammes », dix filles des quartiers populaires s’approprient un nouvel espace, celui de la scène, pour explorer des fragments de leurs vies intimes et dynamiter les regards.

Lancée en novembre à Sevran, cette deuxième création d’Ahmed Madani s’inscrit dans un triptyque artistique impliquant des jeunes des quartiers populaires. Après avoir donné la parole aux garçons dans « Illumination(s) » en 2013, le metteur en scène a sillonné la France afin d’auditionner des jeunes filles. Au terme de deux ans d’ateliers d’écriture et de jeu dramatique, où elles ont appris à chanter et à danser face à un public, a jailli « F(l)ammes », un projet cathartique porté par des comédiennes non professionnelles aux identités singulières.

Dérouter les jugements, déroger aux clichés, rejeter les tâches et places qu’on leur assigne. Sur scène, ces filles venues de Vernouillet, Garges-lès-Gonesse ou Bobigny déconstruisent les discours politiques et médiatiques, réfutant toute relégation identitaire. Invoquant « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss, « un livre où j’ai compris que je venais de la forêt » dit l’une des comédiennes, elles refusent d’être renvoyées « au monde du sauvage ». « Si je suis arabe, africaine, asiatique, je ne cesse pas pour autant d’être de France », clame l’une d’elles. Car la honte d’être soi, elles s’y confrontent dans le regard des autres. Plus blancs, mieux dotés, soit disant plus éduqués… Leurs dix tranches de vie se font aussi récits de bagarres face à la violence des hommes et des rôles sociaux qu’on leur impose. « Tu vois, quand un homme a peur, il se rassied », glisse une maman à sa fille qui a tenu tête à son père malgré la menace des coups. « Cette création OLYMPUS DIGITAL CAMERApartagée est un acte esthétique et poétique qui fait entendre une parole trop souvent confisquée », souligne à juste titre Ahmed Madani, le metteur en scène.

Quête de reconnaissance, chroniques d’existences, « F(l)ammes » dresse le portrait collectif d’une jeunesse tout simplement en mal… d’égalité. Cyrielle Blaire

 

…Et Madani aussi, « Fille du paradis » !

En écho aux cris des femmes de banlieues que nous fait entendre « F(l)ammes », résonnent et tonnent les propos dénonciateurs d’une « Fille du paradis » ! Ceux de madani3Cynthia, une jeune étudiante en littérature qui décide un jour de composer le numéro de la plus grande agence d’escortes de Montréal…

Ahmed Madani s’est emparé avec brio du récit autobiographique de Nelly Arcan, « Putain », pour l’adapter à la scène. « Fille du paradis » ? Une charge radicale et sans concession contre l’icône dévastatrice de la femme parfaite, « une parole bouleversante d’humanité, une rage de vivre qui déchire l’opacité des ténèbres telle une étoile filante »… Superbe, irradiante de sincérité et de naturel, Véronique Sacri relève le défi, s’engageant corps et âme dans cette parole à proférer dans la démesure et hors toute censure. Un texte d’une rare puissance évocatrice qui, de la plainte enfantine à la maturité féminine, dissèque et passe au scalpel le discours dominant sur la séduction, la beauté, la sexualité. Femme désir, femme objet, femme putain, Cynthia se veut toutes ces femmes à la fois, mais bien plus encore : la femme libre qui ose une parole publique, la femme impudique qui dévoile une madani1parole nue et pose des mots sur les maux d’une société qui monnaie la sexualité, marchandise les corps.

Dans une mise en scène épurée, sans artifice, Véronique Sacri illumine les planches de sa seule présence. Comme possédée par ce récit qu’elle fait sien : brisée, écartelée, violentée, pénétrée de l’urgence à libérer une telle parole ! Yonnel Liégeois.

 

 

À voir encore :

louis-perego-juste-cote-annette-compagne_0_730_730– « Une longue peine » à la Maison des Métallos : l’univers carcéral raconté par quatre anciens condamnés à de longues peines, dont Louis Perego (18 ans d’incarcération) en compagnie de sa compagne Annette Foex (8 années de parloir))… Des mots forts, emprunts de dignité et d’émotion. Un théâtre « documentaire » de belle facture, signé Didier Ruiz passé maître en la matière, qui permet d’entrevoir ce qui se vit derrière les murs. De la cellule au parloir, la violence, l’angoisse, la solitude, l’enfermement pour tous : détenu, épouse et enfants. Y.L.

richard– « Richard III, loyaulté me lie » en tournée nationale : l’un des chefs d’œuvre de Shakespeare revisité par Jean Lambert-wild en clown blanc dans le rôle titre et Élodie Bordas dans tous les autres rôles ! Un spectacle d’une rare beauté, où le comique tutoie le tragique dans leurs plus beaux effets… Une performance d’acteurs, une mise en scène collective de haute voltige, du grand art qui exige une maîtrise parfaite de la voix et du geste. Une création à ne pas manquer, qui mérite d’amples applaudissements. Y.L.

havel– « Audience&Vernissage » à l’Artistic Théâtre : deux courtes pièces de Vaclav Havel écrites en 1975, censurées en leur temps par le régime tchécoslovaque, rassemblées en un seul spectacle et superbement mises en scène par la patronne des lieux, Anne-Marie Lazarini. L’humour, l’autodérision, la parole dissidente d’un futur Président qui voulait que « le théâtre soit la voix de la conscience des hommes et de la société ». Pari gagné avec une bande de comédiens au mieux de leur forme, au service d’un théâtre qui n’a pris aucune ride. Quand le rire et l’absurde donnent autant à penser et réfléchir, un plaisir à ne surtout pas bouder. Y.L.

 

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Sarah Ourahmoune, de la tête et des poings

Championne du monde des moins de 48kg en 2008, huit fois championne de France, trois fois championne d’Europe, la boxeuse Sarah Ourahmoune est en finale des jeux de Rio ! Une femme de convictions qui ne fait pas parler que ses poings, généreuse et attachante, à la tête bien pleine autant que bien faîte.

 

 

Salle de boxe d’Aubervilliers, l’ambiance et l’odeur particulières des rings, entre les cordes claque le bruit sec des gants… Une jeune femme, charmante et élégante en tenue de ville, fait son apparition. A l’aise, décontractée dans cet univers d’hommes, le visage souriant et sans nulle marque de coups !

sarah4« Je suis venue à la boxe, presque par effraction », confesse la jolie Sarah Ourahmoune. « En tout cas sans l’autorisation de mes parents, j’avais quatorze ans et je me suis inscrite en cachette, il n’y avait encore aucune fille à la salle, pas de vestiaire pour elles. Said Bennajem, alors mon entraîneur, m’a proposé une séance, ça m’a plus, je suis revenue ». De la boxe éducative d’abord, les mercredi et samedi, puis le premier combat à Élancourt en 1999 pour Sarah, sa première victoire et son premier titre de championne de France la même année… « Mon père était fier, ma mère inquiète, les deux ont vite vu combien la boxe comptait pour moi ». La jeune femme enchaîne alors le parcours d’athlète de haut niveau : équipe de France féminine en 2000, premier championnat du monde en 2001, entrée à l’INSEP (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance) en 2002… Durant quatre ans, elle raccroche les gants pour obtenir son diplôme d’éducatrice spécialisée auprès d’handicapés mentaux. Et de remonter alors sur le ring, encore plus forte et motivée, décrochant en 2008 le titre suprême lors des championnats du monde en Chine !

Une fille lucide, Sarah Ourahmoune, qui ne se laisse pas griser par le succès et la notoriété médiatique. D’autant qu’elle a éprouvé aussi le temps de la déception et de l’échec : sa non-qualification aux J.O. de Londres, contrainte de changer de catégorie puisque les moins de 48kg sont hors compétition… « L’échec fait partie du parcours d’un sportif de haut niveau, il faut l’accepter et apprendre à le gérer. La boxe est un sport exigeant, face à l’adversité j’ai appris à me blinder ! ». Sans perdre espoir ni faire l’impasse sur les Jeux de Rio : naissance d’une petite fille, changement de catégorie et d’entraîneur, reprise de la sarah1compétition et qualification pour le Brésil…. « Aujourd’hui, j’ai retrouvé le plaisir de la boxe, avant tout je m’amuse à l’entraînement, les performances suivront ».

Membre du réseau « Femmes et Sport, Sport et citoyenneté », elle n’hésite pas à livrer là aussi le combat sur son blog pour faire reconnaître ses droits et sa féminité. « Même si des progrès indéniables sont observés, le chemin vers l’égalité est encore long et appelle à une prise de conscience générale. Pour en découdre avec les préjugés machistes tenaces, il faudrait changer les regards sur la boxe féminine, des hommes mais aussi des femmes. Il demeure encore des aberrations en termes d’égalité des droits. Certaines salles refusent encore les femmes sous le prétexte que les entraineurs ne savent pas les gérer ou qu’elles pourraient perturber les autres pratiquants ». Et de poursuivre : « A Aubervilliers, les filles ont eu le droit à un vestiaire en 2004, avant nous allions squatter celui du baskett-ball. En équipe de France, il a fallu se battre pour obtenir des aides comme pour les hommes. Sans sponsor, c’est dur financièrement ».

En dépit des préjugés, Sarah éprouve une véritable passion pour sa discipline. Une école de la vie et de l’effort, une école surtout de maîtrise de soi où il faut apprendre à « toucher » sans se faire toucher… « La boxe, c’est comme les échecs, c’est très stratégique ». Contrairement aux apparences, un sport où il faut autant compter sur la puissance de ses poings que sur son intelligence du combat ! Et la jeune sportive n’en manque pas, cultivant à profusion projets et initiatives. Une vraie femme dans la cité, qui met son expérience au profit des autres : création d’une halte-garderie à la salle d’Aubervilliers pendant que les mamans s’exercent à la boxe (une cinquantaine de femmes inscrites, de 18 à 60 ans), création d’une section de boxe éducative pour les enfants handicapés mentaux… Deux initiatives conduites par Sarah Ourahmoune dont elle est particulièrement fière et Said Bennajem également, le patron de la salle et ancien sélectionné olympique. Fier de « Sarah la battante », toujours prête à retourner au combat après chaque coup de gong, ne s’avouant jamais vaincue jusqu’à la dernière reprise ! Une femme à l’énergie sarah2débordante, attachante et généreuse, qui mène avec succès sa double carrière sportive et professionnelle : éducatrice spécialisée, diplômée de Sciences-Po, co-directrice avec son mari d’une salle de sport en entreprise.

Un quotidien très chargé pour la championne, qui assume son statut de femme entre ou hors les cordes ! N’omettant pourtant jamais de se garder du temps pour la famille et sa passion, la peinture et le dessin ! Un plaisir né au temps de l’enfance, dont elle rêve parfois d’en faire son métier… Pour l’heure, place au combat de sa vie, le 20 août à 19h00, pour décrocher l’or ou l’argent : à elle désormais de rentrer dans l’histoire à l’image d’Estelle Mossely, première championne olympique française de boxe féminine ! Au final, quelle que soit la couleur du métal, un incroyable parcours et un fabuleux palmarès. Propos recueillis par Yonnel Liegeois

 

A lire : « Le sport féminin, le sport dernier bastion du sexisme ? », de Fabienne Broucaret avec une préface de Marie-George Buffet. « Destin… et tout peut basculer », de Sylvie Albou-Tabart, illustrations de Sarah Ourahmoune.

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Rouen, de l’art en barre

Dans le cadre du festival « Normandie impressionniste », la ville de Rouen a inauguré le 3 juillet une vingtaine de fresques monumentales dans trois quartiers de la ville. Venus d’Argentine, de Pologne ou de l’Aveyron, 18 artistes ont investi façades, barres et hangars. Pour une superbe expo à ciel ouvert, conçue pour durer.

 

En sillonnant Rouen cet été, vous croiserez un calamar géant, des joueurs de foot portant horloge et bateau sur la tête ou un danseur de hip-hop en mouvement, trônant majestueux sur les hangars des quais de Seine, les barres du quartier des Sapins ou les bâtiments du centre-ville. Pour la troisième édition de « Rouen impressionnée », la ville n’a pas lésiné. Elle a chargé Olivier Landes, urbaniste et fin connaisseur de Street Art, de repérer les lieux et de rouen2trouver les artistes les mieux à même de les investir. Pas uniquement pour embellir les murs de la ville, mais pour évoquer des réalités urbaines et sociales.

Ainsi, sur les hauteurs de Rouen, dans le quartier des Sapins, injustement réputé mal famé, des réunions avec les habitants, petits et grands, ont permis de mieux cerner leur quotidien. Au cœur de ces barres, à deux pas de la forêt, il n’est pas rare de croiser des hérissons, des sangliers et des renards ! Rien d’incongru donc à ce que la fresque du Brésilien Ramon Martins sur l’immeuble Norwich nous montre une femme pensive en boubou coloré, tenant un renard par le col… Une œuvre splendide qui dit la diversité des lieux. Un peu plus loin, on rouen1croisera encore un sanglier multicolore peint par l’Aveyronnais Bault, ou une vache entourée de deux jeunes filles, imaginée par le Polonais Sainer. Grâce au parcours imaginé par la mairie, Rouennais et touristes viendront voir du beau sur les façades des barres. Ces dernières se distingueront enfin et pour longtemps. Les peintures sont suffisamment solides pour tenir le coup une dizaine d’années. À voir ces sept œuvres magistrales, on se dit que nombre d’édiles banlieusards seraient bien inspirés de mener pareil chantier.

En revenant au centre-ville, ne loupez pas « L’apparition » de Gaspard Lieb, un artiste de la ville qui a fait surgir un danseur en noir et blanc sur le mur du Conservatoire et surtout rouen4l’extraordinaire fresque du Polonais Robert Proch à l’arrière du cinéma Omnia. Là, l’artiste a respecté le rouge brique du bâtiment latéral pour le faire évoluer vers le bleu du ciel. Il a su mettre à profit les moindres recoins de la façade, comme les ventilos, pour y glisser des visages à la Bacon. C’est tout bonnement époustouflant !

Poussez ensuite sur les quais de Seine et plantez-vous devant le hangar 23 où l’Allemand Satone a opté pour une abstraction chatoyante pour dire la circulation alentour, quand des rouen3dizaines de milliers de voitures empruntent le pont Flaubert chaque jour. Remontez enfin pour admirer le calamar géant qui s’étale sur les 400 m2 du hangar 11, imaginé par le Français Brusk. Attardez-vous devant l’œuvre faite entièrement à la bombe qui évoque la mer, Nuit debout et dissimule messages d’amitié et d’antipathie, comme le « Fuck Sarko » en beau lettrage bleu… Amélie Meffre

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Thérèse Clerc, comme une eau… de vie !

Thérèse Clerc, disparue le 16 février dans sa maison de Montreuil en Seine-Saint Denis (93), n’était pas une sainte, elle était beaucoup mieux : une femme engagée, gaie et pugnace. Qui a lutté pendant quarante ans et a porté à bout de bras de nombreux projets.

 

 

 

Thérèse Clerc, une femme extraordinaire dans l’ordinaire d’une vie, vécut deux existences, l’une et l’autre bien différentes mais aussi bien remplies : la première, très sage quand elle se marie à 20 ans, fort ignorante et vierge évidemment comme il se doit à l’époque… Elle aura 4 enfants en 10 ans. C’est une femme au foyer dans les conditions ordinaires du Paris des années 50 : eau sur le palier, WC communs et lavage des couches dans une Therese-Clerc-In-Memoriam-2grosse lessiveuse qu’elle descend vider dans la cour. Sous la lessiveuse, pourtant, couve un tempérament qui ne supporte pas l’injustice, et notamment celle faite aux femmes.
Thérèse Clerc ne se satisfait pas des réponses des prêtres-ouvriers qui ne dénoncent que l’exploitation des hommes au travail, comprenant à demi-mot que la femme est bien la prolétaire de l’homme. Elle refuse la soumission que lui préconise le vieux curé de la paroisse. L’ouragan de 68 dispersera les dernières timidités de la jeune bourgeoise, lectrice et vendeuse de « Témoignage chrétien », l’hebdo des « Cathos de gauche ».

Dès lors, elle sera de tous les combats humanistes et féministes. Elle milite pour le Mouvement de la Paix, le P.S.U. et s’investit à fond au M.L.A.C, le Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception fondé en 1973. Dans une ivresse de liberté nouvelle, elle est alors divorcée et travaille comme vendeuse. La belle Thérèse découvre les joies de l’engagement collectif, le goût du débat d’idées et les plaisirs du corps. Plaisirs qui riment alors trop souvent pour les femmes avec angoisse de la grossesse, douleurs et risque d’avortement. En juin 2008, à la veille de recevoir des mains de Michèle Perrot, l’historienne du féminisme, sa médaille de Chevalière de la Légion d’honneur en présence de Simone Veil, elle évoque cette période avec Jacky Durand pour un portrait capture_decran_2014-09-25_a_09.49.22_1dans le quotidien Libération. « … J’allais aux réunions à Jussieu. C’est la première fois que j’entendais le mot « patriarcat ». On parlait aussi des avortements clandestins qui étaient à l’époque la première cause de mortalité des femmes entre 18 et 50 ans. Elles subissaient l’aiguille à tricoter, le curetage à vif, parfois la septicémie ». Elle pratiquera de nombreuses interruptions de grossesses clandestines chez elle, dans son appartement de Montreuil, « on se formait les unes les autres… ».

Thérèse n’arrête pas là son combat, ou plutôt ses combats : elle fonde à Montreuil « La Maison des Femmes », qui ouvre ses portes en 2000. Une maison destinée à toutes celles qui sont notamment victimes de violence, y compris la douleur permanente consécutive à l’excision ou l’infibulation… Quelques semaines avant sa mort, la maison a été rebaptisée à son nom. En sa présence.

Entretemps, cette joyeuse « grand-mère indigne » de 14 petits-enfants découvre une situation qui la scandalise : celle de nombreuses femmes âgées qui survivent à peine avec une retraite minuscule, rançon de salaires faibles et de carrières professionnelles souvent en pointillé à cause des maternités… Qui, de plus, souffrent souvent d’un isolement social. Elle veut les aider et, avec deux amies, elle lance un projet très innovant. Avec quelques idées fortes : mieux vieillir ensemble mais surtout vieillir libres, autonomes, solidaires et citoyennes ! Voilà notre infatigable combattante qui enfourche un nouveau cheval de bataille nommé « Babayagas », du nom imagesdes sorcières des vieilles légendes russes… La chevauchée sera très longue, près d’une quinzaine d’années, pour sauter enfin les obstacles du financement du projet. La « Maison des Babayagas », utopie réaliste s’il en est, sera inaugurée en fanfare le 28 février 2013. Avec, comme refrain pour toute ligne de vie, « Vivre vieux, c’est bien. Vivre bien, c’est mieux ! ». Satisfaite, malgré la tristesse d’une dissension dans le groupe fondateur, Thérèse continue sa vie de femme libre, assumant ses amours saphiques devant la caméra de Sébastien Lifshitz pour « Les invisibles », un documentaire consacré aux homosexuels nés entre les deux guerres.

C’est une sacrée femme, une « flamme forte » qui s’est éteinte à 88 ans. Qui aurait pu adouber cette maxime à sa propre vie : « Vivre et aimer librement, vieillir et mourir debout ». Chantal Langeard

A lire : « Thérèse Clerc, Antigone aux cheveux blancs  » par Danielle Michel-Chich. La biographie de l’initiatrice de la « maison des Babayagas », inaugurée à Montreuil (93) en février 2013.

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Le Méliès à Montreuil, premier cinéma d’Europe

Le 19 septembre 2015, fut inauguré à Montreuil (93) le « Méliès », agrandi et rénové. Qui s’affiche, au lendemain de sa nouvelle implantation, comme le plus grand cinéma d’Europe classé « Art et essai » : six salles et 1120 fauteuils offerts aux passionnés du septième art.

 

 

Dans le vaste hall lumineux, suspendue au plafond, une gigantesque planète s’offre à la vue… Un clin d’œil appuyé au génie du cinéma qui fit de Montreuil sa terre d’élection, Georges Méliès, et à son fameux film « Le voyage dans la lune » réalisé en 1902 !
Melies2En cette mi-septembre, après une longue bataille juridique et technique, la vaste coque translucide du nouveau Méliès trône donc au cœur de ville, place Jean-Jaurès, entre la mairie et le Centre dramatique national. Un pôle culturel de grande ampleur pour cette ville de banlieue, sise en Seine-Saint Denis, au riche passé industriel et artistique, une alternative crédible et osée aux multiplexes commerciaux qui proposent popcorn et pellicules à profusion… Des tarifs attractifs, une programmation diversifiée et surtout un label « Art et Essai » qui en fait la grande originalité ! « Dans ces moments de crise, nous avons plus que besoin de la culture », déclarait Patrice Bessac, le maire de la cité ouvrière, lors de l’inauguration, « le Méliès est un flambeau de l’esprit de Montreuil et une œuvre collective ».

Et Stéphane Goudet, le directeur artistique du cinéma, de confier combien distributeurs et réalisateurs sont enthousiastes à l’ouverture de ce nouveau lieu, « ils veulent tous passer leurs films au Méliès ». Un « cinéma public », tel qu’affiché à la devanture du nouveau complexe, le plus grand cinéma « Art et essai » d’Europe, confronté à un pari osé : attirer entre 250 000 à 300 000 spectateurs à l’année pour assurer sa pérennité !

Alexie Lorca l'adjointe à la culture, Patrice Bessac le maire de Montreuil avec l'arrière petite-fille de Georges Méliès.

Alexie Lorca l’adjointe à la culture, Patrice Bessac le maire de Montreuil avec l’arrière petite-fille de Georges Méliès.

« Ce n’est pas gagné d’avance », reconnaît le fin connaisseur du septième art. « Nous allons être un contrepouvoir à un système qui donne la visibilité à deux films par semaine tout en en jetant quinze à la poubelle. Nous voulons toucher toutes les couches de la population, tous les publics sont bienvenus au Méliès ».

Lors de l’inauguration, François Aymé, le président de l’A.F.C.A.E., l’Association française des cinémas Art et Essai, n’a pas manqué de souligner publiquement l’enjeu de l’événement. Selon lui, un « Méliès » rénové, modernisé et aux capacités d’accueil surmultipliées contribue au renforcement des missions qu’un tel label cinématographique s’est assigné : la défense du pluralisme des lieux de diffusion cinématographique d’abord, indispensable au maintien de la diversité de l’offre de films et à l’aménagement culturel du territoire, le soutien du cinéma d’auteur ensuite, la formation des publics enfin, notamment des plus jeunes.

Six salles pour trois objectifs majeurs, le Méliès est désormais en orbite pour décrocher la lune ! Loïc Maxime
Cinéma Le Méliès, 12 Place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.58.90.13).

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