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En guerre, un film d’action… collective

Après La loi du marché, implacable critique sociale, le cinéaste Stéphane Brizé enfonce le clou avec En guerre. Un drame collectif où Vincent Lindon campe un syndicaliste CGT en lutte contre la fermeture programmée de son usine jugée trop peu rentable. Un film politique, réaliste et captivant.

 

C’est un film d’action. Un film d’action collective, même. Peut-être faut-il commencer par là pour appréhender En guerre, le nouveau film de Stéphane Brizé, qui fut en compétition au Festival de Cannes et désormais sur les écrans. Le pire serait qu’il soit reçu comme un film à charge ou à thèse. Ce qu’il n’est pas. Pas de tendres victimes ou de méchants bourreaux cyniques. Le récit évite toute vision manichéenne et préfère un vrai face à face nourri par une volonté farouche de comprendre ce qui mène des salariés au débordement, à la violence, soudaine et furtive, qui éclate dans des reportages télé.

Les images de salariés en colère, en grève ou en pleine manifestation sur fond de fermeture d’usine sont devenues courantes dans le paysage médiatico-économique ces dernières années. Ici, Perrin Industrie, une entreprise de métallurgie, annonce sa fermeture alors qu’elle fait encore des bénéfices, qu’elle a empoché des aides d’État en vue de développer l’emploi et que les salariés ont accepté de travailler 40 heures hebdomadaires payées 35 pour garder leur job. Ce scénario est un classique de l’action syndicale. Ses détails sont pourtant moins connus du grand public. Stéphane Brizé se saisit de cette parole non tenue, argument dramatique classique par excellence, pour dérouler une trame narrative menée tambour battant. Les salariés ont quatre mois pour mener la bataille et tenter de s’opposer à la délocalisation du site, jugé trop peu rentable par les actionnaires. Une injustice contre laquelle l’État lui-même ne peut rien…

Au-delà du suspense narratif qui tient le spectateur en haleine, le film assume une visée pédagogique et revendique une matière réaliste. Stéphane Brizé a enquêté pendant plusieurs mois et s’est inspiré de la lutte, en 2009, des salariés de Continental emmenés par Xavier Mathieu, ancien délégué syndical crédité au scénario ; de celle des salariés d’Air France qui en étaient venus à déchirer la chemise d’un de leur DRH à la sortie d’un comité d’entreprise mouvementé en octobre 2015 ; de celle des 38 ouvriers de Métal Aquitaine de Fumel, dans le Lot-et-Garonne, qui font encore tourner l’usine qui a servi de décor au tournage. Les impératifs temporels et le cadre institutionnel réels – bataille judiciaire, jeu du dialogue social, tenue des assemblées générales, des grèves et des manifestations – apportent les nuances des deux visions qui s’opposent et rythment savamment cette course contre la montre.

Le récit assume son indignation sur le sort des ouvriers, démolis par la financiarisation de l’économie, mais sa rigueur presque documentaire parvient à déconstruire l’image archétypale du syndicaliste CGT borné. Auréolé du prix d’interprétation à Cannes il y a trois ans pour son rôle de chômeur taiseux et d’employé sidéré par la violence du monde du travail dans La loi du marché, Vincent Lindon endosse ici le costume du leader de la contestation avec une colère et une fierté palpables. Et lorsqu’en pleine réunion de CE, il lance à son PDG « vous en avez un d’boulot, vous ?! », on ne sait plus bien qui s’indigne. Lui ? Son personnage ? Les deux ? Dominique Martinez

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Sur la bonne « Longueur d’ondes »…

Ici, radio Longwy ! En 1979, en pleine bataille de la sidérurgie, la radio Lorraine Cœur d’Acier fait entendre sa voix. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par Bérangère Vantusso et la Compagnie trois-six-trente. Original et surprenant, un moment de théâtre branché sur la bonne « Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre » !

 

 

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie

©J-M.Lobbé

lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la fraternité et de la

© Céline Bansart

solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

 

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches,

©J-M.Lobbé

nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ».

Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 12 au 14/03, au Lycée de Villaroy en partenariat avec la Ferme de Bel Ebat/Guyancourt. Le 16/03, au lycée Evariste-Gallois de Sartrouville. Du 23 au 26/03, au Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine. Les 9 et 10/04, à L’Hectare de Vendôme. Du 14 au 19/04, au NEST-CDN de Thionville-Lorraine.

 

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Près de quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer Banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

 

 

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Un autoradio ou un grille-pain ?

Je me demande si je ne ferais pas mieux de remplacer mon autoradio par un grille-pain, ou toute autre chose d’utile !

Hier, alors que je circulais dans la campagne, j’allume ce foutu poste. Aussitôt, une voix suave m’explique que l’EPR va pouvoir fonctionner : si la cuve où se fait la fission n’est pas en bon état, si le fond laisse à désirer et que le couvercle est pourri, les côtés, eux, sont intacts ! D’ailleurs, on vient de commander un nouveau couvercle au Japon. Comme chacun le sait, ce pays est au top en matière de sûreté nucléaire.

Ensuite, le poste m’explique qu’après vingt et un ans de procédure, la justice a décidé de ne pas poursuivre les responsables des usines où des salariés sont morts à cause de l’amiante. C’est sûr, dans un pays où il y a plusieurs millions de chômeurs, tout tueur d’actif doit être considéré comme un bienfaiteur. Dès fois que le couvercle de l’EPR viendrait à péter, il vaut mieux que la jurisprudence prenne les devants…

Là-dessus, on me raconte que le parquet vient de faire appel de la décision de ne pas infliger de peine à une brave femme qui, par amour, avait aidé un migrant à rejoindre l’Angleterre. Et de préciser qu’en plus la traitresse était veuve de flic : mort et cocu, quel drame ! Ceci dit, pas la peine de nous demander si les gens de l’EPR ou de l’amiante étaient des enfants de salauds, on avait compris. Moralité : mieux vaut aimer les profits que les migrants !

Dernière information, avant que la voix suave ne laisse la place à de la musique tambourinante : on serait en passe de retrouver l’assassin de Donald Trump et le petit Grégory serait invité au prochain défilé du 14 juillet. Là, il est possible que j’aie mal entendu. Jacques Aubert

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Quand le théâtre fait son travail…

La scène, parfois, invite le spectateur à cogiter sur l’univers impitoyable de la finance ou de l’entreprise : ainsi, « Banque centrale » et « L’avaleur » à travers les interrogations d’un fou et les opérations de sape d’un trader de la City, « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » et « Soyez vous-mêmes » avec les tribulations de deux femmes en quête d’un emploi. Quatre créations théâtrales qui méritent le détour !

 

 

De l’univers impitoyable de la finance…

« Excusez-moi. Je viens du premier étage, je suis nouveau, je fais État depuis pas longtemps […] et très simplement, je voudrais savoir pourquoi je n’ai pas le droit d’emprunter à ma banque centrale ! ». Dans un hôpital psychiatrique, un fou raconte à son médecin les rouages monétaires à l’œuvre dans l’établissement. Paranoïa, hallucinations ? Que nenni. Le voilà juste témoin d’escroqueries, orchestrées au plus haut sommet de la société, de l’hôpital en l’occurrence. L’arnaque démarre avec les morceaux de sucre distribués aux malades en début de semaine. Ils sont une monnaie d’échange précieuse pour se payer tout un tas de choses, comme les cigarettes en prison, dont la valeur est fluctuante. Le lundi, lesdits morceaux ne valent pas grand chose, vu que tout le monde en a un paquet. Par contre, en milieu ou en fin de semaine, quand ils viennent à manquer, ils valent leur pesant d’or. C’est là que l’homme au carnet se pointe pour distribuer les prêts.

Le fou en a besoin de trois pour acheter une paire de chaussures ? L’homme au carnet lui en avance dix pour finir la semaine à l’aise, il devra juste lui en rembourser onze. Et l’emprunteur de se sentir floué, « c’est-à-dire que hier, tu m’as prêté les sucres que je t’ai donnés aujourd’hui ! », puis d’uriner sur les piles de morceaux de sucre amassés… Le fou explique alors au psy que, dans ces conditions, il préfère être l’État du premier étage. Là, il va être confronté à la Banque centrale et aux banques privées qui se comportent de plus en plus comme des brigands, bichonnés par l’Union européenne. Il va donc voir l’Europe, un étage au-dessus, où La règle du jeu, personnage à part entière, lui explique les règles monétaires. Seul et en pyjama sur la scène des Déchargeurs, Franck Chevallay joue tous les rôles : du banquier privé (il pince juste le col de sa veste pour l’incarner) à la pièce d’or de la république de Venise. Avec sa pièce Banque centrale, il réussit le tour de force de personnifier toutes les monnaies, réelles ou virtuelles, pour mieux nous expliquer en une heure l’histoire et les rouages du marché et ce, jusqu’à la crise des subprimes. « J’avais prêté de l’argent qui n’existait pas, pour acheter des maisons qui ne valaient rien, à des gens incapables de rembourser… », résume un financier. C’est clair comme de l’eau de roche !

 

Même limpidité avec L’avaleur  mis en scène par Robin Renucci, une adaptation de la pièce Other People’s Money  de l’américain Jerry Sterner. Là, on pénètre dans les relations viciées de la finance et de l’industrie. Incarnées d’un côté par Franck Kafaim, trader de la City de Londres, et de l’autre par la direction du Câble français de Cherbourg (CFC), le PDG, son assistante et le directeur. L’histoire, somme toute devenue banale, nous conte le combat que livre un prédateur sans vergogne pour dévorer une boîte florissante d’un autre âge. Face à ses attaques, les responsables du CFC qui ont su maintenir et faire fructifier l’activité de l’entreprise, vont faire appel à une avocate. On suit alors le match de boxe entre deux univers, celui de la City et celui d’une industrie traditionnelle, deux logiques financières et deux générations.

« C’est le contexte de la société dans laquelle nous sommes, le système dans lequel nous vivons dans nos pays, qui m’ont conduit naturellement vers cette pièce », explique Robin Renucci à la tête des Tréteaux de France. « Ils m’ont amené non pas à devoir exposer des raisons ou trouver des solutions, mais à chercher, en premier lieu, d’où vient le mal ». Créé dans le cadre d’un cycle consacré à la thématique du travail et de la richesse, L’avaleur met en scène un trader tellement cynique qu’il en devient jubilatoire. Affublé d’un faux ventre et d’une perruque à la Donald Trump, Xavier Gallais plante avec brio le personnage. Sorte de Bibendum dansant, il fait penser au Loup de Tex Avery, carnassier et séducteur, voire au démoniaque Joker de Batman. Si le spectacle, un brin resserré, aurait gagné en intensité, il reste efficace pour nous dépeindre la voracité comme l’absurdité des financiers et la duplicité des compagnons d’industrie. Amélie Meffre

 

 

…à l’univers impitoyable de l’entreprise

Elle est seule, face à son employeur ! Désemparée, apeurée, en quête de cet emploi salvateur, susceptible de lui redonner un peu goût à la vie… Petite fille, elle le déclarait innocemment à son institutrice : ce qu’elle veut faire plus tard ? Trouver un travail qui respecte ses compétences. Las, le temps a passé, le chômage a explosé, la finance s’est imposée, la précarité s’est banalisée, l’espoir s’est envolé ! Écrits et mis en scène par Anne Bourgeois, ces « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » explosent de sincérité sur les planches du Déjazet.  Sous couvert d’humour et de dérision, ils affichent quelques belles vérités sans avoir l’air d’y toucher. Derrière le rire, le tragique de l’existence perce à fleur de peau quand Pôle emploi signe son inefficacité, quand le recruteur affiche arrogance et phallocratie. Les entretiens se suivent et se ressemblent, « on vous écrira », en fin de journée fatigue et désespérance, peur du lendemain, sombre est l’à venir.

Seule en scène, Laurence Fabre se joue de tous les registres. Tantôt candide et frivole, espiègle ou rebelle, tantôt sombre et déprimée, impuissante et résignée, elle demeure toujours digne pourtant et fait face. Aux propositions sans intérêt, aux questions déplacées et racoleuses. À la voix off, interrogative et complice de Fabrice Drouelle, le chroniqueur de France Inter, la comédienne répond sans fard. Jusqu’à ce que son ras-le-bol se transforme en colère, saine et justifiée. D’une belle présence sur scène, elle mêle avec talent rire et réflexion, c’est rare et bon. D’où l’enjeu de le souligner quand le théâtre se révèle un étonnant support revendicatif, la prise de tête en moins… Comme notre société, le clown est peut-être malade, mais il n’est pas mort ce soir au Déjazet : allez-y donc voir !

 

Et c’est aussi à un entretien d’embauche que nous convie Côme de Bellescize, sur la scène du théâtre de Belleville ! Au siège d’une fabrique de javel, une directrice des relations humaines, aveugle, reçoit une jeune postulante. À qui elle conseille avec insistance, à l’unisson de tous les spécialistes lors de semblable rendez-vous, surtout « Soyez vous-mêmes »… Une injonction martelée du début à la fin de la pièce, jusqu’au dénouement final que nous nous garderons bien de dévoiler. Un entretien d’embauche fort classique dans ses prémisses, qui vire subtilement et progressivement en un diabolique dialogue mystico-philosophique où la raison semble laisser libre cours au fanatisme le plus débridé. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, « notre métier, c’est de mettre de la javel dans le cœur des hommes », affirme donc la DRH avec force conviction. Sur l’injonction de sa future patronne, il s’agit alors pour la postulante de se délivrer de tous ces poisons, personnels-familiaux-professionnels, qui polluent son existence et risquent de nuire à son embauche.

Fantastique, magistral : la puissance des mots est encore trop faible pour qualifier le jeu des deux comédiennes, Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouvel et époustouflant huis-clos du « maître et de l’esclave » ! L’excès, la démesure des exigences de la directrice du recrutement confinent à l’imposture, à l’aveuglement, voire à la paranoïa. Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse en effet progressivement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi-même incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Sous couvert d’une fable moderne à l’esprit totalement déjanté, affleure la vérité du questionnement. « Peut-on véritablement être soi-même dans le cadre professionnel lorsqu’on est jugé, jaugé, noté ? », s’interroge l’auteur et metteur en scène, « lorsqu’une institution vous embauche, vous paye, vous évalue, peut vous renvoyer ? ». Le dénouement, aussi inattendu qu’improbable, suggère des pistes de réponse, au spectateur de les découvrir ! Yonnel Liégeois

 

À voir encore :

  • Un démocrate, texte et mise en scène de Julie Timmerman : le 24/03 au Carré Sam à Boulogne-sur-Mer et les 20-21/04 au Théâtre des 2 Rives de Charenton-le-Pont. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. De la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak… Du théâtre documentaire de belle facture, une totale réussite.
  • Fellag dans Bled Runner, mise en scène de Marianne Epin : jusqu’au 09/04 au Théâtre du Rond-Point. Le comique algérien revisite son enfance et sa jeunesse, et tous ses précédents spectacles depuis Djurdjurassique Bled, pour nous offrir une peinture au vitriol de son pays natal. De l’humour corrosif…
  • Festival Singulis, quatre « seuls en scène » proposés par les artistes de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 30/04 au Studio-Théâtre. Après l’original « Bruiteur » de Christine Montalbetti avec Pierre Louis-Calixte et « L’envers du music-hall » d’après Colette avec Danièle Lebrun, « Au pays des mensonges » d’Etgar Keret avec Noam Morgensztern (du 29/03 au 09/04) et « L’événement » d’Annie Ernaux avec Françoise Gillard (du 19 au 30/04). Y.L.

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Le droit du travail, selon Alain Supiot

Juriste et professeur au Collège de France où il occupe la chaire « État social et mondialisation », Alain Supiot invite à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. Dans la nouvelle édition de son rapport « Au-delà de l’emploi », il propose « les voies d’une vraie réforme du droit du travail ».

 

 

Un constat, et une perspective : alors que le «  modèle de régulation socio-économique auquel était adossé le droit du travail depuis le début du siècle » est en supiot2crise, il s’agit de remettre, « Au-delà de l’emploi », le travail lui-même, et l’humain, au centre de la réflexion sur les évolutions indispensables du droit du travail. Alain Supiot, titulaire de la chaire « État social et mondialisation » au Collège de France, invite ainsi à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. En 1999, la Commission européenne lui commanditait une expertise sur « les transformations du travail et le devenir du droit du travail en Europe ». Des recherches et une approche, collectives et pluridisciplinaires, aboutissaient alors à l’édition d’un rapport, nouvellement republié dans une version actualisée. Un texte fondateur, et plus que bienvenu au moment où Myriam El Khomri, la ministre du Travail, propose une réécriture du droit du travail à rebours de toute perspective de progrès social.

 

Lorsqu’à la fin des années 1990 le rapport est élaboré, « l’Europe se voulait encore sociale », rappelle Alain Supiot. Une ambition aujourd’hui « disparue ». « Trahissant la promesse « d’égalisation dans le progrès » des conditions de vie et de travail contenue dans le traité de Rome, (l’) élargissement (de l’UE) a servi à attiser la course au moins disant social ». Et, ajoute le juriste, dans ce contexte, « le droit du travail est dénoncé dans tous les pays européens comme le supiot1seul obstacle à la réalisation du droit au travail ». Et de mettre en lumière la perversion consistant à « qualifier de projets de réforme du droit du travail les appels à sa dérèglementation ».

La volonté de déréglementation « occulte les causes profondes de la crise de l’emploi », analyse Alain Supiot qui cite, notamment, « la dictature des marchés financiers ». Et ses promoteurs négligent le fait que toutes les politiques de flexibilisation de l’emploi déjà en œuvre – qui mériteraient un vrai bilan – ont largement échoué à créer de l’emploi, mais réussi à réduire « le périmètre et le niveau de protection sociale attachée à l’emploi », participant en outre au « mouvement de concurrence des travailleurs les uns contre les autres », lequel « détruit les solidarités nécessaires à une action revendicative commune, engendre la division syndicale et attise les repliements corporatistes et xénophobes ».

 

Dans son introduction à la traduction en français du travail du syndicaliste et chercheur italien Bruno Trentin, La Cité du travail. La gauche et la crise du fordisme, Alain Supiot montrait à la fois le déclin des modes d’organisation tayloriste et fordiste de l’entreprise, mais aussi les potentialités nouvelles d’une nouvelle révolution industrielle en cours. Dans un contexte mondialisé où s’accumulent restructurations, précarité, austérité, il invitait à investir tout le champ supiot3du travail, à cerner les formes nouvelles de subordination et à s’attacher aux possibles transformations des rapports sociaux.

A l’instar de Bruno Trentin, il invitait à dépasser les seules revendications de type « compensateur » de l’aliénation qu’engendre la subordination, ou bien « redistributif » (salaires, temps de repos…), revendications toujours légitimes, pour repenser la place de l’individu dans le travail et, au lieu de pratiques managériales asservissantes, promouvoir formation, connaissance, autonomie, émancipation… Il n’est pas étonnant que le juriste poursuive cette réflexion, et la démarche qui l’inspire, dans ses propositions pour un droit nouveau du travail.

 

Parmi les pistes envisagées, Alain Supiot et le collectif de chercheurs auteurs du rapport, qui rappellent l’importance d’une conception des droits sociaux « fondée sur la solidarité », préconisent notamment de tenir compte de la diversité des liens de dépendance à l’entreprise (aujourd’hui éclatée), au-delà du seul salariat, comme l’auto-entrepreneuriat ou la sous-traitance… Ils suggèrent « d’élargir le champ d’application du droit social pour englober toutes les formes de contrat supiot4de travail pour autrui ». Ils proposent aussi que le statut professionnel soit « redéfini de façon à garantir la continuité d’une trajectoire plutôt que la stabilité des emplois », et ainsi protéger le travailleur.

Ils mettent en avant une autre approche des temps du travail tenant compte du « droit à une vie de famille et à une vie sociale ». Ils insistent aussi sur une question urgente et permanente : celle des modalités d’intervention contre la discrimination entre hommes et femmes dans le champ du travail. Et ils évoquent un besoin essentiel : celui de nouvelles formes de négociation collective, à l’échelle des chaines de production ou à l’échelle territoriale.

Autant de pistes qui méritent d’être connues et débattues ! Isabelle Avran

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Le « Vivant », au devant de la scène

Avec l’adaptation de « Réparer les vivants » de Maylis de Kérangal, le metteur en scène Sylvain Maurice signe un époustouflant spectacle. Au même titre que Jean-Louis Benoît avec ses « Garde barrière et garde fous », Luc Clémentin et les « Cadres noirs » de Pierre Lemaitre, Thierry Gibault dans « Une trop bruyante solitude »… Sans oublier un fantasque duo de conteurs : Abbi Patrix qui nous invite à « Ne pas perdre le Nord », Yannick Jaulin à « Vider la mer avec une cuiller » !

 

 

Il court, il court, le cœur en chamade ! Il y a urgence, le temps est compté, le compte à rebours a sonné. Pour l’un la mort a frappé, pour l’autre la vie peut recommencer…

Pas moins de dix prix littéraires, dont celui du meilleur roman décerné en 2014 par le magazine Lire à l’auteure déjà récompensée du prix Médicis en 2010 pour « Naissance d’un pont », un tonnerre d’applaudissements reparerlesvivants-2pour Sylvain Maurice et ses deux interprètes à la création de « Réparer les vivants » sur les planches du Centre dramatique national de Sartrouville ! Étonnante, émouvante, captivante, la performance autant artistique que médicale (!) rive le spectateur à son fauteuil, tant le metteur en scène est parvenu, sans artifice superflu, à transfuser du plateau à la salle la force narrative du roman de Maylis de Kerangal Au sol, un tapis roulant où s’essouffle le narrateur à courir parfois à perdre haleine, en hauteur un musicien qui rythme du trombone et de la guitare cette gageure insensée, convaincre et décider d’une transplantation cardiaque en un temps record : en parole et musique, Vincent Dissez et Joachim Latarjet engagent une course contre la montre !

Notre cœur bat et palpite. Celui de Simon poursuit seul sa route au petit matin, en bord de mer. Mort cérébrale. Plus loin, au loin, un autre s’épuise, à bout de souffle… Entre l’un et l’autre, se forme alors dans l’urgence une chaîne qui unit soignants et vivants, experts et parents, les savants et les désespérants. De la chambre cadavérique à la table d’opération, la mort appelle à la vie comme, de la scène à la salle, le récit des événements appelle à la réflexion et à la méditation : quid de cet organe indispensable moteur d’un corps tressautant ou siège palpitant de nos affects et sentiments, quid de la souffrance et de la douleur à la perte d’un proche, quid de l’acceptation ou du refus au don d’organe, quid de cette incroyable chaîne de solidarité qui se met en branle ? Notre humanité blessée, pétrifiée devant l’irréparable, se révolte et doute devant l’innommable. Entre peur et déni d’une vérité insoutenable pour les parents, entre respect et profonde empathie des soignants, chacun trouve sa juste place. Du phrasé balbutiant des survivants aux dits d’une précision chirurgicale des intervenants, la parole circule, sublimée par la magistrale interprétation des deux protagonistes. Des mots et des notes incandescents qui rythment les battements d’un cœur dédié à une re-naissance, qui redonnent espoir à notre humanité chancelante en ces temps troublés et incertains. A l’affiche du théâtre Paris-Villette, ensuite à la Comédie de Béthune, un spectacle d’une rare puissance « humanitaire » quand la mort, paradoxalement, sourit à la vie.

Un semblant de vie, un instinct de survie plutôt, s’accroche aussi, envers et contre tout, dans le cœur d’Alain Delambre, cet ancien DRH réduit au chômage depuis quatre ans déjà ! Sur le plateau nu du Théâtre de la cadreGirandole, prochainement au Kremlin-Bicêtre, le souffle des mots caresse le visage des spectateurs en cercle serré autour de lui. Dans un soliloque d’une rare puissance narrative, sur les rythmes obsédants d’Olivier Robin à la batterie, Luc Clémentin donne corps au héros des « Cadres noirs », le roman de Pierre Lemaitre couronné du prix Goncourt en 2013 pour « Au revoir là-haut ». L’homme est profondément blessé, désormais inutile lui qui, des années auparavant, avait droit de vie et de mort sur quelques centaines de salariés. De galères en petits boulots, la honte ronge son existence. Jusqu’au jour où un chasseur de têtes lui propose un job surprenant… Mieux que l’exposition de la dérive d’un homme sans repères, disqualifié surtout dans le regard de sa femme et de ses enfants, le spectacle nous dresse avant tout le portrait « d’un gagnant des années 1980 rhabillé en exclu des années 2010 ». Une peinture sans concession de ce monde de l’entreprise où la mort, symbolique ou bien réelle, rôde et frappe. Avec iniquité pour les uns, sans sommation pour d’autres, dans l’impossibilité d’en dire plus pour préserver le suspens…

Le travail, monsieur Hanta, quant à lui, n’en manque point. Depuis des dizaines d’années, il voue au pilon des tonnes de livres dans sa machine infernale. Noirci d’encre des pieds à la tête, avec les souris mangeuses de bellevillepapier pour seule compagnie, il exècre son boulot, « ce massacre d’innocents », livres interdits par la censure et chefs d’œuvre de l’humanité, mais il sauve l’honneur en arrachant à la mort quelques trésors littéraires. En fait, des milliers qu’il entasse chez lui… Halluciné, hallucinant de vérité, comme possédé du verbe qu’il éructe dans un clair-obscur oppressant en l’écrin du Théâtre de Belleville, le fantastique Thierry Gibault prête figure à l’ouvrier d’« Une trop bruyante solitude »,  le puissant roman du tchèque Bohumil Hrabal. Une œuvre à multiples sens, magistralement mise en scène par Laurent Fréchuret, que le comédien incarne avec une rare intensité. Le travail asservissement ou épanouissement, le pouvoir dictatorial ou libérateur, l’existence corvée quotidienne ou miracle journalier, le livre papier à recycler ou trésor à décrypter, la culture supplément d’âme ou nourriture indispensable ? Autant de questions énigmatiques que monsieur Hanta résoudra tragiquement, autant d’interrogations qui n’en finissent plus désormais de résonner en nos têtes. Un spectacle à ne manquer sous aucun prétexte, par bonheur repris au Théâtre des Halles en juillet prochain lors du festival d’Avignon.

Vivantes, elles sont bien vivantes, Monique et Myriam, sur les planches du Théâtre de l’Aquarium et prochainement sur celles du Théâtre de la Criée à Marseille ! Sous les traits d’une même comédienne, Léna gardeBréban, qui incarne superbement ces deux femmes au travail… L’une est garde barrière et s’interroge sur l’avenir de son métier en voie de disparition, l’autre est infirmière de nuit dans un hôpital psychiatrique et narre son quotidien au chevet des « fous ». A l’origine, « Garde barrière et garde fous » se présente comme deux reportages diffusés sur France Culture dans l’émission « Les pieds sur terre ». Deux monologues dont s’empare Jean-Louis Benoit, des matériaux bruts dont il fait théâtre parce que, « si l’on veut parler des hommes et des femmes de notre temps, il faut d’abord écouter ceux qui n’ont pas la parole ». Entreprise risquée, mais réussie à entendre le passage et le souffle des trains le jour, le ronflement et les plaintes des malades la nuit ! « Toutes deux gardent, toutes deux regardent, toutes deux surveillent et protègent », commente le metteur en scène. Toutes deux, surtout, nous parlent de leur travail avec infinie tendresse et précision, colère et rébellion aussi. De la dureté de leur tâche invisible aux yeux de beaucoup et pourtant essentiel à la collectivité, de leur soif de reconnaissance face au regard parfois méprisant des usagers, de leurs espoirs d’une vie meilleure comme de leurs peurs face à l’incertitude du lendemain… Une parole libérée, une parole de l’ombre qui accède enfin en pleine lumière, la voix des sans-voix pour nous faire entendre l’indifférence et la souffrance que notre société sécrète de manière insidieuse à l’encontre de tous celles et ceux qu’elle estime de peu.

L’humour pourra-t-il sauver le monde des vivants de sa fin prochaine ? Les inénarrables conteurs Abbi Patrix et Yannick Jaulin y croient encore un peu, tant par profession que par conviction ! En compagnie de 21la talentueuse Linda Edsjö, le premier nous convie à sa table des mythologies « Pour ne pas perdre le nord »… Les deux compères y ont convoqué Loki, sujet emblématique des légendes scandinaves. Un personnage à double face, pourvoyeur de bonheurs ou de malheurs, à l’image de ces pauvres humains capables ou coupables du meilleur et du pire, sauveurs du monde ou fossoyeurs de la planète. Un spectacle envoûtant pour petits et grands, entre poésie et fantastique où, là encore, la musique s’entremêle à la parole pour égrener la fuite du temps et nous enrôler à la sauvegarde de l’humanité ! Comme l’ami Jaulin avec son gouleyant accent du marais poitevin qui nous rapporte à sa façon l’histoire croisée des trois religions révélées… Une histoire à triple entrée parfois un peu difficile à démêler, un peu « Comme vider la mer avec une cuiller »,  tant les héros de l’une empiètent parfois les chapitres des autres ! Fables, récits des origines, vérités déifiées ? Avec sérieux, trop peut-être, surtout avec beaucoup d’humour, le conteur s’empare à bras le corps de notre désir d’infini, de notre soif de spiritualité pour nous embarquer dans une histoire des religions pas toujours très catholique. Dans un périple hors d’âge où il ose rassembler sous la même bannière l’antique coiffeuse Dalila et sa grand-mère vendéenne ! Ponctué par l’archet de la violoniste Julie Mellaert, un spectacle où il est prouvé, pour celui qui croit au ciel comme pour celui qui n’y croit pas, qu’on ne cesse de se raconter des histoires depuis la nuit des temps. Entre affabulation et conviction, croyance et dogme, dialogue et fanatisme : pour s’entretuer ou faire ensemble humanité ?

Le vivant se fait récit, le mythe devient actualité, le roman s’empare de la scène. Le théâtre, sous quelque forme où il s’incarne, demeure autant source de questionnement et d’émerveillement. Osons en franchir les portes. Yonnel Liégeois

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Le Bénin, à la croisée des chemins

Le 6 mars, se déroule au Bénin le premier tour de l’élection présidentielle. 33 candidats briguent les suffrages de la population. Seuls cinq d’entre eux peuvent prétendre accéder au second tour, tous banquiers ou hommes d’affaires, anciennes figures de la vie politique béninoise ou d’instances internationales. Un pays, l’un des plus petits et des plus pauvres d’Afrique, à un tournant de son histoire.

 

 

Au revoir Cotonou, sa lagune, ses taxi-motos par milliers viciant l’air marin… A la veille des obsèques nationales de Mathieu Kérékou, l’ancien chef d’état béninois, retour en France dont l’ex Dahomey fut colonie jusqu’en carte1960. En ces jours de décembre 2015, la perspective de la future élection présidentielle échauffe déjà tous les esprits, attise convoitises et rancœurs, secrète alliances et complots, nourrit espoirs et promesses de tous les roitelets en puissance. Le seul vainqueur pour l’heure, avant l’échéance du premier tour de scrutin reporté au 6 mars ? L’argent, le franc CFA, qui coule à flots dans tous les meetings politiques, de la capitale Porto-Novo aux villages les plus reculés du Nord-Ouest, qui fait et défait les partis politiques à l’idéologie variable selon le type d’élections… « Inch’Allah », professent les électeurs de confession musulmane, « Que Dieu nous bénisse, alléluia », chantent cathos et évangélistes tandis que la majorité de la population, animiste, s’en va consulter le prêtre vaudou ! Les uns les autres, demain à n’en pas douter, vaqueront au quotidien précaire d’une économie informelle et continueront à vivre pour la majorité avec à peine 40 euros mensuels.

Le Bénin, état corrompu ? Pas plus que nos démocraties occidentales, loin s’en faut, inutile d’alimenter les clichés sur les potentats africains qui n’ont rien à envier à nos dynasties politiciennes, culture et histoire singulières invitent à plus de modestie quand il s’agit de porter notre regard sur ces pays classés sous le label « Françafrique »… Le « Yovo », le surnom par lequel l’autochtone interpelle avec humour le « blanc » dans la rue ou à l’échoppe de quartier, a laissé ses traces. Ses marques surtout, jusqu’à aujourd’hui : le candidat franco-béninois Lionel Zinsou, puissant banquier d’affaires et Premier ministre du président sortant Boni Yayi, n’est-il pas accusé d’être parachuté par le gouvernement français ? Vincent Bolloré, patron du port de Cotonou et partisan d’une ligne de chemin de fer transafricaine, n’est-il pas le premier pilier de la fragile économie béninoise ? Des affirmations qui invitent à la réflexion…
Contrairement à ce que prétend et osa déclarer publiquement un ancien président français à propos du continent DSC01388africain, le Bénin est fort d’une longue et riche histoire. Du sud au Nord du pays, se dressent encore les palais des anciens rois du Dahomey et de leurs vassaux. De nos jours, Béhanzin, le roi d’Abomey, demeure l’une des grandes figures respectées de l’histoire du pays : n’est-ce pas sa dynastie, et lui, qui fit de son royaume l’un des plus puissants de l’Afrique de l’Ouest ? Culture de tradition orale, architecture et sculpture : griots et colporteurs d’histoire, artisans et artistes béninois du plus lointain passé ont façonné le territoire de leur génie couleur ocre, ils n’ont aucunement à rougir de leur talent face à leurs homologues muséifiés d’outre-Atlantique…

Brassage de populations, multitude d’ethnies et de langues, diversité de religions : contrairement aux apparences, le Bénin, riche de ses quelques onze millions d’habitants, est un pays métissé où seul le développement contrasté entre le Nord désargenté et le Sud à la prospérité plus affirmée peut engendrer clivages et tensions. L’ancien royaume du Dahomey, aux frontières délimitées à l’est par les puissants Niger et Nigeria et à l’ouest par les turbulents Burkina Faso et Togo, jouit en tout cas d’une stabilité politique rare sur le continent. Qui dénote dans un paysage économique aux teintes plutôt sombres, faute de richesses naturelles telles que le pétrole… A l’image d’autres pays africains, la Chine et ses émissaires aux yeux bridés sillonnent la capitale et les campagnes, offrent capitaux et avenir au soleil radieux contre terres cultivables et licences industrielles.
La libéralisation à marche forcée aux lendemains du long intermède « marxiste-léniniste » du feu président Kérékou, ici comme ailleurs, produit ses effets mortifères : baisse des cours mondiaux du coton qui assure plus DSC_0071de 75% des recettes à l’exportation et les revenus de près de 60% de la population, faiblesse d’exportation de la noix de cajou et de la pêche artisanale à la crevette… 75% de la population n’a pas accès à l’électricité et l’eau potable, hormis le réseau des gros bourgs et villes, est encore un trésor qu’il faut aller puiser en terre ! Les séismes islamistes qui frappent le Niger et le Nigeria nuisent encore un peu plus au développement des échanges commerciaux après le contrôle strict ou la fermeture des frontières avec ces deux pays. Il n’empêche, le flux incessant des poids lourds sur des pistes défoncées symbolise jusqu’à l’outrance, voire l’apocalypse au nombre de carcasses désarticulées sur les bas-côtés, combien le Bénin, avec son riche port de Cotonou, s’est imposé comme un pays de transit incontournable pour ses voisins limitrophes.

Les conséquences majeures dans cette course effrénée à la rentabilité ? Un taux de chômage explosif, une jeunesse qualifiée sans avenir, une économie souterraine florissante… Chacun, devant son pas de porte, aligne son petit étal alimentaire, chacun crée sa petite entreprise d’essence clandestine et trafiquée en provenance DSC_0340du Nigeria, chacun développe son petit commerce à la criée au bord des routes et pistes… Il faut bien survivre à défaut de vivre, la misère ne sévit pas au Bénin, la pauvreté oui ! Avec ses corollaires, dramatiques : un système éducatif et de santé en plein marasme, la valse d’ONG multiples et variées au volant de quatre-quatre rutilants ! Souvent au carrefour d’un village, un immense panneau datant déjà et annonçant le démarrage de tel ou tel projet soutenu par divers organismes : seule la pancarte, délavée par le temps et solide sur ses fondations, attire l’œil du passant !
Une vie de galère à la ville, une vie de forçat au champ… Des journées harassantes pour le citadin dans une cohue ébouriffante et un taux de pollution alarmant, des cultures de subsistance pour le paysan, des distances hallucinantes pour la femme et l’enfant se rendant au marché avec, à l’aller comme au retour, quelques trente ou quarante kilos de marchandises sur la tête à vendre, échanger, troquer. En Afrique, d’une case à l’autre et tout au long des sentiers escarpés, le dicton se vérifie, la femme est vraiment l’avenir de l’homme ! Envers et malgré tout, le peuple béninois s’affiche accueillant, souriant, entreprenant. Dans cette course à la débrouille pour gagner son CSC_1051assiette de mil ou de manioc quotidien, il ne manque pas de bras et de cœurs solidaires pour assurer le développement du pays autrement.

Des structures de micro-crédit en faveur des paysans aux associations de bénévoles en prévention du sida, des voix multiples en faveur du respect et de la défense de l’environnement aux coopératives vivrières, le Bénin est riche de potentiels en tout secteur. Dont un qui n’attend qu’un puissant coup de pouce gouvernemental pour libérer sa créativité : le tourisme intelligent et responsable ! Du sud au nord, de la cité lacustre de Cotonou au pays des Tata-Somba, de l’emblématique Ouidah avec sa porte du Non-Retour symbole de l’histoire de l’esclavage au magnifique parc national et animalier de la Pendjari, des bords de mer houleux de l’Atlantique à la chaîne accidentée des plateaux de l’Atakora, le pays regorge de fabuleux trésors naturels dont les guides locaux au sourire communicatif s’enorgueillissent de dévoiler les mystères au « yovo » définitivement ensorcelé ! Un pays encore sauvegardé d’un tourisme de masse, qui autorise le dialogue en toute SDC11535sérénité avec les populations locales, du pêcheur côtier remontant ses traditionnels filets à l’éleveur Peul de vaches aux majestueuses cornes, le recueillement sur les lieux sacrés de tribus millénaires comme l’initiation aux secrets vaudou hors tout folklore organisé… Le Bénin est une perle échouée sur la côte Atlantique, il s’offre en toute générosité au regard de ceux et celles qui acceptent de remiser clichés et préjugés !
Avec une solidarité transfrontalière qui ne se dément jamais… Active, la communauté béninoise en France n’oublie pas le frère ou la sœur, de sang ou de cœur, demeurés au pays. Par exemple, l’association franco-béninoise Sollab, « Solidarité Laboratoires », qui n’attend que bénévoles et fonds pour démultiplier actions et projets : équiper les centre de santé, dans les bourgs et villages les plus reculés de la savane ou de la brousse, d’outils d’analyses médicales. Un enjeu de santé primordial pour les populations qui n’ont ni les moyens ni le temps de se rendre à l’hôpital le plus proche, une question de survie pour les mamans et leurs bébés : comment se soigner et guérir lorsque la fièvre jaune frappe sans pouvoir être démasquée, comment accoucher en toute sérénité lorsque font défaut les outils élémentaires pour une simple DSC_0677analyse de sang ? De Paouignan dans la région des Collines au quartier Tokpota de Porto Novo, d’Alassane Chabi-Gara en région parisienne à Olivier Koukponou à Cotonou, le virus de la solidarité se propage pour le bien-être et la santé de tous !

Le Bénin ? A l’image de son drapeau national aux trois couleurs, une authentique terre de contrastes aux valeurs à sauvegarder : vert comme l’espoir d’un développement au bénéfice de tous, soleil comme un avenir prometteur pour chacun, rouge comme le sang des enfants à protéger et à éduquer… Le Bénin n’écrira certainement pas la dernière page de son livre d’histoire le 6 mars, il est crucial cependant pour les autochtones de la bien tourner ! Yonnel Liégeois. Photos de Claude, Séverine et Sylviane.

 

En savoir plus
Pour voyager : le guide du « Petit Futé » consacré au Bénin. L’agence Allibert organise des CSC_1143séjours attrayants, mêlant marche et découverte en profondeur du pays. Hors des circuits touristiques convenus.
A lire : les auteurs béninois Florent Couao-Zotti pour « La traque de la musaraigne » et son recueil de nouvelles « Retour de tombe », Arnold Sènou pour « Ainsi va l’hattéria ». Ken Bugul, sénégalaise mais béninoise par alliance, pour « le Baobab fou » et « Riwan ou le chemin de sable » qui reçut le grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1999… Tous les ouvrages (roman, poésie) de l’écrivain franco-béninois Barnabé Laye : son dernier recueil poétique « Fragments d’errances » (Acoria éditions) vient d’être couronné du Prix Aimé Césaire 2016, Prix de la Société des Poètes Français.

A visiter : l’ensemble des palais royaux de l’ancien Dahomey, la cité lacustre, le village souterrain d’Agongointo, les parcs nationaux, la fondation Zinsou qui s’affiche comme le seul musée d’Afrique occidentale consacré à l’art moderne.
SDC11435A parcourir : La route des esclaves à Ouidah qui, sur quatre kilomètres de la Place des Enchères à la Porte du Non-Retour, raconte sans chaînes aux pieds le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leur terre au temps de la traite négrière. Un lieu de mémoire, à respecter autant que l’île de Gorée au Sénégal.
A découvrir : la savoureuse cuisine locale (igname, fromage peul, poisson) et ses boissons typiques (le vin de palme et la bière de mil). Les temples et rites vaudou, dont le Bénin est la terre d’élection : loin des fantasmagories occidentales, un art de vivre et une philosophie autant qu’une religion.

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