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Étienne de Silhouette, inventeur de l’I.S.F

Si son nom est devenu commun, l’homme et son œuvre sont pareillement oubliés. La biographie de Thierry Maugenest rend justice à Étienne de Silhouette, cet atypique ministre de Louis XV qui voulut prendre à la noblesse pour donner au peuple.

 

Une impasse à Limoges, sa ville natale, et une modeste avenue à Bry-sur-Marne où il mourut, sont les seules traces de celui qui fut en son temps l’un des hommes les plus célèbres de France. Retour à 1709, année de sa naissance marquée par un hiver glacial, début d’une période de conditions climatiques exceptionnelles que les climatologues ont appelé « le petit âge glaciaire » ! « A Paris, on avait même frôlé les moins trente ! En un mois, le froid avait fait des dizaines de milliers de victimes dans la capitale… », raconte Thierry Maugenest. « Les oiseaux tombaient du ciel, pétrifiés par le gel, les bœufs, les chevaux mouraient les uns après les autres dans les étables….. Le vin qui gelait dans les tonneaux, se débitait désormais à la hache ». S’ensuivirent inondations et épidémies. La misère du peuple est effroyable et le jeune Étienne en sera témoin lors d’un nouvel épisode glacial, alors qu’il est âgé de six ans. Il en sera marqué et restera concerné sa vie durant par les conditions de vie des plus démunis, alors que son propre père, de petite noblesse, est collecteur des impôts, fonction honnie par la population. D’ailleurs, comme le souligne Maugenest, « Arnaud de Silhouette n’ignore pas qu’en cas de soulèvement populaire à Limoges, lui, sa femme et ses fils seraient les premières cibles des pilleurs et des émeutiers ». En effet, la colère du peuple gronde déjà… Le jeune Étienne fait toute sa scolarité au Collège jésuite Sainte-Marie à Limoges où il excelle par une intelligence exceptionnelle et une capacité de travail hors norme, ainsi que de remarquables facultés de concentration et d’analyse. Tous ceux qui croiseront sa route en témoignent. La discipline de fer des jésuites ne le gêne pas, elle lui permet d’assouvir son immense soif de connaissances. Quant à la rigueur morale qui l’accompagne, elle lui laissera une empreinte durable, lui faisant honnir tout ce qui pourrait s’apparenter à un relâchement des mœurs jusqu’à la pudibonderie.

Déjà diplômé d’une licence ès lettres et sans abandonner la philosophie, le jeune Étienne ressent le besoin d’étudier le droit et sera reçu avocat du parlement en août 1727. Fort de ce bagage intellectuel nécessaire mais pas suffisant pour mettre en pratique ses idées, il entreprend comme tout jeune homme de la noblesse européenne à cette époque ce qu’on appelle « le grand Tour » ou « Tour du Chevalier ». Ce périple était censé permettre aux jeunes nobles de différents pays de nouer des liens pouvant servir ultérieurement leurs ambitions respectives. Dans son livre « Voyage de France, d’Espagne, de Portugal et d’Italie », Étienne contera le sien qui, loin d’être un simple récit de voyage, constitue un essai économique et politique. Sans négliger, bien au contraire, les contacts avec les élites locales de la noblesse, de l’intelligentsia ou du clergé (il rencontre notamment le pape Benoît XIII et le futur Clément XII), le jeune homme n’a de cesse de rechercher également le contact du peuple, ouvriers ou paysans. Par exemple, en visite dans le duché de Savoie, son biographe nous confirme qu’il « demande à visiter les manufactures situées au sein du massif montagneux de la Chartreuse » et précise qu’« Étienne met pied à terre et s’entretient avec les ouvriers. Il veut connaître le détail de leur condition de travail. Il note le salaire qu’ils touchent et s’enquiert du montant exact des impôts qui pèsent sur eux ». Révolté par le gouffre qui sépare les conditions de vie des riches souvent oisifs et des plus pauvres qui perdent leur vie à la gagner misérablement, il est conforté dans l’idée que cette situation est dangereuse pour le royaume. Il a écrit une étude sur Confucius et partage l’analyse du philosophe chinois, lorsqu’il écrit que « le moyen le plus sûr de s’attirer l’amour des peuples est de diminuer les impôts et le nombre de ceux qui vivent aux dépens du public ».

Pour mettre en pratique ses idées humanistes, il lui faudra atteindre rien moins que le poste de contrôleur général des Finances ! Ce Grand Argentier, comme on l’appelait, regroupe dans son ministère toute l’activité économique (agriculture, négoce et industrie) et financière (impôt, trésor et emprunt). Le chemin sera long, mais la patience et la ténacité du personnage sont à la hauteur de ses convictions et de sa noble ambition. Notre érudit, philosophe et historien ne cesse d’étudier et d’écrire : en 1730, il publie « Réflexions politiques de Baltasar Gracian », un philosophe jésuite dont il a traduit l’œuvre après avoir appris l’espagnol en quelques semaines… Bientôt, dans les salons parisiens les conversations bruissent autour du nom de ce jeune surdoué de vingt et un ans à qui l’on doit déjà plusieurs essais très pertinents, dont les thèses ne sont pas sans en inquiéter quelques uns ! Pourtant, Étienne de Silhouette est un légaliste, attaché par sa naissance au régime monarchique. Il pense peut-être, comme le suggère Olivier Doubre dans l’hebdomadaire Politis, à l’instar du Guépard de Visconti que « tout doit changer pour que rien ne change ». En fait, il voudrait sauver le royaume « d’une révolte de grande ampleur » en instaurant plus de justice sociale … Outre ses nombreux talents, il semble quelque peu visionnaire !

Quoi qu’il lui en coûte, notre jeune homme vertueux et studieux doit faire carrière s’il veut avoir une chance d’être introduit à la Cour et d’approcher le souverain. Il devient d’abord banquier (bien connaître l’ennemi pour mieux le combattre, selon Machiavel), très intéressé par le système fiscal anglais. En 1731, il entre au service de l’ambassadeur de France à Londres où il remplit plus ou moins un rôle d’agent secret se rapprochant ainsi de la Cour de France. Après dix ans de transit entre les deux pays, il est nommé ambassadeur de France en 1741 et publie notamment « Observations sur les finances, le commerce et la navigation d’Angleterre ». Ses écrits circulent à la Cour et il devient un personnage incontournable. Son érudition et son patriotisme lui valent l’intérêt de certains conseillers royaux, mais il reste à approcher celle qui au sommet de l’État fait et défait carrières et réputations : la marquise de Pompadour. Pour cela, notre héros devra davantage compter sur ses talents d’écrivain et ses qualités de penseur. Or, ses écrits le placent au niveau des philosophes des Lumières, Diderot et d’Alembert, et sont fort appréciés par  Montesquieu, Rousseau et Voltaire (ce dernier l’abandonnera lâchement au moment de sa disgrâce…). Comme le rappelle Maugenest, « avant même d’être la maitresse de Louis XV, la marquise s’entoure des plus grands noms de la littérature, qu’elle réunit dans son salon. Par la suite, elle ne cessera d’user de son influence pour défendre les amitiés qu’elle a nouées au sein des cercles littéraires ».  Grâce à sa bienveillante complicité, et en dépit de l’hostilité farouche de certains, « empêcher l’ambitieux philosophe de devenir ministre tourne à l’obsession chez le marquis d’Argenson » selon Maugenest , Étienne de Silhouette obtient d’abord le poste de Commissaire général auprès de la Compagnie des Indes en 1751 puis, quelques années plus tard, le 4 mars 1759 il est enfin nommé contrôleur général des Finances.

Reste à appliquer son programme, qu’il n’a d’ailleurs pas complètement dévoilé par prudence, les pensions des aristocrates faisant partie des dépenses inutiles à supprimer ! 12.000 pensions seront examinées une par une. Par ailleurs, il a l’idée originale de différencier les biens et produits manufacturés : d’un côté  les « nécessités » et de l’autre les « arts frivoles », ces derniers devant être plus taxés que les autres. Les denrées alimentaires sont exemptées. Enfin, il est le précurseur de cet impôt moderne, bien que remis en question par notre « monarque » actuel, l’I.S.F. Il taxe les nobles sur leurs signes extérieurs de richesse. C’est-à-dire, à l’époque : carrosses et équipages, domesticité, bijoux… Cela fit grand bruit dans le Landerneau ! Outre sa ferme intention de mettre en œuvre une meilleure redistribution, notre très intègre ministre veut lutter contre la corruption qu’il a constatée à tous les niveaux de l’État et qui le scandalise, particulièrement chez les fermiers généraux qui ont la charge de récolter taxes et impôts pour la couronne mais s’enrichissent en en détournant une partie. Autre preuve de la modernité de pensée de cet homme d’état, comme l’explique son biographe, « il donne une publicité maximale à ses réformes. Avec un siècle d’avance, il compte sur le poids de l’opinion publique et organise de véritables campagnes de communication auprès du peuple. Il fait le pari que des millions de sujets satisfaits feront taire les lamentations des plus riches. Ainsi, le cabinet du ministre fait publier le détail de ses réformes dans toutes les gazettes ».  Que Nenni ! Silhouette est arrivé dans ce ministère à la plus mauvaise période. Le royaume est entré en guerre avec la couronne britannique, toutes les espèces sonnantes et trébuchantes que le grand argentier a fait rentrer dans les caisses de l’état sont dilapidées dans l’effort de guerre. La noblesse est folle de rage, il s’est mis à dos également la finance et le parti dévot. Après la gloire, la disgrâce…. Les aristocrates se déchainent, affichent dans Paris des pamphlets et distribuent des livres satiriques, parfois mis en musique, qui deviennent  des chansons populaires.

Non contents de le ridiculiser ainsi, ils accoleront peu à peu de façon péjorative son patronyme à des objets sans intérêt jusqu’à l’absorber dans le langage commun.  D’abord, ce furent des tenues « à la Silhouette » car sans poches puisque plus rien à y mettre, puis les croquis découpés de profil que l’on baptisât de son nom. D’après Maugenest, « cette technique connut un tel succès que toutes les foires et bals publics ont leur « découpeur de silhouette ». Pendant ce temps, la faillite du royaume est imminente, la position du ministre des Finances de plus en plus intenable. Étienne de Silhouette remet sa démission le 21 novembre 1759, notre honnête homme n’aura tenu qu’un peu plus de huit mois. Parfois le ridicule tue… En l’occurrence, il a fait disparaître Étienne de Silhouette de l’histoire de France. En effet, à peine trente ans après son éviction, en 1788 son nom entre dans le dictionnaire des… noms communs ! En guise de conclusion, voire d’épitaphe, ces mots de Jean-Jacques Rousseau : « Vous avez bravé les cris des gagneurs d’argent. En vous voyant écraser ces misérables, je vous enviais votre place. En vous la voyant quitter sans vous être démenti, je vous admire ». Chantal Langeard

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Julien Gosselin et l’obsession de l’image, Avignon 2018

L’enthousiasme qui a saisi les commentateurs après la première du spectacle de Julien Gosselin, Joueurs, Mao II, les Noms d’après trois romans de l’américain Don Delillo, a été tel que certains d’entre eux ont décrété que le jeune homme, tout juste un peu plus de trente ans, était mûr pour entrer dans la catégorie des grands metteurs en scène européens. Celle de l’excellence artistique et qui, de ce fait, est quasiment intouchable.

 

 

Une belle promotion qui ressemble au passage d’une division à l’autre, pour parler en termes footballistiques comme le veut l’actualité ! On tremble pour Julien Gosselin qui mérite mieux, quoi que l’on pense de son travail, que ce « chemin » tracé à son insu. Et en faire le premier de cordée de notre activité théâtrale est encore plus dérisoire. Au demeurant, il est tout de même permis de se poser la question de la validité d’un tel enthousiasme, sans doute palpable le soir de la première auprès d’un public de professionnels, mais qui était déjà quelque peu retombé le lendemain auprès d’une assemblée plus mélangée. Question d’intensité de la représentation qui s’étire (c’est le bien le terme) sur dix heures, les deux dernières ayant été rajoutées à l’ultime moment dans l’hésitation de l’équipe de création pas prête pour ce final. C’est d’autant plus paradoxal que le spectacle pourrait paraître calé (fixé) dans l’exacte mesure où les deux premières parties sont des vidéos du jeu des acteurs volontairement cachés ou à peine visibles, écrasés qu’ils sont par les écrans géants qui mangent la scène et attirent inéluctablement notre regard. Il faudra attendre cinq heures et demi pour que le théâtre tel qu’on l’entend traditionnellement fasse de timides apparitions pour s’installer à la fin dans le bel espace scénographique aménagé par Hubert Colas, simplement parce que l’équipe n’a sans doute pas eu le temps de la travailler comme elle l’entendait et reste dès lors dans l’approximation vivante du jeu : oserais-je dire que cette partie-là est la plus intéressante parce qu’aussi la moins cinématographiquement spectaculaire ? Quand on pense que certains faisaient la fine bouche l’an passé devant le trop de vidéos dans le superbe spectacle de Franck Castorf…

Sont-ce les mêmes qui se réjouissent aujourd’hui de ce qu’ils peuvent voir sur écran à la Fabrica où se donne le travail de Julien Gosselin ? On pourra toujours louer le savoir-faire théâtral de Julien Gosselin, reste à déterminer ce qu’il entend par théâtre… On s’apercevra aussi qu’il est en train de mettre en place un système de fabrication déjà largement perceptible dans 2666 d’après Bolano présenté ici même il y a deux ans. En ce sens, cette trilogie de Don Delillo, montée de toute pièce par ses soins puisqu’il signe l’adaptation des trois livres de l’auteur écrits à des dates différentes (1977, 1991 et 1982), se situe dans l’exact prolongement de 2666 avec les mêmes procédés narratifs (qui, espérons-le ne deviendront pas des tics). Se voulant d’une grande fidélité au texte qu’il suit à la lettre – ce qui n’empêche pas les contresens comme dans 2666 – Julien Gosselin illustre à sa manière les propos de l’auteur, se permettant tout de même quelques petites embardées ici et là. Sa fidélité, ou pseudo fidélité, se traduit par l’énonciation par un comédien ou une comédienne d’une partie du texte sur fond de musique martelant le rythme de manière obsessionnelle, de quoi enfoncer le spectateur dans un état cataleptique, ou encore en faisant défiler le texte original (traduit par Marianne Véron) sur l’écran, ce qui à la limite pourrait se penser comme l’aveu d’une incapacité à trouver une résolution théâtrale à la prose de l’auteur… Ce qui demeure néanmoins, c’est encore et toujours l’obsession de l’image.

C’est bien sûr l’aspect purement romanesque des œuvres présentées, c’est-à-dire ce qui se joue à la surface des choses, qui intéresse Julien Gosselin. C’est par cet aspect – une sorte de miroir qui renvoie à nos propres petites histoires, enfin celle d’un certain milieu – que les spectacles du collectif « Si vous pouviez lécher mon cœur » attirent le public. C’est patent dans la première partie du spectacle consacrée à Joueurs où l’œil de la caméra se plaît à suivre les évolutions et la désagrégation d’un couple – elle travaillant dans l’une des Twin Towers, lui, trader dans le même immeuble, avant de se retrouver embarqué dans une « autre » vie à la suite de sa rencontre avec une ancienne hôtesse de l’air- avant que le film, pardon, le spectacle, ne s’engage sur d’autres sentiers plus complexes et intéressants que la description de la vie oiseuse des intéressés… Nous sommes dans les années soixante-dix… Mao II et Les Noms sont heureusement d’une autre tonalité chez Don Delillo, comme chez Gosselin, qui retrouve avec la dernière œuvre les vertus du théâtre laissant enfin respirer ses comédiens à l’instigation de Frédéric Leidgens. Des comédiens dont on dira qu’ils répondent avec talent aux exigences de leur metteur en scène, tout en opérant en un vase clos… étouffant. Jean-Pierre Han

Joueurs, Mao II, Les Noms d’après Don Delillo. Mise en scène Julien Gosselin. La Fabrica, jusqu’au 13 juillet à 15 heures (durée : 10 heures).

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Mai 68 : Étienne Balibar, de la pensée sous les pavés

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture clôt en compagnie du philosophe Étienne Balibar. Professeur émérite de l’université Paris X-Nanterre et ami de Louis Althusser, il est un contemporain des Bensaïd, Foucault, Linhart et Rancière, cette pléiade d’intellectuels qui ont marqué la pensée du XXème siècle. Un entretien de haute teneur où le philosophe tente de dégager le sens des événements de Mai 68, pour aujourd’hui et demain.

 

 

Yonnel Liégeois – Philosophe et penseur reconnu, spécialiste de Marx et fils spirituel de Louis Althusser, que faisiez-vous au moment où éclate Mai 68 ?

Étienne Balibar – À cette époque, j’occupe mon premier poste d’enseignant au lycée de Savigny-sur-Orge. Je n’y resterai que deux ans, pour ensuite être nommé assistant à l’université Paris 1- La Sorbonne. Entre les deux, se situe l’épisode de Vincennes. Dès la fin des événements de 68, Edgard Faure, un fin limier de la politique et nouveau ministre de l’Éducation nationale, avait suggéré la création d’un centre expérimental à Vincennes. En plein bois, sur un terrain de l’armée… Avec l’objectif louable de permettre à des non-bacheliers d’entamer des études universitaires, avec l’idée aussi de créer un abcès de fixation : il avait fait appel à une large majorité d’enseignants de gauche, concentrant là tous les courants gauchistes, socialistes et communistes, la poudrière en quelque sorte ! Et Michel Foucault, chargé d’organiser la section philo, avait voulu recruter un échantillon de la Nouvelle Philosophie, structuraliste et marxiste : Châtelet, Deleuze, Serres, Bensaïd, Badiou, Rancière, Judith Miller… J’ai répondu oui à sa sollicitation, mais je n’ai tenu qu’un seul séminaire. Très vite, je me suis fatigué des batailles quotidiennes, coincé entre les maoïstes qui réglaient leurs comptes avec Althusser par personne interposée et les communistes qui me reprochaient mes aventures gauchisantes !

 

Y.L. – Entre-temps, vous avez eu tout loisir de monter sur les barricades ?

É.B. – Non, je n’ai pas fait les barricades, je n’étais déjà plus de cette génération mais, habitant Paris, j’ai fait toutes les manifestations, oui bien sûr… je me souviens que les élèves de Savigny voulaient faire comme ceux des grands lycées parisiens : l’occupation permanente. Or, c’était le printemps, l’établissement était situé dans un grand parc et nous craignions quelques débordements de leur libido ! Il y avait aussi en ville des commandos musclés qui voulaient forcer les grilles pour rétablir l’ordre… Avec quelques collègues, nous avons un peu joué double jeu : « D’accord pour remplacer les cours par débats et meetings, mais le soir il est plus confortable de rentrer dormir chez vous et de nous rendre les clefs que nous vous remettrons chaque matin… ». Les élèves ont acquiescé mais le proviseur, un administrateur d’une intégrité absolue à qui je rends hommage, ne nous l’a jamais vraiment pardonné !

 

Y.L. – Avez-vous perçu des signes avant-coureurs de l’explosion sociale à venir ?

É.B. – Non, pas plus moi que les autres, même si le contexte national et international était agité ! Les générations présentes ne se rendent plus compte de la concentration des événements dans le temps. Pourquoi les syndicats et la population se sont-ils solidarisés avec les étudiants contre les violences policières ? Nous sommes à quelques années de la fin de la guerre d’Algérie : lorsque les Parisiens voient les Brigades spéciales se déployer boulevard Saint-Michel et à la Sorbonne, le tableau ravive de mauvais souvenirs. En outre, nous arrivons à la fin d’un cycle, l’exaspération envers le gaullisme atteint son paroxysme. Heureusement que le sinistre Papon n’était plus préfet de police, sans vouloir encenser Maurice Grimaud (Un préfet en état d’alerte, ndlr), son calme et sa prudence ont sûrement évité un bain de sang.

 

Y.L. – Et les intellectuels, alors, s’engagent aussitôt ?

É.B. – Quand il s’est créé une sorte de « Commune » au Quartier latin, les intellectuels de toutes générations y ont très vite participé. Comme dans tout le pays, on a assisté à une extraordinaire libération de la parole, on a échangé jour et nuit expériences, revendications, utopies. Mon grand souvenir ? Fin mai ou début juin, je reçois un coup de fil de Jacques-Alain Miller, alors assistant à l’université de Besançon. « La révolution a commencé », m’affirme-t-il au téléphone, « nous venons de créer le premier Comité d’action commun qui rassemble les étudiants et les salariés de la Rhodiaceta… ». Je me suis dit qu’il fallait aller voir de plus près. Avec Pierre Macherey et deux de ses étudiants, nous avons récupéré les jerricanes d’essence nécessaires et traversé la France en Dauphine Renault. Une expédition… Las, à notre arrivée, la révolution était terminée, le soviet n’avait pas tenu plus d’une journée (rires) ! Par la suite, j’ai beaucoup réfléchi à l’événement. Dans mon quartier, se trouvaient deux usines, la Thomson et la Snecma… Pas des forteresses comme Billancourt, mais deux grosses boites tout de même : avec les drapeaux rouges qui flottaient partout, on pouvait discuter à la porte mais pas question d’y pénétrer, protéger l’outil de travail était la consigne générale ! Quoiqu’on en dise, en dépit de la fraternisation, demeurait un « habitus de classe » qui révélait une différence de perception et d’objectifs. Cette anecdote m’amène à la question de fond : Mai 68 était-il une révolution ? Georges Séguy, le secrétaire général de la CGT à cette époque, a confessé un jour qu’il avait « songé à prendre le pouvoir » en mai, mais il a réaffirmé dans la foulée « la situation n’était pas révolutionnaire ». Il a sûrement raison, mais encore faut-il s’entendre sur le sens que l’on donne au mot révolution. Peut-être était-il en train de changer ! Mai 68 n’est pas qu’un jeu, ce sont aussi des enjeux. D’une part, il y a la jeunesse, y compris toute une partie de la jeunesse ouvrière qui pense qu’il faut enfin mettre les actes en accord avec les discours, d’autre part des appareils syndicaux qui réfléchissent les luttes sociales en termes traditionnels, marxistes ou non, dans une interaction complexe avec les décisions de la base. Quant aux dirigeants communistes ou socialistes, ils se marquent à la culotte et calculent en fonction de leur rivalité politique. L’un des enjeux de 68 est là : une sorte de feu d’artifice des espérances révolutionnaires de tout le siècle, celles d’Octobre 17, du Front Populaire et des luttes de libération nationale, greffées sur une crise sociale qui tout d’un coup se généralisait et se radicalisait en raison de l’autoritarisme du pouvoir. Cela s’est joué beaucoup dans l’imaginaire mais, derrière la rhétorique, il y avait le profond désir d’une autre façon de faire de la politique.

 

Y.L. – Selon vous, faut-il traduire ce « feu d’artifice » en termes de lutte des classes ou de conflit de générations ?

É.B. – À mes yeux, la réalité est plus complexe. D’abord, parce que ces deux approches se mêlent dans les deux groupes identifiés, étudiants et travailleurs, et plus généralement dans toute la population française… Ensuite, parce que nous sommes en face d’une vraie contradiction à résoudre. Ce sont deux logiques qui se confrontent. D’un côté, celle qu’incarne la CGT, et qui se justifie pleinement dans la perspective d’une amélioration de la situation des salariés, pas seulement des augmentations de salaire mais des conditions de travail, des droits nouveaux. Elle vaut aussi pour d’autres couches sociales, y compris les étudiants jetés dans une université de masse improvisée, manquant de moyens, où la sélection se fait sur des critères de classe, comme l’avaient montré Bourdieu et Passeron. De l’autre, la logique anti-autoritaire et anti-hiérarchique, celle que Michel Foucault a le mieux formalisée plus tard : la contestation de tous les rapports de pouvoir à l’école et à l’université, à l’entreprise, dans la famille comme dans les partis et les syndicats, voire dans l’Église. Au final, une remise en cause des grandes catégorisations de l’humain sur lesquelles reposent les institutions traditionnelles : le masculin et le féminin, le manuel et l’intellectuel, le normal et l’anormal. C’est pourquoi on ne peut pas réduire Mai 68 à une contestation individualiste, voire « hédoniste », comme on le fait souvent. C’est par exemple la vision de Régis Debray. L’aspect anarchiste de 68 aurait été une façon d’aller au-devant de ce que la société de consommation exigeait : détacher l’individu de toutes les hiérarchies, de toutes les solidarités, fabriquer le citoyen consommateur et jouisseur. Je préfère l’analyse de Foucault : il dit très clairement que la notion-même d’individu a été remise en question. De manière tendue et contradictoire certes, prise entre la recherche d’autonomie et le besoin de communauté, l’aspiration à de nouvelles relations égalitaires… À des degrés divers, ces deux logiques ont traversé les mêmes individus, qu’ils soient étudiants ou travailleurs. Je crois bien que c’est cela qui a été vécu comme situation « révolutionnaire » : la rencontre des mondes du travail et de la culture avec leurs intérêts propres autour d’une même aspiration à changer la vie.

 

Y.L. – Que pensait et disait Louis Althusser, au cœur de ce grand bouillonnement d’idées ?

É.B. – Althusser a pris Mai 68 en pleine figure comme tout le monde, et plus que tout le monde ! Peut-être son influence a-t-elle contribué à préparer l’événement, mais il en fut profondément désemparé. En outre, il ne faut jamais oublier que c’était un homme fragile et malade avec des problèmes psychologiques qui, tragiquement, deviendront des problèmes psychiatriques. Il a donc vécu 68 à l’hôpital, où d’ailleurs il se passait aussi pas mal de choses. Avec la publication de Pour Marx et Lire le Capital dans les années soixante, sans être le penseur ou le philosophe officiel du PCF, il avait initié de grands débats dans et autour du parti. Mais, en 66, il avait publié un article anonyme sur la révolution culturelle chinoise dans les Cahiers marxistes-léninistes et certains dirigeants maoïstes, qui furent ses élèves – dont Robert Linhart le plus brillant d’entre eux-, espéraient le rallier à leur cause. Althusser était écartelé entre sa fidélité au « parti de la classe ouvrière » et sa recherche d’une « nouvelle pratique de la politique ». Bien longtemps après, j’ai cru comprendre ce qui s’était passé dans sa tête. Imprégné d’une vision quasi messianique de la révolution, il considérait la scission du mouvement communiste comme le drame absolu. Il pensait que l’URSS avait trahi le marxisme au profit de « l’économisme » et de « l’humanisme » et jouait dans le monde un rôle conservateur, sans pour autant faire de la Chine le modèle idéal. Son rêve ? Jouer un rôle, aussi minime soit-il, dans la réunification du communisme… D’où ses contacts avec les deux écoles de pensée les plus vivantes de chaque bord, les communistes italiens et ses jeunes élèves maoïstes. J’ai relu ces jours-ci le texte qu’il a publié un an après 68 dans La Pensée, une « Réponse à Michel Verret à propos de Mai étudiant ». C’est parfois pénible, bien que certains propos ne manquent pas de résonance aujourd’hui. Je crois que ce qu’Althusser a dit de mieux sur Mai 68, il l’a exprimé indirectement, après coup, dans des textes en partie inachevés. Il a cherché un développement de la théorie marxiste où la sphère idéologique, les mécanismes inconscients de la domination culturelle, de l’assujettissement des individus, s’articulent à la production, à l’exploitation et à la lutte des classes. Étonnamment, c’est ce que retiennent bon nombre de philosophes critiques, en particulier aux États-Unis.

 

Y.L. – Le marxisme en mal d’inspiration, le maoïsme en voie d’extinction, le néolibéralisme en pleine extension : est-ce la fin programmée, si souvent annoncée, des idéologies ?

É.B. – De manière brutale, je dirai d’abord que Mai 68 sonne la fin d’une certaine idée du socialisme, dans sa variante étatique dictatoriale aussi bien que dans sa variante social-démocrate. Mais on a mis vingt ans pour s’en rendre compte, à travers des expériences dramatiques ou décevantes. En France l’union de la gauche, avec ou sans programme commun, a essayé de récupérer l’énergie de Mai 68 et de réaliser une partie de ses objectifs, mais en tournant le dos à son questionnement de fond sur la démocratie et la société. Pendant ce temps-là, comme l’ont bien montré certains sociologues, le capitalisme a su tirer les leçons de la « critique » pour perfectionner le management. Je sais que je prends des risques : « Si c’est la fin du socialisme, c’est donc le triomphe du libéralisme », va-t-on me rétorquer ! À court terme, on ne peut le nier. Mais en réalité, c’est tout autant la fin du libéralisme. D’où les incertitudes qui sont les nôtres sur l’avenir social et politique… Avec le recul, je crois que la levée de l’hypothèque socialiste a ouvert le champ à d’autres possibles. Nous vivons et pensons toujours dans cet ébranlement qui a affecté le monde entier. Le marxiste américain Immanuel Wallerstein parle du déclin des vieux « mouvements anti-systémiques », et de l’émergence d’un nouvel esprit révolutionnaire qu’il appelle « l’esprit de Porto Allegre », autrement dit l’altermondialisme. Faut-il pour autant renoncer à la notion d’un internationalisme de classe ? Je suis tenté de dire qu’il faut les deux, et d’autres noms encore, pour exprimer un problème non résolu : celui d’une convergence entre mouvements d’émancipation, enracinés dans des luttes nationales et transnationales, qui s’attaquent à toutes sortes de structures d’exploitation et de pouvoir, mais dont aucun n’absorbe les autres. Le grand mot d’ordre de Mai 68 ne fut pas « prenons le pouvoir pour engager la transition au socialisme » mais « expérimentons la liberté et l’égalité ici et maintenant ». D’une certaine façon, c’est le communisme ! Les expériences autogestionnaires des années suivantes, comme Lip, en témoignent de façon émouvante. Mais ce qu’on mesure aussi avec le recul, c’est que les conditions économiques étaient moins dures, elles écrasaient moins qu’aujourd’hui les possibilités de résistance et de solidarité.

 

Y.L. – D’où votre élaboration de concept novateur, « l’égaliberté » ?

É.B. – Ce n’est pas nouveau, c’est un vieux concept hérité de la démocratie grecque, traduit par les Latins et retrouvé par les « niveleurs » de la révolution anglaise, puis sous-jacent à toutes les revendications de 1789 jusqu’à la Commune… Il m’est apparu que cette affirmation d’une réciprocité de perspectives entre « liberté » et « égalité » formait un fil conducteur reliant la démocratie radicale au communisme. Je pense que cette expression peut nous aider à poser la question des droits nouveaux ou des formes politiques à inventer en des cadres qui ne sont plus ceux de l’État-Nation classique, par exemple en étendant la démocratie au-delà des frontières, en définissant une « citoyenneté partagée » qui inclut non seulement les autres Européens, mais les migrants. Je me sens très proche sur ce point de mon camarade Rancière, qui avait pourtant attaqué durement Althusser après 68. L’objectif, comme il dit ? Critiquer le consensus, revaloriser les idées de lutte et de dissidence. Le grand défi, c’est de démocratiser encore la démocratie, faute de quoi elle dépérit. Je ne renie pas pour autant le mot d’utopie. Mais l’utopie renvoie à un ailleurs, et Foucault suggère d’y ajouter le mot « hétérotopie » : il existe toujours des lieux, des moments d’expérimentation, de résistance et de transgression où la rencontre de l’étranger, de l’altérité, de l’anormal ou soi-disant tel, nous oblige à changer de regard sur le monde. C’est la leçon de Fernand Deligny, cet instituteur des Cévennes dont on a republié les œuvres, peut-être l’un des témoignages les plus éclatants de « l’esprit 68 ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

Les publications d’Étienne Balibar : Droit de cité, culture et politique en démocratie (éd. P.U.F.). Sans-papiers, l’archaïsme fatal (avec J. Costa-Lascoux/M. Chemillier-Gendreau/E. Terray, éd. La Découverte). Nous, citoyens d’Europe ? Les frontières, l’État, le peuple (éd. La Découverte). Race, nation, classe (en collaboration avec I. Wallerstein, éd. La découverte). La proposition de l’égaliberté (éd. P.U.F.). Europe, Crise et fin ? (éd. Le Bord de l’eau, collection « Diagnostics »).

 

Balibar, portrait

Né en 1942 dans l’Yonne, à Avallon, ancien élève de l’École normale supérieure où il suit l’enseignement de Louis Althusser, Étienne Balibar est licencié es philosophie à la Sorbonne en 1962, reçu premier à l’agrégation en 1964. D’abord assistant à l’université d’Alger, puis jeune enseignant au lycée de Savigny-sur-Orge, il est nommé maitre-assistant à la Sorbonne puis professeur de philosophie politique et morale jusqu’en 2002 à l’université ParisX-Nanterre. Coauteur du fameux Lire le Capital (en collaboration avec Louis Althusser, Pierre Macherey, Jacques Rancière et Roger Establet) en 1965, Étienne Balibar a toujours affiché une attitude de « penseur-citoyen », engagé dans les débats de la cité. Outre sa fréquentation assidue des grands philosophes classiques (Platon, Spinoza, Loocke, Descartes, Marx…,), le philosophe ne craint point de « penser » son époque au contact des sujets d’actualité les plus chauds : immigrés, réfugiés et sans-papiers, nation et citoyenneté. Un homme au regard tendre et à la parole attachante, riche de cette incroyable faculté à rendre son interlocuteur plus sage et savant qu’il n’y parait ! Un philosophe de bonne fréquentation, à découvrir et à lire sans hésiter ni tarder. Y.L.

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Mai 68 : Maurice Grimaud, un Préfet de police en alerte

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Préfet de police à Paris de 1966 à 1971, succédant au sinistre Maurice Papon, Maurice Grimaud (1913-2009) s’est imposé comme l’une des grandes figures de l’époque. Autant par sa détermination à éviter violences et bavures policières en mai 68 que par son sens du dialogue. Un grand serviteur de la République (1) qui nous raconta en exclusivité, quelques mois avant sa disparition, sa journée du 13 mai. Un témoignage de haute teneur, Chantiers de culture l’offre à ses lecteurs.

 

Mai 68 ne fut pas une succession ininterrompue d’affrontements entre jeunes et policiers comme on serait tenté de le croire en visionnant aujourd’hui les images conservées par les médias. Dans le récit que j’en ai fait quelques années plus tard (2), j’ai indiqué que nous avions eu à faire face, pendant ces six longues semaines, à « seulement » neuf journées ou nuits de grande violence. Le 10 mai fut la première et en a gardé durablement le nom de « nuit des barricades ». La violence y atteignit des paroxysmes, marquant une rupture inquiétante avec les manifestations relativement « modérées » des jours précédents.

Le franchissement de ce palier, qui devait donner une toute autre dimension à la « révolution » de Mai 68, mérite qu’on revienne sur ses causes. Deux circonstances fortuites contribuèrent à transformer en drame ce qui aurait pu et dû se limiter à un affrontement du type de ceux des journées précédentes. La première fut la fâcheuse décision du Premier ministre, Georges Pompidou, de maintenir son voyage en Afghanistan qui le tiendra éloigné de la France pendant les dix premières journées, décisives à bien des égards, de cette crise majeure de la Vème République. La seconde résulte de la première et l’aggrave : l’intérim du Premier ministre était assuré par un homme des plus estimables, monsieur Louis Joxe, garde des Sceaux, que ses précédentes fonctions n’avaient guère préparé à cette lourde tâche et qui ne se sentait pas l’autorité d’un vrai chef de gouvernement. Place Beauvau, le nouveau ministre, Christian Fouchet, n’avait ni l’expérience ni l’autorité de Roger Frey, auquel il avait succédé quelques mois plus tôt. Il en résulta un sensible flottement dans la gestion des événements. Monsieur Pompidou aurait sans doute évité ces tergiversations et pris rapidement, dans cette nuit mouvementée, les décisions apaisantes qu’attendaient les étudiants : la réouverture de la Sorbonne et la libération de leurs camarades condamnés à des peines de prison. Ce qu’il fit dès son retour à Paris, le lendemain, mais c’était trop tard.

La dramatisation de la nuit des barricades eut un autre effet de grande conséquence : la constitution d’un front de solidarité entre les étudiants, les leaders d’une gauche jusque-là aussi désorientée que le gouvernement, et les formations syndicales soucieuses de n’être pas débordées par leurs plus jeunes éléments. Son éclatante démonstration fut le grand défilé unitaire du 13 mai qui conduisit plus de 200 000 manifestants, de la gare de l’Est à Denfert-Rochereau, ce que l’on n’avait pas vu à Paris depuis plusieurs décennies. Cette journée, elle-aussi, était chargée de dynamite, un rien eut pu la faire exploser. Nous avions toutes les raisons de le redouter : une immense foule, très disparate, est à la merci de provocateurs comme il s’en est tant rencontré dans la longue histoire des troubles et des révolutions en France et dans le monde. Une certaine sagesse partagée évita ces redoutables dérives. D’abord, le contact put être établi avec les leaders les plus raisonnables du mouvement syndical. J’eus moi-même, à sa demande, un long entretien avec un leader du SNES (Syndicat national de l’enseignement supérieur) qui partageait mes soucis et nous convînmes de garder le contact tout au long de la journée.

On connut cependant un moment de réelle inquiétude lorsque l’équipage d’un véhicule de Police-Secours, conduisant à l’hôpital un jeune accidenté de la circulation et traversant la place Denfert-Rochereau, fut agressé par un groupe de jeunes. Le brigadier avait demandé de l’aide par radio et déjà une équipe armée d’une compagnie républicaine de sécurité volait au secours de leurs camarades. Pierre Cot (3), qui se trouvait parmi les leaders politiques du grand cortège, m’avait aussitôt appelé pour me dire que les responsables s’engageaient à assurer la sécurité du véhicule de Police-Secours. Une intervention armée pouvait avoir les plus graves conséquences, on rattrapa de justesse l’équipe envoyée en renfort. Le moment délicat restait celui de la dislocation du cortège. Surexcités par le succès, les plus entreprenants lancèrent le mot d’ordre « À l’Élysée ! ». C’était l’assurance d’affrontements redoutables. Daniel Cohn-Bendit, vrai leader du mouvement étudiant et le plus populaire, sut sagement détourner ses troupes vers le Champ de Mars pour de plus calmes occupations. On dut pousser dans les deux camps un grand soupir de soulagement. Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

(1) Je ne suis pas né en mai 68, souvenirs et carnets 1934-1992 (éditions Taillandier). Outre son parcours de citoyen et de grand « commis » de l’État, du brillant élève du lycée Henri IV au directeur de cabinet de Gaston Defferre, Maurice Grimaud a publié son agenda d’alors, au jour le jour, des événements de Mai 68 : un moment d’histoire, conté sur le vif par un grand témoin !

(2) En mai, fais ce qu’il te plaît (éditions Stock).

(3) Ministre de l’Air en 1936 dans le gouvernement de Léon Blum, sous le Front populaire. Député de gauche à Paris, battu lors des élections législatives de juin 68.

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Luciano Travaglino, un artista perfetto !

L’œil est vif, le regard malicieux et empreint de générosité. Luciano Travaglino ? L’homme est petit de taille, mais grand par le talent, inversement proportionnel à sa modestie ! Qui dirige à Montreuil (93), avec Félicie Fabre, le théâtre de La Girandole.

 

Son talent est multiforme : il est à la fois metteur en scène, chanteur, musicien, mime, acteur de théâtre ou artiste de la Commedia dell’arte. Mêlant tour à tour le Français, l’Italien et les dialectes Lombardo-piémontais ou Vénitien ! Il préside avec intelligence et bonhommie aux destinées du théâtre de La Girandole à Montreuil, banlieue limitrophe de Paris, très dynamique culturellement.

Sa renommée dépasse largement le périphérique parisien. Il faut dire qu’à l’instar d’Obélix, Luciano est tombé tout petit dans la marmite artistique… « J’ai grandi avec un oncle pianiste qui était aveugle. À partir de trois-quatre ans, il me mettait à côté de lui. Je crois que j’ai appris à chanter avant de parler ! À l’école maternelle, chez les bonnes sœurs, on faisait du théâtre, on chantait. Après, je fus enfant de chœur, je pouvais faire des effets spéciaux avec l’encens, la clochette…. Donc j’ai baigné là-dedans et le curé était un passionné de cinéma, de théâtre et un conteur extraordinaire ! Rien qu’en écoutant ses sermons, c’était déjà une leçon de théâtre ». Comme on le voit, quelques bonnes fées se sont penchées discrètement sur le berceau du petit Luciano pour lui inoculer le virus du spectacle.

 

Vers l’âge de 9-10 ans, avec son cousin il construit un petit théâtre dans le grenier pour y monter des saynètes. Ils font venir leurs copains contre monnaie sonnante et trébuchante… Quelques années plus tard, ils voient plus grand : dans le grenier d’une ferme, avec un tourne disque, ils présentent des soirées cabaret-théâtre. Las, il n’y a pas que le plaisir dans la vie. Ayant arrêté ses études très tôt, Luciano travaille comme menuisier avec son père, il apprend ensuite à réparer les radios et les télévisions. « À mon retour de l’armée, je me suis mis à mon compte et je gagnais très bien ma vie. J’étais fan d’un groupe qui s’appelait « I Gufi ». Ils étaient quatre, habillés en noir, un peu comme les Frères Jacques, ils avaient un répertoire de chansons farfelues qui me plaisait bien ».

Parmi eux, un comédien qui avait fait l’Academia filodramatica di Milano, le Conservatoire des arts dramatiques… Le virus dormant  se réactive et Luciano prend le téléphone. C’est la période des auditions, il faut préparer un morceau en prose, un poème et un extrait d’une pièce de théâtre. Ce sera « En attendant Godot », Beckett lui porte chance : il est pris ! Il parcourt chaque jour en voiture les trente-cinq kilomètres qui séparent Milan de son village natal, Gravellona. Après le cursus de deux ans, il en sort en 1976, auréolé du premier Prix !

 

Aussi gratifiant soit-il, un premier prix de conservatoire ne fait pas vivre. Il trouve quelques engagements à Turin, puis à Rome. Entre chaque engagement, il revient au village et reprend son travail …alimentaire, cela pendant deux ans. Mais Luciano garde en tête le choc d’une découverte faite à Milan : muni d’une carte d’entrée gratuite, il allait régulièrement au théâtre, un soir il vit le Mime Marceau. « Je fus ébloui par la précision du geste, l’expressivité du visage… Je me suis dit : Whaouh, je veux faire pareil ! Le conservatoire m’avait beaucoup apporté au niveau de l’expression orale, mais il n’y avait aucun travail sur la gestuelle. Et toute mon aisance sur scène en tant qu’amateur, je l’avais complètement perdue ! J’étais tout raide, il n’y avait que la tête et la voix, je n’avais plus de mains ni de bras… J’avais besoin de retrouver mon corps ». Cette année-là, Marceau ouvrait une école à Paris, le jeune homme se renseigne également sur les écoles Decroux et Jacques Lecoq. Il  choisit ce dernier, son enseignement ne se limitant pas au mime. Il réussit le passage en seconde année mais il a englouti toutes ses économies, il ne peut plus payer. De retour en Italie pour les vacances, il annonce la bonne et la mauvaise nouvelle : il ne peut pas continuer. Son frère lui propose de lui prêter l’argent nécessaire. Ignorant que ce geste ne sera pas seulement une aide professionnelle, il lui permettra de faire une rencontre décisive pour son futur.

Lors de cette seconde année chez Jacques Lecoq, en 1980 il fait la connaissance de Félicie Fabre. Après un diplôme de littérature moderne, la jeune femme a suivi une formation à l’école du cirque d’Annie Fratellini avant d’intégrer le Théâtre-Mouvement de Jacques Lecoq. Ils ne se quitteront plus, vivront et travailleront ensemble. Luciano améliore son Français, Félicie apprend l’Italien… Ils montent des spectacles qu’ils interprètent, fondent en 1981 la compagnie de La Girandole (un nom compréhensible dans les deux langues : ce qui scintille et brille, la guirlande…) pour pouvoir les diffuser en France et en Italie. Ils se partagent entre les deux pays pendant plusieurs années puis ils s’installent à Paris pour scolariser leur fille aînée. Ils se complètent artistiquement. Si la palette de Luciano est plus vaste, Félicie est une comédienne d’une rare finesse, pouvant alterner des rôles graves avec des personnages d’irrésistible godiche. Avec eux deux, on passe du rire aux larmes. Leurs auteurs de prédilection ? Dario Fo (le magnifique « La lune et l’ampoule »), Ruzzante, Eduardo de Filippo, Pirandello, Pasolini (« Uccellacci e Uccellini ») mais aussi Feydeau, Victor Hugo, Andrée Chedid…

 

Très vite, il leur faut un lieu pour répéter, stocker costumes et décors. Ils achètent un loft à Montreuil en 1991, qu’ils transforment en un chaleureux espace culturel. Le Théâtre de la Girandole ouvre ses portes au public en 2007, il devient très vite un lieu de rencontre convivial où l’on sert thé à la menthe, pâtisseries ou potage revigorant avant ou après le spectacle. Accueillant de jeunes compagnies, organisant des débats entre artistes et public, Luciano et Félicie sont aussi des passeurs, soucieux de donner accès à tous à des spectacles intelligents et populaires à la fois.

Le dernier projet mené à bien par le couple d’artistes est la mise en place en 2010 d’une décentralisation estivale nommée « Théâtre de Verdure ». En étroite collaboration avec la municipalité de Montreuil, ils ont investi et réhabilité une parcelle des anciens « Murs à Pêches » où ils migrent et s’installent dès les beaux jours. Les cultures de pêches en espaliers à Montreuil remontent  au XVIIème siècle et cette production fruitière, qui couvrait 300 hectares en 1907, a perduré sur une quarantaine d’hectares jusqu’aux années 1970. Une grande partie des murs à Pêches furent ensuite détruits, lorsqu’en 2003 huit hectares furent classés par le ministère de l’Environnement. La Girandole a trouvé là un lieu idéal, touchant directement des quartiers moins favorisés de la ville. Avec un programme intitulé « Sous les Pêchers la Plage », se succèdent concerts, théâtre, marionnettes, clowns et… bals. Allora, festeggiamo ! Chantal Langeard

À voir aussi :

– Jusqu’au 30/06 partout en France, le Festival de caves : cette originale expérience de théâtre « souterrain », initiée à Besançon par le pétulant Guillaume Dujardin à la direction artistique, mérite vraiment le détour ! Un décor, une atmosphère et une intimité créative à nul autre pareil, un ravissement atypique à ne vraiment pas rater… Dont « La méduse démocratique », d’après Robespierre-Saint Just- Sophie Wahnich, interprétée par Damien Houssier dans une mise en scène d’Anne Monfort et « Deux mots » de Philippe Dorin, avec Anne-Laure Sanchez dans une mise en scène de Monique Hervouët. Yonnel Liégeois

– Jusqu’au 30/06, au Théâtre 14 (75), Le mémento de Jean Vilar : sous les traits d’Emmanuel Dechartre, dans une mise en scène de Jean-Claude Idée, l’ancien directeur du TNP de Chaillot et créateur du festival d’Avignon, se conte et raconte. Ses joies, ses bonheurs, ses déboires aussi…Une évocation toute de sobriété, et d’humanité, à partir du Mémento, journal intime comme de combat, le carnet de bord d’un artiste enraciné dans son temps, tiraillé entre son amour pour les comédiens et son ironie mordante envers les tutelles au pouvoir. Y.L.

– Jusqu’au 01//07, au Théâtre de L’épée de bois (75) à la Cartoucherie, L’établi : l’adaptation à la scène de l’emblématique témoignage de Robert Linhart. L’histoire de ces étudiants, gauchistes et idéalistes qui, dans l’après Mai 68, se font embaucher en usine et « s’établissent » pour propager leur idéal révolutionnaire. Une épopée ouvrière narrée avec sincérité et conviction, plus une illustration linéaire qu’une mise en tension dramatique. Y.L.

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Mai 68 : nos rêves, Césaire et Glissant…

La nouvelle est tombée. Sèche, brutale, sans appel : la Méditerranée a encore avalé, englouti plus d’une cinquantaine de migrants… Leur destination ? L’île de Lampedusa, en Italie. Au même moment, le nouveau ministre de l’Intérieur de la péninsule parade en Sicile, scandant ses discours d’extrême-droite à la face d’une Europe silencieuse et complice. D’où cette réflexion-méditation, envoyée telle une bouteille à la mer, à l’intelligence des lecteurs de Chantiers de culture. En hommage, en mémoire de ces hommes-femmes et enfants qui ont cru, au péril de leur vie, en nos idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité.

 De Césaire à Glissant, de la négritude à la mondialité

 

Montreuil en cœur de ville, un territoire de Seine-Saint Denis brocardé sous le label 9-3, une tour en cours de rénovation, tout autour pour protéger le chantier une palissade de panneaux… Qui parlent, chacun portant un message, et pas n’importe lequel : un hymne à la culture, métissée et plurielle ! Et le choc, entre pressing et pharmacie, deux panneaux où s’étalent en gros caractères des mots incroyables, insensés :

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche

   Ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir »

 

Je prends une photo avant que la fin des travaux ou des tags n’en effacent les traces, le cœur chaviré, l’esprit tourneboulé. Mais alors, c’est sûr, c’est bien vrai, comme du temps de ma jeunesse et de mes cheveux longs (non, ne riez pas, j’ai des photos pour le prouver, la maréchaussée aussi !), comme en Mai 68 la poésie peut squatter les murs, la poésie a encore droit de cité ? Entendez-vous la révolte qui monte et gronde d’un morne à l’autre, celle des nègres marrons, les pieds dans la mangrove, désertant le champ de cannes, fuyant Molosse le chien, la machette et le fouet du maître…

Ma baguette sous le bras, je rentre chez moi et pendant que chauffe l’eau des pâtes, je pars en quête d’un petit opuscule noyé dans la masse de livres. « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » : et pas n’importe quelle bouche, pas n’importe quelle voix ! C’est fait, je l’ai retrouvé, le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, page 22 dans l’édition Présence Africaine. Un chef d’œuvre certes, un brûlot signé d’un « nègre fondamental » ou d’un « nègre inconsolé » comme il se définit lui-même.

Dans la foulée, un ami qui me veut du bien, m’interpelle un soir. Je résume et schématise : « Édouard Glissant, ethnologue-romancier-philosophe-poète antillais et citoyen français, serait-il vraiment un fils de gaulois, selon le propos de Nicolas Sarkozy ? ». Je le rassure et lui suggère la lecture de Philosophie de la relation, le dernier ouvrage de Glissant publié de son vivant. Que je m’empresse d’aller feuilleter de retour chez moi, et de redécouvrir, oubliée depuis, une dédicace de l’auteur en page de garde lors de notre rencontre pour un long entretien : outre sa sympathie pour le grand journaliste que je suis – si, si, croyez-moi, il y a prescription -, le dessin naïf d’un navire en mer !

La boucle est bouclée, de mots affichés sur une palissade à l’image d’un bateau négrier, l’illustration parfaite d’un voyage en terre inconnue de Césaire à Glissant, de la négritude à la mondialité !

 

Césaire le poète a 26 ans, lorsqu’il publie son recueil. Le gamin de Basse-Pointe a brillamment réussi son bac, ce succès l’autorise à fréquenter les plus prestigieuses institutions de la République : le lycée Louis le Grand, l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Ironie de l’histoire, lorsqu’il débarque à Paris en septembre 1931, « l’Empire français célèbre sa grandeur dans le monde en organisant à la Porte Dorée, à la lisière du bois de Vincennes, l’Exposition coloniale internationale », rappelle Romuald Fonkoua, le biographe de Césaire… Où l’on exhibe encore, parqués dans des enclos, des familles de nègres aux regards des parisiens, des élus et des notables en visite dominicale ! N’oublions jamais le contexte : le Congo est toujours propriété personnelle du roi des Belges (pour mesurer l’horreur de la colonisation sous le règne de Léopold II, rien de tel que la lecture édifiante de Congo d’Eric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour), l’Algérie est toujours française, les Antilles et Madagascar colonies, l’Afrique (Cameroun, Côte d’Ivoire, Dahomey, Haute-Volta et Sénégal) n’a toujours pas conquis son indépendance. L’empire prospère tandis que les populations locales végètent entre pauvreté et misère. Soucieux cependant de consolider sa légitimité en associant au pouvoir quelques élites locales, en accordant emplois administratifs et bourses d’étude aux plus méritants. La mère d’Aimé Césaire avait le certificat d’études, son père le brevet, il finira sa carrière comme inspecteur des impôts : deux diplômes d’importance en ce temps-là et en terres lointaines. Comme l’écrit encore Fonkoua, « le modèle-même de cette petite bourgeoisie antillaise schoelcheriste de la fin du XIXème siècle et du début du siècle dernier qui s’est élevée dans l’échelle sociale grâce aux études et aux concours administratifs ».

À Paris, le jeune Césaire fait la connaissance d’un autre étudiant, de sept ans son aîné. Léopold Sédar Senghor, le premier Président du Sénégal au lendemain de l’indépendance proclamée en 1960, qui le prend sous sa coupe et l’initie à la vie parisienne… « On se voit tous les jours. Nous parlons de la Martinique, du Sénégal, de l’Afrique », raconte Césaire, « et dans cet échange de propos, dans tout ce qu’il me dit de l’Afrique, je découvre beaucoup d’explications des choses martiniquaises qui m’intriguaient ». Sous leur impulsion conjointe, en 1935 la revue « L’étudiant martiniquais » change de titre pour s’appeler désormais « L’étudiant noir ». Plus qu’un glissement sémantique, une nouvelle orientation idéologique et politique… Pour Senghor, c’est affirmer et revendiquer « le refus obstiné de nous aliéner, de perdre nos attaches avec nos pays, nos peuples, nos langues ». Et Césaire d’ajouter : « la négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noirs, de notre histoire et de notre culture ». Le grand mot est lâché : négritude ! Sartre ne s’y trompe pas, en 1948 il sera l’un des premiers à saluer l’enjeu du mouvement de la négritude. « Insulté, asservi, il (le Noir) se redresse, il ramasse le mot de nègre qu’on lui a jeté comme une pierre », écrit-il dans la préface qu’il accorde à la publication de l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache que signe Senghor.

 

Césaire, quant à lui, se plonge à corps perdu dans l’écriture du Cahier. Au point d’en rater l’agrégation ! Peu importe, l’essentiel est ailleurs, selon sa propre expression, la rédaction du Cahier fut vécue comme « l’odyssée d’une prise de conscience ». Prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Il me faudrait là citer des passages entiers de Césaire pour vraiment faire entendre, plus que la luxuriance de la langue, la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

La négritude, Césaire la revendique, il en est fier ! Elle permet de relier son confetti des Antilles à terre plus vaste, à tout un continent dont il est fils, l’Afrique ! « Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour, ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre, ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale, elle plonge dans la chair rouge du sol, elle plonge dans la chair ardente du ciel ». Senghor explicite bien la réalité de l’époque : « Nous étions alors plongés avec quelques autres étudiants noirs dans une sorte de désespoir panique. L’horizon était bouché. Nulle réforme en perspective, et les colonisateurs légitimaient notre dépendance politique et économique par la théorie de la table rase. Nous n’avions, estimaient-ils, rien inventé, rien créé, ni sculpté, ni peint, ni chanté. Des danseurs ! Et encore… Pour asseoir une révolution efficace, il nous fallait d’abord nous débarrasser de nos vêtements d’emprunt, ceux de l’assimilation, et affirmer notre être, c’est-à-dire notre Négritude ». Un mouvement littéraire et politique dont on ne mesure plus l’ampleur aujourd’hui, il réveillera les relents nationalistes des colons français, il éveillera les consciences africaines à l’indépendance, il irriguera le mouvement noir américain, il consolera Mandela dans sa prison d’éternité… Césaire invite tout simplement ses frères noirs à se mettre debout, à ne plus se taire, à proclamer leur droit à la dignité et à la liberté ! En 1941, fuyant la France occupée et débarquant en Martinique sous le joug de l’amiral Robert, sinistre serviteur du gouvernement de Vichy, André Breton n’en croit pas ses yeux. À la recherche d’un ruban pour sa fille, il découvre chez une mercière de Fort-de-France un exemplaire de la revue Tropiques, fondée par Césaire de retour au pays. Qui lui offre le Cahier, et voici ce qu’en écrit Breton dans sa préface en l’édition de 1947 :

« Défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit (…), le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un Noir (…) Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir mais TOUT l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ». Et de conclure : « Cahier d’un retour au pays natal est à cet égard un document unique, irremplaçable ».

 

Un Cahier dont un autre gamin de Martinique s’est abreuvé, nourri ! Quinze ans plus jeune que son aîné, Édouard Glissant est natif du morne Bezaudin, le quartier pauvre de Sainte-Marie sur la côte Est de la Martinique. Mais qui n’est pas pauvre ici, en cette année 1928, hormis fonctionnaires blancs, planteurs et békés ? Comme pour Césaire, l’école et les études seront chemins d’émancipation, Glissant est un élève brillant et studieux, chaque soir dans la case à la terre ocre et ouverte aux courants d’air, sa mère pourtant analphabète lui fait réciter ses leçons : en français, s’il vous plaît, créole interdit, cette langue des négros ! Curieux tableau, qui se répète d’une case à l’autre quand le « ti rhum » n’a pas trop brouillé les esprits des parents, mère souvent seule, père volage et absent… Joseph Zobel le premier, dans son emblématique roman Rue Case Nègres, Chamoiseau ensuite dans son Antan d’enfance et Chemin d’école en tireront des pages savoureuses et colorées.

Glissant est un enfant précoce ! À peine âgé de 12 ans, il suit à la trace les pas de Césaire et Breton, s’enflamme pour la poésie, s’épanouit aux mots négritude et Afrique ! Imaginer ce freluquet en train de palabrer avec Breton en toute insouciance, c’est proprement surréaliste… C’est vrai qu’il ne fait pas son âge, ses copains l’ont surnommé « Baguette-La vérité » : baguette parce qu’il est grand et longiligne, la vérité parce qu’il a régulièrement en bouche nombre d’affirmations péremptoires. Comme Césaire, il fonde une revue avec ses camarades du lycée Schoelcher, dont Franz Fanon de trois ans son aîné, il tient salon ou meeting place de la mairie du Lamentin. En 1943, Guadeloupe et Martinique se révoltent et se libèrent seules du joug de Vichy ! Deux ans plus tard, il a 17 ans, il mène campagne pour Césaire et tient un bureau de vote à Fort-de-France lorsque son mentor est triomphalement élu maire. Qui devient ensuite député et arrache le statut de la départementalisation en 1946.

Très tôt cependant, Glissant conteste le concept de négritude qui, selon lui, enferme l’Antillais dans des racines, africaines, qui ne sont plus les siennes. Certes, comme le rappelle François Noudelmann dans la biographie qu’il consacre à Édouard Glissant, l’identité généreuse, Césaire a toujours été pour lui un modèle comme pour toute la Martinique mais il n’empêche, dès son assignation à résidence en métropole dans les années 60 au lendemain de la création du FAGA, le Front antillais et guyanais pour l’autonomie, il conteste cette notion de négritude : Glissant ne croit pas à une identité noire, ontologique, il n’acquiesce pas à la généralisation d’une identité commune à tous les Noirs de la terre. « Aucun lien fondamental ne lie un Noir brésilien à un Noir africain ou à un Noir étasunien selon Glissant », commente Noudelmann.

Pour lui, l’expérience de la cale négrière est fondamentale. Comme le rappelle le rituel de la Route aux esclaves, à Ouidah au Bénin que j’ai parcourue, longue de quatre kilomètres jusqu’à la mer… Elle nous raconte, sans chaînes aux pieds, le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leurs terres au temps de la traite négrière. Deux millions d’humains, selon les estimations les plus sérieuses… Avec une cérémonie obligée pour tous, enchaînés les uns aux autres, fers aux mains et aux pieds : avant d’être enfermés dans des cases pendant de longues semaines dans l’obscurité la plus totale, un test de résistance à ce qu’ils allaient subir ensuite dans les cales de bateaux, faire neuf fois le tour de l’Arbre de l’oubli pour les hommes, sept fois pour les femmes, afin de gommer tout souvenir de leur vie d’Africain… Pour Glissant, une étape fondamentale, déterminante pour ces milliers d’humains dans leur manière de faire humanité lorsqu’ils échouèrent ensuite sur les côtes des Amériques ou des Antilles ! Eux à qui on voulait même effacer toute mémoire individuelle, eux qui furent contraints d’abandonner de force terre-culture-croyance-origine, ceux-là même furent conduits par la force des choses à se reconstruire, à réinventer leur identité par la seule force de leur imaginaire. De la noirceur la plus totale, naquit la lumière, oserai-je dire.

« La même douleur de l’arrachement, et la même totale spoliation », écrit Édouard Glissant dans Mémoires des esclavages. Qui poursuit : « L’Africain déporté est dépouillé de ses langues, de ses dieux, de ses outils, de ses instruments quotidiens, de son savoir, de sa mesure du temps, de son imaginaire des paysages, tout cela s’est englouti et a été digéré dans le ventre du bateau négrier ». Des paroles fortes, puissantes, émouvantes. Qui pourraient déboucher sur la plainte, le ressentiment, l’exigence de réparation. Certes, mais pas seulement, explique le philosophe, la figure de l’Africain comme Migrant absolument et totalement nu « va permettre à l’Africain déporté, quel que soit l’endroit du continent où il aura été débarqué puis trafiqué, de recomposer, avec la toute-puissance de la mémoire désolée, les traces de ses cultures d’origine, et de les mettre en connivence avec les outils et les instruments nouveaux dont on lui aura imposé l’usage, et ainsi de créer, de faire surgir… des cultures de créolisation parmi les plus considérables qui soient, à la fois fécondes d’une richesse de vérité toute particulière et riches d’être valables pour tous dans l’actuel panorama du monde ».

Créolisation, le grand mot est lâché, être tout à la fois l’ombre et la lumière, rester soi-même tout en devenant autre… L’expérience de la cale, si elle impose une rupture majeure, incite aussi le survivant qui débarque dans l’inconnu à se repenser, à s’improviser lui-même en tant qu’autre. À se mettre en relation, « à penser qu’un autre niveau d’existence est possible qui ouvre, avec l’Afrique, à la diversité agissante des cultures, des civilisations, aux aventures de leurs contacts, aux richesses de leurs interactions. C’est ce que Glissant appellera le Tout-Monde », commente un autre auteur antillais, Patrick Chamoiseau, dans son dernier roman La matière de l’absence. D’où cette invitation à abandonner nos systèmes de pensée ou pensées en système qui ont fait faillite, à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le Tout-Monde…

« La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde », affirme Édouard Glissant à la sortie de son ouvrage Philosophie de la relation. Et d’ajouter : « Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. Je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire, poétique, pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit simplement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ». Ce que Glissant nomme « mondialité », qui n’a rien à voir avec cette mondialisation mortifère qui renforce les frontières et érige des murs entre les peuples et les hommes.

Patrick Chamoiseau, dont j’ai déjà fait mention, reprend le flambeau des mains de Glissant. Pas une machette qui coupe la canne, à défaut parfois des têtes, des bras ou des jambes… Qui, dans l’un de ses derniers ouvrages, Frères migrants, se fait l’héritier de sa pensée. « La mondialisation n’a pas prévu le surgissement de l’humain, elle n’a prévu que des consommateurs », écrit-il. La mondialisation se veut marché, la mondialité se vit partage ! En particulier le partage du monde et de ses richesses… Des cales négrières, nous sommes passés aux errances transfrontalières, aux naufrages en mer par notre refus de partager le monde et ses richesses. Par notre refus de nous ouvrir à l’autre, à son humanité alors que le migrant nous invite à migrer de notre confort, de nos certitudes, de notre tranquillité, de nos marchés en tout genre qui ne sont qu’accumulation de profits et non prolifération de désirs ! « Les États-nations d’Europe qui ont tant migré, tant brisé de frontières, tant conquis, dominé, et qui dominent encore », écrit Chamoiseau, « ceux-là mêmes veulent enchouker à résidence misères, terreurs et pauvretés humaines. Ils prétendent que le monde d’au-delà de leurs seules frontières n’a rien à voir avec leur monde ». L’image du migrant nous est insupportable parce qu’elle alimente l’intranquillité de nos consciences au regard de ce que nous avons fait de ce monde. Pour avoir oublié, avant tout, comme nous le rappelle avec humour le célèbre paléontologue Yves Coppens, qu’Homo sapiens, Lucy-une femme en plus, est aussi et surtout un Homo migrator !

Il y a cinquante ans, en mai 68, d’aucuns entonnaient le refrain « nous sommes tous des juifs-allemands ! ». Hier, Chattot et Hourdin les saltimbanques clamaient « Veillons et armons-nous en pensée ». Aujourd’hui, qu’avons-nous fait de nos rêves de liberté, d’égalité et de fraternité : oserons-nous encore affirmer haut et fort que « nous sommes tous des nègres-marrons ! » ? Yonnel Liégeois

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Léonardini, un feu d’artifice critique

Pressés par le temps,  peu de critiques dramatiques se penchent sur leur pratique et tentent de la penser. Jean-Pierre Léonardini comble de superbe matière cette lacune avec Qu’ils crèvent les critiques !. Un libelle qui reprend et parodie avec ironie le fameux titre du spectacle de Kantor, Qu’ils crèvent les artistes !

 

Sa pratique, Jean-Pierre Léonardini la pense, mais saisie au cœur du monde, en plein cœur de l’Histoire : comment pourrait-il en être autrement ? Ce qui nous est proposé ici, ce qu’il nous offre avec générosité, c’est la description savoureuse et d’une terrible lucidité d’un chemin de vie tout entier consacré au théâtre. « Pourrait-on, s’il vous plaît, s’épargner la nostalgie ? Ce n’est pas facile, savez-vous, il n’y a pas que la jeunesse envolée. Il y a aussi le monde où nous sommes ». Tout est dit et de belle manière, un ton, sourire aux lèvres si j’ose dire, dont il ne se départira pas durant tout le livre, tout un style aussi. Parce qu’il faut le clamer d’emblée, Qu’ils crèvent les critiques ! est aussi un feu d’artifice de grand style. Rien d’étonnant de la part de quelqu’un qui a toujours martelé que la besogne critique, comme il la nomme avec justesse, « procède avant tout d’un genre littéraire » et que le point de vue qu’elle développe est « soupesé sur une délicate balance dont le curseur est le style ».

Voilà qui le distingue de la majorité de ses confrères actuels. Car, il faut bien le dire, Jean-Pierre Léonardini est sans doute le dernier d’une grande lignée de critiques que notre pays a connu. Finie la critique, finis les critiques, si j’ai bien compris le titre de l’ouvrage… En vertu de quoi, il se permet avec impertinence de nous offrir cet « adieu aux armes de la critique tout personnel » dans un bouquet final où il a l’élégance de citer auteurs, acteurs, metteurs en scène, critiques, ces derniers presque tous disparus, et aussi camarades de travail qui l’ont côtoyé au journal L’Humanité où il a toujours voulu œuvrer par conviction et malgré des offres de supports plus argentés. En un peu moins d’une dizaine de chapitres (neuf exactement, avec un avant-propos), Jean-Pierre Léonardini retrace l’histoire du théâtre, exemples précis (de spectacles) à l’appui, sur plus d’un demi-siècle. À ce jeu large, place est faite aux événements de mai 68, notamment au Festival d’Avignon et aussi avec la déclaration de Villeurbanne, le Festival qui est la pierre angulaire de toute notre activité théâtrale, laquelle, Jean Jourdheuil nous l’a bien dit, fonctionne désormais sous le signe de la « festivalisation ».

Longues descriptions et réflexions des nombreux Festivals d’Avignon auquel l’auteur a participé très activement, notamment lors de l’édition 2003, année où Bernard Faivre d’Arcier, alors directeur, fut contraint d’annuler la manifestation à cause du mouvement des intermittents. Léonardini était bien là, l’« arme critique au pied » pour accompagner le mouvement et en rendre compte dans les colonnes de l’Huma. Il était encore là, et bien là, lors de l’année 2005, qui vit naître la querelle des « anciens » et des « modernes » (c’est du moins ainsi que les thuriféraires du festival et de sa direction, avec des critiques appointés par eux, tentèrent de résumer les choses), alors qu’il n’y avait qu’un rejet – celui notamment des spectacles de Jan Fabre et de Pascal Rambert – de très mauvaises et indignes productions… Je le sais pour avoir bataillé à l’époque aux côtés de Léonardini, lequel ici, à nouveau, s’en donne à cœur-joie, mais avec la sagesse de celui qui voit désormais les choses avec recul, mais passion toujours chevillée au corps…

Ce livre, en effet, est un livre de passion, celle de la vie tout simplement. Il faut lire la description de certains spectacles qui hantent encore sa mémoire (et la nôtre), ceux du Chéreau des mises en scène de la Dispute ou de Dom Juan, par exemple. L’énumération des différentes versions de la pièce de Molière, de Vilar à Bourseiller en passant par Maréchal ou Sobel, est un modèle du genre. Léonardini est un peintre et un portraitiste, entre autres qualités, de première grandeur. Les étudiants en études théâtrales feraient bien d’aller y jeter un œil, histoire de revivifier une mémoire défaillante ou jamais activée. En son temps, Antoine Vitez avait énoncé en ouverture de sa revue, L’Art du théâtre : « Nous parlerons de la critique de théâtre. Si souvent faible soit-elle en France, si borné soit son horizon, si pauvres ses mobiles et si petite son instruction, elle nous intéresse toujours, l’examen des tendances dont elle donne en creux témoignage nous éclaire à tout moment sur la situation politique où nous nous trouvons ». Pas de témoignage en creux chez Jean-Pierre Léonardini, qui pose la question haut et fort : « Face au désordre du monde, le théâtre peut-il faire chambre à part ? » Inutile d’ajouter que la question induit d’elle-même la réponse. Cela nous vaut un beau chapitre intitulé « le rêve tamisé par la force des choses », cela nous vaut un constant balancement entre ce qui est de l’ordre de l’intime (ah, le temps qui est passé et la mémoire désormais surchargée de si grands souvenirs) et ce qui concerne les affaires du monde (et du Parti).

Au vrai d’ailleurs, aucun des qualificatifs de Vitez concernant la critique ne lui convient. Léonardini est homme de (grande) culture, il a le bon goût de l’exprimer de la manière la plus simple afin qu’elle soit accessible à tous. Tout son programme. Jean-Pierre Han

Le 18 juin, au Théâtre Paris-Villette, l’Association professionnelle de la critique (APC-TMD) a décerné à Qu’ils crèvent les critiques ! son Prix du meilleur livre de l’année sur le théâtre.

 

 Le théâtre fait salon

Sous l’égide de la revue Frictions, théâtres-écritures, fondée et dirigée par notre confrère et contributeur Jean-Pierre Han, se déroule les 02 et 03/06 à La Générale de Paris, le premier Salon de la revue de théâtre. Un événement, original et inédit, qui devrait combler de plaisir et de curiosité tous les amoureux des planches ! Une occasion exceptionnelle pour découvrir nombre de revues, souvent au tirage limité et à diffusion confidentielle, où pourtant s’affichent moult signatures de qualité ou de renom : Ent’revues, Théâtre/Public, Ubu, Parage, Incise, et bien d’autres… Bonheur suprême pour tous les accros du genre ? La librairie théâtrale Le Coupe-Papier proposera un large échantillon de revues aujourd’hui disparues, qui ont marqué pourtant l’histoire de la scène, hexagonale et internationale.

Avec, durant deux jours, un impressionnant éventail de rencontres, lectures et débats animés par une belle brochette de dramaturges, metteurs en scène, historiens et critiques toujours prompts à échanger avec fièvre et passion devant le rideau rouge : Lucien Attoun, David Ferré, Gilles Aufray, Chantal Boiron, Robert Cantarella, Caroline Châtelet, Johnny Lebigot, Léonor Delaunay, Karim Haouadeg, Diane Scott, Eugène Durif, Magali Montoya, Philippe Malone, Nikolaus… Un rendez-vous à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

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