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Les Pinçon-Charlot aux Métallos

L’ouvrage du couple de sociologues Pinçon-Charlot, La violence des riches, est mis à l’honneur à la Maison des Métallos. Du 14 au 18 mars, en prélude à une tournée nationale. Une farce documentaire imaginée par le collectif théâtral « Vaguement compétitifs », implanté dans le Nord.

 

 

Depuis cinquante ans, le couple de chercheurs Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ne cesse de fréquenter les riches de près ou de loin ! Pour mieux les observer, comprendre leur mode de vie et de pensée, leur façon d’entretenir « l’entre soi », de transmettre valeurs et patrimoine….

En outre, à deux c’est mieux, en tout cas plus facile. Il est plus aisé, et plus convenable pour la grande bourgeoisie ou l’aristocratie, de recevoir un couple sans craindre de subir l’agressivité supposée naturelle d’un homme ou la perfidie, voire l’incompétence, supposée naturelle d’une femme seule… ! Ayant souvent su gagner la confiance de leurs hôtes, à eux deux ils commettront ainsi une vingtaine d’ouvrages sur la reproduction sociale des inégalités par le biais de la persistance de privilèges ancrés depuis

© Samuel Kirszenbaum

plusieurs générations. Ils ausculteront tour à tour la pratique de la chasse à cour comme celle des « rallyes » qui permettent de s’unir entre-soi, ils visiteront les châteaux et sonderont les grandes familles, notamment les Rothschild.

 

Au début, fut une rencontre…. En 1965, sur les bancs de la fac de Lille, plus précisément sur ceux de la bibliothèque de l’Institut de sociologie. Tous deux très marqués par la lecture des Héritiers de Pierre Bourdieu que Michel eut comme professeur à Lille, mais qui venait d’en partir lorsque Monique y arriva. L’un et l’autre sont très différents. Monique Charlot, bien que fille du procureur de la République de Lozère, n’a guère  fréquenté ni théâtre, ni musée ni même cinéma, en revanche elle estt à l’aise dans les milieux bourgeois alors que Michel Pinçon, fils d’ouvrier d’origine très modeste, a beaucoup lu et dispose d’une indépendance financière grâce à son travail de pion. Quelque peu acrobatiques, ces contradictions deviendront vite enrichissantes… Un puissant moteur de complémentarité dans le travail, sans doute aussi un  piment dans la complicité du couple. L’humour n’est pas non plus la moindre de leurs qualités communes.

Lors d’un entretien en 2015 sur le site du quotidien Libération, dans le cadre d’une série « Heureux en méninges », ils ne s’épargnent pas mutuellement. «  Michel est flemmard, moi, je suis bosseuse », lâche Monique ajoutant aussitôt « je ne pourrais rien faire sans lui et vice-versa ». Sur leurs désaccords éventuels, Michel répond que « quelquefois, elle me prend le chou ! La relecture du texte est la phase la plus délicate : Monique propose de supprimer mes paragraphes, et moi je propose de supprimer les siens. Ça augmente un peu la température… ». On imagine aisément qu’on ne s’ennuie pas chez les Pinçon-Charlot ! Monique le confirme, « on s’est amusé comme des gosses dans toutes nos aventures, on travaille vraiment en bande organisée ». Autre caractéristique de ces deux brillants chercheurs, leur modestie… Lorsqu’on tente de les comparer à d’autres couples d’intellectuels mythiques (Beauvoir-Sartre, Triolet-Aragon …), « nous, c’est plutôt le boulanger et la boulangère », répond Michel.

 

Il n’empêche, main dans la main ils ont mené ensemble une carrière exceptionnelle de chercheurs, dont 37 années au CNRS jusqu’à leur départ en retraite en 2007. Les premières années, ils travaillent sur des sujets séparés. Monique collabore notamment avec les sociologues Paul Rendu et Edmond Préteceille. Puis, forts du constat de l’absence de travaux sur la grande bourgeoisie et les possédants, et de l’hypocrisie de nombreux sociologues qui se penchent exclusivement et parfois avec commisération sur la condition des plus modestes, ils s’engagent dans une grande enquête. Qui aboutit, en 1997, à Voyage en grande bourgeoisie. Ce travail est rendu possible grâce au soutien de leur directeur de laboratoire Paul Rendu, issu de la grande bourgeoisie de Neuilly, qui leur a donné accès à sa propre famille.

Le livre, à leur grand étonnement, est vivement critiqué au sein de la communauté des chercheurs du CNRS. Non pas une critique scientifique sur le rendu de leur travail, plutôt une sorte de condamnation morale : d’aucuns prétendent que ce milieu les « fascine » ! La base de leur travail ? Bien sûr les entretiens qu’ils mènent, doublés surtout d’un rapport de proximité qu’ils parviennent à créer et alimentent en répondant à des invitations dans les grands domaines et en participant à des fêtes, tout en restant sous tension… « On avait l’impression de faire de l’entrisme », avoue Michel Pinçon aux journalistes du quotidien.

 

Paru en 2014, La violence des riches est une vaste synthèse de leurs travaux sur le sujet et ce n’est pas un hasard s’il porte en sous-titre « Chronique d’une immense casse sociale ». En effet, non seulement l’ouvrage démonte les mécanismes d’instauration des rapports de domination mais il tente d’analyser comment « les riches » parviennent à les faire perdurer. En pointant particulièrement du doigt une  responsabilité de connivence des gouvernants de tous bords qui se rejoignent dans une même idéologie néolibérale, préservent et renforcent les intérêts financiers de la grande bourgeoisie. Notamment par des cadeaux fiscaux et une mollesse douteuse face à la fraude fiscale des plus riches.

Parallèlement à la disparition d’une certaine conscience de classe, d’abord ouvrière, le modèle dominant apparaît comme naturel et la domination comme légitime, intimidant d’autant plus les classes populaires que la grande bourgeoisie détient un patrimoine important d’œuvres d’art. Cette fois-ci, ce ne sont pas leurs pairs mais ceux que Bourdieu nomment « les chiens de garde », à savoir les journalistes, qui tentent de les discréditer. Plutôt certains journalistes, ceux que Monique et Michel désignent comme « bourgeoisistes », ceux-là même qui défendent leur classe sans l’assumer. Et lorsque ces derniers les qualifient de « richophobes pour les nuls », les deux sociologues y voient presque un compliment.

De livre en livre, d’une enquête l’autre, au final les Pinçon-Charlot ont réussi un très sérieux travail de vulgarisation en direction d’un public non spécialiste, peu enclin à la lecture d’études sociologiques. Lui ouvrant les yeux sur des mécanismes opaques dont ils sont  les premières victimes. Chantal Langeard

 

À voir, à entendre :

– « La violence des riches », d’après les travaux de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon à la Maison des métallos, du 14 au 18/03 : un spectacle conçu par Stéphane Gornikowski, mis en scène par Guillaume Bailliart avec Lily Chartiez-Mignauw, Grégory Cinus, Malkhior. « Critique, drôle et mordante, inscrite dans une démarche d’éducation populaire, cette création n’est pas du « beau théâtre » trop bien ficelé, il y est question de ce que nous tissons face à cette violence des riches qui nous menace (…) Si la vision des Pinçon-Charlot est principalement critique, nous entendons nous émanciper de cette posture parce qu’il est urgent, même maladroitement, de proposer « quelque chose ». À la fin du spectacle, nous inventerons l’inconnu, nous oserons remettre l’histoire en route : nous fabriquerons une utopie », commente le metteur en scène.

– Le 21/04 à 18h30, Monique&Michel Pinçon-Charlot sont les invités de la librairie Folies d’Encre de Montreuil pour leur nouvel ouvrage, Les prédateurs au pouvoir, main basse sur notre avenir. À signaler que le mardi suivant, le 25/04, Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, présentera la remarquable Histoire mondiale de la France dont il a dirigé la publication aux éditions du Seuil. Des rencontres avec lectrices-lecteurs toujours agrémentées d’une collation et animées par les « Fabulous Lectors of Montreuil ».

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La révolution numérique, selon Pierre Musso

Et si les citoyens se penchaient sur la fameuse « révolution numérique » dont les techno-messianistes nous rabattent les oreilles ? Philosophe de formation, docteur en sciences politiques, professeur et chercheur en sciences de l’information et de la communication, Pierre Musso analyse les grandes mutations à l’œuvre dans la société. Il propose des éléments de réflexion afin de procéder à des choix éclairés pour l’avenir de l’humanité.

Avec l’aimable autorisation de notre confrère Laurent Mossino, Chantiers de culture se félicite de publier l’entretien paru dans le mensuel La Nouvelle Vie Ouvrière.

 

 

Laurent Mossino – Les technologies numériques annoncent-elles l’avènement d’une nouvelle révolution industrielle ?

Pierre Musso – Les technologies dites « numériques » sont présentes depuis longtemps. C’est un vieux « futur ». Il s’agit de la rencontre de l’informatique et des télécommunications : l’ordinateur a été inventé pendant la seconde guerre mondiale et la numérisation des réseaux de communication a commencé dans les années 1960 ! De quoi parle-t-on exactement ? La numérisation est un langage informatique fait de 0 et de 1, c’est-à-dire un signal discontinu qui permet de faire circuler et de traiter de l’information dans les réseaux afin de faire dialoguer des ordinateurs entre eux. La rencontre informatique/télécoms a été accélérée et amplifiée avec la naissance au début des années 70, de l’internet qui est un ensemble de logiciels et de musso1protocoles (dont le célèbre TCP-IP) permettant les échanges d’information entre ordinateurs interconnectés.

À la fin des années 80, a été inventé en Europe le « web », c’est-à-dire un logiciel (html) qui permet la mise en forme des informations sur l’internet. A partir de là, de multiples innovations vont s’y ajouter, notamment les moteurs de recherches comme Google et au début des années 2000, les réseaux sociaux comme Facebook qui permet de connecter plus de 1,5 milliard de personnes via les réseaux télé-informatiques. L’invention du smartphone par Apple va permettre d’utiliser en mobilité un terminal individuel de connexion à l’internet et de multiplier des applications dédiées à des services. Toutes ces innovations, depuis 50 ans, ne sont que des développements de la rupture techno-scientifique majeure que fut l’informatique et sa rencontre avec les télécoms. Donc, on n’est nullement dans un futur ou un devenir annonçant une « nouvelle révolution industrielle »

 

L.M. – On parle toutefois de la « révolution numérique » ?

P.M. – La rencontre entre l’informatique et les télécoms ne date pas d’aujourd’hui En revanche, ses conséquences se font désormais sentir dans toute la société : la technologie se « socialise ». C’est pourquoi un grand récit sur la « révolution numérique » se développe à la fois pour annoncer un futur sur le mode de la fatalité et pour soutenir le marché des produits technologiques. C’est du « storytelling » pour légitimer des politiques publiques de libéralisation et des stratégies industrielles. L’argumentaire est un raisonnement simpliste opérant en trois temps : premièrement, il postule la poursuite et l’extension d’une « révolution » permanente dans le domaine des technologies ; deuxièmement, il soutient qu’en résulteront  des modifications dans l’organisation en profondeur des sociétés, voire une « révolution sociale » ; troisièmement, il conclut que ces modifications sont fatales et sont porteuses d’effets bénéfiques ou catastrophiques pour l’homme. En fait, c’est du pur fétichisme ! Cela consiste à réduire les transformations sociales à de simples conséquences d’une de ses composantes, à savoir la technologie. Les sociétés sont des systèmes bien plus complexes, car multidimensionnels. Les changements sociaux ne sont pas de simples musso5réceptacles de changements techniques ou économiques.

 

L.M. – Il n’en demeure pas moins que le numérique va modifier nos façons de consommer et de produire…

P.M. – C’est déjà fait. La technicisation généralisée et accélérée des sociétés est accomplie depuis le XIXe siècle. L’usage d’internet et des réseaux sociaux est massif et le téléphone mobile est utilisé par plus de la moitié des habitants de la planète. C’est même un fait anthropologique majeur : en une génération à peine, on a accepté d’avoir avec soi en permanence un ordinateur très puissant qui augmente et élargit nos activités mais qui permet aussi d’être localisé, suivi, sollicité et surveillé en continu.

Une grande mutation plus invisible touche la production : le système d’information devient le système de production des entreprises qui sont connectées en permanence à l’échelle mondiale avec leurs fournisseurs, leurs salariés et leurs clients. Cela signifie que la production est pilotée « par l’aval », par les achats ou les demandes des consommateurs constamment tracées et enregistrées et que les salariés se retrouvent derrière des ordinateurs pour concevoir des produits et des services ou maintenir la relation client. Aujourd’hui, le Charlot des Temps Modernes serait posté devant un ordinateur avec de nombreux écrans comme les traders du monde financier !

C’est d’ailleurs la planète financière qui a introduit cette informatisation connectée à l’échelle planétaire, en même temps que la déréglementation du secteur bancaire, dès les années 70. La manufacture devient une « cerveau-facture » et la main-d’œuvre un « cerveau d’œuvre » captant toutes les forces cognitives, nerveuses et créatives des salariés et des consommateurs. Désormais ces derniers participent, très souvent gratuitement, via les réseaux sociaux, à la production des services et des produits. Ainsi se déploie une coproduction planétaire grâce aux systèmes d’information. Et cela est vrai dans toutes les organisations, privées ou publiques : l’usager, le client ou le consommateur, devient un travailleur numérique, un « digital labor » dont il faut capter l’attention et la contribution. La sphère de la production s’étend à toute la musso2société. C’est pourquoi l’entreprise mondialisée devient un lieu de pouvoir stratégique, sans doute plus important que la sphère publique elle-même.

 

L.M. – Des auteurs affirment que la numérisation de l’économie provoquera une véritable saignée de l’emploi, certains prophétisent même la disparation de la moitié d’entre eux. Qu’en pensez-vous ?

P.M. – Ces sont des techno-messianistes ou des techno-catastrophistes qui font de la prospective en extrapolant des lignées technologiques pour manier les peurs ou les promesses, sans tenir compte de ce qui fait tenir une société, à savoir ses dimensions politiques, culturelles, sociales, religieuses ou géopolitiques… Cela s’appelle du « déterminisme technique » et se réduit au fétichisme dont je parlais.

A chaque vague d’innovation, il y a eu des prophéties de ce type, car les techniques sont porteuses d’imaginaires qui, par définition, sont ambivalents permettant d’annoncer le pire ou le meilleur. Ce fut le cas avec l’imprimerie, les chemins de fer, l’électricité ou l’automobile. La technique, c’est toujours du « techno-imaginaire » selon la formule de l’anthropologue Georges Balandier : elle combine des fonctionnalités (la technique est utile, elle sert à agir) et des fictionnalités (la technique permet d’imaginer des usages nouveaux).  Toute technique mêle fonction et fiction. S’agissant de l’emploi, chaque mutation technologique supprime des emplois, mais elle en crée de nouveaux : l’imprimerie a supprimé des copistes mais elle a crée une nouvelle industrie, l’électricité a réduit les fabricants de bougie mais a créé une filière musso4énergétique puissante, l’automobile a supprimé l’hippomobile mais a crée toute l’industrie fordiste…

La mutation actuelle supprimera des emplois et en créera de nouveaux. Notamment dans les services, en particulier les services à la personne, en matière de santé, de formation ou de sécurité. De plus, il s’agit d’un choix de société : plutôt que de supprimer des emplois, on peut réduire la durée du travail ou élever les qualifications et diversifier les activités. La robotisation a longtemps fait rêver pour permettre la formation d’une « société de loisirs » libérant les hommes des tâches exténuantes et répétitives. La robotisation des tâches répétitives peut être une opportunité pour enrichir le travail et les qualifications.

 

L.M. – D’autres prétendent, en s’appuyant sur l’expérience d’Uber, que les technologies numériques vont signer la fin du salariat.

P.M. – Uber est un exemple de l’instrumentalisation de la technologie pour justifier la précarisation du salariat et la déréglementation de secteurs d’activités. En fait, il n’y a aucune innovation technologique avec Uber. Ce qui est nouveau, c’est le développement de plates-formes numériques qui  permettent de créer des nouvelles formes d’intermédiation entre utilisateurs de services. Uber est la réponse marchande à cette innovation économique. Il appartient aux pouvoirs publics nationaux et internationaux de réguler cette activité, comme toute nouvelle activité. Le  vrai défi est de développer des plates-formes numériques d’intérêt général, de services publics, afin de renforcer le lien social et toutes les activités associatives. Ce qui importe, dans la fonction d’intermédiation, c’est de créer de la sociabilité, des liens humains pour éviter le délitement social qui partout menace les solidarités.

 

L.M. – La technologie peut accoucher du meilleur comme du pire, selon l’usage qu’on en fait. Mais la technologie elle-même est-elle neutre ?

P.M. – La technologie n’est jamais neutre, c’est l’idéologie techniciste qui la présente comme telle ! Un usage est toujours présupposé dans chaque innovation : un fusil ne sert pas à soigner, un avion à plonger sous l’eau… C’est pourquoi les choix de recherche et de développement sont  stratégiques pour la société, car des bifurcations s’opèrent dès l’amont des choix techno-industriels. Il faut débattre de ces choix : la démocratie doit s’étendre à ces orientations essentielles portant sur les filières, les objets et les logiciels, et leurs conséquences pour la société et l’environnement. Cela nécessite de la transparence, de l’information, de la formation, musso6des échanges publics entre scientifiques, décideurs et populations. Un nouveau champ de conquêtes démocratiques s’ouvre sur ce terrain.

Je le répète, il n’y a ni fatalité ni progressivité obligatoire des technologies. Elles résultent toujours de choix scientifiques, économiques, culturels et politiques. Il est temps d’inverser le rapport entre technique et société. Là serait la véritable « révolution numérique » entendue comme la démocratie du plus grand nombre, une démocratie traitant aussi des grandes orientations techno-industrielles. Il y va du développement, voire de la survie de l’humanité. Propos recueillis par Laurent Mossino

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Les enjeux industriels, selon Le Duigou

Conseiller d’État et ancien syndicaliste, Jean-Christophe Le Duigou plaide dans « La bourse ou l’industrie » en faveur d’une vigoureuse politique de développement industriel affranchie de la domination de la finance. Selon l’expert, pas de société viable sans industrie. Un propos qui ne déplairait pas à son compère Bernard Thibault, auteur de « La troisième guerre mondiale est sociale » parue chez le même éditeur, les Éditions de l’Atelier.

 

 

Eva Emeyriat – Pourquoi est-il si important, comme vous vous y appliquez dans « La bourse ou l’industrie« , de défendre l’industrie aujourd’hui ?

Jean-Christophe Le Duigou – L’industrie est comme le moteur d’un véhicule. Même si on ne le voit pas,  il fait avancer la voiture. Il en va en fait, avec l’industrie, du niveau de vie et de l’emploi. L’industrie, avec les activités de service qui lui sont liées, assure quatre emplois du privé sur dix. Les salaires y sont en moyenne 20% supérieurs à ceux des autres branches. Et les produits industriels représentent 80% de nos échanges extérieurs. Il n’y a pas de comptes extérieurs d’un pays équilibrés sans une industrie solide. Le discours sur la société le-duigou2post-industrielle est une fable dangereuse qui détourne l’attention des questions réelles sur l’avenir de l’industrie.

 

E.E. – En quoi est-il  crucial de soustraire l’industrie française à la domination de la finance ?

JC.LD. – Notre pays a consenti, il y a cinquante ans, un effort important pour se doter d’une industrie moderne : aéronautique, transports, énergie, pharmacie… Depuis quinze ans, le tissu productif se désagrège. Les grands groupes, issus de cette période, passent les uns après les autres sous contrôle étranger. Après Péchiney, ce fut le cas d’Arcelor, puis tout récemment d’Alstom, d’Alcatel et de Lafarge. La finance anglo-saxonne prend ainsi le contrôle de productions stratégiques. Pense-t-on un seul instant que son objectif sera de développer l’activité sur le territoire français ? L’industrie, qui suppose des investissements longs, ne peut pas vivre sous la contrainte des rendements financiers à deux chiffres associée à une vision comptable à court terme.

 

E.E. – Pôles de compétitivité,  création de la banque publique d’investissement … Des efforts n’ont-ils pas été faits ?

JC.LD – Les réactions des pouvoirs publics face au dépeçage de l’industrie nationale paraissent bien limitées et mal orientées. Nous ne nions pas que des mesures ont été prises, le plus souvent d’ailleurs sous la pression des luttes. Mais elles sont notoirement insuffisantes. Que pèse réellement la BPI dans le concert de la finance internationale ? Plus grave, ce sont les actionnaires qui furent en priorité choyés. Avec 45 milliards d’euros de crédits publics octroyés au travers du CICE et du pacte de responsabilité, c’est le soutien public à la rentabilité qui a été privilégié au détriment d’une action stratégique pour l’investissement, pour la recherche et pour l’emploi.

 

E.E. – Quels enjeux induit la numérisation de l’industrie ?

JC.LD – Cette mutation peut conduire au pire comme au meilleur. Pour l’instant ce sont les conséquences négatives qui l’emportent, avec la destruction des règles qui organisaient les professions comme dans les transports, l’édition…Mais il n’y a rien d’inéluctable. La le-duigounumérisation pourrait permettre l’allègement des tâches répétitives dans les entreprises et une valorisation des savoirs faire que portent les salariés.

 

E.E. – En quoi la défense des droits sociaux et syndicaux sont-ils un atout ?

JC.LD. – Le pouvoir absolu des actionnaires est une catastrophe. Il faut rééquilibrer les pouvoirs si l’on veut qu’un certain nombre de finalités humaines soient prises en compte dans les choix d’investissement et des technologies de production.

 

E.E. – Quid des enjeux environnementaux ?

JC.LD. – La lutte contre les émissions de CO2 est plutôt une opportunité pour l’industrie. La France n’est d’ailleurs pas la plus mal placée. Des changements technologiques et sociaux sont à promouvoir. Mais il faut en être sûr, la nouvelle industrie ne prospérera pas sur des ruines. C’est cette mutation qu’il faut collectivement maîtriser. Propos recueillis par Eva Emeyriat

Jean-Christophe Le Duigou est économiste. Il a occupé de nombreuses responsabilités à la CGT, notamment au bureau confédéral où il a été en charge des questions économiques et des retraites. Il a été nommé conseiller d’Etat en 2013. « La Bourse ou l’industrie », sous la direction de Jean-Christophe Le Duigou. Auteurs : Marie-Claire Cailletaud (porte-parole de la fédération nationale CGT mines-énergie), Paul Continente (expert comptable) et Bernard Devert (membre de la fédération CGT des travailleurs de la métallurgie).

 

 A lire aussi :

Également aux Éditions de l’Atelier, Bernard Thibaud, l’ancien secrétaire général de la CGT, a publié récemment « La troisième guerre mondiale est sociale ». Un vibrant plaidoyer en faveur de l’élargissement des droits des salariés sur toute la planète ! Le nouveau membre du conseil d’administration de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), représentant de l’ensemble des syndicats français, se revendique ouvertement de la lignée des « indignés » de Stéphane Hessel… « La toute-puissance du marché qui impose sa loi depuis plusieurs décennies génère une pression exacerbée sur les travailleurs de la planète », thibaultconstate le syndicaliste. « Au nom de la loi de la concurrence, les salariés sont l’objet d’une véritable mobilisation générale qui les engage dans une guerre sans merci contre des ennemis invisibles qui cherchent à gagner des parts de marché en pratiquant un dumping social toujours plus agressif ».

Et de plébisciter, pour faire échec aux appétits du marché, une «  hiérarchie des normes qui fasse du code international du travail l’échelon de base n’étant susceptible que d’amélioration par les échelons nationaux et leurs dimensions territoriales ou de branches, en fonction des modèles de relations du travail à l’œuvre dans les différents pays  »… Une proposition clairement à rebours de la Loi Travail nouvellement adoptée en France ! Et Bernard Thibaud, s’appuyant sur l’expérience des travailleurs du bâtiment au Qatar, de conclure son propos en appelant à réformer le mode de gouvernance de l’OIT, « promotrice et garante des normes internationales du travail depuis près d’un siècle », pour qu’elle s’affirme encore plus opérante et efficace sur le respect et l’élargissement des droits des salariés du monde entier. Loin de la langue de bois, un document vraiment émoustillant. Yonnel Liégeois

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Paul Moreira, « Cache investigation »

Dans un livre choral écrit avec plusieurs confrères, « Informer n’est pas un délit », le journaliste Paul Moreira lève le voile sur les nouvelles censures qui frappent la profession. Une dérive qui interpelle tous les citoyens.

 

 

Eva Emeyriat – Comment est né  ce livre ?

Paul Moreira – Tout part de l’amendement relatif au secret des affaires de la loi Macron. Un texte donnant une arme de plus à ceux qui veulent nous  empêcher d’enquêter. Plusieurs  journalistes se sont réunis début 2015 pour dénoncer ce texte. C’était incroyable à voir car, dans notre milieu, certains ont des égos énormes ou se détestent ! L’enjeu était de taille. Avec cet amendement, certaines affaires n’auraient jamais existé :  Karachi, Elf, le Médiator, HSBC…  Le texte a été retiré, mais une directive européenne sur le secret des affaires a pris le relais (adoptée par le parlement européen le 14 avril par 503 voix pour et 131 moreira1contre, NDLR). Fabrice Arfi, de Mediapart, a proposé d’écrire un livre à plusieurs voix, « Informer n’est pas un délit », pour relater les nouvelles censures dont nous sommes l’objet.

E.E. – Quelles sont-elles ?

P.M. – Certains journalistes font face à un véritable harcèlement judiciaire. C’est le cas, notamment, de ceux qui ont enquêté sur Bettencourt ou Clearstream. Nous ne sommes pas au-dessus des lois, mais si des journalistes sont aujourd’hui poursuivis, ce n’est pas pour diffamation ou de fausses informations : c’est parce qu’ils font leur métier ! On  criminalise le journalisme en lui livrant une guerre asymétrique. Gérard Davet et Fabrice Lhomme, du quotidien Le Monde, font un récit digne d’un polar en relatant les pressions lors de leurs enquêtes sur Sarkozy. Investiguer veut de plus en plus dire être suivi, menacé…Il est aussi très difficile, en France, d’accéder aux documents administratifs. Comment consulter les notes de frais d’un politique, comme en Suède ou en Grande Bretagne ? Il  y a urgence démocratique à instaurer une vraie loi en la matière !

E.E. – Parmi les nouvelles censures, vous évoquez aussi l’action des communicants, directeurs de com , attachés de presse…

P.M. – C’est une donnée nouvelle.  L’un des effets formidables de l’émission « Cash Investigation » est d’être le révélateur chimique de l’existence de ces gens qui agissent dans un jeu subtil d’intimidation et d’intoxication.

E.E. – Après l’attentat à Charlie Hebdo, journal qui était d’ailleurs votre voisin de palier, est-il plus difficile aujourd’hui d’enquêter sur le fait religieux ?

P.M. –  Pas pour nous, mais il est clair que si l’on doit s’infiltrer dans une cellule de Daech, on se pose forcément la question de l’après… Le problème est vaste. Pour avoir dit qu’il moreira2existait des appels au meurtre dans la Bible, je suis voué au bûcher par les intégristes catholiques !

E.E. – La mise en place de l’état d’urgence change-t-elle la donne pour vous ?

P.M. – Pour l’heure, pas trop mais quand on voit que des écolos sont assignés à résidence comme  des djihadistes, il y a de quoi être inquiet. On l’est d’ailleurs depuis  la loi sur le renseignement …

E.E. – La directive « Secret des affaires » mobilise des journalistes, des ONG, des  syndicats comme la CGT…Quel rôle peut jouer le citoyen ?

P.M. – La pétition lancée par Élise Lucet pour son retrait a recueilli près de 500 000 signatures, le citoyen  est donc bien au centre de cela ! Ce n’est pas un combat corporatiste : nos problèmes n’ont d’intérêt que parce que nous sommes un contrepouvoir dans la société !  Il en va du renforcement de la démocratie. Il faut  protéger les lanceurs d’alerte qui foutent leur vie en l’air :  Antoine Deltour est condamné au Luxembourg pour avoir dénoncé un scandale fiscal, le journaliste qui a révélé cette affaire « Luxleaks » a lui-aussi été inquiété…  Les citoyens doivent  continuer de se mobiliser. On pense parfois que c’est dérisoire, c’est faux. Ce qui est dérisoire,  c’est de baisser les bras ! Propos recueillis par Eva Emeyriat

Parcours

Né en 1961, journaliste d’investigation, écrivain et documentariste, Paul Moreira a travaillé, entre autres,  pour RFI, Capa et Canal Plus. Il est l’auteur de  nombreux documentaires maintes fois primés. Cofondateur de l’agence  Premières Lignes, qui produit notamment l’émission Cash Investigation (France 2) ou Spécial Investigation (Canal +), il a réalisé cette année le documentaire  « Danse avec le FN », consacré à la classe ouvrière et au parti frontiste.

 

 

L’affaire « Luxleaks »

Le mercredi 29 juin, le président du tribunal d’arrondissement du Luxembourg déclare Antoine Deltour et Raphaël Halet « coupables de vol, violation du secret professionnel et du secret des affaires », mais aussi « de fraude informatique, de blanchiment et divulgation du secret des affaires ». Ces deux anciens collaborateurs du cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC) sont condamnés moreira3respectivement à douze mois de prison avec sursis et 1 500 euros d’amende, neuf mois de prison avec sursis et 1 000 euros d’amende.

Dans ses attendus, le tribunal reconnaît pourtant que les révélations de ces deux anciens collaborateurs de PwC « ont contribué à une plus grande transparence et équité fiscale », que les deux prévenus « ont agi dans l’intérêt général et contre des pratiques d’optimisation fiscale moralement douteuses », et sont donc « aujourd’hui à considérer comme des lanceurs d’alerte ». Édouard Perrin, le journaliste de l’émission « Cash Investigation », est acquitté. « Il n’a fait que son travail de journaliste », note le tribunal. Contrairement au parquet du Luxembourg estimant que «  la liberté d’expression journalistique » ne doit pas primer sur le respect « du secret professionnel », quand bien même il serait le témoin de « pratiques douteuses ».

 Antoine Deltour et Raphaël Halet étaient poursuivis dans l’affaire dite « Luxleaks » : ils avaient révélé des centaines d’accords fiscaux confidentiels passés entre des multinationales et le fisc luxembourgeois. D’où un vaste scandale qui avait touché jusqu’à Jean-Claude Juncker, l’ancien premier ministre luxembourgeois et actuel président de la Commission européenne. Les deux hommes ont décidé de faire appel de la décision. Leur avocat, Me William Bourdon, a dénoncé un jugement « contraire à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme ». Un jugement « qui exprime la face la plus conservatrice de l’Europe, celle qui n’a qu’une obsession : entendre les intérêts privés plutôt que les citoyens ». Y.L.

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Braud et Jounin, BD contre BTP

Claire Braud et Nicolas Jounin signent « Chantier interdit au public ». Quand une auteure de BD s’associe à un sociologue de terrain, cela donne une fiction percutante sur les dessous du BTP. En compagnie d’Hassan et des ferrailleurs, un récit graphique vif et décapant.

 

 

« Les gars !! L’inspection du travail va débarquer !! Y faut tout me sécuriser ! » Recruté le matin même par une agence d’intérim peu regardante sur ses papiers, Hassan s’improvise ferrailleur sur un chantier « Boucifage ». Sur place, le chef de chantier fulmine : les manœuvres sans papiers ont déserté avec la dernière inspection du travail. Il faut pourtant intensifier la cadence. Sous l’aile protectrice de son cousin Soleymane, Hassan découvre aux côtés de l’équipe de gros œuvre la réalité du BTP. Au fil des jours, le jeune intérimaire va rapidement déchanter… Porté par des personnages aux traits de crayon acérés et aux caractères biens chantier1trempés, « Chantier interdit au public », un récit graphique vif et décapant, nous révèle l’arrière boutique des grands chantiers du BTP : intérimaires maintenus à des postes sous payés, hiérarchie ethnique, mise en danger délibérée des salariés, usure des corps… Avec pour seul mot d’ordre la réduction des coûts.

Faisant le pari de vulgariser la sociologie en ancrant ses fictions dans la réalité du terrain, la collection « Sociorama » lancée par Casterman associe les talents d’un bédéaste aux travaux d’un chercheur. Fiction rythmée inspirée de faits réels, l’album s’appuie sur l’enquête éponyme réalisée il y a quelques années par le sociologue Nicolas Jounin, embauché comme intérimaire dans le BTP. Porté par le trait imaginatif de Claire Braud et des dialogues qui fusent, le résultat est réjouissant. Dans le huis clos d’une agence d’intérim, les confidences recueillies auprès des employeurs nous livrent sans fard le partage ethnique des tâches qui organise la vie des chantiers. « Demande à un Français de se lever de bonne heure, ça le mec tu peux l’attendre ! Mais le boubou, il y sera », affirme un petit patron affalé sur sa chaise de bureau.

Aux Africains, les missions de manœuvres où l’on se casse le dos, aux quelques Français embauchés les emplois qualifiés. Et à « Boucifage » les profits maximaux. Cyrielle Blaire

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Le droit du travail, selon Alain Supiot

Juriste et professeur au Collège de France où il occupe la chaire « État social et mondialisation », Alain Supiot invite à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. Dans la nouvelle édition de son rapport « Au-delà de l’emploi », il propose « les voies d’une vraie réforme du droit du travail ».

 

 

Un constat, et une perspective : alors que le «  modèle de régulation socio-économique auquel était adossé le droit du travail depuis le début du siècle » est en supiot2crise, il s’agit de remettre, « Au-delà de l’emploi », le travail lui-même, et l’humain, au centre de la réflexion sur les évolutions indispensables du droit du travail. Alain Supiot, titulaire de la chaire « État social et mondialisation » au Collège de France, invite ainsi à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. En 1999, la Commission européenne lui commanditait une expertise sur « les transformations du travail et le devenir du droit du travail en Europe ». Des recherches et une approche, collectives et pluridisciplinaires, aboutissaient alors à l’édition d’un rapport, nouvellement republié dans une version actualisée. Un texte fondateur, et plus que bienvenu au moment où Myriam El Khomri, la ministre du Travail, propose une réécriture du droit du travail à rebours de toute perspective de progrès social.

 

Lorsqu’à la fin des années 1990 le rapport est élaboré, « l’Europe se voulait encore sociale », rappelle Alain Supiot. Une ambition aujourd’hui « disparue ». « Trahissant la promesse « d’égalisation dans le progrès » des conditions de vie et de travail contenue dans le traité de Rome, (l’) élargissement (de l’UE) a servi à attiser la course au moins disant social ». Et, ajoute le juriste, dans ce contexte, « le droit du travail est dénoncé dans tous les pays européens comme le supiot1seul obstacle à la réalisation du droit au travail ». Et de mettre en lumière la perversion consistant à « qualifier de projets de réforme du droit du travail les appels à sa dérèglementation ».

La volonté de déréglementation « occulte les causes profondes de la crise de l’emploi », analyse Alain Supiot qui cite, notamment, « la dictature des marchés financiers ». Et ses promoteurs négligent le fait que toutes les politiques de flexibilisation de l’emploi déjà en œuvre – qui mériteraient un vrai bilan – ont largement échoué à créer de l’emploi, mais réussi à réduire « le périmètre et le niveau de protection sociale attachée à l’emploi », participant en outre au « mouvement de concurrence des travailleurs les uns contre les autres », lequel « détruit les solidarités nécessaires à une action revendicative commune, engendre la division syndicale et attise les repliements corporatistes et xénophobes ».

 

Dans son introduction à la traduction en français du travail du syndicaliste et chercheur italien Bruno Trentin, La Cité du travail. La gauche et la crise du fordisme, Alain Supiot montrait à la fois le déclin des modes d’organisation tayloriste et fordiste de l’entreprise, mais aussi les potentialités nouvelles d’une nouvelle révolution industrielle en cours. Dans un contexte mondialisé où s’accumulent restructurations, précarité, austérité, il invitait à investir tout le champ supiot3du travail, à cerner les formes nouvelles de subordination et à s’attacher aux possibles transformations des rapports sociaux.

A l’instar de Bruno Trentin, il invitait à dépasser les seules revendications de type « compensateur » de l’aliénation qu’engendre la subordination, ou bien « redistributif » (salaires, temps de repos…), revendications toujours légitimes, pour repenser la place de l’individu dans le travail et, au lieu de pratiques managériales asservissantes, promouvoir formation, connaissance, autonomie, émancipation… Il n’est pas étonnant que le juriste poursuive cette réflexion, et la démarche qui l’inspire, dans ses propositions pour un droit nouveau du travail.

 

Parmi les pistes envisagées, Alain Supiot et le collectif de chercheurs auteurs du rapport, qui rappellent l’importance d’une conception des droits sociaux « fondée sur la solidarité », préconisent notamment de tenir compte de la diversité des liens de dépendance à l’entreprise (aujourd’hui éclatée), au-delà du seul salariat, comme l’auto-entrepreneuriat ou la sous-traitance… Ils suggèrent « d’élargir le champ d’application du droit social pour englober toutes les formes de contrat supiot4de travail pour autrui ». Ils proposent aussi que le statut professionnel soit « redéfini de façon à garantir la continuité d’une trajectoire plutôt que la stabilité des emplois », et ainsi protéger le travailleur.

Ils mettent en avant une autre approche des temps du travail tenant compte du « droit à une vie de famille et à une vie sociale ». Ils insistent aussi sur une question urgente et permanente : celle des modalités d’intervention contre la discrimination entre hommes et femmes dans le champ du travail. Et ils évoquent un besoin essentiel : celui de nouvelles formes de négociation collective, à l’échelle des chaines de production ou à l’échelle territoriale.

Autant de pistes qui méritent d’être connues et débattues ! Isabelle Avran

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Le Bénin, à la croisée des chemins

Le 6 mars, se déroule au Bénin le premier tour de l’élection présidentielle. 33 candidats briguent les suffrages de la population. Seuls cinq d’entre eux peuvent prétendre accéder au second tour, tous banquiers ou hommes d’affaires, anciennes figures de la vie politique béninoise ou d’instances internationales. Un pays, l’un des plus petits et des plus pauvres d’Afrique, à un tournant de son histoire.

 

 

Au revoir Cotonou, sa lagune, ses taxi-motos par milliers viciant l’air marin… A la veille des obsèques nationales de Mathieu Kérékou, l’ancien chef d’état béninois, retour en France dont l’ex Dahomey fut colonie jusqu’en carte1960. En ces jours de décembre 2015, la perspective de la future élection présidentielle échauffe déjà tous les esprits, attise convoitises et rancœurs, secrète alliances et complots, nourrit espoirs et promesses de tous les roitelets en puissance. Le seul vainqueur pour l’heure, avant l’échéance du premier tour de scrutin reporté au 6 mars ? L’argent, le franc CFA, qui coule à flots dans tous les meetings politiques, de la capitale Porto-Novo aux villages les plus reculés du Nord-Ouest, qui fait et défait les partis politiques à l’idéologie variable selon le type d’élections… « Inch’Allah », professent les électeurs de confession musulmane, « Que Dieu nous bénisse, alléluia », chantent cathos et évangélistes tandis que la majorité de la population, animiste, s’en va consulter le prêtre vaudou ! Les uns les autres, demain à n’en pas douter, vaqueront au quotidien précaire d’une économie informelle et continueront à vivre pour la majorité avec à peine 40 euros mensuels.

Le Bénin, état corrompu ? Pas plus que nos démocraties occidentales, loin s’en faut, inutile d’alimenter les clichés sur les potentats africains qui n’ont rien à envier à nos dynasties politiciennes, culture et histoire singulières invitent à plus de modestie quand il s’agit de porter notre regard sur ces pays classés sous le label « Françafrique »… Le « Yovo », le surnom par lequel l’autochtone interpelle avec humour le « blanc » dans la rue ou à l’échoppe de quartier, a laissé ses traces. Ses marques surtout, jusqu’à aujourd’hui : le candidat franco-béninois Lionel Zinsou, puissant banquier d’affaires et Premier ministre du président sortant Boni Yayi, n’est-il pas accusé d’être parachuté par le gouvernement français ? Vincent Bolloré, patron du port de Cotonou et partisan d’une ligne de chemin de fer transafricaine, n’est-il pas le premier pilier de la fragile économie béninoise ? Des affirmations qui invitent à la réflexion…
Contrairement à ce que prétend et osa déclarer publiquement un ancien président français à propos du continent DSC01388africain, le Bénin est fort d’une longue et riche histoire. Du sud au Nord du pays, se dressent encore les palais des anciens rois du Dahomey et de leurs vassaux. De nos jours, Béhanzin, le roi d’Abomey, demeure l’une des grandes figures respectées de l’histoire du pays : n’est-ce pas sa dynastie, et lui, qui fit de son royaume l’un des plus puissants de l’Afrique de l’Ouest ? Culture de tradition orale, architecture et sculpture : griots et colporteurs d’histoire, artisans et artistes béninois du plus lointain passé ont façonné le territoire de leur génie couleur ocre, ils n’ont aucunement à rougir de leur talent face à leurs homologues muséifiés d’outre-Atlantique…

Brassage de populations, multitude d’ethnies et de langues, diversité de religions : contrairement aux apparences, le Bénin, riche de ses quelques onze millions d’habitants, est un pays métissé où seul le développement contrasté entre le Nord désargenté et le Sud à la prospérité plus affirmée peut engendrer clivages et tensions. L’ancien royaume du Dahomey, aux frontières délimitées à l’est par les puissants Niger et Nigeria et à l’ouest par les turbulents Burkina Faso et Togo, jouit en tout cas d’une stabilité politique rare sur le continent. Qui dénote dans un paysage économique aux teintes plutôt sombres, faute de richesses naturelles telles que le pétrole… A l’image d’autres pays africains, la Chine et ses émissaires aux yeux bridés sillonnent la capitale et les campagnes, offrent capitaux et avenir au soleil radieux contre terres cultivables et licences industrielles.
La libéralisation à marche forcée aux lendemains du long intermède « marxiste-léniniste » du feu président Kérékou, ici comme ailleurs, produit ses effets mortifères : baisse des cours mondiaux du coton qui assure plus DSC_0071de 75% des recettes à l’exportation et les revenus de près de 60% de la population, faiblesse d’exportation de la noix de cajou et de la pêche artisanale à la crevette… 75% de la population n’a pas accès à l’électricité et l’eau potable, hormis le réseau des gros bourgs et villes, est encore un trésor qu’il faut aller puiser en terre ! Les séismes islamistes qui frappent le Niger et le Nigeria nuisent encore un peu plus au développement des échanges commerciaux après le contrôle strict ou la fermeture des frontières avec ces deux pays. Il n’empêche, le flux incessant des poids lourds sur des pistes défoncées symbolise jusqu’à l’outrance, voire l’apocalypse au nombre de carcasses désarticulées sur les bas-côtés, combien le Bénin, avec son riche port de Cotonou, s’est imposé comme un pays de transit incontournable pour ses voisins limitrophes.

Les conséquences majeures dans cette course effrénée à la rentabilité ? Un taux de chômage explosif, une jeunesse qualifiée sans avenir, une économie souterraine florissante… Chacun, devant son pas de porte, aligne son petit étal alimentaire, chacun crée sa petite entreprise d’essence clandestine et trafiquée en provenance DSC_0340du Nigeria, chacun développe son petit commerce à la criée au bord des routes et pistes… Il faut bien survivre à défaut de vivre, la misère ne sévit pas au Bénin, la pauvreté oui ! Avec ses corollaires, dramatiques : un système éducatif et de santé en plein marasme, la valse d’ONG multiples et variées au volant de quatre-quatre rutilants ! Souvent au carrefour d’un village, un immense panneau datant déjà et annonçant le démarrage de tel ou tel projet soutenu par divers organismes : seule la pancarte, délavée par le temps et solide sur ses fondations, attire l’œil du passant !
Une vie de galère à la ville, une vie de forçat au champ… Des journées harassantes pour le citadin dans une cohue ébouriffante et un taux de pollution alarmant, des cultures de subsistance pour le paysan, des distances hallucinantes pour la femme et l’enfant se rendant au marché avec, à l’aller comme au retour, quelques trente ou quarante kilos de marchandises sur la tête à vendre, échanger, troquer. En Afrique, d’une case à l’autre et tout au long des sentiers escarpés, le dicton se vérifie, la femme est vraiment l’avenir de l’homme ! Envers et malgré tout, le peuple béninois s’affiche accueillant, souriant, entreprenant. Dans cette course à la débrouille pour gagner son CSC_1051assiette de mil ou de manioc quotidien, il ne manque pas de bras et de cœurs solidaires pour assurer le développement du pays autrement.

Des structures de micro-crédit en faveur des paysans aux associations de bénévoles en prévention du sida, des voix multiples en faveur du respect et de la défense de l’environnement aux coopératives vivrières, le Bénin est riche de potentiels en tout secteur. Dont un qui n’attend qu’un puissant coup de pouce gouvernemental pour libérer sa créativité : le tourisme intelligent et responsable ! Du sud au nord, de la cité lacustre de Cotonou au pays des Tata-Somba, de l’emblématique Ouidah avec sa porte du Non-Retour symbole de l’histoire de l’esclavage au magnifique parc national et animalier de la Pendjari, des bords de mer houleux de l’Atlantique à la chaîne accidentée des plateaux de l’Atakora, le pays regorge de fabuleux trésors naturels dont les guides locaux au sourire communicatif s’enorgueillissent de dévoiler les mystères au « yovo » définitivement ensorcelé ! Un pays encore sauvegardé d’un tourisme de masse, qui autorise le dialogue en toute SDC11535sérénité avec les populations locales, du pêcheur côtier remontant ses traditionnels filets à l’éleveur Peul de vaches aux majestueuses cornes, le recueillement sur les lieux sacrés de tribus millénaires comme l’initiation aux secrets vaudou hors tout folklore organisé… Le Bénin est une perle échouée sur la côte Atlantique, il s’offre en toute générosité au regard de ceux et celles qui acceptent de remiser clichés et préjugés !
Avec une solidarité transfrontalière qui ne se dément jamais… Active, la communauté béninoise en France n’oublie pas le frère ou la sœur, de sang ou de cœur, demeurés au pays. Par exemple, l’association franco-béninoise Sollab, « Solidarité Laboratoires », qui n’attend que bénévoles et fonds pour démultiplier actions et projets : équiper les centre de santé, dans les bourgs et villages les plus reculés de la savane ou de la brousse, d’outils d’analyses médicales. Un enjeu de santé primordial pour les populations qui n’ont ni les moyens ni le temps de se rendre à l’hôpital le plus proche, une question de survie pour les mamans et leurs bébés : comment se soigner et guérir lorsque la fièvre jaune frappe sans pouvoir être démasquée, comment accoucher en toute sérénité lorsque font défaut les outils élémentaires pour une simple DSC_0677analyse de sang ? De Paouignan dans la région des Collines au quartier Tokpota de Porto Novo, d’Alassane Chabi-Gara en région parisienne à Olivier Koukponou à Cotonou, le virus de la solidarité se propage pour le bien-être et la santé de tous !

Le Bénin ? A l’image de son drapeau national aux trois couleurs, une authentique terre de contrastes aux valeurs à sauvegarder : vert comme l’espoir d’un développement au bénéfice de tous, soleil comme un avenir prometteur pour chacun, rouge comme le sang des enfants à protéger et à éduquer… Le Bénin n’écrira certainement pas la dernière page de son livre d’histoire le 6 mars, il est crucial cependant pour les autochtones de la bien tourner ! Yonnel Liégeois. Photos de Claude, Séverine et Sylviane.

 

En savoir plus
Pour voyager : le guide du « Petit Futé » consacré au Bénin. L’agence Allibert organise des CSC_1143séjours attrayants, mêlant marche et découverte en profondeur du pays. Hors des circuits touristiques convenus.
A lire : les auteurs béninois Florent Couao-Zotti pour « La traque de la musaraigne » et son recueil de nouvelles « Retour de tombe », Arnold Sènou pour « Ainsi va l’hattéria ». Ken Bugul, sénégalaise mais béninoise par alliance, pour « le Baobab fou » et « Riwan ou le chemin de sable » qui reçut le grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1999… Tous les ouvrages (roman, poésie) de l’écrivain franco-béninois Barnabé Laye : son dernier recueil poétique « Fragments d’errances » (Acoria éditions) vient d’être couronné du Prix Aimé Césaire 2016, Prix de la Société des Poètes Français.

A visiter : l’ensemble des palais royaux de l’ancien Dahomey, la cité lacustre, le village souterrain d’Agongointo, les parcs nationaux, la fondation Zinsou qui s’affiche comme le seul musée d’Afrique occidentale consacré à l’art moderne.
SDC11435A parcourir : La route des esclaves à Ouidah qui, sur quatre kilomètres de la Place des Enchères à la Porte du Non-Retour, raconte sans chaînes aux pieds le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leur terre au temps de la traite négrière. Un lieu de mémoire, à respecter autant que l’île de Gorée au Sénégal.
A découvrir : la savoureuse cuisine locale (igname, fromage peul, poisson) et ses boissons typiques (le vin de palme et la bière de mil). Les temples et rites vaudou, dont le Bénin est la terre d’élection : loin des fantasmagories occidentales, un art de vivre et une philosophie autant qu’une religion.

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