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Festival, un modèle en crise

Incontestablement, la France est terre de festivals : plus de 3500 chaque année, dans tous les domaines artistiques et musicaux, particulièrement en été ! Facteur d’attractivité des territoires, pilier de l’action culturelle, le modèle « festival », fondé pour partie sur le financement public, est pris en étau désormais entre injonctions de l’économique et celles du politique.

 

 

Quel tournant ?

Créé en 1976, le Festival d’Ile-de-France a brusquement été liquidé le 4 mai. Huit salariés licenciés (sans oublier plus de quatre-vingts intermittents) et la fin d’un projet axé sur les musiques du monde et les musiques savantes, la mixité des publics et la valorisation du patrimoine… L’explication ? La baisse de 68 % des subventions allouées par la région, pilotée depuis 2015 par la droite. Selon elle, le festival n’aurait pas trouvé son public alors que le taux de remplissage atteint 85 % depuis dix ans ! Après le boom des années 80, sous le double effet de l’augmentation du budget de la culture lors du premier septennat de François Mitterrand et de la décentralisation, l’économie des festivals semble être entrée dans une zone de turbulences avec le redécoupage territorial, la baisse des dotations de l’État aux collectivités et l’arrivée de nouveaux exécutifs à leur tête, en 2014. Pour autant, avec quelque 3 500 manifestations à l’année, la France demeure une terre de festivals.

 

Quelle(s) recette(s) ?

« La période n’est pas simple », reconnaît Bénédicte Dumeige, de France Festivals. « Elle incite aux économies, en réduisant le nombre de spectacles, le nombre de jours ou de têtes d’affiche. Malgré ça, le public reste au rendez-vous ». Une étude du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz montre que, sur la période 2008-2014, les festivals tiraient leurs ressources à 57 % de recettes propres, à 30 % de financements publics et à 13 % de financements privés. « On sent bien que certains financeurs publics sont davantage sur la réserve », confie Florent Turello, directeur des Fêtes nocturnes de Grignan. Aussi, le festival de la Drôme tente-t-il de diversifier ses recettes, en développant les activités bar et restauration et en faisant appel au mécénat. À la contrainte budgétaire, s’ajoute le poids des alternances politiques. « Les élus sont beaucoup dans l’injonction », soupire Sylvie Guigo-Lecomte, du festival des arts de la rue Roulez Carros, dont la subvention a été divisée par deux à l’arrivée du nouveau maire. « Il leur faut de l’événementiel. Ce qui relève de l’éducation artistique ou de la création contemporaine est mis au rebut ». Le glissement d’une politique publique de la culture vers une économie tournée essentiellement vers le divertissement s’est vérifié par l’absurde, à Bayonne. Depuis 33 ans, les Translatines mettaient à l’honneur la création théâtrale espagnole et latino-américaine. À chaque édition, 6 000 à 7 000 spectateurs s’y pressaient. En 2015, elles ont dû laisser la place à Kulture Sport, censé attirer le « pipole » et faire rentrer plus d’argent dans les caisses. Douze mois après, le festival jetait l’éponge, plombé par les annulations.

 

Quels bénéfices ?

Outre l’idée de favoriser les rencontres (avec le public, une ville et entre professionnels), les festivals offrent de réelles retombées en termes de création d’emplois, de recettes et d’image, contribuant à renforcer l’attractivité du territoire aux yeux des touristes et des investisseurs. Selon France Festival, un euro investi par la puissance publique génère en moyenne cinq euros de dépenses en hébergement, taxis, restaurants… Malgré l’augmentation des coûts liés à la logistique, à la sécurité ou à l’inflation des cachets, les festivals restent un modèle rentable. Mais l’arrivée de grands groupes privés, comme Fimalac ou LNEI dans le domaine des musiques actuelles, interroge sur certaines évolutions en cours.

 

Quel futur ?

« Les stratégies à l’œuvre mêlent de façon étroite intérêts privés et publics, et prennent un tour industriel. Ce qu’on ne voit pas dans les arts de la rue ou le nouveau cirque, où le modèle reste plus artisanal », observe le sociologue Emmanuel Wallon. Les stratégies en question visent à tout concentrer entre les mains d’un seul et même acteur, de la conception du spectacle à sa production, en passant par la billetterie, voire, l’achat de salles. Car, dans leur grande majorité, les festivals sont le fait de petites structures indépendantes fonctionnant sur le mode du partenariat et s’inscrivant dans une démarche de démocratisation de l’accès à la culture. Les grands mécènes allant toujours vers les grands festivals, le mécénat de proximité continue de se développer, malgré un tassement consécutif à la crise de 2008. Si certains festivals voient dans la coopération et la mise en place de réseaux une issue possible, un abandon du terrain par la puissance publique sonnerait le glas d’un modèle qui garantit une vraie diversité. Jean-Philippe Joseph

 

Point de vue

« C’est la présence de petites compagnies, de petits festivals, de lieux hors du commun qui fait le dynamisme des festivals. L’arrivée d’intérêts privés, ayant une vision capitalistique des choses, fait craindre pour la diversité », commente Philippe Gautier, membre du SNAM-CGT (Syndicat national des artistes-musiciens).

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Les Pinçon-Charlot aux Métallos

L’ouvrage du couple de sociologues Pinçon-Charlot, La violence des riches, est mis à l’honneur à la Maison des Métallos. Du 14 au 18 mars, en prélude à une tournée nationale. Une farce documentaire imaginée par le collectif théâtral « Vaguement compétitifs », implanté dans le Nord.

 

 

Depuis cinquante ans, le couple de chercheurs Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ne cesse de fréquenter les riches de près ou de loin ! Pour mieux les observer, comprendre leur mode de vie et de pensée, leur façon d’entretenir « l’entre soi », de transmettre valeurs et patrimoine….

En outre, à deux c’est mieux, en tout cas plus facile. Il est plus aisé, et plus convenable pour la grande bourgeoisie ou l’aristocratie, de recevoir un couple sans craindre de subir l’agressivité supposée naturelle d’un homme ou la perfidie, voire l’incompétence, supposée naturelle d’une femme seule… ! Ayant souvent su gagner la confiance de leurs hôtes, à eux deux ils commettront ainsi une vingtaine d’ouvrages sur la reproduction sociale des inégalités par le biais de la persistance de privilèges ancrés depuis

© Samuel Kirszenbaum

plusieurs générations. Ils ausculteront tour à tour la pratique de la chasse à cour comme celle des « rallyes » qui permettent de s’unir entre-soi, ils visiteront les châteaux et sonderont les grandes familles, notamment les Rothschild.

 

Au début, fut une rencontre…. En 1965, sur les bancs de la fac de Lille, plus précisément sur ceux de la bibliothèque de l’Institut de sociologie. Tous deux très marqués par la lecture des Héritiers de Pierre Bourdieu que Michel eut comme professeur à Lille, mais qui venait d’en partir lorsque Monique y arriva. L’un et l’autre sont très différents. Monique Charlot, bien que fille du procureur de la République de Lozère, n’a guère  fréquenté ni théâtre, ni musée ni même cinéma, en revanche elle estt à l’aise dans les milieux bourgeois alors que Michel Pinçon, fils d’ouvrier d’origine très modeste, a beaucoup lu et dispose d’une indépendance financière grâce à son travail de pion. Quelque peu acrobatiques, ces contradictions deviendront vite enrichissantes… Un puissant moteur de complémentarité dans le travail, sans doute aussi un  piment dans la complicité du couple. L’humour n’est pas non plus la moindre de leurs qualités communes.

Lors d’un entretien en 2015 sur le site du quotidien Libération, dans le cadre d’une série « Heureux en méninges », ils ne s’épargnent pas mutuellement. «  Michel est flemmard, moi, je suis bosseuse », lâche Monique ajoutant aussitôt « je ne pourrais rien faire sans lui et vice-versa ». Sur leurs désaccords éventuels, Michel répond que « quelquefois, elle me prend le chou ! La relecture du texte est la phase la plus délicate : Monique propose de supprimer mes paragraphes, et moi je propose de supprimer les siens. Ça augmente un peu la température… ». On imagine aisément qu’on ne s’ennuie pas chez les Pinçon-Charlot ! Monique le confirme, « on s’est amusé comme des gosses dans toutes nos aventures, on travaille vraiment en bande organisée ». Autre caractéristique de ces deux brillants chercheurs, leur modestie… Lorsqu’on tente de les comparer à d’autres couples d’intellectuels mythiques (Beauvoir-Sartre, Triolet-Aragon …), « nous, c’est plutôt le boulanger et la boulangère », répond Michel.

 

Il n’empêche, main dans la main ils ont mené ensemble une carrière exceptionnelle de chercheurs, dont 37 années au CNRS jusqu’à leur départ en retraite en 2007. Les premières années, ils travaillent sur des sujets séparés. Monique collabore notamment avec les sociologues Paul Rendu et Edmond Préteceille. Puis, forts du constat de l’absence de travaux sur la grande bourgeoisie et les possédants, et de l’hypocrisie de nombreux sociologues qui se penchent exclusivement et parfois avec commisération sur la condition des plus modestes, ils s’engagent dans une grande enquête. Qui aboutit, en 1997, à Voyage en grande bourgeoisie. Ce travail est rendu possible grâce au soutien de leur directeur de laboratoire Paul Rendu, issu de la grande bourgeoisie de Neuilly, qui leur a donné accès à sa propre famille.

Le livre, à leur grand étonnement, est vivement critiqué au sein de la communauté des chercheurs du CNRS. Non pas une critique scientifique sur le rendu de leur travail, plutôt une sorte de condamnation morale : d’aucuns prétendent que ce milieu les « fascine » ! La base de leur travail ? Bien sûr les entretiens qu’ils mènent, doublés surtout d’un rapport de proximité qu’ils parviennent à créer et alimentent en répondant à des invitations dans les grands domaines et en participant à des fêtes, tout en restant sous tension… « On avait l’impression de faire de l’entrisme », avoue Michel Pinçon aux journalistes du quotidien.

 

Paru en 2014, La violence des riches est une vaste synthèse de leurs travaux sur le sujet et ce n’est pas un hasard s’il porte en sous-titre « Chronique d’une immense casse sociale ». En effet, non seulement l’ouvrage démonte les mécanismes d’instauration des rapports de domination mais il tente d’analyser comment « les riches » parviennent à les faire perdurer. En pointant particulièrement du doigt une  responsabilité de connivence des gouvernants de tous bords qui se rejoignent dans une même idéologie néolibérale, préservent et renforcent les intérêts financiers de la grande bourgeoisie. Notamment par des cadeaux fiscaux et une mollesse douteuse face à la fraude fiscale des plus riches.

Parallèlement à la disparition d’une certaine conscience de classe, d’abord ouvrière, le modèle dominant apparaît comme naturel et la domination comme légitime, intimidant d’autant plus les classes populaires que la grande bourgeoisie détient un patrimoine important d’œuvres d’art. Cette fois-ci, ce ne sont pas leurs pairs mais ceux que Bourdieu nomment « les chiens de garde », à savoir les journalistes, qui tentent de les discréditer. Plutôt certains journalistes, ceux que Monique et Michel désignent comme « bourgeoisistes », ceux-là même qui défendent leur classe sans l’assumer. Et lorsque ces derniers les qualifient de « richophobes pour les nuls », les deux sociologues y voient presque un compliment.

De livre en livre, d’une enquête l’autre, au final les Pinçon-Charlot ont réussi un très sérieux travail de vulgarisation en direction d’un public non spécialiste, peu enclin à la lecture d’études sociologiques. Lui ouvrant les yeux sur des mécanismes opaques dont ils sont  les premières victimes. Chantal Langeard

 

À voir, à entendre :

– « La violence des riches », d’après les travaux de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon à la Maison des métallos, du 14 au 18/03 : un spectacle conçu par Stéphane Gornikowski, mis en scène par Guillaume Bailliart avec Lily Chartiez-Mignauw, Grégory Cinus, Malkhior. « Critique, drôle et mordante, inscrite dans une démarche d’éducation populaire, cette création n’est pas du « beau théâtre » trop bien ficelé, il y est question de ce que nous tissons face à cette violence des riches qui nous menace (…) Si la vision des Pinçon-Charlot est principalement critique, nous entendons nous émanciper de cette posture parce qu’il est urgent, même maladroitement, de proposer « quelque chose ». À la fin du spectacle, nous inventerons l’inconnu, nous oserons remettre l’histoire en route : nous fabriquerons une utopie », commente le metteur en scène.

– Le 21/04 à 18h30, Monique&Michel Pinçon-Charlot sont les invités de la librairie Folies d’Encre de Montreuil pour leur nouvel ouvrage, Les prédateurs au pouvoir, main basse sur notre avenir. À signaler que le mardi suivant, le 25/04, Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, présentera la remarquable Histoire mondiale de la France dont il a dirigé la publication aux éditions du Seuil. Des rencontres avec lectrices-lecteurs toujours agrémentées d’une collation et animées par les « Fabulous Lectors of Montreuil ».

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La révolution numérique, selon Pierre Musso

Et si les citoyens se penchaient sur la fameuse « révolution numérique » dont les techno-messianistes nous rabattent les oreilles ? Philosophe de formation, docteur en sciences politiques, professeur et chercheur en sciences de l’information et de la communication, Pierre Musso analyse les grandes mutations à l’œuvre dans la société. Il propose des éléments de réflexion afin de procéder à des choix éclairés pour l’avenir de l’humanité.

Avec l’aimable autorisation de notre confrère Laurent Mossino, Chantiers de culture se félicite de publier l’entretien paru dans le mensuel La Nouvelle Vie Ouvrière.

 

 

Laurent Mossino – Les technologies numériques annoncent-elles l’avènement d’une nouvelle révolution industrielle ?

Pierre Musso – Les technologies dites « numériques » sont présentes depuis longtemps. C’est un vieux « futur ». Il s’agit de la rencontre de l’informatique et des télécommunications : l’ordinateur a été inventé pendant la seconde guerre mondiale et la numérisation des réseaux de communication a commencé dans les années 1960 ! De quoi parle-t-on exactement ? La numérisation est un langage informatique fait de 0 et de 1, c’est-à-dire un signal discontinu qui permet de faire circuler et de traiter de l’information dans les réseaux afin de faire dialoguer des ordinateurs entre eux. La rencontre informatique/télécoms a été accélérée et amplifiée avec la naissance au début des années 70, de l’internet qui est un ensemble de logiciels et de musso1protocoles (dont le célèbre TCP-IP) permettant les échanges d’information entre ordinateurs interconnectés.

À la fin des années 80, a été inventé en Europe le « web », c’est-à-dire un logiciel (html) qui permet la mise en forme des informations sur l’internet. A partir de là, de multiples innovations vont s’y ajouter, notamment les moteurs de recherches comme Google et au début des années 2000, les réseaux sociaux comme Facebook qui permet de connecter plus de 1,5 milliard de personnes via les réseaux télé-informatiques. L’invention du smartphone par Apple va permettre d’utiliser en mobilité un terminal individuel de connexion à l’internet et de multiplier des applications dédiées à des services. Toutes ces innovations, depuis 50 ans, ne sont que des développements de la rupture techno-scientifique majeure que fut l’informatique et sa rencontre avec les télécoms. Donc, on n’est nullement dans un futur ou un devenir annonçant une « nouvelle révolution industrielle »

 

L.M. – On parle toutefois de la « révolution numérique » ?

P.M. – La rencontre entre l’informatique et les télécoms ne date pas d’aujourd’hui En revanche, ses conséquences se font désormais sentir dans toute la société : la technologie se « socialise ». C’est pourquoi un grand récit sur la « révolution numérique » se développe à la fois pour annoncer un futur sur le mode de la fatalité et pour soutenir le marché des produits technologiques. C’est du « storytelling » pour légitimer des politiques publiques de libéralisation et des stratégies industrielles. L’argumentaire est un raisonnement simpliste opérant en trois temps : premièrement, il postule la poursuite et l’extension d’une « révolution » permanente dans le domaine des technologies ; deuxièmement, il soutient qu’en résulteront  des modifications dans l’organisation en profondeur des sociétés, voire une « révolution sociale » ; troisièmement, il conclut que ces modifications sont fatales et sont porteuses d’effets bénéfiques ou catastrophiques pour l’homme. En fait, c’est du pur fétichisme ! Cela consiste à réduire les transformations sociales à de simples conséquences d’une de ses composantes, à savoir la technologie. Les sociétés sont des systèmes bien plus complexes, car multidimensionnels. Les changements sociaux ne sont pas de simples musso5réceptacles de changements techniques ou économiques.

 

L.M. – Il n’en demeure pas moins que le numérique va modifier nos façons de consommer et de produire…

P.M. – C’est déjà fait. La technicisation généralisée et accélérée des sociétés est accomplie depuis le XIXe siècle. L’usage d’internet et des réseaux sociaux est massif et le téléphone mobile est utilisé par plus de la moitié des habitants de la planète. C’est même un fait anthropologique majeur : en une génération à peine, on a accepté d’avoir avec soi en permanence un ordinateur très puissant qui augmente et élargit nos activités mais qui permet aussi d’être localisé, suivi, sollicité et surveillé en continu.

Une grande mutation plus invisible touche la production : le système d’information devient le système de production des entreprises qui sont connectées en permanence à l’échelle mondiale avec leurs fournisseurs, leurs salariés et leurs clients. Cela signifie que la production est pilotée « par l’aval », par les achats ou les demandes des consommateurs constamment tracées et enregistrées et que les salariés se retrouvent derrière des ordinateurs pour concevoir des produits et des services ou maintenir la relation client. Aujourd’hui, le Charlot des Temps Modernes serait posté devant un ordinateur avec de nombreux écrans comme les traders du monde financier !

C’est d’ailleurs la planète financière qui a introduit cette informatisation connectée à l’échelle planétaire, en même temps que la déréglementation du secteur bancaire, dès les années 70. La manufacture devient une « cerveau-facture » et la main-d’œuvre un « cerveau d’œuvre » captant toutes les forces cognitives, nerveuses et créatives des salariés et des consommateurs. Désormais ces derniers participent, très souvent gratuitement, via les réseaux sociaux, à la production des services et des produits. Ainsi se déploie une coproduction planétaire grâce aux systèmes d’information. Et cela est vrai dans toutes les organisations, privées ou publiques : l’usager, le client ou le consommateur, devient un travailleur numérique, un « digital labor » dont il faut capter l’attention et la contribution. La sphère de la production s’étend à toute la musso2société. C’est pourquoi l’entreprise mondialisée devient un lieu de pouvoir stratégique, sans doute plus important que la sphère publique elle-même.

 

L.M. – Des auteurs affirment que la numérisation de l’économie provoquera une véritable saignée de l’emploi, certains prophétisent même la disparation de la moitié d’entre eux. Qu’en pensez-vous ?

P.M. – Ces sont des techno-messianistes ou des techno-catastrophistes qui font de la prospective en extrapolant des lignées technologiques pour manier les peurs ou les promesses, sans tenir compte de ce qui fait tenir une société, à savoir ses dimensions politiques, culturelles, sociales, religieuses ou géopolitiques… Cela s’appelle du « déterminisme technique » et se réduit au fétichisme dont je parlais.

A chaque vague d’innovation, il y a eu des prophéties de ce type, car les techniques sont porteuses d’imaginaires qui, par définition, sont ambivalents permettant d’annoncer le pire ou le meilleur. Ce fut le cas avec l’imprimerie, les chemins de fer, l’électricité ou l’automobile. La technique, c’est toujours du « techno-imaginaire » selon la formule de l’anthropologue Georges Balandier : elle combine des fonctionnalités (la technique est utile, elle sert à agir) et des fictionnalités (la technique permet d’imaginer des usages nouveaux).  Toute technique mêle fonction et fiction. S’agissant de l’emploi, chaque mutation technologique supprime des emplois, mais elle en crée de nouveaux : l’imprimerie a supprimé des copistes mais elle a crée une nouvelle industrie, l’électricité a réduit les fabricants de bougie mais a créé une filière musso4énergétique puissante, l’automobile a supprimé l’hippomobile mais a crée toute l’industrie fordiste…

La mutation actuelle supprimera des emplois et en créera de nouveaux. Notamment dans les services, en particulier les services à la personne, en matière de santé, de formation ou de sécurité. De plus, il s’agit d’un choix de société : plutôt que de supprimer des emplois, on peut réduire la durée du travail ou élever les qualifications et diversifier les activités. La robotisation a longtemps fait rêver pour permettre la formation d’une « société de loisirs » libérant les hommes des tâches exténuantes et répétitives. La robotisation des tâches répétitives peut être une opportunité pour enrichir le travail et les qualifications.

 

L.M. – D’autres prétendent, en s’appuyant sur l’expérience d’Uber, que les technologies numériques vont signer la fin du salariat.

P.M. – Uber est un exemple de l’instrumentalisation de la technologie pour justifier la précarisation du salariat et la déréglementation de secteurs d’activités. En fait, il n’y a aucune innovation technologique avec Uber. Ce qui est nouveau, c’est le développement de plates-formes numériques qui  permettent de créer des nouvelles formes d’intermédiation entre utilisateurs de services. Uber est la réponse marchande à cette innovation économique. Il appartient aux pouvoirs publics nationaux et internationaux de réguler cette activité, comme toute nouvelle activité. Le  vrai défi est de développer des plates-formes numériques d’intérêt général, de services publics, afin de renforcer le lien social et toutes les activités associatives. Ce qui importe, dans la fonction d’intermédiation, c’est de créer de la sociabilité, des liens humains pour éviter le délitement social qui partout menace les solidarités.

 

L.M. – La technologie peut accoucher du meilleur comme du pire, selon l’usage qu’on en fait. Mais la technologie elle-même est-elle neutre ?

P.M. – La technologie n’est jamais neutre, c’est l’idéologie techniciste qui la présente comme telle ! Un usage est toujours présupposé dans chaque innovation : un fusil ne sert pas à soigner, un avion à plonger sous l’eau… C’est pourquoi les choix de recherche et de développement sont  stratégiques pour la société, car des bifurcations s’opèrent dès l’amont des choix techno-industriels. Il faut débattre de ces choix : la démocratie doit s’étendre à ces orientations essentielles portant sur les filières, les objets et les logiciels, et leurs conséquences pour la société et l’environnement. Cela nécessite de la transparence, de l’information, de la formation, musso6des échanges publics entre scientifiques, décideurs et populations. Un nouveau champ de conquêtes démocratiques s’ouvre sur ce terrain.

Je le répète, il n’y a ni fatalité ni progressivité obligatoire des technologies. Elles résultent toujours de choix scientifiques, économiques, culturels et politiques. Il est temps d’inverser le rapport entre technique et société. Là serait la véritable « révolution numérique » entendue comme la démocratie du plus grand nombre, une démocratie traitant aussi des grandes orientations techno-industrielles. Il y va du développement, voire de la survie de l’humanité. Propos recueillis par Laurent Mossino

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Les enjeux industriels, selon Le Duigou

Conseiller d’État et ancien syndicaliste, Jean-Christophe Le Duigou plaide dans « La bourse ou l’industrie » en faveur d’une vigoureuse politique de développement industriel affranchie de la domination de la finance. Selon l’expert, pas de société viable sans industrie. Un propos qui ne déplairait pas à son compère Bernard Thibault, auteur de « La troisième guerre mondiale est sociale » parue chez le même éditeur, les Éditions de l’Atelier.

 

 

Eva Emeyriat – Pourquoi est-il si important, comme vous vous y appliquez dans « La bourse ou l’industrie« , de défendre l’industrie aujourd’hui ?

Jean-Christophe Le Duigou – L’industrie est comme le moteur d’un véhicule. Même si on ne le voit pas,  il fait avancer la voiture. Il en va en fait, avec l’industrie, du niveau de vie et de l’emploi. L’industrie, avec les activités de service qui lui sont liées, assure quatre emplois du privé sur dix. Les salaires y sont en moyenne 20% supérieurs à ceux des autres branches. Et les produits industriels représentent 80% de nos échanges extérieurs. Il n’y a pas de comptes extérieurs d’un pays équilibrés sans une industrie solide. Le discours sur la société le-duigou2post-industrielle est une fable dangereuse qui détourne l’attention des questions réelles sur l’avenir de l’industrie.

 

E.E. – En quoi est-il  crucial de soustraire l’industrie française à la domination de la finance ?

JC.LD. – Notre pays a consenti, il y a cinquante ans, un effort important pour se doter d’une industrie moderne : aéronautique, transports, énergie, pharmacie… Depuis quinze ans, le tissu productif se désagrège. Les grands groupes, issus de cette période, passent les uns après les autres sous contrôle étranger. Après Péchiney, ce fut le cas d’Arcelor, puis tout récemment d’Alstom, d’Alcatel et de Lafarge. La finance anglo-saxonne prend ainsi le contrôle de productions stratégiques. Pense-t-on un seul instant que son objectif sera de développer l’activité sur le territoire français ? L’industrie, qui suppose des investissements longs, ne peut pas vivre sous la contrainte des rendements financiers à deux chiffres associée à une vision comptable à court terme.

 

E.E. – Pôles de compétitivité,  création de la banque publique d’investissement … Des efforts n’ont-ils pas été faits ?

JC.LD – Les réactions des pouvoirs publics face au dépeçage de l’industrie nationale paraissent bien limitées et mal orientées. Nous ne nions pas que des mesures ont été prises, le plus souvent d’ailleurs sous la pression des luttes. Mais elles sont notoirement insuffisantes. Que pèse réellement la BPI dans le concert de la finance internationale ? Plus grave, ce sont les actionnaires qui furent en priorité choyés. Avec 45 milliards d’euros de crédits publics octroyés au travers du CICE et du pacte de responsabilité, c’est le soutien public à la rentabilité qui a été privilégié au détriment d’une action stratégique pour l’investissement, pour la recherche et pour l’emploi.

 

E.E. – Quels enjeux induit la numérisation de l’industrie ?

JC.LD – Cette mutation peut conduire au pire comme au meilleur. Pour l’instant ce sont les conséquences négatives qui l’emportent, avec la destruction des règles qui organisaient les professions comme dans les transports, l’édition…Mais il n’y a rien d’inéluctable. La le-duigounumérisation pourrait permettre l’allègement des tâches répétitives dans les entreprises et une valorisation des savoirs faire que portent les salariés.

 

E.E. – En quoi la défense des droits sociaux et syndicaux sont-ils un atout ?

JC.LD. – Le pouvoir absolu des actionnaires est une catastrophe. Il faut rééquilibrer les pouvoirs si l’on veut qu’un certain nombre de finalités humaines soient prises en compte dans les choix d’investissement et des technologies de production.

 

E.E. – Quid des enjeux environnementaux ?

JC.LD. – La lutte contre les émissions de CO2 est plutôt une opportunité pour l’industrie. La France n’est d’ailleurs pas la plus mal placée. Des changements technologiques et sociaux sont à promouvoir. Mais il faut en être sûr, la nouvelle industrie ne prospérera pas sur des ruines. C’est cette mutation qu’il faut collectivement maîtriser. Propos recueillis par Eva Emeyriat

Jean-Christophe Le Duigou est économiste. Il a occupé de nombreuses responsabilités à la CGT, notamment au bureau confédéral où il a été en charge des questions économiques et des retraites. Il a été nommé conseiller d’Etat en 2013. « La Bourse ou l’industrie », sous la direction de Jean-Christophe Le Duigou. Auteurs : Marie-Claire Cailletaud (porte-parole de la fédération nationale CGT mines-énergie), Paul Continente (expert comptable) et Bernard Devert (membre de la fédération CGT des travailleurs de la métallurgie).

 

 A lire aussi :

Également aux Éditions de l’Atelier, Bernard Thibaud, l’ancien secrétaire général de la CGT, a publié récemment « La troisième guerre mondiale est sociale ». Un vibrant plaidoyer en faveur de l’élargissement des droits des salariés sur toute la planète ! Le nouveau membre du conseil d’administration de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), représentant de l’ensemble des syndicats français, se revendique ouvertement de la lignée des « indignés » de Stéphane Hessel… « La toute-puissance du marché qui impose sa loi depuis plusieurs décennies génère une pression exacerbée sur les travailleurs de la planète », thibaultconstate le syndicaliste. « Au nom de la loi de la concurrence, les salariés sont l’objet d’une véritable mobilisation générale qui les engage dans une guerre sans merci contre des ennemis invisibles qui cherchent à gagner des parts de marché en pratiquant un dumping social toujours plus agressif ».

Et de plébisciter, pour faire échec aux appétits du marché, une «  hiérarchie des normes qui fasse du code international du travail l’échelon de base n’étant susceptible que d’amélioration par les échelons nationaux et leurs dimensions territoriales ou de branches, en fonction des modèles de relations du travail à l’œuvre dans les différents pays  »… Une proposition clairement à rebours de la Loi Travail nouvellement adoptée en France ! Et Bernard Thibaud, s’appuyant sur l’expérience des travailleurs du bâtiment au Qatar, de conclure son propos en appelant à réformer le mode de gouvernance de l’OIT, « promotrice et garante des normes internationales du travail depuis près d’un siècle », pour qu’elle s’affirme encore plus opérante et efficace sur le respect et l’élargissement des droits des salariés du monde entier. Loin de la langue de bois, un document vraiment émoustillant. Yonnel Liégeois

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Paul Moreira, « Cache investigation »

Dans un livre choral écrit avec plusieurs confrères, « Informer n’est pas un délit », le journaliste Paul Moreira lève le voile sur les nouvelles censures qui frappent la profession. Une dérive qui interpelle tous les citoyens.

 

 

Eva Emeyriat – Comment est né  ce livre ?

Paul Moreira – Tout part de l’amendement relatif au secret des affaires de la loi Macron. Un texte donnant une arme de plus à ceux qui veulent nous  empêcher d’enquêter. Plusieurs  journalistes se sont réunis début 2015 pour dénoncer ce texte. C’était incroyable à voir car, dans notre milieu, certains ont des égos énormes ou se détestent ! L’enjeu était de taille. Avec cet amendement, certaines affaires n’auraient jamais existé :  Karachi, Elf, le Médiator, HSBC…  Le texte a été retiré, mais une directive européenne sur le secret des affaires a pris le relais (adoptée par le parlement européen le 14 avril par 503 voix pour et 131 moreira1contre, NDLR). Fabrice Arfi, de Mediapart, a proposé d’écrire un livre à plusieurs voix, « Informer n’est pas un délit », pour relater les nouvelles censures dont nous sommes l’objet.

E.E. – Quelles sont-elles ?

P.M. – Certains journalistes font face à un véritable harcèlement judiciaire. C’est le cas, notamment, de ceux qui ont enquêté sur Bettencourt ou Clearstream. Nous ne sommes pas au-dessus des lois, mais si des journalistes sont aujourd’hui poursuivis, ce n’est pas pour diffamation ou de fausses informations : c’est parce qu’ils font leur métier ! On  criminalise le journalisme en lui livrant une guerre asymétrique. Gérard Davet et Fabrice Lhomme, du quotidien Le Monde, font un récit digne d’un polar en relatant les pressions lors de leurs enquêtes sur Sarkozy. Investiguer veut de plus en plus dire être suivi, menacé…Il est aussi très difficile, en France, d’accéder aux documents administratifs. Comment consulter les notes de frais d’un politique, comme en Suède ou en Grande Bretagne ? Il  y a urgence démocratique à instaurer une vraie loi en la matière !

E.E. – Parmi les nouvelles censures, vous évoquez aussi l’action des communicants, directeurs de com , attachés de presse…

P.M. – C’est une donnée nouvelle.  L’un des effets formidables de l’émission « Cash Investigation » est d’être le révélateur chimique de l’existence de ces gens qui agissent dans un jeu subtil d’intimidation et d’intoxication.

E.E. – Après l’attentat à Charlie Hebdo, journal qui était d’ailleurs votre voisin de palier, est-il plus difficile aujourd’hui d’enquêter sur le fait religieux ?

P.M. –  Pas pour nous, mais il est clair que si l’on doit s’infiltrer dans une cellule de Daech, on se pose forcément la question de l’après… Le problème est vaste. Pour avoir dit qu’il moreira2existait des appels au meurtre dans la Bible, je suis voué au bûcher par les intégristes catholiques !

E.E. – La mise en place de l’état d’urgence change-t-elle la donne pour vous ?

P.M. – Pour l’heure, pas trop mais quand on voit que des écolos sont assignés à résidence comme  des djihadistes, il y a de quoi être inquiet. On l’est d’ailleurs depuis  la loi sur le renseignement …

E.E. – La directive « Secret des affaires » mobilise des journalistes, des ONG, des  syndicats comme la CGT…Quel rôle peut jouer le citoyen ?

P.M. – La pétition lancée par Élise Lucet pour son retrait a recueilli près de 500 000 signatures, le citoyen  est donc bien au centre de cela ! Ce n’est pas un combat corporatiste : nos problèmes n’ont d’intérêt que parce que nous sommes un contrepouvoir dans la société !  Il en va du renforcement de la démocratie. Il faut  protéger les lanceurs d’alerte qui foutent leur vie en l’air :  Antoine Deltour est condamné au Luxembourg pour avoir dénoncé un scandale fiscal, le journaliste qui a révélé cette affaire « Luxleaks » a lui-aussi été inquiété…  Les citoyens doivent  continuer de se mobiliser. On pense parfois que c’est dérisoire, c’est faux. Ce qui est dérisoire,  c’est de baisser les bras ! Propos recueillis par Eva Emeyriat

Parcours

Né en 1961, journaliste d’investigation, écrivain et documentariste, Paul Moreira a travaillé, entre autres,  pour RFI, Capa et Canal Plus. Il est l’auteur de  nombreux documentaires maintes fois primés. Cofondateur de l’agence  Premières Lignes, qui produit notamment l’émission Cash Investigation (France 2) ou Spécial Investigation (Canal +), il a réalisé cette année le documentaire  « Danse avec le FN », consacré à la classe ouvrière et au parti frontiste.

 

 

L’affaire « Luxleaks »

Le mercredi 29 juin, le président du tribunal d’arrondissement du Luxembourg déclare Antoine Deltour et Raphaël Halet « coupables de vol, violation du secret professionnel et du secret des affaires », mais aussi « de fraude informatique, de blanchiment et divulgation du secret des affaires ». Ces deux anciens collaborateurs du cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC) sont condamnés moreira3respectivement à douze mois de prison avec sursis et 1 500 euros d’amende, neuf mois de prison avec sursis et 1 000 euros d’amende.

Dans ses attendus, le tribunal reconnaît pourtant que les révélations de ces deux anciens collaborateurs de PwC « ont contribué à une plus grande transparence et équité fiscale », que les deux prévenus « ont agi dans l’intérêt général et contre des pratiques d’optimisation fiscale moralement douteuses », et sont donc « aujourd’hui à considérer comme des lanceurs d’alerte ». Édouard Perrin, le journaliste de l’émission « Cash Investigation », est acquitté. « Il n’a fait que son travail de journaliste », note le tribunal. Contrairement au parquet du Luxembourg estimant que «  la liberté d’expression journalistique » ne doit pas primer sur le respect « du secret professionnel », quand bien même il serait le témoin de « pratiques douteuses ».

 Antoine Deltour et Raphaël Halet étaient poursuivis dans l’affaire dite « Luxleaks » : ils avaient révélé des centaines d’accords fiscaux confidentiels passés entre des multinationales et le fisc luxembourgeois. D’où un vaste scandale qui avait touché jusqu’à Jean-Claude Juncker, l’ancien premier ministre luxembourgeois et actuel président de la Commission européenne. Les deux hommes ont décidé de faire appel de la décision. Leur avocat, Me William Bourdon, a dénoncé un jugement « contraire à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme ». Un jugement « qui exprime la face la plus conservatrice de l’Europe, celle qui n’a qu’une obsession : entendre les intérêts privés plutôt que les citoyens ». Y.L.

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Braud et Jounin, BD contre BTP

Claire Braud et Nicolas Jounin signent « Chantier interdit au public ». Quand une auteure de BD s’associe à un sociologue de terrain, cela donne une fiction percutante sur les dessous du BTP. En compagnie d’Hassan et des ferrailleurs, un récit graphique vif et décapant.

 

 

« Les gars !! L’inspection du travail va débarquer !! Y faut tout me sécuriser ! » Recruté le matin même par une agence d’intérim peu regardante sur ses papiers, Hassan s’improvise ferrailleur sur un chantier « Boucifage ». Sur place, le chef de chantier fulmine : les manœuvres sans papiers ont déserté avec la dernière inspection du travail. Il faut pourtant intensifier la cadence. Sous l’aile protectrice de son cousin Soleymane, Hassan découvre aux côtés de l’équipe de gros œuvre la réalité du BTP. Au fil des jours, le jeune intérimaire va rapidement déchanter… Porté par des personnages aux traits de crayon acérés et aux caractères biens chantier1trempés, « Chantier interdit au public », un récit graphique vif et décapant, nous révèle l’arrière boutique des grands chantiers du BTP : intérimaires maintenus à des postes sous payés, hiérarchie ethnique, mise en danger délibérée des salariés, usure des corps… Avec pour seul mot d’ordre la réduction des coûts.

Faisant le pari de vulgariser la sociologie en ancrant ses fictions dans la réalité du terrain, la collection « Sociorama » lancée par Casterman associe les talents d’un bédéaste aux travaux d’un chercheur. Fiction rythmée inspirée de faits réels, l’album s’appuie sur l’enquête éponyme réalisée il y a quelques années par le sociologue Nicolas Jounin, embauché comme intérimaire dans le BTP. Porté par le trait imaginatif de Claire Braud et des dialogues qui fusent, le résultat est réjouissant. Dans le huis clos d’une agence d’intérim, les confidences recueillies auprès des employeurs nous livrent sans fard le partage ethnique des tâches qui organise la vie des chantiers. « Demande à un Français de se lever de bonne heure, ça le mec tu peux l’attendre ! Mais le boubou, il y sera », affirme un petit patron affalé sur sa chaise de bureau.

Aux Africains, les missions de manœuvres où l’on se casse le dos, aux quelques Français embauchés les emplois qualifiés. Et à « Boucifage » les profits maximaux. Cyrielle Blaire

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Le droit du travail, selon Alain Supiot

Juriste et professeur au Collège de France où il occupe la chaire « État social et mondialisation », Alain Supiot invite à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. Dans la nouvelle édition de son rapport « Au-delà de l’emploi », il propose « les voies d’une vraie réforme du droit du travail ».

 

 

Un constat, et une perspective : alors que le «  modèle de régulation socio-économique auquel était adossé le droit du travail depuis le début du siècle » est en supiot2crise, il s’agit de remettre, « Au-delà de l’emploi », le travail lui-même, et l’humain, au centre de la réflexion sur les évolutions indispensables du droit du travail. Alain Supiot, titulaire de la chaire « État social et mondialisation » au Collège de France, invite ainsi à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. En 1999, la Commission européenne lui commanditait une expertise sur « les transformations du travail et le devenir du droit du travail en Europe ». Des recherches et une approche, collectives et pluridisciplinaires, aboutissaient alors à l’édition d’un rapport, nouvellement republié dans une version actualisée. Un texte fondateur, et plus que bienvenu au moment où Myriam El Khomri, la ministre du Travail, propose une réécriture du droit du travail à rebours de toute perspective de progrès social.

 

Lorsqu’à la fin des années 1990 le rapport est élaboré, « l’Europe se voulait encore sociale », rappelle Alain Supiot. Une ambition aujourd’hui « disparue ». « Trahissant la promesse « d’égalisation dans le progrès » des conditions de vie et de travail contenue dans le traité de Rome, (l’) élargissement (de l’UE) a servi à attiser la course au moins disant social ». Et, ajoute le juriste, dans ce contexte, « le droit du travail est dénoncé dans tous les pays européens comme le supiot1seul obstacle à la réalisation du droit au travail ». Et de mettre en lumière la perversion consistant à « qualifier de projets de réforme du droit du travail les appels à sa dérèglementation ».

La volonté de déréglementation « occulte les causes profondes de la crise de l’emploi », analyse Alain Supiot qui cite, notamment, « la dictature des marchés financiers ». Et ses promoteurs négligent le fait que toutes les politiques de flexibilisation de l’emploi déjà en œuvre – qui mériteraient un vrai bilan – ont largement échoué à créer de l’emploi, mais réussi à réduire « le périmètre et le niveau de protection sociale attachée à l’emploi », participant en outre au « mouvement de concurrence des travailleurs les uns contre les autres », lequel « détruit les solidarités nécessaires à une action revendicative commune, engendre la division syndicale et attise les repliements corporatistes et xénophobes ».

 

Dans son introduction à la traduction en français du travail du syndicaliste et chercheur italien Bruno Trentin, La Cité du travail. La gauche et la crise du fordisme, Alain Supiot montrait à la fois le déclin des modes d’organisation tayloriste et fordiste de l’entreprise, mais aussi les potentialités nouvelles d’une nouvelle révolution industrielle en cours. Dans un contexte mondialisé où s’accumulent restructurations, précarité, austérité, il invitait à investir tout le champ supiot3du travail, à cerner les formes nouvelles de subordination et à s’attacher aux possibles transformations des rapports sociaux.

A l’instar de Bruno Trentin, il invitait à dépasser les seules revendications de type « compensateur » de l’aliénation qu’engendre la subordination, ou bien « redistributif » (salaires, temps de repos…), revendications toujours légitimes, pour repenser la place de l’individu dans le travail et, au lieu de pratiques managériales asservissantes, promouvoir formation, connaissance, autonomie, émancipation… Il n’est pas étonnant que le juriste poursuive cette réflexion, et la démarche qui l’inspire, dans ses propositions pour un droit nouveau du travail.

 

Parmi les pistes envisagées, Alain Supiot et le collectif de chercheurs auteurs du rapport, qui rappellent l’importance d’une conception des droits sociaux « fondée sur la solidarité », préconisent notamment de tenir compte de la diversité des liens de dépendance à l’entreprise (aujourd’hui éclatée), au-delà du seul salariat, comme l’auto-entrepreneuriat ou la sous-traitance… Ils suggèrent « d’élargir le champ d’application du droit social pour englober toutes les formes de contrat supiot4de travail pour autrui ». Ils proposent aussi que le statut professionnel soit « redéfini de façon à garantir la continuité d’une trajectoire plutôt que la stabilité des emplois », et ainsi protéger le travailleur.

Ils mettent en avant une autre approche des temps du travail tenant compte du « droit à une vie de famille et à une vie sociale ». Ils insistent aussi sur une question urgente et permanente : celle des modalités d’intervention contre la discrimination entre hommes et femmes dans le champ du travail. Et ils évoquent un besoin essentiel : celui de nouvelles formes de négociation collective, à l’échelle des chaines de production ou à l’échelle territoriale.

Autant de pistes qui méritent d’être connues et débattues ! Isabelle Avran

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