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Mai 68 : Dominique Grange, la voix des insurgés

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

« Grève illimitée », « Chacun de vous est concerné », « Les nouveaux partisans »… Tous les acteurs de Mai 68 les ont fredonnées, ils se souviennent encore de ces chansons mythiques composées et interprétées aux portes des usines par Dominique Grange. Cinquante ans après les faits, la rebelle au cœur rouge nous conte pourquoi elle continue de lutter, guitare en bandoulière.

 

Je me souviens de la façon dont « ça » a commencé… Un appel du chanteur Lény Escudero à la radio : « Eh, les artistes, o.k., c’est la grève générale, mais vous ne croyez pas que nous, les chanteurs, sommes des privilégiés ? Si on mettait nos petites chansons au service de cette lutte… Une « grève active », en somme ! ».

Depuis plusieurs jours, ça chauffait au Quartier Latin et je me demandais ce qu’une chanteuse comme moi pouvait bien aller faire parmi les étudiants. Quelle était ma place dans ce mouvement naissant qui chaque jour s’étendait davantage ? À l’époque, je chantais dans des cabarets rive gauche, tel le mythique « Cheval d’Or », fondé par l’ami Léon Tcherniak qui y accueillit nombre de jeunes chanteurs devenus célèbres depuis. Je venais juste d’enregistrer un 45 Tours produit par Guy Béart chez Temporel. Mais lorsque j’ai entendu l’appel de Lény, ça n’a pas traîné : j’ai pris ma guitare et j’ai foncé à Renault-Billancourt, où déjà les soutiens commençaient d’affluer. Je ne devais plus rentrer chez moi ces quelques semaines qu’allait durer le « Mouvement « , saisie par l’élan révolutionnaire inattendu de ce joli mois de Mai 68.

À partir de là, du Comité de grève active à Bobino au Comité Révolutionnaire d’Agitation Culturelle à la Sorbonne (CRAC), je n’ai plus rien fait d’autre que chanter partout : usines occupées, tris postaux occupés, facs occupées…Bientôt, nous nous sommes retrouvés nombreux, « chanteurs rive gauche » pour la plupart, à répondre à l’appel des comités de grève, portant nos chansons d’une usine à une autre, loin de l’effervescence du Quartier latin, au fin fond des banlieues : Bois-Colombes, Issy-les-Moulineaux, Gennevilliers, Poissy, et d’autres… Lorsque le carburant venait à manquer, des grévistes nous offraient parfois un jerrycan de quelques litres d’essence. Pour que nous puissions repartir vers une autre usine en lutte. Solidaires.

Comment accepter le « retour à la normale », après ces semaines de dialogue et de fraternité avec ceux qui toujours écrivent l’Histoire, prêts à lutter jusqu’à la mort s’il le faut, n’ayant rien à perdre, capables d’ébranler le pouvoir, voire de le prendre, parce qu’ils sont les véritables créateurs des richesses : les ouvriers ! Comment ne pas se souvenir qu’à la fin des concerts de soutien, souvent improvisés dans les cantines, nos conversations avec les grévistes se prolongeaient et qu’au-delà des revendications, c’étaient aussi leurs aspirations à la révolution prolétarienne et à l’abolition de la société de classes qui s’exprimaient…

Je ne peux pas ne pas témoigner du fait que ces échanges-là ne plaisaient guère aux permanents syndicaux…Certains nous désignaient même parfois la sortie de façon assez musclée, nous rappelant que nous étions venus pour chanter et non pour causer politique avec les grévistes ! Déjà la « reprise » s’amorçait, à l’horizon des Accords de Grenelle… Il fallait faire rentrer dans le rang les plus récalcitrants, j’entends par là les éléments les plus combatifs de la classe ouvrière, ceux qui, prêts à aller « jusqu’au bout », refusaient d’avance toute capitulation. Aussi, à force de participer avec ces « irréductibles » à des discussions qui mettaient en avant la lutte de classe et le renversement de l’état capitaliste, certain(e)s d’entre nous furent bientôt stigmatisés comme de dangereux « aventuristes » et interdits de séjour dans les usines occupées, via un petit communiqué venimeux publié dans l’Huma ! En 69, j’abandonnai ma « carrière » de chanteuse pour « m’établir » dans une usine de conditionnements alimentaires comme « O.S. » sur machine.

L’expérience vécue en mai 68 dans les usines en grève a fait basculer ma vie. Et si aujourd’hui j’ai repris ma guitare, c’est pour transmettre ce qui me paraît essentiel : la mémoire contre l’oubli, la résistance contre la soumission. J’ai choisi mon camp, « Guerrillera » de la chanson, engagée à perpétuité ! ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

À écouter

« Notre longue marche », un CD de 19 chansons, des anciennes aux plus récentes. « Des lendemains qui saignent », un CD de 10 chansons pour dénoncer « le grand abattoir de 14-18 » et dire encore une fois non à la guerre. « N’effacez pas nos traces », un CD de 15 chansons sorti pour le 40ème anniversaire de Mai 68. Avec livret et pochette illustrés à chaque fois par le dessinateur Tardi, son compagnon. Un florilège de chansons emblématiques, mais aussi de nouvelles compositions à découvrir, telles les superbes « Droit d’asile » ou « Petite fille du silence ». Des albums à offrir ou à s’offrir, bouches déliées et poing levé ! Y.L.

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Van der Linden, la liberté qui dérange

Il est des artistes qui bousculent, tant ils interrogent nos consciences comme nos inconsciences. Anne Van der Linden en fait assurément partie. Elle s’expose jusqu’au 28 avril à la Galerie Corinne Bonnet. À ne pas manquer !

 

Avec « Zoo », la peintre Anne van der Linden expose, à la galerie Corinne

Totem, Co Avdl

Bonnet, un bestiaire tout à la fois étrange, déroutant et fascinant, mêlant encres de Chine et peintures. Pour exemple, son « Totem » nous montre une tête de cerf au regard doux, surmontée d’une femme nue impassible bien que prise entre ses bois, tandis qu’un oiseau la chevauche à l’envers. Qu’en penser ? Que c’est assurément beau dans la composition, où la verticalité et la rondeur s’accouplent à merveille dans des couleurs chaudes, surprenant dans le sens « La femme serait-elle irrémédiablement coincée entre deux mâles, fussent-ils d’une autre race ? », et il faut croire dérangeant. Message de l’artiste Anne Van der Linden, le 9 avril dernier, sur Facebook : « Le compte de la galerie Corinne Bonnet étant suspendu pour la 2e fois depuis le début de mon exposition Zoo du fait de photos censurées, je ne savais pas que mon travail était aussi dangereux!!!! ». Pour l’occasion, elle affiche son « Emboucaneuse » qui n’est

Nostalgie, Co Avdl

autre qu’une femme oiseau verte à la poitrine ferme, mangeant le cerveau d’un homme moustachu, nu mais en chaussettes.

Le puritanisme à l’assaut des réseaux

« Si elle a l’art de la provocation, elle l’appuie avec humour », explique la galeriste Corinne Bonnet. Qui doit contourner la censure sur Internet pour la promouvoir, en affichant une encre splendide, « Nostalgie ». Là, un singe souriant, cueillant des pommes, a la main posée sur la tête d’une jeune femme blottie contre lui, le regard vide. Ici encore, que penser de l’allégorie ? Cette femme serait-elle triste de s’être éloignée de sa condition animale ? Sans doute. En attendant, Corinne Bonnet légende l’œuvre d’un post nerveux : « La femme n’est pas à poil, le singe oui, gageons que cette image sera raccord avec la cravate de Zuckerberg et les standards de la

Le perchoir, Co Avdl

« Communauté » puisque les autres sont censurées. Sinon bye bye, la prochaine fois j’en prends pour un mois. Ça me fera des vacances (…) ».

Des aficionados tenaces

Mais si Anne Van der Linden fait souvent les frais d’une censure mal placée, elle peut compter sur des collectionneurs hors pairs comme ce couple, déjà doté d’une dizaine d’œuvres, venu acheter un nouveau tableau. « Modestes mais hyper cultivés », aux dires de Corinne Bonnet, ils ont chez eux une pièce consacrée à l’artiste. Un jour, alors que leurs petits-enfants débarquaient, ils se sont demandé s’ils devaient verrouiller le cabinet. Ils ont laissé les portes ouvertes et les mômes ont pu causer des toiles en toute liberté. Finalement, c’est sûrement ça la magie un brin explosive de la peintre : nous livrer ses visions sans explications comme un « Jardin des délices » à la Jérôme Bosch devant lesquelles petits et grands n’ont pas fini de rêver. Amélie Meffre

 À noter :

Le jeudi 19/04 à 20h, Anne Van der Linden invite le réalisateur Pascal Toussaint à projeter à la galerie Corinne Bonnet son film « Les intestins dionysiens d’Anne van der Linden » et une sélection de ses « Tablovidéos » réalisés en 2017 . Entrée libre

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Mes parents, quels farceurs !

Tout a commencé avec la soupe, « si t’en manges pas, tu grandiras pas ! ». Ce n’était même pas vrai ! J’en ai mangé de la soupe et je n’en suis pas plus grand pour autant. Après, ce fut le père Noël, « si t’es pas sage, il ne viendra pas ! ». Alors, je me tenais à carreau : le chariot, les rennes, la cheminée (même qu’on n’en avait pas dans notre HLM), moi j’y croyais.

Denise Foucard, 1923-2018

C’était une blague !

 

« T’es le plus beau bébé du monde », qu’elle disait ma maman, et elle n’arrêtait pas d’être enceinte… À quoi ça pouvait bien servir cette ribambelle de petits frères, puisque c’était moi le plus beau ? Puis ce fut l’histoire de la classe ouvrière. Mon père, droit comme un I, l’affirmait haut et fort : « c’est la seule classe révolutionnaire ! Sans les prolos, pas de changement possible ! »

Et bing, une taloche à chaque mauvaise note que je ramenai de l’école. Ce qui arrivait souvent…

– Cancre, bon à rien ! Continue comme çà et tu finiras à l’usine !

– Mais papa, je veux devenir ouvrier… Et bing !

–  Passe ton bac d’abord !

 

Le plus drôle, c’est quand mes parents me firent croire que le monde allait vers le progrès, quand ils m’ont dit que la religion était une pratique moyenâgeuse en cours d’extinction, que la dernière guerre avait eu lieu juste avant ma naissance, et qu’on n’était pas prêt d’en connaître une nouvelle. Plus fort encore, quand ils m’ont dit que les pays socialistes allaient bientôt dépasser les pays capitalistes, que la pauvreté et la faim allaient disparaître, et que même un jour il n’y aurait plus de patrons. Moi, j’ai tout gobé. Quel gros benêt j’étais, c’est sûr que j’aurai dû me méfier.

Quand le voisin du dessous est parti en Algérie, même qu’il ne voulait pas, j’aurai dû comprendre que la dernière guerre, ce n’était pas la dernière. Quand Papa nous a emmenés faire cette manif au métro Charonne, j’aurai dû piger que la charge de la brigade légère par les CRS, ce n’était pas du cinéma.

 

Mais j’ai rien compris ! Et quand 68 est arrivé, c’était tellement beau que j’étais persuadé que ça allait durer et qu’on marchait vers le socialisme. Tu parles ! Le socialisme, je l’ai vu plus tard chez les camarades de Moscou, il avait une drôle de tête.

Depuis, les guerres il y en a eu, il y en a toujours et rien ne nous garantit que la prochaine ne soit pas en préparation. La faim ? Ce sont des milliers d’enfants qui en meurent chaque année. La pauvreté ? Elle est partout dans nos rues. Les chômeurs se comptent par milliers, et tout le monde ne peut pas se loger. Le pape est bien portant et je croise chaque jour des jeunes filles voilées. Quant à la marche en avant du progrès social, rien que la charge contre le Code du travail et les services publics, ou bien la retraite à 67 ans, m’en ferait douter…

 

Alors, un jour, je lui ai demandé à ma mère : « Maman, pourquoi vous ne me l’avez pas dit plus tôt que c’était des blagues ? »

– « Quelles blagues ? », elle a dit maman

Et là, j’en suis tombé par terre. Elle y croyait vraiment, ma mère. Elle non plus ne savait pas que c’était pour rire… « T’es sûr ? », qu’elle m’a dit. « Y avait rien de vrai ? Même pas un petit peu ? Pourtant, c’est mon père à moi qui m’a appris tout çà ». Je suis un bon fils, je ne veux pas lui faire de peine à ma maman. Alors, je me suis tu.

 

Et quand ma fille est entrée dans la pièce avec son tract à la main et qu’elle m’a dit :

– « Papa, on y va à la manif de mardi ? »

– « Oui chérie, bien sûr qu’on y va et même qu’on va gagner… On va gagner, on va gagner ! Jacques Aubert

 

En hommage à Denise Foucard, la maman de notre ami contributeur Jacques et sœur de Georges Séguy (secrétaire général de la CGT, de 1967 à 1982), qui vient de s’éteindre à l’âge de 94 ans. Grande résistante, infatigable militante syndicale et politique, de tous les combats jusqu’à son dernier souffle. Un hommage solennel  lui sera rendu le lundi 09/04 à 10H au Cimetière ancien de Champigny-sur-Marne (94). Yonnel Liégeois

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Koltès, en sa courageuse solitude

Né en 1983, six ans avant la mort de Bernard-Marie Koltès (1948-1989), Arnaud Maïsetti enseigne les études théâtrales à l’université Aix-Marseille. Aux Éditions de Minuit, celles de Koltès depuis le début, il publie sur l’écrivain une monographie consistante composée avec ferveur. Avec, en pied d’article, une sélection de l’actualité théâtrale.

 

Ainsi s’étoffe, avec cette nouvelle publication et après les ouvrages de Brigitte Salino, Anne-Françoise Benhamou, Christophe Bident et François Bon, la bibliothèque vouée à celui dont Patrice Chéreau, qui l’imposa depuis le théâtre Nanterre-Les Amandiers avec Combat de nègre et de chiens, affirmait qu’« il transportait une morale du monde ». C’est ce que prouve l’auteur, après la consultation assidue d’archives, la collecte de témoignages et la lecture de l’abondante correspondance de Koltès, épistolier infatigable (lettres à sa mère, à son frère François, à Hubert Gignoux, à Lucien Attoun, aux amies…). Pour Arnaud Maïsetti, Koltès, convaincu très jeune de devoir être l’auteur de sa vie, « ne possédait qu’une morale : celle de la beauté. Et qu’une loi : le désir ».

De Koltès, autre « passant considérable » ­suivant le calque rimbaldien, éternel jeune homme timide, ombrageux, voyageur hors tourisme cherchant le danger non sans peur, ne pouvant écrire qu’au terme d’expériences des limites risquées, Maïsetti parvient donc sur un long parcours à brosser un portrait fortement rythmé. C’est qu’il ne néglige pas, de son modèle, les hantises et les héros secrets, James Dean, Bob Marley, Bruce Lee, lesquels ont fait bon ménage, dans son panthéon imaginaire, avec Dostoïevski et Faulkner. D’où une écriture violemment physique, sensible, charnelle, née d’expériences âpres et lumineuses dans des recoins sombres, en Afrique, en Amérique latine, loin de l’Occident honni. C’est là sans doute la proximité avec Genet et ce qui fit adhérer au Parti communiste, dans les années 1970, ce rejeton de famille bourgeoise provinciale qui s’adonna au métier d’écrire avec fureur. À mes yeux, les plus belles pages de ce livre, dont la précision dans l’analyse n’exclut pas une sorte d’élégant lyrisme, ont trait au combat pour écrire de Koltès avec lui-même. Belle leçon. Ce n’est pas facile. Les difficultés matérielles ne le rebutent pas et plus tard, quand l’argent vient avec le succès, le sida s’annonce. Ce tragique-là, Bernard-Marie Koltès, fidèle à sa rigueur d’être, ne l’a pas non plus surjoué.

Le court chapitre final, « Do We ? », est à cet égard d’un laconisme factuel exemplaire. Ce livre, un peu à l’écart de l’université, est d’abord d’amitié. Jean-Pierre Léonardini

 

Co Victor Tonelli

À voir actuellement :

– « Quai Ouest » de Bernard-Marie Koltès, dans une mise en scène de Philippe Baronnet au Théâtre de La Tempête, jusqu’au 15/04. Violence, misère et solitude : dans une noirceur et une lenteur presque exaspérantes, le choc de mondes irréconciliables, le tableau de vies brisées et déchiquetées à l’image du texte de Koltès hâché en moult séquences. Déchirants monologues, superbe interprétation.

– « Un métier idéal » et « Le méridien » avec Nicolas Bouchaud, dans une mise en scène d’Eric Didry au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 14/04. Sur les textes de John Berger et de Paul Celan, dans deux superbes « seul en scène » nourris de tact et de sensibilité, Bouchaud le magnifique nous interpelle sur le sens de la vie, ce qui nous fait respirer et marcher, vibrer et créer. Du grand art à l’état brut.

– « Mille francs de récompense » de Victor Hugo, dans une mise en scène de Kheireddine Lardjam au Théâtre de l’Aquarium, jusqu’au 08/04. Entre drame et comédie, une mise en scène virevoltante où, déjà, l’appât de l’argent et l’arrogance des possédants sont mis au banc des accusés. Le texte d’Hugo est toujours aussi porteur de verdeur et d’acidité à l’encontre des puissants face aux petites gens.

– « Le garçon du dernier rang » de Juan Mayorga, dans une mise en scène de Paul Desveaux, les 16 et 17/04 au Tangram d’Evreux-Louviers. Entre le professeur et son élève, un exercice littéraire pas vraiment innocent qui dérape dans le morbide et le tragique. Une mise en scène finement ciselée de chaque côté de la baie vitrée, où le spectateur se demande en permanence qui manipule l’autre.

– « Lettres à Élise » de Jean-François Viot, dans une mise en scène d’Yves Beaunesne au Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 14/04. À travers leurs lettres échangées, l’évocation d’un jeune couple pris dans la tourmente de la grande boucherie de 14-18. Lui au front, elle dans l’école où elle supplée son absence, entre cris d’amour et de détresse, un message final : plus jamais çà, plus jamais la guerre !

– « Opéraporno » écrit et mis en scène par Pierre Guillois au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 22/04. Le grotesque porté à l’extrême, des dialogues à hauteur de la fosse septique, une parodie du cul fort (dé)culottée… Un spectacle où l’absence de finesse assumée le dispute au degré d’humour partagé, Jean-Paul Muel hilarant dans le rôle de la grand-mère violée par son petit-fils.

– « La révolte » d’Augustin de Villiers de L’Isle-Adam, dans une mise en scène de Charles Tordjman au Théâtre de Poche-Montparnasse. L’ancien directeur de La Manufacture, CDN de Nancy-Lorraine, fait merveille dans sa direction d’acteurs. Face à un époux dépassé et impuissant face aux événements, la beauté révoltée d’une femme en quête de liberté. De l’émancipation, déjà en 1870 ! Yonnel Liégeois

 

À voir prochainement :

– « Parfois le vide » écrit et mis en scène par Jean-Luc Raharimanana au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry les 29-30 et 31/03, au Studio-Théâtre d’Alfortville les 20 et 21/04. Un voyageur, qu’on nomme « migrant », converse avec son double noyé. Un poème épique contre la violence des frontières, qui renoue avec la tradition malgache : s’emparer en voix et musique du récit du monde.

– « Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz » de Mohamed Kacimi, dans une mise en scène de Marjorie Nakache au Studio-Théâtre de Stains, du 29/03 au 13/04. Dans une maison d’arrêt, des codétenues répètent une scène de « On ne badine pas avec l’amour » de Musset. Dans l’écrin de Stains, la violence de la religion et le pouvoir des hommes dénoncés face à l’idéal d’amour des femmes.

– Le festival « Les Transversales » au Théâtre Jean-Vilar de Vitry, du 03 au 14/04. Pour en finir avec les frontières, oser un espace des possibles : après l’accueil de la Tunisie et du Maroc, focus sur l’Algérie et le Liban ! La troisième édition d’un festival qui se propose d’ouvrir des perspectives, d’offrir des écritures artistiques empreintes de réel et de partager d’autres points de vue.

– « La magie lente » de Denis Lachaud, dans une mise en scène de Pierre Notte au Théâtre de Belleville, du 04 au 15/04. Diagnostiqué schizophrène à tort, un homme va progressivement découvrir qui il est et pouvoir se réconcilier avec lui-même. Une quête de vérité pour exorciser un passé traumatisant et conquérir sa liberté, se remettre en marche avec sa propre histoire.

– « Sang négrier » de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi  au Théâtre de la Croisée des chemins, chaque jeudi jusqu’au 19/04. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un vibrant plaidoyer pour la dignité humaine. Y.L.

 

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Plainte pour disparition alarmante

Ce matin, je me lève, je n’avais plus de zizi !

Je cherche, je tâte, je regarde dans la glace : rien ! Je demande à Jeanine. Elle me dit que ce n’est pas elle et que, d’ailleurs, ça fait un bon bout de temps qu’elle ne l’a pas vu. Je cherche dans mes pantalons, des fois que… Rien !

Je m’habille en vitesse, je sors, je croise la concierge, elle rigole. « Si vous croyez que j’ai le temps de m’occuper des zizis de l’immeuble ! J’ai bien assez de travail comme ça avec les crottes de chien ». Sur le trottoir, j’avise une jeune femme de mes connaissances, je lui en parle. « Tant mieux », qu’elle me dit, « ça nous fera des vacances ! ». Je n’en crois pas mes oreilles. Je vais au Zizistore, c’est comme pour le beurre, ils sont en rupture de stock. Il parait que les chinois achètent les zizis au kilomètre. Je file à la zizithéque municipale : fermée définitivement, faute de crédit. Je vais aux Zizis trouvés : « Sûr qu’on en a, mais le vôtre, il ressemble à quoi ? Nous, on ne vous donnera rien sans dépôt de plainte avec description de l’original ».

Je me rends au commissariat de police. « Bonjour, je viens parce que j’ai perdu mon zizi ». Je ne vous raconte pas l’accueil, tout le monde s’en fout, et ils rigolent ! « Z’aviez qu’à pas le mettre n’importe où », à les en croire, c’était de ma faute. « Il ne serait pas parti en Syrie, des fois ? Sans compter que si on le retrouve et qu’il est mal garé, l’amende va être salée ». J’étais outré ! Enfin, une policière au sourire en berne veut bien prendre ma plainte. « Bon alors je vous écoute, c’est quoi le problème et pourquoi que vous le voulez, ce zizi ? ». Alors je lui explique que, outre la technique urinaire, c’est important socialement, psychologiquement, … « Ah bon ! Parce que moi qui n’en aie pas, vous trouvez que ça me manque ? ». « J’ai pas dit ça », je lui réponds… « Vous trouvez peut-être que je suis moins bien lotie que vous ? ». « Mais non, je vous assure ». En fait, j’ai bien vite compris que j’étais impuissant à me faire entendre.

Alors, je suis sorti et de guerre lasse, je suis rentré chez moi. En poussant la porte, j’ai dit : « Jeanine c’est moi, pour le zizi j’ai rien trouvé mais parait que c’est pas si grave. Jeanine, Jeanine ? » Jeanine… Merde, elle était partie. Jacques Aubert

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Sur la bonne « Longueur d’ondes »…

Ici, radio Longwy ! En 1979, en pleine bataille de la sidérurgie, la radio Lorraine Cœur d’Acier fait entendre sa voix. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par Bérangère Vantusso et la Compagnie trois-six-trente. Original et surprenant, un moment de théâtre branché sur la bonne « Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre » !

 

 

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie

©J-M.Lobbé

lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la fraternité et de la

© Céline Bansart

solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

 

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches,

©J-M.Lobbé

nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ».

Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 12 au 14/03, au Lycée de Villaroy en partenariat avec la Ferme de Bel Ebat/Guyancourt. Le 16/03, au lycée Evariste-Gallois de Sartrouville. Du 23 au 26/03, au Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine. Les 9 et 10/04, à L’Hectare de Vendôme. Du 14 au 19/04, au NEST-CDN de Thionville-Lorraine.

 

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Près de quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer Banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

 

 

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Pénélope Bagieu, une dessinatrice culottée

Dessinatrice de talent, avec Culottées, Pénélope Bagieu brosse le portrait de femmes qui ont bravé les normes sociales et marqué leur époque. En ce 8 mars, rencontre avec une auteure devenue incontournable dans l’univers de la bande dessinée.

 

 

Cyrielle Blaire – D’où vous est venue l’envie de réaliser les albums Culottées ?

Pénélope Bagieu – J’ai grandi en apprenant à me contenter du peu de modèles féminins qu’on me donnait à picorer, comme Marie Curie ou Jeanne d’Arc. L’histoire est écrite par les vainqueurs, qui sont souvent des hommes blancs. Comme si les femmes n’avaient participé à rien, qu’on oubliait leur engagement dans les combats et les mouvements populaires… Pourtant, il y en a énormément qui mériteraient à elles-seules un biopic ! Ce qui m’a vraiment touchée avec Culottées, ce sont les retours de lecteurs et lectrices très jeunes. À Angoulême, un petit garçon m’a même déclaré qu’il voulait étudier les volcans grâce à la vulcanologue Katia Krafft ! Depuis toutes petites, nous les femmes, nous avons appris à nous identifier à des héros masculins. Du coup, je suis ravie quand on me dit « mon fils a adoré Culottées ». Cela veut dire que l’album n’est plus perçu comme un livre sur des « héroïnes », mais sur des « gens cool ». Venir à bout du masculin neutre est l’objectif absolu.

 

Cyrielle Blaire – Un collectif de créatrices s’était insurgé, il y a deux ans, contre une liste 100% masculine présentée pour le Grand Prix d’Angoulême. Comment aviez-vous réagi ?

Pénélope Bagieu – Dans un premier temps, comme quelqu’un qui a intériorisé la misogynie. Je n’avais pas remarqué… Et puis cela m’a fait apparaitre tout ce qui allait de pair avec cette invisibilité des femmes dans la bande dessinée : les blagues, les petites remarques désespérantes des éditeurs, cette façon de toutes nous fourrer dans le même sac, le déni de l’influence des femmes… Alors que nous représentons un tiers des effectifs,

Co Daniel Maunoury

nous sommes toujours victimes du « syndrome de la Schtroumpfette ». Quand les jeunes générations voient que les femmes n’apparaissent pas dans les Grands Prix, cela donne l’impression que la BD n’est pas faite pour elles. Comment aspirer à devenir quelque chose qu’on ne voit pas ?

 

Cyrielle Blaire – Quelles sont les auteures de BD qui furent des références pour vous ?

Pénélope Bagieu – Marjane Satrapi, qui n’a jamais eu de Grand Prix ! Plein de gens ont découvert, grâce à Persepolis, que la BD n’était pas forcément des histoires d’aventures pour ados, mais aussi des récits forts et personnels. J’admire également beaucoup Catel, la dessinatrice d’Olympe de Gouges et Alison Bechdel, dont l’album Fun Home fut une gifle.

 

Cyrielle Blaire – Le marché de la BD est florissant. Pourtant, un tiers des auteurs vivent sous le seuil de pauvreté…

Pénélope Bagieu – On se demande où passe l’argent ! Alors que ce marché se porte si bien, c’est au minimum « étonnant » de voir qu’il y a de moins en moins de gens qui en vivent. Beaucoup d’auteurs sont obligés d’avoir un travail à côté ou bien d’arrêter la BD. On nous dit « vous vivez de votre passion, c’est déjà formidable ». Mais c’est un travail difficile qui s’exerce dans des conditions pires que précaires. La BD n’est pas subventionnée comme d’autres secteurs de la culture. Est-ce qu’on veut entretenir cette tradition française d’un pays d’auteurs ? Quand je lis que Macron se félicite à Davos que la France se soit « réconciliée avec le succès », j’ai envie de froisser le journal ! Ça veut dire quoi pour quelqu’un qui vient de perdre son boulot ? Le gouvernement est en train de tout casser, tout s’est durci. Je suis étonnée qu’on laisse passer toutes ces choses, alors qu’il y aurait largement de quoi mettre le feu. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

« Culottées, des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent ». Deux tomes, 144 p. et 168 p., 19€50 et 20€50, Éditions Gallimard.

 

En savoir plus

Pénélope Bagieu est cosignataire de la tribune « Auteurs de BD en danger ». D’après une étude menée par les États généraux de la bande dessinée en 2017, 53% des auteurs gagnent moins de l’équivalent du SMIC et 36% vivent sous le seuil de pauvreté. Le ministère de la Culture a annoncé qu’il compenserait durant un an la hausse de la CSG. Une solution non pérenne qui n’a pas rassuré un secteur déjà très précarisé.

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