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Madani-Maurice-Mouawad, trois M en scène !

Nées en banlieues, elles s’emparent de la scène pour témoigner de la réalité de leur existence. « F(l)ammes » ? Un spectacle plein de fougue où brillent dix filles en béton armé sur les planches du Théâtre de La Tempête, un récit mis en scène par Ahmed Madani. Sans oublier « La 7ème fonction du langage » mis en scène par Sylvain Maurice à Sartrouville et « Tous des oiseaux » par Wajdi Mouawad au Théâtre de La Colline.

 

 

Madani prend « F(l)ammes » !

La pièce s’ouvre sur un énoncé, celui de ces lieux refuges où l’on se retire pour se sentir bien : la médiathèque anonyme, l’intérieur capitonné d’une voiture… Des lieux hors les murs des chambres féminines, trop souvent ouvertes aux quatre vents et aux regards extérieurs. Dans « F(l)ammes », dix filles des quartiers populaires s’approprient un nouvel espace, celui de la scène, pour explorer des fragments de leurs vies intimes et dynamiter les regards. Lancée en novembre à Sevran, cette deuxième création d’Ahmed Madani s’inscrit dans un triptyque artistique impliquant des jeunes des quartiers populaires. Après avoir donné la parole aux garçons dans « Illumination(s) » en 2013, le metteur en scène a sillonné la France afin d’auditionner des jeunes filles. Au terme de deux ans d’ateliers d’écriture et de jeu dramatique, où elles ont appris à chanter et à danser face à un public, a jailli « F(l)ammes », un projet cathartique porté par des comédiennes non professionnelles aux identités singulières. Aujourd’hui, sur les planches du théâtre de La Tempête.

Dérouter les jugements, déroger aux clichés, rejeter les tâches et places qu’on leur assigne. Sur scène, ces filles venues de Vernouillet, Garges-lès-Gonesse ou Bobigny déconstruisent les discours politiques et médiatiques, réfutant toute relégation identitaire. Invoquant « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss, « un livre où j’ai compris que je venais de la forêt » dit l’une des comédiennes, elles refusent d’être renvoyées « au monde du sauvage ». « Si je suis arabe, africaine, asiatique, je ne cesse pas pour autant d’être de France », clame l’une d’elles. Car la honte d’être soi, elles s’y confrontent dans le regard des autres. Plus blancs, mieux dotés, soit disant plus éduqués… Leurs dix tranches de vie se font aussi récits de bagarres face à la violence des hommes et des rôles sociaux qu’on leur impose. « Tu vois, quand un homme a peur, il se rassied », glisse une maman à sa fille qui a tenu tête à son père malgré la menace des coups. « Cette création partagée est un acte esthétique et poétique qui fait entendre une parole trop souvent confisquée », souligne à juste titre Ahmed Madani, le metteur en scène. Quête de reconnaissance, chroniques d’existences, « F(l)ammes » dresse le portrait collectif d’une jeunesse tout simplement en mal… d’égalité. Cyrielle Blaire

 

L’irrévérence de Sylvain Maurice

Du roman savoureusement sardonique de Laurent Binet, La 7e Fonction du langage (Grasset), prix Interallié 2015, Sylvain Maurice a tiré des séquences qui constituent un récit scénique haletant, pulsé avec du nerf par trois comédiens (Constance Larrieu, Sébastien Lété, Pascal Martin-Granel)

Co Elisabeth Careccio

et deux musiciens (Manuel Vallade et Manuel Peskine, auteur de la musique) avec leur fourniment de part et d’autre du plateau.

Le livre à sa sortie avait fait du bruit, dans la mesure où il met en jeu, en toute causticité, l’ensemble des figures de l’intelligentsia française des années 1970 et 1980. Tout part du postulat selon lequel Roland Barthes, renversé par une camionnette le 25 février 1980, aurait été assassiné après avoir déjeuné avec François Mitterrand. Un flic mi-obtus, mi-finaud, flanqué d’un jeune professeur de lettres familier de la fac de Vincennes, mène l’enquête un peu partout. Polar sémiologique où tout fait signe avec irrévérence, la 7e Fonction du langage brocarde à qui mieux mieux, aussi bien Philippe Sollers et Julia Kristeva, traités tels quels aux petits oignons, qu’Umberto Eco, Foucault, Derrida et tutti quanti. Si Binet maîtrisait la donne de son Da Vinci Code linguistique, le théâtre, dans son immédiateté expéditive, court sensiblement le risque de tympaniser à la va-vite la « prise de tête » dont il est sempiternellement fait grief aux intellectuels. Ce péril n’est pas évité, mais on peut rire de tout, et même rire jaune. Jean-Pierre Léonardini

 

Wajdi Mouawad tel qu’en lui-même

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signe la véritable ouverture de son mandat à la tête du théâtre de la Colline. Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Il y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire. L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les

Co Simon Gosselin

unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.

Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?), avec au plateau, l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaire. Ils sont 9 qu’il faudrait tous citer avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui à y regarder de près pourrait paraître presque extravagante (comme toujours chez lui), mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier). L’état de tension extrême de tous ces personnages que des traits d’humour ou d’auto ironie viennent à peine détendre saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han

 

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Berutti, son grand amour

Au Théâtre des Martyrs de Bruxelles, du 26/10 au 19/11, Jean-Claude Berutti signe la mise en scène d’Un grand amour, un texte de Nicole Malinconi. Celle qui vit à Namur est entendue comme une voix qui compte dans la littérature belge et c’est Janine Godinas, grande dame du théâtre belge, qui tient le rôle. Tandis qu’au Mouffetard, à Paris, Delphine Bardot joue Les folles.

 

 

Un grand amour (1), c’est un bref récit d’une cinquantaine de pages. Au fil d’une écriture délibérément maigre, factuelle peut-on dire, une femme d’âge se raconte devant un témoin muet qu’on ne verra pas, sauf, à point nommé, dans le grand miroir incliné dans le dos de celle qui parle, lorsqu’on décèlera la silhouette de la visiteuse esquissée en vidéo. On saisit assez vite que la bourgeoise au maintien digne qui se confie se délivre enfin d’un secret étouffant.

Son mari, nazi de la première heure, condamné et mort à l’heure où elle l’évoque, était le commandant du camp de concentration de Sobibor. À partir de là, d’arguties affectives en cuisants remords d’ordre moral, le discours devient de plus en plus complexe. Elle savait, bien sûr, ce qui se passait non loin du foyer où elle élevait ses enfants. L’homme, qu’elle aimait, n’était que déni, ayant pour seul prétexte d’énigmatiques travaux de construction.

La scène est supposée être au Brésil, à São Paulo précisément, où, après la guerre, la famille a vécu incognito. La vertu de la partition réside dans la franchise de la confession, mêlée d’infimes réticences propres à la classe sociale de celle dont le soliloque s’adresse, non seulement à celle qu’on ne voit pas, mais avant tout au public. C’est extrêmement difficile à mener à bien dans le jeu. Par bonheur, c’est Janine Godinas, grande dame du théâtre belge, qui tient le rôle. On l’a bien connue en France, aux côtés de Gildas Bourdet, dans les lointaines aventures du Saperleau et des Bas-Fonds. Parfaite maîtrise de la voix et du geste, au sein d’une sorte de calme fiévreux, avec de courtes fêlures dans le quant-à-soi.

Du grand art, dans la mesure où Janine Godinas parvient à presque émouvoir, ce dans une situation dont cette femme n’est qu’à demi victime de circonstances qu’elle n’eut pas la force de bousculer en partant. Là réside d’ailleurs la force subtile du texte. Beau travail théâtral d’ensemble, mené avec tact dans une entreprise de vérité criante, à des fins d’élucidation d’ordre historique, devant des spectateurs dont le silence, constant en cours de route, s’avère très parlant à l’instant des bravos. Jean-Pierre Léonardini

(1) Le texte est publié par Esperluète Éditions.

 

À voir aussi :

Les folles, au théâtre Mouffetard

Un spectacle tout en dentelles où la marionnettiste Delphine Bardot, accompagnée du musicien argentin Santiago Moreno, donne corps et vie à ces mères et grands-mères en quête des leurs, disparus tragiquement sous le joug mortifère de la dictature argentine. Surnommées « Les folles de mai », mains nues et seulement coiffées de leur foulard blanc, elles défilèrent inlassablement en rond à partir de 1977 sur la fameuse Place de Mai devant le palais présidentiel. Pour réclamer justice et réparation, défier la junte militaire et exiger des réponses à leurs questions : qu’avez-vous fait de nos 30 000 enfants, filles et fils ? Que sont devenus leurs corps ?

Un spectacle d’une grande intensité dramatique, où le tragique le dispute au poétique. De la musique et des chansons, pas de mots, des images d’actualité de l’époque : contre la résignation et l’oubli, la force de l’amour et de la dignité bravant répression et violences policières au service d’une tyrannie sous les ordres du général Videla ! Une interprétation d’une extrême sensibilité où douleurs et souffrances percent derrière la délicatesse du geste, une pièce à ne pas manquer, en particulier pour celles et ceux qui, peut-être vous comme moi, furent gratifiés de l’immense honneur et privilège de « tourner » en compagnie de ces femmes courageuses dans la moiteur de Buenos-Aires. Créée lors du récent Mondial des marionnettes de Charleville-Mézières, une sombre tranche d’histoire sublimée par la grâce des planches, des images et souvenirs puissants ravivés par la « folle » Bardot. Yonnel Liégeois

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Le grand art de Dominique Valadié

Au Théâtre de Poche Montparnasse, Christophe Perton met en scène Au but, la pièce de Thomas Bernhard. Du grand art, avec une prodigieuse Dominique Valadié. Sans oublier « Morgane Poulette » au Colombier de Bagnolet et « Comparution immédiate » au Rond-Point de Paris.

 

Monstre littéraire et théâtral, Thomas Bernhard a peuplé son œuvre d’êtres à sa ressemblance quand il n’est pas tout simplement question de lui-même, hommes ou femmes comme dans la pièce Au but justement, tous avec une bonne part de monstruosité, hors normes en tout cas très certainement. Pour les faire vivre, pour que leurs imprécations toujours formulées en boucle, dans une répétition qui se développe d’infimes variations en infimes variations mais qui s’affirme crescendo comme dans le Boléro de Ravel, il faut des acteurs exceptionnels.

On l’a encore vu récemment avec les comédiens lituaniens dirigés par Kystian Lupa, on l’avait vu avec François Chattot, avec Serge Merlin encore. On le voit aujourd’hui avec Dominique Valadié qui porte littéralement le personnage principal d’Au but de bout en bout, jusqu’« au but » final, ne laissant à personne, ni à sa fille quasiment muette, ni à l’auteur invité dans sa maison au bord de la mer à Katwijk (aux Pays-Bas) et qu’elle finit par faire taire, le soin d’émettre une quelconque opinion argumentée sur ce qui fait le moteur du spectacle : une prétendue discussion à propos d’une représentation d’une pièce au titre déjà emblématique, Sauve qui peut, du fameux auteur.

 

Un spectacle qu’elle et sa fille ont vu et sur lequel elles ont un avis diamétralement opposé. Elle, la mère, rejetant la pièce qui n’épargne rien ni personne, démolit tout jusqu’à la nausée, une pièce très bernhardienne en somme, au contraire de sa fille. Ce que réalise Dominique Valadié est simplement prodigieux. Elle illumine de son talent le personnage de la mère, une bourgeoise veuve du propriétaire d’une fonderie et dont la marotte consistait à dire à tout bout de champ : « Tout est bien qui finit bien »… D’un personnage qui pourrait être terne à force de ratiocination, elle parvient à détailler d’une simple inflexion de voix toutes les subtilités de son terrifiant raisonnement. Presque toujours assise, elle devient gigantesque (monstrueuse ?) lorsqu’elle se lève et arpente la petite scène du Poche Montparnasse chaudement habillé par le metteur en scène Christophe Perton qui signe également la scénographie avec Barbara Creutz Pachiaudi. Dominique Valadié est d’autant mieux mise en lumière que face à elle, dans un rôle presque muet, Lina Braban accomplit une performance de tout premier ordre. D’une présence physique d’une force étonnante (on la verrait bien dans le rôle principal d‘Yvonne princesse de Bourgogne !), elle ne cesse de circuler sur la scène pour faire les bagages pour la maison du bord de mer, entassant dans une malle vêtement sur vêtement avec une méticulosité obstinée, s’opposant par sa seule présence aux discours de sa mère. Le retournement opéré dans la deuxième partie du spectacle avec l’arrivée de l’auteur bien falot de Sauve qui peut ne durera pas longtemps, la mère reprenant très vite le dessus et Dominique Valadié irradiant encore davantage…

Du grand art toujours au service d’un grand auteur orchestré, ici, par le metteur en scène Christophe Perton. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– Sur la scène du Colombier à Bagnolet, « Morgane Poulette » conte et se raconte, se donne à voir et entendre ! Nimbée d’une lumière tamisée, naufragée solitaire sur son île imaginaire, dans un dispositif scénique original et poétique, la jeune chanteuse junkie confesse ses heurts et malheurs, douleurs et déboires amoureux. Entre révolte underground et dénonciation politique, chagrin d’amour et création artistique, le diptyque de Thibault Fayner, « Le camp des malheureux » et « La londonienne », résonne avec force sous les traits de Pearl Manifold. Seule en scène, entre humour et émotion, elle ondule magnifiquement du corps et de la voix pour noyer, au propre comme au figuré, chagrins et désillusions, blessures au cœur et naufrages dans l’alcool et la drogue, vie et mort de son ami-amant. Superbement mises en scène par Anne Monfort et créées lors du Festival des caves 2017, les tribulations d’un couple à la dérive dans une Angleterre désenchantée au capitalisme triomphant. Y.L.

– Tableau réaliste d’une justice expéditive, « Comparution immédiate » nous dresse sans concession la faillite d’un système judiciaire où les prévenus ont perdu leur humanité et ne sont plus que les numéros d’affaires à juger en un temps compté. En compagnie de Bruno Ricci impressionnant de vérité sur la scène du Rond-Point à Paris, nous naviguons d’un tribunal l’autre, Nevers-Nantes-Paris-Lille et bien d’autres, pour assister à des

Co Eric Didym

audiences surréalistes où l’ubuesque des jugements masque à peine sous le rire l’inhumanité et l’absurdité, l’incohérence et la lourdeur des peines prononcées. En adaptant le récit de Dominique Simonnot, Justice en France : une loterie nationale, le metteur en scène  et directeur de La Manufacture de Nancy Michel Didym nous donne à voir et à entendre sans fard ce qu’est véritablement une justice de classe ! Quand la scène de théâtre devient ainsi salle de prétoire, une expérience forte entre consternation et dénonciation, répulsion et émotion. Y.L.

 

 

 

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Un autoradio ou un grille-pain ?

Je me demande si je ne ferais pas mieux de remplacer mon autoradio par un grille-pain, ou toute autre chose d’utile !

Hier, alors que je circulais dans la campagne, j’allume ce foutu poste. Aussitôt, une voix suave m’explique que l’EPR va pouvoir fonctionner : si la cuve où se fait la fission n’est pas en bon état, si le fond laisse à désirer et que le couvercle est pourri, les côtés, eux, sont intacts ! D’ailleurs, on vient de commander un nouveau couvercle au Japon. Comme chacun le sait, ce pays est au top en matière de sûreté nucléaire.

Ensuite, le poste m’explique qu’après vingt et un ans de procédure, la justice a décidé de ne pas poursuivre les responsables des usines où des salariés sont morts à cause de l’amiante. C’est sûr, dans un pays où il y a plusieurs millions de chômeurs, tout tueur d’actif doit être considéré comme un bienfaiteur. Dès fois que le couvercle de l’EPR viendrait à péter, il vaut mieux que la jurisprudence prenne les devants…

Là-dessus, on me raconte que le parquet vient de faire appel de la décision de ne pas infliger de peine à une brave femme qui, par amour, avait aidé un migrant à rejoindre l’Angleterre. Et de préciser qu’en plus la traitresse était veuve de flic : mort et cocu, quel drame ! Ceci dit, pas la peine de nous demander si les gens de l’EPR ou de l’amiante étaient des enfants de salauds, on avait compris. Moralité : mieux vaut aimer les profits que les migrants !

Dernière information, avant que la voix suave ne laisse la place à de la musique tambourinante : on serait en passe de retrouver l’assassin de Donald Trump et le petit Grégory serait invité au prochain défilé du 14 juillet. Là, il est possible que j’aie mal entendu. Jacques Aubert

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Classé dans Des mots et des maux, La minute de Jacquot

Ruzante, de Padoue à Paris

René Loyon crée en France avec bonheur, au théâtre de l’Épée de bois, Les Noces de Betia, d’Angelo Beolco dit Ruzante (vers 1502-1542). Autre spectacle à applaudir, You You au Studio Hébertot, un monologue du serbe Jovan Atchine, superbement interprété par Mina Poe. Ainsi que Lorenzaccio au Théâtre de l’Aquarium.

 

Les noces de Betia relève du genre « mariazo », soit une comédie sur le mode du conjungo empêché, ici finalement résolu sur un mode inattendu. Un paysan pataud brûle d’amour pour une donzelle rétive. Il se voit vicieusement conseillé par un faux ami malin – il a des vues sur elle – qu’un coup de couteau ramène à la raison. Pardons réciproques. Réconciliation générale. On frôle le ménage à trois. Construction magistrale, ingénieux retournements de situations, palabres d’ordre moral entre jeunes et vieux, habiles coups de théâtre. Ruzante fut acteur, auteur dramatique et metteur en scène tout en demeurant le régisseur d’Alvise Cornaro, riche propriétaire terrien. On s’enchante de la langue rendue en français par Claude Perrus, parfait connaisseur de l’idiome padouan de l’auteur, dont il a su trouver des équivalences verveuses sans hypocrisie : langue verte, crue, qui n’est pas de l’argot, inventive, rabelaisienne, plébéienne, terrienne, gorgée de sucs et d’humeurs corporelles. Stimulés par une mise en scène de grande intelligence, ils sont six à y aller de bon cœur avec véhémence et en souplesse (Charly Breton, Maxime Coggio, Titouan Huitric, Yedwart Ingey, Olga Mouak, Marie-Hélène Peyresaubes et Lison Rault), sillonnant avec esprit le vaste plateau au mur du fond troué d’ogives, sciemment éclairé par Jean-Yves Courcoux.

Un monologue, autre monde à habiter. Elodie Chanut (Cie L’œil des cariatides) a mis en scène You You, de l’auteur d’origine serbe Jovan Atchine (1941-1991). C’est joué par Mina Poe. En 1993, sortant du conservatoire, elle interpréta déjà ce « monodrame » (ainsi que le définit Elodie Chanut) sous la direction de Philippe Adrien. Une émigrée yougoslave, à la faveur de son pot de retraite dans l’atelier de confection où elle a tout donné, narre cinquante ans de son existence en France dans les trous de son discours de remerciement officiel. Depuis l’exil jusqu’à ce jour-là, en passant par la vie de bohème, l’incrustation dans l’entreprise et les hommes rencontrés, on entend en sourdine le fin mot d’exploitation, qu’elle ne prononce jamais, ce qui constitue le nerf du texte, parfois filandreux, toujours éloquent. Mina Poe est allurale, a de la grâce, un charme fou et une voix suave apte à joliment distiller l’accent slave. Jean-Pierre Léonardini

 

À voir aussi :

Lorenzaccio, la politique désenchantée

Peu souvent montée en raison de la multiplicité des personnages, la pièce d’Alfred Musset, Lorenzaccio, a pourtant séduit Catherine Marnas, la directrice du TNBA. Qui, après sa création en 2015, la propose au Théâtre de l’Aquarium dans une nouvelle distribution. En ce XVIème siècle débutant, la ville de Florence est sous le joug des

Co Patrick Berger

Médicis. Le duc Alexandre préfère orgies et tyrannie, secondé par son « mignon » Lorenzo, plutôt que de répondre aux besoins et au bonheur de son peuple !

Double langage, double vie ? Entre meurtres et viols organisés à la solde de son maître, Lorenzo aspire à plus de justice et fomente l’assassinat du prince en vue de rétablir la République. Un projet fou et solitaire, qu’il conduira à son terme dans la plus totale confusion et désillusion : un Médicis en remplace un autre ! D’une brûlante actualité, la pièce fait écho aux impasses multiples dans lesquelles se fourvoie le pouvoir contemporain : sociale, écologique, humanitaire… La folie des grands semble toujours plus écraser le quotidien des petits. Sans qu’un espoir quelconque brille à l’horizon, hormis le coup de sang individuel. Entre musique rock et décor futuriste qui délimite, telle une frontière infranchissable, le territoire des puissants à celui des manants, Catherine Marnas joue donc de l’ambiguïté de la pièce, non la révolte d’un peuple mais la colère de notables humanistes et cultivés contre un despote vulgaire et vil, pour oser le rapprochement avec le temps présent.

Et d’interpeller, non sans talent, le spectacteur-citoyen : que faire face à un pouvoir intransigeant et à la solde des parvenus ? Quels chemins aujourd’hui pour la rébellion ou l’insoumission ? Lorenzaccio , à lui tout seul, un vaste programme ! Yonnel Liégeois.

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Klaus Vogel, l’histoire d’un mec…

Co-fondateur de « SOS Méditerranée », Klaus Vogel publie Tous sont vivants. Le capitaine de marine a lâché la passerelle d’un porte-conteneurs pour recueillir d’improbables embarcations surchargées de détresses humaines. Tandis qu’au théâtre de l’Essaïon, Malyka R.Johany court De Pékin à Lampedusa.

 

 

Histoire peu banale que celle de cet homme réservé et pudique au regard limpide, très loin du baroudeur à la recherche d’une image médiatique ! Il nous la conte dans son livre Tous sont vivants. En fait, il n’aura eu pas moins de quatre vies. « Je ne voulais pas être marin, je voulais être médecin »  confie-t-il d’emblée.

Avant d’entreprendre ses études, le jeune bachelier de 17 ans veut travailler comme ouvrier « pour sortir de mon milieu bourgeois, confortable…». Ce sera sur un bateau, il embarque sur le Bavaria, direction l’Indonésie ! «  En six mois, j’ai appris à accomplir tous les travaux réservés aux matelots ». Après cette expérience très formatrice, il commence ses études de médecine à la faculté de Regensburg mais il tombe de haut. « Au fil des mois, j’ai découvert avec étonnement, puis déception et ennui que ces études ne ressemblaient en rien à ce que j’avais imaginé. Tout était théorique, distancié, glacial. Nos seuls contacts avec les corps étaient les séances de dissection ».  Il découvre aussi le mandarinat tout puissant du milieu hospitalier de cette époque, les grands professeurs inaccessibles aux équipes et aux malades. Il s’accroche cependant à son rêve d’enfant et réussit l’examen de fin de deuxième année. Il décide de faire une pause.

Désireux de reprendre son cursus d’apprentissage dans la marine, il recontacte la compagnie Hapag-Lloyd et embarque à nouveau pour sept mois de navigation. D’abord en Amérique du Sud, puis en Mer du Nord. En 1978, il décide d’intégrer l’école d’officiers de marine marchande de Brême, sans abandonner son idéal de soigner les gens. « J’ai travaillé parallèlement à l’hôpital comme aide-soignant… J’ai tenu quelques mois, mais le rythme était infernal, tout me passionnait ! J’étais heureux mais épuisé ». Rapidement, il a fallu choisir : ce sera la navigation. Cependant, à l’hôpital il fait une rencontre déterminante, Karin, élève infirmière qui sera sa compagne de toujours, mère de ses quatre enfants mais aussi et surtout soutien et partie prenante de tous ses combats et engagements futurs. Au printemps 1982, survient un incident marquant. Fraîchement diplômé à 25 ans, il est lieutenant de pont sur le cargo Kongsfjord. « Chargé de tracer la route sur la carte, j’ai fait au plus court, au plus direct, au plus logique : traversée de la mer de Chine…..Je savais que nous risquions de croiser des boat people. J’avais entendu parler du Cap Anamur, le navire allemand, et de l’Île de Lumière, le navire-hôpital français…. Nous avions beaucoup de place à bord. Le capitaine a refusé mon tracé… Je me suis tu, j’ai obéi ». La nuit suivante, il fait un cauchemar qui deviendra récurent : il ne parvient pas à retenir les mains d’hommes et de femmes en train de se noyer.

 

Avec la naissance de Lena, son premier enfant qu’il veut voir grandir, il quitte la compagnie, désireux de reprendre des études pour un semestre ou deux. « Je me suis donc lancé dans des études d’histoire, de philosophie et d’économie à l’université de Göttingen…Je voulais comprendre comment deux guerres mondiales avaient fait exploser le vingtième siècle ». L’étudiant est brillant, on lui propose rapidement une bourse qui lui permet de continuer à étudier en subvenant aux besoins de sa famille. Il s’interroge sur le nazisme, veut en savoir plus. Son double « ADN » familial le place dans l’œil du cyclone qui a ravagé l’Allemagne puis le monde. En effet, son héritage généalogique se résume en une phrase : « la famille de mon père était communiste, celle de ma mère, nazie ». Hugo Vogel travaillait à Hambourg pour le journal « Rouge » comme ouvrier typographe, « il a rencontré ma grand-mère Rosi aux jeunesses communistes ». Du côté maternel, c’est une autre histoire. « Mon grand-père Erich Von Lehe, était un historien érudit, il lisait et écrivait couramment le latin, et un officier d’infanterie de marine. Il a adhéré au parti nazi dans les années 1930 et s’est engagé dans les SA… Jusqu’à quand a-t-il suivi Hitler ? Je l’ignore mais je sais qu’il est resté loyal à ses supérieurs jusqu’à la fin ». Ce qu’il a appris de plus gênant sur le passé de ce grand-père ? Son amitié avec le sinistre Léon Degrelle, chef belge des SS de Wallonie, négationniste jusqu’à sa mort en 1994. En revanche le destin de sa grand-mère Sigrid (la femme d’Erich) est assez émouvant. « Inconsolable d’avoir découvert après coup les horreurs du régime nazi, elle a sombré dans une sévère dépression. Enfant, ma mère se souvient de l’avoir entendue parler de « unsere grosse Schuld, notre grande responsabilité ». Bien évidemment, dans la famille von Lehe, on n’évoquait jamais cette période de l’histoire et la compromission familiale, à l’exception de la courageuse Sigrid ! « Presque 50 ans de silence familial depuis la fin de la guerre, nous sommes tous nés et avons tous grandi dans ce silence ».

Notre marin-étudiant-historien-chercheur s’installe à Paris à la rentrée 1986 pour une année universitaire. Il prépare son doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales. Dans ses bagages Karin, bien sûr, Lena et Max leur deuxième enfant. Ce séjour explique l’aisance de Klaus Vogel dans notre langue, il tissera de nombreux liens durables dans notre pays ainsi qu’en Italie. En 2000, sa mission de coordinateur de recherche achevée, il se retrouve au chômage. Son thème de prédilection sur le nazisme, et le concept de « spirale de violence » en général, reste en suspens faute d’avoir trouvé un financement et d’avoir pu réaliser son rêve de fonder une « maison d’Anne Franck ». Finalement, le « break » des études aura duré… dix sept ans ! Troisième tranche de vie, « à 44 ans, j’ai décidé de reprendre la mer… J’ai trouvé un poste de second dans une bonne compagnie. En dix-sept ans, c’était la première fois que j’avais un vrai contrat qui me permettait de ne plus me demander chaque année comment j’allais subvenir aux besoins de ma famille ». Il retrouve le plaisir de naviguer et s’apaise, « en m’éloignant des côtes j’ai pris du recul et j’ai repris mon souffle ». Il accède au grade de capitaine en 2005. Deux ans après, il retrouve la compagnie Hapag-Llyod de ses débuts de mousse pour prendre la barre de gigantesques porte-conteneurs.

 

Cette sécurité prend fin brutalement. En novembre 2014, la compagnie invite tous ses capitaines au siège de Hambourg pour un grand symposium. Ce matin-là, dans sa chambre d’hôtel, il entend à la radio l’interview d’un représentant des garde-côtes italiens, qui réagit à l’arrêt soudain de l’opération Mare Nostrum : les états européens refusent de prendre en charge la suite des opérations. Il rejoint la réunion, la tête ailleurs, obsédé par ce qu’il vient d’entendre. « Qui va leur porter secours désormais ? Va-t-on les laisser se noyer ? J’ai à nouveau senti le poids du silence, écrasant, qui s’abattait sur mes épaules ». Quelque chose de profond lui remue les entrailles, peut-être l’évidence de « unsere grosse Schuld », à moins qu’à ses oreilles ne revienne une autre phrase de sa grand-mère, « nous devons regarder ce qui s’est passé avec les yeux grands ouverts »… C’est irrépressible, il ne sera pas complice par passivité de ce drame contemporain, « quelque chose en moi a dit Non… Je me suis levé et je suis parti ». Informée de sa démission surprise, Karin hésite à peine, « ok, je comprends », commente-t-elle en trois mots.

Quatrième phase de vie, peut-être la plus dure mais la plus exaltante aussi ! Fort de son intention de sauver les gens qui se noient en méditerranée, il dévore la documentation, passe des heures sur internet pour découvrir une réalité encore plus effarante qu’il ne le pressentait. « Plus je lisais et plus l’idée s’imposait à moi : si les gouvernements européens ne réagissent pas, il faut que la société civile européenne se mobilise ». Trouver un grand bateau et bien sûr des capitaux ? La tâche est ardue, le chemin sera long, l’association s’appellera « SOS Méditerranée ». Il contacte ses amis et ses nombreuses relations en Europe, il étudie le fonctionnement des ONG et part avec Karin à Lampedusa. Avec trois membres parisiens de Médecins du Monde qui les rejoignent, ils sont accueillis par la maire Giusi Nicolini. Elle les écoute avec émotion, les regarde et lâche « Siete pazzi ma sono con voi, vous êtes fous mais je suis avec vous » ! Avant son départ de France,  Klaus Vogel avait fait la connaissance de Sophie Beau et de sa longue expérience dans les projets humanitaires. Très vite, l’accord est conclu, le tandem franco-allemand est né : Sophie portera le projet en France. Tous deux signent à Berlin, le 9 mai 2015 – jour de l’Europe, la charte fondatrice du réseau européen SOS Méditerranée. Ne reste qu’à trouver un bateau et de l’argent…

 

Klaus Vogel ne veut pas solliciter le sponsoring des entreprises du CAC 40. La contribution doit rester citoyenne, venir de la société civile, c’est impératif. Lancée en 2015, via un site de financement participatif, la levée de fonds est un succès. Il reste à trouver « le » bateau, suffisamment grand et costaud, à recruter et former des équipes de navigation. Pendant ce temps, la tragédie en mer ne cesse de s’amplifier et ses amis italiens s’inquiètent de ne rien voir venir. Juste un an après sa démission, ils visitent en novembre l’Aquarius, un patrouilleur de pêche de 77 mètres qui, avec les aménagements nécessaires, devrait convenir à la mission. Les tractations sont laborieuses avec le propriétaire, il manque encore des fonds. Enfin, « le 22 décembre, nous signons au nom de SOS Méditerranée un contrat d’affrètement pour trois mois et demi. Il sera à notre disposition en mer Baltique à partir du 15 janvier 2016 ». Il était temps, Klaus Vogel est à bout de force alors que la véritable aventure de sauvetage ne fait que commencer. Ce sera le soir du 20 février, jour de l’appareillage en direction de Lampedusa, depuis l’Ile de Rügen dans la Baltique.

Quelques jours plus tard, au large de la Libye, l’émotion est grande lorsqu’ils reçoivent un signalement du MRCC de Rome (Maritime rescue coordination center), l’organisme sous l’égide duquel ils opèrent. « Je cherche avec mes jumelles et à un moment, je le vois… C’est hallucinant. Inimaginable. Quand on connaît la Méditerranée, c’est impensable… Follement dangereux. Et les gens qui ont fait monter des humains sur ce machin et les ont livrés à la mer sont des criminels ». Soulagement, ils seront tous sauvés. Son projet fou a réussi. En mai 2017, ils auront effectué plus de cent sauvetages et récupéré dix-huit mille rescapés. Mais ne l’oublions pas, le fonctionnement de l’Aquarius coûte 11.000 € par jour et dépend uniquement des dons privés de citoyens européens ! Ce mois d’août verra de sinistres tentatives réactionnaires contrecarrer les opérations de sauvetage sur zone des différents navires européens. Elles provoqueront la courageuse réaction de l’UGTT, l’Union générale des travailleurs tunisiens. Le puissant syndicat demandera à tous ses agents et employés portuaires d’empêcher le ravitaillement du bateau en question.

Au printemps 2017, Klaus Vogel a passé le relais pour les fonctions opérationnelles, mais il continue de veiller sur SOS Méditerranée. « Je veux avoir le temps d’être un grand-père pour Léo, un père pour mes enfants, un mari pour Karin ». Modeste, bien qu’ayant fait plus que la part du colibri, Klaus Vogel l’assure, « l’Aquarius n’est pas un miracle. Ce bateau est la preuve concrète de ce que des humains ordinaires peuvent réaliser lorsque leur horizon de pensée s’ouvre suffisamment pour trouver un champ d’action ». Chantal Langeard

 

 

De Pékin à Lampedusa

Elle court, elle court, la gamine de Somalie ! Insensible à la souffrance, indifférente aux quolibets des djihadistes mais terrorisée à la croisée de ces milices qui sèment la mort dans les rues de Mogadiscio… L’objectif de Samia Yusuf Omar ? Participer aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2008, elle gagne son pari et court les éliminatoires du 200 mètres au côté des plus grandes athlètes de la planète. Avec une paire de chaussures prêtée par l’équipe soudanaise, d’une pointure trop grande… Elle vise une nouvelle sélection aux J.O. de Londres en 2012. Dans l’espoir de meilleures conditions d’entraînement, elle tente « le grand voyage » pour l’Europe. Un rêve brisé net à l’aube de ses 21 ans, les gardes-côtes italiens repêchent son corps au large de l’île de Lampedusa. Une

Co La Birba compagnie

athlète et femme méprisée dans son pays, une victime de la guerre et de la misère, enterrée avec quatre autres jeunes migrants dans l’indifférence et l’anonymat.

Écrite et mise en scène par Gilbert Ponté au théâtre de l’Essaïon, la pièce « De Pékin à Lampedusa » raconte le parcours tragique de Samia. Sans didactisme ni pathos superflu, dans la tension extrême d’un corps projeté vers la ligne d’arrivée, Malyka R.Johany incarne avec la fougue et la beauté de sa jeunesse le destin de ces milliers de migrants aux rêves échoués en pleine mer : de la poussière des ruelles de Mogadiscio à la cendrée du stade de Pékin, du sable des déserts soudanais et libyen aux rives de la Méditerranée… Face à l’incurie presque généralisée des États européens et contre une mort annoncée, entre émotion et raison, un poignant appel à la lucidité et à l’hospitalité. Yonnel Liégeois

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« Je, nous, eux » au Musée de l’Homme

À travers une passionnante exposition interactive, « Nous et les autres », le Musée de l’Homme nous enseigne à déjouer nos préjugés et les mécanismes de construction du racisme. Un rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger qui interpelle le visiteur.

 

Afin de réduire la complexité du monde, nous les êtres humains, nous ne pouvons nous empêcher d’assigner au premier regard des traits identitaires à ceux qui semblent différents. De l’exposition « Nous et les autres », on ressort pourtant le regard altéré, riche d’une expérience immersive à travers les mécanismes de construction du racisme. Pensé comme un parcours interactif, ce rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger, interpelle le visiteur curieux en l’invitant à se confronter aux préjugés qui nous gouvernent et à interroger nos convictions. Pour ordonner le monde, nous enseignent les sciences cognitives, notre esprit a en effet tendance à « catégoriser » nos semblables. Sexe, couleur de peau, religion, statut social, nous classons sans même nous en rendre compte ceux que nous croisons fortuitement dans la rue, le métro ou encore dans un aéroport. Mais ces catégories varient en fonction des époques et des sociétés : ainsi au 16e siècle, en pleine guerre de religion, jaugeait-on d’un coup d’œil si on avait affaire à un catholique… ou à un protestant.

L’ethnocentrisme, apprenons-nous, est cette tendance à voir l’autre groupe comme un « tout » qui nous fait nier la complexité de son identité, au risque de le discriminer. « J’ai raboté mon accent de banlieue, j’ai changé de codes vestimentaires, peut-être faudrait il aussi que je change de couleur de peau ? », s’interroge Yaya, un jeune homme apparaissant dans le film La ligne de couleur diffusé au sein de l’exposition. Après une première partie mettant les stéréotypes  à l’épreuve des sciences, l’exposition nous entraîne dans les méandres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Du 17e au 19e siècle, des naturalistes (Linné, Buffon), des médecins (Broca) et des anthropologues classifièrent les humains et théorisèrent sur l’inégalité des races afin de justifier une prétendue supériorité des peuples blancs et l’asservissement des esclaves africains. Un processus de « racialisation » qui se manifestera dans ses formes les plus extrêmes un siècle plus tard, avec l’appui des forces économiques et étatiques, par l’instauration de la ségrégation raciale aux États-Unis (1876-1964), l’holocauste (1941-1945) et le génocide rwandais (1994).

Commissaire scientifique de l’exposition, Evelyne Heyer l’affirme pourtant, « les recherches scientifiques récentes confirment que les populations humaines présentent trop peu de différences génétiques entre elles pour justifier la notion de « race ». Cyrielle Blaire

 

À voir aussi :

Mme de Sévigné, au château de Grignan

Résidence de sa fille, épouse du comte de Grignan, la marquise de Sévigné a séjourné régulièrement et longuement au château sis dans la Drôme. C’est là d’ailleurs qu’elle décèdera, en avril 1696, inhumée dans l’église attenante à la demeure. Il est donc logique que le lieu, dont elle appréciait magnificence et saveur, rende enfin hommage à cette grande prêtresse de la correspondance ! Une superbe exposition qui rend compte tant du parcours de la femme de lettres que de son immersion dans le Grand Siècle.

De la découverte de la Provence à la pratique d’un art de vivre dont Versailles est le modèle, sous la conduite de la commissaire Chrystèle Burgard, l’exposition nous promène au cœur-même du travail d’écriture de la célèbre épistolière. À travers peintures-objets d’art, gravures et tapisseries qui décrivent la vie d’alors, à travers surtout livres et manuscrits qui en rendent compte dans un style exceptionnel, un art d’écrire que Mme de Sévigné portera à la perfection. Une visite à poursuivre avec la lecture de « Sévigné, épistolière du Grand Siècle », le magnifique catalogue de l’exposition. Yonnel Liégeois

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