Archives de Tag: Femme

Samuel Gallet et l’état du monde, Avignon 2018

Avec La Bataille d’Eskandar, le collectif Eskandar se saisit à bras le corps du texte de l’un de ses membres, Samuel Gallet. Sous couvert d’humour noir, une vision implacable du chaos de notre monde. Sans oublier Criminel, Lettre à un soldat d’Allah et Stand up, rester debout et parler.

 

Samuel Gallet, d’ailleurs, n’hésite pas à payer de sa personne sur le plateau, et cela avec un plaisir évident, comme s’il savourait ses propres mots. Pour l’accompagner dans cette entreprise – une véritable bataille comme le stipule le titre, La Bataille d’Eskandar – on retrouve Pauline Sales pour le jeu, Aëla Gourvennec et Grégoire Ternois pour la composition et l’interprétation musicale. Il n’en fallait pas moins pour parvenir à mener à bien la difficile mission de rendre justice à un texte qui oscille entre différents registres d’écriture. Qui passe de la narration dramatique aux envolées poétiques sans crier gare, se développe dans un imaginaire parfois débridé, voire extravagant, pour répondre avec une ardeur de tous les instants à une volonté de vie inexpugnable. Que l’on veuille ou non, et le personnage principal à qui Pauline Sales prête corps et âme avec une belle autorité l’avoue clairement, « La

©Tristan Jeanne-Valès

vie me prend à la gorge chaque matin. Me plaque contre les murs. M’agresse soixante fois par minute… ».

Tout est dit, le ton est ainsi donné dans sa rythmique et sa tension implacables. Une envolée dans un imaginaire débridé, seul refuge sans doute pour cette femme harcelée par les huissiers et qui s’en va donc explorer d’autres univers dans lequel, parmi les animaux d’un zoo laissé à l’abandon, on trouve un certain Thomas Kantor dont le nom évoque bien évidemment le grand metteur en scène polonais (Tadeusz Kantor) et sa Classe morte. Le quatuor d’Eskandar nous renvoie ainsi avec autorité, et subtilité, au chaos de notre monde. Une vision implacable qui sait faire la place à une sorte d’humour noir, le masque d’une douleur profonde. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 21h15, Théâtre des Halles.

 

À voir aussi :

– Criminel : Jusqu’au 27/07 à 12h05, Théâtre Artéphile. Libéré après quinze ans de prison, Boris sort sans illusion, ni colère et rancoeur. D’un regard l’autre, les plus perturbés sont les amis, les proches, condamnés à le revoir, lui parler, se confronter… Un texte percutant, écrit et mis en scène par Yann Reuzeau, brûlant d’humanité et transcendant le fait divers. Yonnel Liégeois.

– Lettre à un soldat d’Allah : Jusqu’au 29/07 à 14h, Théâtre des Halles. Mis en scène par Alain Timar, le réputé patron des lieux, le texte de l’auteur algérien Karim Alouche est sous-titré « chroniques d’un monde désorienté ». Un jeune homme (convaincant Raouf Raïs) s’adresse à un ami d’enfance devenu djihadiste. Plus qu’un plaidoyer en faveur de la laïcité, le refus de l’intolérance, de l’obscurantisme et du fanatisme, la foi en des valeurs et des idéaux qui ont pour nom justice, raison, liberté, art et poésie. Yonnel Liégeois

– Stand up, rester debout et parler : Jusqu’au 27/07 à 20h20, Théâtre 11-Gilgamesh Belleville. Qu’elle parle ou chante, Alvie Bitemo n’est point femme à se taire face à l’injustice ou au racisme. Qui, entre trois notes de musique et la prise à partie du public, déclame haut et fort ses convictions : qu’est-ce qu’être une femme noire en France aujourd’hui, en outre actrice ? Avec humour et talent, l’artiste d’origine congolaise distille et suggère quelques gouleyantes réponses. Yonnel Liégeois

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Viviane Théophilidès et Rosa, Avignon 2018

Avec Rosa Luxemburg Kabarett (J’étais, je suis, je serai), Viviane Théophilidès nous donne un formidable et très nécessaire coup de fouet pour faire face à notre aujourd’hui. Placé sous le signe du cabaret berlinois, un bel hommage à cette haute figure de la révolution. Sans oublier De Pékin à Lampedusa.

 

Il ne fait guère de doute que Viviane Theophilidès et ses camarades de plateau (l’expression prend ici tout son sens) n’a pas dû réfléchir longtemps avant de placer son portrait de Rosa Luxemburg sous le signe du cabaret berlinois, en opérant une petite contraction de temps. Lequel prenait son essor au moment où la militante socialiste était assassinée en 1919 lors de la répression de la révolte spartakiste, juste après la fondation du parti communiste allemand à laquelle elle participa activement. Belle idée en effet, allant presque de soi, en tout cas d’une réelle justesse, qui permet à la metteure en scène d’évoquer notamment la figure de Brecht (on songe aussi à Karl Valentin). Belle idée, lui permettant aussi de revendiquer l’esthétique qu’elle a mise en place dans la salle du Théâtre des Carmes où le spectacle se donne : on songe à André Benedetto, le créateur de ce lieu qui en son temps (en 1970) écrivit une Rosa Lux et qui aurait certainement aimé ce nouvel hommage à cette haute figure de la révolution, ce qui n’est pas le moindre des compliments que l’on peut faire à Viviane Théophilidès.

Un spectacle de cabaret, donc, ou de tréteaux, réalisé avec trois francs six sous, qui s’avère d’une grande justesse dans sa réalisation pour non seulement évoquer la figure de Rosa Luxemburg, mais aussi pour parvenir à mettre au jour ce que notre sinistre aujourd’hui pourrait tirer comme profit de la pensée (et de l’action ?) de la révolutionnaire. C’est très franchement dit dans le montage opéré où passé et présent se mêlent dans un subtil travail d’allers et retours entre les deux époques : le montage réalisé par Viviane Théophilidès mêlant textes, dialogues, chansons, sketchs s’avère d’une réelle efficacité, passant d’un registre d’écriture à un autre sans transition. Le tout étant placé sous le signe de la conjugaison « J’étais, je suis, je serai » (« Ich war, ich bin, ich werde sein »), mot d’ordre souvent repris notamment par Armand Gatti dont Viviane Théophilidès monta jadis La Journée d’une infirmière. Ils sont donc quatre sur le plateau à nous proposer le jeu de la fausse reconstitution mais véridique réflexion sur le personnage. Avec Sophie de La Rochefoucauld qui revêt avec une belle autorité non dénuée de grâce les habits de Rosa Luxemburg et assume ses pensées, Anna Kupfer qui la chante sur les notes exécutées par Géraldine Agostini, alors que Bernard Vergne qui a tenu le rôle du monsieur Loyal du début du spectacle assiste Viviane Théophilidès présente en personne sur le plateau en maîtresse de cérémonie discrète. À eux quatre, malgré l’évocation des sombres heures d’une révolution avortée, ils nous donnent un formidable et très nécessaire coup de fouet pour notre aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 25/07 à 16 h 25, Théâtre des Carmes.

 

À voir aussi :

De Pékin à Lampedusa

Elle court, elle court, la gamine de Somalie ! Insensible à la souffrance, indifférente aux quolibets des djihadistes mais terrorisée à la croisée de ces milices qui sèment la mort dans les rues de Mogadiscio… L’objectif de Samia Yusuf Omar ? Participer aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2008, elle gagne son pari et court les éliminatoires du 200 mètres au côté des plus grandes athlètes de la planète. Avec une paire de chaussures prêtée par l’équipe soudanaise, d’une pointure trop grande… Elle vise une nouvelle sélection aux J.O. de Londres en 2012. Dans l’espoir de meilleures conditions d’entraînement, elle tente « le grand voyage » pour l’Europe. Un rêve brisé net à l’aube de ses 21 ans, les gardes-côtes italiens repêchent son corps au large de l’île de Lampedusa. Une athlète et femme méprisée dans son pays, une victime de la guerre et

Co La Birba compagnie

de la misère, enterrée avec quatre autres jeunes migrants dans l’indifférence et l’anonymat.

Écrite et mise en scène par Gilbert Ponté à l’Espace Saint-Martial, la pièce « De Pékin à Lampedusa » raconte le parcours tragique de Samia. Sans didactisme ni pathos superflu, dans la tension extrême d’un corps projeté vers la ligne d’arrivée, Malyka R.Johany incarne avec la fougue et la beauté de sa jeunesse le destin de ces milliers de migrants aux rêves échoués en pleine mer : de la poussière des ruelles de Mogadiscio à la cendrée du stade de Pékin, du sable des déserts soudanais et libyen aux rives de la Méditerranée… Face à l’incurie presque généralisée des États européens et contre une mort annoncée, entre émotion et raison, un poignant appel à la lucidité et à l’hospitalité. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 29/07 à 12h50, Espace Saint-Martial.

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Abdelwaheb Sefsaf à deux voix, Avignon 2018

Dans Si loin, si proche, Abdelwaheb Sefsaf nous livre au Théatre 11- Gilgamesh Belleville un concert-récit sur son enfance. Un spectacle plein d’humour et de tendresse quand ses parents, immigrés algériens, rêvaient du retour en terre promise. Sous le regard croisé de nos deux critiques, Jean-Pierre Han et Amélie Meffre. Sans oublier « Soyez vous-même » au Grenier à Sel-Ardenome.

 

Un spectacle à fleur de peau

Avec une belle constance, Abdelwahab Sefsaf poursuit son chemin avec Si loin, si proche, creusant le même sillon avec la même générosité. Ce n’est pas pour rien que la compagnie qu’il a créée en 2010 porte avec ironie le nom de Cie Nomade in France… Après le beau et mérité succès de Medina Merika, le voici à une autre station de son parcours. Une autre étape qui le mène cette fois-ci à l’évocation d’un retour (momentané) au pays, l’Algérie, pour cause de mariage de son frère aîné. Petite et très folklorique épopée de toute la famille réunie – parents, enfants et ami de toujours très cher – embarquée dans l’aventure vers cette maison que le père passionné par la politique et… l’Algérie, s’est acharné des années durant à faire construire. Mais, par-delà l’anecdote familiale, c’est encore et toujours la recherche de la mère, de la terre mère, de la langue maternelle dont il est question chez Abdelwahb Sefsaf, lui, l’enfant d’immigrés né à Saint-Étienne !

Cette thématique se retrouve ici comme elle apparaît dans les chansons qu’il compose et chante dans toutes les langues. On en avait déjà un bel aperçu dans le spectacle Quand m’embrasseras-tu ? consacré avec Claude Brozzoni au poète palestinien Mahmoud Darwish. Elle se développe ici et comme toujours entre récit et chant, Abdelwahad Sefsaf a l’art de passer de l’un à l’autre avec une belle aisance, il habite de sa forte présence le bel espace que lui a aménagé sa femme Souad Sefsaf et qu’éclaire avec subtilité Alexandre Juzdzewski. Comme toujours dans ses spectacles, le spectateur se retrouve dans un univers chaud propice à la rêverie et à qui l’accompagnement musical et sonore (Georges Baux et Nestor Kéa avec Sefsaf bien sûr) donne toute son ampleur. On n’aura garde d’oublier la présence de Marion Guerrero qui partage avec Abdelwahab Sefsaf, tout comme dans Medina Merika, le travail de mise en scène que l’aisance sur le plateau de ce dernier ferait presque oublier. Tout le spectacle oscille entre ce que le titre Si loin si proche induit : dans le balancement douloureux entre deux pôles opposés et dans le recherche d’une difficile réconciliation. Jean-Pierre Han

 

L’éternel retour d’Abdelwaheb Sefsaf

« Le monde arabe est un cimetière ». La première scène du spectacle où trône un immense crâne et des tombes aux calligraphies arabes, ne donnent pas le la du récit, loin s’en faut. Bientôt, les tombes se transforment en fauteuils fleuris et la tête de mort s’ouvre, ornée de boules à facettes. Abdelwaheb Sefsaf nous plonge dans son enfance à Saint-Étienne et le rêve de ses parents de retourner en Algérie. Son père Arezki, commerçant ambulant de fruits et légumes, après avoir trimé à la mine, se saigne pour faire construire sa maison du côté d’Oran. « Pour construire la maison témoin, l’immigré algérien des années 70/80, se saigne à blanc et vit en permanence dans du « provisoire ». Vaisselle dépareillée, ébréchée, meubles chinés, récupérés, rustinés, voire fabriqués ».  Car, selon les termes de Lounès, l’ami de la famille qui a réussi, « un centime dépensé en France est un centime perdu ».

Entrecoupé de chants en français et en arabe, le récit nous enchante. Qui prend toute sa force avec la voix puissante d’Abdelwaheb Sefsaf, accompagnée par Georges Baux aux claviers et la guitare et de Nestor Kéa aux claviers électroniques. Et le chanteur comédien de nous conter l’interminable voyage vers Oran, à onze dans une camionnette surchargée, pour célébrer le mariage du fils, un temps reparti au bled. Le joint de culasse lâchera en Espagne et la famille attendra, dix jours durant, sur le parking du garage que la pièce de remplacement arrive. Il évoque avec tendresse et ironie le malaise de ces immigrés, tiraillés entre deux cultures et cette « maison témoin » en Algérie dont les meubles resteront emballés à jamais pour éviter les tâches. Un texte très fort porté par une musique orientale, rock et électro à savourer.Amélie Meffre

Jusqu’au 27/07 à 16h10, Théatre 11- Gilgamesh Belleville

 

À voir aussi :

Soyez vous-mêmes !

C’est à un entretien d’embauche que nous convie Côme de Bellescize, sur la scène du Grenier à Sel-Ardenome ! Au siège d’une fabrique de javel, une directrice des relations humaines, aveugle, reçoit une jeune postulante. À qui elle conseille avec force conviction, à l’unisson de tous les spécialistes lors de semblable rendez-vous, surtout « Soyez vous-mêmes»… Une injonction martelée du début à la fin de la pièce, jusqu’au dénouement final que nous nous garderons bien de dévoiler. Un entretien d’embauche fort classique dans ses prémisses, qui vire subtilement et progressivement en un diabolique dialogue mystico-philosophique où la raison semble laisser libre cours au fanatisme le plus débridé. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, « notre métier, c’est de mettre de la javel dans le cœur des hommes », affirme donc la DRH sans l’ombre d’un doute ni l’esquisse d’un sourire. Sur l’insistance de sa future patronne, il s’agit alors pour la postulante de se délivrer de tous ces poisons, personnels-familiaux-professionnels, qui polluent son existence et risquent de nuire à son embauche.

Fantastique, magistral : la puissance des mots est encore trop faible pour qualifier le jeu des deux comédiennes, Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouvel et époustouflant huis-clos du « maître et de l’esclave » ! L’excès, la démesure des exigences de la directrice du recrutement confinent à l’aveuglement, à l’imposture, voire à la paranoïa. Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse en effet progressivement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi-même incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Sous couvert d’une fable moderne à l’esprit totalement déjanté, affleure la vérité du questionnement. « Peut-on véritablement être soi-même dans le cadre professionnel lorsqu’on est jugé, jaugé, noté ? », s’interroge l’auteur et metteur en scène, « lorsqu’une institution vous embauche, vous paye, vous évalue, peut vous renvoyer ? ». Le dénouement, aussi inattendu qu’improbable, suggère des pistes de réponse, au spectateur de les découvrir ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 28/07 à 18h05, Théâtre Grenier à Sel-Ardenome

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Gilles Defacque entre en piste, Avignon 2018

Directeur du Prato, cet étonnant Théâtre International de Quartier sis à Lille, Gilles Defacque entre en piste à La Manufacture d’Avignon. Le clown, poète et comédien s’excusant au préalable, puisque On aura pas le temps de tout dire ! Le récit d’une vie consacrée aux arts de la scène, contée avec humour et sensibilité, entre confidences retenues et passions partagées. Sans oublier Hedda, On n’est pas que des valises et Chili 1973, rock around the stadium.

 

Une chaise, un bandonéon, une partition, sans les moustaches une tête à la Keaton… Il s’avance dans la pénombre, hésitant et comme s’excusant déjà d’être là, lui l’ancien prof de lettres devenu bateleur professionnel, surtout passeur de mots et de convictions pour toute une génération de comédiens ! Rêve ou réalité ? Il faut bien y croire et se rendre à l’évidence, pour une fois le passionné de Beckett n’a pas rendez-vous avec l’absurde, c’est bien lui tout seul qui squatte la piste et déroule quelques instantanés de vie sous les projecteurs… Comme un gamin, Eva Vallejo, la metteure en scène et complice de longue date, l’a pris par la main et Bruno Soulier, aux manettes de l’acoustique, l’accompagne en musique.

Pas de leçon de choses ou de morale avec Defacque, il fait spectacle du spectacle de sa vie. Comme entre amis, sans jamais se prendre au sérieux mais toujours avec panache et sens du goût. Goût du verbe poétique, de la gestuelle sans esbroufe, du mot placé juste, de l’humour en sus, le sens profond du spectacle sans chercher le spectaculaire : simple ne veut pas dire simpliste, poétique soporifique, autobiographique nombrilistique. Un garçon bien que ce Gilles des temps modernes, plutôt Pierrot lunaire qui nous fait du bien, de sa vie à la nôtre, jouant du particulier pour nous faire naviguer jusqu’aux berges de l’universel : comme lui, croire en ses rêves, vivre de ses passions, sur scène pour quelques-uns et d’autres rives pour beaucoup…

Mes amours, mes succès, le désespoir et les heures de gloire…Éphémères peut-être mais des temps si précieux quand le plaisir de la représentation allume ou embrume l’œil du spectateur, d’aucuns l’ont chanté bien avant lui, il le déclame en un talentueux pot-pourri : les débuts de galère en Avignon, « M’man, peux-tu m’envoyer un petit bifton ? », la salle presque vide mais la tête pleine d’espoir puisque le copain a dit qu’il connaît une personne qui lui a dit « qu’elle allait parler du spectacle à une autre qu’elle connait et qui m’a dit que cette personne pouvait connaître quelqu’un que ça pourrait intéresser ». Il est ainsi Defacque, une bête de cirque qui se la joue beau jeu, habitué depuis des décennies à braver tempêtes et galères, ours mal léché mais jamais rassasié de grands textes ou autres loufoqueries qui font sens, pour que rayonne sa belle antre internationale de quartier ! Le Prato ? Une ancienne manufacture de textile, majestueuse, où l’on sait ce que veut dire remettre l’ouvrage sur le métier. Le poète a dit la vérité, le clown aussi, allez-y donc voir, il n’est pas encore mort ce soir ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 26/07 à 13h55, La Manufacture.

 

À voir aussi :

– Hedda : Jusqu’au 26/07 à 14h45, La Manufacture. Sur un texte de Sigrid Carré-Lecoindre, la violence conjugale se donne à voir et entendre sous les traits de Lena Paugam. De la presse presque unanime, « un spectacle sidérant dont le public sort en état de choc »… On y raconte l’histoire d’un couple qui observe, au fil des jours, la violence prendre place sur le canapé du salon, s’installer et tout dévorer. Y.L.

– On n’est pas que des valises : Jusqu’au 28/07 à 21h50, Présence Pasteur. Mise en scène par Marie Liagre, l’épopée extraordinaire des ouvrières de l’usine Samsonite d’Hénin-Beaumont. Sept anciennes salariées racontent leur lutte exemplaire contre la finance mondialisée. Un spectacle salué par la presse, du Monde à Télérama, sans oublier L’Humanité. Y.L.

– Chili 1973, rock around the stadium : Jusqu’au 23/07 à 19h15, Caserne des Pompiers. À l’heure des festivités de la Coupe du monde 2018, un spectacle pour se souvenir du 11 septembre 1973, quand Pinochet commet son coup d’état et que tombe le président Alliende. Le lendemain, le stade de football de Santiago, l’Estadio Nacional, devient camp de concentration : 12 000 personnes y seront internées et torturées, sur les airs des Rolling Stones et des Beatles diffusés par la dictature. Mis en scène par Hugues Reinert, un spectacle fort quand musique et football deviennent instruments de pouvoir. Y.L.

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Les vertiges de Nasser Djemaï, Avignon 2018

Avec Vertiges, Nasser Djemaï raconte une famille française, d’origine maghrébine. Une chronique sociale et politique, à la fois sensible et drôle, au ton juste, qui le rappelle à chacun : tous, nous sommes nés quelque part ! Sans oublier Vivre ne suffit pas à l’Espace Roseau et Pas pleurer au Théâtre des Doms.

 

Nasser Djemaï, l’auteur et metteur en scène de Vertiges, nous raconte simplement, et d’abord, l’histoire de Nadir qui, après une longue absence, revient voir ses parents. Il décide de rester quelques jours pour remettre de l’ordre dans les affaires de la famille. Les factures en souffrance, le père malade des poumons, le petit frère au chômage qui passe le plus clair de son temps sur les réseaux sociaux, la sœur cadette employée de cantine un peu frivole, la voisine du dessus qui erre comme un fantôme dans l’appartement de jour comme de nuit… Au plan médical, le vertige, c’est la peur ou le malaise ressenti au-dessus du vide, ou la sensation que les corps et les objets tournent autour de soi. Aîné d’une fratrie de trois, Nadir est respecté et écouté. Tout semble lui avoir réussi : propriétaire, chef d’entreprise, marié, deux enfants.

Dans la cité où il a grandi, les choses ne sont plus comme avant. Les gamins qui squattent au pied de l’immeuble, la présence marquée des barbus, l’ascenseur en panne… À bien y regarder, la vie de Nadir, non plus, n’est pas aussi limpide qu’il n’y paraît. Son épouse a demandé le divorce, les sourires de sa petite sœur sont de plus en plus forcés, derrière les paroles bienveillantes de sa mère et de son frère pointent l’amertume et les reproches. Progressivement, tout se dérobe. Il a beau se débattre, vitupérer, réclamer de l’ordre, il est hors de lui, comme s’il ne s’était jamais appartenu. Enfant d’un pays qui n’est pas celui de ses parents, Nadir ne cultive pas le mythe du retour. Lassé des faux-semblants et des chimères, il lance à son père : « Qu’est-ce qu’il t’a donné ton pays, à part l’envie de fuir ? ». À travers l’histoire d’une famille française d’origine maghrébine, Nasser Djemaï parle d’identité, de quête intérieure. Il montre sans volonté de démontrer, d’imposer un discours. « Vertiges nous invite simplement à prendre place dans la vie d’une famille orpheline de sa propre histoire, essayant de colmater les fissures d’un navire en plein naufrage », confie le metteur en scène. Un huis-clos familial parfois doux-amer où l’humour, l’amour, la poésie ne sont jamais absents. Jean-Philippe Joseph

Jusqu’au 29/07 à 11h, Théâtre des Halles

 

À voir aussi :

Vivre ne suffit pas : Jusqu’au 29/07 à 11h45, Espace Roseau. Mariés depuis vingt ans, Anna et Loïc voient leur couple vaciller, au lendemain d’un cancer qui a failli emporter l’épouse. Sauvée et forte d’une irrépressible fureur de vivre, malgré l’amour qui perdure, elle refuse de poursuivre une existence terne et sans saveur auprès de son compagnon : soit il change, soit elle le quitte ! Un théâtre de vérité, sans pathos superflu, une mise à nu des sentiments qui fait mouche. Une pièce de Jean-Mary Pierre, dans une mise en scène d’Hélène Darche, où excellent Pernille Bergendorff et Philippe Nicaud dans la simplicité de leur jeu. Yonnel Liégeois

Pas pleurer : Jusqu’au 26/07 à 14h30, Théâtre des Doms. Montse, 90 ans, perd la mémoire. Hormis cet épisode marquant de sa vie à l’aube de ses quinze ans, en 1936, lors de la guerre civile espagnole… Elle ne peut oublier ce souffle de liberté, devant sa fille elle raconte et se raconte : son petit village en Catalogne, ses combats pour changer le monde, y croire encore et toujours malgré les bombardements fascistes et surtout, surtout ne « pas pleurer » devant la victoire franquiste et l’exil en France. Avec ce message final, hier comme aujourd’hui : non, « pas pleurer » face à l’écrasement de ses idéaux, ne pas baisser les bras et ne pas avoir peur, lutter et croire encore et toujours à ses rêves de liberté, d’égalité et de fraternité ! Par Denis Laujol, une superbe adaptation et mise en scène du livre de Lydie Salvayre au titre éponyme, Prix Goncourt 2014. Servie par deux magnifiques interprètes, la comédienne Marie-Aurore d’Awans et la musicienne et guitariste Malena Sardi à la création sonore. Avec toute liberté de s’émouvoir et pleurer, à ne pas manquer surtout. Yonnel Liégeois

– Iphigénie : Le 14/07 à 22h20 en léger différé du Cloître des Carmes d’Avignon, sur Arte. La future directrice et metteure en scène du CDN la Comédie de Reims en janvier 2019, Chloé Dabert, s’empare avec talent des alexandrins de Racine. Entre mirador et roseaux, en ce camp militaire fortifié -superbe scénographie de Pierre Nouvel- s’impose la loi des dieux et du roi Agamemnon. À laquelle doit se plier Iphigénie, victime expiatoire pour la victoire contre Troie… Trois portraits de femmes, surtout, chacune avec ses forces et faiblesses, que brosse magnifiquement Dabert en signifiant sur scène toute la modernité du propos et la beauté de cette langue. Yonnel Liégeois

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Nathalie Fillion et Annie Ernaux, Avignon 2018

Il est rare de trouver une osmose aussi parfaite entre un auteur et son interprète comme c’est très exactement le cas entre Nathalie Fillion et Manon Kneusé dans Plus grand que moi. Quant aux Années, ce sont celles d’Annie Ernaux, de sa naissance à la promulgation de la loi Simone Weil autorisant l’IVG en 1975, mises en scène par Jeanne Champagne. Deux beaux moments de théâtre.

 

 Plus grand que moi, une vraie réussite

À sa sortie du CNSAD, Manon Kneusé avait déjà joué dans un spectacle de Nathalie Fillion, À l’Ouest. Il faut croire que l’entente fut parfaite puisque les deux jeunes femmes ont décidé de retravailler ensemble, l’une écrivant pour l’autre Plus grand que moi tout en la mettant en scène. Le résultat dépasse toutes les espérances. À telle enseigne que Manon Kneusé ne semble pas interpréter le personnage que Nathalie Fillion a concocté pour elle, elle l’incarne véritablement. La Cassandre Archambault de la fiction sur le plateau, c’est elle tout simplement. Le tressage entre la fiction et la réalité est si serré qu’il est impossible de distinguer le personnage de la comédienne. Elles ont d’ailleurs quelques points communs malicieusement repérés et proposés par l’autrice, ne serait-ce que celui de la grande taille de la comédienne, 1 mètre 81, à condition de ne pas lever les bras et les doigts de la main… D’ailleurs, cette Cassandre Archambault n’est pas un personnage monolithique, elle est tout à la fois mille et un personnages, passant allègrement de l’un à l’autre, du vélo sur lequel elle pédale à toute allure au tapis de sol sur lequel elle fera quelques exercices de grande souplesse, et la voilà passant d’un registre de jeu à un autre, d’une histoire à une autre. En un mot, Manon Kneusé nous bluffe totalement, sa manière d’habiter la scène comme elle habite son corps est fascinant. Il est vrai que jamais non plus Nathalie Fillion, en pleine et totale liberté, n’avait été aussi à son aise jouant de toutes les gammes d’écriture avec un humour qui ne dit pas son nom. Une pudique manière de ne pas trop se prendre au sérieux, alors même qu’il y a là une authentique et très rare qualité de composition. Un vrai moment de théâtre dans toute sa jouissance. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 17h, Théâtre des Halles.

 

Les années, pour ne pas oublier

Le spectacle s’achève sur cette victoire, l’autorisation de l’IVG en 1975, obtenue après de longs et durs combats : tout un symbole sur lequel la metteure en scène Jeanne Champagne a voulu, à très juste titre, achever – ou plutôt suspendre – son spectacle. Ce sont donc 35 années qui sont ainsi, étape après étape, pas à pas, évoquées. 35 stations de la constitution d’une personnalité dont on connaît aujourd’hui la force de conviction. 35 années qui correspondent aussi, de la dernière Guerre mondiale à nos jours, à la constitution d’une société dont le plan d’action au lendemain du conflit reposait sur le programme édicté par le Conseil national de la Résistance. Un programme sur lequel certains aujourd’hui voudraient bien revenir, voire abolir. On songe bien évidemment au Je me souviens de Georges Perec, à ces différences notoires près que l’auteur de ces Années est une femme, Annie Ernaux, et qu’elle s’évertue à nous les restituer dans leur ordre chronologique, dans leur continuité, et cela par la vertu d’une écriture singulière désormais reconnaissable entre toutes. Une écriture qui sait aller à l’essentiel : une simplicité élaborée que Jeanne Champagne connaît de l’intérieur et qu’elle accompagne depuis longtemps, depuis presque toujours a-t-on presqu’envie de dire. Elle en connaît tous les méandres, toutes les subtilités. Menant avec la même force de conviction les mêmes combats que l’auteure. Cela donne sur le plateau un spectacle de belle et légère intensité, où, de séquence en séquence, le spectateur passe d’un souvenir à l’autre, évoqués avec grâce et une pincée d’humour et d’aimable distance par un duo de comédiens rares. Ils jouent, chantent, esquissent des pas de danse avec une belle malice. Agathe Molière, dont j’ai toujours dit qu’elle était une comédienne d’exception que l’on aimerait retrouver plus souvent, et Denis Léger Milhau, un habitué des distributions de Jeanne Champagne, sont les protagonistes parfaits de ces Années passées qui ont fondé notre aujourd’hui. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 10 h 50, Théâtre du Petit Louvre.

 

 

 

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Mai 68 : Dominique Grange, la voix des insurgés

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

« Grève illimitée », « Chacun de vous est concerné », « Les nouveaux partisans »… Tous les acteurs de Mai 68 les ont fredonnées, ils se souviennent encore de ces chansons mythiques composées et interprétées aux portes des usines par Dominique Grange. Cinquante ans après les faits, la rebelle au cœur rouge nous conte pourquoi elle continue de lutter, guitare en bandoulière.

 

Je me souviens de la façon dont « ça » a commencé… Un appel du chanteur Lény Escudero à la radio : « Eh, les artistes, o.k., c’est la grève générale, mais vous ne croyez pas que nous, les chanteurs, sommes des privilégiés ? Si on mettait nos petites chansons au service de cette lutte… Une « grève active », en somme ! ».

Depuis plusieurs jours, ça chauffait au Quartier Latin et je me demandais ce qu’une chanteuse comme moi pouvait bien aller faire parmi les étudiants. Quelle était ma place dans ce mouvement naissant qui chaque jour s’étendait davantage ? À l’époque, je chantais dans des cabarets rive gauche, tel le mythique « Cheval d’Or », fondé par l’ami Léon Tcherniak qui y accueillit nombre de jeunes chanteurs devenus célèbres depuis. Je venais juste d’enregistrer un 45 Tours produit par Guy Béart chez Temporel. Mais lorsque j’ai entendu l’appel de Lény, ça n’a pas traîné : j’ai pris ma guitare et j’ai foncé à Renault-Billancourt, où déjà les soutiens commençaient d’affluer. Je ne devais plus rentrer chez moi ces quelques semaines qu’allait durer le « Mouvement « , saisie par l’élan révolutionnaire inattendu de ce joli mois de Mai 68.

À partir de là, du Comité de grève active à Bobino au Comité Révolutionnaire d’Agitation Culturelle à la Sorbonne (CRAC), je n’ai plus rien fait d’autre que chanter partout : usines occupées, tris postaux occupés, facs occupées…Bientôt, nous nous sommes retrouvés nombreux, « chanteurs rive gauche » pour la plupart, à répondre à l’appel des comités de grève, portant nos chansons d’une usine à une autre, loin de l’effervescence du Quartier latin, au fin fond des banlieues : Bois-Colombes, Issy-les-Moulineaux, Gennevilliers, Poissy, et d’autres… Lorsque le carburant venait à manquer, des grévistes nous offraient parfois un jerrycan de quelques litres d’essence. Pour que nous puissions repartir vers une autre usine en lutte. Solidaires.

Comment accepter le « retour à la normale », après ces semaines de dialogue et de fraternité avec ceux qui toujours écrivent l’Histoire, prêts à lutter jusqu’à la mort s’il le faut, n’ayant rien à perdre, capables d’ébranler le pouvoir, voire de le prendre, parce qu’ils sont les véritables créateurs des richesses : les ouvriers ! Comment ne pas se souvenir qu’à la fin des concerts de soutien, souvent improvisés dans les cantines, nos conversations avec les grévistes se prolongeaient et qu’au-delà des revendications, c’étaient aussi leurs aspirations à la révolution prolétarienne et à l’abolition de la société de classes qui s’exprimaient…

Je ne peux pas ne pas témoigner du fait que ces échanges-là ne plaisaient guère aux permanents syndicaux…Certains nous désignaient même parfois la sortie de façon assez musclée, nous rappelant que nous étions venus pour chanter et non pour causer politique avec les grévistes ! Déjà la « reprise » s’amorçait, à l’horizon des Accords de Grenelle… Il fallait faire rentrer dans le rang les plus récalcitrants, j’entends par là les éléments les plus combatifs de la classe ouvrière, ceux qui, prêts à aller « jusqu’au bout », refusaient d’avance toute capitulation. Aussi, à force de participer avec ces « irréductibles » à des discussions qui mettaient en avant la lutte de classe et le renversement de l’état capitaliste, certain(e)s d’entre nous furent bientôt stigmatisés comme de dangereux « aventuristes » et interdits de séjour dans les usines occupées, via un petit communiqué venimeux publié dans l’Huma ! En 69, j’abandonnai ma « carrière » de chanteuse pour « m’établir » dans une usine de conditionnements alimentaires comme « O.S. » sur machine.

L’expérience vécue en mai 68 dans les usines en grève a fait basculer ma vie. Et si aujourd’hui j’ai repris ma guitare, c’est pour transmettre ce qui me paraît essentiel : la mémoire contre l’oubli, la résistance contre la soumission. J’ai choisi mon camp, « Guerrillera » de la chanson, engagée à perpétuité ! ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

À écouter

« Notre longue marche », un CD de 19 chansons, des anciennes aux plus récentes. « Des lendemains qui saignent », un CD de 10 chansons pour dénoncer « le grand abattoir de 14-18 » et dire encore une fois non à la guerre. « N’effacez pas nos traces », un CD de 15 chansons sorti pour le 40ème anniversaire de Mai 68. Avec livret et pochette illustrés à chaque fois par le dessinateur Tardi, son compagnon. Un florilège de chansons emblématiques, mais aussi de nouvelles compositions à découvrir, telles les superbes « Droit d’asile » ou « Petite fille du silence ». Des albums à offrir ou à s’offrir, bouches déliées et poing levé ! Y.L.

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