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Avignon 2017, Lavant et les autres

Lavant, exceptionnelle performance

Écrit en 1982, quelques années avant le décès de son auteur survenu en 1989, Cap au pire de Samuel Beckett est une œuvre parfaitement inclassable, ni pièce de théâtre, ni roman, ni nouvelle, ni… rien (?).

Un texte, comme Beckett en écrivit sur la fin de sa vie après qu’il eut passé son temps à dynamiter le langage, pour en arriver à sa quasi extinction. Un texte qui s’enfonce allègrement, avec une « mauvaise » joie, dans la forêt des mots. Cap au pire donc, toujours plus avant dans le pire justement, de plus en plus mal. Mais il ne faut pas croire, c’est écrit comme une rigoureuse partition avec notamment des temps de silence plus ou moins longs, des blancs plus ou moins grands dans l’édition papier. Que faire dès lors pour le metteur en scène et son interprète qui se lancent dans l’improbable aventure de porter une telle chose sur la scène – quelle idée ! – ? Réponse aussi discrète (elle ne se montre pas, mais elle est d’une présence forte) qu’audacieuse de la part de Jacques Osinski qui s’y est collé avec d’autant plus d’allant qu’il retrouvait pour l’occasion l’interprète d’un de ses premiers spectacles, La Faim de Knut Hamsun, présenté en 1995, notamment au Théâtre de la Cité internationale alors dirigé par Nicole Gautier. L’interprète ? C’est le très singulier Denis Lavant, simplement extraordinaire dans sa prestation, une gageure inouïe. Planté là devant nous, immobile une heure et demie durant à faire résonner avec une rare intensité les mots de Beckett. Une performance d’athlète, managé avec doigté par son entraîneur, Jacques Osinski.

Beckett aurait sans doute apprécié. Jean-Pierre Han

Cap au pire de Samuel Beckett (Avignon off). Mise en scène de Jacques Osinski. Théâtre des Halles, jusqu’au 29/07 à 22h00 (Tél. : 04.32.76.24.51).

 

À voir aussi :

– « L’autre fille » d’Annie Ernaux (Avignon off), mise en scène de Nadia Rémita. En fond de scène, un mot écrit en lettres capitales « Gentille », de chaque côté des livres et des albums symbolisant des monuments funéraires… Belle et altière, désarmée et anéantie aussi par la révélation qui va durablement bouleverser sa vie, Annie-Laurence (Ernaux, l’auteure-Mongeaud, la comédienne) s’avance pour nous la narrer : « Elle était bien plus gentille que celle-là ! », avoue sa mère à une voisine de quartier. Sans prendre garde à l’enfant qui entend tout et découvre la présence-absence de la sœur décédée dont elle ignorait l’existence. Un coup de poignard en plein cœur, une déchirure, une fulgurance d’une violence inouïe pour celle qui désormais doit composer avec Ginette, l’inconnue sœur défunte. Jamais la mère n’en reparlera, jamais la survivante ne posera de question. Un texte d’une force rare (disponible aux éditions du Nil), d’une extrême sensibilité, magnifiquement interprété par Laurence Mongeaud toute d’émotion retenue, à voir sans faute. L’Artéphile, jusqu’au 28/07 à 12h40 (Tél. : 04.90.03.01.90).

– « L’apprenti » de Daniel Keene (Avignon off), mise en scène de Laurent Crovella. En mal de reconnaissance familiale, un jeune adolescent est en quête d’un père de substitution. Qu’il trouve en la personne d’un homme régulièrement attablé dans le même bistrot, concentré sur sa grille de mots croisés. Le dialogue s’engage, d’abord heurté jusqu’à devenir de plus en plus familier. Entre humour et coups de gueule, échanges frondeurs et fréquentes altercations, au fil du temps et progressivement les deux protagonistes s’apprivoisent pour, au final, trouver chacun leur juste place. Un joli duo d’acteurs en réelle complicité, qui distille tendresse et émotion, dans une mise en scène circulaire originale. De l’humanité vraie, sans pathos superflu, à ne pas manquer. Présence Pasteur, jusqu’au 28/07 à 10h40 (Tél. : 04.32.74.18.54). Le 23/02/18 à La Passerelle de Rixheim, le 20/03/18 à L’Espace Athic d’Obernai, le 22/03/18 à La M.A.C de Bischwiller, le 03/04/18 à Brassins (Schiltigheim), le 17/04/18 à L’Espace Malraux (Geispolsheim), le 18/04/18 à L’Espace Rhénan (Kembs), les 20 et 21/04/18 à L’ Espace 110 (Illzach).

– Trois autres spectacles, dont Chantiers de culture a rendu compte récemment, sont à (re)découvrir lors du festival : « F(l)ammes » d’Ahmed Madani au Théâtre des Halles (Tél. : 04.32.76.24.51), « Un démocrate » de Julie Timmerman au Chapeau d’Ébène Théâtre (Tél. : 04.90.82.21.22) et « Revue rouge » au 11-Gilgamesh Belleville (Tél. : 04.90.89.82.63). Yonnel Liégeois

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Avignon 2017, Nguyen et les autres

Marine Bachelot Nguyen, de mère en Fils

De sa conception à sa réalisation, Le Fils, ce spectacle signé David Gauchard sur un texte de Marine Bachelot Nguyen, est sinon exemplaire du moins d’une grande justesse. Justesse de la réponse de l’auteure, qui est également en d’autres occasions metteure en scène, à la commande très précise de David Gauchard lui demandant de décrire un phénomène d’aliénation s’emparant d’une personne au cœur de notre société.

 

 

Marine Bachelot Nguyen a très scrupuleusement respecté le contrat ! Le Fils raconte l’histoire d’une femme prise au fil des jours et des nuits dans un engrenage infernal, celui que lui a imposé les circonstances, celui du militantisme des mouvements catholiques traditionalistes, des opposants au mariage pour tous, anti IVG, etc. Pour ce faire, elle a effectué un travail documentaire considérable, revenant sur les manifestations qu’elle a connues à Rennes, la ville où elle réside, notamment contre les représentations du spectacle de Romeo Castellucci qui firent scandale, Sur le concept du visage du fils de Dieu. À partir de là, elle a écrit le parcours d’une pharmacienne, de ses études au cours desquelles elle fait la connaissance de son mari, lui aussi pharmacien, de leur union, de la naissance des enfants (deux garçons qui s’avéreront être très différents l’un de l’autre), de la vie quotidienne au magasin dans une petite ville de province où tout son militantisme, dans un premier temps, consiste à refuser de vendre des contraceptifs, pour cause de rupture de stock, avant d’être littéralement happée par la machine de l’activisme pur et dur. Ainsi pense-t-elle être parfaitement intégrée à la société bien pensante de sa petite ville…

 

L’art et l’intelligence de Marine Bachelot Nguyen consistent à ne pas forcer le trait, à décrire de manière quasiment clinique la vie de son personnage qui se raconte et passe aussi parfois à un récit à la troisième personne du singulier, apostrophant parfois le public en lui posant des questions du genre de : « Et vous, vous parlez de sexualité avec vos enfants ? »… L’écriture de Marine Bachelot Nguyen est d’une belle clarté, apparemment simple, en tout cas d’une réelle efficacité. Présente lors des répétitions, elle a pu voir l’évolution de son personnage adhérant parfaitement à la vision qu’en donne la comédienne, seule sur scène dans la belle scénographie conçue par le metteur en scène (un plateau en bois circulaire), Emmanuelle Hiron superbe de retenue dans la tension dramatique qui monte petit à petit jusqu’au drame final. Corps droit et tendu jusqu’à son effondrement final. Un jeune claveciniste vient parfois ponctuer de quelques notes les propos de la femme nous offrant ainsi un temps de respiration. On admirera le travail de grande précision de David Gauchard, orchestrant le texte de Marine Bachelot Nguyen comme une partition musicale avec ses différents tempo, tranquille, modéré, vif, rapide…

Un spectacle qui en dit bien plus que les lourdes charges frontales si courantes de nos jours. Et avec une redoutable efficacité. Jean-Pierre Han

Le Fils, de Marine Bachelot Nguyen. Mise en scène de David Gauchard. Théâtre de la Manufacture, jusqu’au 26/07 à 13h10 (Tél. : 04.90.85.12.71).

À voir aussi :

– « Bestie di scena », mise en scène d’Emma Dante (Avignon in). Ils sont quatorze sur le plateau. Nus comme au premier jour, à la naissance du monde, nous faisant songer au fameux tableau de Courbet. Une nudité ni provocatrice ni arrogante, la nudité humaine tout simplement proposée à nos regards dissimulés derrière les habits et convenances. La directrice de l’emblématique Piccolo Teatro de Milan nous invite au voyage, des premières heures de l’humanité jusqu’à l’apocalypse finale qui se dessine à l’horizon. Douleurs et malheurs, guerre et paix, amour et haine se donnent à voir en des tableaux d’une beauté sidérante, duos ou mouvements d’ensemble, toujours une main posée sur le sexe et l’autre sur la poitrine comme pour masquer ce qui est devenu péché aux yeux de nos contemporains. Une scénographie de belle facture, parsemée de tableaux d’un humour irrésistible (Gymnase du Lycée Aubanel, jusqu’au 25/07 à 20h. Tél. : 04.90.14.14.14). Les 18 et 19/01/18 au Théâtre Joliette-Minoterie de Marseille, du 6 au 25/02 au Théâtre du Rond-Point à Paris, les 30 et 31/03 au Théâtre Anthéa-Antipolis d’Antibes, le 03/04 à la Scène nationale de Montbéliard.

– «Kalakuta Republik », mise en scène de Serge Aimé Coulibaly (Avignon in). Sur les notes et la voix du grand Fela, le regretté griot de Lagos, le chorégraphe burkinabé compose un oratorio à la défense et à la grandeur des terres africaines. Des réminiscences des danses tribales aux contorsions sur les estrades des boîtes de nuit branchées des capitales du Congo ou du Burkina-Faso, les six interprètes, sous la conduite de leur maître de ballet, chaloupent entre gravité et tendresse, passions et répulsions, accouplements dévorants et guerres sanglantes. La mise au pas, plus cadencée que veloutée, des rapports tumultueux entre colonisateurs et colonisés. « Liberté, justice, bonheur », tels sont les trois mots proférés par Coulibaly comme lignes de vie et de combat pour l’humanité, comme ligne directrice de ce ballet aux accents envoûtants, puissants. Des sons et des mots qui comblent l’espace de la scène aux gradins, transpercent le corps de spectateurs pour s’envoler, telles les colombes de Picasso messagères de paix, dans le ciel du cloître des Célestins. Masque blanc et peau noire, un spectacle qui interpelle perdants et gagnants de l’histoire (Cloître des Célestins, jusqu’au 25/07 à 22h00. Tél. : 04.90.14.14.14). Le 27/09 aux Francophonies de Limoges, le 10/10 au Tandem Douai-Arras, puis grande tournée nationale à partir de janvier 2018.

– « L’atrabilaire amoureux » (Avignon off), de et mis en scène par Jacques Kraemer. C’est matinée spéciale, Place Royale, la troupe du Français a rendez-vous avec un metteur en scène de haute stature ! Au programme, petite conférence en présence de monsieur l’Administrateur et réflexion autour du « Misanthrope, l’atrabilaire amoureux », un sous-titre auquel il tient éperdument, la pièce de Molière dont il s’apprête à distribuer les rôles… Un grand moment de vérité pour tous les comédiens et comédiennes auxquels il n’épargnera aucun reproche au cours de sa causerie : caprices et cabotinages, massacre de l’alexandrin et trou de mémoire ! Jacques Kraemer est vraiment irrésistible dans le rôle du grincheux, un authentique « atrabilaire » qui s’ignore, assumant ses sautes d’humeur et distillant ses propos acerbes au nom de sa fine connaissance de la pièce de Molière, cet « Himalaya de l’art théâtral » ! Un monologue de belle envolée et de grande intelligence, qui permet au public, entre deux pointes d’humour et trois remarques acidulées, de (re)découvrir la face cachée du chef d’œuvre de sieur Poquelin (Salle Roquille, jusqu’au 22/07 à 11h00. Tél. : 04.0.16.09.27). Yonnel Liégeois

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Avignon 2017, Brochen et les autres

Brochen, voir ou ne pas voir la réalité des choses

Après avoir dirigé le Théâtre national de Strasbourg, Julie Brochen est revenue à un plus modeste travail de compagnie. Elle a eu l’excellente idée de se saisir de Molly S, la pièce de Brian Friel, le grand dramaturge irlandais disparu en octobre 2015.

 

Se saisir est bien le terme, puisque Julie Brochen a réalisé un véritable et profond travail d’adaptation qui ne dénature en rien l’essence de l’œuvre originale qui narre l’histoire d’une jeune femme qui est presque totalement aveugle depuis l’âge de dix mois. Elle a la quarantaine et vient de se marier à un autodidacte qui est persuadé qu’elle est en capacité de recouvrer la vue. En quarante ans, la jeune femme (Molly S.) s’est créé un univers sensoriel personnel dans lequel, bien sûr, odorat et son jouent un rôle essentiel.

Sous l’insistance de son mari, elle finit par se laisser convaincre de se faire opérer par un ophtalmologiste brillant, mais dépressif depuis le départ de sa femme, et qui accepte de tenter l’aventure dans l’espoir de retrouver le rayonnement qui était autrefois le sien. Un étonnant trio se retrouve ainsi sur le plateau, chacun des protagonistes avec ses propres problèmes et son registre psychologique particulier. On imagine aisément ce qu’il adviendra de la jeune femme qui, après l’opération réussie, se retrouve perdue dans un monde qui n’est plus ou n’a jamais été le sien. Une histoire tragique qui pose parfaitement la question de la normalité – « to see and not see » comme avait dit Olivier Sacks… Brian Friel avoue s’être inspiré des écrits du neurologue tout comme Julie Brochen – l’originalité de sa pièce ne résidant pas tant dans son déroulement et son épilogue que dans la manière dont l’auteur traite le sujet, préférant au dialogue théâtral l’alternance de monologues des trois personnages dans lesquels se font jour leurs rêves et leurs appréhensions personnelles de la réalité.

Julie Brochen enfonce même le clou en insérant dans le fil des monologues des chants sur des musiques de Benjamin Britten, R. Vaughan Williams, Beethoven, Thomas Moore, Ivor Gurney…, excellente idée qui décale et ouvre le propos dans un esprit parfois presque ludique (celui-là même de la compagnie au nom prédestiné des Compagnons de jeu créé jadis en 1993). Mari et chirurgien sont interprétés par les excellents chanteurs Olivier Dumait et Ronan Nédelec avec lesquels la metteuse en scène avait déjà travaillé dans La Petite renarde rusée de Janacek, il y a une quinzaine d’années, et qu’elle retrouve avec un plaisir évident, elle-même interprétant avec conviction et discrétion tout à la fois le rôle titre de Molly S. Un quatrième compère, le pianiste Nikola Takov, accompagne le trio pour une proposition qui renoue avec bonheur avec les fondamentaux de l’art théâtral. Jean-Pierre Han

Molly S, d’après Brian Friel (Avignon off). Adaptation et mise en scène de Julie Brochen. Théâtre du Petit Louvre jusqu’au 30/07, Salle Van Gogh à 14 h 30 (Tél.  : 04.32.76.02.79).

 

À voir aussi :

Eperlecques (Avignon off), une conférence-spectacle de Lucien Fradin. Un spectacle atypique où le conférencier, aidé d’un rétroprojecteur et de quelques transparents, nous conte la vie agitée d’un adolescent à la découverte de sa sexualité dans un petit village du Nord. Difficile à Eperlecques de s’avouer homosexuel et de se faire reconnaître-admettre par les autres… Avec humour et dans un style décalé, Lucien Fradin aborde un sujet sérieux sans se prendre au sérieux. D’où la pertinence du propos qui vise juste, ouvre au dialogue avec le public (Présence Pasteur, jusqu’au 29/07 à 14h20. Tél. : 04.32.74.1.54). Du 24 au 26/08 au festival Bonus de Hédé-Bazouges (35), le 07/11 au théâtre Vivat d’Armentières (59), le 09/11 à l’Antre 2 de Lille (59).

Le dîner (Avignon off), d’Eric Reinhardt. Nouvellement embauché, Mr Trockel invite son patron et son épouse à dîner. Autour de la selle de veau farcie en croûte, tout ne se passe vraiment pas comme prévu ! Une sortie d’autoroute manquée, quelques dérapages verbaux incontrôlés, des souvenirs épiques aux commandes d’un hélicoptère, un verre en trop, diverses aigreurs d’estomac et la soirée vire au cauchemar : même autour d’un grand cru de Bordeaux, la réconciliation des classes n’est pas encore pour aujourd’hui ! Un spectacle qui distille quelques vérités bien senties entre quelques bonnes doses d’humour (Caserne des pompiers, jusqu’au 23/07 à 20h15. Tél. : 04.32.76.20.18). Les 13 et 14/02/18 à Épernay, le 16/02/18 à Sézanne, du 22 au 25/03/18 à la Scène nationale de Bar-le-Duc, le 6/04/18 à La Filature de Bazancourt, les 20 et 21/04/18 à Vitry le François.

L’impromptu 1663, Molière et la querelle de l’École des femmes (Avignon in). Sous la conduite du metteur en scène Clément Hervieu-Léger, les élèves du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris s’en donnent à cœur joie ! Servant leur maître des planches, Molière, avec fraîcheur et spontanéité… Leur jeunesse et leur talent irradient la scène, un spectacle gouleyant pour le public (Gymnase du Lycée St Joseph, jusqu’au 19/07. Tél.  04.90.14.14.14). Les 6 et 8/10 au Théâtre Jean Vilar de Suresnes, le 22/03/18 au Théâtre de Chartres. Yonnel Liégeois

 

 

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Le « grand capital » fait son cinéma !

Quatre petits films, regroupés sous le label Contre le grand capital, s’attaquent au nouvel ordre libéral. De Hongkong à Glasgow, ils confrontent les exploiteurs aux exploités. Réjouissant.

 

 

Ce sont quatre films. Quatre petits films, courts, ils font moins de vingt minutes chacun. Ils ont comme point commun de parcourir les mêmes questions sociales avec des moyens différents, nous avertissent les animateurs de C-P Productions : « le film photographique d’inspiration journalistique d’un côté et de l’autre l’immersion par la réalisatrice elle-même dans le monde du travail et ses mécanismes implacables ».  Profession domestique, Glasgow contre Glasgow, Rien à foutre et Dans la boîte sont rassemblés sur un même DVD.

 

En remplacement dans une agence immobilière, Nina Faure se filme au téléphone en conversation avec sa supérieure. Médusée, sa chef s’étrangle alors que sa jeune employée refuse tout à trac d’effectuer les missions exigées d’elle, au prétexte – justifié – qu’elles n’apparaissent pas sur son contrat de travail. « Il s’agissait d’une petite revanche, de montrer que plier n’est pas toujours une réponse systématique, d’autant que nous avons des outils : nos conventions collectives, nos contrats de travail », raconte la réalisatrice.

Dans quatre films aussi courts qu’impertinents, le photographe Julien Brygo et la réalisatrice Nina Faure montrent patte blanche pour mieux obtenir des puissants qu’ils se livrent sans fard. Ils retournent leurs caméras contre les exploiteurs pour dire le droit des précaires, des soumis et des laissés pour compte de la mondialisation. Le photographe Julien Brygo s’est penché dans « Glasgow contre Glasgow » sur la différence d’espérance de vie de 28 ans séparant les quartiers riches des quartiers pauvres de la ville anglaise. Au Rotary Club local, les philanthropes justifient cyniquement cet écart par les mœurs des plus défavorisés, leur consommation excessive de fast-food, la violence… « C’est une réaction typique de classe », commente Julien Brygo, « ils dédouanent la structure de reproduction sociale des inégalités qui est à

Des bonnes à tout faire, « Profession domestique ».

l’œuvre ». Des super riches qui militent par ailleurs avec succès en faveur d’un système qui les dédouanent de l’essentiel de leurs devoirs fiscaux, au profit d’une philanthropie de bon ton.

Retour en France. Afin de confronter Jean-Denis Combrexelle, auteur de décrets dérogatoires au code du travail taillés sur mesure pour la société de distribution de prospectus Adrexo, la réalisatrice de « Dans la boîte » se fait passer pour une étudiante. Démasqué, l’ex-directeur général du travail assume face caméra des décrets permettant à la société de payer des salariés 5€ de l’heure. « Pour comprendre l’écrasante domination sociale, il faut relier le haut et le bas. C’est pourquoi notre démarche est de retourner la caméra contre les responsables, ce que fait très peu la télévision », affirme Nina Faure. « Ces films documentaires sont une proposition de réaction et une petite invitation à la rébellion, ce sont des films qui donnent envie d’agir », poursuit la réalisatrice.

Des « films de lutte », 4 petits films  contre le grand capital et l’ordre libéral, à glisser entre toutes les petites mains. Cyrielle Blaire

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Copi, les petits à côtés de la vie

C’est une véritable star, une diva, Marilu Marini ! Capable de magnifier tous les personnages qu’elle incarne et leurs registres de jeu particuliers, même les plus contradictoires, et qu’elle nous offre instantanément avec grâce dans une ironique distance. Ainsi en va-t-il dans La Journée d’une rêveuse (et autres moments…), la pièce de Copi mise en scène par Pierre Maillet.

 

 

Il faut la voir, Marilu Marini, s’asseoir au centre de la scène, face au public à l’entame du spectacle ! Et prendre le temps de nous fixer droit dans les yeux et dire « Encore une journée »… Comme en écho à la réplique inaugurale de la Winnie d‘Oh les beaux jours de Samuel Beckett : « Encore une journée divine ». Cette deuxième accroche, Marilu Marini la connaît parfaitement pour

Co Giovanni Cittadini Cesi

l’avoir maintes fois proférée lorsqu’elle interprétait le rôle-titre de Winnie sous la férule d’un autre argentin comme elle, Alfredo Arias, vieux complice avec lequel elle a souvent œuvré…

D’un théâtre à l’autre – elle fait halte aujourd’hui au théâtre du Rond-Point à Paris avant de poursuivre sa tournée – Marilu Marini, en « rêveuse » de Copi, traine sa chaise comme la petite bonne femme des dessins de l’auteur dans ce qui était encore le Nouvel Observateur. Une réminiscence de la Femme assise, un spectacle directement inspiré de la bande dessinée de Copi qu’elle avait interprété et que lui avait concocté le même Alfredo Arias il y a une trentaine d’années. À remonter le temps, on citera aussi la création de La Journée d’une rêveuse en 1967, mise en lumière toujours par un argentin exilé comme l’auteur, Jorge Lavelli. Aujourd’hui, et depuis 2015, c’est Pierre Maillet

Co Giovanni Cittadini Cesi

qui est aux commandes et il rend hommage en prologue à son aîné en citant un petit texte de l’auteur dédiant sa pièce au metteur en scène, comme cela, dans un trait aussi rapide que celui de ses dessins.

La Journée… peut alors vraiment commencer, avec la rêveuse Marilu Marini seule en scène ou presque, un pianiste l’accompagne de temps à autre, et une multitude d’autres personnages dont on n’entend que la voix (celle enregistrée de Pierre Maillet soi-même, Michael Lonsdale et Marcial di Fonzo Bo)… Tout un univers doucement déjanté, celui de Copi et de son esprit totalement débridé et fou mais qui, mine de rien, parvient à toucher en nous des zones sombres et sensibles, celles travaillées par la mort notamment.

Il y a dans ce théâtre en constante métamorphose, qui joue du temps et de l’espace à sa manière, un réel effet de pudeur. Et c’est un vrai régal. N’oublions surtout pas la parenthèse du titre La Journée d’une rêveuse : (et autres moments…)Jean-Pierre Han

Jusqu’au 21/05 au Théâtre du Rond-Point à Paris, le 24/05 au Manège de Maubeuge.

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Quand le théâtre fait son travail…

La scène, parfois, invite le spectateur à cogiter sur l’univers impitoyable de la finance ou de l’entreprise : ainsi, « Banque centrale » et « L’avaleur » à travers les interrogations d’un fou et les opérations de sape d’un trader de la City, « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » et « Soyez vous-mêmes » avec les tribulations de deux femmes en quête d’un emploi. Quatre créations théâtrales qui méritent le détour !

 

 

De l’univers impitoyable de la finance…

« Excusez-moi. Je viens du premier étage, je suis nouveau, je fais État depuis pas longtemps […] et très simplement, je voudrais savoir pourquoi je n’ai pas le droit d’emprunter à ma banque centrale ! ». Dans un hôpital psychiatrique, un fou raconte à son médecin les rouages monétaires à l’œuvre dans l’établissement. Paranoïa, hallucinations ? Que nenni. Le voilà juste témoin d’escroqueries, orchestrées au plus haut sommet de la société, de l’hôpital en l’occurrence. L’arnaque démarre avec les morceaux de sucre distribués aux malades en début de semaine. Ils sont une monnaie d’échange précieuse pour se payer tout un tas de choses, comme les cigarettes en prison, dont la valeur est fluctuante. Le lundi, lesdits morceaux ne valent pas grand chose, vu que tout le monde en a un paquet. Par contre, en milieu ou en fin de semaine, quand ils viennent à manquer, ils valent leur pesant d’or. C’est là que l’homme au carnet se pointe pour distribuer les prêts.

Le fou en a besoin de trois pour acheter une paire de chaussures ? L’homme au carnet lui en avance dix pour finir la semaine à l’aise, il devra juste lui en rembourser onze. Et l’emprunteur de se sentir floué, « c’est-à-dire que hier, tu m’as prêté les sucres que je t’ai donnés aujourd’hui ! », puis d’uriner sur les piles de morceaux de sucre amassés… Le fou explique alors au psy que, dans ces conditions, il préfère être l’État du premier étage. Là, il va être confronté à la Banque centrale et aux banques privées qui se comportent de plus en plus comme des brigands, bichonnés par l’Union européenne. Il va donc voir l’Europe, un étage au-dessus, où La règle du jeu, personnage à part entière, lui explique les règles monétaires. Seul et en pyjama sur la scène des Déchargeurs, Franck Chevallay joue tous les rôles : du banquier privé (il pince juste le col de sa veste pour l’incarner) à la pièce d’or de la république de Venise. Avec sa pièce Banque centrale, il réussit le tour de force de personnifier toutes les monnaies, réelles ou virtuelles, pour mieux nous expliquer en une heure l’histoire et les rouages du marché et ce, jusqu’à la crise des subprimes. « J’avais prêté de l’argent qui n’existait pas, pour acheter des maisons qui ne valaient rien, à des gens incapables de rembourser… », résume un financier. C’est clair comme de l’eau de roche !

 

Même limpidité avec L’avaleur  mis en scène par Robin Renucci, une adaptation de la pièce Other People’s Money  de l’américain Jerry Sterner. Là, on pénètre dans les relations viciées de la finance et de l’industrie. Incarnées d’un côté par Franck Kafaim, trader de la City de Londres, et de l’autre par la direction du Câble français de Cherbourg (CFC), le PDG, son assistante et le directeur. L’histoire, somme toute devenue banale, nous conte le combat que livre un prédateur sans vergogne pour dévorer une boîte florissante d’un autre âge. Face à ses attaques, les responsables du CFC qui ont su maintenir et faire fructifier l’activité de l’entreprise, vont faire appel à une avocate. On suit alors le match de boxe entre deux univers, celui de la City et celui d’une industrie traditionnelle, deux logiques financières et deux générations.

« C’est le contexte de la société dans laquelle nous sommes, le système dans lequel nous vivons dans nos pays, qui m’ont conduit naturellement vers cette pièce », explique Robin Renucci à la tête des Tréteaux de France. « Ils m’ont amené non pas à devoir exposer des raisons ou trouver des solutions, mais à chercher, en premier lieu, d’où vient le mal ». Créé dans le cadre d’un cycle consacré à la thématique du travail et de la richesse, L’avaleur met en scène un trader tellement cynique qu’il en devient jubilatoire. Affublé d’un faux ventre et d’une perruque à la Donald Trump, Xavier Gallais plante avec brio le personnage. Sorte de Bibendum dansant, il fait penser au Loup de Tex Avery, carnassier et séducteur, voire au démoniaque Joker de Batman. Si le spectacle, un brin resserré, aurait gagné en intensité, il reste efficace pour nous dépeindre la voracité comme l’absurdité des financiers et la duplicité des compagnons d’industrie. Amélie Meffre

 

 

…à l’univers impitoyable de l’entreprise

Elle est seule, face à son employeur ! Désemparée, apeurée, en quête de cet emploi salvateur, susceptible de lui redonner un peu goût à la vie… Petite fille, elle le déclarait innocemment à son institutrice : ce qu’elle veut faire plus tard ? Trouver un travail qui respecte ses compétences. Las, le temps a passé, le chômage a explosé, la finance s’est imposée, la précarité s’est banalisée, l’espoir s’est envolé ! Écrits et mis en scène par Anne Bourgeois, ces « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » explosent de sincérité sur les planches du Déjazet.  Sous couvert d’humour et de dérision, ils affichent quelques belles vérités sans avoir l’air d’y toucher. Derrière le rire, le tragique de l’existence perce à fleur de peau quand Pôle emploi signe son inefficacité, quand le recruteur affiche arrogance et phallocratie. Les entretiens se suivent et se ressemblent, « on vous écrira », en fin de journée fatigue et désespérance, peur du lendemain, sombre est l’à venir.

Seule en scène, Laurence Fabre se joue de tous les registres. Tantôt candide et frivole, espiègle ou rebelle, tantôt sombre et déprimée, impuissante et résignée, elle demeure toujours digne pourtant et fait face. Aux propositions sans intérêt, aux questions déplacées et racoleuses. À la voix off, interrogative et complice de Fabrice Drouelle, le chroniqueur de France Inter, la comédienne répond sans fard. Jusqu’à ce que son ras-le-bol se transforme en colère, saine et justifiée. D’une belle présence sur scène, elle mêle avec talent rire et réflexion, c’est rare et bon. D’où l’enjeu de le souligner quand le théâtre se révèle un étonnant support revendicatif, la prise de tête en moins… Comme notre société, le clown est peut-être malade, mais il n’est pas mort ce soir au Déjazet : allez-y donc voir !

 

Et c’est aussi à un entretien d’embauche que nous convie Côme de Bellescize, sur la scène du théâtre de Belleville ! Au siège d’une fabrique de javel, une directrice des relations humaines, aveugle, reçoit une jeune postulante. À qui elle conseille avec insistance, à l’unisson de tous les spécialistes lors de semblable rendez-vous, surtout « Soyez vous-mêmes »… Une injonction martelée du début à la fin de la pièce, jusqu’au dénouement final que nous nous garderons bien de dévoiler. Un entretien d’embauche fort classique dans ses prémisses, qui vire subtilement et progressivement en un diabolique dialogue mystico-philosophique où la raison semble laisser libre cours au fanatisme le plus débridé. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, « notre métier, c’est de mettre de la javel dans le cœur des hommes », affirme donc la DRH avec force conviction. Sur l’injonction de sa future patronne, il s’agit alors pour la postulante de se délivrer de tous ces poisons, personnels-familiaux-professionnels, qui polluent son existence et risquent de nuire à son embauche.

Fantastique, magistral : la puissance des mots est encore trop faible pour qualifier le jeu des deux comédiennes, Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouvel et époustouflant huis-clos du « maître et de l’esclave » ! L’excès, la démesure des exigences de la directrice du recrutement confinent à l’imposture, à l’aveuglement, voire à la paranoïa. Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse en effet progressivement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi-même incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Sous couvert d’une fable moderne à l’esprit totalement déjanté, affleure la vérité du questionnement. « Peut-on véritablement être soi-même dans le cadre professionnel lorsqu’on est jugé, jaugé, noté ? », s’interroge l’auteur et metteur en scène, « lorsqu’une institution vous embauche, vous paye, vous évalue, peut vous renvoyer ? ». Le dénouement, aussi inattendu qu’improbable, suggère des pistes de réponse, au spectateur de les découvrir ! Yonnel Liégeois

 

À voir encore :

  • Un démocrate, texte et mise en scène de Julie Timmerman : le 24/03 au Carré Sam à Boulogne-sur-Mer et les 20-21/04 au Théâtre des 2 Rives de Charenton-le-Pont. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. De la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak… Du théâtre documentaire de belle facture, une totale réussite.
  • Fellag dans Bled Runner, mise en scène de Marianne Epin : jusqu’au 09/04 au Théâtre du Rond-Point. Le comique algérien revisite son enfance et sa jeunesse, et tous ses précédents spectacles depuis Djurdjurassique Bled, pour nous offrir une peinture au vitriol de son pays natal. De l’humour corrosif…
  • Festival Singulis, quatre « seuls en scène » proposés par les artistes de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 30/04 au Studio-Théâtre. Après l’original « Bruiteur » de Christine Montalbetti avec Pierre Louis-Calixte et « L’envers du music-hall » d’après Colette avec Danièle Lebrun, « Au pays des mensonges » d’Etgar Keret avec Noam Morgensztern (du 29/03 au 09/04) et « L’événement » d’Annie Ernaux avec Françoise Gillard (du 19 au 30/04). Y.L.

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La revue Z et les bonnes femmes !

La date du 8 mars est déclarée Journée internationale des droits des femmes. Son thème en 2017 ? « Les femmes dans un monde du travail en évolution : pour un monde 50-50 en 2030 » ! Comme l’explique Naïké Desquenes, la revue Z nous livre un numéro décapant sur le genre féminin. De la sphère intime à l’espace public, tour d’horizon des oppressions et des combats des femmes d’aujourd’hui.

 

 

Cyrielle Blaire – Pourquoi avoir intitulé ce numéro 10, de la revue Z, « Bonnes femmes, mauvais genre »?

Naïké Desquenes – Pendant l’affaire Baupin, l’ex-figure des Verts accusée d’avoir harcelé des collaboratrices (le 6 mars, le parquet de Paris a signifié que l’enquête est classée sans suite pour cause de prescription. Soulignant cependant que « les faits dénoncés (…) sont pour certains d’entre eux susceptibles d’être qualifiés pénalement », ndlr), un député a déclaré : « C’est des histoires de bonnes femmes ». C’est violent ! Reprendre ce stigmate de « bonnes femmes » en y accolant « mauvais genre », qui est une revendication de la différence, de la marge, c’est montrer notre fierté d’être une « mauvaise fille » : celle qui parle fort dans la rue, celle qui fait le choix de ne pas avoir d’enfant…

 

C.B. – Z se définit, en son sous-titre, comme une « revue itinérante d’enquête et de critique sociale ». Qu’est-ce à dire ?

N.D. – À partir d’un terrain d’enquête, nous cherchons à apporter une critique du monde capitaliste, industriel et post-colonial en mettant en avant des refus, des luttes victorieuses, des expériences qui permettent d’avancer. Pour nous attaquer au système patriarcal, qui marche main dans la main avec le système capitaliste, nous avons choisi la ville de Marseille comme terrain d’enquête. Dans ce numéro, nous donnons la parole à celles qui l’ont rarement : des femmes cap-verdiennes qui travaillent dans les hôtels, une blogueuse noire qui prône l’afro-féminisme, des femmes qui portent le foulard et racontent les discriminations quotidiennes…

 

C.B. – Les dominations vécues par les femmes peuvent-t-elles être cumulatives ?

N.D. – Certaines vont considérer que les luttes féministes sont derrière nous, car on a déjà gagné les grands droits : l’avortement, les moyens contraceptifs, le droit à un chéquier… Nous avons voulu montrer qu’on peut être femme et connaître d’autres obstacles : être ouvrière, sourde, femme au foyer, de couleur… Les femmes blanches, issues de la classe moyenne, ne vivent pas les mêmes oppressions que d’autres. Les questions de la race, de la classe, de la marginalité font qu’on peut cumuler les dominations.

 

C.B. – Vous déconstruisez la figure de la « cagole » marseillaise, en rappelant ses racines ouvrières.

N.D. – On a découvert que le mot « cagole » venait de l’italien « cagoule » ou « tablier » que portaient les ouvrières italiennes des usines de datte de la ville. Ces femmes, qui comptaient parmi les plus exploitées, étaient parfois obligées de se prostituer pour s’en sortir. Cet héritage de mépris social, touchant les femmes pauvres, se retrouve aujourd’hui à Marseille où aucune crèche n’a été construite depuis vingt ans. Ce qui oblige les femmes à arrêter de travailler. Comme si le maire, la société estimaient normal que les femmes soient assignées à la garde des enfants.

 

C.B. – Un éducateur témoigne de la difficulté pour un homme d’exercer dans le secteur de la petite enfance. La France doit faire des progrès ?

N.D. – Comme tout secteur dévalorisé, celui de la petite enfance reste dévolu aux femmes. Pendant sa formation, cet éducateur s’entendait dire qu’il pourrait faire mieux : c’était un homme, on le voyait dans un boulot plus prestigieux ! En crèche, des pères préféraient confier leur enfant à la stagiaire plutôt qu’à lui. On garde encore l’idée qu’il est mieux de confier un enfant à une femme. Le fait que des hommes intègrent le monde de la petite enfance est un combat essentiel.

 

C.B. – Les collectifs de femmes peuvent-ils être des espaces émancipateurs ?

N.D. – Dans un club de voile, des femmes expliquent, par exemple, qu’être entre elles leur permet d’acquérir des gestes techniques qu’elles ne peuvent pas apprendre avec leurs amis masculins, qui vont vouloir faire les choses à leur place. C’est quelque chose qu’on a toutes vécu avec le bricolage (Naïké Desquenes rit…,ndlr), on a énormément de mal à s’emparer des outils avec des garçons ! Ces collectifs permettent de reprendre confiance, de retrouver la route vers l’autonomie. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

En savoir plus :

« Revue itinérante d’enquête et de critique sociale », Z propose des articles grands formats autour d’un terrain et d’une d’enquête. Dans ce numéro 10, les rédactrices s’attaquent aux divisions sexuelles et raciales du travail, donnent la parole aux collectifs de femmes et s’interrogent sur leur droit à disposer de leur corps (13 €, en librairie).

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