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Le « grand capital » fait son cinéma !

Quatre petits films, regroupés sous le label Contre le grand capital, s’attaquent au nouvel ordre libéral. De Hongkong à Glasgow, ils confrontent les exploiteurs aux exploités. Réjouissant.

 

 

Ce sont quatre films. Quatre petits films, courts, ils font moins de vingt minutes chacun. Ils ont comme point commun de parcourir les mêmes questions sociales avec des moyens différents, nous avertissent les animateurs de C-P Productions : « le film photographique d’inspiration journalistique d’un côté et de l’autre l’immersion par la réalisatrice elle-même dans le monde du travail et ses mécanismes implacables ».  Profession domestique, Glasgow contre Glasgow, Rien à foutre et Dans la boîte sont rassemblés sur un même DVD.

 

En remplacement dans une agence immobilière, Nina Faure se filme au téléphone en conversation avec sa supérieure. Médusée, sa chef s’étrangle alors que sa jeune employée refuse tout à trac d’effectuer les missions exigées d’elle, au prétexte – justifié – qu’elles n’apparaissent pas sur son contrat de travail. « Il s’agissait d’une petite revanche, de montrer que plier n’est pas toujours une réponse systématique, d’autant que nous avons des outils : nos conventions collectives, nos contrats de travail », raconte la réalisatrice.

Dans quatre films aussi courts qu’impertinents, le photographe Julien Brygo et la réalisatrice Nina Faure montrent patte blanche pour mieux obtenir des puissants qu’ils se livrent sans fard. Ils retournent leurs caméras contre les exploiteurs pour dire le droit des précaires, des soumis et des laissés pour compte de la mondialisation. Le photographe Julien Brygo s’est penché dans « Glasgow contre Glasgow » sur la différence d’espérance de vie de 28 ans séparant les quartiers riches des quartiers pauvres de la ville anglaise. Au Rotary Club local, les philanthropes justifient cyniquement cet écart par les mœurs des plus défavorisés, leur consommation excessive de fast-food, la violence… « C’est une réaction typique de classe », commente Julien Brygo, « ils dédouanent la structure de reproduction sociale des inégalités qui est à

Des bonnes à tout faire, « Profession domestique ».

l’œuvre ». Des super riches qui militent par ailleurs avec succès en faveur d’un système qui les dédouanent de l’essentiel de leurs devoirs fiscaux, au profit d’une philanthropie de bon ton.

Retour en France. Afin de confronter Jean-Denis Combrexelle, auteur de décrets dérogatoires au code du travail taillés sur mesure pour la société de distribution de prospectus Adrexo, la réalisatrice de « Dans la boîte » se fait passer pour une étudiante. Démasqué, l’ex-directeur général du travail assume face caméra des décrets permettant à la société de payer des salariés 5€ de l’heure. « Pour comprendre l’écrasante domination sociale, il faut relier le haut et le bas. C’est pourquoi notre démarche est de retourner la caméra contre les responsables, ce que fait très peu la télévision », affirme Nina Faure. « Ces films documentaires sont une proposition de réaction et une petite invitation à la rébellion, ce sont des films qui donnent envie d’agir », poursuit la réalisatrice.

Des « films de lutte », 4 petits films  contre le grand capital et l’ordre libéral, à glisser entre toutes les petites mains. Cyrielle Blaire

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Copi, les petits à côtés de la vie

C’est une véritable star, une diva, Marilu Marini ! Capable de magnifier tous les personnages qu’elle incarne et leurs registres de jeu particuliers, même les plus contradictoires, et qu’elle nous offre instantanément avec grâce dans une ironique distance. Ainsi en va-t-il dans La Journée d’une rêveuse (et autres moments…), la pièce de Copi mise en scène par Pierre Maillet.

 

 

Il faut la voir, Marilu Marini, s’asseoir au centre de la scène, face au public à l’entame du spectacle ! Et prendre le temps de nous fixer droit dans les yeux et dire « Encore une journée »… Comme en écho à la réplique inaugurale de la Winnie d‘Oh les beaux jours de Samuel Beckett : « Encore une journée divine ». Cette deuxième accroche, Marilu Marini la connaît parfaitement pour

Co Giovanni Cittadini Cesi

l’avoir maintes fois proférée lorsqu’elle interprétait le rôle-titre de Winnie sous la férule d’un autre argentin comme elle, Alfredo Arias, vieux complice avec lequel elle a souvent œuvré…

D’un théâtre à l’autre – elle fait halte aujourd’hui au théâtre du Rond-Point à Paris avant de poursuivre sa tournée – Marilu Marini, en « rêveuse » de Copi, traine sa chaise comme la petite bonne femme des dessins de l’auteur dans ce qui était encore le Nouvel Observateur. Une réminiscence de la Femme assise, un spectacle directement inspiré de la bande dessinée de Copi qu’elle avait interprété et que lui avait concocté le même Alfredo Arias il y a une trentaine d’années. À remonter le temps, on citera aussi la création de La Journée d’une rêveuse en 1967, mise en lumière toujours par un argentin exilé comme l’auteur, Jorge Lavelli. Aujourd’hui, et depuis 2015, c’est Pierre Maillet

Co Giovanni Cittadini Cesi

qui est aux commandes et il rend hommage en prologue à son aîné en citant un petit texte de l’auteur dédiant sa pièce au metteur en scène, comme cela, dans un trait aussi rapide que celui de ses dessins.

La Journée… peut alors vraiment commencer, avec la rêveuse Marilu Marini seule en scène ou presque, un pianiste l’accompagne de temps à autre, et une multitude d’autres personnages dont on n’entend que la voix (celle enregistrée de Pierre Maillet soi-même, Michael Lonsdale et Marcial di Fonzo Bo)… Tout un univers doucement déjanté, celui de Copi et de son esprit totalement débridé et fou mais qui, mine de rien, parvient à toucher en nous des zones sombres et sensibles, celles travaillées par la mort notamment.

Il y a dans ce théâtre en constante métamorphose, qui joue du temps et de l’espace à sa manière, un réel effet de pudeur. Et c’est un vrai régal. N’oublions surtout pas la parenthèse du titre La Journée d’une rêveuse : (et autres moments…)Jean-Pierre Han

Jusqu’au 21/05 au Théâtre du Rond-Point à Paris, le 24/05 au Manège de Maubeuge.

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Quand le théâtre fait son travail…

La scène, parfois, invite le spectateur à cogiter sur l’univers impitoyable de la finance ou de l’entreprise : ainsi, « Banque centrale » et « L’avaleur » à travers les interrogations d’un fou et les opérations de sape d’un trader de la City, « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » et « Soyez vous-mêmes » avec les tribulations de deux femmes en quête d’un emploi. Quatre créations théâtrales qui méritent le détour !

 

 

De l’univers impitoyable de la finance…

« Excusez-moi. Je viens du premier étage, je suis nouveau, je fais État depuis pas longtemps […] et très simplement, je voudrais savoir pourquoi je n’ai pas le droit d’emprunter à ma banque centrale ! ». Dans un hôpital psychiatrique, un fou raconte à son médecin les rouages monétaires à l’œuvre dans l’établissement. Paranoïa, hallucinations ? Que nenni. Le voilà juste témoin d’escroqueries, orchestrées au plus haut sommet de la société, de l’hôpital en l’occurrence. L’arnaque démarre avec les morceaux de sucre distribués aux malades en début de semaine. Ils sont une monnaie d’échange précieuse pour se payer tout un tas de choses, comme les cigarettes en prison, dont la valeur est fluctuante. Le lundi, lesdits morceaux ne valent pas grand chose, vu que tout le monde en a un paquet. Par contre, en milieu ou en fin de semaine, quand ils viennent à manquer, ils valent leur pesant d’or. C’est là que l’homme au carnet se pointe pour distribuer les prêts.

Le fou en a besoin de trois pour acheter une paire de chaussures ? L’homme au carnet lui en avance dix pour finir la semaine à l’aise, il devra juste lui en rembourser onze. Et l’emprunteur de se sentir floué, « c’est-à-dire que hier, tu m’as prêté les sucres que je t’ai donnés aujourd’hui ! », puis d’uriner sur les piles de morceaux de sucre amassés… Le fou explique alors au psy que, dans ces conditions, il préfère être l’État du premier étage. Là, il va être confronté à la Banque centrale et aux banques privées qui se comportent de plus en plus comme des brigands, bichonnés par l’Union européenne. Il va donc voir l’Europe, un étage au-dessus, où La règle du jeu, personnage à part entière, lui explique les règles monétaires. Seul et en pyjama sur la scène des Déchargeurs, Franck Chevallay joue tous les rôles : du banquier privé (il pince juste le col de sa veste pour l’incarner) à la pièce d’or de la république de Venise. Avec sa pièce Banque centrale, il réussit le tour de force de personnifier toutes les monnaies, réelles ou virtuelles, pour mieux nous expliquer en une heure l’histoire et les rouages du marché et ce, jusqu’à la crise des subprimes. « J’avais prêté de l’argent qui n’existait pas, pour acheter des maisons qui ne valaient rien, à des gens incapables de rembourser… », résume un financier. C’est clair comme de l’eau de roche !

 

Même limpidité avec L’avaleur  mis en scène par Robin Renucci, une adaptation de la pièce Other People’s Money  de l’américain Jerry Sterner. Là, on pénètre dans les relations viciées de la finance et de l’industrie. Incarnées d’un côté par Franck Kafaim, trader de la City de Londres, et de l’autre par la direction du Câble français de Cherbourg (CFC), le PDG, son assistante et le directeur. L’histoire, somme toute devenue banale, nous conte le combat que livre un prédateur sans vergogne pour dévorer une boîte florissante d’un autre âge. Face à ses attaques, les responsables du CFC qui ont su maintenir et faire fructifier l’activité de l’entreprise, vont faire appel à une avocate. On suit alors le match de boxe entre deux univers, celui de la City et celui d’une industrie traditionnelle, deux logiques financières et deux générations.

« C’est le contexte de la société dans laquelle nous sommes, le système dans lequel nous vivons dans nos pays, qui m’ont conduit naturellement vers cette pièce », explique Robin Renucci à la tête des Tréteaux de France. « Ils m’ont amené non pas à devoir exposer des raisons ou trouver des solutions, mais à chercher, en premier lieu, d’où vient le mal ». Créé dans le cadre d’un cycle consacré à la thématique du travail et de la richesse, L’avaleur met en scène un trader tellement cynique qu’il en devient jubilatoire. Affublé d’un faux ventre et d’une perruque à la Donald Trump, Xavier Gallais plante avec brio le personnage. Sorte de Bibendum dansant, il fait penser au Loup de Tex Avery, carnassier et séducteur, voire au démoniaque Joker de Batman. Si le spectacle, un brin resserré, aurait gagné en intensité, il reste efficace pour nous dépeindre la voracité comme l’absurdité des financiers et la duplicité des compagnons d’industrie. Amélie Meffre

 

 

…à l’univers impitoyable de l’entreprise

Elle est seule, face à son employeur ! Désemparée, apeurée, en quête de cet emploi salvateur, susceptible de lui redonner un peu goût à la vie… Petite fille, elle le déclarait innocemment à son institutrice : ce qu’elle veut faire plus tard ? Trouver un travail qui respecte ses compétences. Las, le temps a passé, le chômage a explosé, la finance s’est imposée, la précarité s’est banalisée, l’espoir s’est envolé ! Écrits et mis en scène par Anne Bourgeois, ces « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » explosent de sincérité sur les planches du Déjazet.  Sous couvert d’humour et de dérision, ils affichent quelques belles vérités sans avoir l’air d’y toucher. Derrière le rire, le tragique de l’existence perce à fleur de peau quand Pôle emploi signe son inefficacité, quand le recruteur affiche arrogance et phallocratie. Les entretiens se suivent et se ressemblent, « on vous écrira », en fin de journée fatigue et désespérance, peur du lendemain, sombre est l’à venir.

Seule en scène, Laurence Fabre se joue de tous les registres. Tantôt candide et frivole, espiègle ou rebelle, tantôt sombre et déprimée, impuissante et résignée, elle demeure toujours digne pourtant et fait face. Aux propositions sans intérêt, aux questions déplacées et racoleuses. À la voix off, interrogative et complice de Fabrice Drouelle, le chroniqueur de France Inter, la comédienne répond sans fard. Jusqu’à ce que son ras-le-bol se transforme en colère, saine et justifiée. D’une belle présence sur scène, elle mêle avec talent rire et réflexion, c’est rare et bon. D’où l’enjeu de le souligner quand le théâtre se révèle un étonnant support revendicatif, la prise de tête en moins… Comme notre société, le clown est peut-être malade, mais il n’est pas mort ce soir au Déjazet : allez-y donc voir !

 

Et c’est aussi à un entretien d’embauche que nous convie Côme de Bellescize, sur la scène du théâtre de Belleville ! Au siège d’une fabrique de javel, une directrice des relations humaines, aveugle, reçoit une jeune postulante. À qui elle conseille avec insistance, à l’unisson de tous les spécialistes lors de semblable rendez-vous, surtout « Soyez vous-mêmes »… Une injonction martelée du début à la fin de la pièce, jusqu’au dénouement final que nous nous garderons bien de dévoiler. Un entretien d’embauche fort classique dans ses prémisses, qui vire subtilement et progressivement en un diabolique dialogue mystico-philosophique où la raison semble laisser libre cours au fanatisme le plus débridé. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, « notre métier, c’est de mettre de la javel dans le cœur des hommes », affirme donc la DRH avec force conviction. Sur l’injonction de sa future patronne, il s’agit alors pour la postulante de se délivrer de tous ces poisons, personnels-familiaux-professionnels, qui polluent son existence et risquent de nuire à son embauche.

Fantastique, magistral : la puissance des mots est encore trop faible pour qualifier le jeu des deux comédiennes, Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouvel et époustouflant huis-clos du « maître et de l’esclave » ! L’excès, la démesure des exigences de la directrice du recrutement confinent à l’imposture, à l’aveuglement, voire à la paranoïa. Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse en effet progressivement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi-même incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Sous couvert d’une fable moderne à l’esprit totalement déjanté, affleure la vérité du questionnement. « Peut-on véritablement être soi-même dans le cadre professionnel lorsqu’on est jugé, jaugé, noté ? », s’interroge l’auteur et metteur en scène, « lorsqu’une institution vous embauche, vous paye, vous évalue, peut vous renvoyer ? ». Le dénouement, aussi inattendu qu’improbable, suggère des pistes de réponse, au spectateur de les découvrir ! Yonnel Liégeois

 

À voir encore :

  • Un démocrate, texte et mise en scène de Julie Timmerman : le 24/03 au Carré Sam à Boulogne-sur-Mer et les 20-21/04 au Théâtre des 2 Rives de Charenton-le-Pont. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. De la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak…
  • Fellag dans Bled Runner, mise en scène de Marianne Epin : jusqu’au 09/04 au Théâtre du Rond-Point. Le comique algérien revisite son enfance et sa jeunesse, et tous ses précédents spectacles depuis Djurdjurassique Bled, pour nous offrir une peinture au vitriol de son pays natal.
  • Festival Singulis, quatre « seuls en scène » proposés par les artistes de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 30/04 au Studio-Théâtre. Après l’original « Bruiteur » de Christine Montalbetti avec Pierre Louis-Calixte et « L’envers du music-hall » d’après Colette avec Danièle Lebrun, « Au pays des mensonges » d’Etgar Keret avec Noam Morgensztern (du 29/03 au 09/04) et « L’événement » d’Annie Ernaux avec Françoise Gillard (du 19 au 30/04). Y.L.

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La revue Z et les bonnes femmes !

La date du 8 mars est déclarée Journée internationale des droits des femmes. Son thème en 2017 ? « Les femmes dans un monde du travail en évolution : pour un monde 50-50 en 2030 » ! Comme l’explique Naïké Desquenes, la revue Z nous livre un numéro décapant sur le genre féminin. De la sphère intime à l’espace public, tour d’horizon des oppressions et des combats des femmes d’aujourd’hui.

 

 

Cyrielle Blaire – Pourquoi avoir intitulé ce numéro 10, de la revue Z, « Bonnes femmes, mauvais genre »?

Naïké Desquenes – Pendant l’affaire Baupin, l’ex-figure des Verts accusée d’avoir harcelé des collaboratrices (le 6 mars, le parquet de Paris a signifié que l’enquête est classée sans suite pour cause de prescription. Soulignant cependant que « les faits dénoncés (…) sont pour certains d’entre eux susceptibles d’être qualifiés pénalement », ndlr), un député a déclaré : « C’est des histoires de bonnes femmes ». C’est violent ! Reprendre ce stigmate de « bonnes femmes » en y accolant « mauvais genre », qui est une revendication de la différence, de la marge, c’est montrer notre fierté d’être une « mauvaise fille » : celle qui parle fort dans la rue, celle qui fait le choix de ne pas avoir d’enfant…

 

C.B. – Z se définit, en son sous-titre, comme une « revue itinérante d’enquête et de critique sociale ». Qu’est-ce à dire ?

N.D. – À partir d’un terrain d’enquête, nous cherchons à apporter une critique du monde capitaliste, industriel et post-colonial en mettant en avant des refus, des luttes victorieuses, des expériences qui permettent d’avancer. Pour nous attaquer au système patriarcal, qui marche main dans la main avec le système capitaliste, nous avons choisi la ville de Marseille comme terrain d’enquête. Dans ce numéro, nous donnons la parole à celles qui l’ont rarement : des femmes cap-verdiennes qui travaillent dans les hôtels, une blogueuse noire qui prône l’afro-féminisme, des femmes qui portent le foulard et racontent les discriminations quotidiennes…

 

C.B. – Les dominations vécues par les femmes peuvent-t-elles être cumulatives ?

N.D. – Certaines vont considérer que les luttes féministes sont derrière nous, car on a déjà gagné les grands droits : l’avortement, les moyens contraceptifs, le droit à un chéquier… Nous avons voulu montrer qu’on peut être femme et connaître d’autres obstacles : être ouvrière, sourde, femme au foyer, de couleur… Les femmes blanches, issues de la classe moyenne, ne vivent pas les mêmes oppressions que d’autres. Les questions de la race, de la classe, de la marginalité font qu’on peut cumuler les dominations.

 

C.B. – Vous déconstruisez la figure de la « cagole » marseillaise, en rappelant ses racines ouvrières.

N.D. – On a découvert que le mot « cagole » venait de l’italien « cagoule » ou « tablier » que portaient les ouvrières italiennes des usines de datte de la ville. Ces femmes, qui comptaient parmi les plus exploitées, étaient parfois obligées de se prostituer pour s’en sortir. Cet héritage de mépris social, touchant les femmes pauvres, se retrouve aujourd’hui à Marseille où aucune crèche n’a été construite depuis vingt ans. Ce qui oblige les femmes à arrêter de travailler. Comme si le maire, la société estimaient normal que les femmes soient assignées à la garde des enfants.

 

C.B. – Un éducateur témoigne de la difficulté pour un homme d’exercer dans le secteur de la petite enfance. La France doit faire des progrès ?

N.D. – Comme tout secteur dévalorisé, celui de la petite enfance reste dévolu aux femmes. Pendant sa formation, cet éducateur s’entendait dire qu’il pourrait faire mieux : c’était un homme, on le voyait dans un boulot plus prestigieux ! En crèche, des pères préféraient confier leur enfant à la stagiaire plutôt qu’à lui. On garde encore l’idée qu’il est mieux de confier un enfant à une femme. Le fait que des hommes intègrent le monde de la petite enfance est un combat essentiel.

 

C.B. – Les collectifs de femmes peuvent-ils être des espaces émancipateurs ?

N.D. – Dans un club de voile, des femmes expliquent, par exemple, qu’être entre elles leur permet d’acquérir des gestes techniques qu’elles ne peuvent pas apprendre avec leurs amis masculins, qui vont vouloir faire les choses à leur place. C’est quelque chose qu’on a toutes vécu avec le bricolage (Naïké Desquenes rit…,ndlr), on a énormément de mal à s’emparer des outils avec des garçons ! Ces collectifs permettent de reprendre confiance, de retrouver la route vers l’autonomie. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

En savoir plus :

« Revue itinérante d’enquête et de critique sociale », Z propose des articles grands formats autour d’un terrain et d’une d’enquête. Dans ce numéro 10, les rédactrices s’attaquent aux divisions sexuelles et raciales du travail, donnent la parole aux collectifs de femmes et s’interrogent sur leur droit à disposer de leur corps (13 €, en librairie).

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Crime au féminin : présumée coupable !

Sorcière, empoisonneuse, infanticide, pétroleuse, traîtresse ? Jusqu’au 27/03, en l’Hôtel de Soubise à Paris, les Archives nationales déclinent avec « Présumées coupables » les stéréotypes qui collent aux basques des femmes depuis plus de cinq siècles. À travers plus de 320 procès-verbaux d’interrogatoires, une exposition édifiante !

 

 

Les Archives nationales nous convient à une plongée dans les procès intentés aux femmes au cours des siècles. Sous cloche, de grands registres où s’étalent les procès-verbaux d’interrogatoires, les lettres de rémission dont des fragments sont retranscrits sur écran, tandis que des estampes, des photos ou des extraits de films s’étalent sur les murs. Ainsi, coupable1l’exposition « Présumées coupables » confronte les archives judiciaires aux représentations de la femme dangereuse, suivant différentes séquences.

La première séquence consacrée à la sorcière, la plus conséquente, nous donne un aperçu des dizaines de milliers de procès qui se déroulèrent entre le XVe et le XVIIIe siècle. Parfait bouc émissaire, la sorcière sert alors à expliquer les épidémies, les morts mystérieuses, les violents orages ou la stérilité d’un couple… En suivant la procédure inquisitoire – plainte, interrogatoire, torture, mise à mort –, on mesure la violence inouïe qui se déchaîne alors sur la femme. Au cœur de ces procès, pointe la peur de sa sexualité débridée. Quand elle n’est plus sorcière chevauchant un balai et forniquant avec le diable, elle devient empoisonneuse. Et l’exposition de mettre en avant les figures de Violette Nozière ou de Marie Besnard. La femme n’est plus seulement lubrique, elle se fait sournoise.

Autre stéréotype, décliné dans l’exposition : l’infanticide. Là, on suit la détresse et la solitude de ces femmes qui tuent leurs bébés après avoir été abandonnées par leurs amants ou abusées par leurs proches. Au XVIe et au XVIIe siècle, elles sont condamnées le plus souvent à la peine de mort, et un édit de 1556 oblige les femmes non mariées qui se retrouvent enceintes à déclarer leur grossesse auprès des autorités. Vient ensuite la figure de la pétroleuse, incarnée par les communardes soupçonnées d’avoir incendié Paris. Lors de leurs coupable2procès, comme le souligne l’exposition, « elles sont aussi interrogées – et peut-être plus encore – sur leur moralité, leur famille, leur consommation d’alcool et leurs rapports aux hommes ». La femme se devant d’être exemplaire, on ne lui pardonne rien et on l’humilie en place publique à l’image des tondues à la Libération.

En partant des archives judiciaires, l’exposition « Présumées coupables »  a le mérite de mettre en lumière la persistance des préjugés sexistes qui se déchaînent envers les suspectes. Forcément coupables… Amélie Meffre

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Madani, des « F(l)ammes » au Paradis…

Nées en banlieues, elles s’emparent de la scène pour témoigner de la réalité de leur existence. « F(l)ammes » ? Un spectacle plein de fougue où brillent dix filles en béton armé. Tandis que Véronique Sacri, en femme solitaire et incandescente, se la joue « Fille du paradis »… Deux récits mis en scène par Ahmed Madani.

 

La pièce s’ouvre sur un énoncé, celui de ces lieux refuges où l’on se retire pour se sentir bien : la médiathèque anonyme, l’intérieur capitonné d’une voiture… Des lieux hors les murs des chambres féminines, trop souvent ouvertes aux quatre vents et aux regards extérieurs. Dans OLYMPUS DIGITAL CAMERA« F(l)ammes », dix filles des quartiers populaires s’approprient un nouvel espace, celui de la scène, pour explorer des fragments de leurs vies intimes et dynamiter les regards.

Lancée en novembre à Sevran, cette deuxième création d’Ahmed Madani s’inscrit dans un triptyque artistique impliquant des jeunes des quartiers populaires. Après avoir donné la parole aux garçons dans « Illumination(s) » en 2013, le metteur en scène a sillonné la France afin d’auditionner des jeunes filles. Au terme de deux ans d’ateliers d’écriture et de jeu dramatique, où elles ont appris à chanter et à danser face à un public, a jailli « F(l)ammes », un projet cathartique porté par des comédiennes non professionnelles aux identités singulières.

Dérouter les jugements, déroger aux clichés, rejeter les tâches et places qu’on leur assigne. Sur scène, ces filles venues de Vernouillet, Garges-lès-Gonesse ou Bobigny déconstruisent les discours politiques et médiatiques, réfutant toute relégation identitaire. Invoquant « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss, « un livre où j’ai compris que je venais de la forêt » dit l’une des comédiennes, elles refusent d’être renvoyées « au monde du sauvage ». « Si je suis arabe, africaine, asiatique, je ne cesse pas pour autant d’être de France », clame l’une d’elles. Car la honte d’être soi, elles s’y confrontent dans le regard des autres. Plus blancs, mieux dotés, soit disant plus éduqués… Leurs dix tranches de vie se font aussi récits de bagarres face à la violence des hommes et des rôles sociaux qu’on leur impose. « Tu vois, quand un homme a peur, il se rassied », glisse une maman à sa fille qui a tenu tête à son père malgré la menace des coups. « Cette création OLYMPUS DIGITAL CAMERApartagée est un acte esthétique et poétique qui fait entendre une parole trop souvent confisquée », souligne à juste titre Ahmed Madani, le metteur en scène.

Quête de reconnaissance, chroniques d’existences, « F(l)ammes » dresse le portrait collectif d’une jeunesse tout simplement en mal… d’égalité. Cyrielle Blaire

 

…Et Madani aussi, « Fille du paradis » !

En écho aux cris des femmes de banlieues que nous fait entendre « F(l)ammes », résonnent et tonnent les propos dénonciateurs d’une « Fille du paradis » ! Ceux de madani3Cynthia, une jeune étudiante en littérature qui décide un jour de composer le numéro de la plus grande agence d’escortes de Montréal…

Ahmed Madani s’est emparé avec brio du récit autobiographique de Nelly Arcan, « Putain », pour l’adapter à la scène. « Fille du paradis » ? Une charge radicale et sans concession contre l’icône dévastatrice de la femme parfaite, « une parole bouleversante d’humanité, une rage de vivre qui déchire l’opacité des ténèbres telle une étoile filante »… Superbe, irradiante de sincérité et de naturel, Véronique Sacri relève le défi, s’engageant corps et âme dans cette parole à proférer dans la démesure et hors toute censure. Un texte d’une rare puissance évocatrice qui, de la plainte enfantine à la maturité féminine, dissèque et passe au scalpel le discours dominant sur la séduction, la beauté, la sexualité. Femme désir, femme objet, femme putain, Cynthia se veut toutes ces femmes à la fois, mais bien plus encore : la femme libre qui ose une parole publique, la femme impudique qui dévoile une madani1parole nue et pose des mots sur les maux d’une société qui monnaie la sexualité, marchandise les corps.

Dans une mise en scène épurée, sans artifice, Véronique Sacri illumine les planches de sa seule présence. Comme possédée par ce récit qu’elle fait sien : brisée, écartelée, violentée, pénétrée de l’urgence à libérer une telle parole ! Yonnel Liégeois.

 

 

À voir encore :

louis-perego-juste-cote-annette-compagne_0_730_730– « Une longue peine » à la Maison des Métallos : l’univers carcéral raconté par quatre anciens condamnés à de longues peines, dont Louis Perego (18 ans d’incarcération) en compagnie de sa compagne Annette Foex (8 années de parloir))… Des mots forts, emprunts de dignité et d’émotion. Un théâtre « documentaire » de belle facture, signé Didier Ruiz passé maître en la matière, qui permet d’entrevoir ce qui se vit derrière les murs. De la cellule au parloir, la violence, l’angoisse, la solitude, l’enfermement pour tous : détenu, épouse et enfants. Y.L.

richard– « Richard III, loyaulté me lie » en tournée nationale : l’un des chefs d’œuvre de Shakespeare revisité par Jean Lambert-wild en clown blanc dans le rôle titre et Élodie Bordas dans tous les autres rôles ! Un spectacle d’une rare beauté, où le comique tutoie le tragique dans leurs plus beaux effets… Une performance d’acteurs, une mise en scène collective de haute voltige, du grand art qui exige une maîtrise parfaite de la voix et du geste. Une création à ne pas manquer, qui mérite d’amples applaudissements. Y.L.

havel– « Audience&Vernissage » à l’Artistic Théâtre : deux courtes pièces de Vaclav Havel écrites en 1975, censurées en leur temps par le régime tchécoslovaque, rassemblées en un seul spectacle et superbement mises en scène par la patronne des lieux, Anne-Marie Lazarini. L’humour, l’autodérision, la parole dissidente d’un futur Président qui voulait que « le théâtre soit la voix de la conscience des hommes et de la société ». Pari gagné avec une bande de comédiens au mieux de leur forme, au service d’un théâtre qui n’a pris aucune ride. Quand le rire et l’absurde donnent autant à penser et réfléchir, un plaisir à ne surtout pas bouder. Y.L.

 

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Villerupt, capitale lorraine du cinéma italien

Jusqu’au 13 novembre, se déroule à Villerupt le 39ème Festival du Film italien. C’est ici, et nulle part ailleurs, qu’est né il y a quarante ans, au cœur des brumes lorraines, le premier festival consacré à la filmographie transalpine. Retour sur événement.

 

 

Un projet fou, surgi de la tête de quelques jeunes enfants d’immigrés ! Des fondus de cinéma, attachés à la terre natale de leurs parents… Grâce à eux, le Festival de Villerupt est devenu, au fil des ans, un événement culturel incontournable. Qui accueille chaque année plus de 40 000 spectateurs. En face de l’Hôtel de Ville, sur la place, une énorme machine, la cage finisseuse du train de 700 de l’usine de Micheville : dans les usines sidérurgiques, la cage finisseuse était l’une des  étapes du processus de laminage universel des profilés métalliques principalement en acier, en particulier rails et poutrelles, etc… Elle affiche-villeruptsemble veiller sur la ville, rendant hommage à tous les « ritals » et autres déracinés qui ont produit tant de richesses matérielles et tant enrichi notre culture hexagonale.

 

Chaque année, la foule est au rendez vous. Les générations se côtoient dans la file d’attente. Pour les anciens de « Villerrou », c’est ainsi qu’ils prononçaient, ce fut longtemps une occasion inestimable de retrouvailles avec le pays bien-aimé et la langue de Dante. Ou plutôt la langue de l’usine et de la maison, refoulée à l’extérieur par souci d’intégration. Le calendrier de l’immigration italienne en Lorraine  est étroitement lié à l’histoire ouvrière de cette région : depuis le début du siècle dernier jusqu’aux années d’après guerre, ils sont venus en masse, ainsi que les Polonais et plus tard les Maghrébins, participer à l’essor sidérurgique de la Lorraine avant d’être sacrifiés par la casse industrielle.  Le développement économique de la région remonte à la fin du 19ème siècle, date à laquelle s’engage une sévère compétition sidérurgique avec l’Allemagne. Le minerai lorrain est trop riche en phosphore, ce sera grâce au procédé « Thomas » (1882) que l’on pourra fabriquer un acier d’excellente qualité à partir de la « minette » de Lorraine. Cent ans après, l’épopée nous est racontée par Jean-Paul Menichetti en 1982 dans son film « L’anniversaire de Thomas ».

Très vite, l’essor sidérurgique nécessite un appel à la main-d’œuvre étrangère, italienne en particulier, ce jusqu’aux années 1960. Villerupt, et sa voisine Audun le Tiche, deviennent des villes de l’acier et …de culture italienne : à la fin des années 1980, un sondage dans les écoles primaires de la région donne la « Pasta » comme plat régional lorrain ! Mais le démantèlement industriel, initié dès 1961, se poursuit inexorablement. La société des OLYMPUS DIGITAL CAMERAlaminoirs de Villerupt à Micheville ferme définitivement en 1986 : en 25 ans, 8000 emplois auront disparu.

 

Fidèle à ses racines, le festival n’en est pas moins tourné vers l’avenir. Depuis de nombreuses années, il a opéré une véritable décentralisation vers différentes communes ou grandes villes avoisinantes (Neuves Maisons, Epinal, Commercy, Creutzwald, Sarreguemines, Longwy, Metz…) et vers le Luxembourg, en partenariat avec la Cinémathèque. Les Italiens perçoivent le Festival de Villerupt comme une vitrine de leur production cinématographique, les acteurs et réalisateurs qui font le voyage s’étonnent toujours d’y découvrir des films qui ne sont pas distribués chez eux. Après une projection, devant une salle pleine, ils sont surpris parfois de pouvoir débattre en italien aussi loin de chez eux ! « Benvenuti a Villerupt », la banderole lumineuse tricolore se joint au soleil pour nous accueillir  en ce week-end d’ouverture du 1er novembre.

La 39ème édition propose, dans le seul périmètre de Villerupt – Audun le Tiche – Esch sur Alzette, pas moins de 68 films. L’affiche du Festival est pour la onzième fois l’œuvre de Baru, l’enfant du pays. Auteur de bande dessinée, il fut en 2011 président du jury du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. La programmation alterne, au cours des quinze jours de Festival, avant-premières et reprises, les films en compétition ainsi que de nombreuses œuvres du réalisateur Francesco Rosi auquel  le critique de cinéma Michel Ciment a dédié sa carte blanche. Ce dernier, directeur de publication de la revue « Positif » et collaborateur depuis 1970 du « Masque et la Plume », l’émission de France Inter, nous permet ainsi de revoir, ou découvrir pour les plus jeunes, des

"Il segreto di Pulcinella", Mary Griffo

« Il segreto di Pulcinella », Mary Griffo

chefs-d’œuvre comme  « L’affaire Mattei», «  Le christ s’est arrêté à Eboli», « Main basse sur la ville »  et bien d’autres encore.

La projection en avant-première internationale du documentaire « Il segreto di pulcinella » (Le secret de Polichinelle ) est un choc : certes, nous avions entendu parler du scandale des déchets toxiques en Campanie, la région de Naples, mais nous découvrons l’ampleur du trafic mafieux, avec ses répercussions dramatiques sur les vies humaines, y compris celles des jeunes enfants. Une vision d’horreur, les images d’une terre assassinée sans état d’âme pendant plusieurs décennies. L’écho de ce drame a récemment franchi les frontières lorsque les européens s’inquiétèrent égoïstement que certaines vaches de race bufflonne, dont le lait produit la fameuse « Mozzarella di Buffala Campana » aient pu brouter des terres contaminées….. « Tout le monde savait, alors j’ai pris le parti de faire raconter l’histoire aux enfants par Polichinelle pour porter plus loin le message », raconte Mary Griffo, la jeune réalisatrice. Elle nous confie que dans sa propre famille « les tumeurs ont également frappé comme dans chaque famille des villages concernés ». Et d’ajouter que « les choses n’ont pas vraiment changé même si il y a maintenant une réelle prise de conscience de la population qui relève la tête et manifeste désormais contre cet état de fait ». Toutefois, « malgré les décrets de loi qui ont été pris, les industries continuent à déverser leurs déchets toxiques dans l’arrière-pays

"La ragazza del mondo", Marco Danieli

« La ragazza del mondo », Marco Danieli

napolitain ». Le film est sorti le 31 octobre en Italie, au surlendemain de sa projection à Villerupt.

Parmi les films en compétition, c’est une toute autre histoire, beaucoup plus intime mais quelque peu révoltante elle-aussi, qui nous est contée par Marco Danieli dans « La ragazza del mondo » (La fille du monde). Ce monde, c’est « le monde impie » qui englobe tous ceux qui ne font pas partie de la « famille » des Témoins de Jéhovah et que l’on ne doit pas fréquenter sous peine d’être excommunié. Giulia paiera cher d’avoir cédé à ses premiers émois amoureux hors de cette loi… Film sensible montrant avec subtilité les liens familiaux très affectueux qui emprisonnent la jeune fille plus efficacement qu’une contrainte autoritaire et brutale : tout le problème de l’emprise sectaire sous toutes ses formes. La jeune comédienne, Sara Serraiocco, est très juste et très émouvante dans l’expression de ce conflit intérieur. Dans « I nostri passi » (Nos pas), un couple séparé tente de survivre après la mort accidentelle de leur fils, trois ans auparavant. Le père, qui fut un célèbre photographe mais qui se sait condamné, se prend d’affection pour un jeune délinquant ayant un don pour capter les images. Il lui léguera tout son matériel en lui intimant de se réaliser. L’histoire est magnifiquement filmée

"Si puio fare", Giulio Manfredonia

« Si pùo fare », Giulio Manfredonia

par Mirko Pincelli, photographe et reporter de formation !

 

Villerupt a souhaité cette année rendre un hommage particulier aux scénaristes qui ont une place très importante  dans le cinéma italien. En programmant notamment l’excellent « Si pùo fare » (C’est faisable) de Giulio Manfredonia sur un scénario de Fabio Bonifacci. Le film retrace l’épopée bienveillante et dérangeante d’un syndicaliste nommé responsable d’une coopérative de malades mentaux qu’une loi récente vient de sortir des hôpitaux psychiatriques. Il est choqué par l’abrutissement médicamenteux dans lequel ils sont plongés par le médecin de l’établissement, il refuse de continuer à les cantonner dans une activité inutile et débilitante. Fort de son expérience syndicale de meneur d’hommes, il les entraîne dans un réel projet d’activité économique utilisant les capacités de chacun : la pose de parquet ! Après quelques ajustements nécessaires et de nombreux problèmes dépassés, l’entreprise fonctionne et les commandes pleuvent. La plus belle réussite ? Le changement de regard de l’extérieur sur ces malades qui ne manquent pas d’intelligence, surtout le changement du regard qu’ils portent sur eux-mêmes.

Plus léger, le film de Francesco Bruni (scénario et réalisation) « Scialla » nous permet de retrouver le toujours séduisant  et talentueux acteur Fabrizio Bentivoglio qui fut le jeune premier incontournable des années 80/90. Jadis professeur de lettres classiques et écrivain, il vivote de quelques cours particuliers et de l’écriture de biographies de médiocres célébrités, dans un état de dépression larvée. Jusqu’à l’irruption, dans son univers désabusé et solitaire, d’un fils inconnu, ado rebelle et futé, qu’il décide de remettre dans le droit chemin. Ce qui l’oblige à se reprendre en main lui aussi… Un film intelligent et drôle sur la transmission, un regard juste sur la jeunesse d’aujourd’hui. Il reste encore beaucoup à voir, et de nombreuses pépites à découvrir,

Dans le hall d'accueil du festival, la foule se presse !

Dans le hall d’accueil du festival, la foule se presse !

dans ce Festival unique qui se prolonge jusqu’au 13 novembre.

 

Par delà sa capacité à recoudre chaleureusement un tissu social déchiré par des décennies de crise, le Festival de Villerupt est avant tout une joyeuse immersion dans l’exception culturelle italienne. Un savoureux accord entre pasta et cinéma ! Chantal Langeard

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