Archives de Tag: Histoire

Bouquet, le « vieux maître » du verbe

Sous le titre Servir, suivi, en plus petites lettres, de la vocation de l’acteur, Michel Bouquet s’entretient avec Gabriel Dufay. Quand le « vieux maître » se révèle un artiste entier, d’une intégrité infinie, dont chaque phrase a le tranchant d’un aphorisme.

 

 

Servir, de la vocation de l’acteur est d’emblée excitant pour l’esprit, dans la mesure où le vieux maître, qui a déjà répondu en d’autres occasions à des interlocuteurs (André Courtin, Charles Berling, Jean-Jacques Vincensini, Fabienne Pascaud) se montre à nouveau tel qu’en lui-même avec des variantes, sans altérer d’un souffle ce que nous savons de lui. Sauf qu’il semble y avoir, dans ce face-à-face entre un jeune comédien metteur en scène qu’on sait nourri d’exigence et un acteur considérable depuis beau temps entré dans sa légende, une manière de tacite passation de témoin. Cela mérite d’être souligné, en un temps où le terme de « transmission » sonne trop comme un vœu pieux. C’est d’autant plus flagrant que Gabriel Dufay n’est pas confit en dévotion. Il semble d’abord soucieux de vérifier, fût-ce à distance, celle des générations, le bien-fondé éthique d’une ­pratique artistique résolument en dehors des modes de l’époque.

Bouquet, qui ne se réclame que de Dullin et Jouvet, découvrit, enfant émerveillé, Mme Segond-Weber disant le vers dans la plus radicale simplicité. Il ne croit qu’au travail inlassable sur le rôle, jour et nuit, corps et âme, jusqu’à rendre enfin justice à la partition de l’auteur. À ce degré d’ascèse, on saisit comment le metteur en scène lui paraît le plus souvent quasiment superflu. Ces entretiens révèlent à nouveau un artiste entier, inquiet, d’une intégrité infinie née du goût de l’absolu. « C’est un esclavage d’avoir du talent, un esclavage ce n’est pas de la rigolade ! » s’exclame-t-il, et plus loin : « Moins on sait qu’on a du talent, plus on prend de risques avant d’entrer en scène, et plus beau ce sera. » Tout ce qu’il affirme, sur l’époque et sur l’art, porte le sceau de la même intransigeance, qu’il s’agisse de Molière, d’Anouilh, qu’il a tant joué (« un théâtre d’insectes », en dit-il), de Ionesco, de Pinter, de Beckett et de Thomas Bernhard, de la peinture et du cinéma, chaque phrase a le tranchant d’un aphorisme.

On ne peut que révérer la pensée aussi franche, un peu pince-sans-rire au fond, d’un homme, né en 1925, qui déclare : « Il est nécessaire de mener une vie normale pour être acteur, ne pas se perdre dans les excès. Trop d’acteurs se prennent pour Rimbaud. On n’est pas Rimbaud ! Un poète comme Rimbaud peut se permettre d’avoir une vie bizarre et déréglée. L’acteur, non. Il doit avoir une discipline terrible ». Jean-Pierre Léonardini

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Documents, essais, Entretiens, rencontres, Rideau rouge, La chronique de Léo

Fatou Diome porte plainte !

Amoureuse de l’œuvre de Montaigne, Fatou Diome apprécie aussi celles de Senghor, Gao Xingjian ou Bach. Dans Marianne porte plainte !, l’auteure brocarde les tenants d’une vision étriquée de l’identité. Rencontre

 

 

Jean-Philippe Joseph – Avez-vous craint de voir La-Marine-Marchande-de-Haine, comme vous la surnommez dans le livre, s’installer à l’Élysée, le 7 mai dernier ?

Fatou Diome – Non, ce pays est encore trop sage pour cela. La République est un corps vivant : il réagit quand il se sent menacé. Il est l’héritier de la Révolution.

 

J-P.J. – Votre roman, Marianne porte plainte !, sonne comme un coup de gueule contre la bêtise, l’ignorance et l’hystérisation autour de l’identité nationale…

F.D. – L’identité nationale, c’est la belle dont tout le monde parle, mais nul ne saurait décrire son visage. C’est une abstraction, chacun y met ce qu’il veut. L’identité, c’est se découvrir soi-même avant de se définir. Et, pour se définir, il faut connaître les autres. L’identité va de pair avec la culture et l’éducation, elle se fait grâce aux acquis de l’apprentissage. C’est aussi une devise, Liberté, Egalité, Fraternité. Sans la fraternité, je ne sais pas si les deux autres seraient possibles.

 

J-P.J. – Vous êtes née au Sénégal, vous vivez depuis 20 ans en Alsace. Comment voyez-vous votre identité ?

F.D. – Je ne la vois pas ! Je la vis. C’est comme quand vous portez un vêtement, ce sont les autres qui regardent s’il vous va bien ou pas. L’identité est une construction, une élaboration dans le temps, qui s’améliore. J’ai décidé d’écrire Marianne une nuit, alors que je regardais les infos. J’entendais François Fillon expliquer que la France n’est pas une nation multiculturelle. Je me suis dit, mais alors : qu’est-ce que je suis ? Parce que je suis aussi française, à ma façon, avec mes spécificités. J’ai repensé au ministère de l’Identité nationale, de Sarkozy, et à toutes ces choses amères qu’on entend, qui sont difficiles à digérer. Ça me polluait tellement la tête que j’ai mis entre parenthèses le roman sur lequel je travaillais. J’ai écrit Marianne d’une traite. Il fallait que j’évacue.

 

J-P.J. – Les débats se crispent aussi depuis plusieurs années autour de la religion, de l’islam, en particulier…

F.D. – On ne devrait pas avoir à parler des religions, c’est quelque chose d’intime. De même, je ne comprends pas que la laïcité puisse faire débat. Elle fait partie de notre culture historique, politique, sociale, de notre instruction civique. C’est un modus vivendi. Chacun est libre de croire dans ce qu’il veut. C’est comme les dessous chics : tout le monde peut en avoir, mais personne n’est tenu de les exhiber. Dans toute religion, il y a une partie philosophique qui est le dogme. Un dogme ne se discute pas, c’est une croyance, alors autant laisser les gens avec. Il y a d’autres choses à partager quand on rencontre quelqu’un : la musique, les livres, les voyages, la cuisine…

 

J-P.J. – En 2003, vous avez publié Le Ventre de l’Atlantique, qui racontait les rêves d’émigration d’un jeune Sénégalais. Quatorze ans plus tard, l’Europe ne parle que de se barricader…

F.D. – Un Canadien ou un Argentin blanc qui s’installe en France est un expatrié, quelqu’un qui voyage et qui est libre de le faire. Un Africain ou un Afghan ? C’est un immigré, peu importe les raisons pour lesquelles il est là. Si elle ne veut pas encourager la xénophobie, l’Europe doit changer son regard, parce que la représentation qu’on se fait de l’autre alimente le repli sur soi et le rejet. Tant que les Africains ne tireront pas eux-mêmes parti de leurs propres richesses, ils suivront le flux des capitaux vers le Nord. Celui qui part pour sa survie, qui considère que la vie qu’il a à perdre ne vaut rien, sa force est inouïe, parce qu’il n’a pas peur de la mort. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Parcours

Née sur l’île de Niodor, au Sénégal, Fatou Diome arrive en France en 1994. Pour financer ses études, elle fait des ménages, garde des enfants, s’occupe de personnes âgées, donne des cours particuliers. Diplômée, entre autres, en littérature francophone et en philosophie, elle publie en 2001, La Préférence nationale, puis Le Ventre de l’Atlantique. À travers ses ouvrages, elle explore les thèmes de l’immigration et des relations entre la France et l’Afrique.

Poster un commentaire

Classé dans Entretiens, rencontres, Littérature

Ralite, au carrefour des cultures

Jack Ralite s’est éteint le 12 novembre 2017. Aubervilliers, les États généraux de la culture, le théâtre, le cinéma : la culture, et les politiques qui la portent, furent toujours au cœur de ses préoccupations ! Sur le sujet, il a travaillé, ferraillé, écrit des textes, prononcé des discours enluminés de citations poétiques ou politiques. Rencontre avec Denis Gravouil, secrétaire général de la CGT Spectacle et membre de la Commission exécutive confédérale.

Avec son accord, Chantiers de culture se félicite de publier l’article de notre consœur Christine Morel. Un bel hommage à un grand humaniste qui sut conjuguer avec talent les rapports entre la culture et le travail.

 

 

Christine Morel : Quelle fut la place de Jack Ralite dans le milieu du spectacle ?

Denis Gravouil : Nous le connaissions à plus d’un titre. D’abord parce que Jack Ralite s’est   intéressé aux questions de culture, ensuite parce qu’il fut un soutien très fort dans les batailles contre les remises en cause du régime d’assurance chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle. Il a toujours été présent à nos côtés sur ces deux terrains, les orientations de notre ministère de tutelle et la défense des droits sociaux. Si les deux sujets sont liés, il avait compris qu’il ne faut pas les confondre. Le combat politique pour la culture concerne tous les acteurs du secteur, les professionnels (artistes, techniciens, agents du ministère de la culture…) comme le public. Et le public, c’était son grand souci ! Lui-même n’était pas un professionnel de la culture, même s’il fut administrateur dans plusieurs établissements culturels. Il était un infatigable spectateur, passionné de spectacle. Il allait quasiment tous les soirs au théâtre ou au concert, on le croisait tous les étés au festival d’Avignon et cela jusqu’en 2016 alors qu’il était déjà très fatigué… Il avait assisté à des débats, notamment à celui avec Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, qui se tenait dans la cour de la maison Jean Vilar sur le thème « Réinventer les relations entre monde du travail et culture ». Féru de cinéma, Jack Ralite était aussi un habitué du festival de Cannes.

 

C.M. : Quel rôle a-t-il joué dans la lutte pour les droits sociaux des intermittents du spectacle ?

D.G. : Dès sa création en 2003, il a fait partie du comité de suivi de la réforme du régime d’indemnisation chômage des intermittents à l’Assemblée nationale, instance de discussion entre parlementaires et organisations qui avaient lutté contre la réforme et la forte réduction des droits qu’elle induisait. Il en était d’ailleurs l’un des piliers avec Etienne Pinte (député UMP) et Noël Mamère (député écologiste). Si la capacité de Jack Ralite à faire le lien entre des gens de divers bords et de bonne volonté a été incontestablement utile, ses interventions et ses écrits furent également un grand soutien dans la lutte des intermittents. Quand il parlait, tout le monde se taisait pour écouter ! Il a participé à plusieurs assemblées générales, le 16 juin 2014 à l’occasion d’une très grosse manifestation,  il nous a adressé un texte de soutien que j’ai lu au micro. Intitulé « Avec vous fidèlement », il commençait par un petit extrait du poème La Rage de Pasolini : « La classe propriétaire de la richesse / Parvenue à une telle familiarité avec la richesse / Qu’elle confond la nature et la richesse » et il se terminait par « Toujours plus rassemblés entre vous, toujours plus solidaires avec d’autres qui renoncent à renoncer, vous utilisez votre pouvoir d’agir à l’étage voulu, avec vos sensibilités, vos imaginations, vos intelligences, vos disponibilités. Vous êtes souffleurs de conscience et transmettez une compréhension, une énergie, un état d’expansion, un élan. Adressez-vous à ceux qui rient, réfléchissent, pleurent, rêvent à vous voir et vous entendre jouer. Surtout que le fil ne soit pas perdu avec eux. « L’homme est un être à imaginer », disait Bachelard. A fortiori les artistes et techniciens de l’art que vous êtes. Solidarité, frères et sœurs de combat et d’espérance. Avec vous, comme disent beaucoup de personnages de Molière : « J’enrage ». Avec lui, c’était toujours de beaux textes, d’une grande culture, magnifiquement écrits et qui disaient les choses avec une grande justesse. C’est cela aussi la culture, les beaux textes !

 

C.M. : Et sur le volet de la politique culturelle, quel fut son apport, lui qui n’a pas été ministre de la culture ?

D.G. : Jack Ralite est connu pour les « États généraux de la culture » qu’il a lancés en février 1987 au Théâtre de l’Est Parisien pour réagir à la marchandisation de la culture. À l’époque, celle-ci se mettait en branle via l’audiovisuel, surtout avec la privatisation de TF1. Il fut très présent dans les batailles en faveur de la télévision publique ou du cinéma pour sauver la Société Française de Production, les studios des Buttes Chaumont de l’ORTF, les Studios de Billancourt, il était  très lié avec nombre de réalisateurs (Stellio Lorenzi, Marcel Buwal, Marcel Trillat…). Non seulement il réagissait, il voulait aussi proposer autre chose. Tous ceux qui étaient intéressés ont donc été conviés à en débattre aux États Généraux de la Culture, « un sursaut éthique contre la marchandisation de la culture et de l’art, et contre l’étatisme. Une force qui veut construire une responsabilité publique sociale, nationale et internationale en matière de culture », écrivait-il. Rapidement, ils ont essaimé à travers la France, puis l’Europe : en 1989, la Commission Européenne adopte la directive « télévision sans frontière » (60% d’œuvres européennes et nationales dans les télévisions, si possible) et en décembre 1994, avec l’appui de l’exécutif français, les négociations du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), qui remettaient notamment en cause les politiques de soutien au cinéma, aboutissent à la création de « l’exception culturelle ». Mais la contre-offensive ne tarde pas. De renoncements en renoncements – de la substitution à l’Unesco de l’« exception culturelle » par la « diversité culturelle » en 1999 au rapport Levy-Jouyet sur « l’économie de l’immatériel » en 2006 -, selon les propres mots de Jack Ralite, « peu à peu, l’esprit des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit dans la visée des deux grands marchés d’avenir, l’imaginaire et le vivant ».

 

C.M. : En 2014, il s’est associé à l’appel qui dénonçait le désengagement de l’État de la politique culturelle…

– D.G. : Oui, en février 2014 Jack Ralite fut la plume de l’appel « La construction culturelle en danger » adressé à François Hollande et signé par des centaines d’artistes de toutes disciplines, mais aussi des chercheurs, des syndicalistes (CGT, CFDT, FSU, UNSA et SUD-Solidaires). Pour dénoncer la vision comptable du budget du ministère de la culture (en chute de près de 6% entre 2012 et 2014), les baisses de subventions aux collectivités territoriales, etc… « La politique culturelle ne peut marcher à la dérive des vents budgétaires comme la politique sociale d’ailleurs avec qui elle est en très fin circonvoisinage. « L’inaccompli bourdonne d’essentiel », disait René Char », ainsi se terminait l’appel. Sous l’égide du metteur en scène Gabriel Garran et de Jack Ralite, le théâtre d’Aubervilliers, devenu le Théâtre de La Commune, fut en 1971 le premier Centre dramatique national créé en banlieue. C’est tout l’esprit de la décentralisation que viennent mettre en péril les politiques actuelles de restriction budgétaire et de désengagement de l’État.

 

C.M. : Ce que prépare l’actuelle ministre de la culture semble achever de tout balayer en matière de politique culturelle ?

Gabriel Garran, fondateur et directeur du Théâtre de la Commune à Aubervilliers

D.G. : Tout s’inscrit dans le plan d’action CAP 2022, décrit dans une étude Ernst&Young / Institut de l’Entreprise, de la campagne d’Emmanuel Macron. Le document annonce tout simplement la destruction du Ministère de la culture dans son essence, son découpage par appartement… Tout ce qui a fait la décentralisation culturelle est nié : non seulement des compétences, soit-disant redonnées aux régions, en réalité voient leurs budgets se réduire, mais la pluralité des modes de financements qui permettait la diversité de spectacles serait empêchée par le guichet unique des subventions… En 2014, nous écrivions, avec Jack Ralite « Beaucoup de ce qui avait été construit patiemment se fissure, voire se casse et risque même de disparaître. Le patrimoine dans sa diversité, le spectacle vivant dans son pluralisme, l’écriture, les arts plastiques, les arts de l’image et l’action culturelle sont en danger. Le ministère de la culture risque de n’être plus le grand intercesseur entre les artistes et les citoyens. Il perd son pouvoir d’éclairer, d’illuminer ». Aujourd’hui, nous pourrions écrire exactement la même chose sauf que là, ce qui nous attend est pire qu’en 2014 : la destruction du tissu culturel est programmée, sans autres raisons qu’idéologiques !

 

C.M. : Héritière d’une tradition qui a entretenu une relation forte à

En compagnie du dramaturge Michel Vinaver

l’émancipation, la CGT s’est d’ailleurs engagée, il y a plusieurs années, « pour une démocratie culturelle ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

D.G. : C’est une question qui intéresse la direction confédérale et qui intéresse à nouveau beaucoup de monde dans la CGT, certainement moins que dans une période passée mais au moins cela suscite à nouveau un intérêt. La CGT est soucieuse de dire que la culture n’est pas réservée à une élite ou, comme Jean Vilar, qu’«  il faut faire du théâtre élitiste pour tous ». Cela veut dire proposer des spectacles exigeants mais qui soient financièrement accessibles et auxquels chacun se sente autorisé à assister. C’est important que nous, confédération syndicale, nous affirmions que la culture n’est pas une affaire de spécialistes mais qu’elle est pour tous le moyen de réfléchir, d’échanger, de mettre en mouvement nos intelligences, nos sensibilités, de s’approprier ce que nous voulons faire de nos vies… La culture devrait être un investissement politique dans tous les sens du terme : un investissement par et pour tout le monde, comme l’expression de ce qui fait société. Propos recueillis par Christine Morel

 

 

Un homme de parole

Jack Ralite s’est éteint le 12 novembre 2017, à l’âge de 89 ans. Ministre de la santé de François Mitterrand de 1981 à 1983, délégué à l’emploi de 1983 à 1984, maire d’Aubervilliers  de 1984 à 2003, ex-député (1973-1981) et sénateur (1995-2011) de Seine-Saint-Denis, l’homme, communiste, a été, durant cinquante ans, une figure majeure de la vie politique française. Intime des textes, aimant à citer les auteurs, passionné de théâtre et de cinéma, de poésie et de toutes les formes d’arts… Infatigable spectateur, fidèle aux artistes mais aussi à la banlieue, militant de la décentralisation culturelle et de l’audiovisuel public, il n’aura jamais dérogé à ses convictions. Il fut administrateur de plusieurs établissements culturels : le Théâtre national de la Colline, le Théâtre du Peuple de Bussang, la Cité de la musique.

Deux réalisations-réflexions lui tenaient spécialement à cœur : la création des « Leçons du Collège de France » en sa bonne ville d’Aubervilliers, surtout son intense dialogue avec le chercheur-enseignant Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au CNAM, sur la thématique culture-travail. Quels que soient ses interlocuteurs, Jack Ralite n’engageait jamais le dialogue avec des certitudes préétablies. Solide sur ses convictions, il écoutait d’abord, se laissait interroger voire interpeller par le propos partagé. Jamais un feu follet qui fait une apparition ou dispense la bonne parole avant de s’éclipser, mais toujours présent du début à la fin de chaque débat-rencontre-colloque où il s’était engagé. Ralite ? Un homme de parole, au sens fort du terme.

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Entretiens, rencontres, Sur le pavé

Berutti, son grand amour

Au Théâtre des Martyrs de Bruxelles, du 26/10 au 19/11, Jean-Claude Berutti signe la mise en scène d’Un grand amour, un texte de Nicole Malinconi. Celle qui vit à Namur est entendue comme une voix qui compte dans la littérature belge et c’est Janine Godinas, grande dame du théâtre belge, qui tient le rôle. Tandis qu’au Mouffetard, à Paris, Delphine Bardot joue Les folles.

 

 

Un grand amour (1), c’est un bref récit d’une cinquantaine de pages. Au fil d’une écriture délibérément maigre, factuelle peut-on dire, une femme d’âge se raconte devant un témoin muet qu’on ne verra pas, sauf, à point nommé, dans le grand miroir incliné dans le dos de celle qui parle, lorsqu’on décèlera la silhouette de la visiteuse esquissée en vidéo. On saisit assez vite que la bourgeoise au maintien digne qui se confie se délivre enfin d’un secret étouffant.

Son mari, nazi de la première heure, condamné et mort à l’heure où elle l’évoque, était le commandant du camp de concentration de Sobibor. À partir de là, d’arguties affectives en cuisants remords d’ordre moral, le discours devient de plus en plus complexe. Elle savait, bien sûr, ce qui se passait non loin du foyer où elle élevait ses enfants. L’homme, qu’elle aimait, n’était que déni, ayant pour seul prétexte d’énigmatiques travaux de construction.

La scène est supposée être au Brésil, à São Paulo précisément, où, après la guerre, la famille a vécu incognito. La vertu de la partition réside dans la franchise de la confession, mêlée d’infimes réticences propres à la classe sociale de celle dont le soliloque s’adresse, non seulement à celle qu’on ne voit pas, mais avant tout au public. C’est extrêmement difficile à mener à bien dans le jeu. Par bonheur, c’est Janine Godinas, grande dame du théâtre belge, qui tient le rôle. On l’a bien connue en France, aux côtés de Gildas Bourdet, dans les lointaines aventures du Saperleau et des Bas-Fonds. Parfaite maîtrise de la voix et du geste, au sein d’une sorte de calme fiévreux, avec de courtes fêlures dans le quant-à-soi.

Du grand art, dans la mesure où Janine Godinas parvient à presque émouvoir, ce dans une situation dont cette femme n’est qu’à demi victime de circonstances qu’elle n’eut pas la force de bousculer en partant. Là réside d’ailleurs la force subtile du texte. Beau travail théâtral d’ensemble, mené avec tact dans une entreprise de vérité criante, à des fins d’élucidation d’ordre historique, devant des spectateurs dont le silence, constant en cours de route, s’avère très parlant à l’instant des bravos. Jean-Pierre Léonardini

(1) Le texte est publié par Esperluète Éditions.

 

À voir aussi :

Les folles, au théâtre Mouffetard

Un spectacle tout en dentelles où la marionnettiste Delphine Bardot, accompagnée du musicien argentin Santiago Moreno, donne corps et vie à ces mères et grands-mères en quête des leurs, disparus tragiquement sous le joug mortifère de la dictature argentine. Surnommées « Les folles de mai », mains nues et seulement coiffées de leur foulard blanc, elles défilèrent inlassablement en rond à partir de 1977 sur la fameuse Place de Mai devant le palais présidentiel. Pour réclamer justice et réparation, défier la junte militaire et exiger des réponses à leurs questions : qu’avez-vous fait de nos 30 000 enfants, filles et fils ? Que sont devenus leurs corps ?

Un spectacle d’une grande intensité dramatique, où le tragique le dispute au poétique. De la musique et des chansons, pas de mots, des images d’actualité de l’époque : contre la résignation et l’oubli, la force de l’amour et de la dignité bravant répression et violences policières au service d’une tyrannie sous les ordres du général Videla ! Une interprétation d’une extrême sensibilité où douleurs et souffrances percent derrière la délicatesse du geste, une pièce à ne pas manquer, en particulier pour celles et ceux qui, peut-être vous comme moi, furent gratifiés de l’immense honneur et privilège de « tourner » en compagnie de ces femmes courageuses dans la moiteur de Buenos-Aires. Créée lors du récent Mondial des marionnettes de Charleville-Mézières, une sombre tranche d’histoire sublimée par la grâce des planches, des images et souvenirs puissants ravivés par la « folle » Bardot. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans La chronique de Léo, Pages d'histoire, Rideau rouge

Saint-Étienne fait sa Comédie !

En présence de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, fut inaugurée le 16 octobre la nouvelle Comédie de Saint-Étienne, place Jean Dasté. À l’heure du 70ème anniversaire de la décentralisation théâtrale, un événement majeur que la renaissance d’un outil culturel au service d’un public avide de richesses et découvertes scéniques.

 

 

Sur le plateau de la grande scène, la bande de garçons et filles salue le public. Salve d’applaudissements, salle comble. Sous la houlette du patron des lieux, Arnaud Meunier, les élèves du lycée Etienne Mimard ont rendu une copie parfaite ! Comme leurs jeunes collègues du collège Gambetta, en levée de rideau… Deux spectacles amateurs encadrés par des comédiens professionnels, « L’homme libre » de Fabrice Melquiot et « Nous sommes plus grands que notre temps » de François Bégaudeau, parmi les cinq projets artistiques à l’affiche confiés à la crème des auteurs et metteurs en scène contemporains, une réussite totale lors de ces trois semaines de représentations gratuites ouvertes à la population stéphanoise, en prélude à l’inauguration officielle de la Comédie en cette mi-octobre 2017. Pour que le public découvre et s’approprie les nouveaux lieux, ce magnifique temple des planches érigé sur la cathédrale de fer que fut l’antique Société Stéphanoise des Constructions Mécaniques : un symbole fort, le mariage de la matière et de l’esprit, rouges peintures et rideau rouge, l’alliance des travailleurs et des bateleurs, tous créateurs en leur spécifique humanité.

 

Jean Dasté, le pionnier et défricheur, doit s’en féliciter et s’esclaffer de plaisir dans les cintres de sa divine Comédie ! C’est lui qui, en 1947 à l’aube de la décentralisation théâtrale initiée par Jeanne Laurent, plantait les premiers tréteaux au pays de l’or noir et, sillonnant villages et campagnes, allumait des étincelles de bonheur dans les yeux de tous ces gens de peu : en témoignent dans l’album « Le théâtre de ceux qui voient », toujours aussi émouvantes au regard, les superbes photographies d’Ito Josué. « Quelle beauté, quel miracle, quel mystère réussissent à remplir ces visages, ces corps d’épouvante, de jouissance, de terreur, d’effroi, de plaisir ? », s’interroge l’héritier et compagnon de route Jean-Louis Hourdin. « Les photos saisissent la beauté des êtres, dans le temps même de la représentation, au moment où ils ne s’appartiennent plus, où, libres, ils créent, avec les acteurs, une nouvelle communauté des hommes ». Pour qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas, pour l’un qui scande son adresse au dieu comme pour l’autre qui se refuse à tutoyer la divinité, ainsi que l’énonce avec pertinence et talent l’écrivain Erri de Luca, c’est le miracle du spectacle vivant toujours renouvelé !

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, à l’heure de la reconstruction quand les crédits si chichement comptés se dirigeaient essentiellement vers l’investissement économique et industriel, des hommes et des femmes osèrent mettre la culture au devant de la scène, une priorité à égalité avec d’autres ! Dans l’esprit nouveau insufflé par le Conseil national de la résistance, ce fut le pari d’une femme exceptionnelle, Jeanne Laurent, alors fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale, bien avant que le Général concède un ministère de la Culture à André Malraux : irriguer le territoire d’outils susceptibles de propager la bonne parole au cœur des villes et campagnes, s’appuyer sur les talents qui fleurissent déjà en ces contrées. En 1946, la Comédie de l’Est voit le jour à Colmar, suivent la Comédie de Saint-Étienne en 1947, le Grenier de Toulouse en 1948, le Centre dramatique de l’Ouest en 1949, la Comédie de Provence en 1952… Le réseau des centres dramatiques nationaux est né (trente-huit à ce jour). Fondateur du TNP (le Théâtre National Populaire) puis du Festival d’Avignon, Jean Vilar n’avait eu de cesse d’affirmer que le théâtre est un service public qui doit rejoindre l’ensemble des citoyens « au même titre que l’eau, le gaz et l’électricité » ! Après l’inauguration des premières Maisons de la culture en 1961 sous l’égide de Malraux, est créé en 1990 le label « Scène nationale », 71 au total tant en France métropolitaine qu’en Outre-Mer. La mission commune de tous ces lieux, selon leur statut et budget ? Faire exister la création et la culture hors la capitale, se donner les moyens de rejoindre et rassembler tous les publics avec priorité en direction des couches sociales éloignées des institutions culturelles ou privées des codes d’accès, partager outil et moyens de la structure avec les artistes et compagnies du cru.

 

Une mission initiée en 1947 par Jean Dasté dont Arnaud Meunier, le talentueux metteur en scène et directeur des lieux depuis 2011, s’enorgueillit de poursuivre. Fier d’hériter, sept décennies plus tard, de ce superbe écrin avec ses deux salles (700 et 300 places), ses grands espaces et studios de travail dévolus aux élèves de l’École supérieure d’Art dramatique, ses moyens techniques ultra-performants, son monumental hall d’accueil du public… « La Comédie de Saint-Étienne est forte de son histoire, en quittant la rue Loubet pour le quartier de la Plaine Achille, elle n’a rien perdu de son âme », souligne le jeune directeur. « La maison demeure tournée vers la création et les auteurs vivants, elle poursuit et développe son travail de sensibilisation avec les jeunes des lycées et collèges, elle n’abandonnera surtout pas son immersion dans les quartiers populaires et sa présence dans des lieux de représentation qui touchent un public fort éloigné du théâtre ». Et de l’affirmer haut et fort, « La Comédie de Saint-Étienne est l’un des théâtres les plus populaires de France » ! Qui est parvenue à presque doubler son taux de fréquentation en une petite décennie, qui consacre

©Ed. Alcoc-Myop

92% de son budget au bénéfice des compagnies locales et artistes du cru, qui bâtit les 2/3 de sa programmation en leur faveur… « Nous sommes la génération de la télévision, nous nous devons d’être ouverts et attentifs aux nouvelles générations ».

Une évidence s’impose aussi, la patte ou la griffe, le souffle que le patron des lieux est parvenu à distiller dans tous les recoins de la maison, administratif-technique ou artistique. Un besoin presque viscéral de partager ses convictions, par tous les moyens « rendre vivant le théâtre populaire », briser les clichés entre les publics, faire du théâtre un lieu chaleureux, convivial, accueillant… Et d’ajouter, ce dont l’homme fera silence par modestie et discrétion, la qualité des spectacles (Chapitres de la chute, Saga des Lehman Brothers qui obtient le Grand prix  du Syndicat de la critique en 2014, Le retour au désert, Je crois en un seul dieu…) qu’il met en scène : remarqués et salués par la critique, recommandés et applaudis sans modération par le public des salles parisiennes ou autres ! Arnaud Meunier ? Pas un homme d’appareil ni un banal faiseur de spectacles, un authentique militant de la culture qui ne craint pas d’écrire en majuscules le mot « combat » pour la défendre. « Avec d’autres, je suis et demeure un militant au service d’un idéal, d’un imaginaire ». Une belle et forte profession de foi à l’ouverture d’une saison stéphanoise qui prend forme dans un nouveau décor, du vert au rouge ! Yonnel Liégeois

 

De Los Angeles à Saint-Étienne

Des petits « Frenchies » en Californie ? Ce n’est pas un conte à la Walt Disney, mais la réalité : une dizaine d’élèves de l’école d’art dramatique de Saint-Étienne ont rejoint leurs collègues de CalArts, la réputée école d’art de Los Angeles fondée en 1971 par la veuve du célèbre réalisateur ! Pour répéter ensemble, sous la conduite d’Arnaud Meunier, une pièce qu’ils donneront en février 2018 sur les planches de la Comédie… Un texte écrit par l’auteure noire-américaine Aleshea Harris, « Fore ! » (un terme de golf qui veut dire « attention balle ! », ndlr) qui dénonce autant le racisme ambiant aux États-Unis que l’accession au pouvoir, sous les traits de Trump, d’une classe sociale blanche et riche. En dépit des différences culturelles entre jeunes Français et Américains, un projet artistique qui semble enthousiasmer les élèves de chaque coté de l’océan, suscite autant l’interrogation que la jubilation du public stéphanois dans l’attente du lever de rideau !

1 commentaire

Classé dans Entretiens, rencontres, Pages d'histoire, Rideau rouge

Indridason, du froid à l’effroi

Le romancier islandais Arnaldur Indridason s’affiche parmi les plus grands écrivains d’Europe du Nord. Lauréat de nombreux prix littéraires, cet historien de formation et scénariste de cinéma nous propose, au travers de ses héros, une vision quelque peu désenchantée du monde. Rencontre

 

 

Yonnel Liégeois : Comment l’historien de formation que vous êtes est-il devenu auteur de polars ?

Arnaldur Indridason : Les études d’histoire sont une très bonne base pour devenir écrivain ! L’Histoire raconte des histoires et certaines d’entre elles sont bien évidemment matière à des romans en devenir. Si l’historien est en quête de vérité, l’auteur de romans l’est aussi d’une certaine manière. Quoique les deux procèdent d’une démarche différente : le premier s’appuie sur la recherche des sources, le second sur son imagination et sa liberté de création. C’est pourquoi d’ailleurs je trouve plus sympathique d’être auteur de romans qu’historien, il y a moins de contraintes, même si mes romans sont très liés à la grande Histoire ! Quand j’ai commencé à écrire cependant, je n’avais pas conscience de faire du polar ou du roman noir. On m’a classé dans un genre, ce sont des catégories littéraires dans lesquelles je ne me reconnais pas, j’écris simplement des romans. Certes, la forme du roman policier s’adapte à mon style. J’aime bien construire une histoire avec une certaine tension, une histoire qui va impressionner le lecteur dans tous les sens du terme, je m’attache aussi beaucoup à travailler la psychologie de mes personnages. Autant de règles qui sont valides pour tout roman.

 

Y.L. : Le tempérament de vos personnages, l’inspecteur Erlendur en particulier, est-il induit de l’insularité et de la climatologie spécifiques à l’Islande ?

A.I. : Diverses caractéristiques, intérieures et extérieures, composent le personnage d’Erlendur. Il est fabriqué à partir de la brume islandaise, de la pluie et de la neige, des longs hivers et des lourds étés. Voir ou ne pas voir le soleil pendant trois mois influence certes sur le tempérament, mais il est façonné aussi par des données historiques spécifiques à l’Islande : Erlendur appartient à cette génération qui a connu l’exode rural, cette mutation d’une société paysanne pauvre en une société citadine riche. Dans cette évolution, beaucoup d’Islandais se sont retrouvés comme des « laissés en arrière », au pire des laissés pour compte qui n’ont jamais réussi à s’adapter aux changements ni à s’enraciner dans le présent… L’image que se font les étrangers de l’Islande relève parfois d’une grande naïveté : la nature, l’air pur et la vie « comme une danse sur un lit de roses », une partie de plaisir selon une expression populaire ! La réalité ? Reykjavík (120.000 habitants sur les 338.000 que compte l’Islande, ndlr) est une ville confrontée aux bons et mauvais côtés de toute grande métropole. D’où l’accueil chaleureux que les Islandais font à mes romans, qu’ils considèrent d’abord comme des romans « réalistes » et non policiers.

 

Y.L. : Dans votre roman L’homme du lac, on découvre une Islande dont l’histoire est très liée à celle du socialisme. Qu’en est-il exactement ?

A.I. : Avant et pendant « la guerre froide », le parti socialiste islandais était très influent et il entretenait des rapports étroits avec l’Union Soviétique, il s’opposait très violemment aux forces conservatrices du pays. Les événements de Budapest puis de Prague ont profondément bouleversé la donne. À cette époque, l’Islande est devenue une position stratégique très importante, la base arrière des États-Unis. Qui a eu une influence très importante dans la vie culturelle locale… Dans le concert européen, l’Islande peut s’enorgueillir de son système éducatif et de ses structures de santé, l’un et l’autre presque gratuits. Que la nation continue d’investir dans ces deux richesses, éducation et santé, est une donnée essentielle. Le pays a connu un grand boum économique, grâce à la pêche qui reste le premier secteur industriel, et au tourisme. L’adhésion à l’Europe fait grand débat (lors de la crise financière de 2008, il fut le seul pays européen à condamner et emprisonner banquiers et affairistes véreux, ndlr), mais l’Islande reste très attachée à son indépendance obtenue en 1944 face au Danemark et à sa richesse nationale, le poisson. Comme à sa production culturelle, l’État pouvant accorder pendant trois ans un « salaire d’artiste » à tout créateur, qu’il soit musicien, écrivain ou plasticien. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

En savoir plus

Né à Reykjavík en 1961, Arnaldur Indridason fait partie de cette nouvelle génération marquante d’écrivains venus du Nord. Tous ses romans, superbement traduits en français par Éric Boury et couronnés de nombreux prix littéraires, sont disponibles aux éditions Métailié. À lire en priorité, bien sûr, les diverses aventures de l’inspecteur Erlendur qui nous dépeignent en profondeur une Islande riche de ses atouts et contradictions. Nouvellement publiés, les deux premiers tomes de la trilogie des ombres, Dans l’ombre et La femme de l’ombre : l’Islande dans les années 40, à l’heure où les bases militaires américaines prennent pied sur le territoire, en compagnie de deux jeunes et nouveaux inspecteurs. Indridason au mieux de sa forme, percutant et haletant, une grande plume !

1 commentaire

Classé dans Entretiens, rencontres, Littérature

Pascal Ory, historien du fait culturel

Professeur d’histoire sociale, Pascal Ory interroge les dynamiques qui font de la culture un axe essentiel du développement de l’individu et de la cohésion d’une société. Rencontre

 

 

Jean-Philippe Joseph : Comme en 2012, en 2007 et lors des précédentes élections, la culture a occupé une place quasi inexistante dans le débat présidentiel. Comment expliquer ce manque d’intérêt, ou

Co Daniel Maunoury

ce qui y ressemble, des candidats pour le sujet ?

Pascal Ory : Les hommes politiques, en général, n’ont jamais été très ouverts à la dimension culturelle. La question, pour eux, est plus de savoir s’il y a un mouvement de fond de la société qui les pousse à s’y intéresser. Au moment du Front populaire, il y avait une dynamique qui faisait que les artistes, les savants, les gens de musée se sentaient mobilisés. Cette période n’a duré que trois ans, mais elle a laissé des traces profondes. La création du Musée national des arts et des traditions populaires, ancêtre du MuCEM de Marseille, date de cette époque, le CNRS aussi. Les MJC (Maison des jeunes et de la culture) voient le jour à la Libération, mais l’idée était de Léo Lagrange, lorsqu’il était sous-secrétaire d’État aux sports du gouvernement de Léon Blum. Quant à Jean Zay (ministre de l’Éducation nationale lors du Front Populaire, ndlr), il a relancé la commande publique afin de favoriser la création vivante dans le domaine du théâtre et de la musique.

 

JP.J. : Comment cette dynamique est-elle retombée ?

P.O. : Avec le déclin du Parti Communiste. Jusqu’à la veille de mai 68, le PC était (avec la CGT, au plan syndical) le mouvement qui parlait le plus clairement de culture. Ses élus locaux, ses grands penseurs, comme André Breton ou Louis Aragon, étaient très actifs. Beaucoup d’artistes et d’intellectuels se tournaient vers le parti, non parce qu’ils étaient communistes, mais parce que le PC nourrissait le débat sur de nombreux sujets. Avec l’échec des Pays de l’Est, on a assisté à la montée d’une autre culture de gauche, d’essence plus libertaire ou sociale-démocrate, qu’a su capter le Parti socialiste, jusqu’à son arrivée au pouvoir en 1981. Signe que la culture était prise au sérieux, le budget de son ministère a doublé à ce moment-là, sous l’impulsion de Jack Lang. Même si la culture ne se limite pas à l’existence d’un ministère.

 

JP.J. : C’est-à-dire ?

P.O. : On peut se féliciter du ministère que l’on a. Sans lui, il n’y aurait plus de cinéma français, il n’y aurait plus de théâtre. Mais, la culture au sens large, c’est l’idée qu’une société se construit sur le plan économique par la production et les échanges, sur le plan politique par les institutions et, également, par les systèmes de représentation qui vont de l’art à la science, et qui s’expriment également dans les loisirs. Tout cela donne un sens à l’économie et à la politique, tout cela permet de considérer qu’il y a d’autres valeurs au-dessus ou à côté : la culture produit et irrigue les liens sociaux. Raison pour laquelle l’économique et le politique s’entendent très bien pour l’instrumentaliser. Certains milieux culturels (les arts plastiques, la BD…) sont soumis à des contraintes économiques très fortes, ils sont livrés plus ou moins au marché.

 

JP.J. : L’une des missions du ministère n’est-elle pas d’être le garant de cette démocratie culturelle ?

P.O. : Sous le Front populaire ou sous le ministère d’André Malraux, la dimension démocratique était présente. Avec les années, l’éducation populaire a été peu à peu oubliée. Après 1968, il y a eu dans les professions culturelles une sorte de primat donné à la création sur la médiation, au prétexte que la mission démocratique relevait davantage de l’éducation. Parler d’éducation populaire, au début des années 1970, faisait rire tout le monde. Les mouvements de jeunesse n’étant pas considérés comme de la grande culture au ministère, l’éducation populaire ne constituait plus une priorité. Elle a été renvoyée vers les municipalités et les MJC. Avec les contraintes budgétaires qui pèsent sur les collectivités locales, elle est aujourd’hui marginalisée. On ne peut pas prétendre à un projet émancipateur, pour l’individu et la société, en limitant la culture à la création et au patrimoine. La médiation, ce qu’on appelle l’éducation populaire, est essentielle. Des efforts ont été faits, entre autres, avec le développement des bibliothèques ou la création des maisons de la culture. À la place de l’actuel ministère de la Culture, qui est en réalité un ministère des arts, un service public de la Culture comprenant les arts, l’éducation, le sport, la jeunesse, la recherche scientifique, aurait davantage de sens. La séparation entre le politique, l’économique et le culturel s’accentuant, l’enjeu est de trouver des formes de médiation qui maintiennent le collectif, là où Internet renforce les logiques individualistes.

 

JP.J. : Cette évolution est-elle irréversible ?

P.O. : La France continue d’accorder une vraie visibilité aux questions culturelles. Quand on a créé les maisons de la culture, on s’est dit qu’il suffisait de les mettre en place pour que les gens viennent. Ce ne fut pas le cas. Toutes les institutions culturelles affichent une volonté de médiation, comme ouvrir les musées aux enfants ou organiser des visites le soir. Mais les résultats sont modestes. Il y a des facteurs qui contribuent à  éloigner le monde culturel d’une partie de la société qui, du coup, se sent exclue ou que ça n’intéresse pas. Même si on trouve toujours des gens pour faire en sorte de maintenir des passerelles, ou d’en établir. Prenons la lecture publique. Pendant trente ans, on a énormément construit de bibliothèques et de médiathèques. Aujourd’hui, on a un bon réseau. Mais l’arrivée d’Internet et la dématérialisation des contenus interrogent leur avenir et les attentes du public. Je reste optimiste, car il y a toujours des rebondissements là où on ne les attend pas. Quand le cinéma est apparu, on disait le théâtre foutu. Cent ans plus tard, l’offre à Paris n’a jamais été aussi grande. Alors, certes, le théâtre n’a plus l’importance qu’il avait quand il était au centre du spectacle vivant mais il n’est pas mort. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph.

 

Parcours

Pascal Ory est professeur à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales)

1948 : Naissance à Fougères, en Ille-et-Vilaine (35).

1983 : L’Entre-deux-mai : Histoire culturelle de la France (mai 1968-mai 1981), au Seuil.

1994 : La Belle Illusion : Culture et Politique sous le signe du Front populaire (1935-1938), chez Plon.

1995 : En collaboration, Théâtre citoyen : du Théâtre du Peuple au Théâtre du Soleil, à la Maison Jean Vilar.

1999 : Fondation de  l’Association pour le développement de l’histoire culturelle (ADHC).

2015 : L’Histoire culturelle, dans la collection Que sais-je ?

2016 : Ce que dit Charlie, treize leçons d’histoire, chez Gallimard

Poster un commentaire

Classé dans Documents, essais, Entretiens, rencontres, Pages d'histoire