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En douze clics, Creil au travail

Jusqu’au 4 juin, se déroule à Creil ((60) et dans son agglomération « Usimages ». En douze expositions, un original et superbe parcours photographique qui met à l’honneur l’homme et son travail, l’outil et la machine. Rencontre avec Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement.

 

 

Yonnel Liégeois –  « Usimages » inaugure son second parcours photographique. Quelles nouveautés par rapport à la précédente édition ?

Fred Boucher – La majorité des expositions présentées dans le cadre d’ «Usimages » sont organisées en plein air. Cette année, nous avons mis l’accent sur la création, par exemple avec l’expo « RER, 1970-1980 » à partir des archives de la RATP. C’est la même démarche qui nous a guidé en imaginant celle sur les « Industries rouennaises » à partir du fond photographique de Bernard Lefebvre, dit Ellebé. Un travail qui demande des recherches dans les archives et permet de revisiter des fonds rarement offerts à la vue du grand public. Enfin, nous avons initié un travail de résidence sur cinq entreprises du

« Industries rouennaises ». Co Ellebé

bassin creillois. Ce sont deux jeunes photographes fraichement diplômés de l’École d’Arles, Margot Laurens et Vincent Marcq, qui ont été choisis : nous faisons vraiment une grande place à la création !

 

Y.L. – « L’homme au travail dans son rapport à la machine ou à son outil », est le fil conducteur des douze expositions. Une réhabilitation de l’image ouvrière ?

F.B. – Oui et non, tout à la fois… L’idée était de mettre en avant comment cette imagerie évolue, mais aussi comment peu à peu disparait cette image de l’homme et de la machine. Il y a une déshumanisation des photographies. Par exemple, le travail de Daniel Stier, qui présente des photographies de laboratoire, pose vraiment la question du rapport de l’homme à la machine. Même si les expériences présentées permettent d’améliorer les postes de travail, l’impression que l’on ressent est toute autre. Les humains semblent asservis

Les ouvriers de la Cofrablack. Co Dominique Delpoux

à la machine, ils apparaissent comme le prolongement de celle-ci. Le point de vue de ce photographe nous amène à un questionnement et joue de cette ambiguïté.

 

Y.L. – Les expositions, dans leur majorité, sont présentées en plein air. Un choix délibéré ?

F.B. – Oui, c’est un choix politique de la part des élus que de présenter la photographie dans les espaces publics comme dans les parcs. Cela permet d’abord au grand public d’accéder plus facilement à une telle manifestation culturelle, cela lui permet aussi de découvrir des lieux de promenade en milieu urbain. Pour nous, ce fut un vrai challenge : créer des

Au cœur du Creillois. Co Margot Laurens

modules de présentation en plein air, développer des actions de médiation grand public (visites sportives, visites en vélo …) sur ces lieux !

 

Y.L. – Vous donnez à voir ce qui semble avoir disparu : l’ouvrier, l’outil, le monde industriel. Un paradoxe ?

F.B. – Ce qui a disparu, mais aussi ce qui est contemporain… Et surtout, comment documenter, quelle valeur accorder à ce document du passé qui peut devenir œuvre d’art dans le cadre d’une exposition ? De la même manière, quel regard et comment photographier les activités industrielles d’aujourd’hui qui ne sont plus autant visuelles que ce que l’on pouvait trouver dans l’industrie lourde du 19e ou du début de ce siècle ?

 

Y.L. – La ville de Creil se propose de collecter les photographies personnelles de ses habitants au travail. Dans quelle perspective ?

F.B. – Cette collecte s’est réalisée en écho à l’exposition sur l’auto-représentation. Nous avons réussi à collecter un certain nombre de photographies que nous avons présentées. Le but est bien évidemment de

« Espace-Machine ». Co Caroline Bach

continuer cette collecte afin de constituer une mémoire des activités industrielles du bassin creillois. Cette mémoire individuelle permet peu à peu de construire une mémoire collective.

 

Y.L. – Divers établissements scolaires sont associés à la manifestation. Une sensibilisation à l’univers de l’entreprise ?

F.B. – Les opérations de médiation sont au cœur de notre projet, des ateliers ont été réalisés tout au long de l’année scolaire. Les jeunes pratiquent la photographie et visitent les expositions. Beaucoup de visites sont organisées et des livrets « Découverte » donnent des clefs pour la compréhension des images. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES

« Ateliers ». Co Cédric Martigny

Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. De l’employée de bureau des années 70 au conducteur de machines numérisées, le contraste est saisissant : l’ouvrier est-il pour autant un homme libéré ? L’image se révèle d’une force extraordinaire lorsqu’elle donne à voir ce nouvel univers du travail aseptisé, robotisé au cœur duquel le salarié n’est plus maître de son temps…

Et pourtant du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. « Usimages » permet aussi de mettre en pleine lumière le travail de photographes, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, qui ont élu l’entreprise comme source d’inspiration. Des travailleurs de la

« Ways of knowing ». Co Daniel Stier

focale, artistes de l’ombre (Caroline Bach, Dominique Delpoux, Cédric Martigny…) qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait. D’une expo l’autre, entre l’hier et l’aujourd’hui, de l’Île Saint-Maurice au Parc de la Brèche, une balade photographique qui se savoure à l’air libre.

 

NANTES, IMAGES DU TRAVAIL

Des hommes allongés dans leurs hamacs lors des grèves de 1936 aux chantiers navals, l’étrave du célèbre paquebot Normandie à Saint-Nazaire en 1932, l’occupation de l’usine Chantelle à Saint-Herblain en 1981… De page en page, les images défilent. Bien avant l’usage du portable, toutes réalisées par des salariés, ouvriers en lutte ou en vacances ! En charge du fonds photographique du Centre d’histoire du travail de Nantes où elles furent déposées par les organisations ouvrières ou des militants, Xavier Nerrière (en préparation, un autre ouvrage à sortir prochainement sur l’œuvre d’une photographe engagée : « Le peuple d’Hélène Cayeux ») les a sélectionnées et rassemblées dans un magnifique ouvrage.

Mieux qu’un album de photos, « Images du travail » s’offre tel un incroyable roman-photo populaire ! Qui retrace une histoire sociale trop souvent rayée des mémoires, qui raconte au quotidien l’épopée de milliers d’anonymes bâtisseurs de la France d’aujourd’hui… Plus encore, en interrogeant le pourquoi et comment les classes populaires s’emparèrent ainsi de la photographie, Nerrière pose les

Co René Bouillant

premiers jalons d’une histoire encore à écrire : quid de la photographie sociale comme œuvre patrimoniale ? Quid de sa reconnaissance culturelle ? Quid de l’intérêt des conservateurs et des chercheurs pour semblables clichés ? D’une photographie à l’autre, un étonnant voyage au cœur de « la sociale » qui ravira l’œil de l’amateur comme de l’esthète.

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France-Algérie, mars 1962

Le 19 mars 1962, entrait en application le cessez-le-feu en Algérie. Au lendemain des accords d’Évian qui devaient mener à l’indépendance algérienne après plus de 130 ans de conquête, de colonisation, puis de guerre… Sa commémoration est toujours l’objet d’enjeux politiques lourds en France.

 

 

Voici cinquante-cinq ans, le 19 mars 1962, le cessez-le-feu entrait en vigueur en Algérie. Au lendemain de la signature des accords d’Évian, après quatre-vingt-douze mois de guerre et plus d’un siècle de colonisation. Mettant fin à une guerre ravageuse, avec ses milliers de morts, de déplacés, de destructions massives, et un usage immodéré de la torture, ce cessez-le-feu ouvrait enfin la voie vers l’indépendance de l’Algérie, acquise le 5 juillet 1962. Quelques décennies plus tard, la lecture de la guerre d’Algérie, si tardivement reconnue comme telle, continue de faire clivage en France et les nostalgiques de l’Algérie française continuent de vanter ce qu’ils présentent encore comme les mérites de la colonisation. Que se joue-t-il donc dans le refoulement, ou la réécriture réitérée, de cette histoire à la fois algérienne et française ?

Il aura fallu attendre octobre 1999 pour que le Parlement français requalifie en « guerre » ce que Paris nommait jusque-là « événements ». Attendre 2003 pour qu’un président de la République, Jacques Chirac, décide d’une journée d’hommage aux victimes de la guerre, un jour neutre et sans symbolique historique, le 5 décembre. Attendre 2012 pour que le Parlement fasse du 19 mars une « journée nationale du souvenir à la mémoire des victimes de la guerre d’Algérie » mais aussi « des combats en Tunisie et au Maroc », qu’aura donc commémorée officiellement l’actuel président de la République. Rien que cela a provoqué l’ire de certains.

 

Et parmi ceux-là même qui, pourtant, revendiquent l’héritage du général de Gaulle, s’est bruyamment manifestée la colère face à cet hommage. Ainsi, dans une tribune publiée dans Le Figaro, Nicolas Sarkozy avait-il l’an passé critiqué cette commémoration et le choix de la date. « Choisir la date du 19 mars que certains continuent à considérer comme une défaite militaire de la France, c’est en quelque sorte adopter le point de vue des uns contre les autres, c’est considérer qu’il y a désormais un bon et un mauvais côté de l’Histoire et que la France était du mauvais côté », affirmait celui qui voulait que soit mentionné dans les manuels scolaires le rôle « positif » de la colonisation, celui qui a fait du refus de la « repentance » nationale une obsession de sa présidence. Ce que revendiquent en réalité les historiens, ce n’est pas de la contrition, mais la recherche,

Un film fort, aux projections souvent houleuses et perturbées par les nostalgiques de l’Algérie française

l’établissement et la publication des faits, des contextes, des processus, des stratégies des acteurs tels qu’y donnent accès les archives et la documentation dans toute leur richesse et leur diversité.

Qui s’étonnera, à la suite de la tribune de l’ancien locataire de l’Élysée, que l’hebdomadaire Valeurs actuelles ait lancé une pétition dans le même sens ? À Béziers, le maire Robert Ménard, proche du FN, alla jusqu’à débaptiser la rue du 19-mars-1962 pour lui donner le nom d’Hélie Denoix de Saint-Marc, un militaire et ancien résistant qui participa aussi au putsch des généraux (une tentative de coup d’état militaire en avril 1961). Affirmant vouloir « effacer la honte » de la défaite et « saluer la mémoire d’un héros français », l’édile d’extrême droite a été salué par quelques partisans, dont des « identitaires », aux cris d’« Algérie française ». D’autres, comme Christian Estrosi, président de la région PACA et alors maire de Nice, ont refusé de commémorer ce cessez-le-feu.

 

Dès 1955, dans son Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire analysait déjà « la malédiction la plus commune en cette matière » : « être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte ». À ceux qui tentaient de légitimer la colonisation par sa prétention civilisatrice, il répondait déjà qu’il fallait bien convenir de ce que l’entreprise coloniale « n’est point : ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit ; […] le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique, d’une forme

La mort de vingt appelés du contingent, en écho à la répression coloniale dans ce village de Kabylie en 1871

de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes ».

Les historiens ont mis en lumière cette entreprise de pillage des ressources, de constitution d’un marché captif, de recours à une main-d’œuvre exploitable et à laquelle toute velléité d’égalité des droits est déniée et réprimée, de mise sous tutelle politique. Et dès lors de mise en chantier d’un Empire susceptible de contribuer aux guerres concurrentielles que se livraient les puissances européennes. Quitte à ce que des classes populaires s’engouffrent dans les marges de l’Empire, s’y installent, y fassent leur vie, y trouvent leur horizon ensoleillé. Sans doute sans profiter des bénéfices colossaux tirés par les marchands d’armes ou autres profiteurs d’une agriculture spéculative sur des terres arrachées aux paysans en l’occurrence algériens. Mais en acceptant comme un principe d’une République dès lors bien malade, l’inégalité des droits comme l’inégalité des revenus, entre eux-mêmes et les populations alors appelées indigènes.

Et Césaire de citer Ernest Renan, le philosophe et historien français de la fin du XIXe siècle, salué pour être l’auteur de Qu’est-ce qu’une nation ? Celui-ci, rappelle pourtant Césaire, n’hésitait pas à écrire : « Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi ». C’est pourquoi le poète antillais souligne en substance combien la colonisation ne génère pas seulement, de façon consubstantielle, la violence concrète autant que symbolique à l’égard des peuples colonisés, dans la négation de leurs droits individuels et collectifs autant que de leurs cultures, mais s’avère aussi le symptôme et le moteur de l’avilissement des colonisateurs. « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, dit le poète, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral. »

 

L’historien Benjamin Stora, de longue date, alerte sur le danger d’un éclatement communautaire de mémoires concurrentes. Il ne s’agit pas seulement de mémoires qui s’affronteraient de part et d’autre de la Méditerranée. D’autant que certains, en France même, avaient su alors dépasser le prisme-piège du nationalisme pour préférer défendre des valeurs et se faire porteurs de solidarité. Contre la guerre et pour la paix, d’abord. Pour le droit du peuple algérien à l’indépendance, ensuite. Chacun se souvient des huit morts de Charonne, tués par la police lors d’une manifestation le 8 février 1962, quelques mois à peine après l’assassinat par les policiers de Papon de dizaines, voire de centaines d’Algériens le 17 octobre 1961 à Paris, lors d’une

Le texte est paraphé par Louis Joxe et Belkacem Krim, le vice-président algérien

manifestation pacifique contre le couvre-feu décrété par le préfet de police à leur seule encontre.

Des mémoires et des lectures diverses se recomposent aussi au sein des deux sociétés, algérienne et française. Dans la société algérienne, qui a dû engager un long et rude combat pour obtenir l’indépendance et l’a chèrement payé, mais qui a vu ensuite une partie du FLN s’ériger en parti unique, capter la rente pétrolière, imposer une vision de la société. Dans la société française, où s’affrontent des lectures de l’Histoire. Si l’extrême droite, défaite par la victoire contre Vichy, a cru pouvoir relever la tête à la faveur de la guerre contre l’indépendance algérienne, si une partie des ultras de l’Algérie française se croit aujourd’hui autorisée à revendiquer sa propre vision de l’histoire coloniale, d’autres remettent l’Histoire sur le métier pour y tisser d’autres fils. Ainsi des enfants de Harkis, qui tentent de comprendre comment l’incorporation de leurs pères dans l’armée française durant la Seconde Guerre mondiale a pu leur faire croire qu’ils étaient en train de gagner le droit à l’égalité. Ainsi des enfants d’anciens militaires envoyés en Algérie qui tentent de comprendre cet immense gâchis. Ainsi aussi de ceux qui, rapatriés en France en 1962, retournent aujourd’hui dans l’Algérie indépendante où des décennies de colonisation avaient condamné des peuples à l’inégalité au détriment d’une véritable rencontre qu’il s’agit de construire.

 

Connaître, comprendre l’Histoire ne relèvent pas seulement de la curiosité ou de l’appétit éducatif. Cela relève aussi de la nécessité, pour mieux appréhender la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Quelques cent trente ans de

Le 5 juillet 1962, proclamation de l’indépendance de l’Algérie

colonisation puis de guerre de décolonisation laissent des traces qui, avant que les pages ne se tournent, doivent d’abord être lues et comprises.

Si aujourd’hui les discours sur « l’identité nationale » de la France ou ses « racines chrétiennes » refleurissent, c’est de toute évidence du fait des conséquences du caractère libéral de la mondialisation, et de l’accélération d’un dumping social généralisé, ce qui permet à l’extrême droite, xénophobe et raciste, de désigner l’Autre comme le responsable des maux nationaux. Surtout lorsque l’Autre est d’origine arabe ou de confession musulmane. Mais c’est aussi parce que l’histoire de la colonisation, des guerres coloniales, ou bien l’analyse de l’Empire français et des conséquences de sa défaite au profit des indépendances des peuples, ces questions donc, n’ont pas été travaillées dans la société. Les discours revanchards et racistes peuvent d’autant mieux venir combler cette carence, au détriment des enfants de l’immigration, qui connaissent aujourd’hui les avatars d’une ségrégation et d’une discrimination d’un autre âge. Or, l’éclatement des mémoires au détriment de leur partage et de la connaissance historique contribue tragiquement à l’éclatement communautaire qui érode et sape la citoyenneté, divise celles et ceux qui auraient pourtant intérêt à faire front commun pour un avenir d’égalité des droits et de partage des richesses.

 
C’est bien ce qui est en jeu aujourd’hui. Et c’est sans doute pour cela qu’après des décennies de refoulement, la question de la commémoration ou non du cessez-le-feu du 19 mars 1962 ravive les polémiques. Isabelle Avran

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Kopa, de la mine à la légende

Vendredi 3 mars, fin de partie pour Raymond Kopa ! Une légende du football s’en est allée, premier « Ballon d’or » français en 1958. Une figure emblématique, petite de taille mais grande pour ses prouesses techniques. Un parcours exceptionnel pour ce fils d’immigré polonais, galibot à la fosse N°3 de Nœux-les-Mines, dans le Pas-de-Calais.

 

 

À quatorze ans, certificat d’études en poche, une obsession taraude le petit « Polack » de Nœux-les-Mines, dans le Pas-de-Calais : sera-t-il plombier ou électricien ? Voilà l’avenir professionnel  dont rêve l’adolescent  en tapant dans le ballon rond à proximité des corons.

À l’image de celles de Platini et de Zidane, italienne et algérienne, la trajectoire de la famille Kopaszewski, arrivée en France au lendemain de la première guerre mondiale, illustre à merveille une grande page de l’histoire de l’immigration en notre pays. Le besoin de main d’œuvre est pressant, en 1919 la France et la Pologne signent une convention pour assurer recrutement et transfert des ouvriers polonais, garantir qu’ils seront payés au même salaire (!) que les Français… Le Pas-de-Calais, à lui seul, accueillit un tiers des Polonais (150.000) qui se trouvaient alors en France. D’autres « colonies » polonaises s’installèrent en Lorraine, en Bourgogne et dans la région Centre. Au total, hors les mesures d’expulsion ordonnées dans les années 30 sous couvert de crise économique et kopa1auxquelles le Front Populaire mit fin, on estime qu’environ 700.000 polonais sont arrivés en France entre 1921 et 1938.

Pour le jeune Raymond en tout cas, une obsession, une certitude, un seul objectif : exercer n’importe quel métier mais surtout ne pas se retrouver à la mine, éviter la « descente aux enfers » qu’ont connue le grand-père depuis 1919, le père, le frère… Las, longtemps après, le grand Kopa s’en souvient encore. « À chaque fois que je me présentai à un bureau d’embauche, la même réponse… Identique, terrible : votre nom ? Désolé, il n’y a rien pour vous. Je comprends qu’il n’y a pas d’espoir. Le sort d’un Polonais est à la mine, à la mine seulement ». Durant près de trois ans, le gamin sera galibot à la fosse N°3. Hormis le football qui illumine déjà sa vie, trois années noires : l’eau et la poussière, une chaleur étouffante, la peur de l’accident, la hantise du coup de grisou.  « Pousser des berlines à 612 mètres sous terre, ça vous façonne un homme : le physique et le caractère ! », nous confiait avec humour, lors d’un entretien en juin 2006, celui qui a marqué de son empreinte une décennie de football européen. La future vedette du Real Madrid et du Stade de Reims le prouvera bientôt sur le terrain. À l’entraînement comme en cours de match : apte à l’effort, solide face aux défenses adverses.

 

Ce pays du Nord, dur à la tâche, où il naquit en 1931, Raymond Kopa ne le reniera jamais. Quand d’aucuns savaient sur le bout des doigts leurs leçons, le footballeur en herbe les récitait déjà du bout des crampons ! Égrenant du pied son cours de géographie, déclinant le nom de clubs qui le font alors rêver : Lille, Lens, Roubaix-Tourcoing… Sa plus grosse déception de l’époque ? Qu’aucun club de la région ne manifeste une quelconque attention à son égard alors que son pote, Jean Vincent, exhibe déjà un contrat d’exclusivité avec Lille ! « On a peut-être estimé que j’avais une trop petite taille, ou pas les qualités requises pour une carrière de footballeur ». Avec une pointe de frustration, il rejoint l’équipe d’Angers, alors en seconde division, en revendiquant un statut de semi-professionnel. « Apprendre un métier, trouver un emploi, c’était mon objectif. Le foot, pour moi, ce n’était pas un travail mais un plaisir. Devant l’incapacité des dirigeants angevins à me trouver quelque chose, j’ai signé un kopa3contrat de professionnel. Voilà comment j’ai débuté ma carrière de footballeur ! ».

Et quelle carrière ! Premier « gros » transfert d’un Français à l’étranger, deux fois champion d’Espagne et trois victoires en coupe d’Europe des clubs (la future Ligue des champions, ndlr) avec le Real Madrid, quatre fois champion de France avec le Stade de Reims, sacré meilleur joueur de la Coupe du Monde de 1958 en Suède et premier Ballon d’or français la même année… Loué pour ses dribbles ravageurs dans les surfaces adverses, Kopa a véritablement illuminé le football des années 50. Une idole pour la génération Platini, une référence pour la classe Zidane mesurant le poids des souvenirs qui hantent encore aujourd’hui les vestiaires du mythique stade Santiogo Bernabeu. L’homme des terrains qui a marqué sa vie, selon Raymond Kopa ? Le regretté Albert Batteux, « mon fer de lance, celui qui m’a propulsé et donné confiance. Il ne m’a jamais enfermé dans un système de jeu rigide. Un homme de grande qualité qui m’a encouragé dans mes capacités à dribbler… Toujours garder et porter le ballon dans l’intérêt collectif, savoir créer le surnombre et assurer la dernière passe pour le buteur ».

 

D’autres noms sont gravés dans sa mémoire : Roger Piantoni, Just Fontaine, les artisans de l’épopée de l’équipe de France, troisième du Mondial suédois ! Quarante ans avant le sacre de l’équipe « Black-Blanc-Beur »… Mieux encore, par voie de presse en 1963 la superstar lançait un pavé dans la mare, déclarant que « les joueurs sont des esclaves » et dénonçant les « contrats à vie » de l’époque. En ce temps-là, on ne badine pas avec les argentiers du foot, pas encore business mais déjà grevé par la finance : la sanction ? Six kopa2mois de suspension…Un combat soutenu par l’Union nationale des footballeurs professionnels, l’UNFP, le syndicat des joueurs que dirigeait son pote Just Fontaine et dont il devint le vice-président. En 1969, ils obtiendront gain de cause en décrochant le « contrat à temps ».

A 70 ans, l’ancien galibot de Nœux-les-Mines jouait encore avec les vétérans d’Angers ! Un besoin naturel d’aller fouler le gazon, de taper dans un ballon… Ce qu’il regrettait le plus dans le football moderne ? « La télévision a supplanté le rôle du public d’antan dans la vie des joueurs. C’est elle, désormais, qui est source de recettes pour les clubs ». Il n’empêche, le « Napoléon du football », surnommé ainsi par le journaliste du Daily Express après le France-Espagne de mars 1955, prenait toujours autant de plaisir à regarder un match. Amoureux d’un certain type de joueurs, athlétiques et véloces tout à la fois : une même race de dribbleurs et de buteurs, bien évidemment ! Yonnel Liégeois

« Kopa », par Raymond Kopa (Éditions Jacob Duvernet, 215 p., 19€90).

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Crime au féminin : présumée coupable !

Sorcière, empoisonneuse, infanticide, pétroleuse, traîtresse ? Jusqu’au 27/03, en l’Hôtel de Soubise à Paris, les Archives nationales déclinent avec « Présumées coupables » les stéréotypes qui collent aux basques des femmes depuis plus de cinq siècles. À travers plus de 320 procès-verbaux d’interrogatoires, une exposition édifiante !

 

 

Les Archives nationales nous convient à une plongée dans les procès intentés aux femmes au cours des siècles. Sous cloche, de grands registres où s’étalent les procès-verbaux d’interrogatoires, les lettres de rémission dont des fragments sont retranscrits sur écran, tandis que des estampes, des photos ou des extraits de films s’étalent sur les murs. Ainsi, coupable1l’exposition « Présumées coupables » confronte les archives judiciaires aux représentations de la femme dangereuse, suivant différentes séquences.

La première séquence consacrée à la sorcière, la plus conséquente, nous donne un aperçu des dizaines de milliers de procès qui se déroulèrent entre le XVe et le XVIIIe siècle. Parfait bouc émissaire, la sorcière sert alors à expliquer les épidémies, les morts mystérieuses, les violents orages ou la stérilité d’un couple… En suivant la procédure inquisitoire – plainte, interrogatoire, torture, mise à mort –, on mesure la violence inouïe qui se déchaîne alors sur la femme. Au cœur de ces procès, pointe la peur de sa sexualité débridée. Quand elle n’est plus sorcière chevauchant un balai et forniquant avec le diable, elle devient empoisonneuse. Et l’exposition de mettre en avant les figures de Violette Nozière ou de Marie Besnard. La femme n’est plus seulement lubrique, elle se fait sournoise.

Autre stéréotype, décliné dans l’exposition : l’infanticide. Là, on suit la détresse et la solitude de ces femmes qui tuent leurs bébés après avoir été abandonnées par leurs amants ou abusées par leurs proches. Au XVIe et au XVIIe siècle, elles sont condamnées le plus souvent à la peine de mort, et un édit de 1556 oblige les femmes non mariées qui se retrouvent enceintes à déclarer leur grossesse auprès des autorités. Vient ensuite la figure de la pétroleuse, incarnée par les communardes soupçonnées d’avoir incendié Paris. Lors de leurs coupable2procès, comme le souligne l’exposition, « elles sont aussi interrogées – et peut-être plus encore – sur leur moralité, leur famille, leur consommation d’alcool et leurs rapports aux hommes ». La femme se devant d’être exemplaire, on ne lui pardonne rien et on l’humilie en place publique à l’image des tondues à la Libération.

En partant des archives judiciaires, l’exposition « Présumées coupables »  a le mérite de mettre en lumière la persistance des préjugés sexistes qui se déchaînent envers les suspectes. Forcément coupables… Amélie Meffre

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Tzvetan Todorov, hommage

Historien des idées autant que spécialiste de la littérature, Tzvetan Todorov est décédé le 7 février à l’âge de 77 ans. Une disparition qui touche toutes celles et ceux que la lecture de cet intellectuel humaniste aida à regarder et tenter de comprendre le monde ainsi que les ressorts des engagements humains.

 

 

« La vie humaine n’a pas de drapeau » ! Rendant hommage à la résistante Germaine Tillion, lors de son entrée (symbolique et non physique) au Panthéon en mai 2015, Tzvetan Todorov reprenait alors la formule de l’ethnologue. Une « patriote de la liberté » qui avait su enquêter sur la société berbère dans les Aurès, sur le monde concentrationnaire au camp nazi de Ravensbrück où elle fut déportée en 1943, sur la torture et la société coloniale. « La vie humaine n’a pas de drapeau » : une vision du monde qui semble si bien correspondre au grand humaniste, Tzvetan Todorov, lequel nous a quittés ce 7 février 2017.

 Né à Sofia en Bulgarie, en 1939, l’homme est un amoureux et spécialiste de la littérature. En particulier des écrivains russes tels que la poétesse Marina Tsvietaïeva, Boris Pasternak, ou encore Vassili Grossman (l’auteur, notamment de Vie et Destin, fresque d’une magnifique humanité sur la société soviétique durant la « Grande Guerre patriotique », c’est-à-dire la Seconde Guerre mondiale). Todorov gagne la France en 1963 et poursuit son travail sur la littérature. Il s’intéresse en particulier à la façon dont s’élabore l’écriture littéraire, il se laisse séduire par le structuralisme qui, à la suite de Ferdinand de Saussure, pense la langue d’abord comme un système de relations entre des mots, ou d’autres éléments. À la suite de Claude Lévi-Strauss, et de Jacques Lacan, il observe l’humain dans son rapport conscient ou inconscient aux autres comme être parlant, comme être social et communicant. Avec son ami Gérard Genette, il fonde au Seuil en 1970 la revue d’analyse et de théorie littéraires Poétique, dévorée par des générations d’étudiants.

Au-delà du langage et de sa forme, Tzvetan Todorov s’intéresse aussi au sens et à l’éthique de l’œuvre. Dans Nous et les autres (Seuil, 1 989) où il scrute la pluralité des cultures et, d’une autre façon dans L’Homme dépaysé (Seuil, 1 996), il pose sa réflexion, son regard, moins sur l’exil que sur l’enrichissement permis par l’altérité, à savoir cette ouverture du regard et de ses angles générée par la rencontre avec l’Autre. Ainsi, tandis que le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy institue le « ministère de l’Identité nationale » et que des revendications dites identitaires se substituent insidieusement à d’autres débats ou confrontations, sociales par exemple, on entend ou on lit Tzvetan Todorov exécrer la xénophobie et défendre le multiculturalisme contre la déculturation. Comme il défendra la nécessaire reconnaissance de l’humanité et de la dignité des étrangers, des réfugiés, que d’autres rejettent de façon essentialiste… Dans La peur des Barbares, Tzvetan Todorov critique ainsi fondamentalement la thèse de Samuel Huntington prophétisant un « choc des civilisations ». Soulignant qu’il n’existe qu’une civilisation, humaine, il décrit en revanche la diversité mais aussi le métissage historique des cultures. Et il met en lumière ce en quoi la barbarie consiste à nier l’humanité de l’Autre.

Todorov, qui a grandi dans la Bulgarie de l’époque soviétique (et même stalinienne, puisqu’il avait six ans en 1945) et qui a connu le libéralisme occidental, non seulement se méfie des idéologies, s’interroge sur les ressorts des totalitarismes, mais il cherche aussi à en comprendre les ressorts dans les sociétés libérales. Il relève ainsi cette tentation du conformisme, observant autrement ce que le médecin et philosophe Georges Canguilhem analysait dans Le normal et le pathologique, ou ce que le psychiatre Jean Oury a souligné en parlant de « normopathie ». Mais il interroge aussi la part totalitaire des utopies et des promesses de bien absolu, dont la plupart des commentateurs auront surtout retenu cette formule : « Il est possible de résister au mal sans succomber à la tentation du bien » (Mémoire du mal, tentation du bien). Invitant à ne pas imaginer qu’un projet a pu être beau s’il a en réalité concrètement abouti à des tragédies, Todorov souligne en même temps qu’« il ne faut pas s’endormir simplement parce que la démocratie est mieux que le totalitarisme ». Rappelant les dérives tragiques, potentielles et réelles, des « démocraties libérales », telles les bombes nucléaires américaines sur Nagasaki et Hiroshima…

On comprend dès lors le choix des « figures emblématiques » du XXe siècle, et du début du XXIe, que Tzvetan Todorov a choisi de peindre dans Insoumis, « huit figures qui ont réussi à concilier au plus haut degré exigence morale et action publique »: d’Etty Hillesum à Germaine Tillion, de Boris Pasternak à Alexandre Soljenitsine, de Nelson Mandela à Malcom X, de David Shulman à Edward Snowden… Et de citer, en exergue, Germaine Tillion : « Pour moi la résistance consiste à dire non, mais dire non c’est une affirmation… ». Isabelle Avran

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La Huchette, le palais de Ionesco

Au cœur du Quartier latin de Paris, le théâtre de La Huchette voue un culte au maître de l’absurde : à l’affiche depuis 60 ans, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco ! Pleins feux sur une œuvre et un lieu hors du temps.

 

 

Tapis rouge déroulé le 16 février 2017 à l’entrée du théâtre de La Huchette, tenue absurde exigée pour tous les spectateurs !

Comme à l’accoutumée ce soir-là, s’affichera au-dessus de la porte de la petite salle du Quartier latin, un chiffre énigmatique. Emblématique, surtout : le nombre de représentations de La cantatrice chauve et de La leçon, la 18 491ème et plus de 2 millions de spectateurs, soixante ans à l’affiche sans discontinuer ! Une exclusivité mondiale, dans les mises en scène originales des regrettés Nicolas Bataille et Marcel Cuvelier à la création des deux pièces d’Eugène Ionesco… L’absurde aventure commence, en fait, en mai 1950 sur la scène du théâtre des Noctambules.

La première représentation de la Cantatrice s’achève. Le public reste coi, les critiques éberlués. Tous s’interrogent, comme à la recherche de la fameuse dame annoncée à l’affiche : chauve de surcroît, il était donc impossible de la manquer, de ne pas la remarquer… Scandale, quolibets et sarcasmes : hormis  le chroniqueur du journal Combat, la presse unanime renvoie le fieffé roumain à ses élucubrations. Ionesco ? « Un plaisantin, un mystificateur, un fumiste ». Insulte suprême sous la plume du critique dramatique du Figaro, « en attendant qu’ils

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

découvrent Molière ou Vitrac,  ils (les comédiens, ndlr) font perdre des spectateurs au théâtre », tempête Jean-Baptiste Jenner.

Organisés désormais en sociétaires et pensionnaires comme à la Comédie Française (!), les quelques 70 comédiens et comédiennes qui assurent les représentations chaque soir, et à tour de rôle, préfèrent aujourd’hui en sourire. Japonais et américains, anglais ou italiens, touristes et provinciaux de passage à la capitale font vite salle comble, comme au Stade de France La Huchette joue souvent à guichets fermés : au fil des décennies, succès oblige, les 87 fauteuils rouges de l’unique théâtre rescapé de l’emblématique Quartier latin sont devenus l’affiche vivante du tout Paris, une institution labellisée dans les circuits culturels !

 

L’auteur, pourtant, avait pris soin d’alerter le public en sous-titrant son œuvre La cantatrice chauve, anti-pièce. Force est de le constater, le propos a de quoi dérouter le spectateur. Pour la première fois sur une scène de théâtre, dès le lever de rideau, un couple se raconte par le menu les détails de son repas du soir : soupe, poisson, pommes de terre au lard et salade anglaise… En outre, Monsieur et Madame Smith n’en finissent pas de louer la qualité de l’huile de l’épicier du coin plutôt que celle de l’épicier d’en face, de se lécher les babines à l’évocation du poisson bien frais et des pommes de terre bien cuites. Sans parler de la soupe un peu trop salée, du yaourt « excellent pour l’estomac, les reins, l’appendicite et l’apothéose »… Drôle de théâtre, en effet, que celui de Ionesco qui bouscule toutes les conventions, jongle avec les mots et les situations, se moque du théâtre dans le théâtre :

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 - Paris 1994)

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 – Paris 1994)

avec ses amis surréalistes, Breton et Queneau, c’est vrai qu’il fut à bonne école !

« Dans cette pièce, il ne se passe rien, cette soirée entre deux couples de petits bourgeois n’est que prétexte à faire débiter aux personnages quantité de clichés et de truismes », note Michel Corvin dans son incontournable Dictionnaire encyclopédique du théâtre. Même processus de déconstruction du langage avec La leçon : des dialogues sans queue ni tête, la banalité du propos face au réalisme macabre du dénouement, le viol et le meurtre de l’élève par le vieux professeur… Coup de génie, dans un même mouvement Ionesco allie sur les planches l’incroyable vacuité des mots et l’insoutenable tragique de l’existence…

« Le langage piège à cons et l’homme sujet aux pires contradictions », semble nous susurrer à l’envie le maître de l’absurde dans un gros éclat de rire surgi justement de cette distorsion entre le creux des mots et le plein des situations. Une philosophie de l’existence, une réflexion sur la fragilité de notre humaine condition que Ionesco explicite au fil du temps et des pièces à venir comme autant de chefs d’œuvre, dont Les chaises, Rhinocéros, Le roi se meurt. La force de l’insolite huchette5pour masquer la banalité du quotidien, la puissance du rire pour masquer l’angoisse de la vie : tels sont en vérité les principes fondateurs de l’écriture du « prince de l’absurde » !

 

« L’absurde » ? Quoiqu’il semble historiquement abusif de parler d’école, Ionesco ne fut pas le seul porte-voix de ce courant littéraire. En prélude, les romans et pièces de Sartre et de Camus, cet existentialisme exacerbé qui fait de l’homme un individu rivé au néant de sa solitude face au monde… « Sous l’appellation « théâtre de l’absurde », on désigne la plus importante génération d’auteurs dramatiques de la seconde moitié du XXe siècle, au premier rang desquels Beckett, Ionesco, Adamov, Genet et Pinter », note Jean-Pierre Sarrazac  toujours dans le fameux dictionnaire dirigé par Corvin. Et l’universitaire de poursuivre, « parcelles de vie prises dans les tourbillons du néant, êtres repliés sur eux-mêmes, enkystés dans leur « vieux coin » et/ou perdus dans le no man’s land, créatures d’un langage qui prolifère de façon cancéreuse et se perd dans le « nonsense », les personnages du « théâtre de l’absurde » sont des anti-héros par excellence ». Le grand mérite de tous ces auteurs, selon Sarrazac ? « Transformer en splendeur théâtrale toute cette misère métaphysique, sublimer ce malheur invisible en lui donnant, paradoxalement, une littéralité et une sorte d’hypervisibilité sur la scène » !

Natif de Roumanie en 1909, un temps prof de français à Bucarest, abreuvé aux mamelles du futurisme et du surréalisme, Ionesco émigre définitivement à Paris dans les années 40. C’est plus par jeu que par désir de notoriété dramatique qu’il se lance dans l’écriture théâtrale. Sa référence, son inspiration ? Les cours d’anglais dispensés par la fameuse méthode Assimil… En ces temps d’après-guerre, le théâtre de boulevard triomphe, l’apparition de La cantatrice chauve en 1950 va en décoiffer plus d’un ! Élu à l’Académie française en 1970, Ionesco s’éteint le 28 mars 1994, ne cessant depuis lors d’enthousiasmer les jeunes générations par sa mise en pièces de tous les systématismes, la mise à mal de tous les clichés et poncifs. Et, de décennie en décennie, son

La cantatrice chauve. Photo Huchette

La cantatrice chauve. Photo Huchette

fantôme ne cesse de hanter les murs du théâtre de La Huchette.

 

À l’époque jeune comédien, Nicolas Bataille découvre la pièce presque par hasard. « Une actrice roumaine de la troupe m’a proposé de lire le texte d’un compatriote inconnu. Ce fut le coup de foudre pour la cantatrice… Le lendemain, je rencontrai Ionesco au bistrot : génial ! », nous racontait le metteur en scène lors d’un entretien en 1997. « J’ai tout de suite pensé que ce texte était pour nous, « la bande d’anars du théâtre », comme on nous surnommait, Cuvelier et moi ». Les deux hommes par qui le scandale arrive : Bataille crée La cantatrice chauve aux Noctambules en 1950, Cuvelier La leçon en 1951 au Théâtre de Poche… « Pour 25 représentations », se souvient le facétieux et regretté Nicolas Bataille, « la critique nous a éreintés. Pour nous, c’était un échec mais pas une défaite. Nous étions jeunes, à 22 ans nous avions envie de découvrir autre chose sur une scène de théâtre ».

En 1957, les deux pièces sont reprises sur la scène de La Huchette. Qui, désormais, ne quitteront plus jamais l’affiche ! « Dans les décors d’origine de Jacques Noël. Pour un mois, au départ… », raconte Marcel Cuvelier, lui-aussi disparu depuis. « Grâce à un prêt de 1000 francs de Louis Malle, enthousiasmé par le spectacle vu en 1953. Jusqu’à sa mort, Ionesco a fréquenté assidûment La Huchette. Normal, pour le chantre du non-sens et de la dérision ! ».

 

Deux autres grands noms de la scène sont attachés durablement au succès mondial du roumain : Jacques Mauclair et Michel Bouquet ! Avec Tsilla Chelton sa partenaire et inoubliable Tatie Danielle dans le film d’Etienne Chatiliez, dès 1961 Mauclair met en scène et joue avec succès Les chaises sur toutes les scènes du huchette7monde. « La pièce n’a pas vieilli, il n’y a que Tsilla et moi pour nous rapprocher désormais de l’âge véritable des personnages », nous confessait-il en 1997.

« Je suis sans cesse étonné de l’accueil enthousiaste que les jeunes réservent au théâtre de Ionesco », poursuivait Jacques Mauclair, « il fut le premier à déclarer la guerre au théâtre traditionnel, à tenter de bousculer l’écriture et la dramaturgie scéniques. Sans prétendre à un théâtre de l’absurde, mais en donnant à voir surtout l’absurdité de la vie… Depuis l’origine, la littérature a tout dit sur la vie, l’amour et la mort et pourtant Ionesco est parvenu à renouveler les thèmes sans vouloir faire œuvre philosophique. C’est pourquoi son théâtre trouve une telle résonance chez nos contemporains ». Quant à Bouquet le monstre sacré, il l’affirme, persiste et signe : s’il est une pièce qu’il continuera d’interpréter en dépit d’un âge avancé, c’est sans conteste Le roi se meurt. Avec Juliette Carré, sa compagne et partenaire, mis en scène par Georges Werler, un morceau d’anthologie à ne rater sous aucun prétexte dès l’annonce d’une reprise !

Oyez, citoyens et amoureux de l’insolite : il est temps pour vous de franchir enfin la porte du temple de l’absurde. L’heure a sonné, le 16 février la salle risque bien vite d’afficher complet… Qu’importe, du mardi au samedi, la cantatrice s’engage à vous faire la leçon durant encore soixante ans ! Yonnel Liégeois

 

Les festivités du 60ème anniversaire

  • Le 16/02/17, à 19h : Tapis rouge devant le théâtre, tenue absurde exigée pour les spectateurs. huchette6Présentation de l’affiche du 60ème avec tous les noms des comédiens qui sont passés par le théâtre de La Huchette ainsi que ceux qui ont souscrit pour y figurer. Des comédiens en costume de scène accueilleront les spectateurs devant le théâtre et des « pompiers » les placeront ensuite dans la salle. Lecture des mauvaises critiques sur les deux spectacles avant la pièce (chaque soir, une critique sera lue).
  • Du 4 au 5/03/17 : La nuit absurde ou les 24h non stop Ionesco. Représentations de 19h à 3h du matin avec un programme varié, plein de surprises et… un buffet pour les spectateurs à partir de minuit ! De 3h à 9h, « Insomnie à La Huchette » avec diffusion de l’enregistrement sonore de La Cantatrice Chauve et de La Leçon (1965). De 9h à 19h, reprise des spectacles avec petit-déjeuner puis apéritif pour les spectateurs.
  • Le 3/04/17, à 17h : Présentation des travaux du Collège de Pataphysique sous la direction de Thieri Foulc, avec Marie-France Ionesco et Nicole Bertolt comme invitées. « La pataphysique, c’est quoi ? » et le compte-rendu des derniers travaux : l’Objet pataphysique (imaginaire, virtuel, potentiel) avec la conférence de Boris Vian « Pour une approche discrète de l’objet » en fil conducteur.
  • Les cinq lundis du mois de mai 2017 : La Huchette, histoire et coulisse. Le théâtre ouvre ses portes, ses malles, ses coulisses, expose ses costumes, ses accessoires, son Molière (« Touchez le boss monseigneur »)… Les kakemonos, qui retracent son histoire, seront exposés dans le théâtre de 14h à 18h. Les comédiens, dans les costumes de La Cantatrice et de La Leçon, animeront les visites.
  • Le 21/06/17 : Fête de la musique. Le cabaret Ionesco : les chansons d’après Ionesco (chansons de Tardieu, Jean-Claude Darnal…) et du répertoire des années 50.
  • Juin 2017 : Représentations en Roumanie. Sibiu, l’ancienne capitale de la Culture, reçoit La
    Les "comédiens associés", sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

    Les « comédiens associés », sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

    Cantatrice chauve à l’occasion du 60ème anniversaire.

  • L’été du 60ème : Regard d’un «célèbre» créateur de mode sur les deux spectacles. La surprise du chef : projection du film de Karmitz à la Filmothèque. La seconde surprise du chef : le documentaire du régisseur de La Huchette, Ider Amekhchoun, « D’une génération à l’autre ».

 

La vache et le veau

« Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d’accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l’appeler « maman ». Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode » ( La cantatrice chauve, scène 8 ).

 

En savoir plus

Toutes les pièces de Ionesco sont disponibles en collection de poche. À signaler l’édition en un seul huchette9volume, dans la collection La Pléiade, du théâtre complet savamment commenté par Emmanuel Jacquart : un ouvrage indispensable pour les amoureux du maître de l’absurde !

Pour découvrir l’homme et son œuvre : Ionesco, de Simone Benmussa (Seghers). Eugène Ionesco, de Marie-Claude Hubert (Seuil). Ionesco, d’André Le Gall (Flammarion).

Du 22/02 au 19/03, au Ciné13 Théâtre : « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco, adapté et mis en scène par Julie Duchaussoy. Un homme meurt et un royaume s’effondre… « Nous sommes la Compagnie Jean Balcon. Nous avons trente ans, notre royaume s’effondre, et nous avons bien l’intention de nous battre ».

Du 07/03 au 18/03, au Théâtre de Belleville : « En miettes », une libre adaptation de deux œuvres d’Eugène Ionesco ( la pièce « Jacques ou la soumission » et son journal intime « Journal en miettes » ), dans une mise en scène de Laura Mariani. En filigrane, « le rapport de l’auteur à son enfance et la difficulté de quitter l’insouciance qui y est attachée ».

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Quand Pierre Piazza fait de l’œil à Bertillon…

Dans un ouvrage richement illustré, Un œil sur le crime. Naissance de la police scientifique. Alphonse Bertillon de A à Z, entre rigueur scientifique et plaisir de la lecture, Pierre Piazza tire le portrait de celui qui révolutionna les méthodes de la police. Sous forme d’abécédaire, un clin d’œil intelligent et ludique sur le crime !

 

 

« Humanité, c’est identité. Tous les hommes sont la même argile. Nulle différence, ici-bas du moins, dans la prédestination. Même ombre avant, même chair pendant, même cendre après », postule lumineusement Victor Hugo dans un chapitre des Misérables consacré au « bas-fond ». Un Œil sur le crime. Naissance de la police scientifique. Alphonse Bertillon de A à Z de Pierre Piazza nous invite aussi, d’une certaine manière, à visiter les bas-fonds. 12Précisément pour voir tout ce qui distingue physiquement les hommes par leur identification scientifique, ou prétendue telle.

 

Politiste, spécialiste des procédés identificatoires, notamment de la carte d’identité, Pierre Piazza livre ici un ouvrage emblématique d’une de ses préoccupations de chercheur-passeur : fouiller les archives, y découvrir des sources inédites et mettre en valeur de façon aussi attrayante que pédagogique des documents relatifs à l’anthropométrie criminelle en général, et Alphonse Bertillon en particulier. Passionné par le bertillonnage, Pierre Piazza ne cède point néanmoins à la fascination pour son inventeur comme le laisse entendre l’une des premières illustrations de la riche iconographie mobilisée dans ce bel objet éditorial. En effet, un portrait d’Alphonse Bertillon croqué durant le

Portrait de Bertillon, durant le procès Dreyfus. Collection particulière de l'auteur.

Collection particulière de l’auteur.

procès du capitaine Dreyfus à Rennes rappelle aussi les errements des analyses graphologiques du chef de l’Identité judiciaire de la préfecture de police parisienne.

Les recherches de Pierre Piazza se sont développées dans un contexte concomitant d’essor des études historiques sur les forces de l’ordre, ces deux champs se nourrissant mutuellement. L’actualité, pour celles et ceux qui ne veulent pas se contenter d’images hâtives, de propos aussi creux qu’éculés ou de stéréotypes polémiques ou, au contraire, hagiographiques, manifeste tout l’intérêt qu’il y a à donner de la profondeur à la « chose policière », un des fondements de notre démocratie depuis 1789 et l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

 

Comme ce blog qui traite de la culture sous toutes ses formes, Pierre Piazza nous invite à voir quelles furent certaines des formes de la culture policiaro-judiciaire qui émerge à la Belle Époque, ce que Bertillon dénomma alors « police moderne », ensuite baptisée « police technique scientifique ». Les nombreux clichés commentés furent les outils

Collection particulière de l'auteur

Collection particulière de l’auteur

d’un métier de police qui entendait se moderniser à l’heure de la révolution industrielle. Ainsi, à l’Exposition universelle de 1900 à Paris, le préfet Louis Lépine entend montrer la police judiciaire sous l’image la plus flatteuse dont Bertillon est l’incarnation, alors qu’au même moment le cinématographe conquiert ces yeux dont il est question dans le titre de ce livre. Car, ce que révèle cet ouvrage, c’est la mutation du regard, qui n’entend plus seulement voir et comprendre mais mensurer et prouver.

Vouloir composer un abécédaire est un exercice de style que réussit Pierre Piazza, le chercheur en sciences sociales qui sait aussi écrire pour le grand public curieux. Faire correspondre un terme et plusieurs clichés illustratifs pour chaque lettre met à l’épreuve une imagination sans laquelle la recherche peut se révéler bien aride, peut-être même conformiste. Ainsi, les mots

Collection particulière de l'auteur

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« zoométrie » ou « goguenardises » permettent à l’auteur d’aborder l’histoire de l’identification de façon discrètement enjouée, ce qui n’exclut pas leur intérêt historique.

 

Soulignons la qualité du travail éditorial qui livre un objet de belle facture pour une somme raisonnable, étant donné le nombre des illustrations et l’inventivité de la mise en page d’une iconographie savamment choisie. Le dessein est évidemment de faire coïncider le sujet abordé avec la forme même du livre, ambition pleinement atteinte ! Laurent López

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