Archives de Tag: Jeunesse

Étudiants salariés, un cas d’école

Alors que s’est close au 31mars la période d’inscription pour les futurs étudiants sur le nouveau système « Parcoursup » du ministère de l’Éducation nationale, un sur deux se doit de résoudre une délicate équation : concilier fac et emploi. En particulier, celles et ceux qui n’ont d’autre choix que de travailler pour financer leurs cursus.

 

 

Baisse des APL (aides personnalisées au logement), augmentation des frais de sécurité sociale, de mutuelle, de loyer, de transports, à Paris comme en province, gel des bourses sur critères sociaux. La prochaine rentrée universitaire s’annonce une fois de plus tendue pour une grande partie des étudiants. L’Unef (Union nationale des étudiants de France) chiffre à 2,09 % la hausse du coût de la vie sur un an. En 2016, selon l’Observatoire de la vie étudiante (OVE), près de 55 % des étudiants disaient déjà souffrir de difficultés financières (1). Qu’en est-il des étudiants salariés, dans ce contexte ?

Au croisement de l’insertion professionnelle et du financement des études, le travail étudiant recouvre des réalités très différentes. L’OVE évalue à 46 % le nombre d’étudiants à avoir une activité rémunérée pendant l’année universitaire, et 55 % d’entre eux la considèrent indispensable pour vivre. Le souci : plus l’activité est intense (plus d’un mi-temps pendant six mois) et éloignée du domaine des études, plus les risques d’échec sont grands, et les chances réelles qu’un petit boulot se transforme en emploi durable. Un cas que l’on retrouve plus souvent chez les étudiants issus des classes populaires inscrits dans des filières professionnelles ou technologiques, analyse la sociologue Vanessa Pinto, dans un livre, tiré de sa thèse, À l’école du salariat. En master 2 de droit des affaires, et ayant toujours dû travailler pour payer ses études, Hélène confie avoir souvent été gagnée par la lassitude. « L’année du bac, mes parents ont déménagé au Canada. Les études coûtaient trop cher là-bas, je suis restée à Paris. J’ai cumulé les boulots pour vivre. C’est dur de se plonger dans les bouquins en rentrant le soir. Certains mois, je pouvais gagner jusqu’à 2 300 euros. À 21-22 ans, c’est valorisant. D’où la tentation parfois d’arrêter la fac. Même pour un boulot qui ne te passionne pas ».

Disponibles, flexibles, intéressés par les contrats courts, voire les horaires atypiques, sans prétention salariale élevée, les étudiants sont une main-d’œuvre appréciée des employeurs de certains secteurs, comme le commerce ou la restauration. Employé chez Quick, Boubacar témoigne de la pression à laquelle sont soumis les étudiants. « Très peu connaissent leurs droits. Du coup, ils n’osent rien dire quand on leur fait faire des heures en plus, par exemple, par peur de perdre leur boulot. D’autres s’en foutent, tous le prennent comme une expérience, un moyen de s’endurcir, de grandir ».

Un statut d’étudiant salarié existe, qui permet de bénéficier d’aménagements d’horaires (en cours du soir ou le samedi), de faire des années universitaires en deux ans, d’être dispensé d’affiliation à  la sécurité sociale étudiante ou de cumuler une bourse avec son salaire. A condition toutefois de travailler au moins 10 à 15 heures par semaine. Or, « travailler ne serait-ce que douze heures par semaine, peut déjà nuire aux études », signale une conseillère du CIDJ (Centre d’information et de documentation jeunesse). L’an passé, l’Unef et l’Ugict-CGT ont avancé quinze propositions pour lutter contre le déclassement des jeunes diplômés. Parmi elles, figuraient la création d’une allocation pour « permettre aux étudiant-e-s de poursuivre leurs études en étant autonomes financièrement et socialement » et se fixer comme « objectif de tendre vers la fin du salariat pendant les études ». Jean-Philippe Joseph

(1) Malgré le gel des frais d’inscription à l’université, le coût de la rentrée des étudiants continue de progresser. Il serait cette année de 2 403,64€ en moyenne. Les principales augmentations : les loyers (+1,58 %, en moyenne), les mutuelles (+8,73 %), la Sécurité sociale (+2€). Et il y a eu des baisses, dont l’APL (-5€). À lire, le dossier de Télérama n°3555 en date du 3/3/18, « Les études, un sport de combat : le quotidien difficile des étudiants précaires ».

 

 Paroles d’étudiants

– Hélène, 26 ans, en master de droit des affaires : J’ai travaillé un peu partout. A la poste, dans la restauration rapide, le prêt-à-porter, l’aide aux devoirs… J’aurais préféré trouver dans le domaine de mes études, mais ce n’est pas évident. Mon master 2, je vais le faire en alternance dans un cabinet de gestion en patrimoine. Je toucherai le Smic. Mais je pense continuer l’intérim. N’ayant plus de colocataire, je dois prendre un appartement toute seule.

 – Sirine, 19 ans, en 2ème année de Sciences politiques : Je travaillais l’an dernier à MacDo pour payer mes livres et m’inscrire au permis, car je mets une heure et demie pour aller à la fac en transports en commun. Je ne vais pas reprendre tout de suite, pour ne pas rater le début de ma 2ème année. Physiquement et moralement, ce n’est pas évident MacDo. On est en sous-effectif, il y a beaucoup de turn-over, les gens sont à peine formés, et la direction n’est pas très arrangeante en période d’examen. J’ai failli me faire virer pour deux minutes de retard.

 – Jonas, 27 ans, en master d’histoire : Mes parents n’ont jamais refusé de m’aider, mais ça les arrange financièrement que je travaille. Ma mère est employée de mairie et mon père ouvrier. Je suis pion à temps partiel, je touche 622 euros par mois. Mon loyer est de 450 euros, heureusement j’ai 230 euros d’APL. Bien sûr, si j’avais plus d’argent, je pourrais m’acheter plus de livres, une cafetière, sortir avec mes amis… Prendre un autre boulot ? En travaillant 13 heures par semaine, ce n’est déjà pas évident. Et j’ai l’intention de passer le Capes l’année prochaine.

 – Antoine, 21 ans, en licence de biologie : Je fais des livraisons à vélo pour Uber. Au début, on était relativement bien payé. Aujourd’hui, on fait plus de courses, mais pour le même salaire, et on est traité comme des chiens. Ceci dit, je ne regrette pas. Je voulais gagner en autonomie et avoir une expérience du monde du travail. Du coup, avec d’autres coursiers, on a le projet de monter une Scoop, avec de vraies valeurs et une vraie éthique de travail.

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Julie, Caroline, Ronan : critiques en devenir

À la veille de l’ouverture des festivals 2017, l’Association professionnelle de la critique Théâtre-Musique-Danse (APC-TMD, l’ex Syndicat de la critique) offrait une bourse d’été en Avignon à trois jeunes journalistes en devenir : Julie Briand, Caroline Chatelet et Ronan Ynard. Chantiers de culture se félicite de publier leur « retour d’expérience ». Le symbole fort d’une profession qui allie le collectif  à la solidarité.

 

 

Bourse APCTMD Festival d’Avignon – retour d’expérience

Au printemps 2017, j’ai appris avec bonheur l’existence de la bourse de l’APC-TMD destinée à aider de jeunes critiques à se rendre à l’un des trois grands festival de théâtre (Avignon), de musique (Aix-en-Provence) ou de danse (Montpellier) organisés dans l’été. Jeune critique de théâtre, je finançais jusqu’alors ma présence au Festival d’Avignon en travaillant à la bibliothèque de la Maison Jean Vilar. Un travail alimentaire privilégié, certes, mais qui ne me laissait pas assez de temps pour me consacrer pleinement à la critique. Grâce à la bourse, j’ai pu me rendre à Avignon avec une seule casquette, celle de journaliste, et consacrer tout mon temps et mon énergie à l’activité de spectatrice-critique.

Outre l’aide financière indispensable à la vie de festivalier, il me semble important de souligner le soutien moral que constitue cette bourse. On le sait, l’insertion professionnelle des jeunes journalistes est souvent difficile, en particulier dans le secteur culturel. Dans ce contexte, la bourse portée par l’APCTMD m’est apparue comme une main tendue, un signe d’ouverture et d’encouragement envoyé par des confrères expérimentés et admirés. Je garderai longtemps le souvenir de la première conversation critique dans la cour du Cloître Saint-Louis, où je suis allée m’asseoir, livide et tremblante, à la table des vieux briscards de la critique qui plaisantaient sur le dernier spectacle qu’ils avaient vu, en attendant que le débat commence…Au-delà de l’anecdote, c’est précisément là que se situe, je crois, le plus grand intérêt de ce dispositif : nous permettre de nager dans le grand bain de la critique, d’apprendre le métier en le pratiquant de manière intensive pendant trois semaines, au contact de ses pairs. Cet exercice fut pour moi éminemment responsabilisant, « légitimant » et formateur.

L’immersion et la présence sur toute la durée du festival permettent également de faire des rencontres et d’amorcer des collaborations qui pourront se prolonger au-delà du mois de juillet. A l’issue du festival, j’ai ainsi entamé deux nouvelles collaborations avec le magazine web Profession-Spectacle et avec le site internet de la revue Frictions.

Enfin, j’aimerais dire le plaisir que j’ai eu à partager cette expérience avec mes camarades lauréats. Le journalisme étant un exercice solitaire, il est passionnant de voir ses collègues à l’œuvre et de les interroger sur leur propre expérience. J’ai ainsi découvert avec Ronan Ynard une pratique de la critique qui, je dois l’avouer, m’était totalement inconnue : le vlog théâtre. Dans un tout autre style, j’ai beaucoup appris en discutant et en regardant travailler Caroline Châtelet, dont l’exigence et la profondeur des analyses sont de précieux modèles à emporter avec soi après le festival… Julie Briand

Lien vers quelques articles publiés lors du Festival :

Critique du spectacle Tristesse et joie dans la vie des girafes, parue dans le journal  L’Humanité

Article sur le dispositif Ecrits d’acteurs mis en place par l’Adami, paru dans le journal L’Humanité

« Billet d’humeur » sur le spectacle Les Parisiens, publié sur le site internet de la revue Agôn

Critique du spectacle Unwanted, publiée sur le site internet Profession-Spectacle

 

La Bourse ou l’avis

Le temps de présence dans un festival conditionne nécessairement la réception qu’on en a, l’état dans lequel on le traverse. S’il s’agit là d’un lieu commun, suivre en 2017 près de dix-huit jours le festival d’Avignon – chose possible uniquement par l’obtention de la bourse – a été important par cette expérience de la durée. Outre la découverte de nombreux spectacles et la possibilité d’écrire au fil des jours, j’ai notamment réalisé comment, les éditions précédentes, je «cédais» à la frénésie du festival. En étant présente peu de jours, je prenais en quelque sorte de plein fouet l’intensité du rythme, la programmation pléthorique, la densité de population. En 2017, j’ai éprouvé le festival différemment. Disons que peut-être pour la première fois j’ai vu ses différents tempos, la diversité des mouvements l’agitant. De l’effervescence de la soirée d’ouverture, à la montée en puissance – liée aussi à la présence massive de spectateurs au mitan de juillet -, jusqu’à l’approche imminente de la fin du In, j’ai pu suivre les pleins, les déliés, les saturations, les polémiques, les petits scandales, ou encore les suspensions d’Avignon. La présence au long cours m’a permis d’être dans un rapport plus serein, moins excessif – ce qui, je pense, a résonné dans mon travail -, tout en étant vigilante à l’endurance nécessaire pour tenir sur la durée. Peut-être, également, ai-je éprouvé à quel point le festival In architecture le planning du journaliste-critique (ou pour le dire différemment, à quel point le rapport de classe existant entre In et Off agit en différents endroits). Non pas que les journalistes considèrent le Off avec condescendance en regard du In. Plutôt que par son fonctionnement (demande d’accréditation, durée démesurée de certains spectacles, sentiment de rareté des œuvres proposées) c’est bien le In qui impose son rythme, et le journaliste construit, le plus souvent, son parcours dans le Off en fonction de celui du In.

S’il m’est difficile de nommer précisément ce que cela a produit dans mon travail, j’ai pris un vif intérêt à établir des rebonds, des renvois d’une œuvre à une autre. Ayant assisté, peu ou prou, à autant de spectacles dans le cadre du In que du Off, j’ai écrit huit articles pour la revue en ligne agon.ens-lyon.fr, un article pour http://www.regards.fr (au fil du festival) et trois critiques pour le trimestriel Théâtre(s) après la fin du festival.

Parmi les améliorations possibles, et sans avoir l’assurance de la pertinence de la proposition suivante, une remarque : à Avignon, la question du logement est un point épineux. S’il est bon que la bourse soit en monnaie sonnante et trébuchante – les lauréats peuvent ainsi en user comme bon leur semble (voyage, restauration, logement, etc.), une évolution possible pourrait être un investissement dans une location d’appartement : cela permettrait peut-être aussi aux stagiaires de travailler ensemble, d’échanger, d’avoir des temps informels de rencontres.

En tous les cas, un grand merci pour cette bourse. C’était génial ! Caroline Chatelet

Liens vers les articles écrits:

** Huit articles écrits pour la revue agon.ens-lyon.fr

http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3501

 ** Un article écrit pour http://www.regards.fr

http://www.regards.fr/web/article/le-monde-par-le-theatre

 ** Trois critiques parues dans Théâtre(s) :

  • Critique de Médée-Kali
  • Critique de Maintenant que nous sommes debout
  • Critique de Depuis l’aube (ode aux clitoris)

 

La Bourse de l’APCTMD

Le festival d’Avignon, je l’avais prévu, organisé, et même payé – une petite chambre chez l’habitant assez loin des remparts, des billets de trains à des heures pas possibles et ça pour ne pas trop dépenser. Faire Avignon, puisqu’il s’agit bien ici d’y apporter sa pierre, le jeune critique-youtubeur que je suis le voulait, mais c’est un budget à tenir serré. Sacrifier des jours de présence ? Sacrifier le confort d’un bon lit pour un sommeil réparateur si nécessaire ? Diminuer drastiquement sa consommation de Pac à l’eau ? La bourse de l’APCTMD a été une réponse à ces problématiques pécuniaires qui parasitaient ma préparation. Qu’il est confortable de pouvoir rallonger son séjour de quelques nuits, en sachant que la bourse est là pour vous soutenir. Fort heureusement, il n’est pas uniquement question d’argent. L’accréditation, et la facilité de son obtention, appuyée par celles et ceux qui sont maintenant vos pairs, sont encore une fois un soulagement. Billets de train, appartement et invitations n’étaient plus une préoccupation et j’ai pu, pendant 10 jours, me consacrer pleinement à mes vidéos. Dix vlogs ; un par jour. Je ne compte plus les heures passées sur le montage, mais je les sais inversement proportionnelles au nombre d’heures passées à dormir, pour que la vidéo au sujet des spectacles vus la journée soit en ligne dès le lendemain matin ! Mais quelle satisfaction de voir le nombre de vues augmenter tous les jours. Chaque matin, sur les réseaux sociaux, de nombreux festivaliers et surtout de nombreux spectateurs n’ayant pas pu venir au Festival, étaient au rendez-vous. Et puis le plaisir plus personnel de retrouver les autres critiques au fond de la piscine, au bar du In, de se retrouver souvent côte à côte, ou pas très loin, dans les gradins au confort incertain du cloître des Célestins.

Une certaine fierté d’être assis à la table de Philippe Chevilley et Marie-José Sirach pour débattre en public des spectacles au programme. Le plaisir de se sentir appartenir à un groupe, les critiques. Alors oui, c’est une bourse, c’est financier, c’est vrai, mais c’est aussi et surtout une légitimité qu’on vous offre. Crédible vous l’étiez car vous avez été choisi par le comité, mais légitime, se sentir légitime au milieu de ces routards avignonnais c’est autre chose, et la bourse de l’APCTMD en cela m’a beaucoup aidé. Ronan Ynard

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Charleville, les pantins sur l’Olympe !

Du 16 au 24 septembre, entre Place ducale et mont Olympe, Charleville-Mézières organise la 19ème édition de son Mondial des Marionnettes, le plus grand festival dans son genre à rassembler troupes et artistes venus des cinq continents. Un événement incontournable pour tous les amoureux d’un art fait de bois ou de chiffons. Qui se la joue In et Off, même dans les locaux de la CGT des Ardennes !

 

 

Qu’on se le dise, le doute n’est point de mise, Charleville est bien « le sanctuaire » de la marionnette ! Créé en 1961 par Jacques Félix, le fondateur de la compagnie des Petits Comédiens de Chiffons, le festival s’impose aujourd’hui sur la scène internationale comme le rendez-vous incontournable du pantin de bois, de chiffon ou de papier ! Aux côtés des deux compagnies d’artistes associés et « fils rouges » du festival (Agnès Limbos et sa compagnie « Gare centrale », le « TJP-CDN d’Alsace-Strasbourg » avec Renaud Herbin), s’offre en fait dans sa grande diversité la palette la plus dynamique et créative du spectacle vivant ! Pour la directrice Anne-François Cabanis, « comme un rituel désormais bien rodé, la ville se métamorphosera, neuf jours durant, en un immense castelet : salles, gymnases, rues, cours et places bruisseront de spectacles toujours plus inventifs, surprenants et inattendus et révèleront, à la manière des rhizomes qui se croisent et s’interpénètrent une magnifique photographie de la marionnette d’aujourd’hui en France et dans le monde ». En quittant le domaine réservé de l’antique castelet, selon la spécialiste, la marionnette a su gagner sa liberté, mettre en lumière sa puissance symbolique et esthétique. Elle a conquis l’espace scénique et celui de tous les possibles, « du minuscule au gigantisme, du gros plan sur un visage au panorama lointain, du personnage unique à la foule ».

La « Gare centrale » d’Agnès Limbos en fournit un bel exemple. Invitée d’honneur de la présente édition, la compagnie belge propose deux spectacles qui illustrent la riche diversité de ce que peut être la marionnette du troisième millénaire. Leur singularité ? Une étonnante habilité à mélanger de concert objets animés et formes humaines, entre l’incongruité de la matière et la force de la représentation ! Et pour donner à voir et entendre des personnages à la puissance symbolique incontournable, tels les héros shakespeariens dans « Baby Macbeth » en création mondiale : Shakespeare pour les bébés, il fallait oser, Agnès Limbos l’a fait ! Ou de nous transporter dans un univers complètement déjanté avec « Axe, de l’importance du sacrifice humain au XXIème siècle »… Un spectacle où le réalisme le plus cru flirte de belle façon avec fantastique et tragique quand le monde des humains, celui d’un couple en perdition, se fissure au mur des suffisances et des convenances. Quant au TJP, le Théâtre Jeune Public d’Alsace propose pas moins de quatre spectacles qui révèleront toute l’inventivité de son mentor, Renaud Herbin. Formé à l’École supérieure nationale des arts de la marionnette de Charleville, l’ESNAM qui fête justement cette année son trentième anniversaire, il marie avec talent matière et marionnette, champs chorégraphiques et arts visuels.

De grandes figures de la marionnette seront encore présentes à Charleville cette année. La compagnie « Les anges au plafond » bien sûr, fil rouge de l’édition précédente, avec deux spectacles, « R.A.G.E. » et « White Dog » en première mondiale… Entre censure et racisme, poésie et réalisme, un diptyque d’une force incroyable. À ne pas manquer encore, l’allemande Ilka Schönbein avec son Theater Meschugge qui propose « Ricdin Ricdon » en première mondiale… Ainsi que les créations sur des sujets aussi variés que l’inconnu ou le hasard avec « Oscyl », la mémoire avec « Le soldat Antoine », le pouvoir avec « Les maîtres du monde », le sort des migrants avec « Passager clandestin »…

Pour ce cru 2017, la CGT des Ardennes assure encore sa présence dans le « Off » du Festival : depuis 2009, un coup d’essai devenu coup de maître ! « Dans un département en pleine galère, quand des boîtes ferment, ce n’est pas évident d’investir ainsi dans la culture et d’inviter syndiqués et salariés à découvrir autre chose que Disneyland », constate Pascal Lattuada. Le secrétaire de l’Union départementale est pourtant catégorique, « la Bourse du Travail ne peut rester fermée durant ce rendez-vous exceptionnel sur notre agglomération, nous voulons tenir la place qu’une organisation syndicale se doit de prendre en faveur de la démocratie culturelle et du droit à la culture pour tous ». Cette année, performance à souligner, la CGT accueille six compagnies pour dix spectacles (On regardera par la fenêtre, La cour singulière, Anonima teatro, Théâtre Burle, Sacékripa, La gazinière), en salle comme en extérieur ! Un programme qui s’enrichit de diverses rencontres-débats durant tout le festival, en particulier le 19/09 sous l’égide du SFA, tant sur le statut des professionnels du spectacle que sur la médecine du travail.

Au pays de Rimbaud et d’ailleurs, les poupées de bois, chiffons ou papier, avec ou sans tiges, n’ont pas fini de faire parler d’elles : de belles heures à venir pour les carolomacériens, comme pour tous les amoureux de la marionnette à Paris ou Strasbourg ! Yonnel Liégeois

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Eloquentia, les mots du « 9-3 »

En ce jour d’ouverture du 70ème Festival de Cannes, un film original à l’affiche des salles : « À voix haute, la force de la parole ». Le long métrage de Stéphane de Freitas et Ladj Ly est plus qu’un documentaire. Le récit d’une  joyeuse épopée collective  pour pallier le déterminisme social.

 

 

Le déterminisme social, Stéphane de Freitas en fut la victime lorsque, basketteur professionnel, il a quitté à 15 ans le collège d’Aubervilliers, sa ville natale, pour un établissement de Neuilly. Sa manière de s’exprimer l’étiquetait à coup sûr comme « banlieusard », pour ne pas dire pire ! Il s’intégra… en intégrant les codes du parler « geoisbour », comme disent ses potes. Il lui en restera un goût amer dans la bouche.

Ce n’est que dix ans plus tard, après avoir failli mourir d’un accident d’automobile, que le jeune juriste qu’il est devenu eut envie de mettre d’autres mots dans la bouche des petits frères et sœurs de ses potes. Afin qu’ils ne subissent plus ségrégation et regard condescendant, afin qu’ils soient à armes égales avec les jeunes des beaux quartiers. Intimement persuadé que l’égalité des chances est liée aussi à une égale maîtrise de l’expression orale, outil ancestral de persuasion, il crée  Eloquentia : un concours d’éloquence réservé aux 50 000 étudiants du « 9-3 », répartis pour moitié entre Saint-Denis et Gennevilliers. L’objectif ? Que l’art de la rhétorique ne soit pas l’apanage des jeunes avocats du barreau de Paris, qu’il devienne une étape dans un processus d’émancipation  pour ces jeunes souvent stigmatisés par leurs origines ethniques, socioculturelles ou géographiques.

 

Il fait appel à Maître Bertrand Périer, avocat au Conseil d’État, pour leur enseigner la rhétorique. Conscient de la difficulté de cet apprentissage pour ces jeunes, il a l’habileté de les entourer de toute une équipe. En effet, les mots ne suffisent pas, encore faut-il que la voix porte … D’où l’enjeu de leur apprendre à la placer par un travail de respiration : ce sera avec Pierre Derycke, professeur de chant. Mais le chant, comme la prise de parole, implique le corps entier ! Alors, ils feront également un travail postural, ils apprendront à se mouvoir avec aisance devant un public dans les ateliers théâtre d’Alexandra Henry. Cerise sur le gâteau, Stéphane de Freitas leur offre les conseils du slameur Loubaki Loussalat pour apprivoiser la scansion des mots et le phrasé, qui donneront à leur prestation une identité personnelle.

Ne nous y trompons pas, toute l’équipe  pédagogique n’a qu’une idée en tête : qu’ils prennent confiance en eux ! Ces étudiants ont bien conscience que leur déficit linguistique est un handicap, certains sont paralysés par la timidité et la peur du jugement de l’autre. « Ils sont aussi héritiers de Cicéron, tout autant que les étudiants de Science-Po où j’enseigne », affirme haut et fort Me Bertrand Périer au cours de l’émission « On n’est pas couché ». Et d’ajouter, « on ne fait qu’arroser les graines, on est là pour leur permettre de se révéler ». L’art oratoire est bien, selon lui, « un sport de combat », combat qu’ils devront livrer contre eux-mêmes essentiellement. La formation se déroule dans un chaleureux climat d’entraide où la concurrence fait place à la solidarité entre candidats. Le film « À voix haute, la force de la parole » traduit l’enthousiasme général, le rire est contagieux à chaque bourde ou dérapage délirant.

Qui sont-ils ces candidats ? Filles et garçons de tous horizons, milieux socioculturels et religions. Certains, bien entourés familialement comme Eddy Moniot, d’autres ayant connu la rue comme le jeune Elhadj Touré affirmant qu’il  aurait aimé « avoir la richesse et la force acquises aujourd’hui pour en sortir plus vite »… Ils s’appellent aussi Leila, Thomas ou Souleïla qui, soucieuse d’écologie, fut finaliste au coude à coude avec Edddy. Le jeune homme franco-tunisien, doté d’un charisme certain, a suffisamment de volonté pour marcher dix kilomètres afin d’atteindre la gare la plus proche et se rendre à l’université : il l’assure  sur le plateau de Laurent Ruquier, « j’adore marcher parce que ça permet de penser, de se poser des questions et de trouver des solutions ». Certes, c’est lui qui a remporté le titre de meilleur orateur 2015 mais Eddy l’affirme aux auditeurs, « de toute façon, on est tous gagnants sans exception ».

À juste titre ! Si Eloquentia (le concours s’est déjà décentralisé à Grenoble, Limoges et Nanterre) leur a tenu la main pendant plusieurs semaines durant cet entrainement  marathon, c’est pour qu’ils puissent franchir seul(e) l’obstacle le jour de leur premier entretien d’embauche. Et, plus tard, briser le plafond de verre… ! Chantal Langeard

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La marionnette dans tous ses états !

Du 9 mai au 2 juin, de la Maison des Métallos jusqu’à Bagnolet (93), se déroule à Paris et dans dix villes d’Île de France la Biennale internationale des arts de la marionnette. La neuvième édition d’un festival qui, à travers une trentaine de spectacles, révèle la richesse et la diversité des fils et chiffons, objets et pantins ! Rencontre avec Isabelle Bertola, son initiatrice et directrice du Théâtre Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette.

 

 

Yonnel Liégeois – Depuis 2013 seulement, Paris dispose d’un théâtre exclusivement dédié aux arts de la marionnette. Il était temps, pourrait-on dire ?

Isabelle Bertola – La revendication d’un théâtre dédié aux arts de la marionnette à Paris date de plus de 50 ans. Elle a été portée par les artistes marionnettistes eux-mêmes qui ont toujours eu des difficultés à trouver des  théâtres pour montrer leurs œuvres. Alors oui, il était temps, en 2013 Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette inaugurait sa première saison ! Depuis une dizaine d’années et les Saisons de la marionnette, mouvement engagé par l’ensemble des professionnels du secteur des arts de la marionnette, nous pouvons constater que le regard porté sur ce champ artistique a bien évolué et nous nous en réjouissons. L’ESNAM, l’École nationale supérieure des arts de la marionnette créée en 1987 à Charleville-Mézières, y est pour beaucoup. En trente ans, elle aura formé plus de 150 artistes marionnettistes parfaitement insérés dans les réseaux professionnels. Il est donc indispensable que ces créateurs trouvent des scènes où montrer leur travail.

 

J’y pense et puis. Co Gilles Destexhe

Y.L. – La Biennale internationale des arts de la marionnette en est à sa neuvième édition. Quoi de neuf en 2017 ?

I.B. – Le programme de la BIAM 2017 est riche : plus de 30 spectacles et plus de 100 représentations dans 10 villes d’Ile de France* ! C’est un programme international qui rassemble des artistes français mais aussi d’Italie, de Belgique, de Suisse, d’Allemagne, des Pays-Bas, des États-Unis et du Québec… La plupart des spectacles ont été créés cette saison et force est de constater que les marionnettistes, comme de nombreux metteurs en scène, sont préoccupés par les questions d’actualité et les sujets brûlants de notre société. Ils s’emparent de la scène, expriment leur point de vue et engagent le dialogue avec nos concitoyens : Axe pointe les égarements de ploutocrates en fin de règne, Gunfactory dénonce l’engagement des gouvernements dans les ventes d’armes, Max Gericke ou pareille au même questionne la place des femmes au cœur du monde du travail,  Rhinocéros s’interroge sur la montée des totalitarismes, Schweinehund évoque les dérives sectaires. Chacun souhaite poser les bases d’une société plus respectueuse des droits humains. La présence de ces penseurs-créateurs sur le festival a inspiré l’organisation d’un brunch-débat le samedi 20 mai à 11h30 : L’art de la marionnette – un art de l’engagement et de la transgression. Moment privilégié où seront convoqués les spectateurs qui souhaitent échanger plus en profondeur avec les artistes.

 

Découpages. Co Dario Lasagni

Y.L. – En quoi les arts de la marionnette ont fait évoluer le spectacle vivant ?

I.B. – Aujourd’hui, les contours du théâtre des arts de la marionnette sont vastes et les artistes se sentent très libres d’employer les matériaux les plus divers. Lors de cette biennale, nous pourrons observer des matériaux variant du papier à la glaise, des mannequins ou des objets manufacturés, des ombres, un écran liquide… Des artistes venant d’autres univers s’intéressent à la marionnette : le comédien Thierry Hellin dans Axe, le plasticien Patrick Corillon pour La maison vague et Les images flottantes, la conteuse Praline Gay Para pour Lisières. Le théâtre de marionnette est un art hybride qui inspire des artistes de tout horizon, en témoigne la production de la Comédie Française 20 000 lieues sous les mers.

 

Lisières. Co Sylvain Yonnet

Y.L. – En septembre 2017, se déroule à Charleville-Mézières le Festival mondial des théâtres de marionnettes, lui-aussi biannuel. Une rivalité, une complémentarité ?

I.B. – En France aujourd’hui, le nombre de festivals dans notre secteur est important et réparti sur l’ensemble du territoire, c’est une très bonne chose. Ce sont des espaces de visibilité pour les artistes. Plus les spectacles pourront être achetés et vus, mieux les artistes pourront travailler. C’est donc bien une complémentarité. Le Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières et la Biennale des arts de la Marionnette ne sont pas en concurrence, ils ne se déroulent pas dans la même région ni à la même période. Les projets artistiques ne sont pas les mêmes. Celui de la BIAM est de donner à voir une grande diversité des formes de marionnettes contemporaines tout en s’ouvrant sur l’international. Il est totalement complémentaire du projet artistique du Mouffetard-Théâtre des arts de la Marionnette. Nos deux structures font du reste partie d’un même réseau professionnel qui entend avant tout bénéficier aux artistes. : Latitude marionnette.

 

Rhinoceros. Co Carole Parodi

Y.L. – La marionnette, selon vous : un spectacle pour les petits ? Pour les grands ? Pour tout le monde ?

I.B. – Le théâtre de marionnettes est avant tout un art, et par définition un art s’adresse à tous ! Ce qui définit la cible de public, ce sont les propos et sujets abordés ainsi que la forme choisie. Les créateurs actuels nous prouvent, de saison en saison, que leur imagination est sans limite et qu’avec des marionnettes, et toutes les formes qu’elles peuvent prendre aujourd’hui, ils sont intarissables. Il est certain que les marionnettistes s’adressent à tout le monde. D’ailleurs, la plupart des artistes alternent créations pour adultes et spectacles tout-public avec la même créativité. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

*Outre la Maison des Métallos et le Théâtre Mouffetard à Paris, les différentes villes : trois lieux à Aubervilliers (L’Embarcadère, L’Espace Renaudie, le théâtre Les Poussières), la Salle des Malassis à Bagnolet, le Carré Belle-Feuille à Boulogne-Billancourt, le Théâtre Paul-Éluard à Choisy-le-Roi, la Maison du développement culturel à Gennevilliers, le Théâtre du Garde-Chasse aux Lilas, le Théâtre Berthelot et le Théâtre de La Girandole à Montreuil, le Théâtre des Bergeries à Noisy-le-Sec, quatre lieux  à Pantin (le Théâtre du Fil de l’eau, la Salle Jacques-Brel, la Dynamo de Banlieues Bleues, La NEF-Manufacture des utopies), le Studio-Théâtre à Stains.

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Du haut de la Colline, un Baal vieilli !

On reste quelque peu abasourdi devant la version de Baal que Christine Letailleur et Stanislas Nordey nous donnent au théâtre de la Colline. De cette première pièce du jeune Brecht écrite en 1919, mais sur laquelle il reviendra à maintes reprises jusqu’à la fin de sa vie, ils réussissent à faire un pensum interminable.

Chantiers de culture se réjouit de compter désormais Jean-Pierre Han au nombre de ses contributeurs. Journaliste et critique dramatique apprécié de ses pairs, il a fondé en 1999 la revue Frictions qui ambitionne de « réinstaurer le débat depuis si longtemps disparu dans le monde du théâtre, sans craindre la polémique, mais sans la rechercher artificiellement ». Rédacteur en chef des Lettres Françaises, dont Louis Aragon fut le directeur de 1953 à 1972, membre de l’Association professionnelle de la critique Théâtre-Musique et Danse (APC-TMD), il représente la France au Comité exécutif de l’Association internationale des critiques de théâtre (AICT). Bienvenue, Jean-Pierre ! Yonnel Liégeois

 

 

Un pensum à vous détourner à tout jamais de la poésie, puisque poésie il y a ! Baal en effet est un vertigineux et sombre poème suivant à la trace la descente aux enfers consciente sinon voulue d’un jeune homme, poète lyrique qui pourrait faire carrière dans le beau monde, mais qui refuse la mascarade mondaine et sociale comme il refuse finalement tout acte de vie. « Ce que Brecht affirme dans Baal », soulignait le très « brechtien » Bernard Dort, « c’est la négation. Une négation radicale, absolue ». Négation qui s’exprime de séquence en séquence, de station en station, dans une dynamique volontairement effrénée dans la pièce. Ce que Stanislas Nordey dans son interprétation du rôle-titre ne donne pas à entendre et à voir.

Trajectoires rectilignes bien tracées, il vient le plus souvent face au public marteler son propos avec une grande force de conviction (dans l’attaque surlignée de chaque mot, ce qui fait partie de son style que l’on retrouve de spectacle en spectacle), dans un jeu découpé au couteau. En homme mûr, sûr de lui, il nous assène des vérités qui ne sont pas celles du jeune Baal qui emprunte bien des traits à son auteur. Un auteur qui fait référence à Villon et surtout à Rimbaud dont on retrouve quelques passages dans son texte comme on en retrouvera encore très peu d’années après dans sa troisième pièce, Dans la jungle des villes… « Baal, c’est la poésie comme alcool », expliquait l’un des premiers commentateurs français de Brecht, Jacques Desuché. Ce à quoi on pourrait répondre à l’instar de Rimbaud dans Une saison en enfer : « Tu as bu une liqueur non taxée de la fabrique de Satan »…

Avec le Baal de Christine Letailleur, nous avons droit à un récital Nordey, quasiment seul sur scène sous la faible lumière des projecteurs. À ce jeu, seul Vincent Dissez (Ekart, l’ami-amant ; on songe évidemment au « couple » Rimbaud-Verlaine) parvient à s’en sortir et à donner quelque crédibilité à son personnage, le reste de la distribution étant quasiment réduit à faire de la figuration de manière peu convaincante. Jean-Pierre Han

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L’entreprise, sur les bancs de l’école

Directrice honoraire de recherche au CNRS, Lucie Tanguy poursuit sa quête exploratoire des relations entre l’éducation et le travail. Avec « Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école », récemment paru à La Dispute, elle nous invite à approfondir et comprendre les grandes mutations de notre temps.

 

 

Imaginez, un soir, le retour de votre progéniture vous annonçant joyeusement :

– «  on vient de créer notre entreprise à l’école il faudrait que vous donniez 10 euros pour acheter des actions qui vont nous servir à investir pour financer notre projet ! ».                     

Les parents étonnés de cet enthousiasme inhabituel de fin de journée scolaire demandent :       

– « Mais, vous allez fabriquer quoi dans votre collège ? Il n’y aucune machine et le travail des enfants est  encore  interdit dans notre pays ! ».                                                                                

La gamine ou le gamin, c’est selon, vous regarde avec cet air convenu qui vous fait comprendre votre incapacité à être dans l’air du temps.                                                                                             

– «  Mais non on ne fabrique pas ! On passe des commandes, on organise, on emprunte à la banque qui fait partie du groupe  et,  avec notre prof et des chefs d’entreprises du coin, on fait la pub ! On est une équipe et chacun s’occupe de quelque chose et je peux même être élu(e) MANAGER ! ». Mais attention on ne fait pas semblant on va vendre des vrais pendentifs avec des incrustations, c’est le lycée professionnel des métiers de la plasturgie qui fournit et on achète les chaînes à une boite. C’est Vincent le voisin du dessous qui est chef de fabrication. Il y a même un concours académique pour donner un prix à la meilleure entreprise ».                  

Les parents offrent les 10€ en se demandant comment les élèves, jouant les Gattaz sans école1héritage, vont parvenir à écouler leurs marchandises avant que leur « entreprise » ne soit délocalisée comme celle de la maman qui pointe à Pôle Emploi.

 

L’anecdote, certes, est quelque peu simpliste et provocatrice pour présenter un travail  très sérieux. Réalisé par Lucie Tanguy, directrice honoraire de recherche au CNRS, il s’intitule « Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école ».

Dans cette analyse très dense, documentée et discutée, qui peut se lire comme un roman, Lucie Tanguy poursuit sa quête exploratoire des relations entre l’éducation et le travail afin, écrit-elle, de « chasser les mythes qui nous aliènent » ! Quel  beau gibier illusoire que celui de l’entrepreneuriat quand il devient la source et la ressource de notre vie commune ! « J’aime l’entreprise » sonne mieux que « vive le capitalisme triomphant ». Il s’agit pourtant de la même idée : transmettre l’idéologie de l’entreprise par une pédagogie entrepreneuriale en renversant les valeurs sur lesquelles la République a fondé son école. On passe du « apprendre à apprendre » de Langevin-Wallon, à « apprendre pour entreprendre » de Jean-Pierre Chevènement pour finir par l’« entreprendre pour apprendre » d’aujourd’hui. Sous la forme de  partenariats agréés par le ministère de l’Éducation, on assiste à la fabrication d’un modèle unique d’échanges et de production piloté par un « staff et des managers » au sein de l’école républicaine. Le travail de Lucie Tanguy, par ses références à « L’esprit du capitalisme et l’éthique protestante» introduit par Max Wéber et  au livre d’Eve Chiappello et Luc Boltanski  « Le Nouvel esprit du capitalisme »*, nous invite à approfondir et comprendre les grandes mutations de notre temps dont les enjeux nous échapperaient s’ils n’étaient ecole2justement éclairés par le travail des sociologues refusant une pensée unique et dévouée à ce qu’il faut bien appeler « l’idéologie dominante ».

En accompagnant cette volonté de réaliser la conquête de l’école par le monde économique, les collectivités territoriales, par la décentralisation avec les politiques libérales de la Communauté Européenne, accentuent la pression pour faire de l’école la pépinière des futurs entrepreneurs. Ils deviennent les modèles mythiques de la réussite sociale, être star en passant à la télé ou chef d’entreprise. Les grandes entreprises et les organisations professionnelles d’employeurs investissent l’école et les instances politiques pour en faire une sorte de laboratoire social. Il faut impérativement nous persuader qu’être  « entrepreneur,  figure du travailleur moderne à former : motivé, dynamique, flexible et précaire et surtout responsable de lui-même »**, représente l’issue logique d’une réussite sociale. Tant pis pour ceux qui ne comprennent rien ou qui échouent faute d’une véritable motivation.

Les organisations syndicales du monde enseignant, les associations de parents d’élèves mesurent-elles aujourd’hui les enjeux d’une telle invasion des esprits sans dimension critique et constructive des rapports entre l’école et le monde du travail ? Comme de bien entendu, le travail et les rapports sociaux qu’ils génèrent disparaissent complètement des ecole2exercices qui sont proposés ! Cela fait un moment que ne sont plus enseignées la législation du travail et l’histoire sociale de notre pays. Aujourd’hui le classement, la compétition et la renommée l’emportent sur tout autre critère. Je garde en mémoire cette intervention au titre de la Ligue des Droits de l’Homme dans un lycée professionnel. Devant des apprentis, j’ai simplement lu et distribué le préambule de notre Constitution, celui de 1946, pour engager une discussion. Les réactions furent vives et rapides. Certains m’ont dit « ce n’est pas vrai ça, Monsieur, c’est de la politique ! Mon patron, y va me jeter si je lui apporte votre tract au boulot ! ». D’autres m’ont simplement demandé s’il était possible de voir, un jour, cette déclaration s’appliquer pour eux-mêmes et les habitants de notre pays !

Il est vrai que nous ne sommes plus invités dans cet établissement pour débattre de la citoyenneté et du travail ! Raymond Bayer

*Ou comment le capitalisme est en train de tourner la page du fordisme au profit d’une organisation en réseau, génératrice pour certains d’une plus grande liberté au travail, pour d’autres d’une plus grande précarité, et pour tous d’un asservissement accru à l’entreprise  (Alternatives Économiques – Eric Barbo).  **A lire, dans cette veine et pour poursuivre la démystification, l’ouvrage  de Pierre-Michel Menger, « Portrait de l’artiste en travailleur – Métamorphoses du capitalisme ».

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