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La Charité, les mots en capitale

Du 24 au 28 mai, le « Festival du mot » investit la ville de La Charité-sur-Loire (58). Avec Christiane Taubira comme invitée d’honneur, une manifestation originale qui « entend bien lutter contre les déterminismes sociaux en proposant à tous d’apprivoiser les mots et de valoriser leur saveur ». Rencontre avec Marc Lecarpentier, son fondateur et directeur.

 

 

Yonnel Liégeois – Vous inaugurez la 13ème édition du « Festival du mot ». Un mauvais chiffre à la une ou de bons mots à la clef ?

Co Harcourt

Marc Lecarpentier – Le premier festival commençait un 13 juin et nous en sommes à la 13ème édition ! Preuve qu’il ne faut pas être superstitieux… D’autant que les mots sont une source inépuisable de bonheurs et de découvertes.

Y.L. – Christiane Taubira, grande dame de culture, est l’invitée d’honneur de cette édition. Un choix politique et/ou un choix éthique ?
M.L. – Un choix qui est loin de la politique et qui se veut au contraire un hommage aux mots des poètes que Christiane Taubira sert avec une ferveur, un enthousiasme et une intelligence rares. Un hommage aussi à son talent rhétorique qui éblouit jusqu’à ses contradicteurs !

Y.L. – Si les mots « probité » et « morale » ont scandé le temps de la campagne présidentielle, celui de « culture » en fut terriblement absent. Un mot maudit ?
M.L. – Le débat sur la culture a effectivement été le grand absent de l’élection présidentielle. Les périodes de crise et de crispation favorisent cet oubli. Mais, il existe dans ce pays, loin des grandes institutions, des énergies salutaires qui luttent pour que la culture ne soit pas un domaine réservé. C’est ce qu’essaie, avec ses modestes moyens, de faire le Festival.

Y.L. – « Le festival entend lutter contre les déterminismes sociaux », affirmez-vous dans l’édito 2017. Qu’en est-il concrètement ?
M.L. – Il s’agit, à travers les 98 propositions qu’offre le Festival, de ne pas s’adresser qu’à ceux qui manient les mots avec aisance ! Il s’agit de montrer au plus grand nombre que les mots peuvent être source de grands bonheurs, même s’il faut parfois se méfier de ceux des démagogues.

Y.L. – Le festival conjugue les mots sous toutes ses formes, colorées et métissées. Quel avenir pour le « mot français » hors nos frontières ?

Christiane Taubira, la voix des poètes

M.L. – Contrairement aux idées reçues, le Français ne perd pas de terrain, mais en gagne plutôt dans certains pays. C’est plutôt à l’intérieur même de nos frontières qu’il nous faut rester vigilant, face à ces « californismes » qui gagnent subrepticement du terrain. La langue ne doit pas être figée, mais elle doit se méfier de ces termes bizarroïdes qu’on pourrait facilement traduire…

Y.L. – Enfin, le mot de la fin ! Celui d’« utopie » fait-il encore sens pour vous ?
M.L. – « Comme si tout grand progrès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui »,  disait André Gide (in Les nouvelles nourritures). En 2005, le festival était une utopie. En 2017, l’utopie a fait un petit bout de chemin… Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

DES MAUX ET DES MOTS

Il est seul en scène, Jean-Christophe Quenon, et pourtant défile sous nos yeux l’existence de milliers de vies brisées ! Sales, puantes, alcoolisées, malades ou blessées… Ces hommes et femmes délabrés, nous les avons tous croisés un jour ou l’autre : dans le hall d’une gare ou sur un bout de trottoir. Durant quinze ans, Patrick Declerck fut consultant auprès des clodos du Centre d’accueil et d’hébergement de Nanterre. Son compagnonnage avec les maux

Co Giovanni Cittadini Cesi

de ces « fous d’exclusion, fous de pauvreté, fous d’alcool mais victimes surtout de la société et de ses lois, du marché du travail et de ses contraintes », il l’a traduit en mots pour nourrir deux ouvrages.

Ces mots du spécialiste, le metteur en scène Guillaume Barbot les a finement agencés… Et Quenon alors, en bateleur de rues et habits de première nécessité, de clamer dans « On a fort mal dormi » des vérités dérangeantes, inconfortables mais incontournables : « la rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents ». Non pour faire spectacle de la misère de l’autre, mais pour initier une rencontre entre les mots et maux des mal aimés et ceux des mieux lotis. Des mots gueulés ou chuchotés, chantés ou pleurés, surtout incarnés par un comédien époustouflant de sincérité et de proximité. Y.L.

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Ciao, signore Gatti !

Le 19 avril 2017 à 18h30, la Maison de la Parole Errante, sise à Montreuil (93), rend un ultime hommage à Armand Gatti. Âgé de 93 ans, le célèbre baroudeur et metteur en scène a tiré sa révérence le 6 avril après une vie pleine de combats et de créations. Maquisard, parachutiste, journaliste, dramaturge, cinéaste, écrivain, le bel insoumis nous manque déjà.

 

 

« Fils d’Auguste Rainier Gatti, éboueur-balayeur, et de Letizia Luzona, femme de ménage, immigrés italiens, Dante Gatti grandit entre le bidonville du Tonkin à Monaco et le quartier Saint-Joseph de Beausoleil, porté par le regard d’un père, militant anarchiste, […] transfigurant la moindre réalité d’apparence triviale en conte fantastique, […] et celui de sa mère l’incitant à investir le monde du langage, à se l’approprier afin de pouvoir échapper à la stricte reproduction d’un sort social tracé d’avance. » La notice biographique d’Armand Gatti rédigée par Gilda Bittoun pour le Maitron des anarchistes, le fameux dictionnaire du mouvement ouvrier et du mouvement social, commence fort. Normal, sa vie se conjugue par tous les temps, avec le A en toile de fond.

A comme Armand ! Ses parents l’avaient appelé Dante mais ce n’était pas assez français pour la mairie de Monaco en 1924. A comme Anarchie ! Une affaire de famille : outre l’engagement de son père, il confiait au micro de France Culture en 2010 que sur quatre de ses oncles piémontais, partis à Chicago, deux furent pendus parce qu’anarchistes. « Chez nous, dans ma famille, les armes sont les livres, les combats sont les mots, la révolution, c’est les mots ! ». A comme Aventure ! Celle de la résistance à l’adolescence quand on lui donnait du Don Quichotte puis du « Donqui », celle du journaliste engagé que certains lecteurs récalcitrants du Parisien tout juste « libéré » nommaient « l’ondoyant macaroni », celle encore du métier de dompteur qu’il apprend pour réaliser l’enquête « Envoyé spécial dans la cage aux fauves » qui lui vaut le prix Albert Londres en 1954. L’aventure, encore, comme grand reporter en Amérique latine, au Guatemala notamment, où il rencontre le futur Che Guevara…

A comme Art ! Armand Gatti fut poète, cinéaste, metteur en scène, écrivain, dramaturge. Le Crapaud-Buffle, sa première pièce montée en 1959 par Jean Vilar au Théâtre Récamier, la seconde salle du TNP, fait scandale. Transgressant les règles de l’écriture et de la mise en scène, elle est boudée par la critique. En décembre 1968, malgré la médiation d’André Malraux et dans une mise en scène de Gatti lui-même au T.N.P. de Chaillot, La passion du général Franco encore à l’heure des répétitions est interdite, retirée de l’affiche sur ordre du gouvernement français à la demande du gouvernement espagnol. Le théâtre qu’il porte, à travers plus de quarante textes (Le poisson noir, La vie imaginaire de l’éboueur Auguste G., Rosa Collective…), c’est celui de la Parole errante, selon l’image du « juif errant », confiera-t-il. La Parole errante, qui devient Centre international de création, ouvre ses portes en 1986 à Montreuil. Douze ans plus tard, missionnés par le ministère de la Culture, Armand Gatti et son équipe ouvrent la Maison de l’Arbre dans les anciens entrepôts du cinéaste Georges Méliès.

 

En mai 2016, le bail qui lie le conseil départemental de Seine-Saint-Denis à la Parole errante arrive à échéance, il n’est pas renouvelé dans les mêmes termes. Le risque qu’il soit fait table rase du travail de Gatti, du passé et du lieu, est important. Un collectif d’usagers (metteurs en scène, comédiens, libraires, écrivains, réalisateurs, musiciens, enseignants, éducateurs, militants) essaye d’imaginer un devenir pour le site. Il a écrit un projet nommé La Parole errante demain. Quoiqu’il advienne, laissons le dernier mot à son équipe : « De Gatti, Henri Michaux disait à leur première rencontre : « Depuis vingt ans parachutiste, mais d’où diable tombait-il ? ». La question reste ouverte. Gatti est à jamais dans l’espace utopique que ses mots ont déployé, celui où le communard Eugène Varlin croise Felipe l’Indien, où Rosa Luxembourg poursuit le dialogue avec les oiseaux de François d’Assise, où Antonio Gramsci fraternise avec Jean Cavaillès, Buenaventura Durruti avec Etty Hilsum, Auguste G. avec Nestor Makhno. Gatti, si on ne le sait déjà, on le saura bientôt, est l’un des plus grands poètes de notre temps et des autres ».

Armand Gatti, le rebelle aux racines italiennes, l’auteur de quelques cinquante pièces, s’en est donc allé. Une voix puissante s’est tue à jamais, passionnante et toujours passionnée. Faisant fi du temps qui ronronne à l’horloge du salon, laissant derrière elle le souvenir d’une vie aux moult rebondissements, créations et récits. Arrivederci l’ami, camarade Gatti ! Amélie Meffre

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Metz, à l’Est du nouveau !

Se déroule en la métropole lorraine, du 6 au 9 avril 2017, le festival Le livre à Metz labellisé « Littérature&journalisme ». Le thème de cette 30ème édition tient en six lettres : Debout !  Et comme une manifestation peut toujours en cacher une autre place de la République, du 05 au 14/05, passez donc faire un tour au festival « Passages » !

 

 

Comme toujours, lors du « Livre à Metz », les rencontres seront chaudes et les débats très suivis par un public curieux et engagé dans cette manifestation ouverte et gratuite. Il faudra choisir, l’opération s’annonce compliquée en raison d’une multitude de présentations, d’expositions et de débats. En tout cas, nous ne manquerons pas le rendez-vous avec Tardi et son « Dernier assaut », ni le concert de clôture avec sa compagne Dominique Grange. Un peu d’anarcho-syndicalisme ne peut faire de mal dans ce monde où la violence sociale s’aseptise derrière la logique des marchés, quand l’état d’urgence se banalise. Une invitation, surtout, à retrouver nos amis Pierre Verny et André Faber qui présenteront leurs bouquins, dessins et photos sous chapiteau.

Pierre est un ancien sidérurgiste, licencié pendant la grande décompression industrielle de la Lorraine. Militant de toujours, il a pris son appareil photo et s’est baladé dans le monde entier pour rapporter en argentique des boîtes de conserves, de bière et d’autres boissons. Le fer transformé, il connaît et son regard donne à cette matière inerte et abandonnée une nouvelle vie. Il a suivi la marche des beurs, souvenir de son engagement pendant la guerre d’Algérie. Il photographie les friches industrielles et les hauts fourneaux transformés en musées. André est plus jeune. Pour lui, « Les hauts fourneaux ne repoussent pas », titre de son avant dernier bouquin un peu, beaucoup, autobiographique. Il raconte l’histoire d’une jeunesse métallurgique dans ces vallées chantées par Bernard Lavilliers. Apprentissage de métallo puis le dessin, le journalisme et maintenant l’écriture. Il vient de publier un roman, un triller sidérurgique du pays des anges, « La quiche était froide ». Un régal.

Cette publicité n’est pas sponsorisée par le baron  Ernest-Antoine Seillière, l’ancien patron du MEDEF appelé prochainement à comparaître devant les juges pour fraude fiscale, mécène du Centre Pompidou de Metz au nom du groupe Wendel. Pierrot et Dédé travaillent, ils créent ! Des artistes que l’ont peut appeler camarades, ils savent de quoi on parle. Comme les y incite cette originale fête du livre, hommes et femmes, créateurs et lecteurs sont invités à se tenir « Debout »… Entre le premier mot de la première strophe de l’Internationale et le « Plutôt mourir debout que de vivre à genoux » d’Albert Camus dans L’homme révolté, à chacun son interprétation pour cette injonction en pleine campagne présidentielle !

 

Un printemps trop précoce peut s’avérer dangereux pour les récoltes à venir, un coup de gelée et adieu les cerises et les mirabelles mais ce n’est rien à coté de la mise au pas  des printemps des peuples de l’an dernier. Le 7 mai, notre pays connaîtra sa ou son nouveau président ! Le marc de café et les sondages ne nous annoncent rien de bon. Entre un « capitalisme à visage humain » et un « ordre nouveau » à la mode identitaire et barricadé, on risque de se retrouver orphelins d’une saison radieuse. Ce n’est pas une raison pour abandonner son jardin et ses champs. La vingtième édition du festival Passages commence le 5 mai sur la place de la République, la biennommée, au centre de Metz.

Charles Tordjman, son fondateur et directeur, prochainement à l’affiche du théâtre parisien L’atelier, a passé le relais à Hocine Chabira, originaire de Thionville. L’Est produit de beaux personnages aux mélanges subtils et volontaires dans une démarche d’émancipation intégrant les parcours individuels et locaux dans l’universalité et le collectif. Merci Charlie, bienvenue Hocine ! Pendant dix jours, le programme de ce festival qui relie les mondes va nous entraîner de l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud et il faudrait mettre des « s » à ses points cardinaux. Théâtre, cirque, musique, poésie, animations et débats… La ville de Metz met en lumière notre cosmopolitisme en faisant de l’art, et de la rencontre, les points de convergence d’une humanité en quête de réconciliation.

Il faut encore et toujours résister. Se tenir debout, en restant vigilant et en faisant de la culture ce qui lie et rapproche. Raymond Bayer

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Tzvetan Todorov, hommage

Historien des idées autant que spécialiste de la littérature, Tzvetan Todorov est décédé le 7 février à l’âge de 77 ans. Une disparition qui touche toutes celles et ceux que la lecture de cet intellectuel humaniste aida à regarder et tenter de comprendre le monde ainsi que les ressorts des engagements humains.

 

 

« La vie humaine n’a pas de drapeau » ! Rendant hommage à la résistante Germaine Tillion, lors de son entrée (symbolique et non physique) au Panthéon en mai 2015, Tzvetan Todorov reprenait alors la formule de l’ethnologue. Une « patriote de la liberté » qui avait su enquêter sur la société berbère dans les Aurès, sur le monde concentrationnaire au camp nazi de Ravensbrück où elle fut déportée en 1943, sur la torture et la société coloniale. « La vie humaine n’a pas de drapeau » : une vision du monde qui semble si bien correspondre au grand humaniste, Tzvetan Todorov, lequel nous a quittés ce 7 février 2017.

 Né à Sofia en Bulgarie, en 1939, l’homme est un amoureux et spécialiste de la littérature. En particulier des écrivains russes tels que la poétesse Marina Tsvietaïeva, Boris Pasternak, ou encore Vassili Grossman (l’auteur, notamment de Vie et Destin, fresque d’une magnifique humanité sur la société soviétique durant la « Grande Guerre patriotique », c’est-à-dire la Seconde Guerre mondiale). Todorov gagne la France en 1963 et poursuit son travail sur la littérature. Il s’intéresse en particulier à la façon dont s’élabore l’écriture littéraire, il se laisse séduire par le structuralisme qui, à la suite de Ferdinand de Saussure, pense la langue d’abord comme un système de relations entre des mots, ou d’autres éléments. À la suite de Claude Lévi-Strauss, et de Jacques Lacan, il observe l’humain dans son rapport conscient ou inconscient aux autres comme être parlant, comme être social et communicant. Avec son ami Gérard Genette, il fonde au Seuil en 1970 la revue d’analyse et de théorie littéraires Poétique, dévorée par des générations d’étudiants.

Au-delà du langage et de sa forme, Tzvetan Todorov s’intéresse aussi au sens et à l’éthique de l’œuvre. Dans Nous et les autres (Seuil, 1 989) où il scrute la pluralité des cultures et, d’une autre façon dans L’Homme dépaysé (Seuil, 1 996), il pose sa réflexion, son regard, moins sur l’exil que sur l’enrichissement permis par l’altérité, à savoir cette ouverture du regard et de ses angles générée par la rencontre avec l’Autre. Ainsi, tandis que le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy institue le « ministère de l’Identité nationale » et que des revendications dites identitaires se substituent insidieusement à d’autres débats ou confrontations, sociales par exemple, on entend ou on lit Tzvetan Todorov exécrer la xénophobie et défendre le multiculturalisme contre la déculturation. Comme il défendra la nécessaire reconnaissance de l’humanité et de la dignité des étrangers, des réfugiés, que d’autres rejettent de façon essentialiste… Dans La peur des Barbares, Tzvetan Todorov critique ainsi fondamentalement la thèse de Samuel Huntington prophétisant un « choc des civilisations ». Soulignant qu’il n’existe qu’une civilisation, humaine, il décrit en revanche la diversité mais aussi le métissage historique des cultures. Et il met en lumière ce en quoi la barbarie consiste à nier l’humanité de l’Autre.

Todorov, qui a grandi dans la Bulgarie de l’époque soviétique (et même stalinienne, puisqu’il avait six ans en 1945) et qui a connu le libéralisme occidental, non seulement se méfie des idéologies, s’interroge sur les ressorts des totalitarismes, mais il cherche aussi à en comprendre les ressorts dans les sociétés libérales. Il relève ainsi cette tentation du conformisme, observant autrement ce que le médecin et philosophe Georges Canguilhem analysait dans Le normal et le pathologique, ou ce que le psychiatre Jean Oury a souligné en parlant de « normopathie ». Mais il interroge aussi la part totalitaire des utopies et des promesses de bien absolu, dont la plupart des commentateurs auront surtout retenu cette formule : « Il est possible de résister au mal sans succomber à la tentation du bien » (Mémoire du mal, tentation du bien). Invitant à ne pas imaginer qu’un projet a pu être beau s’il a en réalité concrètement abouti à des tragédies, Todorov souligne en même temps qu’« il ne faut pas s’endormir simplement parce que la démocratie est mieux que le totalitarisme ». Rappelant les dérives tragiques, potentielles et réelles, des « démocraties libérales », telles les bombes nucléaires américaines sur Nagasaki et Hiroshima…

On comprend dès lors le choix des « figures emblématiques » du XXe siècle, et du début du XXIe, que Tzvetan Todorov a choisi de peindre dans Insoumis, « huit figures qui ont réussi à concilier au plus haut degré exigence morale et action publique »: d’Etty Hillesum à Germaine Tillion, de Boris Pasternak à Alexandre Soljenitsine, de Nelson Mandela à Malcom X, de David Shulman à Edward Snowden… Et de citer, en exergue, Germaine Tillion : « Pour moi la résistance consiste à dire non, mais dire non c’est une affirmation… ». Isabelle Avran

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La Huchette, le palais de Ionesco

Au cœur du Quartier latin de Paris, le théâtre de La Huchette voue un culte au maître de l’absurde : à l’affiche depuis 60 ans, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco ! Pleins feux sur une œuvre et un lieu hors du temps.

 

 

Tapis rouge déroulé le 16 février 2017 à l’entrée du théâtre de La Huchette, tenue absurde exigée pour tous les spectateurs !

Comme à l’accoutumée ce soir-là, s’affichera au-dessus de la porte de la petite salle du Quartier latin, un chiffre énigmatique. Emblématique, surtout : le nombre de représentations de La cantatrice chauve et de La leçon, la 18 491ème et plus de 2 millions de spectateurs, soixante ans à l’affiche sans discontinuer ! Une exclusivité mondiale, dans les mises en scène originales des regrettés Nicolas Bataille et Marcel Cuvelier à la création des deux pièces d’Eugène Ionesco… L’absurde aventure commence, en fait, en mai 1950 sur la scène du théâtre des Noctambules.

La première représentation de la Cantatrice s’achève. Le public reste coi, les critiques éberlués. Tous s’interrogent, comme à la recherche de la fameuse dame annoncée à l’affiche : chauve de surcroît, il était donc impossible de la manquer, de ne pas la remarquer… Scandale, quolibets et sarcasmes : hormis  le chroniqueur du journal Combat, la presse unanime renvoie le fieffé roumain à ses élucubrations. Ionesco ? « Un plaisantin, un mystificateur, un fumiste ». Insulte suprême sous la plume du critique dramatique du Figaro, « en attendant qu’ils

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

découvrent Molière ou Vitrac,  ils (les comédiens, ndlr) font perdre des spectateurs au théâtre », tempête Jean-Baptiste Jenner.

Organisés désormais en sociétaires et pensionnaires comme à la Comédie Française (!), les quelques 70 comédiens et comédiennes qui assurent les représentations chaque soir, et à tour de rôle, préfèrent aujourd’hui en sourire. Japonais et américains, anglais ou italiens, touristes et provinciaux de passage à la capitale font vite salle comble, comme au Stade de France La Huchette joue souvent à guichets fermés : au fil des décennies, succès oblige, les 87 fauteuils rouges de l’unique théâtre rescapé de l’emblématique Quartier latin sont devenus l’affiche vivante du tout Paris, une institution labellisée dans les circuits culturels !

 

L’auteur, pourtant, avait pris soin d’alerter le public en sous-titrant son œuvre La cantatrice chauve, anti-pièce. Force est de le constater, le propos a de quoi dérouter le spectateur. Pour la première fois sur une scène de théâtre, dès le lever de rideau, un couple se raconte par le menu les détails de son repas du soir : soupe, poisson, pommes de terre au lard et salade anglaise… En outre, Monsieur et Madame Smith n’en finissent pas de louer la qualité de l’huile de l’épicier du coin plutôt que celle de l’épicier d’en face, de se lécher les babines à l’évocation du poisson bien frais et des pommes de terre bien cuites. Sans parler de la soupe un peu trop salée, du yaourt « excellent pour l’estomac, les reins, l’appendicite et l’apothéose »… Drôle de théâtre, en effet, que celui de Ionesco qui bouscule toutes les conventions, jongle avec les mots et les situations, se moque du théâtre dans le théâtre :

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 - Paris 1994)

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 – Paris 1994)

avec ses amis surréalistes, Breton et Queneau, c’est vrai qu’il fut à bonne école !

« Dans cette pièce, il ne se passe rien, cette soirée entre deux couples de petits bourgeois n’est que prétexte à faire débiter aux personnages quantité de clichés et de truismes », note Michel Corvin dans son incontournable Dictionnaire encyclopédique du théâtre. Même processus de déconstruction du langage avec La leçon : des dialogues sans queue ni tête, la banalité du propos face au réalisme macabre du dénouement, le viol et le meurtre de l’élève par le vieux professeur… Coup de génie, dans un même mouvement Ionesco allie sur les planches l’incroyable vacuité des mots et l’insoutenable tragique de l’existence…

« Le langage piège à cons et l’homme sujet aux pires contradictions », semble nous susurrer à l’envie le maître de l’absurde dans un gros éclat de rire surgi justement de cette distorsion entre le creux des mots et le plein des situations. Une philosophie de l’existence, une réflexion sur la fragilité de notre humaine condition que Ionesco explicite au fil du temps et des pièces à venir comme autant de chefs d’œuvre, dont Les chaises, Rhinocéros, Le roi se meurt. La force de l’insolite huchette5pour masquer la banalité du quotidien, la puissance du rire pour masquer l’angoisse de la vie : tels sont en vérité les principes fondateurs de l’écriture du « prince de l’absurde » !

 

« L’absurde » ? Quoiqu’il semble historiquement abusif de parler d’école, Ionesco ne fut pas le seul porte-voix de ce courant littéraire. En prélude, les romans et pièces de Sartre et de Camus, cet existentialisme exacerbé qui fait de l’homme un individu rivé au néant de sa solitude face au monde… « Sous l’appellation « théâtre de l’absurde », on désigne la plus importante génération d’auteurs dramatiques de la seconde moitié du XXe siècle, au premier rang desquels Beckett, Ionesco, Adamov, Genet et Pinter », note Jean-Pierre Sarrazac  toujours dans le fameux dictionnaire dirigé par Corvin. Et l’universitaire de poursuivre, « parcelles de vie prises dans les tourbillons du néant, êtres repliés sur eux-mêmes, enkystés dans leur « vieux coin » et/ou perdus dans le no man’s land, créatures d’un langage qui prolifère de façon cancéreuse et se perd dans le « nonsense », les personnages du « théâtre de l’absurde » sont des anti-héros par excellence ». Le grand mérite de tous ces auteurs, selon Sarrazac ? « Transformer en splendeur théâtrale toute cette misère métaphysique, sublimer ce malheur invisible en lui donnant, paradoxalement, une littéralité et une sorte d’hypervisibilité sur la scène » !

Natif de Roumanie en 1909, un temps prof de français à Bucarest, abreuvé aux mamelles du futurisme et du surréalisme, Ionesco émigre définitivement à Paris dans les années 40. C’est plus par jeu que par désir de notoriété dramatique qu’il se lance dans l’écriture théâtrale. Sa référence, son inspiration ? Les cours d’anglais dispensés par la fameuse méthode Assimil… En ces temps d’après-guerre, le théâtre de boulevard triomphe, l’apparition de La cantatrice chauve en 1950 va en décoiffer plus d’un ! Élu à l’Académie française en 1970, Ionesco s’éteint le 28 mars 1994, ne cessant depuis lors d’enthousiasmer les jeunes générations par sa mise en pièces de tous les systématismes, la mise à mal de tous les clichés et poncifs. Et, de décennie en décennie, son

La cantatrice chauve. Photo Huchette

La cantatrice chauve. Photo Huchette

fantôme ne cesse de hanter les murs du théâtre de La Huchette.

 

À l’époque jeune comédien, Nicolas Bataille découvre la pièce presque par hasard. « Une actrice roumaine de la troupe m’a proposé de lire le texte d’un compatriote inconnu. Ce fut le coup de foudre pour la cantatrice… Le lendemain, je rencontrai Ionesco au bistrot : génial ! », nous racontait le metteur en scène lors d’un entretien en 1997. « J’ai tout de suite pensé que ce texte était pour nous, « la bande d’anars du théâtre », comme on nous surnommait, Cuvelier et moi ». Les deux hommes par qui le scandale arrive : Bataille crée La cantatrice chauve aux Noctambules en 1950, Cuvelier La leçon en 1951 au Théâtre de Poche… « Pour 25 représentations », se souvient le facétieux et regretté Nicolas Bataille, « la critique nous a éreintés. Pour nous, c’était un échec mais pas une défaite. Nous étions jeunes, à 22 ans nous avions envie de découvrir autre chose sur une scène de théâtre ».

En 1957, les deux pièces sont reprises sur la scène de La Huchette. Qui, désormais, ne quitteront plus jamais l’affiche ! « Dans les décors d’origine de Jacques Noël. Pour un mois, au départ… », raconte Marcel Cuvelier, lui-aussi disparu depuis. « Grâce à un prêt de 1000 francs de Louis Malle, enthousiasmé par le spectacle vu en 1953. Jusqu’à sa mort, Ionesco a fréquenté assidûment La Huchette. Normal, pour le chantre du non-sens et de la dérision ! ».

 

Deux autres grands noms de la scène sont attachés durablement au succès mondial du roumain : Jacques Mauclair et Michel Bouquet ! Avec Tsilla Chelton sa partenaire et inoubliable Tatie Danielle dans le film d’Etienne Chatiliez, dès 1961 Mauclair met en scène et joue avec succès Les chaises sur toutes les scènes du huchette7monde. « La pièce n’a pas vieilli, il n’y a que Tsilla et moi pour nous rapprocher désormais de l’âge véritable des personnages », nous confessait-il en 1997.

« Je suis sans cesse étonné de l’accueil enthousiaste que les jeunes réservent au théâtre de Ionesco », poursuivait Jacques Mauclair, « il fut le premier à déclarer la guerre au théâtre traditionnel, à tenter de bousculer l’écriture et la dramaturgie scéniques. Sans prétendre à un théâtre de l’absurde, mais en donnant à voir surtout l’absurdité de la vie… Depuis l’origine, la littérature a tout dit sur la vie, l’amour et la mort et pourtant Ionesco est parvenu à renouveler les thèmes sans vouloir faire œuvre philosophique. C’est pourquoi son théâtre trouve une telle résonance chez nos contemporains ». Quant à Bouquet le monstre sacré, il l’affirme, persiste et signe : s’il est une pièce qu’il continuera d’interpréter en dépit d’un âge avancé, c’est sans conteste Le roi se meurt. Avec Juliette Carré, sa compagne et partenaire, mis en scène par Georges Werler, un morceau d’anthologie à ne rater sous aucun prétexte dès l’annonce d’une reprise !

Oyez, citoyens et amoureux de l’insolite : il est temps pour vous de franchir enfin la porte du temple de l’absurde. L’heure a sonné, le 16 février la salle risque bien vite d’afficher complet… Qu’importe, du mardi au samedi, la cantatrice s’engage à vous faire la leçon durant encore soixante ans ! Yonnel Liégeois

 

Les festivités du 60ème anniversaire

  • Le 16/02/17, à 19h : Tapis rouge devant le théâtre, tenue absurde exigée pour les spectateurs. huchette6Présentation de l’affiche du 60ème avec tous les noms des comédiens qui sont passés par le théâtre de La Huchette ainsi que ceux qui ont souscrit pour y figurer. Des comédiens en costume de scène accueilleront les spectateurs devant le théâtre et des « pompiers » les placeront ensuite dans la salle. Lecture des mauvaises critiques sur les deux spectacles avant la pièce (chaque soir, une critique sera lue).
  • Du 4 au 5/03/17 : La nuit absurde ou les 24h non stop Ionesco. Représentations de 19h à 3h du matin avec un programme varié, plein de surprises et… un buffet pour les spectateurs à partir de minuit ! De 3h à 9h, « Insomnie à La Huchette » avec diffusion de l’enregistrement sonore de La Cantatrice Chauve et de La Leçon (1965). De 9h à 19h, reprise des spectacles avec petit-déjeuner puis apéritif pour les spectateurs.
  • Le 3/04/17, à 17h : Présentation des travaux du Collège de Pataphysique sous la direction de Thieri Foulc, avec Marie-France Ionesco et Nicole Bertolt comme invitées. « La pataphysique, c’est quoi ? » et le compte-rendu des derniers travaux : l’Objet pataphysique (imaginaire, virtuel, potentiel) avec la conférence de Boris Vian « Pour une approche discrète de l’objet » en fil conducteur.
  • Les cinq lundis du mois de mai 2017 : La Huchette, histoire et coulisse. Le théâtre ouvre ses portes, ses malles, ses coulisses, expose ses costumes, ses accessoires, son Molière (« Touchez le boss monseigneur »)… Les kakemonos, qui retracent son histoire, seront exposés dans le théâtre de 14h à 18h. Les comédiens, dans les costumes de La Cantatrice et de La Leçon, animeront les visites.
  • Le 21/06/17 : Fête de la musique. Le cabaret Ionesco : les chansons d’après Ionesco (chansons de Tardieu, Jean-Claude Darnal…) et du répertoire des années 50.
  • Juin 2017 : Représentations en Roumanie. Sibiu, l’ancienne capitale de la Culture, reçoit La
    Les "comédiens associés", sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

    Les « comédiens associés », sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

    Cantatrice chauve à l’occasion du 60ème anniversaire.

  • L’été du 60ème : Regard d’un «célèbre» créateur de mode sur les deux spectacles. La surprise du chef : projection du film de Karmitz à la Filmothèque. La seconde surprise du chef : le documentaire du régisseur de La Huchette, Ider Amekhchoun, « D’une génération à l’autre ».

 

La vache et le veau

« Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d’accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l’appeler « maman ». Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode » ( La cantatrice chauve, scène 8 ).

 

En savoir plus

Toutes les pièces de Ionesco sont disponibles en collection de poche. À signaler l’édition en un seul huchette9volume, dans la collection La Pléiade, du théâtre complet savamment commenté par Emmanuel Jacquart : un ouvrage indispensable pour les amoureux du maître de l’absurde !

Pour découvrir l’homme et son œuvre : Ionesco, de Simone Benmussa (Seghers). Eugène Ionesco, de Marie-Claude Hubert (Seuil). Ionesco, d’André Le Gall (Flammarion).

Du 22/02 au 19/03, au Ciné13 Théâtre : « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco, adapté et mis en scène par Julie Duchaussoy. Un homme meurt et un royaume s’effondre… « Nous sommes la Compagnie Jean Balcon. Nous avons trente ans, notre royaume s’effondre, et nous avons bien l’intention de nous battre ».

Du 07/03 au 18/03, au Théâtre de Belleville : « En miettes », une libre adaptation de deux œuvres d’Eugène Ionesco ( la pièce « Jacques ou la soumission » et son journal intime « Journal en miettes » ), dans une mise en scène de Laura Mariani. En filigrane, « le rapport de l’auteur à son enfance et la difficulté de quitter l’insouciance qui y est attachée ».

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Jack London, témoin de son temps

En 1916, mourrait à 40 ans Jack London, au terme d’une courte vie remplie de mille aventures et d’une cinquantaine de récits. Pour ce centenaire, l’auteur de « Martin Eden » entre dans la Pléiade. Retour sur un écrivain prolifique et révolté.

 

 

« Ce qu’il raconte a toujours eu plus ou moins les couleurs de la fiction et se présente donc, au fond, non pas comme la copie de sa vie, mais comme celle d’un roman », écrit dans sa préface Philippe Jaworski, qui a dirigé la publication des deux tomes des écrits de Jack London dans la Pléiade. Assurément, l’écrivain américain a su construire son mythe pour mieux se vendre.

Avec « Le Fils du loup » sorti en 1900, il commence à connaître le succès, surnommé alors « le Kipling du froid ». Comme le souligne Bernard Fauconnier, dans sa biographie sortie en 2014, « il est célèbre, ou sur le point de le devenir. Il lui reste à peaufiner son personnage, à devenir, sinon une légende, du moins une marque identifiable ». Ainsi, dans une courte autobiographie, il se met en scène sous les traits d’un baroudeur intrépide, s’inventant un père, aventurier de l’Ouest (ce qui ne fut le cas ni de son géniteur, ni de son père adoptif) et taisant ses années de labeur dans les usines. Il n’empêche, même s’il force london1le trait, Jack London eut une vie incroyable : livreur de journaux, bête de somme dans les usines, pilleur d’huîtres, vagabond, chasseur de phoques sur la mer du Japon, boxeur, chercheur d’or en Alaska, grand reporter, tribun socialiste…

De cette existence aux mille péripéties, il va puiser un matériau incroyable pour nourrir une multitude de récits, où il ne cesse de dénoncer l’exploitation des plus faibles, à commencer par celle des enfants qui, comme lui, ont dû trimer dans les usines. « Je venais à peine d’avoir quinze ans, je travaillais dans une fabrique de conserves. (…) Il m’arrivait de travailler jusqu’à dix-huit et vingt heures d’affilée. Une fois, je suis resté rivé à ma machine trente-six heures consécutives », raconte-t-il dans « John Barleycorn », l’un de ses livres autobiographiques. Dans la nouvelle « L’Apostat », il nous décrit encore la vie terrible de Johnny qui se tue à la tâche depuis l’âge de 7 ans pour nourrir sa famille, avant de s’enfuir à l’adolescence. « De travailleur modèle, il était devenu une machine modèle.»

 

Parce que la misère ne se limite pas aux enceintes des usines, Jack London va la décrire tous azimuts. « La faim, dont il sentait les palpitations au creux de son estomac, lui donnait la nausée. Son malheur le submergea et ses yeux s’embuèrent d’une humidité inhabituelle ». Dans « Un bon bifteck », il nous dépeint ainsi l’extrême dénuement du vieux boxeur Tom King qui continue à monter sur le ring en espérant  empocher quelques dollars pour payer ses dettes. Dans « Le Peuple de l’Abîme », c’est en reporter qu’il se mêle aux bas-fonds londoniens pour mieux dénoncer les ravages du capitalisme industriel qui jette à la rue nombre de familles. Et de nous peindre les abords des baraquements de l’Armée du Salut : « Il y avait là une foule bigarrée de malheureux à l’air abattu qui avaient passé la nuit sous la pluie. Voir tant de misère ! Et tant de miséreux ! Des vieux, des jeunes, de toutes sortes, et des gamins par-dessus le marché, toutes sortes de gamins ». Il poursuit par cet effroyable  constat : « Et on se souviendra que l’Angleterre ne traverse pas des temps london4difficiles. Le pays ne vit rien que de très ordinaire, et les temps ne sont ni faciles ni difficiles ».

Jack London, de par son expérience et ses lectures, dénonce sans relâche le scandale de l’exploitation, de la misère ou du chômage comme dans « Le Peuple de l’Abîme », « Le Trimard » et nombre de ses nouvelles. Comme le résume Philippe Jaworski, « la colère de London devant les dégâts humains du capitalisme américain éclate partout dans son œuvre ». Et dans son engagement, l’écrivain est un socialiste convaincu ! Quand Jacob Coxey décide d’organiser une grande marche sur Washington pour protester contre la misère et le chômage qui ravagent l’Amérique dans les années 1893-1894, il sera de la partie, alors qu’il a 18 ans. Il abandonnera la marche et passera de longs jours en prison pour vagabondage. Là encore, cette expérience nourrira en partie un de ses derniers récits, « Le vagabond des étoiles ». Même si son livre va bien au-delà d’une dénonciation de la prison, il reste un puissant plaidoyer contre la peine de mort et la torture par camisole. Peu après sa parution, le livre sera d’ailleurs interdit dans les prisons américaines.

 

Influencé par ses nombreuses lectures – Marx et son « Manifeste du parti communiste » mais aussi Proudhon, Saint-Simon ou Fourier – et par les discours déclamés en place publique par les « profeshs », sorte de clochards instruits qui fustigent les injustices sociales, il va adhérer en 1896 au Socialist Labor Party et au Socialist Patry of America en 1901, dont il sera l’un des candidats. Alors que l’écrivain connaît déjà le succès, il multiplie en 1905 les conférences et collecte des fonds pour la révolution russe qui commence à gronder. « La guerre des classes », un recueil de ses articles politiques, paraît la même année. « Il a mis au point un discours bien rodé, qu’il appelle « Révolution », rapporte  Bernard Fauconnier. « Le radicalisme de ses propos est extrême : il faut dépouiller les possédants, détruire les gouvernements à leur solde, les envoyer travailler à l’usine ou aux champs ». Jack London donne ses conférences jusque dans les universités prestigieuses de Harvard, de Yale ou de New York pour dénoncer la famine qui sévit à Chicago ou l’esclavage des enfants. On retrouve sa verve dans celle d’Ernest Everhard, le révolutionnaire du « Talon de fer » qui s’adresse aux nantis : « Je vous ai démontré mathématiquement la chute inévitable du système capitaliste. Quand tous les pays se retrouveront avec un surplus invendable sur les bras, le système s’écroulera de lui-même sous le poids de cette accumulation de profits qu’il a londonérigée ». Dans ce roman noir, sorte de « 1984 » d’Orwell, London semble visionnaire quand il décrit l’avènement de régimes totalitaires qui se mettront en place quelques années plus tard…

Si l’écrivain bataille pour l’avènement d’une société plus juste, ses convictions socialistes se mélangent non sans contradiction avec le darwinisme social d’Herbert Spencer, un penseur alors très influent en Amérique, pour qui la sélection naturelle s’étend au champ social. Autre dissonance, Jack London est ouvertement raciste contre les Mexicains, les Asiatiques ou les Noirs. Ce qui lui valut quelques attaques lors d’une réunion du parti socialiste d’Oakland, après qu’il eut déclaré « je suis Blanc d’abord, socialiste ensuite ». Comme l’explique Bernard Fauconnier, sa pensée socialiste « n’est pas exempte des préjugés de son temps ni du racisme fondamental à partir duquel s’est construite la société américaine des origines, entre le génocide des indiens et l’esclavage des Noirs ». Et pourtant, nombres de ses écrits critiquent l’impérialisme blanc et donnent la parole aux autochtones que les Blancs pillent.

 

Quoiqu’il en soit, Jack London s’impose comme un grand écrivain. S’il décide de le devenir, grâce notamment à sa mère qui l’invite à envoyer un texte pour un concours de nouvelles qu’il remporte, c’est pour arrêter de s’échiner dans des boulots éreintants et mal payés. L’autodidacte qui a dévoré dès son jeune âge Melville, Gorki, Stevenson, Conrad ou Kipling, va s’imposer une discipline de fer pour vivre de sa plume : mille mots par jour, six jours par semaine, sur terre comme sur mer. Et le premier jet correspond presque toujours au texte publié. D’où une production hors du commun : une cinquantaine d’œuvres en quinze ans ! Philippe Jaworski nous rapporte le conseil qu’il donnait aux jeunes écrivains, qui résume sa détermination : « Ne flânez pas à la recherche de l’inspiration, lancez-vous à sa poursuite avec une massue, et si vous ne l’attrapez pas, vous attraperez néanmoins quelque chose qui y ressemble fort (…) TRAVAILLEZ tout le temps ».

Ce forçat de la plume nous laisse une œuvre dense et incroyablement variée. Dont une grande partie s’étale aujourd’hui sur papier bible avec moult illustrations. Amélie Meffre

 

À lire aussi :

– « Jack London » par Bernard Fauconnier.

– « Martin Eden » de Jack London, traduction de Philippe Jaworski.

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Céline, un génie ou un salaud ?

La sortie sur les écrans en mars 2016 de « Céline, deux clowns pour une catastrophe », le film d’Emmanuel Bourdieu à la critique partagée, a ravivé les affirmations contradictoires autour de la personnalité de l’écrivain controversé. Céline, un génie ou un salaud ? A personnalité complexe, une réponse de même nature.

Que l’on aime ou pas le film d’Emmanuel Bourdieu avec l’incroyable Denis Lavant dans le rôle-titre, l’adaptation du récit de Milton Hindus, ce jeune intellectuel américain et juif parti à la rencontre de Céline durant son exil au Danemark, éclaire en tout cas les multiples facettes du personnage. Il a fourni surtout un prétexte supplémentaire aux « pro » et « anti » céliniens de s’écharper sur la nature profonde de l’homme et de l’écrivain. Les uns glorifiant celine1l’incomparable génie du romancier, les autres vociférant sur les immondes saloperies de l’individu… Peut-être faut-il considérer sous un même regard, et le romancier et l’individu !

« Ça a débuté comme çà », ainsi commence le premier roman de Louis-Ferdinand Destouches, « Voyage au bout de la nuit » publié en 1932 chez Denoël. Ainsi débute la carrière littéraire de Céline : par un scandale. Alors que l’ouvrage est promis au Prix Goncourt, le jury se rétracte et lui préfère « Les loups » de Guy Mazeline. Il obtient le prix Renaudot en lot de consolation. L’affaire fait grand bruit dans le microcosme de la critique parisienne. Pas seulement d’ailleurs pour les magouilles orchestrées entre éditeurs, surtout pour le contenu et le style du livre de ce nouveau venu en littérature âgé de 38 ans, que l’on dit médecin et donc forcément éduqué. Pourquoi use-t-il alors d’un langage « populacier », voire ordurier ?

Exceptionnel par la qualité des analyses rassemblées, « Voyage au bout de la nuit, critiques 1932-1935 » pose d’emblée les termes du débat qui rebondira lors de chaque nouvelle publication de Céline : géniale ou abjecte ? Alors que Paul Nizan affirme dans « L’humanité » en date du 9 décembre 1932 que « cet énorme roman est une œuvre considérable », Henry de Régnier dans Le Figaro prévient ses lecteurs : pour accompagner Céline en son voyage, « mettons des bottes d’égoutier et bouchons-nous le nez ». De Mauriac à Gorki, de Bernanos à Trotski, critiques et écrivains ne cesseront dès lors de s’affronter. Pour admettre aujourd’hui, pas encore à l’unanimité, que malgré tout « Voyage au bout de la nuit » est un grand roman, sinon « le » plus grand roman du XXème siècle. Pour la hardiesse du style qui rompt avec toute forme d’écriture jusqu’alors usitée, pour la chronique désenchantée d’un monde bercé par la désillusion, la misère et la bassesse, chronique également de la guerre, celle de 14-18, au ras de la boue. Et Mauriac d’affirmer que ce livre « possède le pouvoir de nous faire vivre au plus épais de cette humanité désespérée qui campe aux portes de toutes celine2les grandes villes du monde moderne ». Un point de vue qui n’a rien perdu de son acuité, surtout de son actualité !

Par la vertu de son écriture, Céline nous projette d’un roman l’autre dans les bas-fonds du vice. Il en connaît tous les contours, ce médecin des pauvres et des chômeurs, cet écrivain sulfureux et solitaire, cet inquisiteur des maux et des mots… Pour bien comprendre l’esprit et la démarche de l’auteur de ces diverses « bagatelles » littéraires, la violence de son verbe comme les soubassements de son antisémitisme proclamé, il faut alors plonger dans la magistrale biographie que lui consacre Frédéric Vitoux. « La vie de Céline » décline au fil des pages les contradictions qui ont en permanence hanté l’existence du reclus de Meudon. Du vaincu de la guerre 14-18 au médecin missionné en Allemagne par la Société des Nations, de la misère des banlieues à la montée du nazisme, du Céline flamboyant au Céline répugnant, Vitoux dresse le portrait hallucinant d’un homme « à la fois révolutionnaire et passéiste, raciste et compassionnel, vociférant et taciturne, populaire et précieux, délirant et lucide ».

Un personnage haut en couleurs, donc, que ce Destouches devenu Céline en hommage à sa grand-mère… A l’époque de la publication du « Voyage au bout de la nuit », il est médecin au dispensaire de Clichy (92). La publication de ses premiers pamphlets, dont « Bagatelles pour un massacre », le conduira à une démission forcée. Ces deux titres accolés suffisent à asseoir la réputation de l’auteur, sulfureuse et scandaleuse. Pourtant, il nous faut l’affirmer : l’écrivain n’est pas seulement cet individu à juste titre condamnable au bûcher de l’antisémitisme, il demeure aussi cet incomparable ciseleur de mots. Qu’ils soient français ou étrangers, nombreux sont les écrivains à reconnaître la dette contractée envers l’auteur de « Mort à crédit ». Dans l’ouvrage qu’il lui consacre, Yves Buin le confesse dès la préface, il nous faut accueillir Céline en une « insoluble contradiction existentielle » : un homme qui se débat avec ses démons et a la témérité de les rendre public, un homme perdu dans une déréliction totale qui invente une celine3langue inimitable. « Telle est l’équation célinienne : l’accepter sans prétendre la résoudre permet de sortir de l’impasse d’un vieux débat moralisant ».

Si l’incursion dans la vie de Céline est éclairante à plus d’un titre, la plongée dans ses « 353 lettres à Albert Paraz » écrites et postées entre 1947 et 1957, lors de son exil au Danemark et après son retour en France en 1951, l’est plus encore. Une correspondance fascinante qui révèle au grand jour, à travers outrances verbales et superbes envolées épistolaires, le caractère entier d’un personnage hors du commun. Céline ne peut concevoir ou admettre l’amitié ou le désintéressement, se fâchant avec quiconque et allant parfois jusqu’à mépriser ceux-là mêmes qui tentent de lui porter secours et assistance, se plaignant d’avoir « tout perdu à vouloir sauver la peau des Français », éructant contre les accusations d’antisémitisme à son encontre et se gaussant des prétendues mesures d’épuration à l’égard de « collabos » faisant bombance sur les Champs-Élysées… Personnage atypique, l’écrivain Albert Paraz n’aura de cesse de réhabiliter l’œuvre de Céline, n’hésitant pas à glisser dans ses propres ouvrages des extraits de sa correspondance avec l’auteur de « Casse-pipe ».

« Qu’on le veuille ou non, Céline est un des auteurs majeurs du XXème siècle », conclut enfin Henri Godard dans la monumentale biographie qu’il lui consacre, « un des plus lus, des celine4plus commentés et assurément des plus disputés ». Le grand spécialiste du « reclus de Meudon », éditeur de ses œuvres complètes dans La Pléiade, l’affirme lui-aussi haut et fort : il ne faut jamais séparer l’homme de l’écrivain, le grand romancier qui révolutionne la langue française de l’immonde polémiste qui crache son antisémitisme. Et le biographe d’avouer que perdure en partie l’énigme devant cet homme pourtant de nature sensible et sujet à la compassion : « comment atteint-il le dernier degré de cette virulence en s’abandonnant à cette part en lui du Mal qui consiste à ne plus reconnaître en l’autre son semblable ? » En nous révélant d’abord comment Céline, dès l’enfance, fut nourri à la mamelle d’un antisémitisme nauséabond largement partagé par la population française de l’époque (ces pamphlets connurent un immense succès de librairie !) et abreuvé ensuite par des Gobineau, Rabatet et consorts, combien l’expérience de la Première Guerre ensuite fut marquante et déterminante dans la conscience du jeune homme blessé et décoré qui ne savait encore ce qui adviendrait de sa vie… Au final, sans rien cacher du fourvoiement de Céline, Henri Godard invite le lecteur à se plonger aussi dans les romans d’après 1945, la fameuse trilogie « D’un château l’autre », « Nord » et « Rigodon ».

Céline ? Génial et salop tout à la fois, dans la démesure tant verbale que littéraire ! Tel est peut-être le double qualificatif adéquat pour nommer un homme et une œuvre aussi controversés qu’adulés en égale proportion. Yonnel Liégeois

En savoir plus :

– Toute l’œuvre de Céline est disponible chez Gallimard, dans la collection La Pléiade ou en Folio poche. À lire aussi : « Poétique de Céline » et « À travers Céline, la littérature » de Henri Godard, « Céline » et « Céline, Lettres à la N.R.F., choix 1931-1961 » de Pascal Fouché, « Céline, Lettres à Henri Mondor » de Cécile Leblanc, « Misère de la littérature, terreur de l’histoire. Céline et la littérature contemporaine » de Philippe Roussin. Dans la collection L’imaginaire : la thèse de doctorat en médecine de Céline « Semmelweis », « Ballets sans musique, sans personne sans rien précédé de Secrets dans l’île et suivi de Progrès ». Dans la collection Les Cahiers de la nrf : « Céline, Lettres à Milton Hindus (1947-1949) » et « Céline, Lettres à Pierre Monnier (1948-1952) » de Jean-Paul Louis.

– Contrairement à une affirmation largement répandue, les pamphlets (« Mea culpa », « Bagatelles pour un massacre », « L’école des cadavres », « Les beaux draps ») ne sont pas interdits en France. Par respect de la volonté de Céline qui refusa dès 1945 leur réédition, Lucette Destouches, la veuve de l’écrivain âgée de 104 ans et détentrice des droits d’auteur, s’oppose à toute nouvelle publication.

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