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De Djemaï à Truong, une quête d’identité

Quatre créations et autant d’approches différentes sur notre quête d’identité, le sens de l’existence et le parler-vrai de chacun : « Vertiges » de Nasser Djemaï, « On a fort mal dormi » de Guillaume Barbot, « Je crois en un seul dieu » d’Arnaud Meunier et « Interview » de Nicolas Truong. Du récit humaniste au théâtre documentaire, quatre spectacles d’une rare intensité.

 

 

Du huis-clos familial…

Avec « Vertiges », Nasser Djemaï raconte une famille française, d’origine maghrébine. Une chronique sociale et politique, à la fois sensible et drôle, au ton juste, qui le rappelle à chacun : tous, nous sommes nés quelque part ! L’auteur et metteur en scène nous raconte simplement, et d’abord, l’histoire de Nadir qui, après une longue absence, revient voir ses parents. Il décide de rester quelques jours pour remettre de l’ordre dans les affaires de la famille. Les factures en souffrance, le père malade des poumons, le petit frère au chômage qui passe le plus clair de son temps sur les réseaux sociaux, la sœur cadette employée de cantine un peu frivole, la voisine du dessus qui erre comme un fantôme dans l’appartement de jour comme de nuit… Au plan médical, le vertige, c’est la peur ou le malaise ressenti au-dessus du vide, ou la sensation que les corps et les objets tournent autour de soi. Aîné d’une fratrie de trois, Nadir est respecté et écouté. Tout semble lui avoir réussi : propriétaire, chef d’entreprise, marié, deux enfants.

Dans la cité où il a grandi, les choses ne sont plus comme avant. Les gamins qui squattent au pied de l’immeuble, la présence marquée des barbus, l’ascenseur en panne… À bien y regarder, la vie de Nadir, non plus, n’est pas aussi limpide qu’il n’y paraît. Son épouse a demandé le divorce, les sourires de sa petite sœur sont de plus en plus forcés, derrière les paroles bienveillantes de sa mère et de son frère pointent l’amertume et les reproches. Progressivement, tout se dérobe. Il a beau se débattre, vitupérer, réclamer de l’ordre, il est hors de lui, comme s’il ne s’était jamais appartenu. Enfant d’un pays qui n’est pas celui de ses parents, Nadir ne cultive pas le mythe du retour. Lassé des faux-semblants et des chimères, il lance à son père : « Qu’est-ce qu’il t’a donné ton pays, à part l’envie de fuir ? ». À travers l’histoire d’une famille française d’origine maghrébine, Nasser Djemaï parle d’identité, de quête intérieure. Il montre sans volonté de démontrer, d’imposer un discours. « Vertiges nous invite simplement à prendre place dans la vie d’une famille orpheline de sa propre histoire, essayant de colmater les fissures d’un navire en plein naufrage », confie le metteur en scène. Un huis-clos familial parfois doux-amer où l’humour, l’amour, la poésie ne sont jamais absents. Jean-Philippe Joseph

… à la solitude du trottoir

Il est seul en scène, Jean-Christophe Quenon, et pourtant défile sous nos yeux l’existence de milliers de vies brisées ! Sales, puantes, alcoolisées, malades ou blessées… Ces hommes et femmes délabrés, nous les avons tous croisés un jour ou l’autre : dans le bus ou le métro, au pied de notre immeuble ou dans le hall d’une gare, sur une bouche d’aération ou un bout de trottoir. Durant quinze ans, Patrick Declerck (ethnologue, philosophe, psychanalyste) fut consultant auprès des clodos du Centre d’accueil et d’hébergement de Nanterre. De cette expérience, forte et parfois traumatisante, il a tiré deux livres, Les naufragés, avec les clochards de Paris et Le sang nouveau est arrivé. Deux documents, récit-témoignage pour le premier et pamphlet pour le second, sur ces « fous d’exclusion, fous de pauvreté, fous d’alcool mais victimes surtout de la société et de ses lois, du marché du travail et de ses contraintes »… Patrick Declerck sait de quoi il parle. Outre sa pratique médicale, en 1986 il ouvre au sein de Médecins du Monde la première consultation d’écoute auprès des SDF, il se déguise

Co Giovanni Cittadini Cesi

une nuit en clochard pour se faire embarquer à Nanterre par les « bleus », la brigade de police spécialisée !

Et d’asséner des vérités dérangeantes, inconfortables mais incontournables : « la rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents », « le clochard joue sur la scène du théâtre social un double rôle essentiel, celui de la victime sacrificielle et celui du contre-exemple », « le clochard s’abandonne à exister aux portes de la mort ». Ces mots, durs et tendres selon les circonstances envers ce monde de l’exclusion, Guillaume Barbot les a triés et agencés pour la scène afin de rappeler à chacun que peut-être, parfois, « On a fort mal dormi ».. Non pour faire spectacle de la misère de l’autre, mais pour initier une rencontre entre les mots du médecin et ceux du comédien. Des mots qui font rire parfois, émeuvent souvent, toujours touchent. Sans complaisance ni misérabilisme mais avec tendresse et compassion. Des mots aujourd’hui en tournée, après une escale au théâtre du Rond-Point, qui auront d’ailleurs l’honneur d’être à l’affiche de la prochaine édition du Festival de La Charité-sur-Loire fin mai… Des mots scandés, gueulés, chuchotés, chantés, pleurés et incarnés par un Quenon époustouflant de sincérité et de proximité. Yonnel Liégeois

 

« L’une » est trois…

Trois voix pour un même dieu ! Shirin Akhras est une jeune étudiante palestinienne, Eden Golan une prof d’histoire juive et Mina Wilkinson une soldate américaine : chacune de confession religieuse différente… Trois voix aussi pour un même crime, un attentat à Tel Aviv, narré du point de vue de chacune des protagonistes… Trois destins incarnés, toutefois, par une seule femme en scène, Rachida Brakni, César du meilleur espoir féminin en 2002 avec le film Chaos de Coline Serreau et Molière de la révélation féminine la même année pour son interprétation dans Ruy Blas joué à la Comédie Française ! Déjà le dramaturge italien Stefano Massini nous avait séduit et subjugué avec ses « Chapitres de la chute, la saga des Lehman Brothers », il récidive dans cette nouvelle narration au contenu bien particulier. « Je crois en un seul dieu » ne nous assène aucune vérité, le spectateur connaît d’ailleurs l’épilogue du récit dès le lever de rideau, il nous invite juste à comprendre les convictions et contradictions qui balisent le destin des trois personnages. À partir d’un fait divers tragique, hélas coutumier en cette terre d’Orient, Massini croise les trajectoires pour nous

Co Sonia Barcet

ramener à l’essentiel, dans le sens premier du terme : la quête d’absolu en chacun, le refus d’un regard manichéen sur l’histoire, la fragilité de toute existence au regard de la complexité du monde.

De sa seule présence, Rachida Brakni embrase la solitude du plateau. Dans une économie de gestes et de déplacements, elle offre corps et voix à ces trois femmes avec une incroyable intensité. Douleur, foi, violence, doute et conviction n’ont besoin d’aucun artifice scénique pour interpeller l’auditoire, la force des mots à elle-seule fait sens, chair, histoire… Performance de l’interprète, un pas-un regard-une respiration suffisent, la comédienne subvertit les codes et implose l’uniformité de tout discours. À l’explosion mortifère recensée sous trois angles différents, répond une inattendue et  puissante explosion poétique qui balaie l’anecdotique et sublime le pathétique. « Je crois en la force des poètes, en leurs récits, en leur capacité à déplacer notre regard », souligne le metteur en scène et directeur de la Comédie de Saint-Étienne, Arnaud Meunier, « ces déplacements et ces écarts sont un oxygène essentiel pour la pensée et l’esprit critique ». Y.L.

… quand deux font cinq !

Florence Aubenas, Raymond Depardon, Jean Hatzfeld, Edgard Morin, Claudine Nougaret : cinq  « grands témoins », tant par l’écriture-l’image-la réflexion, qui savent faire parler les autres avec talent… Sous la houlette du metteur en scène-philosophe Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry sont partis à leur rencontre. Croisant sur leur chemin Socrate, Michel Foucault, Max Frisch, Jean Rouch pour composer et interpréter cette « Interview » de haute volée, tour à tour profonde ou comique, légère ou caustique, grave ou ludique ! Deux intervieweurs pour cinq interviewés de marque et « spécialistes de l’interview » en vue de nous révéler combien « l’entretien » ne relève en rien du bavardage lorsque deux individualités, deux subjectivités, deux intelligences dialoguent, se rencontrent et se confrontent. Plus qu’une recette à audimat, dont chacune et chacun nous livrent les secrets (la détermination des enfants selon Aubenas, le retrait du cadre selon Depardon, l’enjeu de la bonne question selon Hatzfeld…), le genre journalistique par excellence se révèle tel qu’en lui-même : une mise en scène bâclée ou travaillée (Poivre d’Arvor et son vrai-faux Fidel Castro, Michel Polac et ses désopilants « Droit de réponse », Bernard Pivot et ses

Co Giovanni Cittadini Cesi

emblématiques « Apostrophes »…), un véritable théâtre où se produit l’accouchement, la mise au jour d’une pensée ou d’une personnalité.

Bouchaud et Henry, forts de leur intelligence et de leur haute sensibilité, surtout maîtres incontestés de leur art, régalent leur auditoire de ce chassé-croisé entre intervieweurs et interviewés. Risquant l’improvisation et l’interpellation du public comme ils en sont coutumiers, d’une audace et d’un naturel désarmants, les deux comédiens déclinent entre sérieux et facétie toutes les subtilités de langage, dénoncent le verbiage généralisé, les mensonges et contre-vérités de ces prétendus entretiens-choc, les subterfuges de ces spécialistes ou témoins exclusifs que l’on retrouve à l’identique d’un micro l’autre… Presque un spectacle de salubrité publique, un salutaire nettoyage de cerveau à proposer à tous les accros de la télé en continu, mais bien plus encore : sans prise de tête, avec une belle dose d’humour et de légèreté, un salvateur exercice de « philosophie pour les nuls » qui réveille en chacun de nous le Socrate endormi devant tant d’intelligences convoquées sur un plateau de théâtre ! Y.L.

À voir et applaudir aussi :

  • Trois œuvres de Bertolt Brecht, à l’affiche simultanément. « L’exception et la règle », au théâtre de La belle étoile à La Plaine Saint-Denis (93), jusqu’au 29/04 : une mise en scène burlesque par la compagnie Jolie Môme. « Baal » au théâtre de la Colline à Paris jusqu’au 20/05 : avec Stanislas Nordey dans le rôle-titre, une mise en scène d’une froideur esthétisante de Christine Letailleur. « La résistible ascension d’Arturo Ui », à la salle Richelieu de la

    « Votre maman », de Jean-Claude Grumberg.

    Comédie Française, jusqu’au 30/06 : avec Laurent Stocker dans le rôle-titre, une mise en scène ébouriffante de Katharina Thalbach.

  • « Votre maman », de Jean-Claude Grumberg : depuis le 19/04 au Théâtre de l’Atelier à Paris, dans une mise en scène de Charles Tordjman. En sa maison de retraite, face à son fils qu’elle ne reconnaît plus, une mère retombe au temps des camps de la mort. Sublime, entre humour et tragédie, avec la grande Catherine Hiegel.
  • « La chose commune », par la compagnie du Kaïros : jusqu’au 29/04 au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, dans une mise en scène de David Lescot. Le jazz, musique et voix, pour raconter le temps de la Commune : ça sent la révolte, la poudre, l’inattendu et l’exceptionnel.
  • « L’événement », d’Annie Ernaux : jusqu’au 30/04 au Studio-Théâtre de la Comédie Française. Avec la collaboration artistique de Denis Podalydès, Françoise Gillard donne corps et voix au bouleversant récit de l’avortement commis par la romancière à l’aube de ses 23 ans. Émouvant, une interprétation d’une grande puissance.
  • « L’abattage rituel de Gorge Mastromas »*, de Dennis Kelly : du 24/04 jusqu’au 05/05 à la Manufacture des œillets d’Ivry (94), dans une mise en scène de Maïa Sandoz. Entre humour et cruauté, la dénonciation en règle de la corruption et de l’ultra-libéralisme.
  • « L’âge libre », d’après les « Fragments d’un discours amoureux » de Roland Barthes : du 26/04 au 10/06 au théâtre de La reine blanche à Paris, dans une mise en scène de Maya Ernest. Sur un ring de boxe, entre rires et pleurs, quatre femmes réinventent les feux de l’amour !
  • La 12ème édition du Festival de caves : du 28/04 au 24/06, en province comme en région parisienne. Du théâtre partout où on ne l’attend pas ! De la cave au sous-sol, de l’imprévu et de l’inattendu jusqu’à l’heure de la représentation.
  • La 9ème édition de la Biennale internationale des Arts de la marionnette : du 9/05 au 02/06, sur onze villes et quinze lieux de la région francilienne. Pour découvrir la richesse et la créativité de la marionnette sous toutes ses formes, se débarrasser de tous les clichés qui l’emprisonnent.
  • « Le songe d’une nuit d’été », de William Shakespeare : du 15/05 au 23/05 à la Manufacture des œillets d’Ivry (94), dans une mise en scène de Guy-Pierre Couleau. Un spectacle enchanteur, qui ravit le public et laisse plus que songeur (!), créé à l’été 2016 au Théâtre du Peuple de Bussang. Y.L.
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Paul Moreira, « Cache investigation »

Dans un livre choral écrit avec plusieurs confrères, « Informer n’est pas un délit », le journaliste Paul Moreira lève le voile sur les nouvelles censures qui frappent la profession. Une dérive qui interpelle tous les citoyens.

 

 

Eva Emeyriat – Comment est né  ce livre ?

Paul Moreira – Tout part de l’amendement relatif au secret des affaires de la loi Macron. Un texte donnant une arme de plus à ceux qui veulent nous  empêcher d’enquêter. Plusieurs  journalistes se sont réunis début 2015 pour dénoncer ce texte. C’était incroyable à voir car, dans notre milieu, certains ont des égos énormes ou se détestent ! L’enjeu était de taille. Avec cet amendement, certaines affaires n’auraient jamais existé :  Karachi, Elf, le Médiator, HSBC…  Le texte a été retiré, mais une directive européenne sur le secret des affaires a pris le relais (adoptée par le parlement européen le 14 avril par 503 voix pour et 131 moreira1contre, NDLR). Fabrice Arfi, de Mediapart, a proposé d’écrire un livre à plusieurs voix, « Informer n’est pas un délit », pour relater les nouvelles censures dont nous sommes l’objet.

E.E. – Quelles sont-elles ?

P.M. – Certains journalistes font face à un véritable harcèlement judiciaire. C’est le cas, notamment, de ceux qui ont enquêté sur Bettencourt ou Clearstream. Nous ne sommes pas au-dessus des lois, mais si des journalistes sont aujourd’hui poursuivis, ce n’est pas pour diffamation ou de fausses informations : c’est parce qu’ils font leur métier ! On  criminalise le journalisme en lui livrant une guerre asymétrique. Gérard Davet et Fabrice Lhomme, du quotidien Le Monde, font un récit digne d’un polar en relatant les pressions lors de leurs enquêtes sur Sarkozy. Investiguer veut de plus en plus dire être suivi, menacé…Il est aussi très difficile, en France, d’accéder aux documents administratifs. Comment consulter les notes de frais d’un politique, comme en Suède ou en Grande Bretagne ? Il  y a urgence démocratique à instaurer une vraie loi en la matière !

E.E. – Parmi les nouvelles censures, vous évoquez aussi l’action des communicants, directeurs de com , attachés de presse…

P.M. – C’est une donnée nouvelle.  L’un des effets formidables de l’émission « Cash Investigation » est d’être le révélateur chimique de l’existence de ces gens qui agissent dans un jeu subtil d’intimidation et d’intoxication.

E.E. – Après l’attentat à Charlie Hebdo, journal qui était d’ailleurs votre voisin de palier, est-il plus difficile aujourd’hui d’enquêter sur le fait religieux ?

P.M. –  Pas pour nous, mais il est clair que si l’on doit s’infiltrer dans une cellule de Daech, on se pose forcément la question de l’après… Le problème est vaste. Pour avoir dit qu’il moreira2existait des appels au meurtre dans la Bible, je suis voué au bûcher par les intégristes catholiques !

E.E. – La mise en place de l’état d’urgence change-t-elle la donne pour vous ?

P.M. – Pour l’heure, pas trop mais quand on voit que des écolos sont assignés à résidence comme  des djihadistes, il y a de quoi être inquiet. On l’est d’ailleurs depuis  la loi sur le renseignement …

E.E. – La directive « Secret des affaires » mobilise des journalistes, des ONG, des  syndicats comme la CGT…Quel rôle peut jouer le citoyen ?

P.M. – La pétition lancée par Élise Lucet pour son retrait a recueilli près de 500 000 signatures, le citoyen  est donc bien au centre de cela ! Ce n’est pas un combat corporatiste : nos problèmes n’ont d’intérêt que parce que nous sommes un contrepouvoir dans la société !  Il en va du renforcement de la démocratie. Il faut  protéger les lanceurs d’alerte qui foutent leur vie en l’air :  Antoine Deltour est condamné au Luxembourg pour avoir dénoncé un scandale fiscal, le journaliste qui a révélé cette affaire « Luxleaks » a lui-aussi été inquiété…  Les citoyens doivent  continuer de se mobiliser. On pense parfois que c’est dérisoire, c’est faux. Ce qui est dérisoire,  c’est de baisser les bras ! Propos recueillis par Eva Emeyriat

Parcours

Né en 1961, journaliste d’investigation, écrivain et documentariste, Paul Moreira a travaillé, entre autres,  pour RFI, Capa et Canal Plus. Il est l’auteur de  nombreux documentaires maintes fois primés. Cofondateur de l’agence  Premières Lignes, qui produit notamment l’émission Cash Investigation (France 2) ou Spécial Investigation (Canal +), il a réalisé cette année le documentaire  « Danse avec le FN », consacré à la classe ouvrière et au parti frontiste.

 

 

L’affaire « Luxleaks »

Le mercredi 29 juin, le président du tribunal d’arrondissement du Luxembourg déclare Antoine Deltour et Raphaël Halet « coupables de vol, violation du secret professionnel et du secret des affaires », mais aussi « de fraude informatique, de blanchiment et divulgation du secret des affaires ». Ces deux anciens collaborateurs du cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC) sont condamnés moreira3respectivement à douze mois de prison avec sursis et 1 500 euros d’amende, neuf mois de prison avec sursis et 1 000 euros d’amende.

Dans ses attendus, le tribunal reconnaît pourtant que les révélations de ces deux anciens collaborateurs de PwC « ont contribué à une plus grande transparence et équité fiscale », que les deux prévenus « ont agi dans l’intérêt général et contre des pratiques d’optimisation fiscale moralement douteuses », et sont donc « aujourd’hui à considérer comme des lanceurs d’alerte ». Édouard Perrin, le journaliste de l’émission « Cash Investigation », est acquitté. « Il n’a fait que son travail de journaliste », note le tribunal. Contrairement au parquet du Luxembourg estimant que «  la liberté d’expression journalistique » ne doit pas primer sur le respect « du secret professionnel », quand bien même il serait le témoin de « pratiques douteuses ».

 Antoine Deltour et Raphaël Halet étaient poursuivis dans l’affaire dite « Luxleaks » : ils avaient révélé des centaines d’accords fiscaux confidentiels passés entre des multinationales et le fisc luxembourgeois. D’où un vaste scandale qui avait touché jusqu’à Jean-Claude Juncker, l’ancien premier ministre luxembourgeois et actuel président de la Commission européenne. Les deux hommes ont décidé de faire appel de la décision. Leur avocat, Me William Bourdon, a dénoncé un jugement « contraire à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme ». Un jugement « qui exprime la face la plus conservatrice de l’Europe, celle qui n’a qu’une obsession : entendre les intérêts privés plutôt que les citoyens ». Y.L.

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Correspondants de guerre, un métier en enfer

Le prix Bayeux-Calvados fut créé en 1994 à l’occasion du 50è anniversaire du débarquement allié dans une région qui paya un lourd tribut à la liberté. Un vibrant hommage a tous ceux qui risquent leur vie dans le monde pour nous informer.

 

 
Pas de meilleur choix pour cette manifestation, qui se veut « un hommage à la liberté et à la démocratie », que cette ville de Normandie, une région qui paya un lourd tribut lors du dernier conflit mondial. Bayeux, depuis plus de vingt ans, rend hommage aux reporters de guerre qui sillonnent la planète. E¦üxe¦ü affiche A4 PBC 2015 FR (Copier)Qu’ils soient journalistes, photographes, cameramen, preneurs de son ou vidéastes en première ligne sur tous les conflits, y compris dans les zones gangrenées par un terrorisme barbare.

Le visuel de l’édition 2015 reprend une photo du reportage de Mohammed Al-Shaikh pour l’agence France Presse primé en 2014 : la répression au Bahreïn contre les opposants au pouvoir. La manifestation comporte une grande variété d’initiatives, toutes gratuites : expositions photographiques, soirées cinéma, rencontres thématiques, tables rondes avec notamment celle d’Amnesty International, le 10 octobre, « Les civils sous le règne de la terreur ». Au salon du livre, on y trouvera « Reportages pour mémoire, 40 ans de journalisme de l’Arabie à la Chine », le livre de Philippe Rochot qui fut otage au Liban pendant plusieurs mois. Ainsi que l’histoire tragique de la jeune Jinan, « Esclave de Daech », qui s’est confiée au journaliste Thierry Oberlé et l’ouvrage de Pierre-Jean Luizard « Le piège Daech ». A ne pas manquer le déjà remarqué document de la journaliste Garance Le Caisne, « Opération Cesar », qui révèle ou plutôt confirme l’horreur des tortures et sévices infligés à ses opposants par le régime syrien.
Sur le même sujet, sera projeté « Disparus », le film de Sophie Nivelle-Cardinale et Etienne Huver … D’une façon générale, la programmation confirme la place importante des femmes dans cette profession. Il semblerait que le plafond de verre, omniprésent dans d’autres secteurs, ne résiste pas à la ligne de feu ! Pour s’attaquer parfois à des sujets moins brûlants, quoique… Depuis Assouan en Nubie, jusqu’au bord de la Méditerranée, pour son livre, Marion Touboul a demandé aux Égyptiens ce « Que représente l’amour pour vous ? ». A noter aussi ce clin d’œil émouvant à l’histoire avec l’exposition « Quelque part en France – l’été de John G.Morris ». Cet américain, photo-éditeur pour le magazine Life, accosta en Normandie sept semaines après le débarquement, en renfort pour les correspondants de son magazine : loin des combats, des instantanés émouvants d’un été pas comme les autres, exhumés d’un tiroir bien des décennies plus tard.

IRAQ, 2014. Expo Moises Saman

IRAQ, 2014. Expo Moises Saman

Le jeudi 8 octobre, au Mémorial des Reporters, Christophe Deloire, secrétaire général de « Reporters sans frontières » inaugurera une stèle en hommage aux 71 journalistes et 20 « Net-citoyens » tués en 2014 ainsi qu’aux 12 victimes de l’attaque contre Charlie Hebdo. Il évoquera également les 51 journalistes morts en Syrie depuis 2011. Ne l’oublions pas, le Prix Bayeux-Calvados est aussi bien sûr, et avant tout, un prix international de journalisme. Une compétition à l’issue de laquelle seront attribués les trophées pour chaque catégorie de reportage (radio, photo, presse écrite, télévision, jeune reporter et web journalisme). Le jury est présidé cette année par une journaliste émérite de nationalité britannique, Carlotta Gall. Au début de sa carrière en 1994, elle a couvert la guerre en Tchétchénie, puis elle entre au New York Times en 1999. Pour être envoyée dès 2001 en Afghanistan où elle fut chef du bureau de Kaboul.

Ce festival, unique en son genre en France, incite à la réflexion sur notre rapport à l’information et notamment à l’image, sur l’importance et la fragilité des vies qui sont en jeu pour nous rapporter l’une et l’autre. Mais si la mort et/ou la captivité sont les plus grands risques encourus par les correspondants de guerre, ce ne sont pas les seuls : les restrictions budgétaires des rédactions, désormais souvent aux mains de trusts financiers, réduisent en effet les commandes de la presse écrite et des autres médias. C’est souvent à leurs frais qu’ils partent à la recherche de l’information, sans être nullement assurés de vendre leur reportage au retour.

Le prix Bayeux-Calvados est une belle occasion de les encourager et de les remercier. Chantal Langeard

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Lorraine au cœur, une radio libre

Radio libre née en 1979 au cœur de la bataille pour la sauvegarde de la métallurgie, Lorraine Cœur d’Acier  revit au travers d’un magnifique coffret audiovisuel. Grâce à ses archives sonores et au précieux travail de trois passionnés de radio. En compagnie de Marcel Trillat, l’un des journalistes qui ouvrit le micro il y a presque quarante ans.
17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. Entre débats et soubresauts de l’histoire sociale et syndicale, elle durera plus de deux ans ! « Première émission de Lorraine cœur d’acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Près de quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine cœur d’acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique », se souvient Marcel Trillat. Salarié de l’ORTF en ces années-là et déjà syndiqué à la CGT, il avait participé à l’élaboration d’une future radio sur la ville de Montreuil en Seine Saint Denis (93). Une opération qui avorta, avant même d’avoir vu le jour, mais qui ne coupa pas les ailes contestataires du jeune journaliste : avec quelques collègues techniciens, il bricolait déjà des programmes « pirates », quoique de courte durée, sur le toit de l’ORTF ! logo1Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions, que j’ai énoncées en préambule : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens ! Sous l’égide de la confédération et avec l’aval de la CGT locale, s’ouvrait alors, sur 96,7 mégahertz, une radio originale à plus d’un titre, forte de sa double appellation : radio libre et radio de lutte.

Cette radio libre et de lutte, en principe, ne devait émettre qu’une semaine. Le temps nécessaire aux préparatifs, et au compte-rendu, de la grande manifestation des métallurgistes prévue le 23 mars 1979 sur le pavé parisien : contre le plan Davignon, soutenu par le président Giscard d’Estaing et son gouvernement, qui entérine la disparition de 22 000 emplois dans le Nord et en Lorraine… L’expérience, en fait, se poursuit jusqu’en septembre 1980, date à laquelle la CGT, sous couvert de débats idéologiques, coupe le son d’une parole libre pour se recentrer sur un propos syndical « plus normatif ». Le 20 janvier 1981, une descente de police entérine la fermeture définitive de LCA.
Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer Banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! » De jour en jour, audible dans un rayon de 60km autour du bassin de Longwy, la radio se révèle indispensable, incontournable, vitale pour la population locale. Plus besoin de distribuer de tracts syndicaux, c’est à l’antenne que sont annoncés les petits et grands événements qui ponctuent le combat quotidien des salariés ! C’est au micro que sont annoncées aussi les descentes policières contre l’émetteur que la population s’en va dare-dare protéger au risque d’échauffourées parfois saignantes !

« Une expérience radiophonique merveilleuse, qui marque les esprits encore aujourd’hui », confie Marcel Trillat. Une initiative originale, qui éclot au lendemain du 40ème congrès de la CGT à Grenoble, où le secrétaire général Georges Séguy avait marqué de son empreinte l’ouverture démocratique de la confédération… lca2« Une CGT pas seulement accrochée à des formules propagandistes, mais qui devient un authentique ferment de la démocratie au risque de déplaire à d’aucuns », souligne le journaliste. Ce qui advint progressivement, la parole libérée au micro de LCA déplaisant de plus en plus aux tenants d’une antenne exclusivement revendicative et syndicale. Tensions et scissions entre les deux courants de pensée se radicalisent, tant au plan national que local. En désaccord avec le « muselage » progressif de la radio, Michel Olmi, le secrétaire de l’Union locale de Longwy démissionne. Le couperet tombe en septembre 1980, la CGT cesse de rémunérer les deux journalistes embauchés par La Vie Ouvrière pour qu’ils puissent conserver leur carte de presse.

« LCA » est morte, quoique l’antenne reste ouverte encore quelques mois avec l’installation d’une nouvelle équipe. Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». D’où le bonheur et l’unanimité de tous les acteurs locaux de l’époque, partisans comme opposants à la ligne « décoiffante » de LCA, Fédération de la métallurgie et Union départementale de la Moselle, à la sortie du coffret « Un morceau de chiffon rouge » : un bel objet qui prouve que la CGT n’a pas perdu la parole.
Une CGT surtout qui ne craint plus d’affronter les démons du passé, qui ose réhabiliter et se réapproprier un pan controversé de son histoire, de 1979 à 1981. imagesLa période est traversée par la fin du septennat Giscard d’Estaing et la grande casse du potentiel industriel français, les soubresauts des pays socialistes (grèves puis état de siège en Pologne), l’intervention en Afghanistan, l’élection de Reagan et le « triomphe » de la révolution conservatrice aux États-Unis, la victoire de la gauche aux élections de 1981 et l’arrivée de ministres communistes au gouvernement, une première en France depuis 1947. C’est aussi l’éclosion des radios pirates, radios libres, radios de lutte.

« Un acte fort et courageux », atteste Marcel Trillat. C’est sous l’égide du journal La Vie Ouvrière, celui-là même qui fut l’un des artisans de la fin de LCA, que la confédération tente aujourd’hui de valoriser son patrimoine syndical et culturel ! En Lorraine, les plaies sont encore ouvertes, une raison supplémentaire pour écouter et apprécier ce témoignage des plus émouvants sur la parole ouvrière. Yonnel Liégeois
lca1« Lorraine Cœur d’Acier, la liberté d’une radio de lutte » : un coffret de cinq CD et d’un DVD, le film d’Alban Poirier et de Jean Serres tourné en 1981. Un travail de titan réalisé par trois passionnés de radios libres (Pierre Baron, Raphaël Mouterde et Frédéric Rouziès) grâce aux 900H d’archives sonores soigneusement conservées, accompagné d’un superbe livret de 60 pages, textes et photos, qui donnent la parole aux acteurs d’hier et d’aujourd’hui. Dont Daniel Mermet, l’emblématique voix de « Là-bas si j’y suis » sur France Inter.

 

Chronologie
12 Décembre 1978 : Usinor annonce la suppression de 12 500 emplois
16 Décembre 1978 : Radio SOS-emploi, créée par la CFDT
17 Mars 1979 : Lancement de LCA, Lorraine Cœur d’Acier
23 Mars 1979 : 150 000 sidérurgistes marchent sur Paris
8 avril 1979 : Première émission en langue arabe sur les antennes françaises
Septembre 1980 : Eviction de l’équipe historique de LCA
Janvier 1981 : Fermeture définitive de l’antenne par la police
Juillet 1982 : Loi qui autorise la création des radios privées

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L’hebdo « Le un » prend langue !

Original magazine dans le paysage éditorial français, « Le un » est le seul journal qui ne se feuillette pas mais se déplie ! Une nouvelle expérience de presse, radicalement différente, qui fait mouche chaque semaine. Le dossier du jour : le Français a-t-il avalé sa langue ?

 

 

Pour sa dernière livraison, l’hebdomadaire « Le un » a tourné trois fois sa langue en son palais avant de coucher son propos sur le papier. Trois temps, et trois mouvements : le temps de l’émotion, le temps de la réflexion, le temps de l’évasion… UNLa romancière canadienne Nancy Huston, anglophone de naissance et francophile pour études universitaires, ouvre le bal. « Les Français « parlent comme un livre » et, des années durant, j’ai été portée, transportée par leur passion du verbe », confesse-t-elle, « aujourd’hui leur prolixité m’épuise » ! Le ton est donné, le dossier de la semaine « Le Français a-t-il avalé sa langue ? » ne laissera personne indifférent. A découvrir très vite, avant qu’il ne soit trop tard, mercredi prochain ce sera déjà un nouveau numéro qui sera en vente dans tous les kiosques…
Ce curieux journal, qui n’a rien d’un magazine et vit sans publicité, lancé il y a à peine une année, s’est constitué un public fidèle. Grâce à une communication promotionnelle sans faille et efficace. Une belle leçon d’inventivité qui devrait donner des idées à tous ceux qui se prétendent patrons de presse ou qui ambitionnent de le rester, même porteurs de ligne éditoriale plus affirmée, fusse-t-elle même à prétention radicale comme on dit.

A d’aucuns, ce numéro agréablement érudit paraitra peut-être parfois irritant mais, professeurau final, il est tonique, revivifiant et bien stimulant. Il rebat les cartes et nous éloigne des idées reçues comme évidentes : en matière de langue, de la place du français, de la correspondance qu’il entretient avec les autres langues, y comprise l’anglaise ! Une approche chorale avec moult signatures, dont un très instructif et malicieux article de Bernard Cerquiglini, l’actuel recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie.
« Le Un » ? Un bel objet, de compréhension et de réflexion, au service de la défense de toutes les langues. Osons parodier le sanguinaire Mao : Que mille langues s’épanouissent ! Jean-Pierre Burdin

A signaler, sur la toile, la création conjointe par les syndicats québécois et français, FTQ et CGT, du site « Langue du travail, au service de la francophonie syndicale internationale ».

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Avec le GIPAA, aveugles mais partageux

Au début des années 1970, est créé le « Groupement pour une Information Progressiste des Aveugles et Amblyopes », le GIPAA. Son objectif premier ? Fissurer la chape de plomb qui pèse encore sur l’information. Rapidement, d’autres activités se développent : voyants et non-voyants s’investissent ensemble pour un accès original à la vie politique, sociale et culturelle.

 

En 1971, trois militants communistes s’attellent à un sacré chantier. Aveugles tous les trois, ils décident de créer une revue sonore, « L’oreille gauche », pour populariser des idées progressistes. Des textes, principalement des articles de journaux, sont enregistrés sur bandes magnétiques puis sur des cassettes. Ce qui constitue pour un temps la seule revue de presse pour aveugles ! Par la suite, progrès des techniques oblige, le support devient le compact disc : les moyens changent, la finalité demeure. Chaque mois, plusieurs personnes se consultent pour retenir un certain nombre de « papiers ». La base de recherche est large mais bien orientée. Elle s’étend de l’Humanité à Libération en passant par le Canard Enchainé, Le Monde Diplomatique, la Nouvelle Vie Ouvrière et bien d’autres encore… La revue sonore des adhérents du GIPAA fut ainsi préservée au fil du temps.

GIPA2Une telle longévité pose toutefois question. Grâce à Internet et à l’essor de l’informatique, l’ouverture sur le monde est sans limite. Des sources d’informations, autrefois inatteignables, sont devenues accessibles. « L’oreille gauche » correspond-elle encore aux modes de vie d’aujourd’hui ? Les animateurs de l’association n’en doutent pas. D’abord parce que tout le monde ne possède pas un ordinateur et nombreux sont ceux qui ne maîtrisent pas Internet, ensuite l’exercice est bien plus compliqué pour les non-voyants et la consultation de documents est parfois payante. Enfin, et surtout, les responsables du GIPAA sont convaincus que la bataille des idées est plus que jamais d’actualité, aussi il ne peut être question de laisser les aveugles et amblyopes seuls dans leur coin.
Casser l’isolement, voilà la grande ambition ! Certes le GIPAA n’est pas seul branché sur ce créneau, par nature le monde associatif propose des activités pour inciter les gens à sortir de chez eux. Le GIPAA se distingue néanmoins par un souci permanent de rapprochement avec la vie sociale, le monde du travail. Ainsi des conférences sont organisées avec des syndicalistes, des personnalités au parcours marqués par l’humanisme telles qu’Henri Alleg, Albert Jacquard, Haroun Tazieff ou Henri Krasucki. Une conviction, cependant : pour s’ouvrir au monde, autant aller à sa rencontre !

GIPA1Accompagnés de guides bénévoles ou de conférenciers professionnels, les non -voyants entreprennent des visites d’usines comme celle de Renault Cléon. Certaines initiatives peuvent même paraître improbables. La descente de nuit dans le métro parisien en a constitué le plus bel exemple, les organisateurs ont été stupéfaits par le succès rencontré ! Plus récemment, les Halles de Rungis ont accueilli des groupes de visiteurs du GIPAA. En juin prochain, le centre de tri postal de Wissous, le plus grand d’Europe, est au programme. Preuve qu’une organisation en adéquation avec le handicap permet l’accès à la plupart des loisirs : visites de musée, projections de film, représentations théâtrales… Pas d’exclusive non plus, en ce qui concerne les voyages : des adhérents se sont rendus à Cuba, au Vietnam. Ils ont rencontré des associations de non-voyants mais ils ont également visité des écoles, des crèches, des usines. Des contacts placés résolument sous le signe de l’échange, puisque stylos, papier, blouses d’infirmière mais aussi matériel informatique étaient dans les bagages des touristes. Histoire de se sentir utile, en d’autres termes : être actif ! Une posture défendue par le GIPAA, y compris en ce qui concerne la culture. Le défi n’est pas simple à relever à une époque où le citoyen est avant tout considéré comme un consommateur.

Aussi, depuis quelques années, l’association organise des spectacles. Artistes amateurs voyants et non-voyants, membres du GIPAA, interprètent des chansons, jouent de la musique. Les concerts furent successivement consacrés à la chanson contestataire, à des hommages à Brassens ou à Ferrat, l’an dernier à la chanson humoristique. A chaque fois l’entreprise est couronnée de succès, pour une raison bien simple : le bonheur de partager un loisir, le plaisir de prolonger ces festivités autour d’un repas. En novembre 2014, la « ville en chanson » sera le leitmotiv du prochain concert…. Comme pour toute entreprise bénévole, la réussite d’une activité repose sur une bonne dose d’énergie, d’enthousiasme et de bonne humeur. Mais sans moyen financier, le cœur ne suffit pas. Il faut bien se débrouiller pour récolter de l’argent, faire preuve d’imagination. Le résultat des cogitations ? Éditer une carte postale en couleur et en relief ! Le bénéfice des ventes aidera à payer la réservation des cars pour les sorties ou la location de salles pour les concerts.
Pour le GIPAA cependant, il ne s’agit pas de produire un banal support publicitaire, ses concepteurs veulent en faire un authentique objet d’art. Autant pour les voyants que les non-voyants, le symbole d’une action concertée pour le bien-être commun.
Philippe Gitton

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« Le Papotin », sans langue de bois

« Le Papotin »  est le fruit d’une aventure peu banale, initiée par l’éducateur Driss El Kesri. Un journal qui donne la parole à de jeunes autistes d’Île de France, nous offrant ainsi une infinie palette d’émotions et de réflexions.

 

 

Capture d’écran 2013-07-16 à 15.10.32Qu’est-ce donc que « Le Papotin » ? Avant tout un journal atypique, dont l’aventure a débuté à l’hôpital de jour d’Antony… Il fédère aujourd’hui des jeunes d’une quinzaine d’établissements de la région parisienne : plus de vingt-quatre ans déjà que la conférence de rédaction hebdomadaire les réunit, Driss El Kesri en est le rédacteur en chef, pour mener à bien l’accouchement dans la gaité de leur journal ! Assister au comité de rédaction permet de découvrir que cette petite entreprise de concertation ne connait pas la langue de bois… Au contraire, la leur est verte, les questions décomplexées, les interventions déconcertantes de naïveté et parfois percutantes de vérité : une fraîcheur oubliée ou censurée par nos esprits trop formatés.

Chacun  a ses thèmes de prédilection, ses obsessions, ses interrogations récurrentes qui, au final, composent un patchwork brut de décoffrage, poétique et drôle. Et d’y découvrir Arnaud, présenté affectueusement par Driss comme le « Premier Papotin ». C’est ensemble qu’ils ont conçu le journal à ses débuts : un personnage attachant, très calme et réservé, gérant avec une extrême courtoisie ses questions sur l’âge, le tutoiement ou la permission éventuelle de « renifler les doigts de pied » d’une fille… Assis à proximité Thomas, un beau  brun rieur d’une vingtaine d’années serre très fort Diane, sa chérie. Les prises de parole se succèdent, les sentences fusent. « Les femmes sont moins fortes que les hommes ! », une réponse immédiate s’élève, « Ah ! vous ne connaissez pas ma mère ! »  Éclat de rire général, qui n’atteint pas Esther, une jeune femme brune au regard noir et inquiet : c’est la portraitiste du groupe.

Les Rencontres du PapotinTrès vite, la conférence de rédaction en vient à débattre du sujet à mettre à la « Une » du prochain numéro, ainsi que de l’interview du lendemain. La première personnalité à s’être volontairement soumise à cette expérience fut Marc Lavoine, compagnon de route depuis le début et co-auteur avec Driss El Kesri de l’ouvrage « Toi et  moi  on s’appelle par nos prénoms – le Papotin, livre atypique ». Depuis, nombreux sont celles et ceux qui ont accepté de se prêter au jeu de cette interview corrosive, sans filet : Jacques Chirac, Barbara, Philippe Starck, Renaud, Ségolène Royal, etc… Prochainement, c’est Frédéric Mitterrand qu’ils doivent rencontrer, l’excitation est à son comble. Pour Arnaud, une  question cruciale : « Driss, tu crois que je pourrai le tutoyer ? « Sans doute, il faudra lui demander ». Nicolas l’annonce, « je mettrai un costume », et Johan, comme à son habitude, prépare un discours politique blindé de chiffres et de détails.

51aEnGs1YNL._Dans la salle, un groupe de jeunes élèves du Lycée expérimental de Saint-Nazaire n’en perd pas une miette… Il est plaisant d’imaginer que, peut-être, au retour d’une telle expérience, ils deviendront des adultes plus tolérants et plus ouverts dans le quotidien de leur vie ! La réunion s’achève, le groupe se disperse, d’aucuns avec en main le portrait réalisé par Esther. Une évidence s’impose : ces jeunes autistes communiquent sans faux semblants ni tabous, s’écoutant mutuellement et se respectant. En fait, bien souvent tout le contraire de notre façon de faire à nous, les prétendus « normaux », qui sommes pourtant censés ne pas avoir de problèmes de communication…

Les « Papotins », vous dis-je ? Formidables, ils sont formidables ! Chantal Langeard

 

Projection du film « Les rencontres du Papotin », le 25/11 à 19 h. Comité de rédaction du « Papotin », les 27/11 et 18/12 à 10h30 à La Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 PARIS (Entrée libre, réservation conseillée au 01.47.00.25.20).

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