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Avignon 2017, 71ème du nom…

En ce 6 juillet, le festival d’Avignon frappe ses trois coups. Durant trois semaines, le théâtre, sous toutes ses formes et dans tous les genres, va squatter la Cité des Papes. Et déborder, hors les remparts, pour le meilleur et le pire… Un festival des planches hors norme, qui ne saurait faire oublier à l’amateur éclairé ou néophyte des lieux un peu plus sereins mais tout aussi riches : Brioux, Bussang, Grignan, Vitry.

 

 

« Les temps sont trop sévères pour que l’on renonce à l’espoir, pour que l’on fasse de l’art un objet décoratif et pour que le beau soit séparé du bien et du bon », professe Olivier Py, l’ordonnateur du festival d’Avignon, à l’ouverture de cette 71ème édition. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, assurément, pour la proclamer d’emblée hors les remparts, affirmer sa pérennité toute l’année et non pour la seule période de l’été !

C’est la raison-même de ce site, « Extraire de ce qu’on appelle la culture des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim », formulée autrement par un grand homme des Arts, Antonin Artaud. Avec le théâtre parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Peut-être le temps du spectacle seulement, l’instant suspendu de la représentation. Il n’empêche, un temps et un instant qui nous autorisent alors, pour y avoir goûté, à désirer de nouveau nous enivrer d’images et de mots, aspirer à ce que cet original banquet collectif devienne ligne de vie durable pour chacun !

Les comédiens l’avouent avec émotion, le public aussi parfois. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit dégénéré ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir, au même titre que l’homme ne construit et n’interroge foncièrement son devenir qu’au prisme de l’art. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu en direction des publics prétendus défavorisés, fadaises et mépris dans la bouche des supposées élites, de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire ! La preuve ? Rendez vous à la projection du superbe film de Daniel Cling, « Une aventure théâtrale, trente ans de décentralisation », le 18 juillet à 11h au cinéma Utopia d’Avignon.

 

Avignon, in et off

Ainsi en va-t-il du festival d’Avignon où le beau côtoie le laid, l’exigence esthétique le banal divertissement, l’engagement citoyen la platitude consumériste… Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider les choix du festivalier en perdition sur le pont du In : Robin Renucci dans son « Enfance à l’œuvre », le « Sopro, le souffle » de Tiago Rodrigues, le Birgit Ensemble « Dans les ruines d’Athènes », le géorgien Rezo Gabriadze et son « Ramona » à la Maison Jean Vilar, la « Tristesse et joie dans la vie des girafes » selon Thomas Quillardet, « La fiesta » avec Israel Galvan, les « Bestie di Scena » d’Emma Dante et la « Kalakuta Republik » de Serge Aimé Coulibaly… Sans oublier les élèves du Conservatoire de Paris dans « L’impromptu 1663, Molière et la querelle de L’École des femmes » mis en scène par Clément Hervieu-Léger et, en direction du Jeune Public mais pour tout public, « L’imparfait » d’Olivier Balazuc. Un choix forcément partiel, et partial, qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse !

Et le risque est multiplié par cent et mille face au catalogue pléthorique du Off. Aussi, vaut-il mieux d’abord s’attarder sur la programmation, toujours de qualité, de quelques lieux emblématiques où prime le choix de l’art avant celui de la recette : le Théâtre des Halles, la Caserne des Pompiers,  La Manufacture, La Chapelle du verbe incarné, le Théâtre des Doms, Présence Pasteur, Le chêne noir, Le Collège de La Salle, Le Théâtre des Carmes, Le chien qui fume, Le Grenier à sel, Espace Alya, 11*Gilgamesh Belleville, Espace Roseau, Le Théâtre de la Bourse et celui de La Rotonde animés par les responsables locaux de la CGT, Le petit Louvre. À l’affiche aussi, des pièces que Chantiers de culture a déjà vues et parfois chroniquées : « Rallumer tous les soleils, Jaurès ou la nécessité du combat » à la Fabrik Théâtre, « On a fort mal dormi » au Théâtre 2 Galeries, « F(l)ammes »-« William’s slam » et « Dans un canard » au Théâtre des Halles, « Le voyage de Dranreb Cholb » au Cabestan, « L’A-Démocratie, une trilogie de Nicolas Lambert »-« Revue rouge » et « Paroles de Fralibs » au Gilgamesh Belleville, « Je délocalise » d’Albert Meslay et « Légendes urbaines » de Jean Guidoni à l’Espace Roseau, « En toute modestie » de Nathalie Miravette à L’arrache-Coeur, « L’abattage rituel de Gorge Mastromas » à Contre Courant, « L’apprenti » et « J’ai 17 pour toujours » en Présence Pasteur, «Débrayage » à L’entrepôt. À noter dans ce capharnaüm des planches, tout à la fois charme et déplaisir de l’événement, la présence de deux talentueux amis comédiens : André Morel qui fera lecture de ses nouvelles œuvres, « L’immigré sur un plateau » et « L’incroyable histoire de la girafe sans cou ni tête à la découverte d’Avignon », les 10 et 17/07 au théâtre Isle80 ainsi que Jacques Kraemer qui  donnera son « Atrabilaire amoureux, variation autour du Misanthrope de Molière » à la Salle Roquille.

 

D’un festival à l’autre…

Ils l’affirment, persistent et signent, une nouvelle fois « Nous n’irons pas à Avignon » ! « Non, non, cette année encore nous n’irons pas à la ville de tous les chemins qui y mènent, car, sachez-le, tous sans exception, ils y mènent, c’est un pape qui me l’a dit », confesse Mustapha Aouar, le trublion artistique de « Gare au théâtre » à Vitry. Qui préfère, de l’aveu du maraîcher ferroviaire, mélanger ses salades diverses et variées, ici où l’on est si bien ! Pas moins de 87 représentations, 16 créations et 21 compagnies invitées jusqu’au 23 juillet en ce lieu si chaud et convivial… En cette gare désaffectée, un rendez-vous original loin des lignes à grande vitesse où le chef de train convoie les passagers du jour hors des sentiers battus, en des contrées proches ou lointaines au dépaysement garanti. À l’image de Bussang, au cœur de la forêt vosgienne où le Théâtre du Peuple, cathédrale laïque en bois, depuis 122 ans arbore fièrement sur son fronton sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un lieu mythique, célébré par Romain Rolland et né la même année que la CGT, où pourtant aucun secrétaire général de la centrale syndicale n’a toujours essuyé les rugueux bancs, il est des actes posés ou manqués qui relèvent bien plus que de la banale symbolique… Et pourtant chaque année le peuple est au rendez-vous, coussin sous le bras, celui des Vosges et de Navarre, celui de la France profonde. Pour s’enthousiasmer de la prestation des comédiens amateurs entourant les quelques professionnels, marque de fabrique du festival de Bussang, pour s’émerveiller à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. En cette fin de mandat, son directeur et metteur en scène Vincent Goethals a décidé de s’afficher au bras de « La dame de chez Maxim… ou presque ! », d’après Georges Feydeau. Sans omettre quelques autres succulentes friandises, artistiques et musicales, concoctées par les hommes et femmes des bois !

D’une autre nature, certes, le lieu est tout aussi grandiose et symbolique. C’est dans la cour du château que se déroulent les « Fêtes nocturnes » de Grignan ! Un superbe décor naturel, en plein air, qui accueille cette année « Lorenzaccio » d’Alfred de Musset. Avec trois noms illustres à la baguette pour orchestrer le spectacle : la chorégraphe Marie-Claude Pietragalla, le danseur Julien Derouault dans le rôle titre et le dramaturge Daniel Mesguich. Un projet ambitieux pour le trio qui souhaitait depuis longtemps faire dialoguer leurs disciplines artistiques, le théâtre et la danse : faire danser le théâtre et théâtraliser le mouvement, au final chercher du sens à travers les corps et les mots… Un spectacle dont Chantiers de culture aura l’occasion de reparler puisqu’une tournée nationale est programmée au lendemain de la saison d’été. Ce qui n’est pas le cas à Brioux, la cité du Poitou où le facétieux Jean-Pierre Bodin, avec sa compagnie La Mouline,  assure la direction artistique du festival : il y a donc urgence et nécessité d’y faire halte pour apprécier une programmation éclectique. Un « festival au village », de nos jours une rareté appréciable, qui mêle sur la place du Champ de foire théâtre et chanson, arts du cirque et art de la rue. Pour fêter l’humain au plus près du citoyen, un festival en bonne marche mais quelque peu insoumis ! Yonnel Liégeois

À lire : L’artiste et le populiste, quel peuple pour quel théâtre ?, de Jean-Marie Hordé. Un court essai où le directeur du Théâtre de la Bastille à Paris s’interroge sur le lourd silence politique qui pèse sur la culture. Quand « l’opposition stérile entre une culture populaire et une culture élitaire profite de ce silence, travestit la réalité et fait passer l’ignorance pour un constat d’évidence » : une réflexion constructive et vivifiante.

 

 

Et toujours à Paris :

– « Soprano en liberté », au Théâtre du Lucernaire : certainement le spectacle le plus abouti, le plus virtuose et décoiffant d’Anne Baquet ! Dans ce récital où la qualité de l’interprétation s’affranchit de tous les codes avec une sacrée dose d’humour, elle vocalise sur des textes et des musiques éclectiques : de François Morel à Rachmaninoff, de Juliette à Frédéric Chopin. Du grand art !

– « Cendrillon », au Théâtre de la Porte St Martin : le célèbre conte revisité par la prodigieuse patte de Joël Pommerat ! Une histoire d’aujourd’hui où le drame le dispute à l’humour, la poésie à la gouaille des cités, la beauté des lumières à la noirceur des personnages. Une troupe d’artistes exceptionnels, dont la mémorable « Cendrier-Cendrillon ». Magistral, à voir absolument par petits et grands.

– « L’écume des jours », au Théâtre de La Huchette : sur la minuscule scène mythique, le public redécouvre l’un des chefs d’œuvre de Boris Vian. Les amours de Chloé et Colin, sur fond de musique de jazz et de poumon encrassé, qui s’éclatent envers et contre tout. Dans une belle envolée de poésie et d’humour noir, ah sacré Boris à lire ou relire au sortir du spectacle !

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Hocine Chabira, passeur d’imaginaires

Jusqu’au 14 mai, Place de la République, se déroule à Metz « Passages, le festival qui relie les mondes ». De l’Est (Lituanie, Russie…) au Sud (Syrie, Tunisie…), une manifestation qui, pour son vingtième anniversaire, interroge notre devenir à travers spectacles, concerts, lectures, expositions et débats. Rencontre avec Hocine Chabira, le directeur et passeur d’imaginaires.

 

 

Yonnel Liégeois – Charles Tordjman, qui fonda le festival il y a vingt ans, vous a passé le relais en vue de cette édition 2017. Votre plus grande peur et votre plus grand bonheur ?

Hocine Chabira – Installer toutes les infrastructures, chapiteaux et tentes, en trois jours : un temps record ! À tout moment, je redoutai l’accident d’un monteur, d’un technicien. Au final, tout s’est bien passé, aucun incident à signaler… Pour le reste, bâtir un festival s’apparente à une mise en scène, elle est réussie ou ratée, c’est faire en sorte que nos rêves prennent forme. Quand je constate l’engouement du public devant la diversité des spectacles proposés à Passages, je suis heureux du travail accompli par toute l’équipe du festival.

 

Y.L.Passages semble jouer de tous les genres, du théâtre de répertoire au théâtre documentaire. Une marque de fabrique du festival ?

H.C. – Ce grand écart entre les formes et les genres est doublement intéressant. D’abord, parce que les « classiques » sont revisités avec grand talent pour nous en livrer une lecture contemporaine. De celles et ceux qui ont vu le « Richard III » de Nikolaï Kolyada ou « La mouette » d’Oskaras Korsunovas, nombreux sont les spectateurs enthousiastes qui en témoignent : sans même comprendre ni le russe ni le lituanien, ils avouent avoir redécouvert les œuvres de Shakespeare et de Tchekhov ! C’est une manière incroyable de casser « le quatrième mur » du théâtre : en inventant de nouvelles formes, en donnant à voir et à entendre sa modernité, rendre l’œuvre dite classique accessible à un large public, sans renier le texte et ses exigences. Et tout à la fois, Passages propose des spectacles où les drames de la modernité nous frappent de plein fouet : le conflit israélo-palestinien avec « Décris-Ravage » d’Adeline Rosenstein, la guerre en Syrie avec le concert « Refugees Of Rap » de Mohamed et Yasser Jamous, le spectacle musical « Exil » conçu par Sonia Wieder-Atherton…

Avec Passages, le festival porte bien son nom, nous invitons les spectateurs à passer d’une rive à l’autre, à oser la différence. Avec toute la force du cœur, pour eux comme pour nous ! S’ouvrir aux mondes d’aujourd’hui, et en même temps se souvenir : c’est ici, à Metz, lors de la première édition du Festival en 1997, que Korsunovas fut programmé pour la première fois en France, idem pour Kolyada en 2009 !

 

Y.L. – L’édition 2017 semble quelque peu s’éloigner de l’Est européen pour accoster les côtes méditerranéennes. C’est une nouvelle direction que vous voulez insuffler ?

H.C. – Non, pas vraiment. À partir de 2011, déjà, le festival s’ouvrait au large en s’intitulant « Théâtres de l’Est et d’ailleurs ». Cette année, effectivement, nous proposons un focus sur la Méditerranée avec des troupes et des groupes en provenance de Grèce, du Liban, du Maroc par exemple… En 2015, les artistes de Cuba débarquaient en Lorraine !

« Décris-Ravage », le 10/05 à 18h30. Co Hichem Dahes

Après avoir « essuyé » les planches du théâtre de salle dans ma jeunesse étudiante, j’ai ensuite beaucoup pratiqué le théâtre de rue avec la compagnie Azimuts. Pourquoi ? Parce que j’ai souvent ressenti le froid des salles de théâtre. D’où mon attention privilégiée à la place du spectateur afin que, de la rue à la salle, il ne se sente pas frustré, qu’il retrouve et éprouve la chaleur de l’émotion et la convivialité d’un public rassemblé. Aussi, j’insiste beaucoup sur l’ancrage territorial du festival, sur l’enjeu à ce que les Messins le fassent leur, se le réapproprient. En développant les ateliers participatifs, en lançant des initiatives avec les associations locales, en sollicitant les réseaux de lutte contre les discriminations sur les thèmes de la frontière, de l’exil, de la diversité. Dans le cadre du projet Bérénice, financé par l’Europe, à l’échelle de la Grande Région (n.d.l.r. : Lorraine, Luxembourg, Sarre, Rhénanie-Palatinat, Wallonie, Communauté germanophone de Belgique).

 

Y.L. – En tout cas, cette année, vous faîtes la part belle au Verbe en lançant un week-end Poésie très alléchant.

« Exil », le 13/10 à 20h. Co Marthe Lemelle

H.C. – En effet, pour la première fois, Passages et le festival Poema s’associent pour donner voix à des poètes du bassin méditerranéen et du Proche-Orient. Certes, des témoignages vivants de la violence de notre monde et de son humanité mais, comme les poètes savent si bien le chanter, nous allons dans un même mouvement investir des lieux de mort pour renaître à la vie. Ce seront sept lieux différents sur la colline Sainte Croix, les 13 et 14/05, avec sept plumes aussi diverses qu’émouvantes : la syrienne Maram Al Masri, le maltais Antoine Cassar, le marocain Mohammed El Amraoui, le turc Müesser Yeniay… Et l’an prochain, nous espérons poursuivre dans la même veine avec le Burkina-Faso et la Tunisie, pays invités d’honneur au festival des Écoles de Passages. Créer des fidélités, être encore et toujours des passeurs d’imaginaires, telles sont nos intimes convictions ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

La petite fille afghane. Co Reza

UNE TERRE, UNE FAMILLE

Des visages d’adultes et d’enfants meurtris et terrorisés par la guerre, usés par la faim et la soif, terrés dans les camps de réfugiés… De Massoud le bien-aimé au combattant le plus anonyme… L’Afghanistan, le Pakistan, la Syrie, l’Iran, l’Inde, l’Afrique vous donnent rendez-vous durant le festival Passages. Reza, l’exilé iranien dont la France fut terre d’accueil, le photojournaliste engagé de renommée internationale, expose ses superbes clichés à l’Arsenal de Metz. « Au-delà des frontières et des guerres meurtrières, mes images ne disent pas le seul constat triste de nos vies mutilées », témoigne Reza. « Elles tendent à montrer le sourire derrière les larmes, la beauté derrière la tragédie, la vie, plus forte que la mort ». Un regard d’une grande humanité, l’émotion à fleur de pixels, une foi en un monde plus juste dont l’artiste ne se départit jamais et dont les photographies sont autant de symboles offerts aux générations futures. « Une Terre, une Famille » ? Vraiment une exposition qui fait date, à voir absolument. Y.L.

Jusqu’au 21 mai, Arsenal de Metz

 

RETOUR EN ENFANCE

Norah Krief l’avoue sans honte. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalsoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalsoum…

Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse, « je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ». Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cet « Al Atlal, chant pour ma mère » : superbe de tendresse et d’émotion, un récital qu’elle entrecoupe en évoquant divers souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Accompagnée par trois grand musiciens (Frédéric Fresson, Yousef Zayed et Lucien Zerrad)), sa voix chaude et complice vibre de mille sonorités chatoyantes et méditerranéennes. Après son « Passages » à Metz, un récital en tournée à ne pas manquer ! Y.L.

 

ILS TOURNENT, LES DERVICHES !

Beauté des sons, beauté des voix, beauté des danses ! Quand la musique devient spiritualité et les chants prières, le spectateur demeure comme ébahi, envoûté, subjugué… Selon la légende, dont plusieurs contes mystiques attribuent une origine divine à la musique, les confréries soufies considèrent qu’elles jouent et dansent dans le seul but de louer le créateur. Sur scène, règne une ambiance étrange qui se répand dans le public transporté par telle beauté, musicale et visuelle. Conduits par Noureddine Khourchid, les Derviches Tourneurs de Damas enchantent par leur excellence et leur virtuosité. Du grand art, après Metz, en Arles et à Labeaume cet été. Y.L.

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Metz, à l’Est du nouveau !

Se déroule en la métropole lorraine, du 6 au 9 avril 2017, le festival Le livre à Metz labellisé « Littérature&journalisme ». Le thème de cette 30ème édition tient en six lettres : Debout !  Et comme une manifestation peut toujours en cacher une autre place de la République, du 05 au 14/05, passez donc faire un tour au festival « Passages » !

 

 

Comme toujours, lors du « Livre à Metz », les rencontres seront chaudes et les débats très suivis par un public curieux et engagé dans cette manifestation ouverte et gratuite. Il faudra choisir, l’opération s’annonce compliquée en raison d’une multitude de présentations, d’expositions et de débats. En tout cas, nous ne manquerons pas le rendez-vous avec Tardi et son « Dernier assaut », ni le concert de clôture avec sa compagne Dominique Grange. Un peu d’anarcho-syndicalisme ne peut faire de mal dans ce monde où la violence sociale s’aseptise derrière la logique des marchés, quand l’état d’urgence se banalise. Une invitation, surtout, à retrouver nos amis Pierre Verny et André Faber qui présenteront leurs bouquins, dessins et photos sous chapiteau.

Pierre est un ancien sidérurgiste, licencié pendant la grande décompression industrielle de la Lorraine. Militant de toujours, il a pris son appareil photo et s’est baladé dans le monde entier pour rapporter en argentique des boîtes de conserves, de bière et d’autres boissons. Le fer transformé, il connaît et son regard donne à cette matière inerte et abandonnée une nouvelle vie. Il a suivi la marche des beurs, souvenir de son engagement pendant la guerre d’Algérie. Il photographie les friches industrielles et les hauts fourneaux transformés en musées. André est plus jeune. Pour lui, « Les hauts fourneaux ne repoussent pas », titre de son avant dernier bouquin un peu, beaucoup, autobiographique. Il raconte l’histoire d’une jeunesse métallurgique dans ces vallées chantées par Bernard Lavilliers. Apprentissage de métallo puis le dessin, le journalisme et maintenant l’écriture. Il vient de publier un roman, un triller sidérurgique du pays des anges, « La quiche était froide ». Un régal.

Cette publicité n’est pas sponsorisée par le baron  Ernest-Antoine Seillière, l’ancien patron du MEDEF appelé prochainement à comparaître devant les juges pour fraude fiscale, mécène du Centre Pompidou de Metz au nom du groupe Wendel. Pierrot et Dédé travaillent, ils créent ! Des artistes que l’ont peut appeler camarades, ils savent de quoi on parle. Comme les y incite cette originale fête du livre, hommes et femmes, créateurs et lecteurs sont invités à se tenir « Debout »… Entre le premier mot de la première strophe de l’Internationale et le « Plutôt mourir debout que de vivre à genoux » d’Albert Camus dans L’homme révolté, à chacun son interprétation pour cette injonction en pleine campagne présidentielle !

 

Un printemps trop précoce peut s’avérer dangereux pour les récoltes à venir, un coup de gelée et adieu les cerises et les mirabelles mais ce n’est rien à coté de la mise au pas  des printemps des peuples de l’an dernier. Le 7 mai, notre pays connaîtra sa ou son nouveau président ! Le marc de café et les sondages ne nous annoncent rien de bon. Entre un « capitalisme à visage humain » et un « ordre nouveau » à la mode identitaire et barricadé, on risque de se retrouver orphelins d’une saison radieuse. Ce n’est pas une raison pour abandonner son jardin et ses champs. La vingtième édition du festival Passages commence le 5 mai sur la place de la République, la biennommée, au centre de Metz.

Charles Tordjman, son fondateur et directeur, prochainement à l’affiche du théâtre parisien L’atelier, a passé le relais à Hocine Chabira, originaire de Thionville. L’Est produit de beaux personnages aux mélanges subtils et volontaires dans une démarche d’émancipation intégrant les parcours individuels et locaux dans l’universalité et le collectif. Merci Charlie, bienvenue Hocine ! Pendant dix jours, le programme de ce festival qui relie les mondes va nous entraîner de l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud et il faudrait mettre des « s » à ses points cardinaux. Théâtre, cirque, musique, poésie, animations et débats… La ville de Metz met en lumière notre cosmopolitisme en faisant de l’art, et de la rencontre, les points de convergence d’une humanité en quête de réconciliation.

Il faut encore et toujours résister. Se tenir debout, en restant vigilant et en faisant de la culture ce qui lie et rapproche. Raymond Bayer

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Aliberti, une nouvelle voix pour Aragon

La poésie d’Aragon a inspiré nombre de chanteurs et musiciens. Il y eut hier Ferrat et Ferré, aujourd’hui encore Francesca Solleville et Isabelle Aubray. Désormais, il nous faudra compter aussi sur la voix de Sandra Aliberti. Qui, chaude et fragile, se pose sur les musiques de Lionel Mendousse et Bertrand Ravalard pour chanter « L’homme et ses armes ». À découvrir, les 25-26/11, au Théâtre de la Girandole à Montreuil (93).

Les notes caracolent, Mendousse et Ravalard s’en donnent à cœur joie dans leurs nouveaux arrangements musicaux, c’est la fête en cet après-midi de répétition générale sur la scène de La Girandole ! Alerte, Sandra Aliberti susurre avec allégresse les mots des « Fêtes galantes » sur les sons de ses deux comparses. Un nouvel Aragon nous est donné, loin aragon-courcelles-sur-yvette-217des poncifs et des poèmes convenus ou trop connus.

L’interprète n’en est pas à son premier essai. Hier déjà, lors de son hommage rendu au grand Léo, elle reprenait à son compte quelques poèmes d’Aragon mis en musique par l’anarchiste chevelu. A la création du spectacle, la presse fut unanime. Du Parisien à France Inter, de Télérama à L’Huma : « De La mauvaise graine à L’âge d’or en passant par Les Romantiques, le grand Léo aurait follement aimé le travail de cette interprète et de ses deux inventifs musiciens », écrit l’un, « nombreux sont les hommages, plus rares les spectacles de qualité qui redonnent à entendre quelques-unes des plus belles chansons de Léo avec une authenticité qui n’aurait pas déplu à l’artiste », note l’autre…

Le doute n’est point de mise, semblable accueil est à prévoir pour « Je chante l’homme et ses armes », son nouveau spectacle musical qui privilégie les poèmes de Louis Aragon écrits entre 1925 et 1946. « Il nous a semblé que ces textes résonnaient de nouveau avec force dans notre époque », commente Sandra Aliberti hors scène, « l’esprit de résistance, la sensibilité sociale, le lyrisme retrouvé d’une poésie militante habitent sa poésie aragon-courcelles-sur-yvette-119des années 20 aux années 40 ».

Telle l’équilibriste sur son fil, la chanteuse et comédienne semble caresser les mots pour poser sa voix, délicate et fragile tout à la fois, sur le verbe poétique de cet autre rebelle que la magistrale biographie du romancier et essayiste Philippe Forest dévoile dans toute sa complexité. « La poésie sauvera le monde, si rien le sauve », nous alertait déjà le fantasque Jean-Pierre Siméon dans un iconoclaste brûlot. Pour le directeur artistique du Printemps des Poètes, « il est urgent de restituer à notre monde sans boussole la parole des poètes, rebelle à tous les ordres établis ». Parce que le poème est l’occasion pour tous de sortir du carcan des conformismes et consensus en tous genres, d’avoir accès à une langue insoumise, de trouver les voies d’une insurrection de la conscience… Un programme que déroule à la lettre Sandra Aliberti avec ses sandra2deux complices, entre « Complainte des chômeurs » et « Romance du temps qu’il fait », « Je donne congé aux patrons » et « Poème de l’été 1941 ».

« Comment rendre compte d’un monde qui change, d’un monde en guerre, de la patrie en danger, de la domination de l’homme par la brute ? », s’interroge Louis Aragon dans « La rime en 1940 » et d’écrire, un peu plus loin, « jamais peut-être faire chanter les choses n’a été plus urgente et noble mission à l’homme, qu’à cette heure où il est profondément humilié, plus entièrement dégradé que jamais »… Les trois artistes, pour leur part, en sont convaincus, « des expérimentations surréalistes au chant populaire retrouvé, en passant par l’Oural, il nous a semblé intéressant de rassembler des textes qui rendent compte de l’évolution de son œuvre ». Avec, cerise sur le gâteau, sans rougir devant leurs illustres prédécesseurs (Brassens, Ferrat, Ferré et l’inoubliable Colette Magny), la création de nouvelles musiques sandra1pour accompagner les qualités sonores et lyriques du verbe aragonien.

De la belle ouvrage pour chanter l’amour, heureux ou pas, l’humain terrassé mais aussi l’humanité à refonder ! « Je chante l’homme et ses armes… Ainsi devrait commencer toute poésie », écrit Aragon dans la préface aux « Yeux d’Elsa ». Non sans humour, « ainsi devrait commencer tout spectacle », ajoute Lionel Mendousse, le violoniste du groupe. N’en manquez donc point le début, courez-y même sans armes ni bagages, la poésie nous sauvera si rien nous sauve ! Yonnel Liégeois

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Saint-George/Wozniak, le maestro et le peintre

Le 02 novembre, au théâtre Adyar et en direct, le peintre Wozniak met en images les notes du Chevalier de Saint-George. Un immense musicien et compositeur, un fils d’esclave à l’extraordinaire destin musical. Un concert exceptionnel dirigé par Alexis Roy à la tête de L’Ensemble Parisien, avec le violoniste antillais Romuald Grimbert-Barré et la soprano Christine Rigaud.

 

 

« Passionnant, un rôle qui me colle à la peau, le temps de l’esclavage fait aussi partie de mon histoire », s’exclamait avec grande sincérité Loïc Felix, le ténor guyanais qui interprétait en 2005 le Chevalier de Saint-George. Fier de prêter corps et voix, à l’heure de la création mondiale en Avignon de l’opéra « Le Nègre des Lumières », à ce personnage emblématique. Sur un livret écrit par Alain Guédé et les musiques du « Mozart noir », une œuvre d’une affiche_jaunegrande intensité humaniste et lyrique pour que le génial musicien, compositeur et chef d’orchestre que la couleur de peau renvoya aux oubliettes de l’histoire, soit enfin connu et reconnu du grand public.

 

Saint-George ? Un personnage hors du commun, une véritable célébrité de son temps choyée par les grands comme par les petites gens, homme de cour comme des faubourgs, un génie aux multiples facettes : brillant cavalier et grand escrimeur, galant danseur et fatal séducteur, franc-maçon et révolutionnaire, violoniste virtuose et talentueux compositeur… Le seul tort de l’enfant né en Guadeloupe en 1739 ? Être mulâtre, fruit des amours interdites entre une esclave sénégalaise débarquée des cales d’un navire négrier et un riche propriétaire terrien installé aux Antilles. La chance de sa vie ? La fierté que Guillaume-Pierre Tavernier de Boulogne éprouve pour un fils aux talents précoces. Quoique métis, le petit d’homme est donc confié dès son retour en métropole aux meilleurs précepteurs et bénéficie de l’éducation d’ordinaire réservée aux rejetons de l’aristocratie de george2sang et de rang.

A l’aube de ses vingt ans, il brille par ses qualités de corps et d’esprit : meilleur escrimeur du royaume de France, virtuose du violon et chef d’orchestre adulé par les foules parisiennes ! Au point que Louis XVI envisage en 1776, sur l’insistance de Marie-Antoinette dont il fut le maître de musique, de le nommer à la direction de l’Académie royale de musique, le futur Opéra de Paris. Un « Noir » dans le fauteuil de Lulli et de Rameau ? À la nouvelle, quelques divas mal embouchées orchestrent alors une véritable cabale contre le « demi-nègre », déclarant publiquement dans un placet que « leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur george4permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre ».

 

La polémique enfle. À l’égal de la querelle des « Bouffons » hier et de la future « bataille d’Hernani » demain… Des jardins de Versailles à ceux du Palais-Royal, elle embrase le tout-Paris jusqu’à ce que le roi recule devant l’ampleur de la contestation. « Cet épisode constitue sans doute la première grande affaire de racisme de la société moderne », souligne Alain Guédé, biographe de Saint-George et fondateur de l’association qui se bat pour la réhabilitation de sa mémoire et de son œuvre. Pour le journaliste du Canard Enchaîné, « c’est le premier interdit professionnel de l’histoire liée à la discrimination raciale ». Et d’affirmer qu’« avec l’affaire Saint-George, le monde civilisé est invité pour la première fois à répondre à une question de fond : quand on ne les réduit pas à l’état de bétail ou de domestique, les Noirs peuvent-ils développer les mêmes george3qualités que les Blancs ? »

Face à Saint-George, la réponse ne prête même pas à débat : homme des Lumières, franc-maçon éclairé, ardent défenseur de la Révolution en 1789, il composera au total 12 symphonies, 25 concertos pour violon, un concerto pour clarinette, 18 quatuors à cordes et divers opéras, déclenchant les passions à la direction d’orchestre et imposant un style musical qu’on finira par confondre avec celui de Mozart, son contemporain. C’est peu dire de la grandeur et du talent du personnage ! « Les valeurs dont Saint-George est porteur sont des valeurs qu’il nous faut continuer à défendre », reprend Alain Guédé. « Saint-George est un personnage fabuleux, tant pour son humanisme que pour sa musique. C’est pourquoi notre association se bat pour réhabiliter sa mémoire et inviter à la (re)découverte de cet oublié de l’histoire pour cause de racisme ». Une victime de la double peine au lendemain de sa mort en 1799 : Saint-George est banni des manuels, tant george5par les historiens que par les musicologues, lorsque le perfide Napoléon rétablit l’esclavage en 1802 !

 

Un vrai défi à relever donc, pour l’association « Le concert de Monsieur de Saint-George », en organisant ainsi moult manifestations : permettre à un public mélomane ou non de goûter aux grandes œuvres du répertoire, réhabiliter la mémoire d’un artiste de haute stature, signifier à chacun que la couleur de peau n’est pas une référence sur l’échelle du talent, affirmer haut et fort qu’en chaque être humain sommeille un Mozart blanc, noir ou basané, qu’il est interdit d’assassiner… « L’œuvre et la vie du « Nègre des Lumières » invite chacun à prendre son destin en main », souligne avec force conviction Alain Guédé, « chacun est invité à se battre, comme Saint-George l’a fait durant la Révolution Française, pour un idéal de solidarité et de liberté ». Yonnel Liégeois

 

Wozniak, un peintre à la baguette

Plasticien d’origine polonaise, dessinateur au Canard Enchaîné, peintre et george7caricaturiste, Wozniak est un artiste aux multiples facettes ! Réalisateur de clips et de films d’animation, il crée ses premières palettes musicales en compagnie du chanteur et musicien Mano Solo. Sa rencontre en l’an 2000 avec Archie Sheep, le légendaire créateur du « free jazz », est déterminante : pour la première fois, en concert et en direct, il livre ses dessins sur grand écran ! Pour récidiver aujourd’hui au théâtre Adyar, sur les musiques du « Mozart noir » interprétées par L’Ensemble Parisien, avant que le spectacle ne s’envole pour la Guyane. Une rencontre haute en couleurs, explosive et créatrice, entre deux grands humanistes éclairés : après l’invention du ciné-concert, en avant-première le « concert-peinture » !

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De Roméo à Lescot, le peuple sur scène

Qui ne connaît « Roméo et Juliette », le chef d’œuvre de Shakespeare ? Une bande de jeunes, issus de quartiers populaires, le revisite avec talent tandis que le héros de David Lescot compte son blé, cherche « Mon fric » comme d’autres leur cassette… Un troisième larron, Jean-Pierre Siméon, fait son « Cabaret » poétique pour unifier cette quête commune : notre soif d’amour.

 

Quartier « Les montots – La grande patûre » de Nevers (58), dans les coulisses de la salle Stéphane Hessel l’effervescence est à son comble ! Une quarantaine de jeunes, troupe éphémère constituée de garçons et filles en provenance d’Auxerre et de Nevers, se prépare à entrer en scène. Larmes, stress, trac… L’enjeu est de taille, parents et copains-

Co Daniel Liégeois

Co Daniel Liégeois

copines garnissent les gradins, à l’affiche un classique du répertoire, le « Roméo et Juliette » de Shakespeare revisité par le metteur en scène Serge Sandor.

Comme si le rôle était trop lourd à porter, elles sont deux « Juliette » à endosser le costume de l’héroïne, Camille et Assia. L’une au collège des Loges, l’autre au lycée agricole… Depuis de longs mois déjà, de réunions en ateliers théâtre chaque mercredi ou week-end, elles répètent, apprennent, goûtent le texte et règlent leurs déplacements. L’angoisse de la première représentation publique ne leur fait point oublier l’enjeu du message qui doit passer la rampe : hors les querelles et conflits entre Montaigu et Capulet, l’amour doit triompher de la haine et de la violence ! Sandor se fait complice des uns et des autres, il réconforte et encourage sa troupe avant les trois coups, au fil du temps il connaît bien ces gars et filles issus des quartiers populaires. Il est vrai que l’homme est coutumier du genre, il y a deux ans il montait « La dispute » de Marivaux au Théâtre de la Tempête dans la même démarche… Des convictions, le metteur en scène n’en manque point pour mettre tout le monde à l’action. Qu’ils soient édiles, directeurs de maisons de quartier ou de centres sociaux, proviseurs : « La culture est un bien commun, tous les publics doivent pouvoir y goûter, en particulier les jeunes que l’on dit éloignés de l’institution ». Du

Co Daniel Liégeois

Co Daniel Liégeois

soutien des Tréteaux de France dirigés par Robin Renucci à celui de la P.J.J. locale (Protection Judiciaire de la Jeunesse), de la ville de Gurgy à celle de Coulanges-sur-Yonne, chacun a mis la main à la pâte. Pour les costumes, les décors, la réalisation des masques.

A entendre les réactions des uns et des autres, Nassim-Chemiti-Benjamin et Inès en Roméo (!), les protagonistes de Shakespeare semblent n’avoir plus de secrets à leurs yeux ! Les querelles de familles rejoignent les querelles de quartiers, la haine d’hier l’intolérance d’aujourd’hui. D’où l’enjeu d’apprendre à « connaître l’autre » soutient Assia, de « respecter nos différences » surenchérit Camille. Tous le reconnaissent, le vide sera grand quand l’aventure va s’arrêter. Il n’empêche, à des degrés divers, l’horizon s’est ouvert pour d’aucuns : apprendre à s’écouter, faire œuvre commune, construire un collectif, conduire un projet jusqu’à son terme. Des victoires au quotidien, aussi capitales dans la vie que d’ouvrir un livre et monter sur scène. Après trois représentations au théâtre de l’Aquarium à Paris, avant la tombée finale du rideau, un dernier défi : la grande scène de la Maison de la Culture de Nevers les 29 et 30 octobre, le 05 novembre à Monéteau (89) !

 

Comme bien des héros shakespeariens, celui de David Lescot dérive lui-aussi entre drame et comédie dans cette quête permanente à subvenir à ses besoins ! Lui, l’enfant du peuple élevé à l’originale école des colonies de vacances organisées par les juifs communistes de France (ça ne s’invente pas, un fait authentique dans la vie du dramaturge !), il frappe à la porte des adultes à l’aube du libéralisme sauvage où l’argent devient roi ! Le fric, du fric, « Mon fric » selon le titre explicite de la pièce très prochainement en tournée nationale avant de revenir dans le Pas-de-Calais, devient alors sa seule ligne d’horizon… « Le théâtre se mêle souvent de parler de la famille », commente Cécile Backès, la metteure en scène et directrice de la Comédie de Béthune, « il le fait rarement sous l’angle de l’argent et pourtant, de l’enfance au soir de la vie, la préoccupation de l’argent rythme le quotidien ».

Co Thomas Faverjon

Co Thomas Faverjon

Avec l’humour dont est coutumier Lescot et les trouvailles scéniques dont est friande Backès, nous voilà donc emporté dans une saga peu commune : celle de « Moi » le héros avec sa cassette sous forme d’un livret d’épargne peu garni, ses amours et ses emmerdes, ses coups de cœur et ses coups de blues…

Une balade sentimentalo-réaliste entre l’hier et l’aujourd’hui, les rêves de réussite sociale et les échecs au quotidien, les désillusions professionnelles et les aspirations à une vie meilleure : pas de leçon d’économie pompeuse au tableau noir, pourtant un regard lucide et quelque peu désenchanté sur la société d’aujourd’hui ! Pour « Moi » le petit prof, en situation précaire dans un établissement privé, il sera dit qu’il ne bénéficiera jamais du fameux ascenseur social, ses tourments bancaires sont à l’égal de ses désillusions affectives ! Au soir de sa vie, il résistera cependant à la tentation de partir en Inde aider encore plus pauvre que lui, il se contentera du petit pactole en sommeil depuis l’enfance sur son livret d’épargne : pour l’offrir illico, signe qu’envers et contre tout perdurent des valeurs autres que le fric… Le temps d’une vie, l’évocation sans didactisme de « gens de peu » qui ont pourtant beaucoup de rêves et de désirs à combler, d’amour surtout à donner et partager. Un spectacle rondement mené, entre humour et dérision, par une bande de jeunes comédiens au mieux de leur forme.

 

Entre piano et vocalises, un troisième larron tente de prendre de la hauteur. Pour nous l’affirmer, tout de go, « l’amour n’y a qu’ça d’vrai » ! Il nous l’avait bien caché, l’ami Siméon, Jean-Pierre de son prénom et poète à la qualité du verbe saluée unanimement, qu’il écrivait aussi des chansons… Dont se sont emparés Isabelle Serrand et Wolfgang Pissors, l’une à la composition musicale et au piano, l’autre à la voix.

Co Sylvie Delpech

Co Sylvie Delpech

Pour nous offrir leur « Cabaret Siméon » au théâtre Essaïon : qu’on s’y frotte ou qu’on s’y pique, les deux artistes nous déclinent ainsi avec tendresse, sur des airs finement léchés, les mots d’amour que le troubadour a composé au fil de l’eau ou sur un coin de table. « S’il n’y a pas toujours de la poésie dans les chansons, il y a toujours du chant dans les poèmes », commente avec humour et justesse le directeur artistique du Printemps des Poètes ! Et de citer, fin connaisseur de ses classiques, Carco, MacOrlan, Desnos, Prévert, Vian, Andrée Chedid, une liste dans laquelle ne déparerait pas le nom d’Aragon en mémoire de Ferrat et Ferré. Que nous raconte le poète Siméon, que nous chantent ses interprètes ? La vie au quotidien, ses grandes heures et ses petits riens, le temps de l’absence comme celui de la rupture, le manque de tendresse qui dehors tue plus que le froid, le baiser volé sur le trottoir ou le collé-serré dans le métro…

L’amour en un mot, ici enrubanné de mille mots et mélodies. En un savoureux cabaret comme au temps d’antan, l’abécédaire de la carte du Tendre. Yonnel Liégeois

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Jamait, de verre en vers…

Il chante le monde qui va et vient. Surtout le monde qui ne va pas bien, le temps qui file au lendemain de la cinquantaine, la dernière tournée au bar, le blues des ruptures. À l’unisson du titre de son sixième album, Yves Jamait se souvient. Avec à l’affiche, toujours le même plaisir à chanter.

 

 

Un brin de nostalgie au cœur, une chope de bière en main, la casquette toujours vissée sur la tête… C’est peut-être la dernière au bar, le bistrot va bientôt fermer, il n’empêche : le goûteur de demi qui ne fait jamais les choses à moitié donne encore de la voix, fidèle à ses habitudes !

Yves Jamait ? Une chanson populaire, dans la veine de ce courant entre réalisme et poésie. Des mots ciselés à la perfection, des mélodies qui s’accrochent aux oreilles, un artiste à l’image de ceux-là qui ont bourlingué de bistrot en cabaret à la rencontre de leur public, avant d’espérer faire un jour la une des media : le regretté Allain Leprest, Agnès Bihl, Loïc Lantoine, Zaz, Jehan… « Que les media nous ignorent, je m’en moque », affirme sans détour le joyeux enfant de la Bourgogne, « les radios fonctionnent sur des critères aberrants qui nivellent tout, je préfère la scène, au moins je fais du spectacle vivant toute l’année ! ». Lui, le cuisinier de métier, ne se prend pas la tête, il a fait trente-six boulots avant de vivre de la chanson. Le succès, certes il l’apprécie, il y goûte telle une sauce réussie, toujours avec la même envie : qu’au final d’un concert, le public reparte heureux ! Le dijonnais de cœur ne fantasme pas sous les néons de la capitale, « je vais jamait1de temps en temps à Paris mais mon parcours est en province ». Une preuve ? La tournée avec « Je me souviens », le titre de son dernier opus, le conduit d’abord à arpenter les routes de province, la France profonde plutôt que Paname.

 

À l’appellation « chanson réaliste », le titi des vignobles esquive et préfère en rire, n’appréciant pas trop les classifications, souvent synonymes d’exclusion. « Un terme très péjoratif dans les media » pour celui qui préfère parler de cette chanson qui a du sens. À l’image de ces aînés qu’il prend plaisir à citer, une longue liste d’où émergent les noms de Barbara, Brel, Brassens mais aussi ceux de Béranger et du gars Ferré des années cinquante… Sans oublier Maxime le Forestier, l’idole de ses jeunes années ! « Je préfère miser sur l’intelligence du public », confesse celui qui sait manier l’humour entre deux chansons et parvient, pendant un concert, à faire partager son plaisir d’être sur scène. Avec Jamait, jamais de faux semblants, de la chanson brute peut-être, à cœur et à corps, mais aussi et toujours un divertissement sur de beaux accords, tels « Gare au train » ou « Même sans toi » extraits de la « Saison 4 »… Toujours aussi amoureux des duos, hier avec Zaz et sa propre fille, aujourd’hui avec Sanseverino.

L’amour sur un fil, le temps qui file… Le chanteur aimerait bien « refaire la carte d’un monde disparu » ! Celui sûrement de ce temps où la chanson se baladait d’un trottoir à l’autre, de bistrot en bistrot, entre voix éraillée et piano du pauvre… Qu’on se le dise, même s’il refuse l’étiquette de chanteur engagé, il assume sans rougir ses origines populaires. Elles lui ont permis d’aiguiser son regard sur les jamait3aléas de la vie, de creuser un original sillon poétique. Qui mêle le cœur aux tripes, les coups de griffes aux plus jolis mots d’amour.

 

« Chanter, c’est rendre compte de notre vie et de celle des autres en partant des émotions que cela fait naître en nous », confie-t-il. Au premier rang des sentiments, l’amour. Ou plutôt, très souvent, le désamour, comme une quête permanente pour un bonheur bien difficile à construire. Dans ce registre, l’homme à la casquette nous conduit ainsi dans les méandres d’histoires amoureuses rimant souvent avec fins malheureuses. Une ambiance sombre se dégage de ces chansons où le mal être et l’errance entraînent les âmes en détresse à noyer leur chagrin au fond d’un verre. Des trajectoires, des destinées que Fréhel, Piaf et d’autres ont chantées bien avant, il y a longtemps… Les moments tragiques de l’existence y sont décrits avec la même force, la même authenticité : chez Jamait, il y a cette faculté à porter un regard incisif sur les souffrances extrêmes, comme celui qu’il pose sur les jamait2femmes battues dans « Je passais par hasard ». Sans concession, il traite du malheur vécu au quotidien, évoque ce qui reste encore un tabou.

Avec lui, sans préméditation mais avec force conviction, toute une génération « chantiste » (Agnès Bihl, Karimouche, Sarclo, Carmen Maria Véga, Zaz…) remet au goût du jour la puissance emblématique de ces chansons qui contaient, à mots couverts ou crus, l’exploitation humaine la plus violente, condamnant à leur façon une société qui ne tourne pas rond. Dans la démarche pourtant, aucun signe partisan, si ce n’est celui de témoigner. « J’écris des chansons. Cela reste pour moi une création qui interpelle le sensible, transmet de l’émotion. Je le fais à partir de ce qui me touche, de ce que je connais de la vie », martèle Yves Jamait. Sans ignorer l’humour, le rire salvateur ! « OK tu t’en vas », clame le dijonnais, « c’est triste et ça m’ennuie. Mais si jamait4tu pouvais en partant descendre les poubelles »… Vocabulaire décapant, liberté de ton, esprit de révolte, puissance des sentiments !

 

En parole et musique, Yves Jamait illustre une belle page de la chanson française contemporaine. Une chanson ancrée dans la vie de tous les jours, une chanson qui ouvre au dialogue avec le public, une chanson qui exige et privilégie la scène comme lieu d’expression. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

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