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Didier Lockwood, l’archet polyphonique

Violoniste de renom international, tant en musique classique qu’en jazz, Didier Lockwood est décédé d’une crise cardiaque le 18 février à l’âge de 62 ans. En 2004, il nous accordait un entretien exclusif à l’occasion du festival « Les nuits des musiciens ». Près de quinze ans plus tard, ses propos ont gardé toute leur pertinence et leur saveur. En hommage au grand artiste à l’archet polyphonique, Chantiers de culture s’en fait l’écho.

 

 

Yonnel Liégeois – Vous êtes originaire de Calais. Votre enracinement dans cette région du Nord vous a-t-elle influencé ?

Didier Lockwood – Très certainement. Je suis issu d’une famille anglo-saxonne qui a immigré à Calais à la fin du XIXème siècle, d’une mère peintre amatrice, d’un père instituteur et professeur de violon qui faisait partie de l’ensemble municipal. J’ai hérité d’une éducation plurielle, tournée autant vers l’art que le sport. La région du Nord est porteuse d’une riche tradition musicale dont je me suis nourri. Enfant, j’ai joué dans l’harmonie municipale, à la batterie.

 

Y.L. – D’où votre engouement pour une musique éclectique, tant classique que jazz ?

D.L. – Ce qui m’intéresse avant tout, c’est partir à la rencontre d’une palette de sonorités. Entreprendre un authentique voyage aussi bien terrestre que céleste, quel que soit le type de musique que j’interprète. J’ai débuté ma carrière professionnelle à l’âge de seize ans, aujourd’hui je fête mes trente ans de métier (en 2004, ndlr) ! J’ai beaucoup voyagé mais l’Inde demeure le pays qui m’a le plus marqué, tant humainement que musicalement. Jouer ou composer, je ne m’en lasse pas en dépit des années, j’éprouve toujours autant de plaisir à rencontrer le public. J’aime innover, tout en restant fidèle aux sources, et à ceux qui m’ont précédé : Grappelli, Piazzola, ou le percussionniste Billy Cobham, véritable légende vivante du jazz des années 70-80… J’aime ces métissages qui font la richesse de notre patrimoine musical, j’éprouve un égal plaisir à écouter Yehudi Menuhin que Miles Davis.

 

Y.L. – Vos récentes productions discographiques, « Hypnoses » et « Globe-Trotter », en attestent d’ailleurs ?

D.L. – Le titre même de l’album, « Hypnoses », renvoie à un art raffiné, presque mystérieux. Dans ces mélodies composées pour servir de grands textes, René Char – Louis Aragon – Georges Perec entre autres, et une grande voix, celle de Caroline Casadesus, j’y ai mêlé toutes les influences musicales dont je suis redevable, de Richard Strauss au jazz. Avec « Globe-Trotter », je tente à ma façon de faire un premier bilan. Trente ans de voyages sur tous les continents, trente ans de voyage en musique… Un double album qui fait la part belle aux musiques du monde, à ces musiques métissées que j’affectionne par excellence. Où j’ai découvert d’ailleurs au fil du temps que les musiciens de jazz sont très réceptifs, très ouverts aux divers styles musicaux. J’en suis de plus en plus convaincu, un bon musicien de jazz est souvent bien plus compétent qu’un musicien classique proprement dit dans l’analyse musicale, dans la captation du sens.

 

Y.L. – Aujourd’hui artiste de renom international, quel regard portez-vous sur vos consœurs et confrères musiciens, « intermittents » du spectacle ?

D.L. – Je n’oublie pas le temps où je faisais « la manche » pour vivre de mon métier. Même au temps du groupe « Magma »… Le système de « l’intermittence », un droit auquel un artiste peut prétendre, a connu de multiples dérives. S’il ya eu beaucoup d’abus de la part d’employeurs peu scrupuleux, il faut reconnaître qu’il y a beaucoup de misère chez les saltimbanques. Il serait essentiel de créer de nouveaux lieux où les musiciens puissent s’exprimer, où ils pourraient aussi rencontrer de nouveaux publics. Pourquoi ne pas exiger de l’audiovisuel qu’il fasse une vraie place à la culture, à la musique ? Certes, il y a les conservatoires de musique, mais ce sont souvent des lieux où règne le conservatisme plus que des endroits vraiment ouverts à la découverte des musiques du monde. Je suis outré par le peu de place accordé à l’enseignement artistique et musical dans les écoles. On dirait que nos gouvernants redoutent que les enfants acquièrent un esprit créatif, ouvrent leurs yeux et leur intelligence aux dimensions de la planète. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Auréolé d’une « Victoire de la musique » en 1985, interprète et compositeur de grand talent, Didier Lockwood publiait en 2003 « Profession jazzman, la vie improvisée » : ses souvenirs de musicien professionnel. En novembre 2017, est sorti « Open Doors », son ultime CD. Avec André Ceccarelli à la batterie, Antonio Farao au piano et Darryl Hall à la contrebasse… Sur cet album aux douze titres, à la tête du « All Star Quartet », Didier Lockwood fait merveille. Rendant hommage au jazz et à ses sources d’inspiration, dans la diversité de leurs expressions. « Un album pour apprendre à voir l’invisible, entendre les silences, atteindre un ailleurs, aiguiser nos sens, rêver éveillés et alors redécouvrir le monde, lavés de nos préjugés », commentait le regretté violoniste. Y.L.

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Dante et Coulibaly, deux bêtes de scène

D’étranges « Bêtes de scène » squattent celle du Théâtre du Rond-Point (75) tandis que de puissantes voix africaines entonnent leur énigmatique « Kalakuta Republik » au Manège de Maubeuge (59). La metteure en scène Emma Dante et le chorégraphe Serge-Aimé Coulibaly ? Deux authentiques créateurs, deux spectacles à la force envoûtante.

 

 

De la naissance du monde…

Ils sont quatorze sur le plateau. Nus comme au premier jour, à la naissance du monde, nous faisant songer au fameux tableau de Courbet. Une nudité ni provocatrice ni arrogante, la nudité humaine tout simplement proposée à nos regards dissimulés derrière les habits et convenances. Emma Dante, celle qui voit le théâtre comme un moyen de « révéler les malaises et les problèmes que les gens ont tendance à refouler », nous invite au voyage. Des premières heures de l’humanité jusqu’à l’apocalypse finale qui se dessine à l’horizon. Avec « Bêtes de scène », l’esthétique corporelle n’est pas valeur première. Les interprètes ne sont ni Diane ni Apollon, seulement humains, trop humains, leur nudité est nôtre : bruns ou blonds, grands ou petits, maigres ou gros… L’enjeu est ailleurs. Douleurs et malheurs, guerre et paix, amour et haine se donnent à voir en des tableaux d’une beauté sidérante, duos ou mouvements d’ensemble, toujours une main posée sur le sexe et l’autre sur la poitrine comme pour masquer ce qui est devenu péché aux yeux de nos contemporains : de l’homme à l’animal, et vice versa, quid de la « bête humaine » ? Dans une scénographie de belle facture, un regard tragique sur notre condition, pourtant parsemé de tableaux d’un humour irrésistible.

 

… jusqu’aux terres africaines

Sur les notes et la voix du grand Fela, le regretté griot de Lagos, en écho au nom qu’il avait donné à sa résidence, « Kalakuta Republik », le chorégraphe burkinabé Serge-Aimé Coulibay compose un oratorio à la défense et à la grandeur des terres africaines. Des réminiscences des danses tribales aux contorsions sur les estrades des boîtes de nuit branchées des capitales du Congo ou du Burkina-Faso, les six interprètes, sous la conduite de leur maître de ballet, chaloupent entre gravité et tendresse, passions et répulsions, accouplements dévorants et guerres sanglantes. La mise au pas, plus cadencée que veloutée, des rapports tumultueux entre riches et pauvres, colonisateurs et colonisés, exploiteurs et exploités des sombres roitelets locaux. « Liberté, justice, bonheur », tels sont les trois mots proférés par Coulibaly comme lignes de vie et de combat pour l’humanité, comme ligne directrice de ce ballet aux accents envoûtants, puissants. Des sons et des mots qui comblent l’espace de la scène aux gradins, transpercent le corps des spectateurs pour s’envoler, telles les colombes de Picasso messagères de paix, vers des cieux plus cléments. Masque blanc et peau noire, un spectacle qui interpelle perdants et gagnants de l’Histoire.

De la nudité la plus absolue, blanche ou noire, aux sonorités les plus stridentes, classiques ou contemporaines, les deux faces d’un même continent, le nôtre, qui dérive vers le renouveau ou le déclin. À nous de choisir ! Yonnel Liégeois

– « Bêtes de scène » : jusqu’au 25/02 au Théâtre du Rond-Point, les 30 et 31/03 à l’Anthea-Antipolis d’Antibes-Juan les Pins, le 03//04 à la Scène Nationale de Montbéliard.

– « Kalakuta Republik » : le 15/02 au Manège de Maubeuge, du 13/03 au 15/03 à La Rose des Vents de Villeneuve-d’Ascq, le 20/03 à L’Apostrophe de Cergy-Pontoise, le 23/03 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine.

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Marcher avec les Peaky Blinders !

Réalisée par Steven Knight, diffusée par la BBC et relayée par Arte, la série des Peaky Blinders  nous embarque dans l’Angleterre de l’entre-deux guerres. À Birmingham, là où sévit la famille Shelby, sur les champs de courses et dans les usines. Une leçon d’histoire revisitée avec génie.

 

Commençons par les sombres héros. Le boss, Thomas Shelby, beau gosse s’il en est, mène la barque d’une main de fer. L’acteur irlandais Cilliam Murphy nous le livre irrésistible, même amoché. Helen McCrory se charge, elle, de camper pétante de classe, la tante, Polly Gray, née Shelby, qui veille aux grains. Pas comme le frère aîné, Arthur que Paul Anderson nous sert gaffeur et sacrément traumatisé, comme la plupart des rescapés des tranchées. Mais ici, même les planqués sont borderline, à l’image de Chester Campbell (Sam Neill), l’inspecteur en chef, en lien direct avec Churchill, haineux comme pas deux qui va finir boiteux. Quelques exemples de personnages joués par des acteurs hors pairs. Il faut dire qu’ils servent une œuvre sacrément bien bâtie.

 

Musique maestro !

On y entre par la grande porte dès le générique avec le rock qui claque de Nick Cave. Un de ceux qui nous donnent envie de marcher, sapés comme des lords, de concert avec les gangsters, seigneurs d’un territoire à la dérive. Impitoyables Peaky Blinders qui saignent à tout va les méchants comme les gentils. « Promène-toi un peu aux abords de la ville/ Sors des sentiers battus/ Là où le viaduc sort de l’ombre/ Comme un oiseau de malheur/ (…) Hey mec, tu sais/ Que tu ne rentreras jamais». On se retrouve très vite accroc à « Red Right Hand ( La main droite rouge)», morceau magistral comme beaucoup de ceux diffusés au fil des saisons. La brochette des musiciens qui ont musclé partitions et voix est large : Arctic Monkeys, PJ Harvey, White Stripes, Johnny Cash… Du rock sous toutes ses formes qui débarque au début du vingtième siècle : la preuve que l’anachronisme peut être du grand art, l’important étant l’énergie dégagée. Elle ne manquait pas à l’époque pour continuer à avancer après la première grande boucherie.

 

Les grandes saignées

On se laisse bercer par un « Wonderful life » mélodieux quand les ouvriers débrayent en écho aux révolutionnaires russes, contrecarrés par leurs nouveaux boss, les Peaky Blinders. Trop anars pour s’encombrer d’une nouvelle bible, même si un des petits derniers s’appelle Karl (la sister et son beau militant ont viré rouges). Ils sont quand même touchés par les Irlandais indépendantistes, d’autant que  le salaud de lieutenant Chester Campbell est au milieu. On marque la mesure sur « Gangster’s Paradise » du rappeur Coolio, alors que les carotides dégoulinent, que les flingues canardent et que les yeux se pochent. La série est violente comme l’époque. Le génie de Steven Knight et de son équipe est d’avoir imaginé des situations presque improbables dans une grande histoire bien réelle. Les Peaky Blinders qui effraient à Birmingham comme à Londres, trouvent racine chez les gitans. Leurs ancêtres planent dans la série comme le brouillard qui enveloppe les barques le long des quais. Et quand les roulottes sillonnent la campagne, ce n’est pas toujours bon signe.

 

Avec couronnes

Qui a osé dire que l’audiovisuel public était « la honte de la République » ? La série britannique a raflé trois Fipa d’or en 2014 : celui du meilleur acteur de série pour Cilliam Murphy, de la meilleure actrice pour Helen McCrory et de la meilleure musique pour Martin Phipps. Diffusée d’abord sur BBC Two, puis sur Arte, la fresque n’en finit pas de faire des adeptes qui attendent avec impatience une cinquième saison. « Peaky Blinders », c’est un peu comme le cochon, tout est bon : acteurs, scénario, musique, réalisation… L’œuvre a déjà de quoi nous alimenter avec 24 épisodes de 55 minutes chacun. Que vous la preniez dans l’ordre ou dans le désordre, elle vous rend addict. Amélie Meffre

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Les légendes de Jean Guidoni

En treize titres, Jean Guidoni nous livre ses « Légendes urbaines » où se côtoient l’orgueil blessé, les amours faciles, les doutes, le temps qui passe comme la rage de vivre. Un nouvel album plein de pépites, que le chanteur a offert en régal au public le 20 novembre à La Cigale. En prélude à une longue tournée nationale.

 

Après un beau voyage Paris-Milan en 2014, Jean Guidoni revient nous visiter. Cette fois, il déploie sa propre plume qu’il trempe dans des encres multiples pour nous livrer ses Légendes urbaines. Il le reconnaît, « écrire un nouvel album, j’en avais envie depuis longtemps, mais je n’osais pas encore coucher sur le papier les drôles d’idées qui me trottaient dans la tête… ». Il a bien fait de passer à l’acte. Son opus brille de mille vies comme autant de questions qui parcourent l’existence, comme autant de doutes qui la jalonnent. « Il vaut mieux quelquefois/Ne pas avoir le choix/Ne plus croire au destin/Ou s’en laver les mains », nous chante-t-il dans Visages, avant de danser et de se balancer « dans les salles d’attente des gares, des hôpitaux », « quand la nuit tombe sur les vies coupables/Sur les laissés-pour-compte/Les espoirs négligeables »

Ses morceaux sonnent comme des échos à sa carrière, qui a décollé en 1980 avec l’album Je marche dans les villes. L’artiste nous livre ses sentiments sur la vanité comme la violence de la vie qui passe et La patience du Diable qu’il faut avoir pour faire face. « Tu ne te reconnais plus/Ne dis pas c’est dommage/Ça ne servira à rien/Et rien ne change rien » : les envolées de La note bleue, comme de Dorothy qui contrebalance la haine, teintent subtilement un album où Jean Guidoni campe sa présence sur des textes comme des musiques subtiles, composées par Didier Pascalis. On l’attendait avec impatience sur scène, où il sait délivrer tous ses talents. Après moult concerts affichant complet et une belle tournée en province, il était de retour à Paris, à La Cigale le 20 novembre. Succès confirmé ! Si vous n’avez pas la patience d’attendre une nouvelle date pour rencontrer Jean Guidoni, dégustez dès maintenant ses Légendes urbaines sacrément fignolées, vous ne le regretterez pas. Amélie Meffre

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Avignon 2017, 71ème du nom…

En ce 6 juillet, le festival d’Avignon frappe ses trois coups. Durant trois semaines, le théâtre, sous toutes ses formes et dans tous les genres, va squatter la Cité des Papes. Et déborder, hors les remparts, pour le meilleur et le pire… Un festival des planches hors norme, qui ne saurait faire oublier à l’amateur éclairé ou néophyte des lieux un peu plus sereins mais tout aussi riches : Brioux, Bussang, Grignan, Vitry.

 

 

« Les temps sont trop sévères pour que l’on renonce à l’espoir, pour que l’on fasse de l’art un objet décoratif et pour que le beau soit séparé du bien et du bon », professe Olivier Py, l’ordonnateur du festival d’Avignon, à l’ouverture de cette 71ème édition. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, assurément, pour la proclamer d’emblée hors les remparts, affirmer sa pérennité toute l’année et non pour la seule période de l’été !

C’est la raison-même de ce site, « Extraire de ce qu’on appelle la culture des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim », formulée autrement par un grand homme des Arts, Antonin Artaud. Avec le théâtre parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Peut-être le temps du spectacle seulement, l’instant suspendu de la représentation. Il n’empêche, un temps et un instant qui nous autorisent alors, pour y avoir goûté, à désirer de nouveau nous enivrer d’images et de mots, aspirer à ce que cet original banquet collectif devienne ligne de vie durable pour chacun !

Les comédiens l’avouent avec émotion, le public aussi parfois. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit dégénéré ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir, au même titre que l’homme ne construit et n’interroge foncièrement son devenir qu’au prisme de l’art. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu en direction des publics prétendus défavorisés, fadaises et mépris dans la bouche des supposées élites, de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire ! La preuve ? Rendez vous à la projection du superbe film de Daniel Cling, « Une aventure théâtrale, trente ans de décentralisation », le 18 juillet à 11h au cinéma Utopia d’Avignon.

 

Avignon, in et off

Ainsi en va-t-il du festival d’Avignon où le beau côtoie le laid, l’exigence esthétique le banal divertissement, l’engagement citoyen la platitude consumériste… Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider les choix du festivalier en perdition sur le pont du In : Robin Renucci dans son « Enfance à l’œuvre », le « Sopro, le souffle » de Tiago Rodrigues, le Birgit Ensemble « Dans les ruines d’Athènes », le géorgien Rezo Gabriadze et son « Ramona » à la Maison Jean Vilar, la « Tristesse et joie dans la vie des girafes » selon Thomas Quillardet, « La fiesta » avec Israel Galvan, les « Bestie di Scena » d’Emma Dante et la « Kalakuta Republik » de Serge Aimé Coulibaly… Sans oublier les élèves du Conservatoire de Paris dans « L’impromptu 1663, Molière et la querelle de L’École des femmes » mis en scène par Clément Hervieu-Léger et, en direction du Jeune Public mais pour tout public, « L’imparfait » d’Olivier Balazuc. Un choix forcément partiel, et partial, qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse !

Et le risque est multiplié par cent et mille face au catalogue pléthorique du Off. Aussi, vaut-il mieux d’abord s’attarder sur la programmation, toujours de qualité, de quelques lieux emblématiques où prime le choix de l’art avant celui de la recette : le Théâtre des Halles, la Caserne des Pompiers,  La Manufacture, La Chapelle du verbe incarné, le Théâtre des Doms, Présence Pasteur, Le chêne noir, Le Collège de La Salle, Le Théâtre des Carmes, Le chien qui fume, Le Grenier à sel, Espace Alya, 11*Gilgamesh Belleville, Espace Roseau, Le Théâtre de la Bourse et celui de La Rotonde animés par les responsables locaux de la CGT, Le petit Louvre. À l’affiche aussi, des pièces que Chantiers de culture a déjà vues et parfois chroniquées : « Rallumer tous les soleils, Jaurès ou la nécessité du combat » à la Fabrik Théâtre, « On a fort mal dormi » au Théâtre 2 Galeries, « F(l)ammes »-« William’s slam » et « Dans un canard » au Théâtre des Halles, « Le voyage de Dranreb Cholb » au Cabestan, « L’A-Démocratie, une trilogie de Nicolas Lambert »-« Revue rouge » et « Paroles de Fralibs » au Gilgamesh Belleville, « Je délocalise » d’Albert Meslay et « Légendes urbaines » de Jean Guidoni à l’Espace Roseau, « En toute modestie » de Nathalie Miravette à L’arrache-Coeur, « L’abattage rituel de Gorge Mastromas » à Contre Courant, « L’apprenti » et « J’ai 17 pour toujours » en Présence Pasteur, «Débrayage » à L’entrepôt. À noter dans ce capharnaüm des planches, tout à la fois charme et déplaisir de l’événement, la présence de deux talentueux amis comédiens : André Morel qui fera lecture de ses nouvelles œuvres, « L’immigré sur un plateau » et « L’incroyable histoire de la girafe sans cou ni tête à la découverte d’Avignon », les 10 et 17/07 au théâtre Isle80 ainsi que Jacques Kraemer qui  donnera son « Atrabilaire amoureux, variation autour du Misanthrope de Molière » à la Salle Roquille.

 

D’un festival à l’autre…

Ils l’affirment, persistent et signent, une nouvelle fois « Nous n’irons pas à Avignon » ! « Non, non, cette année encore nous n’irons pas à la ville de tous les chemins qui y mènent, car, sachez-le, tous sans exception, ils y mènent, c’est un pape qui me l’a dit », confesse Mustapha Aouar, le trublion artistique de « Gare au théâtre » à Vitry. Qui préfère, de l’aveu du maraîcher ferroviaire, mélanger ses salades diverses et variées, ici où l’on est si bien ! Pas moins de 87 représentations, 16 créations et 21 compagnies invitées jusqu’au 23 juillet en ce lieu si chaud et convivial… En cette gare désaffectée, un rendez-vous original loin des lignes à grande vitesse où le chef de train convoie les passagers du jour hors des sentiers battus, en des contrées proches ou lointaines au dépaysement garanti. À l’image de Bussang, au cœur de la forêt vosgienne où le Théâtre du Peuple, cathédrale laïque en bois, depuis 122 ans arbore fièrement sur son fronton sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un lieu mythique, célébré par Romain Rolland et né la même année que la CGT, où pourtant aucun secrétaire général de la centrale syndicale n’a toujours essuyé les rugueux bancs, il est des actes posés ou manqués qui relèvent bien plus que de la banale symbolique… Et pourtant chaque année le peuple est au rendez-vous, coussin sous le bras, celui des Vosges et de Navarre, celui de la France profonde. Pour s’enthousiasmer de la prestation des comédiens amateurs entourant les quelques professionnels, marque de fabrique du festival de Bussang, pour s’émerveiller à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. En cette fin de mandat, son directeur et metteur en scène Vincent Goethals a décidé de s’afficher au bras de « La dame de chez Maxim… ou presque ! », d’après Georges Feydeau. Sans omettre quelques autres succulentes friandises, artistiques et musicales, concoctées par les hommes et femmes des bois !

D’une autre nature, certes, le lieu est tout aussi grandiose et symbolique. C’est dans la cour du château que se déroulent les « Fêtes nocturnes » de Grignan ! Un superbe décor naturel, en plein air, qui accueille cette année « Lorenzaccio » d’Alfred de Musset. Avec trois noms illustres à la baguette pour orchestrer le spectacle : la chorégraphe Marie-Claude Pietragalla, le danseur Julien Derouault dans le rôle titre et le dramaturge Daniel Mesguich. Un projet ambitieux pour le trio qui souhaitait depuis longtemps faire dialoguer leurs disciplines artistiques, le théâtre et la danse : faire danser le théâtre et théâtraliser le mouvement, au final chercher du sens à travers les corps et les mots… Un spectacle dont Chantiers de culture aura l’occasion de reparler puisqu’une tournée nationale est programmée au lendemain de la saison d’été. Ce qui n’est pas le cas à Brioux, la cité du Poitou où le facétieux Jean-Pierre Bodin, avec sa compagnie La Mouline,  assure la direction artistique du festival : il y a donc urgence et nécessité d’y faire halte pour apprécier une programmation éclectique. Un « festival au village », de nos jours une rareté appréciable, qui mêle sur la place du Champ de foire théâtre et chanson, arts du cirque et art de la rue. Pour fêter l’humain au plus près du citoyen, un festival en bonne marche mais quelque peu insoumis ! Yonnel Liégeois

À lire : L’artiste et le populiste, quel peuple pour quel théâtre ?, de Jean-Marie Hordé. Un court essai où le directeur du Théâtre de la Bastille à Paris s’interroge sur le lourd silence politique qui pèse sur la culture. Quand « l’opposition stérile entre une culture populaire et une culture élitaire profite de ce silence, travestit la réalité et fait passer l’ignorance pour un constat d’évidence » : une réflexion constructive et vivifiante.

 

 

Et toujours à Paris :

– « Soprano en liberté », au Théâtre du Lucernaire : certainement le spectacle le plus abouti, le plus virtuose et décoiffant d’Anne Baquet ! Dans ce récital où la qualité de l’interprétation s’affranchit de tous les codes avec une sacrée dose d’humour, elle vocalise sur des textes et des musiques éclectiques : de François Morel à Rachmaninoff, de Juliette à Frédéric Chopin. Du grand art !

– « Cendrillon », au Théâtre de la Porte St Martin : le célèbre conte revisité par la prodigieuse patte de Joël Pommerat ! Une histoire d’aujourd’hui où le drame le dispute à l’humour, la poésie à la gouaille des cités, la beauté des lumières à la noirceur des personnages. Une troupe d’artistes exceptionnels, dont la mémorable « Cendrier-Cendrillon ». Magistral, à voir absolument par petits et grands.

– « L’écume des jours », au Théâtre de La Huchette : sur la minuscule scène mythique, le public redécouvre l’un des chefs d’œuvre de Boris Vian. Les amours de Chloé et Colin, sur fond de musique de jazz et de poumon encrassé, qui s’éclatent envers et contre tout. Dans une belle envolée de poésie et d’humour noir, ah sacré Boris à lire ou relire au sortir du spectacle !

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Hocine Chabira, passeur d’imaginaires

Jusqu’au 14 mai, Place de la République, se déroule à Metz « Passages, le festival qui relie les mondes ». De l’Est (Lituanie, Russie…) au Sud (Syrie, Tunisie…), une manifestation qui, pour son vingtième anniversaire, interroge notre devenir à travers spectacles, concerts, lectures, expositions et débats. Rencontre avec Hocine Chabira, le directeur et passeur d’imaginaires.

 

 

Yonnel Liégeois – Charles Tordjman, qui fonda le festival il y a vingt ans, vous a passé le relais en vue de cette édition 2017. Votre plus grande peur et votre plus grand bonheur ?

Hocine Chabira – Installer toutes les infrastructures, chapiteaux et tentes, en trois jours : un temps record ! À tout moment, je redoutai l’accident d’un monteur, d’un technicien. Au final, tout s’est bien passé, aucun incident à signaler… Pour le reste, bâtir un festival s’apparente à une mise en scène, elle est réussie ou ratée, c’est faire en sorte que nos rêves prennent forme. Quand je constate l’engouement du public devant la diversité des spectacles proposés à Passages, je suis heureux du travail accompli par toute l’équipe du festival.

 

Y.L.Passages semble jouer de tous les genres, du théâtre de répertoire au théâtre documentaire. Une marque de fabrique du festival ?

H.C. – Ce grand écart entre les formes et les genres est doublement intéressant. D’abord, parce que les « classiques » sont revisités avec grand talent pour nous en livrer une lecture contemporaine. De celles et ceux qui ont vu le « Richard III » de Nikolaï Kolyada ou « La mouette » d’Oskaras Korsunovas, nombreux sont les spectateurs enthousiastes qui en témoignent : sans même comprendre ni le russe ni le lituanien, ils avouent avoir redécouvert les œuvres de Shakespeare et de Tchekhov ! C’est une manière incroyable de casser « le quatrième mur » du théâtre : en inventant de nouvelles formes, en donnant à voir et à entendre sa modernité, rendre l’œuvre dite classique accessible à un large public, sans renier le texte et ses exigences. Et tout à la fois, Passages propose des spectacles où les drames de la modernité nous frappent de plein fouet : le conflit israélo-palestinien avec « Décris-Ravage » d’Adeline Rosenstein, la guerre en Syrie avec le concert « Refugees Of Rap » de Mohamed et Yasser Jamous, le spectacle musical « Exil » conçu par Sonia Wieder-Atherton…

Avec Passages, le festival porte bien son nom, nous invitons les spectateurs à passer d’une rive à l’autre, à oser la différence. Avec toute la force du cœur, pour eux comme pour nous ! S’ouvrir aux mondes d’aujourd’hui, et en même temps se souvenir : c’est ici, à Metz, lors de la première édition du Festival en 1997, que Korsunovas fut programmé pour la première fois en France, idem pour Kolyada en 2009 !

 

Y.L. – L’édition 2017 semble quelque peu s’éloigner de l’Est européen pour accoster les côtes méditerranéennes. C’est une nouvelle direction que vous voulez insuffler ?

H.C. – Non, pas vraiment. À partir de 2011, déjà, le festival s’ouvrait au large en s’intitulant « Théâtres de l’Est et d’ailleurs ». Cette année, effectivement, nous proposons un focus sur la Méditerranée avec des troupes et des groupes en provenance de Grèce, du Liban, du Maroc par exemple… En 2015, les artistes de Cuba débarquaient en Lorraine !

« Décris-Ravage », le 10/05 à 18h30. Co Hichem Dahes

Après avoir « essuyé » les planches du théâtre de salle dans ma jeunesse étudiante, j’ai ensuite beaucoup pratiqué le théâtre de rue avec la compagnie Azimuts. Pourquoi ? Parce que j’ai souvent ressenti le froid des salles de théâtre. D’où mon attention privilégiée à la place du spectateur afin que, de la rue à la salle, il ne se sente pas frustré, qu’il retrouve et éprouve la chaleur de l’émotion et la convivialité d’un public rassemblé. Aussi, j’insiste beaucoup sur l’ancrage territorial du festival, sur l’enjeu à ce que les Messins le fassent leur, se le réapproprient. En développant les ateliers participatifs, en lançant des initiatives avec les associations locales, en sollicitant les réseaux de lutte contre les discriminations sur les thèmes de la frontière, de l’exil, de la diversité. Dans le cadre du projet Bérénice, financé par l’Europe, à l’échelle de la Grande Région (n.d.l.r. : Lorraine, Luxembourg, Sarre, Rhénanie-Palatinat, Wallonie, Communauté germanophone de Belgique).

 

Y.L. – En tout cas, cette année, vous faîtes la part belle au Verbe en lançant un week-end Poésie très alléchant.

« Exil », le 13/10 à 20h. Co Marthe Lemelle

H.C. – En effet, pour la première fois, Passages et le festival Poema s’associent pour donner voix à des poètes du bassin méditerranéen et du Proche-Orient. Certes, des témoignages vivants de la violence de notre monde et de son humanité mais, comme les poètes savent si bien le chanter, nous allons dans un même mouvement investir des lieux de mort pour renaître à la vie. Ce seront sept lieux différents sur la colline Sainte Croix, les 13 et 14/05, avec sept plumes aussi diverses qu’émouvantes : la syrienne Maram Al Masri, le maltais Antoine Cassar, le marocain Mohammed El Amraoui, le turc Müesser Yeniay… Et l’an prochain, nous espérons poursuivre dans la même veine avec le Burkina-Faso et la Tunisie, pays invités d’honneur au festival des Écoles de Passages. Créer des fidélités, être encore et toujours des passeurs d’imaginaires, telles sont nos intimes convictions ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

La petite fille afghane. Co Reza

UNE TERRE, UNE FAMILLE

Des visages d’adultes et d’enfants meurtris et terrorisés par la guerre, usés par la faim et la soif, terrés dans les camps de réfugiés… De Massoud le bien-aimé au combattant le plus anonyme… L’Afghanistan, le Pakistan, la Syrie, l’Iran, l’Inde, l’Afrique vous donnent rendez-vous durant le festival Passages. Reza, l’exilé iranien dont la France fut terre d’accueil, le photojournaliste engagé de renommée internationale, expose ses superbes clichés à l’Arsenal de Metz. « Au-delà des frontières et des guerres meurtrières, mes images ne disent pas le seul constat triste de nos vies mutilées », témoigne Reza. « Elles tendent à montrer le sourire derrière les larmes, la beauté derrière la tragédie, la vie, plus forte que la mort ». Un regard d’une grande humanité, l’émotion à fleur de pixels, une foi en un monde plus juste dont l’artiste ne se départit jamais et dont les photographies sont autant de symboles offerts aux générations futures. « Une Terre, une Famille » ? Vraiment une exposition qui fait date, à voir absolument. Y.L.

Jusqu’au 21 mai, Arsenal de Metz

 

RETOUR EN ENFANCE

Norah Krief l’avoue sans honte. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalsoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalsoum…

Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse, « je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ». Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cet « Al Atlal, chant pour ma mère » : superbe de tendresse et d’émotion, un récital qu’elle entrecoupe en évoquant divers souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Accompagnée par trois grand musiciens (Frédéric Fresson, Yousef Zayed et Lucien Zerrad)), sa voix chaude et complice vibre de mille sonorités chatoyantes et méditerranéennes. Après son « Passages » à Metz, un récital en tournée à ne pas manquer ! Y.L.

 

ILS TOURNENT, LES DERVICHES !

Beauté des sons, beauté des voix, beauté des danses ! Quand la musique devient spiritualité et les chants prières, le spectateur demeure comme ébahi, envoûté, subjugué… Selon la légende, dont plusieurs contes mystiques attribuent une origine divine à la musique, les confréries soufies considèrent qu’elles jouent et dansent dans le seul but de louer le créateur. Sur scène, règne une ambiance étrange qui se répand dans le public transporté par telle beauté, musicale et visuelle. Conduits par Noureddine Khourchid, les Derviches Tourneurs de Damas enchantent par leur excellence et leur virtuosité. Du grand art, après Metz, en Arles et à Labeaume cet été. Y.L.

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Metz, à l’Est du nouveau !

Se déroule en la métropole lorraine, du 6 au 9 avril 2017, le festival Le livre à Metz labellisé « Littérature&journalisme ». Le thème de cette 30ème édition tient en six lettres : Debout !  Et comme une manifestation peut toujours en cacher une autre place de la République, du 05 au 14/05, passez donc faire un tour au festival « Passages » !

 

 

Comme toujours, lors du « Livre à Metz », les rencontres seront chaudes et les débats très suivis par un public curieux et engagé dans cette manifestation ouverte et gratuite. Il faudra choisir, l’opération s’annonce compliquée en raison d’une multitude de présentations, d’expositions et de débats. En tout cas, nous ne manquerons pas le rendez-vous avec Tardi et son « Dernier assaut », ni le concert de clôture avec sa compagne Dominique Grange. Un peu d’anarcho-syndicalisme ne peut faire de mal dans ce monde où la violence sociale s’aseptise derrière la logique des marchés, quand l’état d’urgence se banalise. Une invitation, surtout, à retrouver nos amis Pierre Verny et André Faber qui présenteront leurs bouquins, dessins et photos sous chapiteau.

Pierre est un ancien sidérurgiste, licencié pendant la grande décompression industrielle de la Lorraine. Militant de toujours, il a pris son appareil photo et s’est baladé dans le monde entier pour rapporter en argentique des boîtes de conserves, de bière et d’autres boissons. Le fer transformé, il connaît et son regard donne à cette matière inerte et abandonnée une nouvelle vie. Il a suivi la marche des beurs, souvenir de son engagement pendant la guerre d’Algérie. Il photographie les friches industrielles et les hauts fourneaux transformés en musées. André est plus jeune. Pour lui, « Les hauts fourneaux ne repoussent pas », titre de son avant dernier bouquin un peu, beaucoup, autobiographique. Il raconte l’histoire d’une jeunesse métallurgique dans ces vallées chantées par Bernard Lavilliers. Apprentissage de métallo puis le dessin, le journalisme et maintenant l’écriture. Il vient de publier un roman, un triller sidérurgique du pays des anges, « La quiche était froide ». Un régal.

Cette publicité n’est pas sponsorisée par le baron  Ernest-Antoine Seillière, l’ancien patron du MEDEF appelé prochainement à comparaître devant les juges pour fraude fiscale, mécène du Centre Pompidou de Metz au nom du groupe Wendel. Pierrot et Dédé travaillent, ils créent ! Des artistes que l’ont peut appeler camarades, ils savent de quoi on parle. Comme les y incite cette originale fête du livre, hommes et femmes, créateurs et lecteurs sont invités à se tenir « Debout »… Entre le premier mot de la première strophe de l’Internationale et le « Plutôt mourir debout que de vivre à genoux » d’Albert Camus dans L’homme révolté, à chacun son interprétation pour cette injonction en pleine campagne présidentielle !

 

Un printemps trop précoce peut s’avérer dangereux pour les récoltes à venir, un coup de gelée et adieu les cerises et les mirabelles mais ce n’est rien à coté de la mise au pas  des printemps des peuples de l’an dernier. Le 7 mai, notre pays connaîtra sa ou son nouveau président ! Le marc de café et les sondages ne nous annoncent rien de bon. Entre un « capitalisme à visage humain » et un « ordre nouveau » à la mode identitaire et barricadé, on risque de se retrouver orphelins d’une saison radieuse. Ce n’est pas une raison pour abandonner son jardin et ses champs. La vingtième édition du festival Passages commence le 5 mai sur la place de la République, la biennommée, au centre de Metz.

Charles Tordjman, son fondateur et directeur, prochainement à l’affiche du théâtre parisien L’atelier, a passé le relais à Hocine Chabira, originaire de Thionville. L’Est produit de beaux personnages aux mélanges subtils et volontaires dans une démarche d’émancipation intégrant les parcours individuels et locaux dans l’universalité et le collectif. Merci Charlie, bienvenue Hocine ! Pendant dix jours, le programme de ce festival qui relie les mondes va nous entraîner de l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud et il faudrait mettre des « s » à ses points cardinaux. Théâtre, cirque, musique, poésie, animations et débats… La ville de Metz met en lumière notre cosmopolitisme en faisant de l’art, et de la rencontre, les points de convergence d’une humanité en quête de réconciliation.

Il faut encore et toujours résister. Se tenir debout, en restant vigilant et en faisant de la culture ce qui lie et rapproche. Raymond Bayer

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