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Collège de France, le savoir à portée de clic

En décembre 2015, l’historien Patrick Boucheron livrait sa « Leçon inaugurale » au Collège de France. Magistrale, nous faisant voyager dans le Moyen Age tout en soulignant la gravité du présent. Grâce au web, nous y avons accès comme à de nombreux cours : une plongée revigorante dans le savoir.

 

 

« Ce qui surviendra, nul ne le sait mais chacun comprend qu’il faudra pour le percevoir et l’accueillir, être calme, divers et exagérément libre ». Les derniers mots de l’historien Patrick Boucheron, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France le 17 décembre, donnaient le frisson.
collège3En charge de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle », le médiéviste nous replongeait dans les méandres du Moyen Age, dans l’histoire longue autant que déconcertante parce que faite de discontinuités et de complexités, loin des certitudes impatientes que certains voudraient nous imposer. « Nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos, une halte pour reposer la conscience », déclarait-il. Avant de poursuivre, « tenter, braver, persister, nous en sommes là. Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise ? » Ce fût un moment d’apaisement que d’entendre de telles paroles en pleine actualité tourmentée. Un moment qui ne se conjugue pas au passé ! Grâce à Internet, son discours est encore accessible. Et il en est de même pour une majeure partie des cours donnés au Collège de France.

Mathématiques, physique, chimie, biologie, histoire, archéologie, linguistique, orientalisme, philosophie, sciences sociales, littérature… Dans tous les domaines, le savoir de ce haut lieu de la pensée nous est offert. En effet, les cours du Collège de France sont ouverts à tous, gratuitement, sans inscription préalable. Alors, il suffit de nous laisser embarquer pour se nourrir des connaissances de ces professeurs érudits, s’efforçant d’être compréhensibles par le plus grand nombre.  Mieux, plus de collège26000 de leurs cours ou séminaires peuvent être visionnés sur la toile. Et l’on se prête au jeu aisément, naviguant dans les propos d’Henry Laurens sur l’histoire contemporaine du monde arabe, ceux de Dominique Charpin sur la civilisation mésopotamienne ou d’Alain Supiot sur la justice sociale internationale. Le voyage est plein de surprises avec les interventions de professeurs invités nous faisant prendre sans cesse des chemins de traverse comme autant de hauteur et de recul sur l’actualité immédiate.

Ainsi, en surfant dans les cours de Pierre Rosanvallon sur l’histoire de la démocratie, on découvre l’obsession des chefs au XXe siècle au cours d’un exposé brillant d’Yves Cohen. Une hantise que l’on retrouve simultanément dans l’armée, l’industrie ou l’enseignement, en France, en Allemagne, en Russie comme aux États-Unis. On affine l’approche de cette réforme hiérarchique en écoutant Armand Hatchuel évoquer la figure d’Henri Fayol et sa théorie du chef d’entreprise à la fin du XIXe siècle. On puise encore dans les réflexions passionnantes du politologue Loïc Blondiaux sur « la démocratie à venir et à refaire ». Un réquisitoire sur l’impuissance de nos gouvernements qui n’affichent leur capacité d’action que sur les problèmes collège1de sécurité ou d’immigration, là où ils ont encore prise. En fait, quand l’État policier prospère sur le déclin de l’État social.

Alors, pas d’hésitation, il est hautement recommandé d’aller butiner dans cette caverne inestimable qu’est le Collège de France ! On en ressort ragaillardi et rassuré sur l’énergie déployée par tant de penseurs en action, soucieux de partager leur savoir. Amélie Meffre

 

Bon à savoir
Dans la dernière livraison du mensuel « Sciences Humaines » , l’historien Patrick Boucheron livre un entretien exclusif sous le titre « A quoi sert l’histoire ? ». Qualifié « d’historien de la respublica » par son compère Roger Chartier, « il est aussi un historien indiscipliné », soutient Martine Fournier en préambule à son article, « qui s’amuse à manier les anachronismes délibérés, et à subvertir les règles de la méthode historique ». Un grand érudit, amateur de littérature autant que d’histoire, directeur de la collection « L’univers historique » aux éditions du Seuil et membre du comité éditorial de la revue L’Histoire.
A signaler encore, sur les travées du Collège de France, l’original et émoustillant cours de littérature d’Antoine Compagnon, « Les chiffonniers littéraires : Baudelaire et les autres »… Enfin, à ne pas manquer le 17 mars, la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou, professeur de littérature francophone à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA)  et prix Renaudot 2006 pour ses « Mémoires de porc-épic », sur le thème « Lettres noires, des ténèbres à la lumière » : une déambulation littéraire, artistique et historique sur  » la négritude après Senghor, Césaire et Damas « , une plongée dans la littérature d’Afrique noire francophone. Y.L.

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Le travail, en vivre ou en mourir ?

Trente ans après une première édition, sous la direction d’Annie Thébaud-Mony-Philippe Davezies-Laurent Vogel et Serge Volkoff, une équipe de chercheurs publie « Les risques du travail, pour ne pas perdre sa vie à la gagner ». Un livre qui tente de populariser les connaissances sur les dangers dans tous les secteurs de travail.

 

 

En 1985, une équipe de chercheurs du C.N.A.M. (Conservatoire nationale des arts et métiers), de l’I.N.R.S. (Institut national de recherche et de sécurité), des médecins du travail et des militants syndicalistes publiaient un ouvrage qui allait faire date sur les risques du travail et les conditions de travail. travail2A destination d’un large public, il donnait accès à une réflexion de haut niveau, tout en offrant des clés pratiques sur ces risques et la manière dont les salariés et leurs représentants pouvaient les repérer et intervenir. Entre le premier ouvrage et le second, trente ans se sont écoulés.
Le contexte législatif a évolué, passant des débuts de l’application des lois Auroux de 1982 à la montée en puissance du CHSCT ( Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) en tant qu’institution, jusqu’aux très actuelles tentatives de remise en cause des acquis. Le travail et sa pénibilité ont muté, ses risques également. L’exposition aux produits dangereux, les vibrations, le bruit ont persisté dans le temps mais d’autres catégories de risques ont littéralement explosé ces dernières années, psychosociaux (RPS) et musculosquelettiques (TMS). L’édition 2015 se présente comme un recueil de textes de spécialistes et militants qui abordent ces questions sous différents angles. Une première partie est consacrée à l’impact de la mondialisation sur l’organisation du travail. Annie Thébaud-Mony et Michael Quinlan analysent notamment comment la sous-traitance est utilisée comme un outil majeur de la transformation du système productif. Comment aussi, au lieu d’éliminer le risque, les employeurs organisent son invisibilité avec l’impossibilité de reconstituer les périodes d’exposition.

Le second chapitre aborde les conditions de travail. « Pourquoi y –a-t-il eu une non-amélioration du travail ? », interroge le chercheur Serge Volkoff, qui avance quelques hypothèses. « Il y a un productivisme avec le travail au plus juste, les impératifs de réactivité, on ne prend plus le temps de réguler mais on contrôle de très près le résultat, ou plutôt on le croit. Avec la multiplication des indicateurs, on arrive à joindre l’inutile au désagréable… L’intensification du travail, les gestes répétitifs, les horaires de plus en plus bousculés ». Dans une troisième partie consacrée aux impacts du travail sur la santé, Philippe Davezies revient sur cette notion d’invisibilité des maladies liées au travail. travail5Il révèle aussi que l’expression de la souffrance psychique se manifeste différemment selon les catégories de salariés : elle serait trois à quatre fois plus élevée chez les cadres que chez les ouvriers.
Cependant, l’absence de plainte chez ces derniers ne signifie pas qu’elle est moindre ou qu’elle doit être ignorée, elle demeure juste masquée. Le chercheur estime donc qu’il y aurait un déficit culturel d’expression de la plainte. Pour lutter contre la souffrance psychique, l’individu dispose de trois lignes de défense : la défense collective, la défense personnelle et les défenses biologiques. Il s’agit pour lui de renforcer les deux premières pour limiter le recours à la troisième. La souffrance psychique, au même titre que l’atteinte toxique, mobilise des mécanismes de l’inflammation et un stress oxydant au niveau cellulaire.

Un dernier chapitre est intitulé « Agir sur les risques, mode d’emploi ». Les auteurs insistent sur la nécessité de maîtriser le travail, de revenir sur sa gouvernance pour esquisser une nouvelle société, émancipée du travail mondialisé. Il y est beaucoup question de l’utilité des CHSCT. Lors de la présentation de l’ouvrage à la presse, Yves Bongiorno, ancien responsable à la fédération de la métallurgie CGT, ne manquait pas de souligner le paradoxe. « Nous venons de mettre en échec le Medef sur sa volonté de faire disparaître les CHSCT. travail6Le premier livre s’inscrivait dans la montée en puissance de cette structure représentative du personnel, s’imposant peu à peu comme un outil de proximité. Or, alors qu’il commence à porter ses fruits, d’aucuns voudraient aujourd’hui le remettre en cause. Après le vote de la loi, il y aura les décrets d’application : ces questions sont majeures, il nous faut rester vigilant ! ».
Quoique cette nouvelle édition propose moins d’éléments pratiques pour le repérage des pathologies professionnelles ou des psychopathologies, ce livre est une remarquable source d’informations sur l’état actuel de la recherche. A mettre entre les mains d’une majorité de salariés. Régis Frutier

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Claude Halmos, la crise de tête

Dans son dernier ouvrage, « Est ce ainsi que les hommes vivent ? Faire face à la crise et résister », la psychanalyste Claude Halmos dénonce les ravages psychologiques provoqués par la crise. Une analyse rare et salutaire.

 

 

Eva Emeyriat – Pourquoi un tel livre sur l’impact psychologique de la crise ?
Claude Halmos – Aujourd’hui, des millions de gens souffrent pour des raisons qui tiennent non pas à leur vie privée mais à leur vie sociale. Ils subissent le chômage, l’appauvrissement ou vivent dans la peur d’avoir à les subir. Or, on ignore aujourd’hui que la vie sociale peut être à l’origine de souffrances psychologiques aussi complexes, aussi graves et aussi invalidantes que la vie privée. Cette réalité est méconnue. Dans les années 90, j’ai fait partie des psys qui ont parlé publiquement des souffrances intimes, autrefois considérées comme tabou, et cela a fait évoluer les choses. Aujourd’hui, il y a le même travail à faire pour le social. Une rupture amoureuse peut entraîner une dépression, des problèmes sociaux aussi.

E.E. – Quelle est l’importance de l’emploi ?
C.H. – Un être humain a une double colonne vertébrale psychique. Une partie est liée à sa vie privée et l’autre (qui se construit dès l’école) à sa vie sociale. halmosEt le pilier de la vie sociale adulte, c’est l’emploi (« vous faites quoi dans la vie ? »). Quand on prive quelqu’un de son emploi, on le rend donc, d’une certaine façon, hémiplégique. Et ce d’autant plus que, devenu chômeur, on perd son identité sociale puisqu’on n’est plus un boulanger ou un commercial au chômage, on est « un chômeur ». Cette amputation d’une partie de soi explique que l’on puisse en arriver, désespéré, à ne plus vouloir vivre. Ce que, là aussi, on ignore puisque chaque fois que quelqu’un se suicide au travail, on recherche ce qui pouvait aller mal dans sa vie privée, comme si sa vie sociale ne pouvait à elle seule expliquer sa mort.

E.E. – Vous évoquez aussi le sort des enfants. Quelles sont les conséquences de la crise sur eux ?
C.H. – Elles sont énormes. Il y a ce chiffre hallucinant : un enfant français sur cinq vit sous le seuil de pauvreté ! Une donnée, publiée une fois par an, puis enterrée le reste du temps. Or, un enfant ne peut pas se construire de la même façon dans une famille où tout va à peu près bien, et dans une vie dominée par l’angoisse permanente de ses parents. Que l’on ne puisse pas tout avoir est quelque chose qu’il faut enseigner aux enfants, car c’est structurant. Cela lui apprend, comme le disait Françoise Dolto, que si tous les désirs sont légitimes, ils ne sont pas tous réalisables (parce qu’il faut tenir compte des lois et de la réalité). Cela lui permet de comprendre le sens et la nécessité des limites. Mais quand on ne peut rien avoir et que le « rien » porte sur l’essentiel, comme la nourriture, comment se construit-on ? Il ne s’agit pas alors d’accepter la réalité mais de se soumettre à une loi injuste. De plus, les rapports « parents – enfants » sont faussés. Car les parents ne peuvent pas se sentir légitimes en imposant à l’enfant de telles privations. Ils se sentent malheureux, souvent coupables, et l’enfant peut en jouer. Il faut ajouter que l’image de ses parents est très importante pour l’enfant. Elle participe de l’image qu’il construit de lui même : s’il est fier de ses parents, il peut être fier de lui. Mais cela suppose que ses parents puissent avoir une bonne image d’eux – mêmes, ce qui ne leur est pas possible quand ils se sentent dévalorisés et rejetés par la société… Des milliers d’enfants se construisent aujourd’hui dans de telles situations. Que vont- ils devenir ? Quels adultes vont- ils devenir ? Ne pas s’occuper d’eux relève de l’inconscience.

E.E. – Que leur dire, alors ?
C.H. – Il faut aider les parents à comprendre que cette situation n’est pas de leur faute et les aider à parler à leurs enfants. L’enfant sait que, s’il est renvoyé de l’école, c’est qu’il a fait des bêtises. Il peut imaginer que c’est aussi le cas de ses parents s’ils n’ont plus de travail. Il faudrait aussi expliquer à l’école, y compris dans les petites classes, ce qu’est l’économie, qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde.

E.E. – Vous insistez sur les ravages de la stigmatisation des pauvres …
C.H. – Il y a eu longtemps, à l’égard de pauvres et des chômeurs, de la compassion mais aujourd’hui, nous sommes passés du statut de victime à celui de coupable. Il y a l’idée distillée partout que si l’on est pauvre ou chômeur, c’est parce que l’on n’a pas fait ce qu’il fallait, parce qu’on est fainéant ou tricheur. Cela renforce la culpabilité individuelle de chacun, y compris chez ceux qui ont assez de culture politique pour ne pas être totalement dupe de ce discours manipulatoire.

E.E. – Vous n’êtes pas tendre avec certains de vos collègues qui ne parlent que d’estime de soi et de bonheur !
C.H. – Il faut aider les gens qui souffrent à retrouver des forces de vie mais on ne peut pas le faire en niant le négatif, et notamment la réalité sociale ! halmos2Aujourd’hui, tout le monde a peur de la crise, y compris les milieux bourgeois. Il faut commencer par parler de ce qui ne va pas et le reconnaître. Comment un homme ou une femme pourraient-ils garder une conscience de leur valeur quand personne ne veut plus payer leurs compétences par le truchement d’un salaire ?

E.E. – Pourquoi un tel silence autour de ces enjeux, quelles solutions apporter ?
C.H. – Ce silence a des causes. Pour une économie libérale, un salarié est un instrument au service de la production et un instrument n’a pas d’états d’âme : personne n’aurait l’idée de demander à un tracteur comment il va… De plus, les médias ont peur de désespérer les lecteurs ou les téléspectateurs. . Et, comme les psys ne parlent pas des souffrances nées du social, ils ne vont pas être plus « royalistes que le roi » ! Il faut donc d’abord parler, faire connaître ces souffrances pour que ceux qui les vivent se rendent compte qu’elles ne sont pas dues à ce qu’ils sont mais au poids trop lourd de ce qu’ils subissent. Ensuite, il faut les appeler à renouer avec le collectif. Face à une situation extérieure anxiogène, comme une guerre ou une crise, on ne peut pas résister seul. Il faut s’allier aux autres. Cela permet de recevoir mais aussi de donner et, ce faisant, de comprendre que, puisque l’on peut donner, on n’est pas le « rien » que l’on croyait : c’est le premier pas pour se reconstruire. On ne change pas la réalité en méditant tout seul dans son coin ou en allant à deux, à trois ou à trente brûler des voitures. On la change en s’unissant aux autres pour la comprendre et la combattre. C’est de cette façon que l’on peut retrouver une conscience de sa valeur, de sa force et de sa dignité. Propos recueillis par Eva Emeyriat

Claude Halmos collabore au magazine « Psychologies » et, depuis 2002, elle participe à l’émission « Savoir être » sur France Info. Elle a déjà publié « Pourquoi l’amour ne suffit pas. Aider l’enfant à se construire », « L’autorité expliquée aux enfants. Entretiens avec Hélène Mathieu », « Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant ».

 

En savoir plus

« Le traumatisme du chômage, alerte sur la santé de cinq millions de personnes », par le médecin et psychiatre Michel Debout. Il décrit avec précision les effets psychiques et physiques du licenciement et du chômage : une souffrance incommunicable qui engendre de multiples dégâts. Michel Debout met le doigt sur le gâchis humain provoqué par la mise à l’écart de près d’un actif sur dix et milite pour que le traumatisme du chômage soit enfin pris en compte dans les politiques de santé. Il a précédemment publié, en collaboration avec Christian Larose, « Violences au travail. Agressions, harcèlements, plans sociaux ».

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Serge Cassagne, Mr « Géo trouve-tout »

L’infatigable inventeur, professeur de biologie à la retraite, s’invente une nouvelle jeunesse en créant le Syndicat national des auteurs d’inventions indépendants ! Rencontre avec Serge Cassagne, Monsieur « Géo trouve tout ».

 

 

« Dès mon plus jeune âge, j’invente, à 6ans j’avais déjà bricolé un petit truc pour couper le bois ! » Une passion, un esprit créatif que le jeune instituteur a mûri lors des heures de travaux pratiques avec les bambins de la classe, qu’il a développé de plus belle au lendemain de la guerre d’Algérie, devenu professeur de biologie… « J’inventais de nouveaux matériels pour les expériences en sciences naturelles, les élèves étaient

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

motivés et moi aussi ». Un virus de la création qui ne le quitte plus, du haut en bas de l’antre qui fait office de bureau les pièces à conviction, brevetées Serge Cassagne, s’accumulent à domicile : l’osmomètre, le factomètre, le « Pluierapa » qui lui valut la médaille d’or au concours Lépine en l’an 2000… Sa dernière trouvaille ? Un système de bretelles inversées, plus pratique pour ne pas perdre son pantalon ! « Il faut être un grand bricoleur pour devenir inventeur », confesse ce créateur enjoué.

Qui ne masque pourtant point sa colère depuis de nombreuses années déjà… 1957, très précisément, date à laquelle furent modifiés les articles de loi sur la propriété intellectuelle, faisant tomber l’inventeur indépendant sous le joug du code de la propriété industrielle ! Les conséquences ? Non seulement le dépôt d’un brevet à l’INPI ( Institut de la propriété industrielle), obligatoire, relève du parcours du combattant mais en plus l’opération coûte très cher : renouvelable chaque année durant vingt ans, de 36€ à 760€ la dernière année, en sachant qu’il vaut mieux passer par un cabinet en brevets pour sa rédaction, une opération se chiffrant entre 3000€ à 5000€ pour la France, de 30 000€ à 50 000€ pour l’étranger… « Un scandale », tempête Serge Cassagne, « puisque ce système favorise les bureaux d’études des entreprises qui ont les moyens financiers de capter les brevets à leur profit, spoliant l’inventeur initial de sa trouvaille et le privant de tout bénéfice ». Une injustice au regard du statut des compositeurs et écrivains qui, sous couvert de la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), ont pouvoir de protéger leurs œuvres durant toute leur vie, et 70 ans après leur disparition, pour une somme modique.

« Nous réclamons, nous aussi, d’être considérés comme des auteurs à part entière et pas seulement des « Géo trouve-tout manuels et farfelus ». Nous travaillons énormément pour mettre au point nos découvertes et nous avons besoin de reconnaissance et d’égalité comme les autres créateurs ». Et Serge Cassagne de s’appuyer sur la Déclaration universelle des Droits de l’homme stipulant que « chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur ». D’autant que le constat est alarmant, depuis 2009 le nombre de brevets déposés par des personnes physiques a baissé de 23% alors que pour les personnes morales (les entreprises, NDRL) le nombre s’est accru de 6%… Il n’empêche, au cours de la même période, la France, jadis pionnière en matière d’inventions, passe du 4è au 6è rang mondial.

Pour enfin faire entendre leur voix, les inventeurs indépendants, sous la houlette de Serge Cassagne, ont créé en 2012 leur syndicat affilié à la SergeFédération des sociétés d’études, le S.N.A.I.I.-CGT (Syndicat national des auteurs d’inventions indépendants). Leurs deux revendications prioritaires ? La création du brevet d’auteurs d’inventions (B.A.I.) et celle, à l’image de la SACEM, d’une société de gestion du droit d’auteur d’inventions indépendant, la S.G.D.A.I. La balle est dans le camp des parlementaires, nul doute que nos fins limiers sauront inventer de nouvelles formes de lutte pour les voir aboutir ! Yonnel Liégeois

Parcours
Fils du dernier allumeur de réverbères de la ville de Paris, Serge Cassagne fut toujours un citoyen engagé. Au PCF à 18 ans, puis au SNI et enfin au SNES après l’obtention de son CAPES qui lui permit d’enseigner la biologie et de mettre son esprit créatif au service de ses élèves. « La plupart des inventeurs sont assassinés par le règlement des annuités liées à leur dépôt de brevet, il faut que cette situation cesse ».

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Damien Cru, de la pierre à la plume

Damien Cru signe « Le Risque et la Règle ». A peine plus de deux cents pages aérées, de format poche ou presque… Un petit livre qui mérite pourtant l’attention de tous ceux qui s’intéressent au « travail comme âme du monde », selon le beau titre de l’article que l’académicienne Danièle Sallenave a donné à l’hebdomadaire « Le 1 »*, en date du 1er Mai, qui portait justement plusieurs regard sur le travail.

 

« Le risque et la règle » est le fruit d’une pratique mais aussi d’une recherche plus théorique. Il se tisse de ces allers/retours du « terrain » et du laboratoire. Où l’on verra, en le lisant, comment cela se Cru1tricote… La première leçon qu’il donne, peut-être la plus importante ? Inviter à penser cette conjugaison, cette articulation du savoir et de la pratique professionnelle : l’importance de penser ce rapport pour dégager le travail de l’aliénation, pour l’ouvrir sur l’émancipation ouvrière, pour reconquérir, se réapproprier son métier. Des passerelles nombreuses peuvent s’établir avec « La cité du travail », le livre de Bruno Trentin dont on a trop peu parlé. Il s’inscrit dans cette réflexion, bien sûr plus globale chez Trentin, plus philosophique aussi. Ici, l’auteur part du « cas du bâtiment et des travaux publics ». Il inscrit sa recherche sur ce champ professionnel. Comme l’étude est singulière et concrète, la méthode parle à tous, souhaitons que le lecteur établisse d’heureuses correspondances, et beaucoup d’imbrications, entre les deux ouvrages.

Ce livre intéressera bien sûr les chercheurs en sciences du travail, les militants sociaux, syndicaux et politiques, mais aussi tout simplement celles et ceux qui fabriquent, conçoivent, opèrent, usinent, construisent ou travaillent dans les services. Il confortera ceux qui ne se résignent pas à s’accommoder de l’existence de « mondes séparés », fruits de la division du travail, qui consacrent au bout du compte l’effacement du travail réel de la pensée. On en constate l’impasse ! L’ouvrage n’intéressera donc pas que les chercheurs et les professionnels de la santé ou de la sécurité au travail, il s’adresse à tous les protagonistes du procès de travail, au monde de l’entreprise : dirigeants, cadres, salariés, syndicalistes, élus sociaux. Tous trouveront bénéfice à le lire, un crayon à la main, pour comprendre ce qui est en jeu dans le travail, en renouveler leur connaissance et leur compréhension. C’est dire combien il passionnera les lecteurs de Chantiers de culture ! En effet, sans y paraitre, ce petit livre participe d’une révolution culturelle de l’appréhension de l’acte de travail !

L’homme et son itinéraire ne sont pas banals (voir encadré), la pertinence du propos et de la démarche de l’auteur tient pour une bonne part à l’originalité de son parcours ! Elle lui vient de son cru 2014 1 (2)insertion dans sa profession, tailleur de pierre : c’est de là, de cette « culture professionnelle » du langage des « pierreux », des pratiques-rites-jeux du métier, qu’il trouvera son sésame pour entreprendre de renouveler profondément l’approche de la prévention au travail. L’ouvrage reprend le mémoire que Damien Cru a présenté dans le cadre du laboratoire d’ergonomie d’Antoine Laville, en vue de l’obtention du diplôme de l’École Pratique des Hautes Études, l’EPHE de la Sorbonne. Toutefois, un avant-propos prolonge la propre dynamique réflexive de l’auteur et révèle toute l’actualité de la publication et du cheminement parcouru depuis sa rédaction en 1995. « En fait, le déclic qui m’a décidé à publier m’est venu lors du colloque « Le travail refoulé » en novembre 2012 », souligne Damien Cru. « Qu’est-ce qui est du travail en premier refoulé ? Je retrouvais comme une évidence, un thème qui traverse en filigrane mon mémoire, ma recherche. Celui du jeu, du jeu au travail, de ses enjeux. Je tourne autour de la question depuis longtemps. Ce qui est avant tout refoulé du travail, de l’activité de travail, de son organisation, du taylorisme au lean-management, c’est le jeu ! Refoulement opéré par les organisateurs du travail mais aussi par les travailleurs eux-mêmes, et sans doute par les chercheurs ». Parler du jeu dégage d’une certaine conception exclusivement rationaliste du travail, amène la question d’une autre logique à l’œuvre dans le travail, ouvrant sur le symbolique. « De là, l’idée d’un avant-propos permettant une lecture renouvelée du mémoire ».

L’instruction, première, que nous délivre Damien Cru ? On ne peut « sécuriser » le travail par « l’importation » de techniques préventives, de prescriptions pensées par les seuls préventeurs, de savoirs préconstitués hors du travail lui-même et de ce que ses protagonistes en pensent et en vivent. A moins de renforcer aliénations et dominations… Les progrès enregistrées ces dernières années concernant les accidents de travail, incontestables, par ces conceptions purement « technicistes » et didactiques, trouvent leur limite. La seule technique pille le savoir des métiers. Elle ne le renouvelle pas, elle l’assèche. C’est au bout du bout la poursuite du taylorisme, pressent Damien Cru. D’où sa volonté, en contre-point à sa formation théorique d’intervenant à l’Organisme Professionnel de Prévention du BTP (OPPBTP), de participer fidèlement aux réunions de son groupe de pierreux cégétistes à la Bourse pour vivre des discussions sur les métiers et le travail dégagées de l’emprise techniciste. Tirer son savoir des ressources du travail lui-même et les interroger de son propre point de vue de chercheur. Ne pas se contenter donc d’une démarche techniciste mais s’appuyer sur la psychopathologie du travail, l’ergonomie, pour inventer de nouvelles approches plus actives, déductives, interrogatives, construites surtout à partir des pratiques et savoirs des métiers.

Il faut comprendre le travail, les règles et les risques de son exécution tels que se les donnent ceux qui le font. Ne pas chercher d’abord à prévenir, protéger et réparer techniquement mais envisager le travail Cru3dans toute sa profondeur, sa largeur. Ne pas en avoir une vision étriquée et centrée sur la phobie de l’accident. Revenir sur l’acte de travail lui-même, tel que le vivent et le parlent les salariés. Élargir la vision. Entendre activement les acteurs des groupes de travail. Remonter aux langues des métiers, y compris dans leur historicité, aux pratiques et postures professionnelles, techniques, mais aussi sociales, symboliques qui entourent le travail. Entendre toute la dimension culturelle du travail. Ce n’est pour rien que Damien Cru revient souvent sur les tournures, les « parlures » des métiers en ce qu’elles révèlent un rapport parfois caché aux outils, aux matériaux, aux collègues et camarades. Le rôle du préventeur devient alors autre chose que celui du prescripteur. Contrairement aux idées reçues, les travailleurs savent ce qu’ils font, mais sous la modalité de l’insignifiance. Le préventeur est celui qui défriche de nouveaux savoirs, déniche des ressources et les dynamise.

Cette démarche, Damien Cru l’incarne dans son parcours. Un homme curieux, qui cherche à comprendre. On pense à Spinoza : « Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre ». Lui sait qu’il ne sait pas, il est ainsi disponible aux surprises de l’observation, de l’écoute de salariés qui, eux, ne savent pas bien qu’ils savent ! L’alchimie de la méthode réside dans ce partage de savoirs paradoxaux. Ce livre, on ne peut ici s’y attarder, doit beaucoup à Jean Oury qui vient de nous quitter et avec qui Damien Cru a travaillé. D’une façon certaine, « Le risque et la règle » lui rend hommage. C’est un héritage. Jean-Pierre Burdin
*Chaque semaine, ce nouvel hebdomadaire (sortie le mercredi), porte plusieurs regards (poétique, littéraire, scientifique…) sur une question d’actualité sous une forme (maquette, typographie…) stimulante, elle même se présentant comme une métaphore : déplier l’actualité ! Un pari risqué que de lancer un tel journal, saluons l’audace et la forme de la publication. On rêve que d’autres aient le même courage et la même imagination pour donner à entendre et comprendre les convictions qu’ils portent, entrer en débat avec la société.

 

Tailleur de pierre
Natif du XIIIème arrondissement de Paris, en 1972 Damien Cru devient « pierreux », tailleur de pierre. Un métier qu’il exerce dix années durant. Il se syndique alors à la CGT, milite au Syndicat Parisien de la Construction et fréquente la Bourse du Travail, là où se réunissent les pierreux. En 1981, il devient délégué à la sécurité au comité de Paris de l’Organisme Professionnel de Prévention du BTP (OPPBTP) et, en 1996, chargé de mission à l’ANACT-ARACT où il restera jusqu’en 2004. De 2002 à 2011, il est professeur associé à l’Institut des Sciences et Techniques de l’Ingénieur d’Angers. Durant la même période, il exerce comme consultant en prévention des risques professionnels à l’AOSST de Paris et comme chercheur associé au Laboratoire d’Ergonomie et d’Epidémiologie de la santé (LEEST) de l’Université d’Angers.
Le 25 juin à 18h, rencontre-débat avec Damien Cru au siège du CNAM, 41 rue Gay Lussac à Paris. En présence d’Yves Clot et de Dominique Lhuillier. Entrée libre.

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La souffrance au travail, selon Marie Pezé

C’est un cri étouffé, un ouvrage à couper le souffle que nous offre Marie Pezé avec « Je suis debout bien que blessée, les racines de la souffrance au travail ». Dans ce récit autobiographique, la pionnière des consultations « Souffrance et travail » nous entraîne sur les chemins de son enfance. Jusqu’à la fermeture dramatique de sa consultation à l’hôpital de Nanterre.

 

L’histoire personnelle, la maladie, les mentalités à bousculer dans un milieu médical pétri de « prés carrés » professionnels, la bureaucratie, les rapports hommes-femmes : Marie Pezé a du affronter mille et un obstacles pour créer cette discipline et consultation « Souffrance au travail », nouvelle mais encore mal reconnue. On mesure mieux l’exploit qu’a pu représenter la constitution d’un réseau de quarante consultations du même genre en France, la nécessité de défendre et de développer cet acquis soumis à l’autisme des injonctions budgétaires des Agences régionales de santé.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Marie Pezé remonte le cours de cette bataille collective en nous livrant ses propres racines intimes. Dans « Je suis debout bien que blessée, les racines de la souffrance au travail« , la psychiatre raconte sa quête de la manière la plus humaine qui soit : au travers du prisme de sa propre vie, qu’elle tente d’analyser et de comprendre. Qu’est-ce qui nous fait être qui nous sommes et nous fait lutter pour telle ou telle cause ? « Le métier que nous choisissons entre en résonance symbolique avec notre histoire infantile. Il peut nous aider à la subvertir, à en tirer un terreau fertile pour tous. Je travaille depuis trente ans dans le lieu où les souffrances arrivent pour être soignées », explique-t-elle. C’est donc une enquête passionnante qu’elle mène par le biais de sa propre psychanalyse, laquelle se révèle insuffisante pour élucider une énigme et un terrible secret. Les zones d’ombres de l’inconscient s’éclairent soudainement en empruntant le chemin d’une véritable enquête policière. Les pièces manquantes du puzzle sont exhumées une à une, à tel point qu’on se surprend à penser qu’on lit un roman. Et pourtant non, il s’agit bel et bien de la vie réelle d’une psychanalyste qui, ayant épuisé toutes les ressources de la science de l’inconscient, se tourne avec succès vers un univers nouveau : celui de la Justice. D’où cette incroyable carte de visite de docteur en psychologie, psychanalyste, psychosomaticienne et expert près de la Cour d’Appel de Versailles.
A cet instant, on ne s’étonne plus du parcours si atypique de cette combattante infatigable de la cause de ceux qui souffrent au travail. Dans son précédent ouvrage « Travailler à armes égales », Marie Pezé s’alliait déjà non seulement les compétences d’un médecin inspecteur du travail mais aussi celles d’une avocate, Rachel Saada. En 2011, Maître Saada défendait avec succès le dossier des ayants-droits de salariés s’étant donné la mort au Technocentre de Renault Guyancourt. Quand des disciplines aussi diverses se mettent au service d’une cause commune, il en résulte une heureuse alchimie. De manière surprenante, c’est en effet par le biais d’archives judiciaires, où il sera question de sang et de meurtre, que la recherche entamée par la psychanalyste aboutit à des révélations. Comment classer « Je suis debout bien que blessée » : œuvre scientifique, drame authentique, ouvrage engagé, enquête policière ? Sans doute cette aventure d’une vie est-elle un peu tout cela en même temps. Laissons au lecteur le plaisir de découvrir une auteure qui, à son corps défendant, parvient à sublimer sa souffrance par un authentique talent d’écriture qui, d’un bout à l’autre du livre, nous tient en haleine.
pezé2Dans son premier ouvrage, « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés », plus une étude clinique qu’un essai complaisant ou larmoyant, Marie Pezé retraçait l’histoire de ces salariés reçus dans sa consultation « Souffrance et Travail » à l’hôpital de Nanterre. Dix cas, dix dossiers, dix victimes d’une machine à broyer les corps et les psychismes : le travail. De sa discipline d’origine, la psychanalyste sort peu à peu. L’organisation du travail est au centre des tableaux traumatiques lourds qu’elle rencontre et pour l’appréhender, il faut d’autres concepts, d’autres disciplines (sociologie, ergonomie…). Elle enquête. Pour nous livrer, au final, un véritable réquisitoire contre l’évolution du productivisme et du management… « Lorsqu’on demande à une ouvrière de visser 27 bouchons par minute, on crève les plafonds de surcharge du corps et du psychisme », accuse l’auteur. Succès et échecs se succèdent dans le cabinet de la thérapeute qui ne maîtrise pas tous les leviers pour résoudre ce à quoi elle est confrontée, alors que la situation s’aggrave. « A chaque consultation, deux ou trois patients parlent de se tuer, et de plus en plus, j’entends maintenant parler d’envies de meurtre et de sabotages lourds », confesse-t-elle. C’est trop. A cette époque, la spécialiste sombre à son tour dans la « décompensation ». L’écriture l’aide à surmonter l’épreuve physique et mentale, mais des séquelles demeurent. Et d’adresser ce message aux syndicats: « c’est en s’appropriant les sciences que les ressources humaines ont mis en place des techniques persécutrices. Pour les combattre, il faut se doter de connaissances ». Sans doute cet ouvrage, et les deux autres qui suivirent, y contribue-t-il efficacement. Régis Frutier

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Hérou, l’homme au carbone violon

Ancien ingénieur métallurgiste et véritable autodidacte, Alain Hérou s’est reconverti dans les métiers d’art. Pour devenir maître archetier et inventer l’archet au carbone. Portrait d’un personnage attachant, au parcours vraiment atypique.

Argent, ivoire et pernambouc… Ce sont trois matières précieuses que l’archetier manipule à longueur de journée ! Pour offrir au terme d’une semaine de travail, au musicien virtuose ou amateur, un instrument fait à sa mesure, l’archet qui glissera avec harmonie sur les cordes de son violon ou de sa contrebasse…. Maître Hérou est ainsi fait, du même bois que celui qu’il cisèle au quotidien : précieux, sensible et surtout d’une densité exceptionnelle !

hérou1Rien ne prédisposait le garçon à l’élégante chevelure argentée aux métiers d’art. Sa formation ? Un BTS de fonderie sur modèles et un CAP de dessinateur en constructions mécaniques… Normal, pas loin du pont de Nantes là où il naquit en 1956, le gamin fut à bonne école : un papa menuisier ébéniste à l’Aérospatiale de Bouguenais, syndicaliste, meneur de troupes et de troubles en mai 68 ! «  Le journal La Vie Ouvrière ? Bien sûr que je connais, c’est toute ma jeunesse… Lors du déménagement de la maison de mes parents, au lendemain de leur décès, j’en ai charrié des cartons et des cartons. Un moment fort, émouvant, c’est toute une vie de combats et de convictions qui remontait ainsi à la surface », témoigne le maître archetier.

Au terme de sa formation et après quelques stages dans la métallurgie, l’évidence s’impose : il ne peut poursuivre dans cette voie, d’autant que jeune ingénieur il s’imagine mal donner des ordres aux ouvriers aguerris. Que faire ? Une sœur violoniste, un beau-frère musicien, les deux parfois avec quelques soucis d’instrumentistes : je serai archetier ! Un métier, un art qu’il apprend en autodidacte puisqu’il n’existe plus d’école en France. « Mieux que luthier, j’ai opté pour l’archèterie. Un travail où il y a aussi beaucoup de mécanique, d’éléments à assembler pour un résultat immédiat… Le dialogue avec le musicien est essentiel, chaque archet est une pièce unique qui doit s’adapter au bras et au jeu de l’artiste ».

hichou2En 1981, Alain Hérou ouvre sa boutique – atelier à Paris. Une caverne d’harmonie où défilent désormais les plus grands virtuoses de la musique classique ou manouche, les plus grands noms du jazz. Où s’exposent les archets de toute dimension, selon qu’ils sont destinés à caresser  un violon, un violoncelle ou une contrebasse… Avec un escalier en colimaçon à la descente dangereuse pour accéder à l’établi où travaille le maître, un autre à la montée aussi périlleuse pour en percer les secrets informatiques ! En effet, maître Hérou n’en a pas oublié ses premières amours, la métallurgie, il est l’inventeur mondial d’un archet révolutionnaire : en fibre de carbone ! « Depuis septembre 2007, le pernambouc, ce bois précieux que l’on trouve dans le Nordeste du Brésil, est désormais interdit d’exploitation. C’est le matériau premier des instruments à cordes et bien sûr de l’archet. Un bois d’une densité rare, exceptionnelle, phénoménale… Pour ma part, j’ai ma réserve pour quelques années encore mais il faut songer à l’avenir. Surtout en France, notre spécificité à l’échelle internationale, l’« école française d’archet » de renommée mondiale depuis les années 1750-1780… ». En 1989, il conçoit donc son premier prototype d’archet en fibre de carbone monolithique. Aujourd’hui, dans sa « petite fonderie dans la prairie » en Dordogne, il en fabrique déjà pour quelques artistes de renom. Il n’empêche, outre ses qualités d’expert attitré en salle des ventes, maître Alain consacre 60% de son activité à la restauration d’archets anciens. « Des objets uniques, d’une qualité exceptionnelle et donc d’une valeur inestimable au même titre qu’un Stradivarius… Récemment, en salle des ventes à Rennes, un archet a été attribué pour la somme de 130 000 euros ! ».

Homme passionné et passionnant, le vibrionnant archetier ne cache pas ses préférences dans le domaine musical : la musique de chambre bien sûr, celle où l’archet fait de l’œil à l’auditeur… Heureux d’entendre ces artistes qui servent Brahms ou Beethoven frotter la mèche de leur archet, du crin d’étalon s’il vous plaît, sur leur boîte à musique ! Foncièrement humaniste, « ouvrier à l’œuvre » tel qu’il se définit, l’homme demeure fidèle aux valeurs défendues par ses parents : servir une cause plus que de s’en servir. La sienne est noble : faire vibrer le beau du bois, user d’un matériau précieux pour que la musique devienne richesse pour toute l’humanité. De la belle ouvrage, maître !

Yonnel Liégeois

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