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Le grand art de Dominique Valadié

Au Théâtre de Poche Montparnasse, Christophe Perton met en scène Au but, la pièce de Thomas Bernhard. Du grand art, avec une prodigieuse Dominique Valadié. Sans oublier « Morgane Poulette » au Colombier de Bagnolet et « Comparution immédiate » au Rond-Point de Paris.

 

Monstre littéraire et théâtral, Thomas Bernhard a peuplé son œuvre d’êtres à sa ressemblance quand il n’est pas tout simplement question de lui-même, hommes ou femmes comme dans la pièce Au but justement, tous avec une bonne part de monstruosité, hors normes en tout cas très certainement. Pour les faire vivre, pour que leurs imprécations toujours formulées en boucle, dans une répétition qui se développe d’infimes variations en infimes variations mais qui s’affirme crescendo comme dans le Boléro de Ravel, il faut des acteurs exceptionnels.

On l’a encore vu récemment avec les comédiens lituaniens dirigés par Kystian Lupa, on l’avait vu avec François Chattot, avec Serge Merlin encore. On le voit aujourd’hui avec Dominique Valadié qui porte littéralement le personnage principal d’Au but de bout en bout, jusqu’« au but » final, ne laissant à personne, ni à sa fille quasiment muette, ni à l’auteur invité dans sa maison au bord de la mer à Katwijk (aux Pays-Bas) et qu’elle finit par faire taire, le soin d’émettre une quelconque opinion argumentée sur ce qui fait le moteur du spectacle : une prétendue discussion à propos d’une représentation d’une pièce au titre déjà emblématique, Sauve qui peut, du fameux auteur.

 

Un spectacle qu’elle et sa fille ont vu et sur lequel elles ont un avis diamétralement opposé. Elle, la mère, rejetant la pièce qui n’épargne rien ni personne, démolit tout jusqu’à la nausée, une pièce très bernhardienne en somme, au contraire de sa fille. Ce que réalise Dominique Valadié est simplement prodigieux. Elle illumine de son talent le personnage de la mère, une bourgeoise veuve du propriétaire d’une fonderie et dont la marotte consistait à dire à tout bout de champ : « Tout est bien qui finit bien »… D’un personnage qui pourrait être terne à force de ratiocination, elle parvient à détailler d’une simple inflexion de voix toutes les subtilités de son terrifiant raisonnement. Presque toujours assise, elle devient gigantesque (monstrueuse ?) lorsqu’elle se lève et arpente la petite scène du Poche Montparnasse chaudement habillé par le metteur en scène Christophe Perton qui signe également la scénographie avec Barbara Creutz Pachiaudi. Dominique Valadié est d’autant mieux mise en lumière que face à elle, dans un rôle presque muet, Lina Braban accomplit une performance de tout premier ordre. D’une présence physique d’une force étonnante (on la verrait bien dans le rôle principal d‘Yvonne princesse de Bourgogne !), elle ne cesse de circuler sur la scène pour faire les bagages pour la maison du bord de mer, entassant dans une malle vêtement sur vêtement avec une méticulosité obstinée, s’opposant par sa seule présence aux discours de sa mère. Le retournement opéré dans la deuxième partie du spectacle avec l’arrivée de l’auteur bien falot de Sauve qui peut ne durera pas longtemps, la mère reprenant très vite le dessus et Dominique Valadié irradiant encore davantage…

Du grand art toujours au service d’un grand auteur orchestré, ici, par le metteur en scène Christophe Perton. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– Sur la scène du Colombier à Bagnolet, « Morgane Poulette » conte et se raconte, se donne à voir et entendre ! Nimbée d’une lumière tamisée, naufragée solitaire sur son île imaginaire, dans un dispositif scénique original et poétique, la jeune chanteuse junkie confesse ses heurts et malheurs, douleurs et déboires amoureux. Entre révolte underground et dénonciation politique, chagrin d’amour et création artistique, le diptyque de Thibault Fayner, « Le camp des malheureux » et « La londonienne », résonne avec force sous les traits de Pearl Manifold. Seule en scène, entre humour et émotion, elle ondule magnifiquement du corps et de la voix pour noyer, au propre comme au figuré, chagrins et désillusions, blessures au cœur et naufrages dans l’alcool et la drogue, vie et mort de son ami-amant. Superbement mises en scène par Anne Monfort et créées lors du Festival des caves 2017, les tribulations d’un couple à la dérive dans une Angleterre désenchantée au capitalisme triomphant. Y.L.

– Tableau réaliste d’une justice expéditive, « Comparution immédiate » nous dresse sans concession la faillite d’un système judiciaire où les prévenus ont perdu leur humanité et ne sont plus que les numéros d’affaires à juger en un temps compté. En compagnie de Bruno Ricci impressionnant de vérité sur la scène du Rond-Point à Paris, nous naviguons d’un tribunal l’autre, Nevers-Nantes-Paris-Lille et bien d’autres, pour assister à des

Co Eric Didym

audiences surréalistes où l’ubuesque des jugements masque à peine sous le rire l’inhumanité et l’absurdité, l’incohérence et la lourdeur des peines prononcées. En adaptant le récit de Dominique Simonnot, Justice en France : une loterie nationale, le metteur en scène  et directeur de La Manufacture de Nancy Michel Didym nous donne à voir et à entendre sans fard ce qu’est véritablement une justice de classe ! Quand la scène de théâtre devient ainsi salle de prétoire, une expérience forte entre consternation et dénonciation, répulsion et émotion. Y.L.

 

 

 

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Classé dans Documents, essais, Les frictions de JPH, Rideau rouge

Un autoradio ou un grille-pain ?

Je me demande si je ne ferais pas mieux de remplacer mon autoradio par un grille-pain, ou toute autre chose d’utile !

Hier, alors que je circulais dans la campagne, j’allume ce foutu poste. Aussitôt, une voix suave m’explique que l’EPR va pouvoir fonctionner : si la cuve où se fait la fission n’est pas en bon état, si le fond laisse à désirer et que le couvercle est pourri, les côtés, eux, sont intacts ! D’ailleurs, on vient de commander un nouveau couvercle au Japon. Comme chacun le sait, ce pays est au top en matière de sûreté nucléaire.

Ensuite, le poste m’explique qu’après vingt et un ans de procédure, la justice a décidé de ne pas poursuivre les responsables des usines où des salariés sont morts à cause de l’amiante. C’est sûr, dans un pays où il y a plusieurs millions de chômeurs, tout tueur d’actif doit être considéré comme un bienfaiteur. Dès fois que le couvercle de l’EPR viendrait à péter, il vaut mieux que la jurisprudence prenne les devants…

Là-dessus, on me raconte que le parquet vient de faire appel de la décision de ne pas infliger de peine à une brave femme qui, par amour, avait aidé un migrant à rejoindre l’Angleterre. Et de préciser qu’en plus la traitresse était veuve de flic : mort et cocu, quel drame ! Ceci dit, pas la peine de nous demander si les gens de l’EPR ou de l’amiante étaient des enfants de salauds, on avait compris. Moralité : mieux vaut aimer les profits que les migrants !

Dernière information, avant que la voix suave ne laisse la place à de la musique tambourinante : on serait en passe de retrouver l’assassin de Donald Trump et le petit Grégory serait invité au prochain défilé du 14 juillet. Là, il est possible que j’aie mal entendu. Jacques Aubert

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Classé dans Des mots et des maux, La minute de Jacquot

Ruzante, de Padoue à Paris

René Loyon crée en France avec bonheur, au théâtre de l’Épée de bois, Les Noces de Betia, d’Angelo Beolco dit Ruzante (vers 1502-1542). Autre spectacle à applaudir, You You au Studio Hébertot, un monologue du serbe Jovan Atchine, superbement interprété par Mina Poe. Ainsi que Lorenzaccio au Théâtre de l’Aquarium.

 

Les noces de Betia relève du genre « mariazo », soit une comédie sur le mode du conjungo empêché, ici finalement résolu sur un mode inattendu. Un paysan pataud brûle d’amour pour une donzelle rétive. Il se voit vicieusement conseillé par un faux ami malin – il a des vues sur elle – qu’un coup de couteau ramène à la raison. Pardons réciproques. Réconciliation générale. On frôle le ménage à trois. Construction magistrale, ingénieux retournements de situations, palabres d’ordre moral entre jeunes et vieux, habiles coups de théâtre. Ruzante fut acteur, auteur dramatique et metteur en scène tout en demeurant le régisseur d’Alvise Cornaro, riche propriétaire terrien. On s’enchante de la langue rendue en français par Claude Perrus, parfait connaisseur de l’idiome padouan de l’auteur, dont il a su trouver des équivalences verveuses sans hypocrisie : langue verte, crue, qui n’est pas de l’argot, inventive, rabelaisienne, plébéienne, terrienne, gorgée de sucs et d’humeurs corporelles. Stimulés par une mise en scène de grande intelligence, ils sont six à y aller de bon cœur avec véhémence et en souplesse (Charly Breton, Maxime Coggio, Titouan Huitric, Yedwart Ingey, Olga Mouak, Marie-Hélène Peyresaubes et Lison Rault), sillonnant avec esprit le vaste plateau au mur du fond troué d’ogives, sciemment éclairé par Jean-Yves Courcoux.

Un monologue, autre monde à habiter. Elodie Chanut (Cie L’œil des cariatides) a mis en scène You You, de l’auteur d’origine serbe Jovan Atchine (1941-1991). C’est joué par Mina Poe. En 1993, sortant du conservatoire, elle interpréta déjà ce « monodrame » (ainsi que le définit Elodie Chanut) sous la direction de Philippe Adrien. Une émigrée yougoslave, à la faveur de son pot de retraite dans l’atelier de confection où elle a tout donné, narre cinquante ans de son existence en France dans les trous de son discours de remerciement officiel. Depuis l’exil jusqu’à ce jour-là, en passant par la vie de bohème, l’incrustation dans l’entreprise et les hommes rencontrés, on entend en sourdine le fin mot d’exploitation, qu’elle ne prononce jamais, ce qui constitue le nerf du texte, parfois filandreux, toujours éloquent. Mina Poe est allurale, a de la grâce, un charme fou et une voix suave apte à joliment distiller l’accent slave. Jean-Pierre Léonardini

 

À voir aussi :

Lorenzaccio, la politique désenchantée

Peu souvent montée en raison de la multiplicité des personnages, la pièce d’Alfred Musset, Lorenzaccio, a pourtant séduit Catherine Marnas, la directrice du TNBA. Qui, après sa création en 2015, la propose au Théâtre de l’Aquarium dans une nouvelle distribution. En ce XVIème siècle débutant, la ville de Florence est sous le joug des

Co Patrick Berger

Médicis. Le duc Alexandre préfère orgies et tyrannie, secondé par son « mignon » Lorenzo, plutôt que de répondre aux besoins et au bonheur de son peuple !

Double langage, double vie ? Entre meurtres et viols organisés à la solde de son maître, Lorenzo aspire à plus de justice et fomente l’assassinat du prince en vue de rétablir la République. Un projet fou et solitaire, qu’il conduira à son terme dans la plus totale confusion et désillusion : un Médicis en remplace un autre ! D’une brûlante actualité, la pièce fait écho aux impasses multiples dans lesquelles se fourvoie le pouvoir contemporain : sociale, écologique, humanitaire… La folie des grands semble toujours plus écraser le quotidien des petits. Sans qu’un espoir quelconque brille à l’horizon, hormis le coup de sang individuel. Entre musique rock et décor futuriste qui délimite, telle une frontière infranchissable, le territoire des puissants à celui des manants, Catherine Marnas joue donc de l’ambiguïté de la pièce, non la révolte d’un peuple mais la colère de notables humanistes et cultivés contre un despote vulgaire et vil, pour oser le rapprochement avec le temps présent.

Et d’interpeller, non sans talent, le spectacteur-citoyen : que faire face à un pouvoir intransigeant et à la solde des parvenus ? Quels chemins aujourd’hui pour la rébellion ou l’insoumission ? Lorenzaccio , à lui tout seul, un vaste programme ! Yonnel Liégeois.

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La rentrée des classes

Lundi matin, j’ai fait la rentrée des classes, si ! si ! Bien sûr, pas à côté de chez moi, non, tout le monde me connait, ils n’auraient pas voulu.
Alors, j’suis allé à Forbach, comme ça, au hasard. J’avais acheté un cartable tout neuf et à 8h30, j’étais devant l’école. Quand tous les élèves furent rentrés et le dernier parent disparu, la directrice est venue me voir.
– « Vous attendez quelque chose, Monsieur ? ». Faut dire, j’avais mis mon grand imper, c’est pas discret.
– « Oui Madame, j’voudrais rentrer en CP ».
– « Mais ce n’est pas possible, Monsieur, vous n’avez plus l’âge ».
– « Je sais Madame, mais figurez-vous que j’ai tout oublié. Je ne sais plus ni lire, ni compter, ni écrire. Je confonds ma droite et ma gauche, dans les manifs je trouve toujours plus de participants que le chiffre du ministère. Je ne comprends pas que les licenciements aident à créer des emplois, ni que moins de fonctionnaires égale plus de service public. Et, pour tout vous dire, aux dernières élections j’ai voté Hamon à la présidentielle et Communiste aux législatives ». Là, la directrice a changé de couleur.
– « Je vois, Monsieur, il y a comme qui dirait, une urgence. Ça tombe bien parce que ce matin on a dédoublé les CP et il reste justement une place dans la classe de Madame Martin ».

J’étais drôlement content parce que Mme Martin, elle a l’air super gentille, et puis pas étonnée du tout de me voir. Faut dire qu’elle-aussi, elle débute. Instit, c’était pas sa vocation, c’est juste parce que sinon elle était au chômage. En fait, elle a fait des études de zoologie puis elle s’est spécialisée dans la recherche sur les plantigrades. Alors, elle était pas fâchée que je sois dans sa classe.
Comme j’ai eu pas mal de difficultés pour m’asseoir sur le petit pupitre, les autres gosses, ils se sont moqués de moi. Alors, la maitresse elle les a grondés.
Mais à ce moment-là, la porte s’est ouverte et on a vu rentrer le Président de la République. Et hop ! En un bond, il était sur l’estrade.
– « Alors, ça va bien les petits enfants ? »
– « Oui ! », qu’on a tous crié.
– « Contents d’être là ? »
– « Oui ! Oui ! »
– « Regardez ce que je vous ai amené. Qui c’est, ce monsieur en costume ? C’est le Ministre ! Et cette dame, c’est la secrétaire d’État et cet autre Monsieur avec sa belle casquette, c’est le Préfet ! Alors, vous êtes contents de les voir ? »
– « Oui ! Oui ! Oui !», qu’ils ont dit les enfants. En vérité, ils étaient un peu déçus, ils auraient préféré les clowns Trump et Kim Jong-Un.

Et puis, le Président a fait la bise à tout le monde. Arrivé à ma hauteur, il a semblé surpris.
– « Et qui c’est, celui-là ? ». La directrice s’est penchée vers lui, « en fait, Monsieur le Président, il est de gauche, alors j’ai cru bien faire ».
– « Mais c’est une excellente initiative, n’est-ce pas M. le Ministre ? Tous ces ignares qui ne comprennent pas que c’est la branche qui écrase l’entreprise et pas le contraire et que le petit oiseau de la CSG va bientôt sortir, si on les renvoyait se faire rééduquer, hein ? ».
– « Certes, Monsieur le Président, mais déjà qu’on a n’a pas embauché de profs pour les CP dédoublés. Pensez, des milliers d’élèves en plus, on peut pas ! ».
Du coup, sous prétexte que j’ai écrabouillé la chaise, demain je passe en CM2. Lundi, je suis au collège, je suis dispensé du stage en entreprise et je file direct à Pôle emploi, sans même devoir passer le Bac. Mardi, je me retrouve à la retraite, mais pas la même, vu qu’entre temps le p’tit oiseau de la CSG sera sorti m’en prendre un bout.  Dommage, j’l’aimais bien, Madame Martin !

Cela dit, ça tombe bien que je sois libre mardi. Parce que y-a manif, j’aurais le temps d’y aller. Jacques Aubert

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Classé dans Des mots et des maux, La minute de Jacquot

Nelly Todde, kiosquière à Paris

Installée dans le quartier Saint-Michel à Paris, Nelly Todde assiste, impuissante, à la désaffection du public pour les journaux. Kiosquière depuis trente-trois ans, elle dénonce les méthodes des diffuseurs et des éditeurs.

 

« J’ai démarré place de l’Opéra, dans un petit barnum en bois. À l’époque, même en ne vendant que des journaux, je gagnais bien ma vie. Je travaillais seule. C’est ce que j’aime dans ce métier. Et il y a les clients. Tu discutes, tu refais le monde, tu deviens « leur » marchand de journaux ». Nelly s’arrête de parler. L’homme devant elle cherche ses mots, trahissant un accent italien. « La préfecture ? Tout droit, boulevard du Palais ». « Comme on est un commerce de rue et qu’il n’y a pas de portes, les gens ont tendance à nous prendre pour un bureau de renseignement. On fait partie du tissu social. Le kiosque est un repère : pour les touristes, les petits vieux, ceux qui vivent dans la rue… ».

Jusqu’en juillet 2016, Nelly était dans le quartier des Abbesses, dans le 18ème arrondissement. Avec les attentats et la chute de la fréquentation, elle a quitté Montmartre pour reprendre un kiosque dans le Quartier Latin. « Mais une clientèle ne se fait pas en six mois. Et puis, la crise de la presse est réelle ». Amorcée au début des années 1980 avec l’offensive des éditeurs dans le domaine des abonnements, la baisse des ventes s’est accélérée avec l’arrivée des gratuits (20 minutes, etc…), la commercialisation en grande surface et dans les boulangeries, et plus récemment l’avènement du numérique. « En début de carrière, je vendais 40 Figaro et 60 Monde par jour. Aujourd’hui, je n’en fais plus respectivement que 10 et 30… ». De fait, sans le hors presse (cartes postales, chargeurs de téléphone, confiserie, porte-clés, plans indicateurs…), impossible de s’en sortir. Mais ce qui fait encore plus enrager Nelly et ses collègues, ce sont les stocks qu’ils sont obligés d’entreposer dans des espaces réduits, 12 m2 pour elle. « On a ni le choix des magazines, ni celui des quantités, qui sont imposées par les diffuseurs (Presstalis, les ex-NMPP et MLP, les Messageries lyonnaises de presse, ndlr). On se retrouve à devoir faire toujours plus de manutention, et surtout à exposer des revues qui ne se vendent pas, qu’on ne peut pas refuser, et qu’on paye d’avance. Non seulement les éditeurs se font de la trésorerie sur notre dos, mais parfois, il faut ramer pour se faire rembourser les crédits d’invendus ».

19 heures : Nelly fait l’inventaire des quotidiens. « Wall Street Journal : reçu un, rendu un. Le Financial Times : reçu quatre, rendu quatre…  Si même ceux qui ont du pognon n’achètent plus de journaux ! », dit-elle en s’esclaffant. Une heure et demie plus tard, elle a rangé sa caisse. À peine plus de soixante euros net, pour onze heures de travail. « Si je songe à arrêter ? Pas du tout. J’aime toujours ce métier et je crois dans le pluralisme de l’information. En revanche, c’est vrai qu’on est pris en étau entre les diffuseurs et les éditeurs, qui se foutent éperdument que la majorité d’entre nous bossent douze heures par jour, parfois sept jours sur sept, pour moins de 4 euros de l’heure… ». Et de conclure, « les kiosques appartiennent au patrimoine urbain de Paris. Or, si rien n’est fait de la part de la Mairie et des distributeurs pour travailler les points de vente autrement que comme des vitrines publicitaires, le métier va disparaître ».

En 2019, de nouveaux kiosques vont faire leur apparition. Avec, pour la première fois, des toilettes… en option ! Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Repères

La capitale compte 350 kiosques à journaux. C’est en 1857 que les kiosques de presse firent leur apparition en remplacement des baraques vétustes des premiers marchands de journaux. Ils sont gérés par la société MediaKiosk, qui en a reçu la concession par la Ville de Paris. Bien qu’ayant le statut d’indépendant, les kiosquiers n’ont le choix ni des journaux qu’ils vendent, ni des horaires d’ouverture et ne sont pas propriétaires de leurs fonds. Au nombre de ses revendications, le syndicat des kiosquiers réclame la garantie d’une rémunération horaire équivalant au minimum au Smic.

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Les bêtes de Colin Niel

Dans Seules les bêtes, Colin Niel nous embarque dans une campagne désertée où une femme a été tuée. Cinq personnages livrent tour à tour leur version, et leur secret, qui nous mèneront jusqu’en Afrique. Un récit captivant !

 

 

Que s’est-il passé ce 19 janvier, jour de la disparition d’Évelyne Ducat, femme de notable, dans cette campagne française où ne subsistent que quelques fermes isolées tenues par des niel1célibataires ? Dans Seules les bêtes, Colin Niel va filer l’intrigue au cours de cinq chapitres qui livrent chacun la version d’un personnage mêlé de près ou de loin au meurtre.

Alice, assistante sociale qui visite les paysans, prend la première la parole. Son récit nous fait pénétrer dans la rudesse de lieux où « des hommes […] sombrent dans la dépression sous le poids du travail, des retraités […] se laissent dépérir lorsque part leur moitié et que les fils ont fui la campagne ». Alors que son couple bat de l’aile, elle devient la maîtresse de Joseph, un éleveur de brebis bourru. Est-ce lui qui a tué Évelyne Ducat et peut-être son mari qui a lui aussi disparu ? À Joseph de prendre la parole, rongé par la solitude dans son exploitation sur le causse, quand il faut continuer à s’occuper des bêtes malgré l’abattement. Le cadavre, découvert un beau matin au pied de sa maison, il va le planquer dans sa grange au milieu des bottes de foin. Et cette présence macabre le réconforte.

L’auteur qui nous a installés dans cet univers rural désolé va brouiller les pistes avec l’apparition de Maribé. Jeune fille de bonne famille, paumée, elle va quitter la ville pour niel2s’installer dans la vallée, près de sa maîtresse, Évelyne Ducat. L’intrigue se corse encore quand elle aura maille à partir avec Michel, le mari de l’assistante sociale… Pour finir, on se retrouvera au fin fond d’un cyber-café africain avec Armand, qui se fait passer pour Amandine pour mieux plumer les Occidentaux en mal d’amour.

Ce curieux puzzle, finement composé, tient sacrément la route. Avec Seules les bêtes, Colin Niel, plusieurs fois couronné pour ses trois précédents romans, dont Obia l’an passé, signe un excellent polar aux rebondissements étonnants. Qu’on dévore de bout en bout. Amélie Meffre

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Classé dans Littérature, Sur le pavé

Avignon 2017, Durif et les autres

Durif, la tête pleine de rêves

Il y a une quinzaine d’années, nous demandions à Eugène Durif d’écrire pour la revue *Frictions un texte portant sur le théâtre et le politique. Il répondait qu’il se sentait dépassé par le sujet et terminait sa lettre (que nous reprîmes en guise d’édito !) en précisant que « faute d’un article « théorique » qui se tienne », il nous envoyait une « entrée de clowns » portant précisément sur la difficulté à écrire sur la question !

 

 

Tout Eugène Durif est là ! Quinze ans plus tard, après bien des pérégrinations, après moult tournées ici et là loin des projecteurs de la mode ambiante, après de nombreuses entrées de clowns et maints autres très beaux textes, pas forcément théâtraux, nous y revoilà. Pour notre plus grand plaisir. Eugène Durif n’écrit toujours pas de texte « théorique qui se tienne » sur le sujet de la politique, mais il ne cesse de creuser le même sillon qui n’en est guère éloigné, et qui même, à nos yeux, en est sans doute la véritable matière.

 

Le voici donc aujourd’hui dans une sorte de spectacle-cabaret, ou spectacle à sa manière non spectaculaire, « théâtre musical » comme il est dit, à aborder avec pudeur, tact, drôlerie, et quand même pointes acérées, l’utopie. Nous voici donc dans Le Cercle des utopistes anonymes en compagnie de Pierre-Julien Billon, musicien, bruiteur, habitué des pistes de cirque, fausse raideur lunaire calculée, avec Stéphanie Marc dont, depuis le temps (de nos vingt ans ?) nous nous demandons encore comment les grandes stars de la mise en scène, quels que soient leurs registres de jeu, ne l’ont pas encore repérée (tant mieux d’ailleurs), avec Eugène Durif himself, qui habite la scène à sa manière faussement tranquille, s’y déplace à petits pas, la bedaine et la besace pleines de mots, de citations, Proudhon, Nietzsche, Jean-Pierre Brisset et de nombreux autres, mais les siens avant tout, pour nous développer en faux dialogues et en vraies chansons ses pensées sur l’utopie.

 

Un voyage immobile au cœur du fatras théâtral (avec ses petites tentures rouges, et ses accessoires pauvres mais essentiels sur un plateau, etc.), une quête de l’impossible guidée par Jean-Louis Hourdin, un autre membre éminent et indispensable du cercle des utopistes. Eugène Durif avait bien raison : seuls les clowns, impénitents voyageurs immobiles ou non, mais la tête pleine de rêves, sont en capacité d’approcher le mystère politique. Jean-Pierre Han

Le Cercle des utopistes anonymes, d’Eugène Durif. Mise en scène de Jean-Louis Hourdin. Maison de la poésie, jusqu’au 30/07 à 14h45 (Tél. : 04.90.82.90.66).

*Fondée en 1999 et consultable sur le Web, la revue trimestrielle Frictions entend « réinstaurer le débat depuis si longtemps disparu dans le monde du théâtre, sans craindre la polémique, mais sans la rechercher artificiellement (…) Refusant de confiner l’art dramatique dans le lieu qui lui est traditionnellement dévolu et dans lequel il meurt étouffé, Frictions fait appel aux signatures venues d’horizons divers ».

 

À voir aussi :

L’imparfait (Avignon in), texte et mise en scène d’Olivier Balazuc. C’est l’histoire de Victor, un bien joli prénom emprunté à Vitrac et à ses « Enfants au pouvoir », un enfant que les parents veulent parfait et qui fait tout pour répondre à leur attente ! Jusqu’au jour où la machine se dérègle lorsque le gamin réalise un dessin qui ne correspond pas vraiment aux canons de ses géniteurs… Contre l’image de « l’enfant-roi » robotisé, un hymne à « l’imparfait » qui ouvre à la liberté et à la créativité. Un spectacle jeune public, allègrement mis en scène, qui prête à sourire et à penser autant pour les enfants que pour leurs parents ! Chapelle des pénitents blancs, jusqu’au 26/07 à 11h et 15h (Tél. : 04.90.14.14.14). Grande tournée nationale dès janvier 2018, dans le cadre du festival Odyssées en Yvelines.

The great Tamer (Avignon in), conception et mise en scène de Dimitris Papaioannou. Superbement mis en images par le chorégraphe grec, les dix interprètes n’en finissent pas de mourir et renaître, corps vivants et nus ou sacs d’os squelettiques arrachés des ténèbres, sur un plancher incliné et composé de trappes qui avalent ou recrachent hommes et femmes. Entre tragédie grecque et apocalypse moderne, humour et poésie, une valse à la vie et à la grâce, avant que la mort n’emporte chacun. Un spectacle d’une fulgurante beauté. La Fabrica, jusqu’au 26/07 à 15h (Tél. : 04.90.14.14.14). Du 20 au 23/03/18 au Théâtre de la Ville/La Villette à Paris.

Les grands (Avignon in), de Pierre Alferi. Mise en scène de Fanny de Chaillé. Trois générations sont rassemblées sur le plateau du Théâtre Benoît XII. Tour à tour, l’enfant, l’adolescent et l’adulte vont exprimer leurs doutes et convictions, peurs et aspirations. Trois générations à dialoguer, s’interroger, s’interpeller et se « disputer », au sens premier du terme, sur le sens de la vie, les contradictions et valeurs qui l’animent ou doivent la guider. Trois jolis trios d’acteurs, dynamiques et à la fraîcheur guillerette, dans une mise en scène tourbillonnante. Théâtre Benoît XII, jusqu’au 26/07 à 15h (tél. : 04.0.14.14.14). Du 20 au 23/09 au Centre Georges Pompidou dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, du 14 au 18/11 à la Comédie de Reims, les 18 et 19/01/18 au CCN de Caen, les 23 et 24/01 au CDN de Montpellier, les 26 et 27/01 au CDCN de Toulouse, le 30/01 au Parvis de Tarbes, les 20 et 21/04 au CDN de Lorient.

Dans un canard (Avignon off), texte et mise en scène de Jean-Daniel Magnin. La folie meurtrière de l’entreprise moderne, les nouveaux modes de management décortiqués entre absurde et tragique. Où l’on rit jaune, en dépit d’une force de frappe comique irrésistible, en songeant aux suicidés de France Telecom et d’ailleurs… La mise en pièce, et en pièces, d’un système économique et patronal mortifères, d’une société du travail qui court à sa perte. Théâtre des Halles, jusqu’au 29/07 à 14h (Tél. : 04.32.76.24.51). Yonnel Liégeois

 

 

 

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