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Les bêtes de Colin Niel

Dans Seules les bêtes, Colin Niel nous embarque dans une campagne désertée où une femme a été tuée. Cinq personnages livrent tour à tour leur version, et leur secret, qui nous mèneront jusqu’en Afrique. Un récit captivant !

 

 

Que s’est-il passé ce 19 janvier, jour de la disparition d’Évelyne Ducat, femme de notable, dans cette campagne française où ne subsistent que quelques fermes isolées tenues par des niel1célibataires ? Dans Seules les bêtes, Colin Niel va filer l’intrigue au cours de cinq chapitres qui livrent chacun la version d’un personnage mêlé de près ou de loin au meurtre.

Alice, assistante sociale qui visite les paysans, prend la première la parole. Son récit nous fait pénétrer dans la rudesse de lieux où « des hommes […] sombrent dans la dépression sous le poids du travail, des retraités […] se laissent dépérir lorsque part leur moitié et que les fils ont fui la campagne ». Alors que son couple bat de l’aile, elle devient la maîtresse de Joseph, un éleveur de brebis bourru. Est-ce lui qui a tué Évelyne Ducat et peut-être son mari qui a lui aussi disparu ? À Joseph de prendre la parole, rongé par la solitude dans son exploitation sur le causse, quand il faut continuer à s’occuper des bêtes malgré l’abattement. Le cadavre, découvert un beau matin au pied de sa maison, il va le planquer dans sa grange au milieu des bottes de foin. Et cette présence macabre le réconforte.

L’auteur qui nous a installés dans cet univers rural désolé va brouiller les pistes avec l’apparition de Maribé. Jeune fille de bonne famille, paumée, elle va quitter la ville pour niel2s’installer dans la vallée, près de sa maîtresse, Évelyne Ducat. L’intrigue se corse encore quand elle aura maille à partir avec Michel, le mari de l’assistante sociale… Pour finir, on se retrouvera au fin fond d’un cyber-café africain avec Armand, qui se fait passer pour Amandine pour mieux plumer les Occidentaux en mal d’amour.

Ce curieux puzzle, finement composé, tient sacrément la route. Avec Seules les bêtes, Colin Niel, plusieurs fois couronné pour ses trois précédents romans, dont Obia l’an passé, signe un excellent polar aux rebondissements étonnants. Qu’on dévore de bout en bout. Amélie Meffre

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Avignon 2017, Durif et les autres

Durif, la tête pleine de rêves

Il y a une quinzaine d’années, nous demandions à Eugène Durif d’écrire pour la revue *Frictions un texte portant sur le théâtre et le politique. Il répondait qu’il se sentait dépassé par le sujet et terminait sa lettre (que nous reprîmes en guise d’édito !) en précisant que « faute d’un article « théorique » qui se tienne », il nous envoyait une « entrée de clowns » portant précisément sur la difficulté à écrire sur la question !

 

 

Tout Eugène Durif est là ! Quinze ans plus tard, après bien des pérégrinations, après moult tournées ici et là loin des projecteurs de la mode ambiante, après de nombreuses entrées de clowns et maints autres très beaux textes, pas forcément théâtraux, nous y revoilà. Pour notre plus grand plaisir. Eugène Durif n’écrit toujours pas de texte « théorique qui se tienne » sur le sujet de la politique, mais il ne cesse de creuser le même sillon qui n’en est guère éloigné, et qui même, à nos yeux, en est sans doute la véritable matière.

 

Le voici donc aujourd’hui dans une sorte de spectacle-cabaret, ou spectacle à sa manière non spectaculaire, « théâtre musical » comme il est dit, à aborder avec pudeur, tact, drôlerie, et quand même pointes acérées, l’utopie. Nous voici donc dans Le Cercle des utopistes anonymes en compagnie de Pierre-Julien Billon, musicien, bruiteur, habitué des pistes de cirque, fausse raideur lunaire calculée, avec Stéphanie Marc dont, depuis le temps (de nos vingt ans ?) nous nous demandons encore comment les grandes stars de la mise en scène, quels que soient leurs registres de jeu, ne l’ont pas encore repérée (tant mieux d’ailleurs), avec Eugène Durif himself, qui habite la scène à sa manière faussement tranquille, s’y déplace à petits pas, la bedaine et la besace pleines de mots, de citations, Proudhon, Nietzsche, Jean-Pierre Brisset et de nombreux autres, mais les siens avant tout, pour nous développer en faux dialogues et en vraies chansons ses pensées sur l’utopie.

 

Un voyage immobile au cœur du fatras théâtral (avec ses petites tentures rouges, et ses accessoires pauvres mais essentiels sur un plateau, etc.), une quête de l’impossible guidée par Jean-Louis Hourdin, un autre membre éminent et indispensable du cercle des utopistes. Eugène Durif avait bien raison : seuls les clowns, impénitents voyageurs immobiles ou non, mais la tête pleine de rêves, sont en capacité d’approcher le mystère politique. Jean-Pierre Han

Le Cercle des utopistes anonymes, d’Eugène Durif. Mise en scène de Jean-Louis Hourdin. Maison de la poésie, jusqu’au 30/07 à 14h45 (Tél. : 04.90.82.90.66).

*Fondée en 1999 et consultable sur le Web, la revue trimestrielle Frictions entend « réinstaurer le débat depuis si longtemps disparu dans le monde du théâtre, sans craindre la polémique, mais sans la rechercher artificiellement (…) Refusant de confiner l’art dramatique dans le lieu qui lui est traditionnellement dévolu et dans lequel il meurt étouffé, Frictions fait appel aux signatures venues d’horizons divers ».

 

À voir aussi :

L’imparfait (Avignon in), texte et mise en scène d’Olivier Balazuc. C’est l’histoire de Victor, un bien joli prénom emprunté à Vitrac et à ses « Enfants au pouvoir », un enfant que les parents veulent parfait et qui fait tout pour répondre à leur attente ! Jusqu’au jour où la machine se dérègle lorsque le gamin réalise un dessin qui ne correspond pas vraiment aux canons de ses géniteurs… Contre l’image de « l’enfant-roi » robotisé, un hymne à « l’imparfait » qui ouvre à la liberté et à la créativité. Un spectacle jeune public, allègrement mis en scène, qui prête à sourire et à penser autant pour les enfants que pour leurs parents ! Chapelle des pénitents blancs, jusqu’au 26/07 à 11h et 15h (Tél. : 04.90.14.14.14). Grande tournée nationale dès janvier 2018, dans le cadre du festival Odyssées en Yvelines.

The great Tamer (Avignon in), conception et mise en scène de Dimitris Papaioannou. Superbement mis en images par le chorégraphe grec, les dix interprètes n’en finissent pas de mourir et renaître, corps vivants et nus ou sacs d’os squelettiques arrachés des ténèbres, sur un plancher incliné et composé de trappes qui avalent ou recrachent hommes et femmes. Entre tragédie grecque et apocalypse moderne, humour et poésie, une valse à la vie et à la grâce, avant que la mort n’emporte chacun. Un spectacle d’une fulgurante beauté. La Fabrica, jusqu’au 26/07 à 15h (Tél. : 04.90.14.14.14). Du 20 au 23/03/18 au Théâtre de la Ville/La Villette à Paris.

Les grands (Avignon in), de Pierre Alferi. Mise en scène de Fanny de Chaillé. Trois générations sont rassemblées sur le plateau du Théâtre Benoît XII. Tour à tour, l’enfant, l’adolescent et l’adulte vont exprimer leurs doutes et convictions, peurs et aspirations. Trois générations à dialoguer, s’interroger, s’interpeller et se « disputer », au sens premier du terme, sur le sens de la vie, les contradictions et valeurs qui l’anime ou doivent la guider. Trois jolis trios d’acteurs, dynamiques et à la fraîcheur guillerette, dans une mise en scène tourbillonnante. Théâtre Benoît XII, jusqu’au 26/07 à 15h (tél. : 04.0.14.14.14). Du 20 au 23/09 au Centre Georges Pompidou dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, du 14 au 18/11 à la Comédie de Reims, les 18 et 19/01/18 au CCN de Caen, les 23 et 24/01 au CDN de Montpellier, les 26 et 27/01 au CDCN de Toulouse, le 30/01 au Parvis de Tarbes, les 20 et 21/04 au CDN de Lorient.

Dans un canard (Avignon off), texte et mise en scène de Jean-Daniel Magnin. La folie meurtrière de l’entreprise moderne, les nouveaux modes de management décortiqués entre absurde et tragique. Où l’on rit jaune, en dépit d’une force de frappe comique irrésistible, en songeant aux suicidés de France Telecom et d’ailleurs… La mise en pièce, et en pièces, d’un système économique et patronal mortifères, d’une société du travail qui court à sa perte. Théâtre des Halles, jusqu’au 29/07 à 14h (Tél. : 04.32.76.24.51). Yonnel Liégeois

 

 

 

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Avignon 2017, les Fralibs

Les Fralibs, un combat exemplaire

Peu de chance de comprendre le titre, 1336, si on omet de le lire en entier : 1336 (paroles de Fralibs). Le chiffre désignant tout simplement le nombre de jours de lutte – près de quatre années – des ouvriers de Fralibs contre la multinationale Unilever avant qu’ils ne parviennent à sauver leur usine en créant une coopérative et de préserver ainsi leurs emplois.

 

 

Un combat exemplaire pour ces ouvriers fabricant les sachets de thé Éléphant et Lipton, aimant par dessus tout leur travail, surtout avant l’aromatisation chimique des produits, alors que tous les discours actuels tentent de nous faire croire le contraire…  Philippe Durand, un comédien de l’équipe artistique du Centre dramatique national de la Comédie de Saint-Étienne, dirigé par Arnaud Meunier, a décidé d’aller à leur rencontre, de dialoguer avec eux sur leur lieu de travail, dans leur usine, et d’en tirer une matière propre à être racontée, en restant au plus près de la réalité.

 

Du théâtre documentaire en somme ? Pas vraiment, si on veut bien considérer que Philippe Durand entend œuvrer en deçà ou au-delà de cette forme théâtrale qui connaît de nos jours à plus ou moins juste titre un regain d’intérêt. Œuvrer en deçà, c’est-à-dire en refusant de vraiment faire théâtre des paroles recueillies (mais tout de même agencées et retravaillées, même si c’est le plus fidèlement possible à l’esprit des propos recueillis). Pas de décor donc, si ce n’est deux tables l’une derrière laquelle s’installera le comédien, l’autre sur laquelle sont disposés en pyramide les produits désormais sans arômes artificiels baptisés 1336. Un gros cahier sur la table, Philippe Durand lit donc sans vraiment jouer, dit-il, page après page, témoignage après témoignage, le texte du « spectacle » qu’il connaît pourtant par cœur. Pas de projecteur, salle et « scène » pareillement éclairées, aucun effet de « mise en scène » ou de jeu, Philippe Durand se permet tout juste de prendre l’accent marseillais, puisque cela se passe dans l’usine de Géménos, près de Marseille. C’est en somme la personne même de Philippe Durand qui est présente devant nous pour raconter cette histoire.

Il est là, juste devant le public assis en demi-cercle, passeur venu transmettre la parole de ces hommes et de ces femmes luttant avec une dignité incroyable (allant jusqu’à refuser des indemnités de 90 000 euros chacun pour abandonner leur combat…), faisant preuve d’un sens de l’humain peu commun. Ce qui se dit est d’une force inouïe et l’on aurait presque envie de parler d’une force… dramatique, l’action se resserrant sur les figures des deux principaux protagonistes de la lutte, Gérard et Olivier, aujourd’hui président et directeur délégué de la Scop.

 

Nous sommes bien au-delà d’une simple représentation théâtrale qui ne s’achèverait d’ailleurs pas, puisque les témoignages livrés, Philippe Durand reste avec les spectateurs, et que très vite un dialogue s’instaure qui concerne cette « aventure sociale » exemplaire qui se poursuit donc après la fin du conflit survenue mai 2014. Jean-Pierre Han

1336 (paroles de Fralibs), racontée par Philippe Durand ((Avignon off)). Le 11 – Gilgamesh Belleville, jusqu’au 28 juillet à 20 h 10 (Tél. : 04.90.89.82.63). Tournée du CCAS en août.

1336 (paroles de Fralibs) a été édité aux Éditions d’ores et déjà.

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À la Tempête, Adrien passe la main

Fin juin 2017, se déroula au Théâtre de La tempête une chaleureuse soirée d’hommage à Philippe Adrien ! Trente ans durant, ce directeur et metteur en scène inventif sut dynamiser le lieu et fidéliser le public. Pour l’occasion, Clément Poirée son successeur a mis en scène « La Baye », farce loufoque et œuvre de jeunesse de l’aîné.

 

 

Vadim, bel adolescent de 17 ans au regard azuréen, sort du spectacle un sourire aux lèvres. Sous le charme de ce spectacle insolite et iconoclaste servi par une mise en scène originale et d’excellents comédiens… Sous le charme, aussi, à la fois plus puissant et plus subtil de ce lieu magique : la Cartoucherie de Vincennes ! Sa grand-mère l’y a conduit ce soir pour la première fois, ce ne sera pas la dernière, il y reviendra adulte, c’est certain. Pour tout nouveau découvreur du site, ces anciens entrepôts des munitions royales constituent au cœur du bois de Vincennes un havre de paix qui prédispose sereinement aux plus belles découvertes culturelles.

A la sortie, les spectateurs ne rentrent pas directement chez eux. Ils s’attardent sur la terrasse… En cette soirée de juin plus particulièrement, puisqu’un buffet leur est proposé pour prolonger autour d’un verre l’hommage à Philippe Adrien qui fut l’âme du théâtre de La Tempête durant 30 ans.

 

L’homme fit ses débuts comme acteur, dans les années soixante, avant de se consacrer à l’écriture et à la mise en scène. Sa pièce « La Baye » est montée en 1967 par Antoine Bourseiller, dans les rôles-titres Jean-Pierre Léaud et Suzanne Flon. On y décèle déjà un goût prononcé pour l’irrévérence qui ne le  quittera plus et le guidera vers les auteurs les plus exigeants : Jarry, Combrowicz, Bataille, Witkiewicz ou Copi. Avec Kafka la dimension psychanalytique, à laquelle il est sensible,  s’invite désormais de façon récurrente dans sa lecture des œuvres. En témoignent « Une visite » et « Rêves de Kafka ».

En 1981, il succède  à Antoine Vitez à la direction du Théâtre des Quartiers d’Ivry et c’est à cette époque qu’il rencontre Dominique Boissel, alors jeune acteur, dont il fait son assistant. Ce dernier l’accompagnera  plus tard à La Tempête en tant que conseiller artistique. Il se souvient de leur rencontre. « Ce qui m’a frappé avant tout, c’est sa formidable curiosité, sa hantise du droit chemin et de toute forme d’académisme », souligne Boissel, « une forme d’insolence… déjà au lycée, il organisait le chahut, m’a-t-il dit ! ». La route tracée par Philippe Adrien est sinueuse. Elle passe d’abord par la Comédie Française, en 1983 : invité, il y monte plusieurs pièces de Molière mais aussi d’autres auteurs comme Grumberg, Von Hoffmanstahl ou Genet. Ensuite, direction le théâtre privé où il met en scène Tennessee Williams, et le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique où il dispense son enseignement pendant quatorze ans, de 1989 à 2003.

 

Dès 1985, il a déjà un pied au Théâtre de la Tempête. Jacques Derlon, qui avait succédé à Jean-Marie Serreau, fondateur de la Tempête en 1971 et prématurément disparu, l’accueille en résidence. Une première pour un homme de théâtre ! Son ouverture d’esprit le pousse vers d’autres cultures, notamment celles du continent africain qu’il affectionne. Cette proximité féconde d’importants projets théâtraux sur la colonisation, « Le projet Conrad » en 2009 et « Boesman et Léna » en 2015. Un autre « continent noir » l’intéresse, celui du handicap. De sa collaboration avec l’acteur aveugle Brunot Netter, et sa Compagnie du Troisième Œil, naîtront  entre 2001 et 2011 d’originales représentations : « Le malade imaginaire » de Molière, « Le Procès » de Kafka, « Œdipe » de Sophocle, « Don Quichotte » de Cervantès, « les Chaises » d’Ionesco…

En 1996, il prend les rênes de la Tempête. « Alors que je suivais une reconversion en gestion d’action culturelle, il m’a accueilli très chaleureusement comme stagiaire », se souvient Antonia Bozzi, désormais en charge de la communication au théâtre. « J’ai été fascinée par la première mise en scène que j’ai vue, « En attendant Godot », mais aussi par sa personne : il était très humble, sachant partager son savoir, prenant du temps pour expliquer les choses… Cela a tout de suite bien marché avec lui, c’est un homme très attachant, très sensible, voire émotif ». Et de conclure, « je lui dois ma passion du théâtre ! ». La dernière mise en scène de Philippe Adrien pour La Tempête ? « Le bizarre incident du chien pendant la nuit » de Simon Stephens d’après le roman de Mark Haddon. Un bijou et un succès mérité pour cette pièce insolite et remarquablement interprétée, reprise début 2017 avant de partir en tournée.

 

L’heure de la relève est venue. C’est un passage de témoin tout en douceur qui s’effectue avec Clément Poirée, son assistant depuis de longues années et collaborateur à grand nombre de mises en scène parallèlement aux créations d’« Hypermobile » sa propre compagnie. « Je suis arrivé en 2000, moi-aussi comme stagiaire à la mise en scène et… je ne suis plus reparti ! J’étais jeune et très intimidé, venant de Sciences-Po je n’avais pas les codes du théâtre mais Philippe fut très accueillant et partageur, dans l’écoute et l’échange, pas du tout paternaliste ! Se remettant en question en permanence, très exigeant mais ne donnant pas de consignes…. Attendant que les gens proposent et agissent….  Il se saisit des choses qui adviennent ». Pour conclure : «  avec Philippe, le travail se valide par la joie, une joie farouche ! ». Chantal Langeard

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Art&Mondes du travail, chapitre 4

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Quatrième livraison : le texte de Serge Le Glaunec, responsable de l’activité Politique culturelle à la CGT. Yonnel Liégeois

 

 

RENFORCER L’ACTION DU COMITE D’ENTREPRISE POUR FAVORISER LA RENCONTRE ART & MONDES DU TRAVAIL

Précieux acteurs de la rencontre artistique dans l’entreprise, les comités d’entreprise et leurs élus surchargés de prérogatives devraient pouvoir bénéficier de l’accompagnement d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

 

 L’enjeu de la présence de l’art sur le lieu du travail serait aujourd’hui essentiellement porté par les chefs d’entreprise ou les directions, plutôt que par les salariés et leurs représentants aux comités d’entreprise (CE). Mon expérience me laisse à penser que la réalité est plus équilibrée. Des expériences existent, des volontés de faire et des aspirations à la rencontre entre art et travail s’expriment aussi parmi les élus de CE. Il est fréquent d’évoquer des interventions qui restent gravées dans la mémoire, entretenant l’idée d’une période bénie. Certaines de ces actions furent cruciales et fondatrices, mais elles ont une fâcheuse tendance à cacher un foisonnement de propositions qui dès cette époque furent plus contrastées dans leurs objectifs, moins spectaculaires. Un mythe s’est créé qui permet alors de mieux décrier le temps présent.

 

Mythe et réalité

Ce qui a surtout changé, ce sont les entreprises elles-mêmes. Les grandes concentrations ouvrières ont vu décroître leurs effectifs. La politique de la sous-traitance a multiplié les petites et moyennes unités. D’autres ont éclaté en de multiples entités qui ne cessent de se restructurer, empêchant toute permanence de l’action d’équipes militantes et donc l’éducation et la sensibilisation des ayants droit. Face à ces mutations, la législation régissant les CE depuis leur création a connu une seule grande évolution avec les lois Auroux portant exclusivement sur le contrôle économique. Le droit régissant l’action sociale n’a fait l’objet d’aucune évolution, alors que le paysage socio-économique, culturel et du loisir de la France n’a plus rien de comparable à celui de 1946. En revanche, l’évolution de la loi permettant l’institution de la délégation unique (1) a conduit à ce que de moins en moins d’élus soient dans l’obligation d’intervenir sur des champs revendicatifs de plus en plus étendus.

En ce qui concerne les salariés, à peu près un travailleur sur deux ne dispose pas d’une institution représentative et bien plus encore ne bénéficient pas d’un CE doté d’un budget d’action sociale correctement abondé. En la matière, la loi n’a aucune exigence, si ce n’est sur la dotation au fonctionnement du CE fixée à 0,2 % de la masse salariale. Pour qu’aucun salarié ne soit par avance exclu, des évolutions légales seraient également nécessaires dans ce domaine.

 

Marge de manœuvre réduite

Quand une direction d’entreprise s’engage, c’est le plus souvent une personne qui le décide. De plus, ce choix de l’entreprise fait immédiatement l’objet d’un soutien de la collectivité, puisqu’il entrera dans les dispositifs du mécénat et aura pour effet de générer une réduction des sommes soumises à l’impôt. Rien de tel pour le CE. Il supportera seul l’effort financier consenti et les règles de la démocratie font que ce n’est pas une personne qui décide, mais un collectif hétérogène. Plusieurs organisations syndicales y sont représentées et la concurrence électorale ne pousse pas à la bienveillance entre elles. De plus, le chef d’entreprise a le pouvoir de refuser une action sur le lieu du travail : aucune intervention ne peut s’y dérouler sans son accord. Commencer un projet nécessite une forte capacité de conviction et du courage politique. L’amorçage est donc laborieux : il nécessiterait un accompagnement attentif d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

Prenons l’exemple des actions impulsées par l’initiative Art et entreprises (2) présentée en avril 2014 par Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture et de la Communication. Ces dispositifs génèrent une forme d’intervention peut-être plus délicate à mettre en œuvre pour un CE qu’une direction d’entreprise. Ils procèdent d’une volonté de construire des événements, peu nombreux sur les territoires, qui mobilisent des moyens humains et financiers non négligeables de la part des entreprises et des institutions culturelles. Cette culture de l’événement sied bien à l’entreprise qui utilisera la démarche pour mettre en valeur une image de qualité d’une équipe de travail. Pour de multiples raisons, les CE quant à eux nourrissent très souvent une méfiance envers la médiatisation de leur action.

 

Soutenir les CE et leurs élus

La tendance au consumérisme qui caractériserait aujourd’hui l’action des CE doit être interrogée. Les évolutions des entreprises et de leurs effectifs ont entraîné la réduction de ceux qui ont encore les moyens de maintenir une équipe professionnelle et, à plus forte raison, un animateur culturel. Or sans cela, qui peut se charger de ce travail de conception ? Des élus de CE surchargés de mandats et de prérogatives et n’ayant pas les compétences requises ? Des institutions culturelles du territoire ? Soumises à la pression des chiffres (nombre des entrées ou taux de remplissage) et à la réduction des budgets de fonctionnement, elles ont-elles mêmes davantage tendance à regarder le CE comme le moyen d’élargir leur public au travers de la réduction qu’il consent que de proposer une réelle action culturelle en direction des collectifs d’entreprise. Nous assistons même à une tendance inverse qui consiste à durcir un lien contractuel et marchand entre CE et acteur culturel du territoire. Au profit de

« Images négociées, portraits d’agents EDF ». Co Michel Séméniako

l’efficacité économique, certaines institutions culturelles choisissent de cibler des CE importants, délaissant le travail de fond conduit par une structure inter-CE, comme celui réalisé par un grand festival de musique du monde en Loire-Atlantique.

Les réalités des CE sont complexes et diverses. Leur intervention culturelle et l’engagement des élus pour ces actions ne demandent qu’à être sollicités. Et cependant ils furent difficiles à mobiliser sur la proposition ministérielle, alors qu’il est impossible de faire l’économie de leur mobilisation. Si la charte « art et mondes du travail » peut être un outil pour cela, il serait nécessaire d’engager un travail d’analyse des réalités des CE – à l’instar de ce qui a été entrepris en Rhône-Alpes entre le comité régional CGT, l’université de Lyon et la Drac – et d’initier des interventions, mieux dimensionnées, s’appuyant sur les potentiels existants. Serge Le Glaunec

(1) Délégation unique : l’employeur peut décider de regrouper les instances représentatives du personnel dans une instance commune (article L2326-1 et suivants du Code du travail).

(2) Convention-cadre Culture et monde du travail, résidences d’artistes sur des sites industriels et expositions dans l’entreprise (l’Entreprise à l’œuvre) : http://bit.ly/FilippettiArtetEntreprise/

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Le « grand capital » fait son cinéma !

Quatre petits films, regroupés sous le label Contre le grand capital, s’attaquent au nouvel ordre libéral. De Hongkong à Glasgow, ils confrontent les exploiteurs aux exploités. Réjouissant.

 

 

Ce sont quatre films. Quatre petits films, courts, ils font moins de vingt minutes chacun. Ils ont comme point commun de parcourir les mêmes questions sociales avec des moyens différents, nous avertissent les animateurs de C-P Productions : « le film photographique d’inspiration journalistique d’un côté et de l’autre l’immersion par la réalisatrice elle-même dans le monde du travail et ses mécanismes implacables ».  Profession domestique, Glasgow contre Glasgow, Rien à foutre et Dans la boîte sont rassemblés sur un même DVD.

 

En remplacement dans une agence immobilière, Nina Faure se filme au téléphone en conversation avec sa supérieure. Médusée, sa chef s’étrangle alors que sa jeune employée refuse tout à trac d’effectuer les missions exigées d’elle, au prétexte – justifié – qu’elles n’apparaissent pas sur son contrat de travail. « Il s’agissait d’une petite revanche, de montrer que plier n’est pas toujours une réponse systématique, d’autant que nous avons des outils : nos conventions collectives, nos contrats de travail », raconte la réalisatrice.

Dans quatre films aussi courts qu’impertinents, le photographe Julien Brygo et la réalisatrice Nina Faure montrent patte blanche pour mieux obtenir des puissants qu’ils se livrent sans fard. Ils retournent leurs caméras contre les exploiteurs pour dire le droit des précaires, des soumis et des laissés pour compte de la mondialisation. Le photographe Julien Brygo s’est penché dans « Glasgow contre Glasgow » sur la différence d’espérance de vie de 28 ans séparant les quartiers riches des quartiers pauvres de la ville anglaise. Au Rotary Club local, les philanthropes justifient cyniquement cet écart par les mœurs des plus défavorisés, leur consommation excessive de fast-food, la violence… « C’est une réaction typique de classe », commente Julien Brygo, « ils dédouanent la structure de reproduction sociale des inégalités qui est à

Des bonnes à tout faire, « Profession domestique ».

l’œuvre ». Des super riches qui militent par ailleurs avec succès en faveur d’un système qui les dédouanent de l’essentiel de leurs devoirs fiscaux, au profit d’une philanthropie de bon ton.

Retour en France. Afin de confronter Jean-Denis Combrexelle, auteur de décrets dérogatoires au code du travail taillés sur mesure pour la société de distribution de prospectus Adrexo, la réalisatrice de « Dans la boîte » se fait passer pour une étudiante. Démasqué, l’ex-directeur général du travail assume face caméra des décrets permettant à la société de payer des salariés 5€ de l’heure. « Pour comprendre l’écrasante domination sociale, il faut relier le haut et le bas. C’est pourquoi notre démarche est de retourner la caméra contre les responsables, ce que fait très peu la télévision », affirme Nina Faure. « Ces films documentaires sont une proposition de réaction et une petite invitation à la rébellion, ce sont des films qui donnent envie d’agir », poursuit la réalisatrice.

Des « films de lutte », 4 petits films  contre le grand capital et l’ordre libéral, à glisser entre toutes les petites mains. Cyrielle Blaire

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Art&Mondes du travail, chapitre 3

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Troisième livraison : le texte d’Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), initialement paru dans la rubrique « Forum » du quotidien La Croix. Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL CONTRE LA CULTURE ?

Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Métamorphosée en consommable culturel, l’œuvre d’art, qui n’a pas d’adresse chez le désœuvré, n’est plus qu’un tranquillisant.

 

Il faut remettre la France au travail. L’argument est à la mode. Et, sur les tribunes, l’approximation n’effraie pas. Efficacité et intensification du travail seraient purement et simplement la même chose. Pourtant, dans la réalité professionnelle, la course aux chiffres mine l’intelligence du but à atteindre, l’ingéniosité et la qualité  de l’acte. La tyrannie du court terme laisse les femmes et les hommes aux prises avec un compactage du temps qui use le corps et l’esprit, parfois jusqu’à la rupture. L’obsession des résultats et le fétichisme du produit imposent la démesure d’un engagement sans horizon. Travaillez plus : expirez, inspirez. Du rythme ! Le travail est fait pour travailler ! On respire dehors ! Et pourtant, sous le masque d’une mobilisation de tous les instants, une immobilisation psychique insidieuse fait son nid. D’un côté s’avance une sorte d’« externalisation de la respiration », figure moderne du travail « en apnée ». Mais, de l’autre, cette suractivité ressemble de plus en plus à un engourdissement. Le travail est  malade, enflammé et éteint à la fois. Gâté par le manque d’air, il essouffle ceux qui travaillent sans reposer les autres, ceux qui sont livrés à la respiration artificielle des appareils du chômage de masse. De grâce, ne mettons pas ce type de travail au centre de la société. Il y est déjà trop.

L’efficacité du travail est pourtant tout le contraire de cette intensification factice. Car, au fond, travailler – on le sait, on le sent –, c’est aussi le loisir de penser et de repenser ce que l’on fait. C’est le temps que l’on perd pour en gagner, l’imagination de ce que l’on aurait pu faire et de ce qu’il faudra refaire. La source insoupçonnée du temps libre se trouve là. Dans l’interruption de l’action, là où l’action bute sur ses limites, dans la disponibilité conquise au travers du résultat, par-delà le déjà fait et au-delà du déjà dit. Le temps libre, c’est d’abord la liberté que l’on prend de ruminer son acte, de le jauger, même et surtout différemment de son collègue, avec son collègue, contre son chef, avec son chef. [C’est] la possibilité gardée intacte de s’étonner ; la curiosité nourrie par l’échange au sein de collectifs humains dignes de ce nom, branchés sur le réel qui tient si bien tête aux idées reçues ; [le lieu] où la pensée circule pour progresser. C’est le loisir de déchiffrer et pas seulement le devoir de chiffrer.

Si la France doit se remettre au travail, que ce soit plutôt celui-là. Voilà qui prend sans doute à contre-pied « l’homme nouveau » du néo-stakhanovisme montant. Mais il faut choisir. Car le loisir de penser au travail ne « s’externalise » pas sans risque. Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Elle a le bras long. Ce qui s’y trouve refoulé intoxique les autres domaines de l’existence. Alors, le « temps libre » vire au temps mort que l’on cherche à remplir à tout prix. Et même sans penser. Qui n’a pas connu ce désœuvrement ? Dangereux pour les destinées de la création artistique, il s’enracine au travail.

Quand l’activité ordinaire se trouve systématiquement contrariée, ravalée et finalement désaffectée, la vie au travail, d’abord impensable, devient indéfendable. Superflue. De trop. Désœuvrée. Le désœuvrement premier se tapit là. La suractivité laisse la vie en jachère.

L’effet sur l’âme de ce refroidissement climatique de la vie professionnelle n’est pas à sous-estimer. Ses incidences sur la culture non plus. Car cet activiste désœuvré embusqué en chacun de nous n’a jamais dit son dernier mot. Pour se défendre, il se durcit et se ramasse. Il s’insensibilise. Pour oublier, il s’oublie. Diminué, il « fait le mort ». Et, à cet instant, l’œuvre d’art ne lui parle plus. Elle parle seule. Car l’œuvre d’art n’a pas d’adresse chez le désœuvré. Lourdes conséquences. Car alors, l’œuvre elle-même, métamorphosée en

« Monument d’images », hôpital Paul-Brousse de Villejuif. Co Alain Bernardini

consommable culturel, n’est plus qu’un tranquillisant. Elle soulage une vie amputée : anesthésique pour « boxeur manchot ».

La faute consiste à croire qu’empoisonnée au travail, la vie pourrait être placée sous perfusion culturelle. Car lorsque l’on assèche le continent du travail de son potentiel créatif, on brise les ressorts de sa « demande » à l’égard des artistes. Au mieux, on fabrique le souci de se distraire. Mais le divertissement culturel ne fait pas la voie libre. Il prend souvent l’allure grimaçante d’une passion triste où l’on s’oublie une deuxième fois. Plus grave, il vaccine à tort contre les risques de l’œuvre. Car l’œuvre, au fond, irrite le désœuvré en attisant la vie empêchée qu’il a dû s’employer à éteindre, à tromper comme on trompe sa faim. Sans destinataire dans le monde du travail, la création artistique est donc en danger. Nous aussi. Elle respire mal et se rouille en marchandises. Elle survit. Mais pour vivre, il lui faut se mêler à la re-création du travail. De l’air ! C’est une question de santé publique, comme on dit aujourd’hui… Yves Clot

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