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Fatou Diome porte plainte !

Amoureuse de l’œuvre de Montaigne, Fatou Diome apprécie aussi celles de Senghor, Gao Xingjian ou Bach. Dans Marianne porte plainte !, l’auteure brocarde les tenants d’une vision étriquée de l’identité. Rencontre

 

 

Jean-Philippe Joseph – Avez-vous craint de voir La-Marine-Marchande-de-Haine, comme vous la surnommez dans le livre, s’installer à l’Élysée, le 7 mai dernier ?

Fatou Diome – Non, ce pays est encore trop sage pour cela. La République est un corps vivant : il réagit quand il se sent menacé. Il est l’héritier de la Révolution.

 

J-P.J. – Votre roman, Marianne porte plainte !, sonne comme un coup de gueule contre la bêtise, l’ignorance et l’hystérisation autour de l’identité nationale…

F.D. – L’identité nationale, c’est la belle dont tout le monde parle, mais nul ne saurait décrire son visage. C’est une abstraction, chacun y met ce qu’il veut. L’identité, c’est se découvrir soi-même avant de se définir. Et, pour se définir, il faut connaître les autres. L’identité va de pair avec la culture et l’éducation, elle se fait grâce aux acquis de l’apprentissage. C’est aussi une devise, Liberté, Egalité, Fraternité. Sans la fraternité, je ne sais pas si les deux autres seraient possibles.

 

J-P.J. – Vous êtes née au Sénégal, vous vivez depuis 20 ans en Alsace. Comment voyez-vous votre identité ?

F.D. – Je ne la vois pas ! Je la vis. C’est comme quand vous portez un vêtement, ce sont les autres qui regardent s’il vous va bien ou pas. L’identité est une construction, une élaboration dans le temps, qui s’améliore. J’ai décidé d’écrire Marianne une nuit, alors que je regardais les infos. J’entendais François Fillon expliquer que la France n’est pas une nation multiculturelle. Je me suis dit, mais alors : qu’est-ce que je suis ? Parce que je suis aussi française, à ma façon, avec mes spécificités. J’ai repensé au ministère de l’Identité nationale, de Sarkozy, et à toutes ces choses amères qu’on entend, qui sont difficiles à digérer. Ça me polluait tellement la tête que j’ai mis entre parenthèses le roman sur lequel je travaillais. J’ai écrit Marianne d’une traite. Il fallait que j’évacue.

 

J-P.J. – Les débats se crispent aussi depuis plusieurs années autour de la religion, de l’islam, en particulier…

F.D. – On ne devrait pas avoir à parler des religions, c’est quelque chose d’intime. De même, je ne comprends pas que la laïcité puisse faire débat. Elle fait partie de notre culture historique, politique, sociale, de notre instruction civique. C’est un modus vivendi. Chacun est libre de croire dans ce qu’il veut. C’est comme les dessous chics : tout le monde peut en avoir, mais personne n’est tenu de les exhiber. Dans toute religion, il y a une partie philosophique qui est le dogme. Un dogme ne se discute pas, c’est une croyance, alors autant laisser les gens avec. Il y a d’autres choses à partager quand on rencontre quelqu’un : la musique, les livres, les voyages, la cuisine…

 

J-P.J. – En 2003, vous avez publié Le Ventre de l’Atlantique, qui racontait les rêves d’émigration d’un jeune Sénégalais. Quatorze ans plus tard, l’Europe ne parle que de se barricader…

F.D. – Un Canadien ou un Argentin blanc qui s’installe en France est un expatrié, quelqu’un qui voyage et qui est libre de le faire. Un Africain ou un Afghan ? C’est un immigré, peu importe les raisons pour lesquelles il est là. Si elle ne veut pas encourager la xénophobie, l’Europe doit changer son regard, parce que la représentation qu’on se fait de l’autre alimente le repli sur soi et le rejet. Tant que les Africains ne tireront pas eux-mêmes parti de leurs propres richesses, ils suivront le flux des capitaux vers le Nord. Celui qui part pour sa survie, qui considère que la vie qu’il a à perdre ne vaut rien, sa force est inouïe, parce qu’il n’a pas peur de la mort. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Parcours

Née sur l’île de Niodor, au Sénégal, Fatou Diome arrive en France en 1994. Pour financer ses études, elle fait des ménages, garde des enfants, s’occupe de personnes âgées, donne des cours particuliers. Diplômée, entre autres, en littérature francophone et en philosophie, elle publie en 2001, La Préférence nationale, puis Le Ventre de l’Atlantique. À travers ses ouvrages, elle explore les thèmes de l’immigration et des relations entre la France et l’Afrique.

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Ralite, au carrefour des cultures

Jack Ralite s’est éteint le 12 novembre 2017. Aubervilliers, les États généraux de la culture, le théâtre, le cinéma : la culture, et les politiques qui la portent, furent toujours au cœur de ses préoccupations ! Sur le sujet, il a travaillé, ferraillé, écrit des textes, prononcé des discours enluminés de citations poétiques ou politiques. Rencontre avec Denis Gravouil, secrétaire général de la CGT Spectacle et membre de la Commission exécutive confédérale.

Avec son accord, Chantiers de culture se félicite de publier l’article de notre consœur Christine Morel. Un bel hommage à un grand humaniste qui sut conjuguer avec talent les rapports entre la culture et le travail.

 

 

Christine Morel : Quelle fut la place de Jack Ralite dans le milieu du spectacle ?

Denis Gravouil : Nous le connaissions à plus d’un titre. D’abord parce que Jack Ralite s’est   intéressé aux questions de culture, ensuite parce qu’il fut un soutien très fort dans les batailles contre les remises en cause du régime d’assurance chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle. Il a toujours été présent à nos côtés sur ces deux terrains, les orientations de notre ministère de tutelle et la défense des droits sociaux. Si les deux sujets sont liés, il avait compris qu’il ne faut pas les confondre. Le combat politique pour la culture concerne tous les acteurs du secteur, les professionnels (artistes, techniciens, agents du ministère de la culture…) comme le public. Et le public, c’était son grand souci ! Lui-même n’était pas un professionnel de la culture, même s’il fut administrateur dans plusieurs établissements culturels. Il était un infatigable spectateur, passionné de spectacle. Il allait quasiment tous les soirs au théâtre ou au concert, on le croisait tous les étés au festival d’Avignon et cela jusqu’en 2016 alors qu’il était déjà très fatigué… Il avait assisté à des débats, notamment à celui avec Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, qui se tenait dans la cour de la maison Jean Vilar sur le thème « Réinventer les relations entre monde du travail et culture ». Féru de cinéma, Jack Ralite était aussi un habitué du festival de Cannes.

 

C.M. : Quel rôle a-t-il joué dans la lutte pour les droits sociaux des intermittents du spectacle ?

D.G. : Dès sa création en 2003, il a fait partie du comité de suivi de la réforme du régime d’indemnisation chômage des intermittents à l’Assemblée nationale, instance de discussion entre parlementaires et organisations qui avaient lutté contre la réforme et la forte réduction des droits qu’elle induisait. Il en était d’ailleurs l’un des piliers avec Etienne Pinte (député UMP) et Noël Mamère (député écologiste). Si la capacité de Jack Ralite à faire le lien entre des gens de divers bords et de bonne volonté a été incontestablement utile, ses interventions et ses écrits furent également un grand soutien dans la lutte des intermittents. Quand il parlait, tout le monde se taisait pour écouter ! Il a participé à plusieurs assemblées générales, le 16 juin 2014 à l’occasion d’une très grosse manifestation,  il nous a adressé un texte de soutien que j’ai lu au micro. Intitulé « Avec vous fidèlement », il commençait par un petit extrait du poème La Rage de Pasolini : « La classe propriétaire de la richesse / Parvenue à une telle familiarité avec la richesse / Qu’elle confond la nature et la richesse » et il se terminait par « Toujours plus rassemblés entre vous, toujours plus solidaires avec d’autres qui renoncent à renoncer, vous utilisez votre pouvoir d’agir à l’étage voulu, avec vos sensibilités, vos imaginations, vos intelligences, vos disponibilités. Vous êtes souffleurs de conscience et transmettez une compréhension, une énergie, un état d’expansion, un élan. Adressez-vous à ceux qui rient, réfléchissent, pleurent, rêvent à vous voir et vous entendre jouer. Surtout que le fil ne soit pas perdu avec eux. « L’homme est un être à imaginer », disait Bachelard. A fortiori les artistes et techniciens de l’art que vous êtes. Solidarité, frères et sœurs de combat et d’espérance. Avec vous, comme disent beaucoup de personnages de Molière : « J’enrage ». Avec lui, c’était toujours de beaux textes, d’une grande culture, magnifiquement écrits et qui disaient les choses avec une grande justesse. C’est cela aussi la culture, les beaux textes !

 

C.M. : Et sur le volet de la politique culturelle, quel fut son apport, lui qui n’a pas été ministre de la culture ?

D.G. : Jack Ralite est connu pour les « États généraux de la culture » qu’il a lancés en février 1987 au Théâtre de l’Est Parisien pour réagir à la marchandisation de la culture. À l’époque, celle-ci se mettait en branle via l’audiovisuel, surtout avec la privatisation de TF1. Il fut très présent dans les batailles en faveur de la télévision publique ou du cinéma pour sauver la Société Française de Production, les studios des Buttes Chaumont de l’ORTF, les Studios de Billancourt, il était  très lié avec nombre de réalisateurs (Stellio Lorenzi, Marcel Buwal, Marcel Trillat…). Non seulement il réagissait, il voulait aussi proposer autre chose. Tous ceux qui étaient intéressés ont donc été conviés à en débattre aux États Généraux de la Culture, « un sursaut éthique contre la marchandisation de la culture et de l’art, et contre l’étatisme. Une force qui veut construire une responsabilité publique sociale, nationale et internationale en matière de culture », écrivait-il. Rapidement, ils ont essaimé à travers la France, puis l’Europe : en 1989, la Commission Européenne adopte la directive « télévision sans frontière » (60% d’œuvres européennes et nationales dans les télévisions, si possible) et en décembre 1994, avec l’appui de l’exécutif français, les négociations du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), qui remettaient notamment en cause les politiques de soutien au cinéma, aboutissent à la création de « l’exception culturelle ». Mais la contre-offensive ne tarde pas. De renoncements en renoncements – de la substitution à l’Unesco de l’« exception culturelle » par la « diversité culturelle » en 1999 au rapport Levy-Jouyet sur « l’économie de l’immatériel » en 2006 -, selon les propres mots de Jack Ralite, « peu à peu, l’esprit des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit dans la visée des deux grands marchés d’avenir, l’imaginaire et le vivant ».

 

C.M. : En 2014, il s’est associé à l’appel qui dénonçait le désengagement de l’État de la politique culturelle…

– D.G. : Oui, en février 2014 Jack Ralite fut la plume de l’appel « La construction culturelle en danger » adressé à François Hollande et signé par des centaines d’artistes de toutes disciplines, mais aussi des chercheurs, des syndicalistes (CGT, CFDT, FSU, UNSA et SUD-Solidaires). Pour dénoncer la vision comptable du budget du ministère de la culture (en chute de près de 6% entre 2012 et 2014), les baisses de subventions aux collectivités territoriales, etc… « La politique culturelle ne peut marcher à la dérive des vents budgétaires comme la politique sociale d’ailleurs avec qui elle est en très fin circonvoisinage. « L’inaccompli bourdonne d’essentiel », disait René Char », ainsi se terminait l’appel. Sous l’égide du metteur en scène Gabriel Garran et de Jack Ralite, le théâtre d’Aubervilliers, devenu le Théâtre de La Commune, fut en 1971 le premier Centre dramatique national créé en banlieue. C’est tout l’esprit de la décentralisation que viennent mettre en péril les politiques actuelles de restriction budgétaire et de désengagement de l’État.

 

C.M. : Ce que prépare l’actuelle ministre de la culture semble achever de tout balayer en matière de politique culturelle ?

Gabriel Garran, fondateur et directeur du Théâtre de la Commune à Aubervilliers

D.G. : Tout s’inscrit dans le plan d’action CAP 2022, décrit dans une étude Ernst&Young / Institut de l’Entreprise, de la campagne d’Emmanuel Macron. Le document annonce tout simplement la destruction du Ministère de la culture dans son essence, son découpage par appartement… Tout ce qui a fait la décentralisation culturelle est nié : non seulement des compétences, soit-disant redonnées aux régions, en réalité voient leurs budgets se réduire, mais la pluralité des modes de financements qui permettait la diversité de spectacles serait empêchée par le guichet unique des subventions… En 2014, nous écrivions, avec Jack Ralite « Beaucoup de ce qui avait été construit patiemment se fissure, voire se casse et risque même de disparaître. Le patrimoine dans sa diversité, le spectacle vivant dans son pluralisme, l’écriture, les arts plastiques, les arts de l’image et l’action culturelle sont en danger. Le ministère de la culture risque de n’être plus le grand intercesseur entre les artistes et les citoyens. Il perd son pouvoir d’éclairer, d’illuminer ». Aujourd’hui, nous pourrions écrire exactement la même chose sauf que là, ce qui nous attend est pire qu’en 2014 : la destruction du tissu culturel est programmée, sans autres raisons qu’idéologiques !

 

C.M. : Héritière d’une tradition qui a entretenu une relation forte à

En compagnie du dramaturge Michel Vinaver

l’émancipation, la CGT s’est d’ailleurs engagée, il y a plusieurs années, « pour une démocratie culturelle ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

D.G. : C’est une question qui intéresse la direction confédérale et qui intéresse à nouveau beaucoup de monde dans la CGT, certainement moins que dans une période passée mais au moins cela suscite à nouveau un intérêt. La CGT est soucieuse de dire que la culture n’est pas réservée à une élite ou, comme Jean Vilar, qu’«  il faut faire du théâtre élitiste pour tous ». Cela veut dire proposer des spectacles exigeants mais qui soient financièrement accessibles et auxquels chacun se sente autorisé à assister. C’est important que nous, confédération syndicale, nous affirmions que la culture n’est pas une affaire de spécialistes mais qu’elle est pour tous le moyen de réfléchir, d’échanger, de mettre en mouvement nos intelligences, nos sensibilités, de s’approprier ce que nous voulons faire de nos vies… La culture devrait être un investissement politique dans tous les sens du terme : un investissement par et pour tout le monde, comme l’expression de ce qui fait société. Propos recueillis par Christine Morel

 

 

Un homme de parole

Jack Ralite s’est éteint le 12 novembre 2017, à l’âge de 89 ans. Ministre de la santé de François Mitterrand de 1981 à 1983, délégué à l’emploi de 1983 à 1984, maire d’Aubervilliers  de 1984 à 2003, ex-député (1973-1981) et sénateur (1995-2011) de Seine-Saint-Denis, l’homme, communiste, a été, durant cinquante ans, une figure majeure de la vie politique française. Intime des textes, aimant à citer les auteurs, passionné de théâtre et de cinéma, de poésie et de toutes les formes d’arts… Infatigable spectateur, fidèle aux artistes mais aussi à la banlieue, militant de la décentralisation culturelle et de l’audiovisuel public, il n’aura jamais dérogé à ses convictions. Il fut administrateur de plusieurs établissements culturels : le Théâtre national de la Colline, le Théâtre du Peuple de Bussang, la Cité de la musique.

Deux réalisations-réflexions lui tenaient spécialement à cœur : la création des « Leçons du Collège de France » en sa bonne ville d’Aubervilliers, surtout son intense dialogue avec le chercheur-enseignant Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au CNAM, sur la thématique culture-travail. Quels que soient ses interlocuteurs, Jack Ralite n’engageait jamais le dialogue avec des certitudes préétablies. Solide sur ses convictions, il écoutait d’abord, se laissait interroger voire interpeller par le propos partagé. Jamais un feu follet qui fait une apparition ou dispense la bonne parole avant de s’éclipser, mais toujours présent du début à la fin de chaque débat-rencontre-colloque où il s’était engagé. Ralite ? Un homme de parole, au sens fort du terme.

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Classé dans Art&travail, Entretiens, rencontres, Sur le pavé

Les légendes de Jean Guidoni

En treize titres, Jean Guidoni nous livre ses « Légendes urbaines » où se côtoient l’orgueil blessé, les amours faciles, les doutes, le temps qui passe comme la rage de vivre. Un nouvel album plein de pépites, que le chanteur a offert en régal au public le 20 novembre à La Cigale. En prélude à une longue tournée nationale.

 

Après un beau voyage Paris-Milan en 2014, Jean Guidoni revient nous visiter. Cette fois, il déploie sa propre plume qu’il trempe dans des encres multiples pour nous livrer ses Légendes urbaines. Il le reconnaît, « écrire un nouvel album, j’en avais envie depuis longtemps, mais je n’osais pas encore coucher sur le papier les drôles d’idées qui me trottaient dans la tête… ». Il a bien fait de passer à l’acte. Son opus brille de mille vies comme autant de questions qui parcourent l’existence, comme autant de doutes qui la jalonnent. « Il vaut mieux quelquefois/Ne pas avoir le choix/Ne plus croire au destin/Ou s’en laver les mains », nous chante-t-il dans Visages, avant de danser et de se balancer « dans les salles d’attente des gares, des hôpitaux », « quand la nuit tombe sur les vies coupables/Sur les laissés-pour-compte/Les espoirs négligeables »

Ses morceaux sonnent comme des échos à sa carrière, qui a décollé en 1980 avec l’album Je marche dans les villes. L’artiste nous livre ses sentiments sur la vanité comme la violence de la vie qui passe et La patience du Diable qu’il faut avoir pour faire face. « Tu ne te reconnais plus/Ne dis pas c’est dommage/Ça ne servira à rien/Et rien ne change rien » : les envolées de La note bleue, comme de Dorothy qui contrebalance la haine, teintent subtilement un album où Jean Guidoni campe sa présence sur des textes comme des musiques subtiles, composées par Didier Pascalis. On l’attendait avec impatience sur scène, où il sait délivrer tous ses talents. Après moult concerts affichant complet et une belle tournée en province, il était de retour à Paris, à La Cigale le 20 novembre. Succès confirmé ! Si vous n’avez pas la patience d’attendre une nouvelle date pour rencontrer Jean Guidoni, dégustez dès maintenant ses Légendes urbaines sacrément fignolées, vous ne le regretterez pas. Amélie Meffre

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Classé dans Des mots et des maux, Musique et chanson

Villerupt, l’Italie 40 ans à l’écran

Jusqu’au 12 novembre, Villerupt fête les 40 ans de son Festival du Film  italien. Toujours avec la même fièvre cinématographique transalpine, avide de découvertes et d’hommages  aux succès passés. En présence de Cristina Comencini, présidente du jury.

 

 

Dès l’ouverture du Festival lors du week-end de Toussaint, la foule nombreuse se presse pour assister  à la projection  d’un film de Francesco Bruni en compétition pour le trophée. Ici pas de César ni d’Oscar, mais un Amilcar du nom du sculpteur italo-lorrain Amilcar Zannoni, auteur de l’œuvre originale. Pas moins de 19 films en compétition, des films inédits non distribués en France ou des avant-premières qui,  ainsi que les coproductions, sont plus nombreuses depuis quelques années. C’est en partie le fruit des négociations cordiales menées par l’ex-ministre de la Culture Aurélie Filippetti avec son homologue italien de l’époque, Lorenzo Ornaghi.

Après avoir longtemps écrit les films de Paolo Virzi, Francesco Bruni est devenu le scénariste de la série « Il commissario Montalbano » largement diffusée en France. Le premier film qu’il a réalisé  en 2011, « Scialla ! », a obtenu le prix du meilleur long-métrage de fiction à la Mostra de Venise. « Tutto quello che vuoi » (Tout ce que tu veux), projeté durant le festival, est son troisième long métrage. Il nous montre la rencontre improbable d’un jeune un peu à la dérive, sans emploi et sans projet, avec un vieil homme érudit de 85 ans, poète ayant connu son heure de gloire jadis. Pour mettre fin à son oisiveté, le père du jeune Alessandro le contraint d’accompagner journellement le vieillard atteint d’un début d’Alzheimer. Comme toujours, les symptômes de cette maladie causent problèmes et soucis divers mais créent aussi parfois des embarras très cocasses. Bruni, pour avoir vécu cette situation avec son père, y met beaucoup d’humanité et d’humour. Peu à peu, l’alchimie se fera entre l’adolescent amorphe et l’intellectuel : ce sera du gagnant-gagnant. En effet, la culture et la sagesse du vieillard apaiseront Alessandro et stimuleront sa curiosité défaillante alors que la bande de potes du jeune homme, pas toujours très recommandable, entrainera le vieux poète dans une aventure rocambolesque et vers une jeunesse retrouvée.

« Tutto quello che vuoi », Francesco Bruni.

Aux côtés du jeune Andrea Carpenzano, il faut noter l’extraordinaire interprétation de Giuliano Montaldo.

 

La thématique des relations intergénérationnelles semble avoir inspiré d’autres réalisateurs. On la retrouve dans « La Tenerezza », le dernier film du talentueux Gianni Amelio à qui l’on doit notamment le « Ladro di bambini » (Voleur d’enfants), grand prix du jury à Cannes en 1992. Relation intergénérationnelle à double niveau : celle d’un grand-père et son petit-fils, celle de ce même vieil homme acariâtre avec une jeune voisine mère de famille de l’âge de sa fille, alors qu’il refuse son affection à ses propres enfants. Avec son talent habituel tout en sensibilité et en finesse, Amelio nous donne à voir des échanges surprenants, notamment entre le vieil homme aigri et solitaire et le mari de la voisine qui lui demande « que peut-on dire à un enfant ? Je ne sais pas y faire avec mes enfants… ». Réponse ? «  On peut tout dire », mais ajoutant sans complexe « les miens je les aimais beaucoup petits et puis ils ont grandi et un truc bizarre s’est passé … j’ai cessé de les aimer ». Nulle provocation mais plutôt l’expression d’une douleur innommable. Il faudra l’électrochoc d’un drame pour briser l’armure qui enserre le vieillard et lui intimer le chemin vers le cœur de sa fille. Film intelligent et subtil qui laisse des traces. Plus léger mais non moins intéressant est le traitement de ce thème dans la comédie de Francesco Amato, « Lascia ti andare » (Laisse-toi aller). Elia, interprété par l’excellent Toni Servillo, est un psychanalyste romain plus tout jeune, très égocentrique et un brin dépressif…. Après une alerte de santé, on lui conseille vivement de faire du sport. En salle pas question, il va donc prendre un coach personnel. En l’occurrence, une jeune espagnole compétente mais très extravertie qui l’insupportera beaucoup au début mais à laquelle il finira par s’attacher. Ils se feront finalement beaucoup de bien mutuellement, comme

« Che cos’è l’amore », Fabio Martina.

l’affirme le réalisateur « l’un part de la tête, l’autre du corps, mais le psy et le coach font le même travail : remettre les gens sur pied » !

Autre relation intergénérationnelle, insolite et même subversive, celle proposée dans le bouleversant documentaire  du jeune réalisateur Fabio Martina « Che cos’è l’amore » (C’est quoi l’amour) sur la relation amoureuse entre deux partenaires que 43 ans séparent. Il ne s’agit pas d’un vieux barbon et d’une jeunette, ce qui surprendrait à peine, mais d’une pétulante jeune fille de 93 ans, Vanna Botta -poétesse, peintre, chanteuse et bourrée d’humour- avec un vieux gamin de 50 ans, Danilo Reschigna, acteur et dramaturge. « Une amie, une voisine qui connaissait Danilo, m’a parlé de leur histoire en me suggérant de faire un film sur eux », raconte le réalisateur. « J’étais débordé de travail sur un autre projet et j’ai refusé. Mon amie m’a pratiquement harcelée jusqu’à ce que j’accepte au moins de les rencontrer. Pour lui faire plaisir, j’ai accepté sans engagement aucun. Au bout d’à peine une heure passée avec eux, je savais déjà que je ferai ce film ».  L’auteur étant familier des sujets sociaux et philosophiques, leur histoire devient sous son œil bienveillant et pudique une œuvre d’art  poétique dans laquelle Eros gagne contre

« La vita in comune », Edoardo Winspeare.

Thanatos. Tendresse et joie de partager redonnent à la prodigieuse vielle dame goût à la vie dans un hymne à la tolérance qui nous laisse pantois.

 

Comme toujours dans le cinéma italien, la dénonciation des problèmes sociétaux et environnementaux est présente dans de nombreux films. « Veleno » (Poison), le film du réalisateur napolitain Diego Olivares, évoque le double drame de la pression mafieuse sur les agriculteurs et de la pollution des sols dans la région de Naples. La descente aux enfers du couple est poignante. « La vita in comune » (La vie en commun) d’Edoardo Winspeare prend le parti d’en rire quand il s’agit de lutter au conseil municipal contre l’envie de certains de favoriser le bétonnage des côtes superbes du Salento, à l’extrémité des Pouilles. Le maire, désabusé et fan de poésie, trouvera un renfort inattendu au sein de sa communauté et parmi ses membres les plus loufoques ! Plus délirante, l’histoire de contestation dans la comédie « L’ora è légale », cinquième film du tandem Salvatore Ficarra et Valentino Picone : en Sicile dans la ville de Pietrammare, le professeur Natoli, à peine élu maire, entend bien mettre en pratique ses promesses de campagne pour lutter contre les abus et la corruption. Scandalisée, la population habituée aux passe-droits et à l’illégalité se révolte et veut pousser le maire à la démission !

La politique et l’histoire italiennes, qui ont nourri notamment les chefs-d’œuvre de Francesco Rosi (L’Affaire Mattei,  Main basse sur la ville, Le christ s’est arrêté à Eboli…), sont encore présentes chez  Gianni Amelio et Marco Tullio Giordana. Ils perpétuent la tradition italienne du cinéma « engagé ». Villerupt  rend hommage à ce dernier en lui décernant l’Amilcar de la Ville 2017 et en programmant six de ses films. Giordana s’intéresse aux épisodes les plus critiques de l’histoire de son pays : la fin du fascisme, les années 70, le phénomène mafieux. Dans « Romanzo di una strage » (Roman d’un massacre), il évoque avec brio l’attentat meurtrier de la Piazza Fontana à Milan. Le 12 décembre 1969, une bombe explose à la Banque Nationale de l’Agriculture, faisant 17 morts et 88 blessés. Les tensions sont fortes et les affrontements souvent violents à cette époque entre les groupes contestataires et les forces de l’ordre. L’attentat est une provocation et une ruse des mouvements d’extrême droite pour compromettre les groupuscules anarchistes en leur faisant porter le chapeau. Le commissaire Calabresi (Valerio Mastandrea, excellent) doute de leur culpabilité mais sa hiérarchie l’empêche de mener à bien son enquête afin de

« Romanzo di una strage », Marco Tullio Giordana.

profiter de ce drame sanglant pour cautionner une forte répression de l’extrême-gauche.

 

Parmi les nombreux films à l’affiche, 72 au total, signalons une Carte blanche  consacrée à Luigi Comencini, dont la fille Cristina est présidente du jury. Qui eut pu prédire un si bel avenir au petit festival des débuts, dont genèse et contexte historique et social nous furent contés dans un précédent article ? Le Festival du Film Italien de Villerupt n’est pas un festival régional, il est une vitrine nationale incontournable de la production cinématographique transalpine. Clin d’œil des programmateurs avec une sélection de films italiens primés (Oscar, Palme, Lion, Ours…) qui nous permettent de revoir, ou de découvrir pour les plus jeunes, nombre de chefs-d’œuvre : « Padre Padrone », « La vie est belle », « Nuovo cinéma Paradiso », « La chambre du fils », « L’arbre aux sabots » et d’autres sont  réunis sous le titre « Le cinéma italien qui gagne » ! En écho à ce festival qui a conquis depuis longtemps ses lettres de noblesse, n’en déplaise à nombre de médias nationaux qui continuent de l’ignorer. Chantal Langeard

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Berutti, son grand amour

Au Théâtre des Martyrs de Bruxelles, du 26/10 au 19/11, Jean-Claude Berutti signe la mise en scène d’Un grand amour, un texte de Nicole Malinconi. Celle qui vit à Namur est entendue comme une voix qui compte dans la littérature belge et c’est Janine Godinas, grande dame du théâtre belge, qui tient le rôle. Tandis qu’au Mouffetard, à Paris, Delphine Bardot joue Les folles.

 

 

Un grand amour (1), c’est un bref récit d’une cinquantaine de pages. Au fil d’une écriture délibérément maigre, factuelle peut-on dire, une femme d’âge se raconte devant un témoin muet qu’on ne verra pas, sauf, à point nommé, dans le grand miroir incliné dans le dos de celle qui parle, lorsqu’on décèlera la silhouette de la visiteuse esquissée en vidéo. On saisit assez vite que la bourgeoise au maintien digne qui se confie se délivre enfin d’un secret étouffant.

Son mari, nazi de la première heure, condamné et mort à l’heure où elle l’évoque, était le commandant du camp de concentration de Sobibor. À partir de là, d’arguties affectives en cuisants remords d’ordre moral, le discours devient de plus en plus complexe. Elle savait, bien sûr, ce qui se passait non loin du foyer où elle élevait ses enfants. L’homme, qu’elle aimait, n’était que déni, ayant pour seul prétexte d’énigmatiques travaux de construction.

La scène est supposée être au Brésil, à São Paulo précisément, où, après la guerre, la famille a vécu incognito. La vertu de la partition réside dans la franchise de la confession, mêlée d’infimes réticences propres à la classe sociale de celle dont le soliloque s’adresse, non seulement à celle qu’on ne voit pas, mais avant tout au public. C’est extrêmement difficile à mener à bien dans le jeu. Par bonheur, c’est Janine Godinas, grande dame du théâtre belge, qui tient le rôle. On l’a bien connue en France, aux côtés de Gildas Bourdet, dans les lointaines aventures du Saperleau et des Bas-Fonds. Parfaite maîtrise de la voix et du geste, au sein d’une sorte de calme fiévreux, avec de courtes fêlures dans le quant-à-soi.

Du grand art, dans la mesure où Janine Godinas parvient à presque émouvoir, ce dans une situation dont cette femme n’est qu’à demi victime de circonstances qu’elle n’eut pas la force de bousculer en partant. Là réside d’ailleurs la force subtile du texte. Beau travail théâtral d’ensemble, mené avec tact dans une entreprise de vérité criante, à des fins d’élucidation d’ordre historique, devant des spectateurs dont le silence, constant en cours de route, s’avère très parlant à l’instant des bravos. Jean-Pierre Léonardini

(1) Le texte est publié par Esperluète Éditions.

 

À voir aussi :

Les folles, au théâtre Mouffetard

Un spectacle tout en dentelles où la marionnettiste Delphine Bardot, accompagnée du musicien argentin Santiago Moreno, donne corps et vie à ces mères et grands-mères en quête des leurs, disparus tragiquement sous le joug mortifère de la dictature argentine. Surnommées « Les folles de mai », mains nues et seulement coiffées de leur foulard blanc, elles défilèrent inlassablement en rond à partir de 1977 sur la fameuse Place de Mai devant le palais présidentiel. Pour réclamer justice et réparation, défier la junte militaire et exiger des réponses à leurs questions : qu’avez-vous fait de nos 30 000 enfants, filles et fils ? Que sont devenus leurs corps ?

Un spectacle d’une grande intensité dramatique, où le tragique le dispute au poétique. De la musique et des chansons, pas de mots, des images d’actualité de l’époque : contre la résignation et l’oubli, la force de l’amour et de la dignité bravant répression et violences policières au service d’une tyrannie sous les ordres du général Videla ! Une interprétation d’une extrême sensibilité où douleurs et souffrances percent derrière la délicatesse du geste, une pièce à ne pas manquer, en particulier pour celles et ceux qui, peut-être vous comme moi, furent gratifiés de l’immense honneur et privilège de « tourner » en compagnie de ces femmes courageuses dans la moiteur de Buenos-Aires. Créée lors du récent Mondial des marionnettes de Charleville-Mézières, une sombre tranche d’histoire sublimée par la grâce des planches, des images et souvenirs puissants ravivés par la « folle » Bardot. Yonnel Liégeois

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Indridason, du froid à l’effroi

Le romancier islandais Arnaldur Indridason s’affiche parmi les plus grands écrivains d’Europe du Nord. Lauréat de nombreux prix littéraires, cet historien de formation et scénariste de cinéma nous propose, au travers de ses héros, une vision quelque peu désenchantée du monde. Rencontre

 

 

Yonnel Liégeois : Comment l’historien de formation que vous êtes est-il devenu auteur de polars ?

Arnaldur Indridason : Les études d’histoire sont une très bonne base pour devenir écrivain ! L’Histoire raconte des histoires et certaines d’entre elles sont bien évidemment matière à des romans en devenir. Si l’historien est en quête de vérité, l’auteur de romans l’est aussi d’une certaine manière. Quoique les deux procèdent d’une démarche différente : le premier s’appuie sur la recherche des sources, le second sur son imagination et sa liberté de création. C’est pourquoi d’ailleurs je trouve plus sympathique d’être auteur de romans qu’historien, il y a moins de contraintes, même si mes romans sont très liés à la grande Histoire ! Quand j’ai commencé à écrire cependant, je n’avais pas conscience de faire du polar ou du roman noir. On m’a classé dans un genre, ce sont des catégories littéraires dans lesquelles je ne me reconnais pas, j’écris simplement des romans. Certes, la forme du roman policier s’adapte à mon style. J’aime bien construire une histoire avec une certaine tension, une histoire qui va impressionner le lecteur dans tous les sens du terme, je m’attache aussi beaucoup à travailler la psychologie de mes personnages. Autant de règles qui sont valides pour tout roman.

 

Y.L. : Le tempérament de vos personnages, l’inspecteur Erlendur en particulier, est-il induit de l’insularité et de la climatologie spécifiques à l’Islande ?

A.I. : Diverses caractéristiques, intérieures et extérieures, composent le personnage d’Erlendur. Il est fabriqué à partir de la brume islandaise, de la pluie et de la neige, des longs hivers et des lourds étés. Voir ou ne pas voir le soleil pendant trois mois influence certes sur le tempérament, mais il est façonné aussi par des données historiques spécifiques à l’Islande : Erlendur appartient à cette génération qui a connu l’exode rural, cette mutation d’une société paysanne pauvre en une société citadine riche. Dans cette évolution, beaucoup d’Islandais se sont retrouvés comme des « laissés en arrière », au pire des laissés pour compte qui n’ont jamais réussi à s’adapter aux changements ni à s’enraciner dans le présent… L’image que se font les étrangers de l’Islande relève parfois d’une grande naïveté : la nature, l’air pur et la vie « comme une danse sur un lit de roses », une partie de plaisir selon une expression populaire ! La réalité ? Reykjavík (120.000 habitants sur les 338.000 que compte l’Islande, ndlr) est une ville confrontée aux bons et mauvais côtés de toute grande métropole. D’où l’accueil chaleureux que les Islandais font à mes romans, qu’ils considèrent d’abord comme des romans « réalistes » et non policiers.

 

Y.L. : Dans votre roman L’homme du lac, on découvre une Islande dont l’histoire est très liée à celle du socialisme. Qu’en est-il exactement ?

A.I. : Avant et pendant « la guerre froide », le parti socialiste islandais était très influent et il entretenait des rapports étroits avec l’Union Soviétique, il s’opposait très violemment aux forces conservatrices du pays. Les événements de Budapest puis de Prague ont profondément bouleversé la donne. À cette époque, l’Islande est devenue une position stratégique très importante, la base arrière des États-Unis. Qui a eu une influence très importante dans la vie culturelle locale… Dans le concert européen, l’Islande peut s’enorgueillir de son système éducatif et de ses structures de santé, l’un et l’autre presque gratuits. Que la nation continue d’investir dans ces deux richesses, éducation et santé, est une donnée essentielle. Le pays a connu un grand boum économique, grâce à la pêche qui reste le premier secteur industriel, et au tourisme. L’adhésion à l’Europe fait grand débat (lors de la crise financière de 2008, il fut le seul pays européen à condamner et emprisonner banquiers et affairistes véreux, ndlr), mais l’Islande reste très attachée à son indépendance obtenue en 1944 face au Danemark et à sa richesse nationale, le poisson. Comme à sa production culturelle, l’État pouvant accorder pendant trois ans un « salaire d’artiste » à tout créateur, qu’il soit musicien, écrivain ou plasticien. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

En savoir plus

Né à Reykjavík en 1961, Arnaldur Indridason fait partie de cette nouvelle génération marquante d’écrivains venus du Nord. Tous ses romans, superbement traduits en français par Éric Boury et couronnés de nombreux prix littéraires, sont disponibles aux éditions Métailié. À lire en priorité, bien sûr, les diverses aventures de l’inspecteur Erlendur qui nous dépeignent en profondeur une Islande riche de ses atouts et contradictions. Nouvellement publiés, les deux premiers tomes de la trilogie des ombres, Dans l’ombre et La femme de l’ombre : l’Islande dans les années 40, à l’heure où les bases militaires américaines prennent pied sur le territoire, en compagnie de deux jeunes et nouveaux inspecteurs. Indridason au mieux de sa forme, percutant et haletant, une grande plume !

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Klaus Vogel, l’histoire d’un mec…

Co-fondateur de « SOS Méditerranée », Klaus Vogel publie Tous sont vivants. Le capitaine de marine a lâché la passerelle d’un porte-conteneurs pour recueillir d’improbables embarcations surchargées de détresses humaines. Tandis qu’au théâtre de l’Essaïon, Malyka R.Johany court De Pékin à Lampedusa.

 

 

Histoire peu banale que celle de cet homme réservé et pudique au regard limpide, très loin du baroudeur à la recherche d’une image médiatique ! Il nous la conte dans son livre Tous sont vivants. En fait, il n’aura eu pas moins de quatre vies. « Je ne voulais pas être marin, je voulais être médecin »  confie-t-il d’emblée.

Avant d’entreprendre ses études, le jeune bachelier de 17 ans veut travailler comme ouvrier « pour sortir de mon milieu bourgeois, confortable…». Ce sera sur un bateau, il embarque sur le Bavaria, direction l’Indonésie ! «  En six mois, j’ai appris à accomplir tous les travaux réservés aux matelots ». Après cette expérience très formatrice, il commence ses études de médecine à la faculté de Regensburg mais il tombe de haut. « Au fil des mois, j’ai découvert avec étonnement, puis déception et ennui que ces études ne ressemblaient en rien à ce que j’avais imaginé. Tout était théorique, distancié, glacial. Nos seuls contacts avec les corps étaient les séances de dissection ».  Il découvre aussi le mandarinat tout puissant du milieu hospitalier de cette époque, les grands professeurs inaccessibles aux équipes et aux malades. Il s’accroche cependant à son rêve d’enfant et réussit l’examen de fin de deuxième année. Il décide de faire une pause.

Désireux de reprendre son cursus d’apprentissage dans la marine, il recontacte la compagnie Hapag-Lloyd et embarque à nouveau pour sept mois de navigation. D’abord en Amérique du Sud, puis en Mer du Nord. En 1978, il décide d’intégrer l’école d’officiers de marine marchande de Brême, sans abandonner son idéal de soigner les gens. « J’ai travaillé parallèlement à l’hôpital comme aide-soignant… J’ai tenu quelques mois, mais le rythme était infernal, tout me passionnait ! J’étais heureux mais épuisé ». Rapidement, il a fallu choisir : ce sera la navigation. Cependant, à l’hôpital il fait une rencontre déterminante, Karin, élève infirmière qui sera sa compagne de toujours, mère de ses quatre enfants mais aussi et surtout soutien et partie prenante de tous ses combats et engagements futurs. Au printemps 1982, survient un incident marquant. Fraîchement diplômé à 25 ans, il est lieutenant de pont sur le cargo Kongsfjord. « Chargé de tracer la route sur la carte, j’ai fait au plus court, au plus direct, au plus logique : traversée de la mer de Chine…..Je savais que nous risquions de croiser des boat people. J’avais entendu parler du Cap Anamur, le navire allemand, et de l’Île de Lumière, le navire-hôpital français…. Nous avions beaucoup de place à bord. Le capitaine a refusé mon tracé… Je me suis tu, j’ai obéi ». La nuit suivante, il fait un cauchemar qui deviendra récurent : il ne parvient pas à retenir les mains d’hommes et de femmes en train de se noyer.

 

Avec la naissance de Lena, son premier enfant qu’il veut voir grandir, il quitte la compagnie, désireux de reprendre des études pour un semestre ou deux. « Je me suis donc lancé dans des études d’histoire, de philosophie et d’économie à l’université de Göttingen…Je voulais comprendre comment deux guerres mondiales avaient fait exploser le vingtième siècle ». L’étudiant est brillant, on lui propose rapidement une bourse qui lui permet de continuer à étudier en subvenant aux besoins de sa famille. Il s’interroge sur le nazisme, veut en savoir plus. Son double « ADN » familial le place dans l’œil du cyclone qui a ravagé l’Allemagne puis le monde. En effet, son héritage généalogique se résume en une phrase : « la famille de mon père était communiste, celle de ma mère, nazie ». Hugo Vogel travaillait à Hambourg pour le journal « Rouge » comme ouvrier typographe, « il a rencontré ma grand-mère Rosi aux jeunesses communistes ». Du côté maternel, c’est une autre histoire. « Mon grand-père Erich Von Lehe, était un historien érudit, il lisait et écrivait couramment le latin, et un officier d’infanterie de marine. Il a adhéré au parti nazi dans les années 1930 et s’est engagé dans les SA… Jusqu’à quand a-t-il suivi Hitler ? Je l’ignore mais je sais qu’il est resté loyal à ses supérieurs jusqu’à la fin ». Ce qu’il a appris de plus gênant sur le passé de ce grand-père ? Son amitié avec le sinistre Léon Degrelle, chef belge des SS de Wallonie, négationniste jusqu’à sa mort en 1994. En revanche le destin de sa grand-mère Sigrid (la femme d’Erich) est assez émouvant. « Inconsolable d’avoir découvert après coup les horreurs du régime nazi, elle a sombré dans une sévère dépression. Enfant, ma mère se souvient de l’avoir entendue parler de « unsere grosse Schuld, notre grande responsabilité ». Bien évidemment, dans la famille von Lehe, on n’évoquait jamais cette période de l’histoire et la compromission familiale, à l’exception de la courageuse Sigrid ! « Presque 50 ans de silence familial depuis la fin de la guerre, nous sommes tous nés et avons tous grandi dans ce silence ».

Notre marin-étudiant-historien-chercheur s’installe à Paris à la rentrée 1986 pour une année universitaire. Il prépare son doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales. Dans ses bagages Karin, bien sûr, Lena et Max leur deuxième enfant. Ce séjour explique l’aisance de Klaus Vogel dans notre langue, il tissera de nombreux liens durables dans notre pays ainsi qu’en Italie. En 2000, sa mission de coordinateur de recherche achevée, il se retrouve au chômage. Son thème de prédilection sur le nazisme, et le concept de « spirale de violence » en général, reste en suspens faute d’avoir trouvé un financement et d’avoir pu réaliser son rêve de fonder une « maison d’Anne Franck ». Finalement, le « break » des études aura duré… dix sept ans ! Troisième tranche de vie, « à 44 ans, j’ai décidé de reprendre la mer… J’ai trouvé un poste de second dans une bonne compagnie. En dix-sept ans, c’était la première fois que j’avais un vrai contrat qui me permettait de ne plus me demander chaque année comment j’allais subvenir aux besoins de ma famille ». Il retrouve le plaisir de naviguer et s’apaise, « en m’éloignant des côtes j’ai pris du recul et j’ai repris mon souffle ». Il accède au grade de capitaine en 2005. Deux ans après, il retrouve la compagnie Hapag-Llyod de ses débuts de mousse pour prendre la barre de gigantesques porte-conteneurs.

 

Cette sécurité prend fin brutalement. En novembre 2014, la compagnie invite tous ses capitaines au siège de Hambourg pour un grand symposium. Ce matin-là, dans sa chambre d’hôtel, il entend à la radio l’interview d’un représentant des garde-côtes italiens, qui réagit à l’arrêt soudain de l’opération Mare Nostrum : les états européens refusent de prendre en charge la suite des opérations. Il rejoint la réunion, la tête ailleurs, obsédé par ce qu’il vient d’entendre. « Qui va leur porter secours désormais ? Va-t-on les laisser se noyer ? J’ai à nouveau senti le poids du silence, écrasant, qui s’abattait sur mes épaules ». Quelque chose de profond lui remue les entrailles, peut-être l’évidence de « unsere grosse Schuld », à moins qu’à ses oreilles ne revienne une autre phrase de sa grand-mère, « nous devons regarder ce qui s’est passé avec les yeux grands ouverts »… C’est irrépressible, il ne sera pas complice par passivité de ce drame contemporain, « quelque chose en moi a dit Non… Je me suis levé et je suis parti ». Informée de sa démission surprise, Karin hésite à peine, « ok, je comprends », commente-t-elle en trois mots.

Quatrième phase de vie, peut-être la plus dure mais la plus exaltante aussi ! Fort de son intention de sauver les gens qui se noient en méditerranée, il dévore la documentation, passe des heures sur internet pour découvrir une réalité encore plus effarante qu’il ne le pressentait. « Plus je lisais et plus l’idée s’imposait à moi : si les gouvernements européens ne réagissent pas, il faut que la société civile européenne se mobilise ». Trouver un grand bateau et bien sûr des capitaux ? La tâche est ardue, le chemin sera long, l’association s’appellera « SOS Méditerranée ». Il contacte ses amis et ses nombreuses relations en Europe, il étudie le fonctionnement des ONG et part avec Karin à Lampedusa. Avec trois membres parisiens de Médecins du Monde qui les rejoignent, ils sont accueillis par la maire Giusi Nicolini. Elle les écoute avec émotion, les regarde et lâche « Siete pazzi ma sono con voi, vous êtes fous mais je suis avec vous » ! Avant son départ de France,  Klaus Vogel avait fait la connaissance de Sophie Beau et de sa longue expérience dans les projets humanitaires. Très vite, l’accord est conclu, le tandem franco-allemand est né : Sophie portera le projet en France. Tous deux signent à Berlin, le 9 mai 2015 – jour de l’Europe, la charte fondatrice du réseau européen SOS Méditerranée. Ne reste qu’à trouver un bateau et de l’argent…

 

Klaus Vogel ne veut pas solliciter le sponsoring des entreprises du CAC 40. La contribution doit rester citoyenne, venir de la société civile, c’est impératif. Lancée en 2015, via un site de financement participatif, la levée de fonds est un succès. Il reste à trouver « le » bateau, suffisamment grand et costaud, à recruter et former des équipes de navigation. Pendant ce temps, la tragédie en mer ne cesse de s’amplifier et ses amis italiens s’inquiètent de ne rien voir venir. Juste un an après sa démission, ils visitent en novembre l’Aquarius, un patrouilleur de pêche de 77 mètres qui, avec les aménagements nécessaires, devrait convenir à la mission. Les tractations sont laborieuses avec le propriétaire, il manque encore des fonds. Enfin, « le 22 décembre, nous signons au nom de SOS Méditerranée un contrat d’affrètement pour trois mois et demi. Il sera à notre disposition en mer Baltique à partir du 15 janvier 2016 ». Il était temps, Klaus Vogel est à bout de force alors que la véritable aventure de sauvetage ne fait que commencer. Ce sera le soir du 20 février, jour de l’appareillage en direction de Lampedusa, depuis l’Ile de Rügen dans la Baltique.

Quelques jours plus tard, au large de la Libye, l’émotion est grande lorsqu’ils reçoivent un signalement du MRCC de Rome (Maritime rescue coordination center), l’organisme sous l’égide duquel ils opèrent. « Je cherche avec mes jumelles et à un moment, je le vois… C’est hallucinant. Inimaginable. Quand on connaît la Méditerranée, c’est impensable… Follement dangereux. Et les gens qui ont fait monter des humains sur ce machin et les ont livrés à la mer sont des criminels ». Soulagement, ils seront tous sauvés. Son projet fou a réussi. En mai 2017, ils auront effectué plus de cent sauvetages et récupéré dix-huit mille rescapés. Mais ne l’oublions pas, le fonctionnement de l’Aquarius coûte 11.000 € par jour et dépend uniquement des dons privés de citoyens européens ! Ce mois d’août verra de sinistres tentatives réactionnaires contrecarrer les opérations de sauvetage sur zone des différents navires européens. Elles provoqueront la courageuse réaction de l’UGTT, l’Union générale des travailleurs tunisiens. Le puissant syndicat demandera à tous ses agents et employés portuaires d’empêcher le ravitaillement du bateau en question.

Au printemps 2017, Klaus Vogel a passé le relais pour les fonctions opérationnelles, mais il continue de veiller sur SOS Méditerranée. « Je veux avoir le temps d’être un grand-père pour Léo, un père pour mes enfants, un mari pour Karin ». Modeste, bien qu’ayant fait plus que la part du colibri, Klaus Vogel l’assure, « l’Aquarius n’est pas un miracle. Ce bateau est la preuve concrète de ce que des humains ordinaires peuvent réaliser lorsque leur horizon de pensée s’ouvre suffisamment pour trouver un champ d’action ». Chantal Langeard

 

 

De Pékin à Lampedusa

Elle court, elle court, la gamine de Somalie ! Insensible à la souffrance, indifférente aux quolibets des djihadistes mais terrorisée à la croisée de ces milices qui sèment la mort dans les rues de Mogadiscio… L’objectif de Samia Yusuf Omar ? Participer aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2008, elle gagne son pari et court les éliminatoires du 200 mètres au côté des plus grandes athlètes de la planète. Avec une paire de chaussures prêtée par l’équipe soudanaise, d’une pointure trop grande… Elle vise une nouvelle sélection aux J.O. de Londres en 2012. Dans l’espoir de meilleures conditions d’entraînement, elle tente « le grand voyage » pour l’Europe. Un rêve brisé net à l’aube de ses 21 ans, les gardes-côtes italiens repêchent son corps au large de l’île de Lampedusa. Une

Co La Birba compagnie

athlète et femme méprisée dans son pays, une victime de la guerre et de la misère, enterrée avec quatre autres jeunes migrants dans l’indifférence et l’anonymat.

Écrite et mise en scène par Gilbert Ponté au théâtre de l’Essaïon, la pièce « De Pékin à Lampedusa » raconte le parcours tragique de Samia. Sans didactisme ni pathos superflu, dans la tension extrême d’un corps projeté vers la ligne d’arrivée, Malyka R.Johany incarne avec la fougue et la beauté de sa jeunesse le destin de ces milliers de migrants aux rêves échoués en pleine mer : de la poussière des ruelles de Mogadiscio à la cendrée du stade de Pékin, du sable des déserts soudanais et libyen aux rives de la Méditerranée… Face à l’incurie presque généralisée des États européens et contre une mort annoncée, entre émotion et raison, un poignant appel à la lucidité et à l’hospitalité. Yonnel Liégeois

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