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Hordé, des mots justes sur un lourd silence

Le dernier essai de Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille depuis 1989, s’intitule l’Artiste et le Populiste, avec pour sous-titre « Quel peuple pour quel théâtre ? ». Philosophe de formation, il prend ce thème de haut, sans se cantonner au ciel des idées.

Chantiers de culture est ravi de compter désormais Jean-Pierre Léonardini au nombre de ses contributeurs. Ancien responsable du service Culture au quotidien L’Humanité, critique dramatique reconnu par ses pairs, écrivain et comédien, il est l’une des dernières grandes signatures de la presse française : l’élégance de la plume alliée à l’intelligence du propos. À la rentrée de septembre, paraîtra régulièrement « La chronique de Léo ». Pour l’heure, en cette période estivale, Chantiers de culture vous offre quelques billets littéraires de cet éminent « travailleur » des arts et lettres. Bienvenue, Léo ! Yonnel Liégeois

 

 

S’il multiplie les formules irréfutables (« Le populisme, c’est du peuple sans le soulèvement, soit une supercherie » ou encore « Être réactionnaire, ce n’est pas se référer au passé, c’est le figer »), en lui l’instigateur de théâtre, le citoyen, le connaisseur sensible cohabitent pour analyser la situation concrète au sein du « lourd silence qui pèse sur la culture, la défigure et laisse libre cours aux dérives populistes et démagogiques ». « L’opposition stérile entre une culture populaire et une culture élitaire, affirme Jean-Marie Hordé avec force, profite de ce silence, travestit la réalité et fait passer l’ignorance pour un constat d’évidence », le pire danger étant « quand la vertu prend le masque du nombre ». Il parvient donc, en un style vif au service d’une pensée coupante, à faire le tour, en somme, de la mise en question récurrente de « l’échec de la démocratisation culturelle », fallacieux prétexte à l’aveulissement d’une politique d’État renonçant peu à peu, depuis au moins 2007, sous le règne de Sarkozy, à un dessin ferme et résolu.

Il est dans cet écrit, L’artiste et le populiste, des séquences passionnantes, entre autres celles qui ont trait à la singularité de l’artiste face à la norme instituée, d’où il ressort que  « l’art n’est pas légitime par son succès, mais par l’imprévisibilité de ce qu’il donne à voir, par l’imprévisibilité de son audience ». Et puis, « sur le champ de la culture, l’opposition du peuple et de l’élite ne correspond à aucune réalité », car « ce qui se joue est une porosité, un va-et-vient incessant ». Mais alors, qu’est-ce qu’une assemblée silencieuse constituée au hasard, de soir en soir ? Il y assemblée possible lorsque, entre le spectacle et le spectateur, quelque chose entre chacun d’eux prend vie. « L’assemblée dispose qu’il n’y a pas d’entre-nous clos ou communautaire, mais qu’il y a entre chacun de nous et en chacun la place d’un tiers ». Au nombre des réflexions stimulantes que nous offre Jean-Marie Hordé, je privilégie volontiers celle-ci : « Il n’y a pas de communauté réelle constituée par la coprésence de subjectivités et d’histoires différenciées ; il y a des communautés imaginaires réunies par les souvenirs différents d’une expérience commune, vécue simultanément ». Jean-Pierre Léonardini

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Avignon 2017, Nguyen et les autres

Marine Bachelot Nguyen, de mère en Fils

De sa conception à sa réalisation, Le Fils, ce spectacle signé David Gauchard sur un texte de Marine Bachelot Nguyen, est sinon exemplaire du moins d’une grande justesse. Justesse de la réponse de l’auteure, qui est également en d’autres occasions metteure en scène, à la commande très précise de David Gauchard lui demandant de décrire un phénomène d’aliénation s’emparant d’une personne au cœur de notre société.

 

 

Marine Bachelot Nguyen a très scrupuleusement respecté le contrat ! Le Fils raconte l’histoire d’une femme prise au fil des jours et des nuits dans un engrenage infernal, celui que lui a imposé les circonstances, celui du militantisme des mouvements catholiques traditionalistes, des opposants au mariage pour tous, anti IVG, etc. Pour ce faire, elle a effectué un travail documentaire considérable, revenant sur les manifestations qu’elle a connues à Rennes, la ville où elle réside, notamment contre les représentations du spectacle de Romeo Castellucci qui firent scandale, Sur le concept du visage du fils de Dieu. À partir de là, elle a écrit le parcours d’une pharmacienne, de ses études au cours desquelles elle fait la connaissance de son mari, lui aussi pharmacien, de leur union, de la naissance des enfants (deux garçons qui s’avéreront être très différents l’un de l’autre), de la vie quotidienne au magasin dans une petite ville de province où tout son militantisme, dans un premier temps, consiste à refuser de vendre des contraceptifs, pour cause de rupture de stock, avant d’être littéralement happée par la machine de l’activisme pur et dur. Ainsi pense-t-elle être parfaitement intégrée à la société bien pensante de sa petite ville…

 

L’art et l’intelligence de Marine Bachelot Nguyen consistent à ne pas forcer le trait, à décrire de manière quasiment clinique la vie de son personnage qui se raconte et passe aussi parfois à un récit à la troisième personne du singulier, apostrophant parfois le public en lui posant des questions du genre de : « Et vous, vous parlez de sexualité avec vos enfants ? »… L’écriture de Marine Bachelot Nguyen est d’une belle clarté, apparemment simple, en tout cas d’une réelle efficacité. Présente lors des répétitions, elle a pu voir l’évolution de son personnage adhérant parfaitement à la vision qu’en donne la comédienne, seule sur scène dans la belle scénographie conçue par le metteur en scène (un plateau en bois circulaire), Emmanuelle Hiron superbe de retenue dans la tension dramatique qui monte petit à petit jusqu’au drame final. Corps droit et tendu jusqu’à son effondrement final. Un jeune claveciniste vient parfois ponctuer de quelques notes les propos de la femme nous offrant ainsi un temps de respiration. On admirera le travail de grande précision de David Gauchard, orchestrant le texte de Marine Bachelot Nguyen comme une partition musicale avec ses différents tempo, tranquille, modéré, vif, rapide…

Un spectacle qui en dit bien plus que les lourdes charges frontales si courantes de nos jours. Et avec une redoutable efficacité. Jean-Pierre Han

Le Fils, de Marine Bachelot Nguyen. Mise en scène de David Gauchard. Théâtre de la Manufacture, jusqu’au 26/07 à 13h10 (Tél. : 04.90.85.12.71).

À voir aussi :

– « Bestie di scena », mise en scène d’Emma Dante (Avignon in). Ils sont quatorze sur le plateau. Nus comme au premier jour, à la naissance du monde, nous faisant songer au fameux tableau de Courbet. Une nudité ni provocatrice ni arrogante, la nudité humaine tout simplement proposée à nos regards dissimulés derrière les habits et convenances. La directrice de l’emblématique Piccolo Teatro de Milan nous invite au voyage, des premières heures de l’humanité jusqu’à l’apocalypse finale qui se dessine à l’horizon. Douleurs et malheurs, guerre et paix, amour et haine se donnent à voir en des tableaux d’une beauté sidérante, duos ou mouvements d’ensemble, toujours une main posée sur le sexe et l’autre sur la poitrine comme pour masquer ce qui est devenu péché aux yeux de nos contemporains. Une scénographie de belle facture, parsemée de tableaux d’un humour irrésistible (Gymnase du Lycée Aubanel, jusqu’au 25/07 à 20h. Tél. : 04.90.14.14.14). Les 18 et 19/01/18 au Théâtre Joliette-Minoterie de Marseille, du 6 au 25/02 au Théâtre du Rond-Point à Paris, les 30 et 31/03 au Théâtre Anthéa-Antipolis d’Antibes, le 03/04 à la Scène nationale de Montbéliard.

– «Kalakuta Republik », mise en scène de Serge Aimé Coulibaly (Avignon in). Sur les notes et la voix du grand Fela, le regretté griot de Lagos, le chorégraphe burkinabé compose un oratorio à la défense et à la grandeur des terres africaines. Des réminiscences des danses tribales aux contorsions sur les estrades des boîtes de nuit branchées des capitales du Congo ou du Burkina-Faso, les six interprètes, sous la conduite de leur maître de ballet, chaloupent entre gravité et tendresse, passions et répulsions, accouplements dévorants et guerres sanglantes. La mise au pas, plus cadencée que veloutée, des rapports tumultueux entre colonisateurs et colonisés. « Liberté, justice, bonheur », tels sont les trois mots proférés par Coulibaly comme lignes de vie et de combat pour l’humanité, comme ligne directrice de ce ballet aux accents envoûtants, puissants. Des sons et des mots qui comblent l’espace de la scène aux gradins, transpercent le corps de spectateurs pour s’envoler, telles les colombes de Picasso messagères de paix, dans le ciel du cloître des Célestins. Masque blanc et peau noire, un spectacle qui interpelle perdants et gagnants de l’histoire (Cloître des Célestins, jusqu’au 25/07 à 22h00. Tél. : 04.90.14.14.14). Le 27/09 aux Francophonies de Limoges, le 10/10 au Tandem Douai-Arras, puis grande tournée nationale à partir de janvier 2018.

– « L’atrabilaire amoureux » (Avignon off), de et mis en scène par Jacques Kraemer. C’est matinée spéciale, Place Royale, la troupe du Français a rendez-vous avec un metteur en scène de haute stature ! Au programme, petite conférence en présence de monsieur l’Administrateur et réflexion autour du « Misanthrope, l’atrabilaire amoureux », un sous-titre auquel il tient éperdument, la pièce de Molière dont il s’apprête à distribuer les rôles… Un grand moment de vérité pour tous les comédiens et comédiennes auxquels il n’épargnera aucun reproche au cours de sa causerie : caprices et cabotinages, massacre de l’alexandrin et trou de mémoire ! Jacques Kraemer est vraiment irrésistible dans le rôle du grincheux, un authentique « atrabilaire » qui s’ignore, assumant ses sautes d’humeur et distillant ses propos acerbes au nom de sa fine connaissance de la pièce de Molière, cet « Himalaya de l’art théâtral » ! Un monologue de belle envolée et de grande intelligence, qui permet au public, entre deux pointes d’humour et trois remarques acidulées, de (re)découvrir la face cachée du chef d’œuvre de sieur Poquelin (Salle Roquille, jusqu’au 22/07 à 11h00. Tél. : 04.0.16.09.27). Yonnel Liégeois

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Avignon 2017, Brochen et les autres

Brochen, voir ou ne pas voir la réalité des choses

Après avoir dirigé le Théâtre national de Strasbourg, Julie Brochen est revenue à un plus modeste travail de compagnie. Elle a eu l’excellente idée de se saisir de Molly S, la pièce de Brian Friel, le grand dramaturge irlandais disparu en octobre 2015.

 

Se saisir est bien le terme, puisque Julie Brochen a réalisé un véritable et profond travail d’adaptation qui ne dénature en rien l’essence de l’œuvre originale qui narre l’histoire d’une jeune femme qui est presque totalement aveugle depuis l’âge de dix mois. Elle a la quarantaine et vient de se marier à un autodidacte qui est persuadé qu’elle est en capacité de recouvrer la vue. En quarante ans, la jeune femme (Molly S.) s’est créé un univers sensoriel personnel dans lequel, bien sûr, odorat et son jouent un rôle essentiel.

Sous l’insistance de son mari, elle finit par se laisser convaincre de se faire opérer par un ophtalmologiste brillant, mais dépressif depuis le départ de sa femme, et qui accepte de tenter l’aventure dans l’espoir de retrouver le rayonnement qui était autrefois le sien. Un étonnant trio se retrouve ainsi sur le plateau, chacun des protagonistes avec ses propres problèmes et son registre psychologique particulier. On imagine aisément ce qu’il adviendra de la jeune femme qui, après l’opération réussie, se retrouve perdue dans un monde qui n’est plus ou n’a jamais été le sien. Une histoire tragique qui pose parfaitement la question de la normalité – « to see and not see » comme avait dit Olivier Sacks… Brian Friel avoue s’être inspiré des écrits du neurologue tout comme Julie Brochen – l’originalité de sa pièce ne résidant pas tant dans son déroulement et son épilogue que dans la manière dont l’auteur traite le sujet, préférant au dialogue théâtral l’alternance de monologues des trois personnages dans lesquels se font jour leurs rêves et leurs appréhensions personnelles de la réalité.

Julie Brochen enfonce même le clou en insérant dans le fil des monologues des chants sur des musiques de Benjamin Britten, R. Vaughan Williams, Beethoven, Thomas Moore, Ivor Gurney…, excellente idée qui décale et ouvre le propos dans un esprit parfois presque ludique (celui-là même de la compagnie au nom prédestiné des Compagnons de jeu créé jadis en 1993). Mari et chirurgien sont interprétés par les excellents chanteurs Olivier Dumait et Ronan Nédelec avec lesquels la metteuse en scène avait déjà travaillé dans La Petite renarde rusée de Janacek, il y a une quinzaine d’années, et qu’elle retrouve avec un plaisir évident, elle-même interprétant avec conviction et discrétion tout à la fois le rôle titre de Molly S. Un quatrième compère, le pianiste Nikola Takov, accompagne le trio pour une proposition qui renoue avec bonheur avec les fondamentaux de l’art théâtral. Jean-Pierre Han

Molly S, d’après Brian Friel (Avignon off). Adaptation et mise en scène de Julie Brochen. Théâtre du Petit Louvre jusqu’au 30/07, Salle Van Gogh à 14 h 30 (Tél.  : 04.32.76.02.79).

 

À voir aussi :

Eperlecques (Avignon off), une conférence-spectacle de Lucien Fradin. Un spectacle atypique où le conférencier, aidé d’un rétroprojecteur et de quelques transparents, nous conte la vie agitée d’un adolescent à la découverte de sa sexualité dans un petit village du Nord. Difficile à Eperlecques de s’avouer homosexuel et de se faire reconnaître-admettre par les autres… Avec humour et dans un style décalé, Lucien Fradin aborde un sujet sérieux sans se prendre au sérieux. D’où la pertinence du propos qui vise juste, ouvre au dialogue avec le public (Présence Pasteur, jusqu’au 29/07 à 14h20. Tél. : 04.32.74.1.54). Du 24 au 26/08 au festival Bonus de Hédé-Bazouges (35), le 07/11 au théâtre Vivat d’Armentières (59), le 09/11 à l’Antre 2 de Lille (59).

Le dîner (Avignon off), d’Eric Reinhardt. Nouvellement embauché, Mr Trockel invite son patron et son épouse à dîner. Autour de la selle de veau farcie en croûte, tout ne se passe vraiment pas comme prévu ! Une sortie d’autoroute manquée, quelques dérapages verbaux incontrôlés, des souvenirs épiques aux commandes d’un hélicoptère, un verre en trop, diverses aigreurs d’estomac et la soirée vire au cauchemar : même autour d’un grand cru de Bordeaux, la réconciliation des classes n’est pas encore pour aujourd’hui ! Un spectacle qui distille quelques vérités bien senties entre quelques bonnes doses d’humour (Caserne des pompiers, jusqu’au 23/07 à 20h15. Tél. : 04.32.76.20.18). Les 13 et 14/02/18 à Épernay, le 16/02/18 à Sézanne, du 22 au 25/03/18 à la Scène nationale de Bar-le-Duc, le 6/04/18 à La Filature de Bazancourt, les 20 et 21/04/18 à Vitry le François.

L’impromptu 1663, Molière et la querelle de l’École des femmes (Avignon in). Sous la conduite du metteur en scène Clément Hervieu-Léger, les élèves du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris s’en donnent à cœur joie ! Servant leur maître des planches, Molière, avec fraîcheur et spontanéité… Leur jeunesse et leur talent irradient la scène, un spectacle gouleyant pour le public (Gymnase du Lycée St Joseph, jusqu’au 19/07. Tél.  04.90.14.14.14). Les 6 et 8/10 au Théâtre Jean Vilar de Suresnes, le 22/03/18 au Théâtre de Chartres. Yonnel Liégeois

 

 

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Avignon 2017, Castorf le maître

Castorf, un chef-d’œuvre en forme d’au revoir

 Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que le Festival connaisse ce qui sera sans doute l’un des événements les plus marquants, les plus forts de son édition, « Die Kabale der Scheinheiligen et Das Leben des Herrn de Molière » mis en scène par Frank Castorf. Un spectacle immense dans tous les sens du terme.

 

 

Sur près de six heures de temps, Castorf décline presque toute la gamme des relations de l’artiste avec le pouvoir politique. Et quel meilleur exemple que celui de Molière et de Louis XIV surtout lorsque celui-ci est proposé par Mikhaïl Boulgakov qui nous renvoie par la même occasion à sa propre relation avec la censure de son pays et à Staline en personne ? Dernier avatar, et Frank Castorf ne se prive pas pour évoquer la chose, son propre cas à la Volksbühne Berlin (théâtre du peuple) qu’il aura donc dirigé pendant un quart de siècle avant d’en être évincé au profit du belge Chris Dercon qui n’est pas metteur en scène, et dont le titre de gloire est d’avoir été commissaire à la Tate Modern à Londres…

Das Leben des Herrn de Molière s’achève le 13 juillet, ce sera la dernière représentation d’un spectacle de la Schaubühne dirigé par Frank Castorf. Un monde (pas seulement théâtral) bascule. Le spectacle est porté à un degré de perfection d’autant plus étonnant et méritoire que Castorf ne s’est pas contenté de mettre en scène les adaptations des deux œuvres de Boulgakov, mais il y a inclus, comme à sa grande habitude, d’autres textes, pas forcément de théâtre, de Racine (avec notamment Phèdre), de Corneille, de Fassbinder, de son ami Heiner Müller auquel on ne peut pas ne pas songer… et même des dialogues avec son équipe saisis lors des répétitions. Immense patchwork qui pourrait faire craindre une espèce de dispersion mais qui est en fait savamment agencé de bout en bout. Vie de Molière donc dans une période où le roi lui passe commande d’une grande œuvre à réaliser en très peu de temps puis cabale des dévots avec le Tartuffe, activité publique et vie intime pour le moins tumultueuse mêlées, tout cela évoqué par un Boulgakov lui-même en butte à la censure de Staline et de ses affidés (ses quatre premières pièces furent purement et simplement interdites) et nous en arrivons bien sûr à la situation de Castorf face au pouvoir berlinois, une déclinaison qui va pour ainsi dire de soi et qui se mue ici en manifeste théâtral et politique.

 

Sur le très vaste espace du Parc des expositions d’Avignon qu’il maîtrise de belle manière avec son scénographe Alexander Denic, Castorf expose justement tout son savoir théâtral, avec juste un peu plus de « quatre planches et pas grand chose », chers à Vitrac, soit un chariot qui en s’ouvrant devient scène de théâtre, une petite carriole, rappel du théâtre ambulant, celui de Molière et de bien d’autres, et deux tentes qui vont au fil du spectacle bouger selon les séquences. Et l’on a alors un véritable récital, tragique, drôle, bouffon, percutant avec une distribution hors pair. Époustouflant Georg Friedrich dans le rôle de Louis XIV, face à Lars Rudolf, l’archevêque de Paris lui réclamant l’interdiction du Tartuffe du pauvre Molière interprété par Alexander Scheer. Mais faisons mention particulière à nos deux acteurs nationaux, des fidèles du metteur en scène, Jean-Damien Barbin qui joue en français, et Jeanne Balibar, hallucinante dans le rôle de Madeleine Béjart face à sa fille/sœur Armande-Anna Hilsorf. Tout se mêle et se démêle (quel travail sur l’agencement des différentes temporalités !).

C’était hier, c’est aujourd’hui. Mais où reverra-t-on Frank Castorf, sans les moyens humains et financiers de la Volksbühne ? Jean-Pierre Han

« Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière » d’après Mikhaïl Boulgakov, mise en scène de Frank Castorf Avignon in). Parc des Expositions d’Avignon, jusqu’au 13 juillet à 17h (Tél. : 04.90.14.14.14).

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Avignon 2017, Miyagi hors texte

Miyagi, de la séduction à la désillusion

L’« Antigone » de Sophocle, dans la mise en scène de Satoshi Miyagi, fut créée chez lui au Festival de la SPAC (Shizuoka Performing Act Center) qu’il dirige dans cette ville située à environ 150 kilomètres au sud de Tokyo, et d’où l’on peut voir le Mont Fuji. Il n’empêche, le spectacle proposé a tout l’air d’avoir été conçu spécialement pour la Cour d’honneur du Palais des Papes.

 

Ce dont enfin tout le monde devrait se réjouir tant le nombre de réalisations théâtrales peu à leur place dans un tel contexte architectural est grand. Lui qui avait triomphé il y a deux ans avec un superbe Mahabharata donné à la Carrière de Boulbon, en homme avisé et maître de son sujet, Satoshi Miyagi répond avec grâce et exactitude à la commande, au « concept » qu’impose le lieu pour le grand événement.

La vision scénographique qu’il nous offre, placée sous la responsabilité de Junpel Kiz, est de toute beauté : toute l’étendue du plateau est recouverte d’une eau peu profonde dans ou sur laquelle évoluent avec une lenteur qui efface le temps les vingt-neuf (pas moins) protagonistes de la tragédie, ombres blanches, âmes errantes glissant au son de la musique, entre percussions et sons électroniques (la musique est signée Hiroko Tanakawa, alors que le son a été conçu par Hisanao Kato et à Koji Makishima), omniprésente ; vaste étendue d’eau – l’Achéron bien sûr – sur laquelle viendra glisser à deux reprises le passeur, alors que les silhouettes démesurément agrandies des participants du rituel viennent flotter projetées de manière presque menaçante, sur le mur de la Cour d’honneur… La cérémonie funéraire est en place, il n’y manque pas le moindre petit amas de rochers, le principal destiné à Antigone au centre du plateau, les autres sur les côtés…

 

En n’hésitant pas à utiliser des techniques théâtrales (on songe au nô bien évidemment) de son continent, avec notamment la volonté de dissocier ce qui est de l’ordre de la corporalité de ce qui est de l’ordre de la parole – chaque personnage de la tragédie est ainsi représenté par deux acteurs – l’un qui parle, l’autre qui agit, éliminant ainsi tout risque d’une inutile psychologisation, Satoshi Miyagi opère un étonnant renversement qui ne fonctionne pas toujours, la tendance du spectateur occidental étant de choisir l’une des deux options proposées au lieu de les saisir ensemble. Autre renversement, fondamental, celui de la proposition initiale du texte de Sophocle où l’élément premier sur lequel repose la tragédie est celui de la terre – celle à laquelle a droit Étéocle, celle qui est refusée à son frère Polynice – remplacé ici par… l’eau. Le plus surprenant, cependant, est le sort que Sotishi Miyagi fait au texte de la pièce, une pièce qu’il a pourtant déjà travaillée et mis en scène il y a plusieurs années de cela, en 2014, et qu’il a dans la traduction en japonais légèrement coupé ici et là (notamment à la fin), un texte qui aurait plutôt tendance à disparaître de la circulation.

C’est bien là le défaut majeur de cette représentation : la mise à l’écart du texte et de ses vrais enjeux au détriment des images… Du coup, le moment le plus réussi du spectacle est celui du prologue inventé avec malice par Satoshi Miyagi où, sur les bords du bassin, les comédiens viennent raconter à leur manière, très bande dessinée – Satodhi Miyagi connaît bien les mangas –, les péripéties de la pièce. Jean-Pierre Han

« Antigone » de Sophocle, mise en scène de Satoshi Miyagi (Avignon in). Cour d’honneur du Palais des Papes, jusqu’au 12 juillet à 22h (Tél. : 04.90.14.14.14).

Le 13/07, paraît le n° 150 des Lettres Françaises, en supplément du quotidien L’Humanité.Qui publie, sous le titre « De la séduction à la désillusion », cette chronique théâtrale. Retrouvez « Les Lettres Françaises » (directeur : Jean Ristat, rédacteur en chef : Jean-Pierre Han), en intégralité et en consultation gratuite, le deuxième jeudi de chaque mois sur Internet. Prochain numéro : le 14 septembre 2017.

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Festival, un modèle en crise

Incontestablement, la France est terre de festivals : plus de 3500 chaque année, dans tous les domaines artistiques et musicaux, particulièrement en été ! Facteur d’attractivité des territoires, pilier de l’action culturelle, le modèle « festival », fondé pour partie sur le financement public, est pris en étau désormais entre injonctions de l’économique et celles du politique.

 

 

Quel tournant ?

Créé en 1976, le Festival d’Ile-de-France a brusquement été liquidé le 4 mai. Huit salariés licenciés (sans oublier plus de quatre-vingts intermittents) et la fin d’un projet axé sur les musiques du monde et les musiques savantes, la mixité des publics et la valorisation du patrimoine… L’explication ? La baisse de 68 % des subventions allouées par la région, pilotée depuis 2015 par la droite. Selon elle, le festival n’aurait pas trouvé son public alors que le taux de remplissage atteint 85 % depuis dix ans ! Après le boom des années 80, sous le double effet de l’augmentation du budget de la culture lors du premier septennat de François Mitterrand et de la décentralisation, l’économie des festivals semble être entrée dans une zone de turbulences avec le redécoupage territorial, la baisse des dotations de l’État aux collectivités et l’arrivée de nouveaux exécutifs à leur tête, en 2014. Pour autant, avec quelque 3 500 manifestations à l’année, la France demeure une terre de festivals.

 

Quelle(s) recette(s) ?

« La période n’est pas simple », reconnaît Bénédicte Dumeige, de France Festivals. « Elle incite aux économies, en réduisant le nombre de spectacles, le nombre de jours ou de têtes d’affiche. Malgré ça, le public reste au rendez-vous ». Une étude du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz montre que, sur la période 2008-2014, les festivals tiraient leurs ressources à 57 % de recettes propres, à 30 % de financements publics et à 13 % de financements privés. « On sent bien que certains financeurs publics sont davantage sur la réserve », confie Florent Turello, directeur des Fêtes nocturnes de Grignan. Aussi, le festival de la Drôme tente-t-il de diversifier ses recettes, en développant les activités bar et restauration et en faisant appel au mécénat. À la contrainte budgétaire, s’ajoute le poids des alternances politiques. « Les élus sont beaucoup dans l’injonction », soupire Sylvie Guigo-Lecomte, du festival des arts de la rue Roulez Carros, dont la subvention a été divisée par deux à l’arrivée du nouveau maire. « Il leur faut de l’événementiel. Ce qui relève de l’éducation artistique ou de la création contemporaine est mis au rebut ». Le glissement d’une politique publique de la culture vers une économie tournée essentiellement vers le divertissement s’est vérifié par l’absurde, à Bayonne. Depuis 33 ans, les Translatines mettaient à l’honneur la création théâtrale espagnole et latino-américaine. À chaque édition, 6 000 à 7 000 spectateurs s’y pressaient. En 2015, elles ont dû laisser la place à Kulture Sport, censé attirer le « pipole » et faire rentrer plus d’argent dans les caisses. Douze mois après, le festival jetait l’éponge, plombé par les annulations.

 

Quels bénéfices ?

Outre l’idée de favoriser les rencontres (avec le public, une ville et entre professionnels), les festivals offrent de réelles retombées en termes de création d’emplois, de recettes et d’image, contribuant à renforcer l’attractivité du territoire aux yeux des touristes et des investisseurs. Selon France Festival, un euro investi par la puissance publique génère en moyenne cinq euros de dépenses en hébergement, taxis, restaurants… Malgré l’augmentation des coûts liés à la logistique, à la sécurité ou à l’inflation des cachets, les festivals restent un modèle rentable. Mais l’arrivée de grands groupes privés, comme Fimalac ou LNEI dans le domaine des musiques actuelles, interroge sur certaines évolutions en cours.

 

Quel futur ?

« Les stratégies à l’œuvre mêlent de façon étroite intérêts privés et publics, et prennent un tour industriel. Ce qu’on ne voit pas dans les arts de la rue ou le nouveau cirque, où le modèle reste plus artisanal », observe le sociologue Emmanuel Wallon. Les stratégies en question visent à tout concentrer entre les mains d’un seul et même acteur, de la conception du spectacle à sa production, en passant par la billetterie, voire, l’achat de salles. Car, dans leur grande majorité, les festivals sont le fait de petites structures indépendantes fonctionnant sur le mode du partenariat et s’inscrivant dans une démarche de démocratisation de l’accès à la culture. Les grands mécènes allant toujours vers les grands festivals, le mécénat de proximité continue de se développer, malgré un tassement consécutif à la crise de 2008. Si certains festivals voient dans la coopération et la mise en place de réseaux une issue possible, un abandon du terrain par la puissance publique sonnerait le glas d’un modèle qui garantit une vraie diversité. Jean-Philippe Joseph

 

Point de vue

« C’est la présence de petites compagnies, de petits festivals, de lieux hors du commun qui fait le dynamisme des festivals. L’arrivée d’intérêts privés, ayant une vision capitalistique des choses, fait craindre pour la diversité », commente Philippe Gautier, membre du SNAM-CGT (Syndicat national des artistes-musiciens).

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Bedard, des hommes et des bêtes

Thierry Bedard est un personnage singulier, mais ô combien précieux, du petit monde confiné du théâtre. Avec « Vive les animaux », son dernier spectacle au titre en forme de slogan, il ouvre grand justement les portes des boîtes noires.

 

 

Pour l’occasion, Thierry Bedard s’est acheté un stand roulant de fête foraine, ancienne baraque de tir qu’il a transformée, ou plutôt réaménagée, en stand d’exposition de peluches qui remplacent donc les cibles de tir. Elles sont environ trois cents, sagement alignées, un rang pour les perroquets, un pour les

Co Marc Coudrais

corbeaux, un autre pour les singes, un autre encore pour les moutons, aussi pour les loups… Ce sera bien là tout le décor, remuant et parlant, du spectacle-conférence sur les… animaux comme on s’en serait douté !

L’homme et Notoire, sa compagnie, délaissent (pour un temps ?) leurs cycles, ceux de « l’argument du menteur », de la « Bibliothèque censurée », « de l’étranger(s) », de « notoire la menace » et de quelques autres bien frappés. Finies les plongées dans les turpitudes du monde, avec des paroles qui vous arrachent tripes et restes de conscience, toujours proposées sous les aimables parrainages d’auteurs rares (c’est une spécialité de Thierry Bedard que d’aller les dénicher), Alain Kamal Martial, Jean-Luc Raharimanana, Zigmunt Bauman, Mike Davis… Les spectateurs sensibles qui forment comme chacun sait la majorité du public (de professionnels notamment), ceux-là même dont les estomacs ont du mal à supporter « les liqueurs fortes sorties de la fabrique de Satan » comme dirait Rimbaud, ceux-là peuvent enfin respirer et venir apprécier « Vive les animaux ».

Vraiment ? Voire… Car, et Thierry Bedard nous le démontre par a + b, c’est bien beau de parler des animaux dans leur ensemble, mais dans cette catégorie comme dans la catégorie humaine, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Autrement dit, il y a des animaux nobles, d’autres un peu moins, d’autres encore pas du tout… il y a même une catégorie totalement rebutante pourtant pas plus dénuée que les autres d’une certaine intelligence. Qui opère ce classement ? Les hommes bien sûr, et c’est à ce niveau qu’intervient le début de la conférence-spectacle proposée par Thierry Bedard et ses trois complices (visibles), Sabine Moindrot, superbe et d’une belle rigueur en éthologue chargée de la conférence et sans cesse perturbée par son obsédé d’assistant, Julien Cussonneau, alors que dans son coin, imperturbable, Jean Grillet joue de la guitare électrique et pousse la chansonnette de temps à autres, celles du groupe rock Sonic Youth ou de Roger Waters l’un des fondateurs des Pink Floyd, d’Éric Burdon qui chanta un temps avec les… Animals, du groupe de rock écossais Franz Ferdinand et aussi bien sûr, carrément d’Elvis Presley. Autant dire que les chansonnettes en question qui finissent par être reprises en chœur par les trois « intervenants » sont plutôt du genre endiablé. Sans doute était-ce nécessaire pour accompagner et prolonger (et même parfois casser) le discours très sérieux établi d’après une conférence, une vraie celle – la, de la philosophe des sciences, éthologue de surcroît, Vinciane Despret qui œuvre dans la lignée d’Isabelle Stengers et de Bruno Latour, intitulée : « Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ? ».

Vinciane Despret est l’auteure de nombreux ouvrages sur la question animale comme Naissance d’une théorie éthologique : la danse du cratérope écaillé, Quand le loup habitera avec l’agneau ou Hans, le cheval qui savait compter et encore Bêtes et hommes… Tous ouvrages pour la plupart publiés dans une collection au titre évocateur des « Empêcheurs de penser en rond » ! Vinciane Despret, elle, ne pense pas en rond, même si l’une de ses préoccupations majeures concerne bien les animaux de tous genres. Et surtout des liens tissés entre eux et les humains dans une « écologie de l’attention et du tact ». Démonstrations à la clé par le biais d’histoires qui, pour certaines d’entre elles, ne manquent pas d’humour. Du pain béni pour la conférence assumée par Sabine Moindrot et à laquelle, bien évidemment, Thierry Bedard n’a pas manqué d’ajouter son grain de sel, vieille habitude (qui fait nos délices) qui date carrément de ses débuts dans le métier comme on dit avec ses « Pathologies verbales » de belle mémoire sur les textes et discours de Michel Foucault, Michel Leiris, Jean Paulhan, Roger Caillois et autres plaisantins de haute volée

Entre le sérieux de la pensée et de son argumentation et le délire scénique, Thierry Bedard, comme toujours, jongle avec dextérité et plaisir. À l’interrogation qui donne le titre à la vraie conférence de Vinciane Despret « Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ? », on ne peut qu’aller dans son sens en précisant qu’il s’agirait surtout de poser les mêmes questions aux différentes catégories d’animaux. Puisque l’on part d’un

Co Marc Coudrais

présupposé, celui qui consiste à penser qu’ils sont les plus intelligents des espèces animales, on se contente à l’heure actuelle de poser de bonnes et vraies questions aux singes par exemple (dans la baraque foraine, la rangée de singes approuve bruyamment et bat des mains), alors que pour les moutons on posera une autre série de questions plus ou moins vides de sens correspondant à l’idiotie supposée des intéressés (bêlement desdits moutons)…

On le voit, les interrogations concernant le sujet ne manquent pas. Thierry Bedard ne les épuise bien sûr pas toutes, il en est bien conscient. Il promet de continuer à creuser le sujet, en allant y voir du côté des vers de terre (lombric, etc.), nous annonçant d’ores et déjà maintes révélations. Ce que nous attendons avec impatience. Jean-Pierre Han

En tournée : le 30/06 à Boussens, le 01/07 à Izaut de L’hôtel, du 10 au 22/07 au festival Villeneuve en scène à Villeneuve-lez-Avignon, du 2 au 30//09 à Tarbes.

 

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