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Charleville, les pantins sur l’Olympe !

Du 16 au 24 septembre, entre Place ducale et mont Olympe, Charleville-Mézières organise la 19ème édition de son Mondial des Marionnettes, le plus grand festival dans son genre à rassembler troupes et artistes venus des cinq continents. Un événement incontournable pour tous les amoureux d’un art fait de bois ou de chiffons. Qui se la joue In et Off, même dans les locaux de la CGT des Ardennes !

 

 

Qu’on se le dise, le doute n’est point de mise, Charleville est bien « le sanctuaire » de la marionnette ! Créé en 1961 par Jacques Félix, le fondateur de la compagnie des Petits Comédiens de Chiffons, le festival s’impose aujourd’hui sur la scène internationale comme le rendez-vous incontournable du pantin de bois, de chiffon ou de papier ! Aux côtés des deux compagnies d’artistes associés et « fils rouges » du festival (Agnès Limbos et sa compagnie « Gare centrale », le « TJP-CDN d’Alsace-Strasbourg » avec Renaud Herbin), s’offre en fait dans sa grande diversité la palette la plus dynamique et créative du spectacle vivant ! Pour la directrice Anne-François Cabanis, « comme un rituel désormais bien rodé, la ville se métamorphosera, neuf jours durant, en un immense castelet : salles, gymnases, rues, cours et places bruisseront de spectacles toujours plus inventifs, surprenants et inattendus et révèleront, à la manière des rhizomes qui se croisent et s’interpénètrent une magnifique photographie de la marionnette d’aujourd’hui en France et dans le monde ». En quittant le domaine réservé de l’antique castelet, selon la spécialiste, la marionnette a su gagner sa liberté, mettre en lumière sa puissance symbolique et esthétique. Elle a conquis l’espace scénique et celui de tous les possibles, « du minuscule au gigantisme, du gros plan sur un visage au panorama lointain, du personnage unique à la foule ».

La « Gare centrale » d’Agnès Limbos en fournit un bel exemple. Invitée d’honneur de la présente édition, la compagnie belge propose deux spectacles qui illustrent la riche diversité de ce que peut être la marionnette du troisième millénaire. Leur singularité ? Une étonnante habilité à mélanger de concert objets animés et formes humaines, entre l’incongruité de la matière et la force de la représentation ! Et pour donner à voir et entendre des personnages à la puissance symbolique incontournable, tels les héros shakespeariens dans « Baby Macbeth » en création mondiale : Shakespeare pour les bébés, il fallait oser, Agnès Limbos l’a fait ! Ou de nous transporter dans un univers complètement déjanté avec « Axe, de l’importance du sacrifice humain au XXIème siècle »… Un spectacle où le réalisme le plus cru flirte de belle façon avec fantastique et tragique quand le monde des humains, celui d’un couple en perdition, se fissure au mur des suffisances et des convenances. Quant au TJP, le Théâtre Jeune Public d’Alsace propose pas moins de quatre spectacles qui révèleront toute l’inventivité de son mentor, Renaud Herbin. Formé à l’École supérieure nationale des arts de la marionnette de Charleville, l’ESNAM qui fête justement cette année son trentième anniversaire, il marie avec talent matière et marionnette, champs chorégraphiques et arts visuels.

De grandes figures de la marionnette seront encore présentes à Charleville cette année. La compagnie « Les anges au plafond » bien sûr, fil rouge de l’édition précédente, avec deux spectacles, « R.A.G.E. » et « White Dog » en première mondiale… Entre censure et racisme, poésie et réalisme, un diptyque d’une force incroyable. À ne pas manquer encore, l’allemande Ilka Schönbein avec son Theater Meschugge qui propose « Ricdin Ricdon » en première mondiale… Ainsi que les créations sur des sujets aussi variés que l’inconnu ou le hasard avec « Oscyl », la mémoire avec « Le soldat Antoine », le pouvoir avec « Les maîtres du monde », le sort des migrants avec « Passager clandestin »…

Pour ce cru 2017, la CGT des Ardennes assure encore sa présence dans le « Off » du Festival : depuis 2009, un coup d’essai devenu coup de maître ! « Dans un département en pleine galère, quand des boîtes ferment, ce n’est pas évident d’investir ainsi dans la culture et d’inviter syndiqués et salariés à découvrir autre chose que Disneyland », constate Pascal Lattuada. Le secrétaire de l’Union départementale est pourtant catégorique, « la Bourse du Travail ne peut rester fermée durant ce rendez-vous exceptionnel sur notre agglomération, nous voulons tenir la place qu’une organisation syndicale se doit de prendre en faveur de la démocratie culturelle et du droit à la culture pour tous ». Cette année, performance à souligner, la CGT accueille six compagnies pour dix spectacles (On regardera par la fenêtre, La cour singulière, Anonima teatro, Théâtre Burle, Sacékripa, La gazinière), en salle comme en extérieur ! Un programme qui s’enrichit de diverses rencontres-débats durant tout le festival, en particulier le 19/09 sous l’égide du SFA, tant sur le statut des professionnels du spectacle que sur la médecine du travail.

Au pays de Rimbaud et d’ailleurs, les poupées de bois, chiffons ou papier, avec ou sans tiges, n’ont pas fini de faire parler d’elles : de belles heures à venir pour les carolomacériens, comme pour tous les amoureux de la marionnette à Paris ou Strasbourg ! Yonnel Liégeois

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Classé dans Festivals, Rideau rouge, Sur le pavé

La rentrée des classes

Lundi matin, j’ai fait la rentrée des classes, si ! si ! Bien sûr, pas à côté de chez moi, non, tout le monde me connait, ils n’auraient pas voulu.
Alors, j’suis allé à Forbach, comme ça, au hasard. J’avais acheté un cartable tout neuf et à 8h30, j’étais devant l’école. Quand tous les élèves furent rentrés et le dernier parent disparu, la directrice est venue me voir.
– « Vous attendez quelque chose, Monsieur ? ». Faut dire, j’avais mis mon grand imper, c’est pas discret.
– « Oui Madame, j’voudrais rentrer en CP ».
– « Mais ce n’est pas possible, Monsieur, vous n’avez plus l’âge ».
– « Je sais Madame, mais figurez-vous que j’ai tout oublié. Je ne sais plus ni lire, ni compter, ni écrire. Je confonds ma droite et ma gauche, dans les manifs je trouve toujours plus de participants que le chiffre du ministère. Je ne comprends pas que les licenciements aident à créer des emplois, ni que moins de fonctionnaires égale plus de service public. Et, pour tout vous dire, aux dernières élections j’ai voté Hamon à la présidentielle et Communiste aux législatives ». Là, la directrice a changé de couleur.
– « Je vois, Monsieur, il y a comme qui dirait, une urgence. Ça tombe bien parce que ce matin on a dédoublé les CP et il reste justement une place dans la classe de Madame Martin ».

J’étais drôlement content parce que Mme Martin, elle a l’air super gentille, et puis pas étonnée du tout de me voir. Faut dire qu’elle-aussi, elle débute. Instit, c’était pas sa vocation, c’est juste parce que sinon elle était au chômage. En fait, elle a fait des études de zoologie puis elle s’est spécialisée dans la recherche sur les plantigrades. Alors, elle était pas fâchée que je sois dans sa classe.
Comme j’ai eu pas mal de difficultés pour m’asseoir sur le petit pupitre, les autres gosses, ils se sont moqués de moi. Alors, la maitresse elle les a grondés.
Mais à ce moment-là, la porte s’est ouverte et on a vu rentrer le Président de la République. Et hop ! En un bond, il était sur l’estrade.
– « Alors, ça va bien les petits enfants ? »
– « Oui ! », qu’on a tous crié.
– « Contents d’être là ? »
– « Oui ! Oui ! »
– « Regardez ce que je vous ai amené. Qui c’est, ce monsieur en costume ? C’est le Ministre ! Et cette dame, c’est la secrétaire d’État et cet autre Monsieur avec sa belle casquette, c’est le Préfet ! Alors, vous êtes contents de les voir ? »
– « Oui ! Oui ! Oui !», qu’ils ont dit les enfants. En vérité, ils étaient un peu déçus, ils auraient préféré les clowns Trump et Kim Jong-Un.

Et puis, le Président a fait la bise à tout le monde. Arrivé à ma hauteur, il a semblé surpris.
– « Et qui c’est, celui-là ? ». La directrice s’est penchée vers lui, « en fait, Monsieur le Président, il est de gauche, alors j’ai cru bien faire ».
– « Mais c’est une excellente initiative, n’est-ce pas M. le Ministre ? Tous ces ignares qui ne comprennent pas que c’est la branche qui écrase l’entreprise et pas le contraire et que le petit oiseau de la CSG va bientôt sortir, si on les renvoyait se faire rééduquer, hein ? ».
– « Certes, Monsieur le Président, mais déjà qu’on a n’a pas embauché de profs pour les CP dédoublés. Pensez, des milliers d’élèves en plus, on peut pas ! ».
Du coup, sous prétexte que j’ai écrabouillé la chaise, demain je passe en CM2. Lundi, je suis au collège, je suis dispensé du stage en entreprise et je file direct à Pôle emploi, sans même devoir passer le Bac. Mardi, je me retrouve à la retraite, mais pas la même, vu qu’entre temps le p’tit oiseau de la CSG sera sorti m’en prendre un bout.  Dommage, j’l’aimais bien, Madame Martin !

Cela dit, ça tombe bien que je sois libre mardi. Parce que y-a manif, j’aurais le temps d’y aller. Jacques Aubert

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À lire ou relire, chapitre 4

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. Forcément subjective, entre inédits et éditions de poche. De Jacques Aubert à Pierre Lemaitre, de Sylvain Tesson à Jean-Loup Trassard, d’Arnaldur Indridason à Zhou Meisen. Pour, au final, remonter le temps en compagnie de Patrick Pécherot et Jean-François Perret… Bonne lecture !

 

Concises, piquantes ou moelleuses, les chroniques de Jacques Aubert, Cela dit…, se révèlent toujours croustillantes ! D’un humour ravageur, elles visent juste et ratent rarement leur cible : sa voisine, les martiens, la chemise du DRH, les châteaux de sable et les maillots de bain, les riches et même le Macron nouveau… Militant indécrottable de toutes les bonnes causes, surtout celles qui semblent perdues à l’avance telle la défense du PS, humaniste invétéré qui ne rechigne pas à planter un bon coup de fourchette au menu des écologistes végétariens, syndicaliste patenté qui excelle dans le décryptage de la langue de bois de ses camarades de manifs, ce fils de coco historique qui n’hésite pas à défriser les moustaches du petit père des peuples à la mode Picasso se présente finalement comme un bateleur inclassable !

Cela dit, s’il faut être effectivement quelque peu allumé pour affubler son recueil d’un tel titre (!), ne croyez pas pour autant que l’homme manque de style et de prestance, bien au contraire ! Ses billets distillent une petite musique qui fait tilt à l’oreille, ils transforment le banal fait de société en une question fondamentale qui interpelle notre rapport à l’autre, notre regard sur l’avenir de la planète et des millions d’humains qui l’habitent. Surtout, ils affichent une confiance inébranlable en notre capacité à la transformer, à la rendre toujours plus accueillante pour l’ensemble de nos frères en humanité. Sans prétention littéraire affichée, telle une petite conversation entre amis rassemblés autour d’une bonne table…

 

Sans jalousie aucune non plus pour son camarade de fratrie, Pierre Lemaitre, qui obtint lui le prix Goncourt en 2013 ! Nouvellement réédité en format poche, Au revoir là-haut est véritablement un grand roman, de ceux qui s’impriment durablement en la mémoire, la dernière page tournée. Deux rescapés de la Grande Guerre, celle de 14-18, vont vaquer à leurs petites affaires pour tenter de retrouver goût à la vie, de survivre surtout… Albert et Édouard, deux gueules cassées dont l’avenir importe peu pour ces nantis et puissants qui les ont envoyés à la boucherie, décident de monter leur petite entreprise qui ne risque pas de connaître la crise à l’heure où les cadavres s’amoncellent sur moult charniers et terres embourbées. Nous n’en dirons pas plus sur l’époustouflante magouille montée de concert par les deux compères dont Lemaitre, en maître reconnu du roman noir, tire les ficelles avec brio et grand talent. Une arnaque de haut vol, fil conducteur d’une histoire d’amitié déchirante sur fond d’une époque répugnante, une plume rouge sang où le cynisme le dispute au tragique, l’horreur au comique.

Il est urgent, à l’occasion, de (re)découvrir les précédents romans de cet auteur trop injustement méconnus : Travail soigné, Robe de marié, Cadres noirs, trois ouvrages récompensés en leur temps d’un prestigieux prix du polar. Lemaitre, à sa façon, prouve une fois de plus la futilité des classifications littéraires entre supposée bonne littérature et prétendue littérature de gare, il n’y a que de bons ou mauvais livres. La preuve ? Son dernier ouvrage, Trois jours et une vie, un roman noir « classique » qui nous conte avec finesse et délicatesse la chronique criminelle d’Antoine, un enfant devenu grand dans la petite cité de Beauval.

 

Et de gueule cassée en cadavre ambulant, Sylvain Tesson en est une parfaite illustration ! Sur les chemins noirs, son dernier ouvrage, nous raconte en détails sa traversée de la France à pied, du massif du Mercantour au nord du Cotentin… Un chemin initiatique, un retour à la vie pour le baroudeur qui s’en était fait la promesse sur son lit d’hôpital : un survivant de la médecine au lendemain d’une chute de huit mètres du haut d’un toit où, aviné, il faisait le mariole ! Pour seuls bagages sa tente et un sac de couchage, pour seules certitudes quelques bons livres et la volonté farouche de se reconstruire, esprit et corps loin des sentiers balisés. D’où l’idée d’étaler ces fameuses cartes d’état-major de l’IGN au 25 000ème afin de cheminer sur des sentiers forestiers, des viae antiques à peine entretenues, des appuis de lisières, des chemins noirs qui ouvrent sur l’échappatoire, oubliés et silencieux. « Certains hommes espéraient entrer dans l’histoire, nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie ». Un original carnet de route à la découverte d’un territoire, le monde rural, une surprenante randonnée philosophique à hauteur des herbes folles, une étonnante méditation à pas comptés sur le devenir de notre espèce.

Une plongée en des terres inconnues, celles de nos villages et campagnes, qu’il est bon de poursuivre avec Neige sur la forge… À l’instar des lumineuses Forges de Syam de Pierre Bergounioux, Jean-Loup Trassard nous conte une histoire d’hier, au XXème siècle, celle d’Alexandre, « le forgeron d’un petit village de l’Ouest profond, la Mayenne », désormais à la retraite faute de bêtes à ferrer ou de roues à cercler. La chronique d’un temps révolu, au fil des saisons et des labours où la jument était encore la plus belle conquête de l’homme. Sans regret ni pathos, avec infiniment de tendresse et de poésie. « Il m’a permis d’entrer dans sa forge, m’a conté son amour du métier et surtout montré son travail, les péripéties du combat entre le fer et le feu, avec l’eau qui feule sous la trempe et la corne fragile des chevaux ». Un subtil poème à l’air libre, un chant d’amour au tablier de forge et au ciel de brume, qui sent bon la terre mouillée et la force des éléments. Un auteur à savourer, « à côté du stylo et de l’appareil photographique, je continue à manier serpe et faucille dans les chemins et les prairies ».

 

Arnaldur Indridason, quant à lui, continue à jouer de la plume pour nous narrer les ultimes enquêtes de son héros, le commissaire Erlendur. Confronté cette fois à la découverte du corps d’un ingénieur employé à la base américaine de l’aéroport de Keflavik… Un prétexte, pour le romancier islandais à succès, de nous plonger dans cette atmosphère bien particulière de l’après-guerre à l’heure de relations plus que tendues entre USA et URSS ! Alors que l’armée américaine se croit en terrain conquis sur le sol islandais, le jeune inspecteur et son adjointe ont bien du mal à faire leur travail, à faire émerger la vérité des soutes des avions cargos yankis. D’autant qu’il doit en parallèle mener l’enquête sur une jeune femme disparue quarante ans plus tôt. Un roman à l’atmosphère étouffante en dépit des grands froids, un Lagon noir dans la belle bleue, que le lecteur aura plaisir à retrouver dans Opération Napoléon, une épopée de haut vol sur les glaciers du grand Nord à la recherche d’une mallette aux documents encombrants disparue dans les neiges en même temps que le bombardier allemand qui la transportait en 1945. Deux romans, dont nous tairons volontairement l’énigme, pour inciter le lecteur à partir à la découverte de cette littérature nordique de magistrale facture.

Sans se priver d’un petit détour Made in China, de Zhou Meisen… L’imposant roman d’un ancien fonctionnaire qui en a écrit de nombreux depuis 1978, le premier disponible en France dans une remarquable traduction de Mathilde Mathe ! Une plongée déconcertante dans les arcanes et les jeux de pouvoir d’une Chine contemporaine aux prises avec les défis de la modernité. Sans langue de bois, d’une plume épique qui mêle avec brio devenir des hommes et avenir d’une nation, Zhou Meisen ne triche ni avec la vérité ni avec la réalité : les contradictions d’un développement industriel sans précédent, les jeux de pouvoir entre anciens et nouveaux dirigeants, l’aspiration d’une majorité de citoyens à plus de dignité et de liberté. À travers la figure de Gao Changhe, ce jeune fonctionnaire nouvellement nommé secrétaire du Parti à Pingyang, Meisen nous offre en définitive le portrait contrasté d’une Chine en pleine mutation, entre espoirs et désillusions d’un colosse aux pieds d’argile, première puissance au monde.

 

Pas inconnu des lecteurs des Chantiers de Culture, Patrick Pécherot nous invite quant à lui à remonter le temps. En 1870 plus précisément, à l’heure de la défaite face aux troupes prussiennes et tout juste avant que ne sonne le temps de la Commune… Une plaie ouverte porte bien son nom : le roman d’une insurrection matée dans le sang, des idéaux fusillés au mur des Fédérés, des hommes et des femmes déportés par milliers ! Mais Pécherot fait plus fort encore, mêlant avec grand talent petite et grande histoire, les faubourgs parisiens à l’Amérique de Buffalo Bill, d’illustres noms de l’époque (Vallès, Verlaine, Courbet…) à des personnages de fiction au passé trouble et troublant. Un prodigieux roman noir à consonances historiques dont l’auteur est familier (Grand prix de littérature policière pour Les brouillards de la Butte, Trophée 813 du meilleur roman noir francophone pour Tranchecaille) et qui nous invite, dans une quête haletante, à démêler les faits et gestes d’un supposé traître à la cause du peuple.

Mieux qu’à le remonter, c’est à un véritable saut dans le temps auquel nous convie Jean-François Perret. Grand amateur et fin connaisseur de la préhistoire, journaliste en Ardèche lorsque la grotte Chauvet fut découverte en 1994, il signe avec La faille du temps un roman de science-fiction qui subjuguera au-delà des inconditionnels de ce genre littéraire ! Sur une intrigue d’une simplicité renversante, d’une caverne à l’autre nous n’en dirons mot puisque promesse en a été faite entre hommes de Cro-Magnon et aventuriers des temps modernes, le plumitif des pages économiques du Journal du Centre se prévaut d’un ancestral crayon couleur ocre pour nous dépeindre avec véracité les us et coutumes de nos ancêtres revêtus de leurs peaux de bêtes. Surtout leurs talents picturaux, eux qui inventèrent bien avant l’heure la technique du dessin animé ! Une fois achevée la lecture, chacun n’a qu’une envie : franchir la faille et s’engouffrer dans l’obscurité fascinante des grottes de l’Ardèche à la rencontre d’une civilisation haute en couleurs ! Yonnel Liégeois

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Avignon 2017, les Fralibs

Les Fralibs, un combat exemplaire

Peu de chance de comprendre le titre, 1336, si on omet de le lire en entier : 1336 (paroles de Fralibs). Le chiffre désignant tout simplement le nombre de jours de lutte – près de quatre années – des ouvriers de Fralibs contre la multinationale Unilever avant qu’ils ne parviennent à sauver leur usine en créant une coopérative et de préserver ainsi leurs emplois.

 

 

Un combat exemplaire pour ces ouvriers fabricant les sachets de thé Éléphant et Lipton, aimant par dessus tout leur travail, surtout avant l’aromatisation chimique des produits, alors que tous les discours actuels tentent de nous faire croire le contraire…  Philippe Durand, un comédien de l’équipe artistique du Centre dramatique national de la Comédie de Saint-Étienne, dirigé par Arnaud Meunier, a décidé d’aller à leur rencontre, de dialoguer avec eux sur leur lieu de travail, dans leur usine, et d’en tirer une matière propre à être racontée, en restant au plus près de la réalité.

 

Du théâtre documentaire en somme ? Pas vraiment, si on veut bien considérer que Philippe Durand entend œuvrer en deçà ou au-delà de cette forme théâtrale qui connaît de nos jours à plus ou moins juste titre un regain d’intérêt. Œuvrer en deçà, c’est-à-dire en refusant de vraiment faire théâtre des paroles recueillies (mais tout de même agencées et retravaillées, même si c’est le plus fidèlement possible à l’esprit des propos recueillis). Pas de décor donc, si ce n’est deux tables l’une derrière laquelle s’installera le comédien, l’autre sur laquelle sont disposés en pyramide les produits désormais sans arômes artificiels baptisés 1336. Un gros cahier sur la table, Philippe Durand lit donc sans vraiment jouer, dit-il, page après page, témoignage après témoignage, le texte du « spectacle » qu’il connaît pourtant par cœur. Pas de projecteur, salle et « scène » pareillement éclairées, aucun effet de « mise en scène » ou de jeu, Philippe Durand se permet tout juste de prendre l’accent marseillais, puisque cela se passe dans l’usine de Géménos, près de Marseille. C’est en somme la personne même de Philippe Durand qui est présente devant nous pour raconter cette histoire.

Il est là, juste devant le public assis en demi-cercle, passeur venu transmettre la parole de ces hommes et de ces femmes luttant avec une dignité incroyable (allant jusqu’à refuser des indemnités de 90 000 euros chacun pour abandonner leur combat…), faisant preuve d’un sens de l’humain peu commun. Ce qui se dit est d’une force inouïe et l’on aurait presque envie de parler d’une force… dramatique, l’action se resserrant sur les figures des deux principaux protagonistes de la lutte, Gérard et Olivier, aujourd’hui président et directeur délégué de la Scop.

 

Nous sommes bien au-delà d’une simple représentation théâtrale qui ne s’achèverait d’ailleurs pas, puisque les témoignages livrés, Philippe Durand reste avec les spectateurs, et que très vite un dialogue s’instaure qui concerne cette « aventure sociale » exemplaire qui se poursuit donc après la fin du conflit survenue mai 2014. Jean-Pierre Han

1336 (paroles de Fralibs), racontée par Philippe Durand ((Avignon off)). Le 11 – Gilgamesh Belleville, jusqu’au 28 juillet à 20 h 10 (Tél. : 04.90.89.82.63). Tournée du CCAS en août.

1336 (paroles de Fralibs) a été édité aux Éditions d’ores et déjà.

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Avignon 2017, 71ème du nom…

En ce 6 juillet, le festival d’Avignon frappe ses trois coups. Durant trois semaines, le théâtre, sous toutes ses formes et dans tous les genres, va squatter la Cité des Papes. Et déborder, hors les remparts, pour le meilleur et le pire… Un festival des planches hors norme, qui ne saurait faire oublier à l’amateur éclairé ou néophyte des lieux un peu plus sereins mais tout aussi riches : Brioux, Bussang, Grignan, Vitry.

 

 

« Les temps sont trop sévères pour que l’on renonce à l’espoir, pour que l’on fasse de l’art un objet décoratif et pour que le beau soit séparé du bien et du bon », professe Olivier Py, l’ordonnateur du festival d’Avignon, à l’ouverture de cette 71ème édition. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, assurément, pour la proclamer d’emblée hors les remparts, affirmer sa pérennité toute l’année et non pour la seule période de l’été !

C’est la raison-même de ce site, « Extraire de ce qu’on appelle la culture des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim », formulée autrement par un grand homme des Arts, Antonin Artaud. Avec le théâtre parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Peut-être le temps du spectacle seulement, l’instant suspendu de la représentation. Il n’empêche, un temps et un instant qui nous autorisent alors, pour y avoir goûté, à désirer de nouveau nous enivrer d’images et de mots, aspirer à ce que cet original banquet collectif devienne ligne de vie durable pour chacun !

Les comédiens l’avouent avec émotion, le public aussi parfois. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit dégénéré ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir, au même titre que l’homme ne construit et n’interroge foncièrement son devenir qu’au prisme de l’art. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu en direction des publics prétendus défavorisés, fadaises et mépris dans la bouche des supposées élites, de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire ! La preuve ? Rendez vous à la projection du superbe film de Daniel Cling, « Une aventure théâtrale, trente ans de décentralisation », le 18 juillet à 11h au cinéma Utopia d’Avignon.

 

Avignon, in et off

Ainsi en va-t-il du festival d’Avignon où le beau côtoie le laid, l’exigence esthétique le banal divertissement, l’engagement citoyen la platitude consumériste… Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider les choix du festivalier en perdition sur le pont du In : Robin Renucci dans son « Enfance à l’œuvre », le « Sopro, le souffle » de Tiago Rodrigues, le Birgit Ensemble « Dans les ruines d’Athènes », le géorgien Rezo Gabriadze et son « Ramona » à la Maison Jean Vilar, la « Tristesse et joie dans la vie des girafes » selon Thomas Quillardet, « La fiesta » avec Israel Galvan, les « Bestie di Scena » d’Emma Dante et la « Kalakuta Republik » de Serge Aimé Coulibaly… Sans oublier les élèves du Conservatoire de Paris dans « L’impromptu 1663, Molière et la querelle de L’École des femmes » mis en scène par Clément Hervieu-Léger et, en direction du Jeune Public mais pour tout public, « L’imparfait » d’Olivier Balazuc. Un choix forcément partiel, et partial, qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse !

Et le risque est multiplié par cent et mille face au catalogue pléthorique du Off. Aussi, vaut-il mieux d’abord s’attarder sur la programmation, toujours de qualité, de quelques lieux emblématiques où prime le choix de l’art avant celui de la recette : le Théâtre des Halles, la Caserne des Pompiers,  La Manufacture, La Chapelle du verbe incarné, le Théâtre des Doms, Présence Pasteur, Le chêne noir, Le Collège de La Salle, Le Théâtre des Carmes, Le chien qui fume, Le Grenier à sel, Espace Alya, 11*Gilgamesh Belleville, Espace Roseau, Le Théâtre de la Bourse et celui de La Rotonde animés par les responsables locaux de la CGT, Le petit Louvre. À l’affiche aussi, des pièces que Chantiers de culture a déjà vues et parfois chroniquées : « Rallumer tous les soleils, Jaurès ou la nécessité du combat » à la Fabrik Théâtre, « On a fort mal dormi » au Théâtre 2 Galeries, « F(l)ammes »-« William’s slam » et « Dans un canard » au Théâtre des Halles, « Le voyage de Dranreb Cholb » au Cabestan, « L’A-Démocratie, une trilogie de Nicolas Lambert »-« Revue rouge » et « Paroles de Fralibs » au Gilgamesh Belleville, « Je délocalise » d’Albert Meslay et « Légendes urbaines » de Jean Guidoni à l’Espace Roseau, « En toute modestie » de Nathalie Miravette à L’arrache-Coeur, « L’abattage rituel de Gorge Mastromas » à Contre Courant, « L’apprenti » et « J’ai 17 pour toujours » en Présence Pasteur, «Débrayage » à L’entrepôt. À noter dans ce capharnaüm des planches, tout à la fois charme et déplaisir de l’événement, la présence de deux talentueux amis comédiens : André Morel qui fera lecture de ses nouvelles œuvres, « L’immigré sur un plateau » et « L’incroyable histoire de la girafe sans cou ni tête à la découverte d’Avignon », les 10 et 17/07 au théâtre Isle80 ainsi que Jacques Kraemer qui  donnera son « Atrabilaire amoureux, variation autour du Misanthrope de Molière » à la Salle Roquille.

 

D’un festival à l’autre…

Ils l’affirment, persistent et signent, une nouvelle fois « Nous n’irons pas à Avignon » ! « Non, non, cette année encore nous n’irons pas à la ville de tous les chemins qui y mènent, car, sachez-le, tous sans exception, ils y mènent, c’est un pape qui me l’a dit », confesse Mustapha Aouar, le trublion artistique de « Gare au théâtre » à Vitry. Qui préfère, de l’aveu du maraîcher ferroviaire, mélanger ses salades diverses et variées, ici où l’on est si bien ! Pas moins de 87 représentations, 16 créations et 21 compagnies invitées jusqu’au 23 juillet en ce lieu si chaud et convivial… En cette gare désaffectée, un rendez-vous original loin des lignes à grande vitesse où le chef de train convoie les passagers du jour hors des sentiers battus, en des contrées proches ou lointaines au dépaysement garanti. À l’image de Bussang, au cœur de la forêt vosgienne où le Théâtre du Peuple, cathédrale laïque en bois, depuis 122 ans arbore fièrement sur son fronton sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un lieu mythique, célébré par Romain Rolland et né la même année que la CGT, où pourtant aucun secrétaire général de la centrale syndicale n’a toujours essuyé les rugueux bancs, il est des actes posés ou manqués qui relèvent bien plus que de la banale symbolique… Et pourtant chaque année le peuple est au rendez-vous, coussin sous le bras, celui des Vosges et de Navarre, celui de la France profonde. Pour s’enthousiasmer de la prestation des comédiens amateurs entourant les quelques professionnels, marque de fabrique du festival de Bussang, pour s’émerveiller à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. En cette fin de mandat, son directeur et metteur en scène Vincent Goethals a décidé de s’afficher au bras de « La dame de chez Maxim… ou presque ! », d’après Georges Feydeau. Sans omettre quelques autres succulentes friandises, artistiques et musicales, concoctées par les hommes et femmes des bois !

D’une autre nature, certes, le lieu est tout aussi grandiose et symbolique. C’est dans la cour du château que se déroulent les « Fêtes nocturnes » de Grignan ! Un superbe décor naturel, en plein air, qui accueille cette année « Lorenzaccio » d’Alfred de Musset. Avec trois noms illustres à la baguette pour orchestrer le spectacle : la chorégraphe Marie-Claude Pietragalla, le danseur Julien Derouault dans le rôle titre et le dramaturge Daniel Mesguich. Un projet ambitieux pour le trio qui souhaitait depuis longtemps faire dialoguer leurs disciplines artistiques, le théâtre et la danse : faire danser le théâtre et théâtraliser le mouvement, au final chercher du sens à travers les corps et les mots… Un spectacle dont Chantiers de culture aura l’occasion de reparler puisqu’une tournée nationale est programmée au lendemain de la saison d’été. Ce qui n’est pas le cas à Brioux, la cité du Poitou où le facétieux Jean-Pierre Bodin, avec sa compagnie La Mouline,  assure la direction artistique du festival : il y a donc urgence et nécessité d’y faire halte pour apprécier une programmation éclectique. Un « festival au village », de nos jours une rareté appréciable, qui mêle sur la place du Champ de foire théâtre et chanson, arts du cirque et art de la rue. Pour fêter l’humain au plus près du citoyen, un festival en bonne marche mais quelque peu insoumis ! Yonnel Liégeois

À lire : L’artiste et le populiste, quel peuple pour quel théâtre ?, de Jean-Marie Hordé. Un court essai où le directeur du Théâtre de la Bastille à Paris s’interroge sur le lourd silence politique qui pèse sur la culture. Quand « l’opposition stérile entre une culture populaire et une culture élitaire profite de ce silence, travestit la réalité et fait passer l’ignorance pour un constat d’évidence » : une réflexion constructive et vivifiante.

 

 

Et toujours à Paris :

– « Soprano en liberté », au Théâtre du Lucernaire : certainement le spectacle le plus abouti, le plus virtuose et décoiffant d’Anne Baquet ! Dans ce récital où la qualité de l’interprétation s’affranchit de tous les codes avec une sacrée dose d’humour, elle vocalise sur des textes et des musiques éclectiques : de François Morel à Rachmaninoff, de Juliette à Frédéric Chopin. Du grand art !

– « Cendrillon », au Théâtre de la Porte St Martin : le célèbre conte revisité par la prodigieuse patte de Joël Pommerat ! Une histoire d’aujourd’hui où le drame le dispute à l’humour, la poésie à la gouaille des cités, la beauté des lumières à la noirceur des personnages. Une troupe d’artistes exceptionnels, dont la mémorable « Cendrier-Cendrillon ». Magistral, à voir absolument par petits et grands.

– « L’écume des jours », au Théâtre de La Huchette : sur la minuscule scène mythique, le public redécouvre l’un des chefs d’œuvre de Boris Vian. Les amours de Chloé et Colin, sur fond de musique de jazz et de poumon encrassé, qui s’éclatent envers et contre tout. Dans une belle envolée de poésie et d’humour noir, ah sacré Boris à lire ou relire au sortir du spectacle !

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Art&Mondes du travail, chapitre 4

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Quatrième livraison : le texte de Serge Le Glaunec, responsable de l’activité Politique culturelle à la CGT. Yonnel Liégeois

 

 

RENFORCER L’ACTION DU COMITE D’ENTREPRISE POUR FAVORISER LA RENCONTRE ART & MONDES DU TRAVAIL

Précieux acteurs de la rencontre artistique dans l’entreprise, les comités d’entreprise et leurs élus surchargés de prérogatives devraient pouvoir bénéficier de l’accompagnement d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

 

 L’enjeu de la présence de l’art sur le lieu du travail serait aujourd’hui essentiellement porté par les chefs d’entreprise ou les directions, plutôt que par les salariés et leurs représentants aux comités d’entreprise (CE). Mon expérience me laisse à penser que la réalité est plus équilibrée. Des expériences existent, des volontés de faire et des aspirations à la rencontre entre art et travail s’expriment aussi parmi les élus de CE. Il est fréquent d’évoquer des interventions qui restent gravées dans la mémoire, entretenant l’idée d’une période bénie. Certaines de ces actions furent cruciales et fondatrices, mais elles ont une fâcheuse tendance à cacher un foisonnement de propositions qui dès cette époque furent plus contrastées dans leurs objectifs, moins spectaculaires. Un mythe s’est créé qui permet alors de mieux décrier le temps présent.

 

Mythe et réalité

Ce qui a surtout changé, ce sont les entreprises elles-mêmes. Les grandes concentrations ouvrières ont vu décroître leurs effectifs. La politique de la sous-traitance a multiplié les petites et moyennes unités. D’autres ont éclaté en de multiples entités qui ne cessent de se restructurer, empêchant toute permanence de l’action d’équipes militantes et donc l’éducation et la sensibilisation des ayants droit. Face à ces mutations, la législation régissant les CE depuis leur création a connu une seule grande évolution avec les lois Auroux portant exclusivement sur le contrôle économique. Le droit régissant l’action sociale n’a fait l’objet d’aucune évolution, alors que le paysage socio-économique, culturel et du loisir de la France n’a plus rien de comparable à celui de 1946. En revanche, l’évolution de la loi permettant l’institution de la délégation unique (1) a conduit à ce que de moins en moins d’élus soient dans l’obligation d’intervenir sur des champs revendicatifs de plus en plus étendus.

En ce qui concerne les salariés, à peu près un travailleur sur deux ne dispose pas d’une institution représentative et bien plus encore ne bénéficient pas d’un CE doté d’un budget d’action sociale correctement abondé. En la matière, la loi n’a aucune exigence, si ce n’est sur la dotation au fonctionnement du CE fixée à 0,2 % de la masse salariale. Pour qu’aucun salarié ne soit par avance exclu, des évolutions légales seraient également nécessaires dans ce domaine.

 

Marge de manœuvre réduite

Quand une direction d’entreprise s’engage, c’est le plus souvent une personne qui le décide. De plus, ce choix de l’entreprise fait immédiatement l’objet d’un soutien de la collectivité, puisqu’il entrera dans les dispositifs du mécénat et aura pour effet de générer une réduction des sommes soumises à l’impôt. Rien de tel pour le CE. Il supportera seul l’effort financier consenti et les règles de la démocratie font que ce n’est pas une personne qui décide, mais un collectif hétérogène. Plusieurs organisations syndicales y sont représentées et la concurrence électorale ne pousse pas à la bienveillance entre elles. De plus, le chef d’entreprise a le pouvoir de refuser une action sur le lieu du travail : aucune intervention ne peut s’y dérouler sans son accord. Commencer un projet nécessite une forte capacité de conviction et du courage politique. L’amorçage est donc laborieux : il nécessiterait un accompagnement attentif d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

Prenons l’exemple des actions impulsées par l’initiative Art et entreprises (2) présentée en avril 2014 par Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture et de la Communication. Ces dispositifs génèrent une forme d’intervention peut-être plus délicate à mettre en œuvre pour un CE qu’une direction d’entreprise. Ils procèdent d’une volonté de construire des événements, peu nombreux sur les territoires, qui mobilisent des moyens humains et financiers non négligeables de la part des entreprises et des institutions culturelles. Cette culture de l’événement sied bien à l’entreprise qui utilisera la démarche pour mettre en valeur une image de qualité d’une équipe de travail. Pour de multiples raisons, les CE quant à eux nourrissent très souvent une méfiance envers la médiatisation de leur action.

 

Soutenir les CE et leurs élus

La tendance au consumérisme qui caractériserait aujourd’hui l’action des CE doit être interrogée. Les évolutions des entreprises et de leurs effectifs ont entraîné la réduction de ceux qui ont encore les moyens de maintenir une équipe professionnelle et, à plus forte raison, un animateur culturel. Or sans cela, qui peut se charger de ce travail de conception ? Des élus de CE surchargés de mandats et de prérogatives et n’ayant pas les compétences requises ? Des institutions culturelles du territoire ? Soumises à la pression des chiffres (nombre des entrées ou taux de remplissage) et à la réduction des budgets de fonctionnement, elles ont-elles mêmes davantage tendance à regarder le CE comme le moyen d’élargir leur public au travers de la réduction qu’il consent que de proposer une réelle action culturelle en direction des collectifs d’entreprise. Nous assistons même à une tendance inverse qui consiste à durcir un lien contractuel et marchand entre CE et acteur culturel du territoire. Au profit de

« Images négociées, portraits d’agents EDF ». Co Michel Séméniako

l’efficacité économique, certaines institutions culturelles choisissent de cibler des CE importants, délaissant le travail de fond conduit par une structure inter-CE, comme celui réalisé par un grand festival de musique du monde en Loire-Atlantique.

Les réalités des CE sont complexes et diverses. Leur intervention culturelle et l’engagement des élus pour ces actions ne demandent qu’à être sollicités. Et cependant ils furent difficiles à mobiliser sur la proposition ministérielle, alors qu’il est impossible de faire l’économie de leur mobilisation. Si la charte « art et mondes du travail » peut être un outil pour cela, il serait nécessaire d’engager un travail d’analyse des réalités des CE – à l’instar de ce qui a été entrepris en Rhône-Alpes entre le comité régional CGT, l’université de Lyon et la Drac – et d’initier des interventions, mieux dimensionnées, s’appuyant sur les potentiels existants. Serge Le Glaunec

(1) Délégation unique : l’employeur peut décider de regrouper les instances représentatives du personnel dans une instance commune (article L2326-1 et suivants du Code du travail).

(2) Convention-cadre Culture et monde du travail, résidences d’artistes sur des sites industriels et expositions dans l’entreprise (l’Entreprise à l’œuvre) : http://bit.ly/FilippettiArtetEntreprise/

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Art&Mondes du travail, chapitre 1

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Première livraison : le texte de Jean-Pierre Burdin, consultant « Artravail-s », dans une version légèrement remaniée et scindée en deux parties. Yonnel Liégeois

 

 

 

L’ENTREPRISE, UN NOUVEAU TERRITOIRE DE L’ART

 

Des entrepreneurs, des industriels encouragent et financent depuis longtemps l’art. Achats, commandes, collections et expositions d’œuvres, musées d’entreprise… Mécénats, fondations sont des  formes somme toute assez classiques de contributions à l’art. Toutefois, se réclamant ou non de la responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE) ou de la performance globale, sensibles aux incitations fiscales offertes par le législateur, des entreprises ont donné ces dernières décennies une nouvelle vigueur à leurs engagements ; même si au total cela reste fragile, soumis aux aléas financiers et à la marche des entreprises.

Ces interventions entrepreneuriales demeurent toutefois principalement assez loin de l’activité immédiate, concrète des entreprises et de ceux qui y travaillent. Quand elles s’y rattachent c’est le plus souvent de façon ténue et emblématique tendant à valoriser « globalement » l’entreprise, son image et sa performance, voire son éthique ou cherchant à communiquer, à déclarer sa modernité et sa capacité d’innovation ; quelquefois même non sans contradiction avec ses conduites managériales « réelles » dont elle cherche ainsi, dans le pire des cas, à masquer les comportements écologiques, sociaux ou même éthiques douteux et plus sombres.

Pour le plus grand nombre d’entre-elles, ces initiatives ne s’adressent pas directement aux salariés. Elles ne relèvent donc pas, par exemple, des activités sociales et culturelles dont les comités d’entreprise ont, de par la loi, la prérogative et le monopole de gestion. Pour autant, les directions d’entreprise doivent-elles s’abstenir d’en aviser les instances représentatives ? Les élus sont rarement saisis de cette question qui pourtant paraît entrer dans le cadre de la consultation portant sur le développement économique, social et stratégique de l’entreprise. C’est dommageable car ils pourraient ainsi infléchir et, pourquoi pas, enrichir ces initiatives, permettre l’implication libre des salariés et faire qu’ils ne soient pas arbitrairement écartés de décisions qui tout de même les concerne tous.

 

Une force pour penser

L’intuition, si ce n’est la conviction, que la proposition artistique, est une force pour penser, anticiper, imaginer gagne aussi un peu et de divers côtés, encore faut-il prendre le risque de sa liberté.  Soutenir l’art peut alors s’apparenter par certains côtés, comparaison gardée, à investir dans la recherche… et pas seulement autour d’études de formes et d’esthétiques dans des champs comme ceux du design, de la communication, du marketing ou du management, mais plus fondamentalement, « existentiellement ».

L’idée selon laquelle la culture à l’entreprise doit être celle de l’ouverture sensible –  et pas  seulement celle du calcul, des chiffres et de la norme – semble faire son chemin. Bien sûr cette opinion progresse de façon différenciée selon les acteurs et leur place dans la production et connait encore de très nombreuses résistances. Domine dans notre culture une vision hémiplégique, écartant, voire refoulant la réflexion  sensible, qui pourtant compose de la connaissance.

 

Le monde du travail,  acteur de la démocratisation culturelle

Le mouvement ouvrier* a porté cette préoccupation dans ces nombreux rendez-vous culturels avec la création artistique. Rappelons son apport historique à cette aventure culturelle qu’est le travail quand il s’associe à d’autres sphères de l’activité humaine, comme justement la création artistique ou encore le savoir scientifique et savant. Son épopée rapporte précisément que l’art, la connaissance et les savoirs ont tous ensemble participé de sa naissance, nourri son utopie et ses luttes émancipatrices. Ils ont accompagné, non sans disputes et contradictions, sa constitution et son essor (mouvement mutualiste-création des bourses du travail-luttes et avancées sociales de 1936-institution en 1945, dans le cadre du programme d’union élaboré par le Conseil National de la Résistance, des comités d’entreprise notamment…).

Ces derniers sont invités à coupler l’intervention consultative sur les questions économiques et sociales à  la gestion des activités sociales et culturelles des salariés. Ils ouvrent ainsi la gestion des activités sociales, culturelles et de loisirs à l’émancipation et à la solidarité. C’est à cette ambition qu’il faut rapporter leurs  actions pour les apprécier. Et c’est cette même ambition qu’il convient de maintenir fermement pour renouveler leur intervention. Liée  aux particularités culturelles et socioprofessionnelles du salariat qui les compose, leur activité est fonction de leur taille, de leurs moyens, de l’économie de l’entreprise  et aussi  des  rapports qu’ils entretiennent avec d’autres acteurs du territoire où ils sont implantés.

Au delà de leurs existences propres, ils ont renforcé, avec les syndicats, les pratiques culturelles de l’ensemble du salariat et plus largement celles de la société toute entière. Leur apport au développement culturel du pays a été considérable. Sans eux, et sans l’engagement dés 1936 des mouvements d’éducation populaire et du syndicalisme dont ils sont pour une part les héritiers,  le paysage culturel aurait été tout autre, probablement plus désertique, moins démocratique… Tous  ont été un pilier majeur de la mise en place de la politique de démocratisation de la culture de notre pays, qui marque encore son visage singulier d’aujourd’hui. Jean-Pierre Burdin

*Le mouvement ouvrier est à entendre ici  selon  son acception  historique et non dans celle de la  catégorisation sociologique

 

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